Text
                    CONTES
D E
M AD AME
DE VILLENEUVE*
PREMIERE PARTIE.
A L A H A Y E.
Et fe trouve à Paris ,
Chez Merig'ot , Pere, Quai des
• Auguftins, près la rue Gît-le-cœur.
M. DCC. L X V.


^ *ïf- •<![/■ •&■ •Mj/ «5/ “'f* PREFACE. DE tous les Ouvrages, ceux qui devraient le plus épar¬ gner au Public la peine de lire une préface} & à l’Auteur celle de la faire, ce font fans doute les Romans , puifque la plupart font diêtés par la vanité y dans le tems même que l’on mandie une honteufé indulgence; mais mon fexe a toujours eu des privilèges particuliers ; c’eft dire allez que je fuis femme , & je fouhaite que l’on ne s’en apperçoive pas trop à la longueur d’un Livre com- pofé avec plus de rapidité que de juftefle. Il eft honteux d’a¬ vouer ainlt fes fautes > je crois 'qu’il aurait mieux vallu ne les pas publier. Mais le moyen de fup- primer l’envie de fe faire impri¬
mer, & d'ailleurs lira qui voudra i ;ceft encore plus l’affaire du Lec¬ teur que la mienne. Ainfi loin de lui 6ire de très-humbles excu- fes, je le menace de fix Contes pour le moins aufïi étendus què celui-ci } dont le fuccès » bon ou mauvais» elt feul capable de m’en¬ gager à les rendre publics} ou à les laiffer dans le Cabinet.
C ON TES & E MADAME DE VILLENEUVE. J E s familles Dortancourt, & de Kobercourt, font plus connues çn Picardie par l’anciennété , & par la vertu de ceux qui en font îflusjque par leur opulence. Deux jeunes Gentilshommes , cadets de ces deux Maifons , fe font depuis quelques années fait con- noître par une amitié fi rare, qu’on peut les mettre au nombre de ces anciens Amis dont l’Hif- toire fait mention. A
(2) Nés avec le même goût êc lé même génie, ils avoient l’un & l’autte une adrefle toute par¬ : ticuliere à réullir dans ce qu’ils entreprenoient. Attentifs à pro¬ fiter de l'éducation, qu’on jpou- voit leur donner, ils euffent fait de très-grands progrès» fi leur fortune l’éût pû permettre. On voyoit entre ces deux jeunes gens une fi grande .conformité d’hu¬ meur, ae cara&ere, 6c de fenti- ment, qu’il fembloic que le mê¬ me efprit animoit ces deux corps. Robercourt entièrement occupé de la trille fituation, où le rédui- foit l’état de cadet ( de cinq frè¬ res qu’ils étoient ) , voyoit avec douleur qu’aucun d’eux ne pou- voit prendre le parti des armes* Ce qu’il eût fallu, pour en entre, tenir un au fervice, eût caufé la ruine des autres. Il penfoit fans celle à l’état fâcheux de fes allai « res, fans cependant trouver de y Google
(3) moyens propres à fe rendre la fortune moins contraire. Le peu d’efpérance d’un changement fa* vorable le jettoit dans une af- freufe mélancolie. Doriancourt calma fes peines, diffipa fes chagrins » & fut ion zélé confolateur. Ils étoient voi* fins; leurs familles alliées & amies de tous les temps vivoient en bonne intelligence, & généreufe- ment ne cherchoient qu’à s’obli¬ ger. Une folide vertu fervoit de bafe à leur affe&ion mutuelle; & Doriancourt & Robercourt mal¬ traités de la fortune, fe voyant dans le même embarras , ne trouyoient de confolation que dans le fecours réciproque de leur amitié. . Mais l’Amour vint faire, pour ainfi dire > oublier à Doriancourt les rigueurs de fa fituation pré¬ fente. Peines, embarras, chagrins, inquiétudes , ces ennemis du y Google
genre -humain, parurent s’aiTou^ pir à l’afpeâd’une jeune perfonne <le Ton voifinage. Il le donna tout à l’Amour , fans rien ôter à l’amitié. Cette inclination naiftante ne fut point un myftère pour Ro- ber court. Et, comme les Amans ont befoin de confidens,les Amis font d’une grande utilité en pa¬ reille circonftance. Voriancourt ne put profiter des confeils de Robercourt : d’un tempérament extrêmement vif il ne s’enflâma pas par dégrés. En peu de tems fa paillon fit des progrès con- fidérables. Envain fon ami lui repréfenta que, dénué de tout, il ne pouvoir penfer au mariage, fans fè jet ter encore dans de plus grands embarras. Envain il lui rappella par des exemples , qui dévoient leur être familiers, les malheurs qui fuivent la No* bielle indigente. y Google
ts) Sa paillon aveugle ne lui per* mit pas de réfléchir : il ne con- noiflbit d’autre félicité, que celle de pofféder l’objet dont il étoic épris , & toutes les repréfenta- tions, qu’on lui put faire, de¬ vinrent inutiles; fa famille même,- & celle de fa Maîtrefle, quoique unies enfemble, ôt liées par une eftime particulière , ne purent approuver une alliance, où ils n’entrevoyoient qu’un avenir malheureux. En apparence elles avoient tout lait, & leurs me- fures étoient prifes pour ne point voir multiplier entre elles le nombre des infortunés. Mais la mort des Peres de nos deux Amans, arrivée prelqu’en mê¬ me tems, avança le bonheur de Doriancourt. La mere de là Mai- trefle étoit dans fes intérêts : il commençoit à lui devenir cher, parce qu’elle aimoit alfez fa fille pour fouhaiter ce qui pouvoit y Google
. . w hii faire plaifir. Doriancoun de fbn côté, devenu fon maître par la mort de Ion pere, n’eut pas de peine à faire confentir à ce qu’il déliroit, un Aîné, qui n’avoit que le droit de repréfen- tation , & qui d’ailleurs, au bien près, trouvoit dans cette alliance tout ce que l’on pouvoit fou- haiter. Ces nouveaux Epoux, accou¬ tumés à une vie frugale, fenti- rent moins la rigueur de leur état ; mais les enfans, dont ils fe virent environnés dans la fuite, leur firent faire de trilles réflexions , qui n’altérerent ce¬ pendant point la tendrefïe qu’ils avoient l’un pour l’autre. Robercourt en véritable amî partagea leurs peines : il les ref- fentit aufli vivement que les Tiennes propres ; c’étoit tout ce qu’on pouvoit efpérer de lui ; fon fort n’étoit pas meilleur. y Google
(7) Mais ayant auffi perdu Ton pere, il fe trouva maître de lui même) & l’envie qu’il avoit toujours eû d’apporter quelque changement à fa fituation, fe fortiHa dans fou cœur; l’embarras même, où fe trou voit fon ami, ne Ht que le déterminer à prendre un parti. Depuis long-tems il projettok un voyage de l’Amérique. Il avok entendu parler dés fortunes con- fidérables que ptüfieurs perfon- nés avoient faites dans ce nou¬ veau Monde. Entre autre celle d’un Gentilhomme de fa Pro¬ vince l’avoit fort ébloui > qui, pauvre, ffcns reflource., ayant quitté la France , avoit paflfé plufieurs années à l’Amérique d’où il étoit revenu avec des richefles imrtienfes : en falloit-ii davantage pour déterminer Ro* ber court à partir fans délai? Le récit que ce Gentilhom¬ me lui Ht des peines ôc des A iy y Google
périls qu’on effuie dans de pareils trajets, & l’intempérie de l’air qu’on refpire à l’Amérique ne furent point capables de le dé¬ tourner de fon deffein. II ne craignoit rien autre chofe, que de ne pas devenir aulïi riche que celui qu’il vouloir imiter ; mais cette appréhenfion n’éga- loit pas le. défît qu’il avoit de foulager & fes parens, &,fon autre lui-même. Il ne balança pas d’un moment entre la crainte des maux, qu’on peut reffentir dans le cours de pareils voyages, fie l’efpéjrance du fuccès. Sans dé¬ libérer davantage, il prit le parti de fe féparer d’une famille ef¬ frayée d’une téfolution, qui paroît d’autant plus périlleufe en cette Province ,. qu’éloignée des Ports où fe font les embarquemens, on les croit beaucoup plus dangé- reux qu’ils ne le font en effet. Robercourp fut infgnfible aux y Google
tendres avis de fçs frétés, & ne voulant pas fe tendre aux inf- tances réitérées d’un ami, qui vouloit l’engager à relier , & pour lequel ( du moins en par¬ tie ) il ne craignoit point d’enr courir tous les rifques du voyage qu’il alloit entreprendre, il pat- tit pour Nantes avec une lomme fort modique. Il y fit une petite pacotille , proportionnée à les moyens, & convenable pour le pays qu’il a voit envie d’habiter. Quelques jours après il s’em¬ barqua pour S. Domingue. La traverfée fut heuteufe & courte. Le Ciel, qui le favorifa dans fon pa!Tage, parut agréer fes inten¬ tions. Il defeendit à Leogane , fans avoir fouffert la moindre incommodité. Muni de lettres de recommandation pour le Gou« verneur, pour 1’Intendant, & pour plufieurs des principaux Habi* tans , étant d’ailleurs d’une figura y Google
(I0'. . & d’un cara&ère qui prévenoient en fa faveur, il ne fut point étranger dans un pays très-loigné du fien. L’Amérique eft l’endroit du Monde où l’on exerce le plus no¬ blement l’holpitalité. Robercourt l’apprit par lui-même. Un jour , qu’il étoit au Gouvernement, il fit rencontre de M. du Charoy. Ce riche Habitant du pays eut occafion de s’entretenir avec lui. Par fa converfation il lui plut fi fort, qu’il l’invita de quitter fon auberge, & de venir paffer quel¬ que mois dans fon habitation. Bien entendu, lui dit-il en fou- riant , que Jî vous ne vous ennuyez pas avec moi, vous aurez la bonté de renouveller le bail er que per- fonne ri aura la préférence à mon préjudice. Ces fortes de propofi- tions fe font communément dans cette partie du Monde, où rien n’eft cher excepté le tems. On y y Google
(Il) . vit fuivant les commodités du pays avec une magnificence ÔC une profufion qui font qu’un hôte ôc même quatre ne font jamais à charge dans une Mai- fon. Sans indifcrétion , & fans crainte d’être incommodé , on y peut faire une vifite de plu- fieurs années. Le Chevalier de RoberCourt > qui n’étoit .pas au fait de ces généreufes maximes, remercia froidement le riche Amériquain; Il penfa qu’il ne lui faifoit cette galanterie, que parce qu’il le croyoit dans la néceffité ; que cette offre n’étoit qu’une honnête propofition d’être fon Comman¬ deur de Nègres, ou fon Teneur de Livres. Ainfi le fouvenir de ce qu’il étoit, la lui fit même regarder comme une efpéce d’in¬ jure. Mais M. le Comte D •.. qui pour lors commandoit à S» Dominguex pénétrant là penfée > y Google
. (Hj le tira d’erreur, en l’affurant que cesfortes d’offres fonttrès-ufitées,. & qu’il pouvoit fans honte ac¬ cepter l’honnêteté de M. du Cha~ roy, fans crainte de le mettre en frais d’un Effalin. *' Sur une pareille déclaration Robercourt fuivit du Charoy, qui non content de l’afyle- qu’il lut donnoit r fit valoir lui-même fa Pacotille. Il en retira de bons ef¬ fets , qu’il fit tenir en France à fon Correlpondant, pour lefquels il eut en échange des Marchandi- fes Françoifes, & le jeunehom- me fe vit en peu detems un fonds confidérable , fans en avoir eu la- peine. L’amitié de fon Hôte aug» mentoit à mefure qu’il le con- noiffoit. Il lui propola d’accepter une part dans fon habitation : I’of- * Petite Pièce d?Argent, qui a-cours a l’Amérique. Elle efl faite comme une Piaftre, & vaut cinq fols fix deniers. C’eft ®cdadre monnoye de l’Ajiiérique, ' y Google
- , . Os) rre était trop avantageufe,pour la refufer. L’habileté de celui qui fe chargea d erre fon (Econome réuflit fi parfaitement, que foa gain en moins de fix ans fut prodi¬ gieux. Sa fortune furpafla tout ce qu’il efpéroit des projets ou des chimères qu’il avoit formées, lorfqu’il étoit encore dans fi Pro¬ vince. " Robercourt fut fenfible auxfoins du généreux Amériquain. Mais fa fituation lui parut d’autant plus agréable, quelle Je mettoit en état de partager avec Doriancourt l’opulence dans laquelle il fe trouvoit. Il n’avoit pas ceffé de le combler de fes bienfaits, 6c tous les ans il lui defiinoit une part proportionnée à /es profits. A mefurequeces fonds augmen- toient, il redoubloit fes libéralités. Elles furent dans la luite ii confi- dérables , que Doriancourt fe vit en état de donner de i’éduiatiog y Google
. (i4) àfesenfans, Ôc d’augmenter fon bien paternel. Pendant que Robercourt partz- geoit fa fortune entre fes parens & fon ami, M. du Charoy qui ne celToitdelui donner des marques de fon affeftion, voulut y mettre le comble, en lui propofànt fa Hile en mariage. Quoiqu’elle ne fut pas unique, c’étoit un des plus grands partis de la Colonie. Elle étoit jeune, belle, ôcfpirituelle. Robercourt avoit de l’amour pour elle, mais la reconnoiifance pa- roifloic lui défendre, à ce qu’il s’i- maginoit, de fuivre une inclina¬ tion qu’il ne croyoit pas entière¬ ment du goût de fon Bienfài&eur qui, félon les apparences, devpit avoir des vues plus avantageuses pour là Hile. Cependant M. du Charoy , convaincu de fon-mérite, n’avoit point d’autre deffein , 6c Rober¬ court n’eut plus lieu de douter de y Google
fes intentions ; il en fut d’autant plus chatmé , qu’il n’avoit point a fe reprocher de l’avoir, par des voyes contraires à- la probité , obligé à lui faire un (i grand éca- bliffement. Le mariage fe fit avec toute la magnificence que peut fournir l’Amérique. Cette nou¬ velle alliance redoubla l’amitié du Beau-pere pour le Gendre. Robercourt vécut avec du Charoy comme auparavant, ôc agifïoit avec lui de façon que s’il eût eu fujet de craindre qu’il ceflàt de le protéger. Dm Charoy de fon côté traita Robercourt comme un ami tendrement chéri, auquel il ap- préhendoit de faire fentir les fer- vices qu’il avoit pu lui rendre Cette Famille véritablement unie eut la douceur de fe voir augmenter. Mad. de Robercourt accoucha d’une fille qui fut reçue avec toute la tendrefle imagina¬ ble. Mais cette joie fut troublée y Google
. . ^ t „ trois mois après par la mort de M» du Charoy. Robercourt le regretta fmcérement. Il perdoit un Pere tendre, un Ami généreux, & un excellent (Econome. Comme les douleurs ont leur période , & qu’on fe confole avec le tems des plus grandes pertes , ce qui lui fit en quelque façon oublier la tienne., fut le deflfein que dès long-tems il avoit formé ae faire venir, d’entre les enfans de Do- riancourt, ceux qui fèroient en âge de voyager. Il fouhaitoit de fairepour leur fortune ce que du Charoy avoit fait pour la fienne. Il lui falloir le consentement de Ion Epoufequi, loin d’y mettre obf- tacle, le prefTa d’y penfer au plutôt. Robercourt, fans différer, écri¬ vit à fon ami. Dans fà lettre il lui fit un détail exaft de fa fortune > & de la maniéré qu’il l’a voit faite. Pour lui faciliter les moyens de travailler y Google
travailler à l'avancement de quel¬ qu’un des fiens ; cnvoye^-moi, lui- manda-t-il yunouplujieurs de vos enfans >jyen aurai tout le foin pof- fible ,& je les traiterai comme s’ils étoient les miens propres*. Mais fes bienfaits avoient mis obftacleà ce qu’il défiroit. Doriancourt, fe voyant par les libéralités de fon ami en état de faire quelque choie ' pour fa famille, a voit déjà mis au fer vice tous ceux de fes enfansqui pou voient être en âge de s’éloi¬ gner de la maifbn paternelle. Il n’en reftoit plus qu’un âgé de ièptans. Il en informa Robercourt & lui fit fa voir en même tems, que s’il vouloir, il rappellerait les autres ; qu’il attendoit fur cela fà réponfe, & que toutes les grâces qu’il avoit reçues de lui, n’étoient pas le plus preffant motif qui lui fàifoit défirer de ne fe gouverner que par fes confeils. Robercourt qui ne fouhaijtoit B ' y Google
, . <‘8) d’avoir les jeunes Dcriancourt > que par l’intérêt qu’il prenoit à leur avancement » loin de s’oppo- fer à la deftination que leur Pere en avoit faite , crut devoir redou¬ bler fes libéralités , afin qu’ils fuf* lent en état de faire une figure encore plus honorable. Il Ce con¬ tenta de demander celui qui n’é- toit pas encore placé. Sans peine *1 l’obtint y mais ce fut à condi¬ tion qu’il enverrait fa fille à la place du petit Dorianeourt. Elle étoit âgée de trois ans > & l’inten¬ tion de fon pere étoit de la faire élever en France félon la coutu¬ me des habitans deslfiesqui font à leur aife. Madame Dorianeourt délirant qu’elle lui fût confiée > joignit à celle de fon Epoux une lettre très-preffante. Elle étoit adreffée à Madame de Robercourt à laquelle elle promettoit dé fer*- virde mereà fa fille. Elle la fup- plioit d’ayoit le* mêmes acteur; y Google
. . '(*9) lions pour ion fils dont la grande jeuneflelui cauferoit de vives in¬ quiétudes , s’il falloit qu’il fût mis dans d’autres mains que les tiennes. Nos Amériquains ne balancè¬ rent point fur cette demande* Robercoan même excité par le dé¬ tir fincere d’embraffer fon ami voulut l’aller prévenir. D’ailleUrs il lè atouvoit obligé d’accompa¬ gner fa fille donc l’âge tendre ne pou voit lui permettre de propofet a perlbnnedtes’en charger. Ainfi fens délibérer davantage, après avoir mis ordre à fes affaires, ôc fait lès adieux à fa tendre & fidele Epoufe, il s’embarqua pour Ro* ChèfOrt. Le trajet fut prompt ôt heureux'. A peine y fut-il arrivé qu’il prit à la Rçehelle le carroffô de voitare qui le conduifit à Pa¬ ri* où fa fille arriva fans nul inci¬ dent. Il y trouva M. & Madame Dotiancourt qui vénoient d’eft y Google
, (2°) faire le voyage, ôc leurs fils com¬ blés de fes bienfaits , & que le ha- zard & l’hiver venoiçnt d’y raf- - fembler. L’abord de ceS véritables Amis fut des plus touchans. Après les premiers momens donnés à la tendreffe, Doriancourt ne penfa qu’à remercier fon Bienfaiteur desgraces dont il le combloit de¬ puis tant d’années ; mais le gé¬ néreux Robtrcourt l’i nterrompanc au premier mot > lui dit que de lui parler de la forte, e’étoit pffen- fer fa délicateffe ; qtie s’il vouloir l’obliger,.ce fèroit la derniere fois qu’il lui tiendroit ce difcours indigne de leur amitié.. Le re- connoiffant Doriancourt voyant qu’il parloit férieufement, crai¬ gnant même de le défobliger., fut contraint de fe conformer à fes volontés, & malgré ce que la yeconnoiffance luipouvojt ihfpi- jrer,ilfe trouya jfofçédefeeevoij y Google
encore de nouvelles marques dfc- la libéralité de cet ami folide, de de les recevoir fans l’en remer¬ cier, comme un bien qui lui fût légitimement dû. Ces deux parfaits Amis pafle* rentà Paris quelque tems dans les plaifirs. Au commencement du Printems , les jeunes: Dorian- court furent obligés de rejoindre leur Régiment, & Robercourf prit le chemin de Picardie pour voir fesparens auxquels il prélenta fa fille qu’il avoit, dès en arrivant dans la Capitale du Royaume,, abandonnée aux foins de Mada¬ me Doriancourt. jouiflant dans là Province de tous les agrémens que des Parens & des Amis lui purent procurer , il y relia jufqu’au mois de Sep¬ tembre. Ce tems paffa comme un éclair, & celui de fe féparer ar¬ riva. Les regrets du départ de Ro- bercQurtfutQat proportionnés àja y Google
. (22) # joye qu’avoit caufé fon arrivée. Mais s’arrachant lui-même à Tes nresdéfirs, il reprit b route ochefort avec le Chevalier Doriancourt. Il comptoit trop fur l’amitié du Pere Sx de laMere de cet enfant pourqu’il leur recom¬ mandât fa fille. M*& Madame Doriancourt de leur côté n’a- voient nulle inquiétude fur le chapitre de leur fils. La traverfée fut heureufe, Sx Robcrcourt eut le plaifir de revoir tne Epoufe oui l’attendoit avec impatience. Il lui préfenta le petit Doriancourt en la priant de l’ai¬ mer pour l’amour de lui. Cet en¬ fant n’avoit pas befoin de pareille recommandation , Sx Madame de Robercourt fe fit un pla'fir d’e¬ xécuter à la lettre la promette qu’elle avoit faite à fes parens de le regarder comme fon fils. Pendant qu’il croiffoit fous feS yeux, Robercourt voyôit fa for- y Google
(23) tune augmenter. Le bonheur IV voit toujours fuivi depuis Ton ar¬ rivée à l’Amérique. Ses richeffes furent immenfes, & il fe trouvoit dans un état (i floriffant qu’il au— toit été tenté de repaffer en Fran¬ ce , pour en jouir dans fa Patrie r fi fon Epoufe eût marqué moins de répugnance à quitter la tienne* ou s’il eut eu moins de complai- fance pour une perlonne qu’il eftimoit encore plus par la bonté de fon caractère, que par les biens qu’il tenoit d’elle. Cette Dame cherchoit à lui plaire en tout, ôc malgré la ré¬ pugnance qu’elle pouvoit avoir a quitter fon pays , elle lui pro- teftoit cent fois le jour , qu’elle étoit prête à le fuivre. Mais elle le difoit d’un air ti trille > qu’il étok aifé de reconneitre la con¬ trainte qu’elle fe faifoit, ôc foi» mari n’eût pûiàns ferupule abufer de fa complaifance. 11 aima donc y Google
„ (24Î mieux renoncer à la douceur de revoir fa Patrie, que d’y retour¬ ner en-mortifiant-une Epoufe fi digne de (es égards, & à qui mê¬ me il eût peut-être caufé la mort ? carlorfque les Créols font quel¬ que chofe qui force abfolumenc leur inclination, ils tombent dans une maladie incurable qui fe nomme communément piller fantaifte. Robercourt conformément aux intentions de fon Epoufe n’eut plus que le deffein d’élever le petit Doriancourt pour en faire le mari de fa fille, qui ne pou- voit manquer d’être un parti très-confidérable, puifque par la mort de plufieurs enfans qu’ils avoient eus, elle devenoit feule l’héritisre de tous leurs grands biens. Ils étoient d’autant plus portés à faire ce choix , que le Chevalier Doriancourt dont la Jtaifon furpaffoit Page, çonnoiffoit y Google
. . M déjà toute l'obligation qu’il avoit à fes pacens d’adoption. Sentant l'avantage qu’il tireroit de lent bonne volonté, jour 6c nuit il cherchoit les occafions de s’en rendre digne. Ses attentions mê¬ me avpient li bien réufli, que ce n’étoit plus un fecret dans la Colonie. Tous les Habitans le regardoient comme l’unique hé¬ ritier des biens immenfes de feu M. du Charoy, tombés à Ma¬ dame de Robercourt par la mort de fes freres, mais confidérable- ment augmentés par les foins ôc TinduHrie de fon mari. M. de Robercourt n’avoit que fuperficiellement parlé de cette alliance à fon ami, quand ils fi¬ rent l’échange de leurs enfans. Il ignoroit fi Madame de Rober¬ court feroit d’un fentiment con¬ forme au lien, 6c il ne vouloit rien foire contre le gré d’une femme à laquelle il devoit cette déférence y Google
(26) # par toutes fortes de raifons. Pou- voit-elle être d’un avis contraire ? , De deux Epoux qui s’aiment ten¬ drement , l’un ne veut rien que l’autre ne le délire : & Madame de Robercourt auflfi dévouée que Ion Epoux aux intérêts de la fa¬ mille de Doriancourt, fut la pre¬ mière à témoigner l’envie qu’elle avoit que cet aimable enfant de¬ vînt le fien par alliance. Nous fommes ajje^ riches, dit-elle à fbn mari , pour nefonger à marier no- trefille, que félon notre fatisfac- tion. Qui pourroit nous plaire da¬ vantage que ce jeune homme dont nous connoifions les bonnes quali¬ tés ! Sa figure efi charmante : il a de lanaijjance, il ne lui manque - que du bien pour n avoir rien à dé« jirer. Je ne crois pas que vous vous cff enflez (ije vous déclare que je ne ferai point heureufe, 6 que ma fille ne la peut être, fi vous luifai¬ tes époufer un autre que mon fils y Google
(2?) 'Picard. C'eft ainfi qu’elle appel* loic le petit Doriancourt. ; De tels fentimens datèrent beaucoup le cœur de fon Epoux. Il informa fon Ami de leur com¬ mune. réfolution. Madame de RobercourkèctWit enmêmetems à Madame Doriancourt. Elle lui parla dans fa lettre du deflein qu’elle a voit pris de faire un ma¬ riage de leurs enfans. Et dans -une;autre écriteàfa fillè alors -âgée -de treize ans v elle lui fit Æonnoître le; mérite dü Ghevaf- 4rer , ôe les obligationsr qu’elle *.avoit àM. & à Madame Dorian- - court qui prenoient un fi grand ;foin> 'de1 'fon ; dducadbn*': Gecçe .'D'âme par-fâ lettre n’eut 'point tdb peine à déterwirfer faillie en '.faveur du choix > que de concert avec fon Epoux , elle fo propô- r.foit? de lui faire faire. Les atten- - tiorts infinies de M. de Mâ- v dam$ JDoriandôûtt pour cet en- y Google
„ , . UJ _ iant Leur avoient attiré de là part une tendreffe fi grande, qu’elle ne cédoit en rien à celle que le jeune Doriancottrt fe fentoit pour M. ôc Madame de Robercourt. Cette fille fenfible à toutes leurs marques d’amitié les affuroit fans (Ceffe qu’elle regrettoit de ne pas iêtre en effet leur enfant, ou du moins de leur appartenir par queln que endroit, M» & Madame Doriancottrt % :tant qu’ils avoientignorélesfçnr •timens dé.M, & de Madame de Robercourt >. n’àVoient voulu r&- pondre aux proteftatiohs de leur fille | que par des careffes ; pro- ponionnées à loft âge, Jls avoient même eti l’attehtion qu’aucUn de^ leur fils ne fofigéât .;à faite naître dans fan coeur d’autise jÈendreffe que celle qu’une four 1 doit avoir pour des fores. Ils les - avoient obligés-de vivre avec elle *4’une üsqii quingj® permit y Google
M # .. pas d’y trouver de différence. Leÿ Jeunes Doriancourt obeiffoient fans effort. La difpropôrtion de leur âge à celuf de Mademoi- felle de Robtrcourt leur en ren- doit la pratique aifée. Mais quand • on fut informé de la bonne vo¬ lonté de Madame de Robercottrt en faveur du petit Chevalier > on cultiva d’une façon plus particulière la tendrefle de la jeune perfonne , que" l’on eut foin d’entretenir fans ceffe de fon frere Picard. ■ M. & Madame D'oriancdurt .trouvoient un portrait bien flat¬ teur dans celui qu’on leur avoir fait de leur fils. Ils penforent ert être rédevables à lafeule bienveil¬ lance de M. & de Madame de Rôbercomty qui par-là vouloient en là faveur difpofer lecoeur de leur fille , & lur faire prendre toutes les rmpreflions qu’ils ldi vouloient donner. Mais ils furent “ C iij y Google
(3°) agréablement furpris, quand fans avoir eu des nouvelles de fon départ de l’Amérique , & le voyant arriver chez eux, ils con¬ nurent par eux-mêmes qu’on ne les avoit pas flattés dans le por¬ trait qu’on leur en avoit fait. Voici la raifon de fon arrivée imprevue. L’Amérique eft un fort beau pays, fur toutl’Ifle de Saint Do- mingue > ôc particulièrement Leogane, Mais une maligne in-; fluence de tems - en - tems cor¬ rompt l’air de ce riche Climat. Il y régne une maladie, à la¬ quelle les Naturels du pays , & les Etrangers font fujets. C’eft une efpece de Diffenterie > qui dégoûte , affoiblit au dernier point , & qui dévient fouvenr mortelle. - Madame de Robercourt en fut attaquée avec -tant de violence, qu’elle prefla fon Epoux de faire y Google
. 0 '5 revenir «leur fille J voulant ; avant que de mourir, avoir la fa:isfa£tion de la voir i’époufe du jeune Doriancourt. Mais l’é¬ tat où elle fe trOuvoit, ne per- mettoit pas à Robercourt de l’a¬ bandonner pour l’aller chercher. Cependant il ne convenoit pas de la confier à des Etrangers. Madame de Robercourt lui pro- pofa de donner une procuration au Chevalier Doriancourt, ôc afin que la bienféance ne fut point bleffée , M. & Madame Do- riancourt avoient ordre de les fiancer. Il falloit à cet enfant une Gou¬ vernante pour l’accompagner. M. de Robercourt avoit en Pi¬ cardie une parente fort vertueufe, veuve & peu riche , dont il avoit parlé plufieurs fois à fa femme. Cette fer [orne > lui dit- elle , lia point d’enfant , ni de rai font qui la retiennent en France. C iiij y Google
Trie^-là de vous ramener votre fille, en lui promettant de la dé¬ dommager avantageusement de fes peines > je fuis fûre qu’elle ne vous, xejufera pas. Madame de Robercourt ne s’é- toit pas trompée. Dès que Do- tiancourt fut arrivéy fon premier foin fut de remettre à la Parente de fes Bienfaiteurs la lettre, pat laquelle on l’invitoit de vou¬ loir bien le charger de la con¬ duite de la jeune Robercourt. Cette Veuve née avec un efpric obligeant, & n’ayant rien qui la forçât de relier en France > accepta l’offre avec plalfir. L’arrivée de Doriancourt caufa de la joye à toute fa familier Pourvu d’une infinité de grâces, naturelles. > il n’avoit point be- foin, comme laplupart des Amé- riquains,. d’en venir chercher en France. Une fille même plus, âgée que Mademoifelle de Rat y Google
. (33) bercourt auroit pu le trouver au(Iî charmant, qu’il le parut à fes yeux. Sa préfence inefpérée ne fit qu’un très-bon effet. A fon tour jl trouva tant de charmes dans la perfonne de fa jeune Maîtreflè, qu’il n’eut pas de peine à lui témoigner fes empreffe- mens. Elle y répondit d’une fa¬ çon bien flatteufe ; & ce fut avec plaifir qu’elle prit avec lui des engagements qui ne dévoient avoir leur dernier effet qu’à Leogane. La Parente fur laquelle ©ri comptoir pour les accompagner» fe trouva bientôt prête à par¬ tir Une femme de chambre > née avec un efprit amufant, êc dont là grande complaifance avoir entièrement captivé les bonnes grâces de fa jaune Maîtteffe , fut encore, nécef- fairement du voyage. Elle avoit fçu par des récits , par des lec- y Google
(34) . . tures agréables, des Hiftcires pro¬ portionnées à l’âge de la jeune de Robercourt , & des Contes merveilleux & extrêmement de fon goût , enchanter fon cœur> & charmer fon efprit. Elle l’avoit fur tout fi bien ac¬ coutumée à ces contes > qu’il ne fe paffoit point de jour qu’elle n’emploiât une heure ou deux à cet innocent plailir. C’étoit le plus fûr moyen , qu’elle eut trouvé, pour pouvoir l’engager à donner de l’attention à fes pe¬ tits dévoirs. Si quelquefois elle les négligeoit, cette Bonne auiïi- tôt lui refufoit cette récréation, dont elle n’étoit pas fouvent pri¬ vée , parce que la crainte & l’efpérance entretenoient fa dcn cilité. Ces récits journaliers furent interrompus les derniers jours quelles refterent en Picardie. Quand elles furent arrivées à y Google
Paris, les fpeftacles, les emplet¬ tes , les promenades^, & les adieux les occupèrent affez , & Mademoifelle de Chon (c’eft le nom dé la femme de chambre ) n’eut point danscette grande ville d’autre foin que celui de parer Mlle, de Robercourt. Depuis Paris jufqua la Rochelle il ne fut pas queftion de contes. Ou cet enfant étoit trop las , ou fa bonne pa¬ rente» parle feul motif d ami¬ tié j favoit l’amufer » de peur qu’elle ne s’ennuiât » ou fur la toute elle voioit tout ce qui pou- voit s’offrir de curieux. Ainfi 1 a- mufante de Chon, jufques à l’em¬ barquement ne put faire valoir font talent conteur. ^ > x Elles refterent quinze jours a la Rochelle : elles y furent re¬ çues par un Correfpondant de M. de Robercourt qui vint pren¬ dre à la defcente du carofTe la jeune perfonne# Il lui procura y Google
(3<0 pendant fon féjour dans cet'fd ville toute forte d’amufemens. Le tems de s’embarquer arriva, Le Chevalier Doriancourt fut le feul qui ne paya pas le tribut à ta Mer. Mademoifelle de Rober- ccurt , fa patente, & la femme de chambre furent très-incom- inodées. Mais différentes de ces paffagets, qui ne guériffent qu’en mettant pied à terre, au Bouc de vingt-quatre heures , le dé¬ goût fe paffa, l’appétit leur re¬ vint , elles rre regardèrent, pour ainfi dire, que comme unfonge l’état douloureux où elles s’étoient trouvées. Enfin le troifieme joue elles fe portèrent a merveille. Ce dérangement de famé fut une occafiorc au Chevalier Do* riancourr pour marquer l’étendue de fon zélé à fa jeune Maîtreffe, & par fes fbîns & fes attentions rédoublées, il acheva de gagnes fon cœur» y Google
, iil)' Quelqu’un jugera peut-être que la çonverfation d’un Amant chéri pouvoir difpenfer Made- moifelle de Chon de débiter Tes contes, qui, loin d’être diver- tiffans , ne devraient paraître qu’inlipide^. Mais la grande jeq- nefle de MademoifeUe de Ro- ber court ne lui laiflbit qu’un goût très-leger pour la fleurette. Far le foin qu’on ayoit pris de fpn ^éducation,, elle -avoit été pré- fearvée des piégés féduifaos de l’amour. Nul n’avpjt pfé lui te¬ nir des difcours tendres : Le lan¬ gage des Amans étoit encore pour elle un langage inconnu. J’invite de plus mes Lee¬ ' teurs à faire un voyage de FA- tnérique , du moins à çonfultet .çeux qui l’ont faitUs fauront . que les perfonnes à qui l’âge mûr doit avoir fait perdre le goût des amufemens enfantins , & qui même ont plus d’acquis y Google
(3«). qu’une fille de treize ans , avec la reflource des Echets , du Triétrac, les foins de leur em¬ ploi , ont encore beaucoup de tems de refte pour s’ennuier. J’ai pour prouver ce que j’avan¬ ce , le témoignage non équivo¬ que de tous les Marins. La petite de Rdbercourt > s’a- mufa d’abord de ce qui frappa fa vue. Tout dans le vaifieau lui parut comme une chofe nou¬ velle. Mais le dixième jour , laf* fée de l’égalité d’une vie d’au¬ tant plus ennuieufe , que c’eft toujours le même ennui , ne trouvant nulle diverfité, pas feu¬ lement dans le point de vue , qui réprefente fans celle une im- menfité d’Eaux , le Ciel , ôc rien de plus, elle eut recours;à fa chere de Chon pour trouver un amufement qui feul pouvoit la . tirer de la triftelîe dans ià- quelle elle -tomboit infenfible- y Google
(3 P) . ment, & d’où les aflîduités de fon jeune Amant ne pouvoienc la faire fortir. Cette fille adroite > foit qu’elle voulut être importunée, ou faire paroître meilleur le récit de fes Contes , tâcha d’éluder un em¬ ploi dont elle s’étoit fi bien ac- quitée, en voulant perfuader à la Maîtrefle qu’un nouveau genre de vie devoit la réjouir parfai¬ tement. Celle-ci ne prit pas l’é¬ change. Vous vous trompez , lui dit- elle y je m’ennuie de cette maniéré de vivre, & je ne doute pas que vous ne vous ennuyez vous-même. Comment voudriez-vous que je puffe me réjouir à ne voir jamais que la même chofe ? Toujours de F Eau fous mes yeux , peut-on y prendre du plaijtr l PaJJer les jours dans me uniformité fans égale y ejl-ce un agrément ? La (Hverfité qui s’y trouve ejl même y Google
(4°) très-dangéreufe* On craint de Vy trouver: Tout ce que Von peut dé- Jirer fur cet Elément, c’efl de voir une Mer tranquille, le même flot, toujours des voiles enflées du même côté, un beau Soleil, des Mate¬ lots defæuvrés , ou jimplement attentifs à prévoir les changemens qui pourroient arriver. Vous dire\ tout ce qu’il vous plaira, il ejl certain que je m’ennuie, 6 que j’aime mieux être dans ma Cham¬ bre à vous écouter, que fur le gailliard à contempler triftement le Ciel 6 l’Eau. ^ Mademoifelle de Chon vain¬ cue par ce raifonncment, ne pcnfa plus qu’à fatisfaire fa jeune Maî- trefïe. Le Chevalier Doriançourt & la Parente n’ignoroient pas le plaifir qu’elle y prenoit. Mais M. de la B... Capitaine du Vaiffeau > que quelques affaires appelèrent dans la Chambre du Çonfeil ; où elles couchoient, interrompit y Google
înterrempit un récit» auquel iï s’aperçut que Mademoifelle de- Robercourt prétoit une attention très-grande. Il s’imagina que ce "récit ne pouvoit être qu’intéref- fent. Il le dit en riant à la Pa¬ rente , qui lui avoua naturelle¬ ment ce que c’écoit ,ôc qui-vou¬ lut juftifier la- petite perfonne de* cette fantaife , en la réjettant lkr fa jeuneffe- M. de la B... qui favoif en habile Marin que rien n’eft à négliger à la Mer, dît à cette* Dame: Me Pexcufez point: les1 gens fages mettent a profit ïct moindre oc cafton de s-'amufer, elle' prend le bon parti» fien fuis fi perfuadè, que je vous fupptie de' permettre que jes plaifirs deviens nent publics, Mademoifelle deChorv rPauta pas plus de peine à parlev devant nous tous » que devant fut Maitrejfe. ^ Pmancçurt âvoit eu quelquep y Google I
- (42) efpece de honte , de ce qn’on avoit découvert qu’une fille prête à fe marier, voulue s’amufer à de telles bagatelles. Il avoit ef- faié de rejetter cette puérilité fur fon éducation. Mais il fut enchanté que M. de la B... n’en méprisât pas le fujet. Il lui apprit avec pl&ifir cette agréable nouvelle ; ôc ainfi que tous les enfans, elle fut charmée de fe voir applaudie. La complaifante Hiftorienne étant enfin déterminée à donner à la Compagnie le plaifir que l’on fouhaitoit > Mademoifelle de Robercourt vint elle-même avertir M. de la B... que fa femme de Chambre étoit prête.' . Dans ces fortes de voyages les momens font précieux ôc les heures y font réglées $ c’eft pourquoi les Officiers prirent leurs mefures, pour que ces ré-, çits fe fiifent dans le tems où y Google
(43) la manœuvre abandonnée à ce qu’on appelle Officiers Mariniers, n’euc plus befoin de la manœu¬ vre des autres. Il fut de plus ar¬ rêté , pour ne point abufer de la complaifance de Mademoifelle de Chon, que chacun conteroit à fon tour. Cette fille n’eut pas pu fuffire à défrayer la Compagnie pen¬ dant la traverfée : d’autant plus que l’air falé deffeche extrême¬ ment la poitrine. On convint que chaque conte dureroit plu^ fleurs jours ; qu’on ne s’en occu- peroit qu’une heur< ’ ’ . Mademoifelle de Chon fit le ré¬ cit d’un conte aufli nouveau pour fa Maîcreffe, que pour fes Auditeurs. Elle parla pendant une heure de fuite, horloge fug table, au bout de laquelle elle celfa de rafconter, & chacun re¬ prit fes occupations ordinaires. née. Les chofes Digitized by Google
(‘44) . Mais comme ces interrup¬ tions périodiques ôtent beau¬ coup à la. grâce du. difcours * qu’il faut renouer par des pré¬ ambules >. q.uî >. quelques- agréa¬ bles qu’ils foient, paroiflent tou¬ jours trop- longs le Le&euc fera, je penfe , plus charmé de. les trouver ici de fuite. On laifle à fa difcrétion le foin d’éviter L’ennui de pareils récits, en y. mettant lui-même les bornes qui lui conviendront.. Cette précaution prife, qu’ih le tranfporte encore lur le Vaif- feau le... Qu’il s’imagine.faire le voyage de Saint Domingue* Qu’il fâche que tous les après-di- nés chacun fait la fiejle, ou ce qui convient à la fûreté de la navi¬ gation , & qu’à certaine heure commode pour tous, on fe rend fur le gailliard ou dans, la grandet Chambre , où Mademoifelle. de Chon commence ainfi. ü>n> difcours^. “ y Google
C O N T ES MARIN S- EA BELLE ET LA BÊTE; C O N T E„ D A n s un pays fort éloi¬ gné de celui-ci > l’on voit une grande Ville, où le com? tnerce floriflant,. entretient l’a¬ bondance. Elle a, compté par mis fes Citoyens un Marchand heu?- reux dans fes entreprifes,fur qui la fortune , au gré de fes dé- firs, avoit toujours répandu fès- plus belles faveurs. Mais s’il, «ivoit des richefles immenfes , it ayoit auifi beaucouptl'enfàns. Sa. y Google
. . (*<*) famille étoit compofée de fix garçons , & de fix filles. Aucun n’étoit établi. Les garçons étoient allez jeunes pour ne fe point . preffer. Les filles .trop fieres des grands biens , fur lefquels elles avoientlieude compter, ne pou- voient aifément fe déterminer pour le choix qu’elles avoient a faire. Leur vanité fe trouvoit flattée des aiïiduités de la plus brillante jeunelfe. Mais un revers de fortu¬ ne , auquel elles ne s’attendoient pas , vint troubler la douceur de leur vie. Le feu prit dans leur maifon. Les Meubles magnifi¬ ques qui la remplifloient , les Livres de Comptes, les Billets , l’Or , l’Argent , ôc toutes les Marchandifes précieufes , qui compofoient tout le bien du Marchand , furent enveloppés dans ce furiefte embrafement , qui fut fi yolent , qu’on ne y Google
(47 fauva que très-peu de chofe. Ce premier malheur, ne fut que l’avantcoureur des autres. Le pere à qui jufques-alors tout avoit profperé, perdit en même- tems , foit par des naufrages , foit par des Corfaires, tous les vaifleaux qu’il avoit fur la Mer. Ses Correfpondans lui firent banqueroute : fes Commis dans les pays étrangers furent infidè¬ les : Enfin de la plus haute opu¬ lence , il tomba tout-à-coup dans une afïreufe pauvreté. Il ne lui refta qu’une petite habitation champêtre , fituée dans un lieu défert , éloignée de plus de cent lieues de la ville, dans laquelle il fai foit fon le jour ordinaire. Contraint de trouver un afyle loin du tumulte & du bruit, ce fut-là qu’il condui- fit fa famille déféfperée d’une telle révolution. Sur-tout les fil¬ les de ce malheçrçx pere n’en-
vîfageoienr qu’avec horfeur Ik- vie qu elles alloient pafler dans» cette trille Iblitude. Pendant quelque tems elles s’étoient flat¬ tées , que quand le deflein de leur pere éclatroit , les Amans qui les avoient recherchées > fe croiroient trop heureux de ce qu’elles voudraient bien fe ra¬ doucir: Elles s’imagfnoient qürils al¬ laient tous à l’envi briguer l'hon¬ neur d’obtenir la préférence. El¬ les penfoient même , qu’elles n’avoient qu a vouloir pour trou¬ ver des Epoux. Elles ne relièrent pas long-tems dans une erreur fi douce. Elles avoient perdu le plus beau dé leurs attraits > en voyant comme un éclair difpap- roître la fortune brillante de leur pere, ôc la faifon du choix étoic paffée pour elles. Cètte foule em- prelfée d’Adorateurs difparut au moment de leur difgrace. Lar fbuæ y Google
(4» force de leurs charmes n’en put retenir aucun. Les Amis ne furent pas plus généreux que les Amans. Dès qu’elles furent dans la mifere, tous fans exception cefferent de les connoître. On pouffa même la cruauté jufqu’àleur imputer le défaftre qui venoit de leur arri¬ ver. Ceux que le pere avoit le plus obligés, furent les plus em- preffés à le calomnier. Ils débi-> terent qu’il s’étoit attiré ces in¬ fortunes par fa màuvaife con¬ duite , fes ptofufions, & les fol¬ les dépenfes qu’il avoit fait , & lailfé faire à fes enfans. Ainfi cette Emilie défolée ne put donc prendre d’autre par¬ ti » que celui d’abandonner une ville t où tous fe faifoient un plai- jfir d’infulter à fa difgràce. N’ayant aucune reffource, ils fe confinè¬ rent dans leur maifon de campa¬ gne., fttuée aumiliçu d’une Forêt y Google
C?o) prefqtTimpraticable, & qui pou* voit bien être le plus trille féjour de la terre. Que de chagrins ils eurentà effuier dans cette afïreiife folitude ! Il fallut fe réfoudre à travailler aux ouvrages les plus pénibles. Hors d’état d’avoit quelqu’un pour les fervir, les fils de ce malheureux Marchand partagèrent entre eux les foins ôc les travaux domeftiques. Tous à I’envi s’occupèrent à ce que la campagne exige de ceux qui veulent en tirer leur fubfiftance. Les filles de leur côté ne man¬ quèrent pas d’emploi. Comme des Pay fanes 9 elles fe virent obli¬ gées de Étire fervir leurs mains délicates à toutes les ibnâions de la vie champêtre. Ne portant que des habits de laine; n’ayant plus de quoi fatis&ire leur vani¬ té ; ne pouvant vivre que de ce que la campagne peut fournir , borneés au limpfe néceliatfe M y Google
taais ayant toujours du gôut pour le rafinement & la délicatelTe t ces filles regrettoient fans ceffe & la ville & lès charmes. Le fou- venir même de leurs premières années , paffées rapidement au milieu des ris ôc des jeux , faifoit leur plus grand fupplice. . Cependant la plus jeune d’en- tr’elles montra, dans leur com¬ mun malheur, plus de confiance & de réfolution. On- la vit pat une fermeté bien au-deflus dé fon âge, prendregénéreufement ion parti. Ce n’eft pas qu’elle n'eut donné d’abord des marques d’une véritable trifteffe. Eh ! qui ne feroit pas fenfible à de pareils malheurs ! Mais après avoir dé¬ ploré les infortunes de fon pere , pouvoit-elle mieux faire que de reprendre fa première gayeté , d'embraflèr par choix l’état feul dans lequel elle fe trou voit, ôt d’oublier un monde dont elle y Google
avoit avec fa famille éprouvé l’in¬ gratitude > & fut l’amitié duquel elle étoit fi bien perfuadée, qu’il ne falloit pas compter dans l’ad- verfité ? Attentive à confoler fon pere & fes freres par la douceur de fon cara&ère, & l’enjouement de fon efprit, que n’imaginoît-elle point Îour les amufer agréablement ? jÇ, Marchand n’avoit rien épar¬ gné pour fon éducation, & celle de fes fœurs. Dans ces tems f⬠cheux elle en tira tout l’avantage qu’elle défiroit. Jouant très-bien i de plu fleurs inftrumens, qu’elle I accompagnoit de fa voix , c’é- toit inviter fes fœurs à fuivre fon exemple , mais fon enjouement & fa patience ne tirent encore que les attrifter. I Ces filles que de .fi grandes difgraces rendoient inconfola- •bles, trouvoient dans la conduite de leur cadette une petitefle d’efr y Google
prît, une baflefle d’amé, & mê¬ me de la foibleffe à vivre gaye- ment dans l’état où le Ciel venoit de les réduire* Quelle efi heureuje difoit l’aînée / Elle efi faite pour les occupations grojjieres. Avec des jentimens Ji bas , qudur oit- elle pâ faire dans le monde ? Pareils dis¬ cours étoient injuftes. Cette jeune perfonne eut été bienplus pro¬ pre à briller qu’aucune d’elles. Une beauté parfaite ornoit fa jeuneffe, une égalité d’humeur la rendoic adorable. Son cœur aulfi généreux, que pitoyable, fe faifoit voir en tout. Audi fenfible que fes lœurs aux révolutions, qui venoient d’accabler là famil¬ le , par une force d’efprit qui n’eft pas ordinaire à fon fexe, elle fut cacher fa douleur , & fe mettre au-deflus de Padverfité. Tant de confiance paffa pour infenfibilité. Mais on appelle aifément d’un jugement porté par la jaloufie. E iij & * y Google
Connue des perfonnes éclaV fées pour ce qu’elle étoit, cha* cun s’étoît empreffé de lui don¬ ner la préférence. Au milieu de fa plus haute fplendeur » fi fon mérité la Ht diftinguer, fa beau¬ té lui Ht donner par excellence le nom de la Belle.. Connue fous ce nom feul, en fàlloit-il davantage pour augmenter & la jâloufie 6c la haine de fes foeurs ? Ses apas6c l’eftime générale qu’elle s*étoit acquife eût dû lui faire efperer unécabliffement en¬ core plus avantageux qu’à fes foeurs j mais touchée feulement des malheurs de fon pere, loin, de faire quelque effort pour re¬ tarder fon départ d’une ville dans laquelle elle avoit eu tant d’agré- mens, elle donna tous fes foins pour en hâter l’exécution. Cette Hile Ht voir dans la folitude la même tranquillité, qu’elle avoit eue au milieu du monde.. Pour y Google
. (ss y adoucit les ennuis-, dans fes beu^ tes de relâche > elle ornoit fa tête de fleurs, & comme à ces Bergeres des premiers tems , la vie ruftique en lui faifant ou¬ blier ce qui l’avoir le plus flat¬ tée aux milieu de l’opulence, lui procuroit tous les jours d’inno- cens plaifir’s. Déjà deux années s’étoient écoulées, & cette famille com- mençoit à s’accoutumer.à mener une vie champêtre , lorfqu’un .efpoir de rétour vint toubler fà tranquillité. Le pere reçut avis . qu’un de fes vaiffeaux qu’il avoit cru perdu, venoit d’arriver à bon port richement chargé. On ajou- toit qu’il étoit à craindre que fes Fadeurs n’abpfant de ion abfence, ne vendiflbnt fa Cargai- fon à vil prix , & que par cette fraude ils ne profitaflent de fon bien. Il communiqua cette nou¬ velle à fes enfans » quinedou? E mj » Google
'( $6) terérit pas un moment Qu’elle nô les mit bientôt en état de quitter le lieu de leur exil. Sur-tout les filles plus impatientes que leur frères, croiant qu’il n’étoit pas né- ceffaire d’attendre rien de plus pofitif, vouloient partir à l’inf- tant, & tout abandonner. Mais le pere plus prudent les pria de modérer leurs tranfports. Quel¬ que néceflaire qu’il fut à fa famil¬ le dans un tems fur-tout où l’on ne pouvoit interrompre les tra¬ vaux de la campagne fans un no¬ table préjudice, il laifTa le foin de la récolte à fes fils, & prit le parti d’entreprendre feu! un fi long voyage. • Toutes fes filles , excepté la cadette , ne faîfoient plus de doute de fe revoir bientôt dans leur première opulence. Elles s’imaginoient que quand lè bien de leur pere ne deviendroit pas afiezconfidérable, pour qu’il les y Google
{amenât dans la grande ville] lieu de leur naiflance, il en au» roit du moins allez pour les faire vivre dans une autre ville moins floriffante. Elles efperoient y trouver bonne compagnie , y Ëiire des Amans , profiter du pre¬ mier établiffement qu’on leur propoferoit. Ne penfant déjà prefque plus aux peines que de- Îrnis deux ans elles venoient d’ef-, üier , fe croiant même déjà , comme par miracle, tran {portées d’une fortune médiocre dans le fein d’une agréable abondance , elles oferent ( car la folitude ne leur avoit pas fait perdre le goût du luxe & de la vanité ) accabler leur pere de folles commiflions. Il étoit chargé de faire pour elles des emplettes en bijoux, en paru¬ res, en coëfures. A l’envi l’une de l’autre, c’étoit à qui demanderoit Avantage. Mais le produit de la prétendue fortune du pere n’au- y Google
. 'fr*5 . . j roit pû fuffire à les fat? s faire. La Belle que l'ambition ne tyrannie ibic pas, & qui n’agilïbit jamais que par prudence , jugea d’un coup d'œil que s’il remplilToit les mémoires de fes foeurs , le lien ferait-très inutile. Mais le pere furpris de fon filence , lui dit î Et toi t la Belle, en interrompant I ces filles infatiables, n'as-tu point envie de quelque choje / Que t'ap¬ porterai-je ? Que Joukaites-tu t Parle hardiment. Mon cher Papa , ! lui répondit cette aimable fille en l’embraflant tendrement, je défire une chofe plus précieufe que tous les ajujlemens que mes foeurs vous demandent. Ty borne mes voeux. Trop beureufe ! s'il font rem- j plis , c’ejl le bonheur de vous voir de retour en parfaite Jantè. Cette réponfe fi bien marquée au coin du défintereflement couvrit les autres de honte 6c de confufion» Elles en furent fi couroufféesj y Google
. (;s>) qu’une d’entr’elles répondant pour toutes , dit avec aigreur > cette petite fille fait l’importante » s*imagine qu* elle Je difiinguera par cette affeBion héroïque. Àjfuri- ment rien ti*eft plus ridicule. Mais le pere , attendri de Tes fenti- mens, ne put s’empêcher d’en marquer fa joye , touché même des vœux aufquels cette fille fe . bornoit , il voulut qu’elle de¬ mandât quelque chofe > 6c pour adoucir ces autres filles indifpo- fées contre elle, il lui remontra que pareille infenfibilité fur la pa¬ rure ne convenoit pas à ion âge, qu’il y avoit un tems pour tout. Eh bien ! mon cher pere, lui dit- elle , puijque vous me l’ordonne\ , je vous fuplie de m'apporter une Ro- J'aime cette fleur avec pajflon s depuis que je fuis dans cette Joli- tude ) je n'ai pas eu la fatifaBion d'en voir une feule. C’étoit obéir vouloir en même-tems qu'il ne y Google
m fit aucune dépenfe pour elle; Cependant le jour vint qu’il fal- loit que|cebon vieillard s’arrachât des bras de fa nombreufe famille. Le plus promptement qu’il put, il fe rendit dans la grande ville où l’apparence d’une nouvelle fortune le rappelloit. il n’y trouva pas les avantages qu’il pouvoit efperer. Son vaiffeau véritable¬ ment étoit arrivé , mais fes aflb- ciés, qui le croioient mort, s’en étoient emparés ; & tous les ef¬ fets avoient été difperfés. Aînfi loin d’entrer dans la pleine & pai- fible poffeffion de ce qui lui pou¬ voit appartenir, pour foutenir les droits, il lui fallut effuier toutes les chicanes imaginables. Il les furmonta ; mais après plus de fix mois de peine & de dépenfe il ne - fut pas plus riche qu’auparavant. Ses débiteurs étoient devenus in. folvables , & à peine fut-il rem- bourfé des frais. C’eft où fe ter- y Google
. Mi . Snina cette richeffe chimérique." Pour comble de délagrément, afin de ne pas hâter fa ruine f il fut obligé de partir dans la faifon ' la plus incommode , & le tems le plus effroyable. Expofé fur la route à toutes les injures de l’air , il faillit périr de fatigue ; mais quand il le vit à quelques lieues de là maifon , de laquelle il ne comptoit pas fortir pour courir après de folles efperances , que la Belle avoir eu raifon de mé^ prifer, les forces lui revinrent. Il lui falloit plufieurs heures pour traverfer la forêt, il étoit tard, cependant il voulut con- tinuerfa route ;mais furpris par la nuit, pénétré du froid le plus pi¬ quant, ôcenfeveli pour ainli dire fous la neige avec fon cheval y ne fachant enfin où porter fes • pas, il crut toucher à fa dernîere heure. Nulle Cabane fur fa rou¬ te ^ quoique la forêt en fut rem- y Google
(62} plie. Un arbre creufé pat la pour* riture fut tout ce qu’il trouva de meilleur , trop heureux encore d’avoir pu s’y cacher ! Cet arbre en le garantiflànt du froid* lui fau* la vie : & le cheval peu loin de fon maître^ apperçut un antre creux, où conduit par l’inftin£t il fe mit à l’abri. La nuit en cet état lui parut d'une longueur extrême, de plus perfécuté par la faim, effraié par les hurlemens des Bêtes fauva- ges « qui paffoient fans cefle à lès côtés f pouvoit-il être un inf- tanttranquille? Ses peines & fes inquiétudes ne finirent pas avec la nuit. 11 n’eut que le plaifir de voir le jour * ôc fon embarras fut grand. En voyant la terre extraor¬ dinairement couverte de neige ! quel chemin pouvoit-il prendre? Aucun fentier ne s’oflroit à fes yeux ; ce ne fut qu’après une lon¬ gue fatigue ,ôc des chutes fré- y Google
(«3Î . queutes , qu’il put trouver une efpece de route, dans laquelle il marcha plus aifement. Enavançant fans le favoir, le hazard conduifit fes pas dans l’a¬ venue d’un très-beau Château , Sue la neige avoit paru reipeâer. Me étoit cornpofée de quatre rangs d’Orangers d’une extrême hauteur , chargés de fleurs ôede fruits. On y voyoit des Statues }placées fans ordre , ni fimétrie, es unes étoient dans le chemin , les autres entre les arbres, toutes d’une matière inconnue, de gra tié¬ deur êc de couleur humaine , en différentes attitudes, êc fous di¬ vers ajuflemens, dont le plus grand nombre repréfentoit des Guerriers. Arrivé jufques dans la première Cour , il y vit encore une infinité d’autres Statues. Le froid qu’il foufloit ne lui permit pas de les confidérer. . Un Efcalier d’Agathe à rampe y Google
.. -tes . , cPot ctfelé t d’abord s'offrit à fat vue : il traverfa plufieurs cham¬ bres magnifiquement meublées, une chaleur douce qu’il y refpira le remit de fes fatigues. 11 avoit befoin de quelque, nourriture ; à qui s’adreffer ? Ce vafte & magni¬ fique édifice , ne paroîïToit être habité que par des ftatues. Un fi- i lence profond y régnoit, & ce¬ pendant il n’avoit point l’air de quelque vieux Palais qu’on eut abandonné. Les faites, les cham-, . , bres, les galleries, tout étoit ou¬ vert, nul être vivant ne paroiffoit dans un fi charmant lieu. Las de I parcourir les appartemens de cet¬ te vafte demeure, il s’arrêta dans un falon , où l'on avoit fait un grand feu. Préfumant qu’il étoit préparé pour quelqu'un qui ne tarderoit pas à paroître , il s’ap¬ procha de la cheminée pourfe chauffer : Mais perfonne ne vint. Afiîs en attendant fur un fopha placé y Google
placé près du feu , un doux fom= meil lui ferma les paupières ôc le mit hors d’état d’obferver fi quel' quain ne le viendroit point fur- prendre. La fatigue avolt caufé fon re¬ pos , la faim l’interrompit. De¬ puis plus de vingt-quatre heures il en étoit tourmenté, l’exercice même qu’il venoit défaire depuis qu’il étoit dans ce Palais aug- mentoit encore fes befoins. A fon reveil il fut agréablement furpris de voir en ouvrant les yeux une table délicatement fervie. Un lé¬ ger repas ne pou voit le conten¬ ter > & les mets fomptueufemenc aprêtés 1’invitoient à manger de tout. Son premier foin fut de re¬ mercier hautement ceux defqûels il tenoit tant de bien ; ôc il réfo- lut enfuite d’attendre tranquille¬ ment qu’il plût à fes Hôtes de fè faireç nnoître. Comme la faci- y Google
v CM). gueTavoït endormi avant ïe re¬ pas t la nourriture produisit le même effet, & rendit Ton repos plus long ôc plus paifible , en- forte qu’il dormit cette fécondé fois an moins quatre heures. A fonreveil, au lieu delà première: table , il en vit une autre de por- phire fur laquelle une main bien-¬ fai (ante avoit dceffée une cota¬ tion compofée de gâteaux , de .fruits fecs, 6c de vins de liqueur: c’étoit encore pour qu’il en fit ufage. Ainfi profitant des bontés qu’on lui témoignoit, il uta de tout ce qui put flatter fon appé¬ tit > fon goût ôcta délicatefle^ Cependant ne votant perfonne à qui* parler, & qui l’infiruifit fi ce Palais étoit la demeure ou d’un Homme , ou d’un Dieu ta frayeur s’empara de fes fens ( car il étoit naturellement peureux )» Son parti fut de repaffor (tans tous les agpatteraens * il y combloit y Google
. . to) . de bénedi&ions le génie auquel il étoit rédevable de tant de bien* faits , 6c par des inftances refpec- tueufes ille follicitoit de fe mon¬ trera lui. Tant d’empreffemens furent inutiles. Nulle apparence de Domeftique^nulle fuite qui lui fit connoître que ce Palais fut ha¬ bité. Rêvant profondément à ce qu’il devoit faire, il lui vint en penfée que pour des raifbns qu’il ne pouvoit pénétrer, quelque In¬ telligence lui faifoit préiènt de cette demeure avec toutes les ri- chefTes dont elle étoit remplie. Cette penfée luiparut être une infpiration 9 6c fans tarder, fai- fant de nouveau la revue , il prit pofleflion de tous ces tréfors. Bien plus en lui-même il régla la part qu’il deflinoit à chacun de les enfans , & marqua les loge^ mens qui pouvoient feparément leur convenir, ôc fè félicitant de . la joye que leur cauferoit un pa- y Google
rell voyage > il defcendit dans le jardin, ou malgré ta rigueur de Fhy ver, il vit, comme au milieu du Printems , les Heurs les plus rares exhaler une odeur char¬ mante. On y refpiroit un air doux ôc temperé. Des oifeaux de toute efpece mêlant leur ramage au bruit confus des eaux, for- moient une aimable harmonie. Le vieillard extafié de tant de merveilles, difoit en lui-même ; Mes filles riauront pas, je penfe de peine à s*accoutumer dans ce dé¬ licieux fejour. Je ne puis croire qu'elles regrettent, ou quelles dé¬ firent la vide préférablement À cette demeure. Allons, s’écria-t-il, avec un tranfport de joye peu commun, Partons â l'infant. Je me fais d’avance une félicité de voir la leur : rien retardons pas iajouijfance. En entrant dans ce Château fi riant ; il avoit eu foin malgré le . y Google
. (ty . grand froid dont il étoit pénétréj de débrider fon cheval , & de le faire aller vers une écurie qu’il avoit remarquée dans la première cour. Une ailée garnie de palilTa- des formées par des berceaux de Rofiers fleuris y conduisit. Jamais il n avoit vu de fl belles Rofes, Leur odeur lui rappella le fouvenir d’en avoir promis une à la Belle. Il en cueillit une, il al- loit continuer de faire fix bougets, itwjuets mais un bruit terrible lui fit tour¬ ner la tête; fa frayeur fut grande , quand il apperçut à fes côtés une horrible Bète , qui d’un air fu¬ rieux lui mit furie col une efpece de trompe femblable à celle d’une Eléphant,& lui dit d’une voix ef- froiable : JOui t’a donné la liberté de cueillir mes Rofes ? N’ètoit-ce pas ajjez que je t’eujfe foufert dans mon Palais avec tant de bonté. Loin d*en avoir de U reconnoijfan- ce} Temcraire ,je te vois voler mes y Google
peurs. Ton infolence ne refiera pas impunie. Le bon homme déjà » trop épouvanté de la préfence inopinée de ce monftre, penla mourir de frayeur à ce difcours > & jettant promptement cette rofe fatale , ha / Monfeigneur > s’écria-t-il profterné par terre 9 ayez pitié de moi. Je ne manque point de reconnoiffance. Pénétré de vos bontés, je ne me/iis pas imagi¬ né queJi peu de chofe fût capable de vous offenjer. Le Monftre tout en colere lut répondit , Tais~toi, maudit Harangueur, je ri ai que faire de tes flatteries , ni des titres que tu me donnes , je ne fuis pas Monfeigneur,je fuis la Bête > & tu riéviteras pas la mort que tu mé¬ rites. Le Marchand concerné pair une ii cruelle Sentence, croyant que le parti de la foumillion étoit le feül qui le put garantir de la mort, lui dit d’un air véritable¬ ment touché f que la Rofe qu’il y Google
_ Cv«) avoit ofé prendre, étoit pour une de fes filles appeilée la Belle. En- fuite , foit qu’il efperât de retar¬ der fa perte > ou de toucher foa ennemidecompaffion , il lui fit le récit de ces malheurs , il lui raconta le fùjet de Ibn voiage r & «'oublia pas le petit préfent qu’il s’étoit engagé de faire a la Belle > ajoutant que la chofe à laquelle elle s’ëtoit refirainte pendant que les richeffes d*un Roi n’auroîent à peine que fuffi pour remplit les délits de lès autres filles, venoit âl’occafionqui s’en étoit préfen- tée de lui faire n’aître l’envie de la contenter ; qu’il avoit cru le pouvoir faire fans confequence > que d’ailleurs il lui demandoit pardon de cette faute involon¬ taire» La Bête rêva un moment : re¬ prenant enfuhe la parole , d’un , ton moins furieux elle lui tint ce langage : je veux bien te pardon- y Google
"(7*5 v ... net ) mais ce n’efi qu^â condition que tu me donneras une de tes filles. Il me faut quelqu'un four rèfarer cette faute. Jujle Ciel ! que me demandez- vous ? reprît le Marchand. Com¬ ment vous tenir ma parole ! Quand je ferois ajfe\ inhumain pour vou¬ loir racheter ma vie aux dépens de celle d'un de mes enfans 9 de quel prétexte me fervir ois-je pour le faire venir ici. Jl nefaut point de prétexte , in¬ terrompit la Bête. Je veux que celle de tes filles que tu conduiras, vienne ici volontairement , ou je rien veux point. Vois fi entre elles ilenefi me ajfez courageufe , & qui t'aime ajfez pour vouloir sex- pofer afin de te fauver la vie. Tu .portes Pair d'un honnête homme : donne-moi ta parole de revenir dans un mois, fi tu peux en déterminer une à tefuivre : elle refera dans ces lieux , & tu t'en retourneras. Si tu y Google
tu ne le peux,promztsmoiie reve¬ nirfeul après leur avoir dit adieu pour toujours , car tu feras à mou Ne cro/'j ^<jj,pourfuivit le Monftre en faifanc craquer Tes dents, ac¬ cepter nia propojition pour te fau- ver. Je t*avertis, que fi tupenfois de cette façon,/trois te chercher 9 & que je te détruirais avec ta race, quand cent mille hommes feprêfen- teroient pour te défendre. Le bon-homme quoique très- perfuadé qu’il tenteroit inutile¬ ment Taminé de Tes filles , ac¬ cepta cependant la proposition - du Monftre. Il lui promit de re¬ venir > au tems marqué , fe li¬ vrer à fa trifte deftinée, fans qu’il fiat néceffaire de le venir cher' cher. Après cette aflu rance il crut être le maître de fe retirer, & pouvoir prendre congé de la Bête, dont la prcfence ne pouvoit que l’affliger. La grâce qu’il en ayokobtenue, étoit légère, mais y Google
. f74^ ,, 1 il craignait encore qu’elle ne la. révoquât. Il luifitconnoître l’en¬ vie qu’il avoit de partir : la Bête loi répondit qu’il ne partiroit que le lendemain.!» trouveras, lui dit- elle, un cheval prêt, dès qu’il fera jour. En peu de tems il te mènera. Ad eu, va fouper , & attend mes ordres. ■ Ce pauvre homme plus mort que vif > reprit le chemin du fallon dans lequel il avoit fait fi bonne chere. Vis-à-vis d’un grand feu ion foupé déjà fervi l’invitoit à fe mettre à table. La délicateffeôc la (bmptuofité des mets n’avoient plus rien qui le flâtaflent. Acca¬ blé de fon malheur, s’il n’eût pas cra nt que la Bête cachée en quel¬ que endroit ne l’eût obfervé, s’il cû: été fûr de ne pas exciter fa co¬ lère , par le mépris qu’il eût fait de fes biens, il ne fe feroit pas mb à table. Pour éviter un nou¬ veau défaûre, il fit un moment y Google
trêve avec fa douleur, & autant que fon cœur affligé le lui put permettre, il goûta fuffîfamment de tous les mets. ; A la lin du repasun grand bruit dans l'appartement voifin fe fit entendre , il ne douta point que ce ne fût fon formidable hôte. Comme il n’étoit pas le maître d’éviter fa préfençe,il effeya de le remettre de la frayeur que ce bruit fubit venoit de lui caufer. A l’in£ tant la Bête qui parut > lui dé¬ manda brulquement s’jl avo'tt bien foupè. Le bon-homme lui ré¬ pondit , d’un ton modefte âc craintif, qu’i/ avoir , grâce à fies \attentions, beaucoup mangé. Pro¬ mets-moi , reprit le Monftre , de te fouvenir de la parole que tu viens de me donner , & de la tenir en homme dêhonneur t en amenant une de tes filles. , . Le vieillard que cette conver- iation n’amufoit pas* lui jura d’e- " Gij y Google
(7*) . . xécutef ce qu’il avoit promis, & D’être de retour dans un mois , feul ou avec une de les filles, s il s’cn trouvoit qui l’ai mat allez pour le fuivre > aux conditions qu’il lui devoir propofer. Je t'a¬ vertis de nouveau, dit la Bête, de ' prendre garde à ne la pasjfurpren- dre fur le facrifice que tu dois exiger telle f & fur le danger quelle en- . cornera. Peints lui ma figure, telle quelle eft. Qu'elle fâche ce qu'elle va faire :fur-tout qu'elle foitferme dans festré(blutions. Il ne fera plus tems défaire des réflexions, quand tu l'auras amenée ici. Il ne faut pas qu'ellefe dedife : tu feras également perdu fans quelle aie la liberté de s'en retourner. Le Marchand qu’un pareil difeours affommoit, lui réitéra la promeffe de fe con¬ former en tout à ce qu’elle venoit de lui preferire. Le Monftre con¬ tent de fa réponfe, luicommen- da de fe coucher ; & de ne fe pas y Google
. (77 \ . lever qu’il ne vit lé Soleil > 6c qu’il n’eût entendu une fonnette d’or. . Tu déjeuneras avant de partir, lui dit-il encore ,* 6 tu peut empor¬ ter une Rofe pour la Belle. Le che¬ val qui te doit porter, fera prêt dans la cour. Je compte te revoir dans un mois, pour peu que tu fois hon- nête homme. Adieu : ji tu manques de probité, je t’irai rendre vifite. Le bonne-homme de peur de prolon¬ ger une converfation déjà trop ennuyeufe pour lui, fit une pro¬ fonde révérence à la Bête, qui l’avertit encore de fe ne point in¬ quiéter du chemin pour Ion re¬ tour; qu’au tems marqué, le mê-; me cheval qu’il monteroit de¬ main matin , fe trouverait à là porte, 6c fuffiroit pour la fille 6c pour lui. Quelque peu d’envie que le vieillard eût de dormir, il n’ofa paffer les ordres qu’il avoit reçus* G iiij
' Obligé de fe coucher, il ne fe leva que quand le Soleil commença de luire dans fa chambre. Son dé¬ jeuné fut prompt ; enfuite il des¬ cendit dans le jardin cueillir la Rofe que la Bête avoit ordonné qu’il emportât. Que cette fleur lui fit répandre de larmes ! Mais par la crainte de s'attirer de nouveaux malheurs , il fe contraignit, ôc fut fans retardement chercher le cheval, qui lui avoit été promis. Il trouva fur la felle , un mat»* teau chaud ôc leger. Il y fut bien plus- commodément que fur le fien. Dès que le cheval le fentit affis, il partit avec une vîteffeim* croyable. Le marchand qui dans un inftant perdit de vue ce fatal Palais t reffentic autant de joye , qu’il avoit eu la veille de plaific à l’appercevoir , avec cette diffé¬ rence que la douceur de s’en éloi¬ gner étoit empoifonnée de la cruelle néceflité d'y retourner. y Google
A quoi me fait-je engagé! dk-il, ( pendant que fon courfier le portoit avec une promptitude fle une légèreté qui n’eft connue que dans le pays des contes ) Ne va- loit-il pas mieux que je devinjfe loue d’un coup la viblimé de ce Monjlre altéré du fang de ma famille / Par une promejfe que fai faite > aujji dénaturée tpfindifctete. > il ma pro¬ longé la vie. EJl-ilpotfîble que fqye pû penfer à fauver mes jours aux dépens de ceux d'une de mes filles ? Aurai je la barbarie de ? emmener, pour la voir fans doute dévorée à mes yeux... Mais tout d’un coup s’interrompant lui-même : Eh! malheureux , s’écrioit-il , eft-cé ce que je dois le plus craindre f. jQuand je pourrois dans mon coeur faire taire la voix du fang r depen- droit-il de moi de commettre cette lâcheté ? ïl faut qu'elle fâche fort fort y 6 quelle y confente : je ne y ois nulle apparence qu’elle veuille , G iiij y Google
; , Jtfacrijierpour un Pere inhumain J &je ne dois pas lui faire par exile propofition , elle efi injajle. Mais je veux que Paffeétion qu elles ont tou• tes pour moi en engageât une à Je dévouer , la feule vue de la Bête ne détruirait-elle pas fa confian¬ ce > & je ne pour rois m'en plain¬ dre ? Ah l trop impérieufe Bête , dit-il avec exclamation , tu l'as fait exprès , en mettant une condi¬ tion impoffihle au moyen que tu m* offres pour éviter ta fureur > & obtenir le pardon d'une faute aujfi légère , c efi ajouter linfulte à la peine; mais continua-t-il, ce fi trop y penfer , je ne balance plus , & ?aime mieux m'expofer fans détour â ta rage, que de tenter un fecours inutile , & dont l'amour paternel efi épouvanté. Reprenons , eonti- nua-t il , le chemin de ee funefie Palais .* & dédaignant d}acheter fi cher les refies dune vie, qui ne pour¬ voit être que miférqblt, mont l% y Google
. (8'J mois qui nous eji accordé, retourï nom terminer dès aujourd’hui nos malheureux jours. A ces mots il voulut revenir fur Tes pas > mais il lui fut impôt fible de faire retourner bride à ion cheval. Se laiflant malgré lui conduire, du moins il prit le parti de ne rien propofer à fes filles. Déjà de loin il voyoit fa maifon , & fe fortifiant de plus en plus dans fa réfolution : Je ne leur parlerai point, difoit-il, du danger qui me menace : j’aurai le plaiftr de les embrajfer encore une fois. Je leur donnerai mes derniers confeils : je les prierai de bien vivre avec leurs fireres, à qui je recommanderai de ne les pas abandonner. Au milieu de fes rêveries il ar¬ riva chez lui. Son cheval revenu le foir précèdent avoit inquiété ià famille. Ses fils difperfés dans la forêt l’a voient cherché de toas les cotés y 6c fes filles dans l’im- y Google
(8*) patience d*en avoir des nonvellesi étoient à leur porte pour s’en in¬ former au premier qu’elles ver- roient. Comme il étoit monté fur un magnifique cheval, & enve¬ loppé d’un riche manteau, pou- voie nt-elles le reconnoître ? El¬ les le prirent d’abord pour un homme qui venoit de fa part > ôc la Rofe qu’elles apperçurent at¬ tachée au pommeau de la felle acheva de les tranquillifer. Lorfque ce pere affligé le trou*j va plus proche y elles le recon¬ nurent. On nefongea qu’à lui té¬ moigner la fàtisfa&ion qu’on avoit de le voir de retour en bon? ne fanté.Mais la trifteffe peinte fur fon vifage , & fes yeux remplis de larmes qu’il s’efforçoit.envain de retenir, changèrent l’allegrefle en inquiétude. Tous s’empreffe- rent à lui demander le fujet de là peine. Il ne répondit rien autre ehofe, linon que de dire à la Belle y Google
(83) fen lui préfentant la Rofe fatale J voilà ce que tum’as demandé ; tu le payeras cher aujfi bien que les autres. • . Je le favcis bien , dit l’aînée > & jajjurois tout à Pheure quelle Je- roit la feule à qui vous apporte¬ riez ce qiielle demanderoit. Pour forcer lafatjon il ri a pas fallu don¬ ner moins que ee que vous auriez employé pour nous cinq enfemble. Cette Rofe , félon les apparences , fera flétrie avant la fin du jour , . n’importe à quelque prix que ce fût i vous avez v0^u fatisfaire Pheureufe Belle. Il efi vrai, reprit triftement lie pere , que cette Rofe me coûte cher, & plus cher que tous les ajuf- temens > que vous fouhaitiez 9 ri au- roient coûté. Ce ri efi pas en ar¬ gent ; & plut au Cielqne jePeuffe ■achetée de tout ce qui me refie de bien. _ Ce difcours esçita la curiofité y Google
(M .. de fes enfans, & fit évanouir là réfolution qu’il avoir prife de ne pas révéler fon avanture. Il leur apprit le mauvais fuccès de fon voyage, la peine qu’il avoit eue à courrir après une fortune chimé¬ rique, & tout ce qui s’étoit paffé dans le Palais du Monftre. Après cet éclairciffement le defefpoîc {>rit la place de l’efpérançe & de a joye. ! Les filles voyant par ce coup de foudre tous leurs projets an- néantis, pouffèrent des cris épou** , vantables': les freres plus coura¬ geux dirent réfolument qu’ils ne fbufFriroient point que leur pere retournât dans ce funefte Ch⬠teau, qu’ils étoient affez coura¬ geux pourdélivrer la terre de cette * horribleBêtey fuppofé qu’elle eut la témérité de le venir chercher. Le bon-homme quoique touché de leur affli£tionj leur défendit les yiôl.nces j en difant que puifqu’il zed by G O IC
. '(«ri . aVoic donné fa parole, !1 fe dotîJ neroit la more plutôt que d’y, manquer. Cependant ils cherchèrent des expédiens pour lui fauver la vie ; ces jeunes gens remplis , de cou¬ rage & de vertu propoferent que l’un d’eux fut s’offrir au courroux de la Bête. Mais elle s’étoit expli¬ quée pofitivement en difant qu’elle vouloit une des filles , & non pas un des garçons. Ces bra¬ ves freres fâchés que leur bonne volonté ne put avoir fbn exécu¬ tion , firent ce qu’ils purent 9 pour infpirer les mêmes fenti- mens à leurs foeurs. Mais leur jaloufie contre la Belle étoit fuffi- fante pour mettre un obftacle in¬ vincible à cette aâion héroïque. Il riejl pas jujle , dirent-elles , que nous périmions d’une façon épou¬ vantable, pour une faute dont nous ne.femmes pas coupables. Ce ferott nous rendre lés viftimes de b Belle, y Google
à qui ton fer oit bien aijeâenousfa- crifier ; mais le devoir ri exige pas de tels facrifices de nous. VnLà quel efi le fruit de là modération, & des moralités perpétuelles de cette mal- heureufe. Que ne demandait elle tomme nous des Nipes 6 des Bijouxï Si nous ne les avons pas eues, du moins il rien a rien coûté pour les demander, & nous riavons pas lieu de nous reprocher à*avoir expo fêla vie de notre pere par des demandes indifcretes. Si par un défmterejfe- ment affetfè, elle riavoit pas voulu fe difiinguer> comme elle efi en tout plus heureufe que nous, il fe feroit fans doute trouvé afiez d'argent pour la contenter. Mais il fallait que par un ftngulier caprice , elle fut la caufe de tous nos malheurs. Cefi elle qui nous les attire & rit fi fur nous, quon veut les faire rejail¬ lir. Nous rien ferons pas les dupes. Elle les a caufez, qu'elle y mette Je remede. y Google
La Belle à qui la douleut avoic prefque ôté la connoiflance, fai- fant taire fes fanglots & fes fou- pirs, dit à fes foeurs : je fuis cou¬ pable de ce malheur : c’ejl à moi feule de le réparer. J'avoue qtPilfe- roit injujle que vou< fouffrijftez de ma faute. Helas! Elle eft pourtant bien innocente. Pouvois-je prévoir que le défir Savoir une Rofe au milieu de B Eté, devoit être punie par un tel fupplice. Cette faute eft faite : que je fois innocente ou cou¬ pable , il ejtjufie que je P expie. On ne peut P imputer à £ autre. Je m ex¬ po fer ai , pourfuivit-elle d’un ton ferme} pour tirer mon pere de fon fatal engagement. J’irai trouver la Bête, trop heureufe en mourant ■ ■de conferver la vie à celui de qui je P ai repue, & défaire cejfer vos murmurés.Ne craignez pas que rien menpuijfe détourner. Maisde grâce fendant ce mois donne\-moi leflai- fir de ne plus entendre vos reproches. y Google
(88) Tant de fermeté dans une fille de (on âge les furpric beaucoup ; & fes freres qui l’aimoient tendre* ment fùrent.touchés de fa réfolu- tion. Elle avoit pour eux des at¬ tentions infinies, & ils fentirent la perte qu’ils alloient faire. Mais il s’agiffoit de fauver la vie d’un pere : ce pieux motifleur ferma la bouche f & très-perluadés que c étoit une chofe refolue , loin de penfer à combattre un fi gé¬ néreux deffcin, ils fe contentè¬ rent de répandre des larmes > & de donner à leur foeur les louan¬ ges que méritoit (à noble réfolu- tion, d’autant plus grande que n’ayant que feize ans , elle avoit droit de regretter une vie, qu’el¬ le vouloit (acrifier d’une façon fi «ruelle.. Le pere leul ne voulut pas confentir au defiein que prenoit là fille cadette. Mais les autres in¬ solemment lui reprochèrent que la y Google
la Belle feule le touchoit, que mat' gré les malheurs dont elle étoit caufe j il étoit fiché que ce ne fut pas une de les aînées qui payât Ion imprudence. . De fi injuftes difcours le forcè¬ rent à ne plus in lifter. D’ailleurs la B Ale venoit de l’àflurer que quand il n’accepteroic pas l’é¬ change , elle le feroit malgré lui i puifqu’elie iroit feule chércher là Bête , & qu’elle fe perdroit fans le fauver. Que fuit-ton ? dit-elle;» en s’efforçant de témoigner plus de tranquillité qu’elle n’en avoit, peut-être que le fort effroyable qui m’ejl deftine en cache un autre aujft fortuné qu’il par oit terrible. Ses foeurs , en l’entendant parler ainfi, feurioient malicieu- feroent de cette chimérique pen- fée ; elles étoient ravies de l’er¬ reur dans laquelle elles la croioient. Mais le vieillard vain¬ cu pat toutes fes raifons > & fere* y Google
te°) . .. (buvenant d’une ancienne pré» diâkm; y par laquelle il avoit ap- prisque-cecoe fille lui devoir fau- ver la vie » & qu’elle feroit la fource du bonheur de tout fa fa¬ mille ,ceffa dé s’oppofer à la vo¬ lonté de h Belle. Infenfiblemént on parla de: leur départ comme d’une chofe prefqu’tn différente* C’étoit elle qui donnoit le ton à la converfetion Ôc fi dans leur préfence elle paroiffoic compter fur quelque chofe d’heureux} ce n’étoituniquement que pour corn- foler fon pere & fes frères, & ne pas les allarmer davantage. Quoi¬ que mécontente de la conduite de lès foeurs à fon égard > qui pa¬ ' voUïbient comme impatientes de la voir partir ^ & qui trouvoient que le mois s’écoutait avec trop de lenteur, elle eut la généré iité de leur partager tous les petits meubles , & les bijoux quelle «Voit en fa'difpofition. ■ • _ ’ y Google
(pl) . Elles reçurent avec joye cette nouvelle preuve de fa générofité, Tans que leur haine fut adoucie. Une extrême joye s’empara de leurs cœurs, quand elles enten¬ dirent hennir le cheval envoyé , pour porter une Ibeur, que la noi¬ re jaloulie ne leur fàifoit pas trou¬ ver aimable. Le pere & les fils feuls affligés ne pouvoient tenir contre ce fatal moment, ils vou- loient égorger le cheval, mais la, ‘Belle confèrvant toute fà tranquil¬ lité, leur remontra dans cette oc- cafion tout le ridicule de ce def- fein, ôc l’impoffibiliré de l’exécur ter. Après avoir pris congé de fejs frétés , elle embraffa fes infenfi- bles fœurs , en leur faifant un adieu fi touchant qu’elle leur ar¬ racha quelques larmes, & qu’el¬ les fè crurent l’efpace de quel¬ ques minutes prefque autant a£ nigées que leurs fteres. Pendant ces regrets courts & Hij y Google
tardifs, Te Æon-ftoffrmeprefféfpaf fa fille étant monté fur fon che¬ val , elle fe mit en croupe avec fe même empreffement, que s'il ce fut agi d’un voyage fort agréa¬ ble» L’animal parut plutôt volet que marcher. Cette' extrême di¬ ligence ne l’incommoda point » l’allure de ce cheval frnrgulier étoit fi douce t que la Selle ne ref* fentit d’autre agitation que celle qui ptovenoit du fouffle des Ze- phirs. Envain fur fe route fon pere cent fois lui fit offre de la mettre a terre , & d’aller feul retrouver la Bête. Penfe, ma chere enfant", fui difoit-il, qu'il ejl encore tems. Ce Monjlre ejl plus èpouventabh que tu ne peux F imaginer. Quel* que ferme que foit ta réjelution, je crains qurelle ne manque à jbn afi fpeSf. d’lors il fera trop tard, tu feras perdue, Q mus périrons tous deux* v Google
Si jaUois chercher cette Bête terrible , reprenoit prademmenr la Belle > avec l'e/pérance d'être heureufe, ii nejeroitpas impojfible que cet ejpoir ne rn abandonnât ert ta voyant ; mais comme je compte far une mort prochaine > 6 que je tacreis ajfurée, que m'importe que * ce qui me la doit donner) foit agréa* ble ou hideux. . En s'entretenant ainfi la nuit vint y ôt le cheval ne matcha pas moins dans robfcurité. Par le plus furprenant fpeftacle elle le difïipa tout d’un coup» Ce furent des futées de toutes façons t des pots à feu y des moulinets y dès foleils, des gerbes & tout ce que l’artifice peut inventer de plus beau qui vinrent frapper les yeux de nos deux voiageurs, Cette lu¬ mière agréable & imprevue écri¬ vant toute la forêt répandit dans l’air une douce chaleur > quicom- meoçoit à devenu néceflaiie , pa* y Google
ce que le froid dans ce pays fefaît fcntir d’une façon plus piquante ' la nuit que le jour. A la faveur de cette charman¬ te clarté, le pefe & la fille fe trou- verent dans l’avenue d’Orangers. Au moment qu’ils y furent , le feu d’artifice cefîa. Sa lumière fut remplacée par toutes les Statues lefquelles a voient dans leurs mains des flambeaux allumés. De plus des lampions fans nombre couvroient toute la façade du Pa¬ lais : placés en cimétrie, ils for- moient des lacs d’Amour;& des chiffres couronnés , où l’on voyoit des doubles L. L. & des doubles B. B. En entrant dans la cour ils furent régalés d’une falve d’artillerie, qui fe joignant au bruit de mille inftrumens di¬ vers , tant doux que guerriers , firent une harmonie charmante. Ilfaut, dit la Belle en raillant, que la Bête foit bien affamée pou£ y Google
faite une telle réjouijfance â Parti, vée de faproye. Cependant mal¬ gré l’émotion que luiçaufoit l’ap¬ proche d’un événement, qui fé¬ lon l’apparence alloit lui devenir fatal en donnant toute fon at¬ tention à tant de magnificences qui fe fuccedoient les unes aux au¬ tres y & lui préfèntoient le plus beau fpedacle qu’elle eut jamais vu y elle ne put s’empêcher de dire à fon pere que les préparatifs de fa mort étoient plus brillant que la ,pompe nuptial du plus grand Roi de la terre. Le cheval fut s’arrêter au bas du Perron. Elle en defcendit légè¬ rement , & fon pere, dès qu’il eut mit pied à terre, la conduifk par un veftibule au fallon dans le¬ quel il avoit été fi bien régalé. Ils y trouvèrent un grand feu, des bougies allumées,qui répandoient un parfum exquis, & de plus ung table fplendidement fervie* „ y Google
. . Le bon-homme au fait dé la fat-J çon dont la Bête nourriffok fes Hôtes, dit à fa fille que ce repas étoit d’eftiné pour eux, qu’il étok à propos d’en faire ufage. La Belle n en fit riuHe difficulté , bien per- füadée que cela n’avancerai1 pas fa mort. Au contraire elle s’imagi¬ na que ce féroit faire connoître ào Monftre le peu de répugnance qu’elle avoir eue de le venir trou¬ ver. Elle fe flatta que fafranchife feroit capable de l’adouck , 6c même que fbn avanture pourrôk être moins tiifte qu’elle ne l’a voit appréhendé d’abord. Cette Bête épouvantable , dont on l’avoit menacée, ne fe montrait point: tout dans le Palais relpiroit la joye & la magnificence. 11 paroiffoit que fon arrivé l’avoit fait naîtrfe, & il n’étoit pas vraifemblable qu’ellefut lesapprêts d’une Pom¬ pe funèbre. Son efperance ne dura guère*. ~ " Le y Google
Le Monftre fe fît entendre. Un brut effroyable) caufé par le poids énorme de Ion corps > par le cli¬ quetis terrible de (es écailles , ÔC par des hurlemens affreux annon¬ ça fon arrivée. La terreur s’em¬ para de la Belle, Le vieillard en embraffant fa fille pouffa des cris perçans. Mais devenue dans un inftant maîtreffe de fes fens, elle fe remit de (on agitation. En voyant approcher la Bête, qu’elle ne peut envifager fans frémir en elle-même^ elle avança d’un pas ferme ) & d’un air modefie falua fort refpe&ueufement la Bête. Cette démarche plut au Monftre* Après l’avoir confidèrée d’un ton qui fans avoir l’air courroucé pou- voit infpirer de la terreur aux plus hardis, il dit au vieillard bon fo’tr » bon - homme , & fe retournant vers la Belle, il lui dit pareille^ jnent bon foir , la Belle. Le vieillard, toujours appre- y Google
w.„ . tendant qu’il n arrivât quelqud chofe de fmlftrc à fa fille , n’euc pas la force.de répondre. Mais là Belle fans s’émouvoir , & d’une voix douce & affurée lui dit bon foir y la Bête. Vwtevous ici volon«* uüreme'nt, réprit la Bête, & eon- fintez-vaus à laijfer partir votre pere fans h fuivre ? La Belle lui répondit qu’elle n’avoit pas eu d’autre$ intentions. Eh ! que croyez-vous que vous deviendrez après fon départi Ce qui vousplai* ta , dit-elle f ma vie efi en votre difpoJition,&je me foumets aveu¬ glément \à ce que vous ordonnerez de mon fort> . Votre docilité me fatisfait, re-; prit la Bête , Q> puifquil efi ainji qu'on ne vous a point amenée par force f vous refierez avec moi» Quant à,toi > bon-homme 9 dit-elle au Marchand, tupaitirâs demain au lever du Soleil.t la cloche t'as* •per tir a j ne tarde pas après ton dés y Google
jéünèj le même cheval té conduit4 chez toi.Mais, ajouta-t-elle, quand tu feras au milieu de ta famille , ne fonges pas à revoir mon Palais , 6fouviens' toi quil t* efl interdit pour toujours, fous , la Belle , conti¬ nua le Monftre, en s’adreflant à elle, condutfez votre pere dans là Garderobe prochaine , choifife\-y tout ce que tun ù“ tautre c,roire\ pouvoir faire plaijir â vosfrétés ô à vos fcewrs. [Sms trouverez deux malles : emplijfez-ks. Il efi jujh que vous leur envoyiez quelque chofi dun djjez grand prix pour les oblz- ger à fefouvenir de vous. Malgré la libéralité du Mont tre, le prochain départ du pere touchoit fenfiblement la Belles & lui caufoic un chagrin extrême; cependant elle fe mit en devoir d’obéir à la Bête , qui les quittk après leur avoir dit, comme elle avoit fait en entrant, bonfoir, la Belle tbén foir , bon-homme. : ■ ïij y Google
hoo) , Lorfqu’ils furent feuls,lebori- Iramme en embraflant fa fille ne ceflade pleurer. L’idée qu’il al- loic la laiffer avec le Monftre étoit |>our lui le plus cruel des fuppli- ces. 11 fe repentoit de l’avoir con- j duite en ce lieu ; les portes étoient ouvertes « il eût voulut la rame¬ ner ; mais 1 a Belle lui fit connoître , les dangers & les fuites du defîein qu’il prenoit. Ils entrèrent dans la Garde* robe qui leur étoit indiquée. Us furent furpris des richefles qu’ils y trouvèrent. Elle étoit remplie d’ajufiemens fi fuperbes, qu’une Reine n’eût pû fouhaiter rien de plus beau, ni d’un meilleur goût. Jamais boutique ne fut mieux affortie. Lorfque la Belle eut choifi les parures qu’elle crut lesplus con¬ venables, non à la fituation pré¬ fente de là famille, mais propor¬ tionnée aux richefles & à la Ubér y Google
(ioi)\ Tâlité de la Bête qui lui faifolt ces dons » elle ouvrit une armoire dont ia port&étoit de criftal de ro¬ che montée en or. A l’afpeû d’un fi magnifique dehors, quoiqu’elle dût s’attendre à trouver un ttéfor rare & précieux, elle vit un amaâ de pierreries de toute efpece donc à peine fes yeux purent fupportet l’éclat. La Belle par un efprit de foumiffion en prit fans ménage¬ ment une quantité prodigieufè, qu’elle aflbrtit des mieux à cha¬ cun des lots qu’elle a voit faits. A l’ouverture de la derniere ar¬ moire j qui n’étoit autre chofe qu’un Cabinet rempli de pièces d’or, elle changea de deflein. Je fenfe, dit-elle à fon pere, quil [e* roit plus à propos de vuider ces mal¬ les , 6 de les remplir d’efpeces} vous en donnerez à vos enfans ce qu’il vous plaira. Par ce moyen vous ne ferez pas obligé Savoir per- fônne dans votre fecret, & vol “ ’ ï m y Google
, ?*02> . richeffesferont à vous fans iangeti Vavantage que vous tireriez des pierreries , quoique te prix en foie beaucoup plus confidérable , ne pourvoit jamais vous être fi commo- de. Peur en jouir vous feriez forcé de les vendre y& de tes confier à des per formes y qui ne jetteroient fur •vous que des yeux d'envie. Votre confiance même vous deviendrait peut-être fatale $ <tr des pièces dot monnqyé vous mettront) continua- t-èlte y à l'abri de tout fâcheux évé* nement, en vous donnant la façh iijf d'afquérir des terres > des mai* 'fijns, t 0? Cacheter des meubles pré* ci eux t des bijoux > & des pierre* fies." • . . te pere approuva fa penfée. •Mah voulant peyter à fes filles des parures & des ajuftemen$, Î')our faireplacealor qu’il vou- oit prendre, il ôta des malles ce jqu’il avoir choifi pour fon ulàge^ gtandje quantité 4’efpeçes ^ y Google
qu’il y mit , - ne les rempUffoit point. Elles étoient, compôfées lie plis, qui fe relâchoient à mef- fure. Il trouva de la place poik les bijoux qu’il avoit ôtés, ôc ces malles enfin contenoient plufs qu’il ne vouloir. . Tant d’e/peces , difoit-ilà fa ÜHe j ntt mettront en état de ven¬ dre mes pierreries à ma commodité, Suivant ton confeil je cacherai mes richeffes à tout le monde, & <même à mes enfans. Srtls me fa* voient auffi riche que je le vas ‘être » 'ils me tourmenteraient pour abatte donner la vie_ champêtre , qui cé- •fendant efi la feule ôà fai trouvé de la douceur, <à“ ou je n'ai pas ‘4prouvé la perfdie des faux amis .dont le monde■ ejb ‘rempli. Mais les malles étoient d’une fi grande pefanteùr qu'un ‘Eléphant eût Succombé fous le poids, ôc l^ejf- .poir dont il venoit de fe repaître •Jàii parut comme un fonge & rien y Google
, i * 04) 3e plus. La Bête s’efl moquée de nous y dit-il, elle a feint de me don- ner des tiens qu’elle me mets danê fimpofftbilité £ emporter. Sufpendez votre jugement f ré¬ pondit la Belle, vous n*avez point provoqué fa libéralité par aucune demande indifcrete , ni par aucun? regards avides & intèrejfès. ha raillerie feroit fade. Jepenfe, puif que le Monfire vous a prévenu y q*'il trouvera tien le moyen de vous en faire jouir. Nous n’avons qu’à fermer les malles, & les laijfer ici* apparemment qu’il fait par quelle, voiture vous les envoyer. On ne pouvoitpenfer plus pru¬ demment. Le bon-homme fe con¬ formant à cet avis r’entra dans le fallon avec fa fille. Affis l’un & l’autre fur un Sopba ils virent dans un infiant le déjeuné fervi. Le pere mangea de meilleur appétit qu’il n’av.oit fait le foir précédent. Ci qui yenoit de fe palier dimj. Digrtized by Google
. . . (10fî huoic fbii défefpoir & fàifoit rè- naître fa confiance. Il leroit parti fans chagrin > CihBéten’eût point eu la cruauté de lui faire entendre qu’il ne longeât plus à revoir fon Palais, & qu’il falloit qu’il dit à là fille un éternel adieu. On ne connoît de mal làns remède que celui de la mort. Le bon-homme ne fut point abfolument frappé de cet arrêt* Il fe fiattoit qu'il ne fe- roit pas irrévocable, & cette ef- pérance le fit partir aflez content ae ion hôte* ' La Belle n’étoit pas fi fatisfàite; Peu perfuadée qu’un heureux ave* v nir lui fût préparé, elle appréhen- \ doit que les riches préfens dont | leMonfire combloit là famille ne j fufient le prix de fa vie, & qu'il l ne la dévorât auflitôt qu’il feroit Teul avec elle : du moins elle craignoit qu’une éternelle prifon ne lui fut dellinée , & qu’elle p’eût pour unique compagnie
qu’une épouvantable Bête. t Cette réflexion la plongea dans fine profonde rêverie ; mais un fécond coup de cloche les aver-^ fit qu’il étoit tems de fe féparer. Ils defcendirent dans la cour, où le pere trouva deux chevaux >l’un chargé de deux malles , & l’autre uniquement defliné pour lui. Ce dernier , couvert d’un bon manr teau , & la Celle garnie, de deux Bourfes remplies de.rafraîchifle-* fnens , étoit, le même qu’il avoit déjà monté. De fl grandes atten-r fions , dq la part de, hBète, al- lpient encore, fournir raatièreàJa converfation ; mais les. chevaux franiflant & grattaotdu pied y fi* rent connoître qu’il étoit tems du . fe féparer. . ; „ Le Marchand ,, de peur d’irri¬ ter la Bête par fon retardement, fit à Ca fille un éternel adieu. Les deux chevaux partirent plus vite que le venu , & cette Belle dans y Google
. (107) yn inftant les perdit de vue. Elle remonta toute en pleurs dans la çhanibre qui devoit être la Hen¬ né , où pendant quelques rao- mens elle fit les plus trilles ré¬ flexions. Cependant le fommeil l’acca¬ blante elle voulut chercher un re¬ pos que depuis plus d’un mois çlle avait perdu. N’ayant rien de mieux à faire., elle alloit fe cou¬ cher > lorfqu’elle apperçut fur là table de nuit une prife de choco¬ lat préparée. Elle la,prit toute en¬ dormie , & lès yeux s’étant pref- qùe aufii tôt fermés > elle tomba dans un fommeil tranquille , que. depuis le moment qu’elle avoia reçu la Rofe fatale elle avoir en¬ tièrement inconnu. Pendant fon fommèil , elle rêva qu’elle étoit au bord d’un ca¬ nal à perte de vue, dont les deux, côtés étoient ornés de deux rangs d’ûrangers, dcdes-Miethes fleu- y Google
f108) , . ■ ris d’une hauteur prodigieufe} ou toute occupée de fa trille fitua- tion , elle déploroit l'infortune qui la condamnoit à palier fes jours en ce lieu , fans efpoir d’eq fortir. Un jeune homme beau, com¬ me on dépeint l’Amour , d’une voix qui lui portoit au cœur lui dit : Ne crois pas, la Belle , être fi malheureufe que tu le parois. Cf ejl dans ces lieux que tu dois re- ce voir la rêcompenfe qu'on fa refit- - fée injujiement par tout ailleurs; Fais agir ta pénétration pour me dé¬ mêler des apparences, qui me de- guifent. Juge, en me voyant, ft ma compagnie eft méprifable , & ne doit pas être préférée à celle d’une famille indigne de toi. Souhaite j tous tes défirs feront remplis. Je t’aime tendrement ; feule, tu peux faire mon bonheur enfaifant le tien. Ne te démens jamais. Etant par, les qualités de ton ame autant as y Google
r . llc9) dejfus des autres femmes ÿ que t» leur ejl fupérieure en beauté > nom feront parfaitement heureux. Enfuite ce Phantôme fi char- toiant lui parut à fes genoux join¬ dre aux plus flatteufes promettes les difcours les plus tendres. Il la preffoit dans les termes les plus vifs de confentir à Ion bonheur f & l’affuroit qu'elle en étoit entiè¬ rement la maîtrefle. jQue puis-je faire ? lui dir-elle avec empreffement. Suis les feuls tncuvemens de la reconnoijjance, répondit-il, ne conjultc point tes peux y & fur-tout ne m'abandonne pas f & me tire de faffrepfe peine que j’endure. Après ce premier rêve elle crut être dans un cabinet magnifique avec une Dame dont l’air maje£> tueux & la beauté furprenante fi¬ lent naître en ion coeur un refpeâ profond. Cette Dame d'un fa^on gagettante lui dit; charmante Bellef y Google
(uo) ne regrette point ce que tu viens ae quitter. Un fort plus illujlre t'at¬ tend ; mais fi tu veux le mériter » garde-toi de te laijferfiduire par les apparences. Son fommeil dura plus de cinq heures, pendantlef- quelles elle vit le jeune homme en cent endroits différens, ôc de cent différentes façons. Tantôt il lui donnoit une fête galante , tantôt il lui faifoit les proteftations les plus tendres.Que îbn fommeil fut agréable ! Elle eût déliré le prolonger * mais les yeux ouverts à la lumière, né pu- Tent fe refermer, ôc la Belle crut «’avoiteu que leplaifird’un fonge. Une pendule qui fbnna douze heures en répétant douze fois Ton nom enmufique , l’obligea de le lever.Elle vit d’abord une toilette garnie de tout ce qui peut être néceffaireaux Damés. Aprèss’ê'- *re pairée avec une forte de plai¬ sir, dentelle ne devifloit pas ta; y Google
(ni) caufe, elle pafla dans le fàllori où (on dîné venoit d’être fervi. Quand on mange feul, un repas eft bien tôt pris. De retour dans fa chambre elle le jettà lut un fopha ; le jeune homme .au¬ quel elle avoit rêvé vint fe pré- fenter à (à penfée. Je puis faire ton bonheur t m’a-t-il dit. Appa¬ remment que Fhorrible Bête, quipa- toît commander ici, le retient en prifon. Comment F en tirer l Ott m’a répété de ne pas m’en rap¬ porter aux apparences. Je n'y corkr prend rien j mais que je fuis folle ! Je m’amufe à chercher des rai font pour expliquer une illufion, que le fommeil a formée que le ré¬ veil a détruite. Je n’y dois point faire attention. Il ne faut nï occu¬ per que de mon fortprefent, & cher¬ cher des amu/emens, qui m'empê¬ chent de fuccortéer à F ennui. Quelque tems après elle fe mk | parcourir les nombreux appa£ y Google
(n*5 ' temens du Palais. Elle en fut efi- chantée, n’ayant jamais rien vû de fi beau. Le premier dans lequel elle entra, fut un grand cabinet de glaces. Elle s’y voyoit de tou¬ tes j>a rts. D’abord un brafièlet, {tendant à une girandole , vint ui frapper la vue. Elle y trouva le portrait du beau Cavalier, tel qu’elle avoit crut le voir en dor¬ mant. Comment eût-elle pû le méconnoître ? Ses traits étoient déjà trop fortement gravés dans fon efprit,& peût-être dans fon cœur. Avec une joye emprefféé elle mit ce braffelet à fon bras, lans réfléchir fi cette aâion étoit convenable. De ce cabinet ayant paflé dans une galerie remplie de peintures » ' elle y retrouva le même portrait de grandeur naturelle, quifem- bloit la regarder avec une fi ten¬ dre attention , qu’elle en rougit, comme fi cette peinture eût été . M ! y Google
fce qu’elle repréfentoit, ou qu’elle eût eû des témoins de fa penfée. Continuant fa promenade > elle fe trouva dans une (aile rem-; plie de différera infirumens. Sa¬ chant jouer de prelque tous, elle en effaya plufieurs , préférant le Clavecin aux autres , parce qu’il accompagnoit mieux fa voix» De cette falle elle entra dans une autre galerie que celle des peintu¬ res. Elle contenoit une Bibliothé- 3ue immenfe. Elle aimoit à s’in- ruire > 6c depuis (on féjour à la campagne elle avoit été privée de cette douceur. Son pere par le dérangement de (es affairés lè¬ vres. Son grancl ^uvie"ir^ ture pou voit aifément fe fa tis faite dans de lieu , & ta garantir de l’ennui de la folitude. Le jour fe pafla fans qu’elle pût tout voir. , Aux approches delà nuit tous les appartemens furent éclairés dg y Google
bougies parfumées, mifes efartj^ ides luftres ou tranfparens ou de différentes couleurs > & non de criftal* mais de diamans ôc de rubis. A l’heure ordinaire I» Belle trouva fon foupé ferv» avec la mê¬ me délicateiïe & avec la mÇriiç prbpreté.Nulle figuré humaine né fe préfenta devant elle j fon pere 1*avait prévenue qu’elle feroit feu¬ le. Cette folitude commençoit $ ne lui plus faire de peine » quand I3 Bête fe fit entendre à fes oreil¬ les. Ne s’étant point encore trou¬ vée feulé avec elle > ignorant Comment cette entrevue âÙokfeï P^flcs; y Ciàlj A '*■ “ ^s^pasîremhler ? Mais M’ar¬ rivée de la Bête qui dans fon abordé ne montra rien de furieux, fes frayeurs fe diffiperenj. Ce monÇ trueux_ coioffè; lui ‘dit groflîére* yCoOgle
'Ci * î) fendit- fbn falut dans les mêmes tenues, avec un air doux , mata un peu tremblant. ■ ; Entre les différentes queftions que ce Monftre lui fit > il lui de¬ manda comment elles’étoit amu- fée. La Belle lui répondit : fai pajfé.la journée à piper votre Pa< lais rmaisileftji vajle 9 que je,n*ai pas eû le tenu de voir tous tes ap¬ partement , Û les’ beautés qu’ils contiennent. La Rête ldi demanda: croyez^vous pouvoir vous accoutu* mer id ? Cette-fille poliment lui répondit que fans : peine elle vi¬ vrait dans un fi beau féjour.Après «ne; heure deconverfation fur le même fujer, la Belle au travers dé fa voix épouvantable diftin- guoitaifément que c’étbit un ton forcé par les organes , & que la £&?:panchott plus vers la ftupi- dité que vers la furettt.Elle lui de¬ manda fans détour fi elle vouloir h laiffer coucher avec elle. A Kij y Google
(u6) cettè demande imprévue fe§ ptaintes fe renouvelierent > ÔC poufTant un cri terrible, elle ne put s’empêcher de dire : Ah‘ CiV/ / je fuis perdue. ! Nullement y reprit tranquille¬ ment la Bête. Mais fans vous ef- . fta$er répondez, comme il faut. Di• tes précîfément oui ou non. La Belle lui répondit, en tremblant s non , la Bhe. Eh bien puifque vous ne voulez pas , repartit le Monftce docile > je m’en voir. Bonfoir, la Belle. Bon foir, la Bhe, dit avec unè grande fatisfàftioit cette fille effrayée; Extrêmement contente de n’a voir pas de violen¬ ce à craindre , .elle le coucha: tranquillement, & s’endormir. | Auffi-tôt fon cher Inconnu revint afon efprit, Il parut lui dire ten¬ drement : que j’ai dejoye de vous revoir y ma chere Belle, mais que votre rigueur me eaufe de maux ! Je convois qu’il faut m'attendre y Google
(lI7j aetre long-tems malheureux. Ses idées changèrent d’objet, il lui fèmbloitque ce jeune homme lui ptéfentoit une Couronne, le fom- raeil la lui faifoit voir de cent fa¬ çons différentes. Quelquefois il lui paroiffoit être à lès pieds tan¬ tôt s’abandonnant à la joye la plus excelHve > tantôt répandant un torrene de larmes , dont elle étoit touchée jufqu’au fond de i’ame. Ce mélange de joye ôc de trifteffe dura toute la nuit. A fon réveil ayant l’imagination frap¬ pée de ce cher objet, elle cher¬ cha fon portrait pour le confron¬ ter encore, & pour voir fi elle ne s’étoit point trompée. Elle cou¬ rut à la galerie des peintures, où elle le reconnut encore mieux; Quelle fut de tems à l’admirer ï mais ayant honte de fa foibleffe, elle fe contenta de regarder ceint qu’elle avok au bras* Cependant pour mettre fin a y Google
(n8) les tendres réflexions > elle.def? Cendit dans les jardins > le. beau? te ms l’invitoit à la promenade i fes yeux furent enchantés ils n’a voient jamais rien vu de fi beau dans la nature. Les bofquets étoient ornés de Statues admira? blés ôc de jets d’eau fans nombre, qui çafratchiffoient l’air >. ôc dont l’extrême hauteur les fàifoit prêt que perdre de vue* - Ce qui la furprit le plus , c’ell quelle y reconnut ies lieux, oür dansibn fommeilëlle ayoitirêvè voir VInconnu. Surtout à la vùet du grand canal bprdé d’Orangm êtf dé Mirthes , efle qe fuc que penferde ce fongequi neluipa-* soiflpit plus une flftton. Elle crue- en trouver l’explication en s’ima— ginant que h Bête retenoit quel*' qu’un dans ion Palais. Elle râo-T, lut de s’en éclaick dès le fpir mê¬ me \ ôc de le demander au Moni> tfc dont cüe s’attendoit d’ayciç y Google
. t1 Ip) titte viÇte à l’heure ordinaire. Âu4 tant que fes forces le lui permi* renc, elle fè promena le refte du jour, fans pouvoir encore tout çonfidérer. I ^es appartemens qu’elle n’as voit pu voir la veille , ne méri* épient pas moins lès regards que les autres. Outre les inftrumen^ & le^quripfitès , dont elieétoit environnée , elle trouya dans un autre cabinet de quoi s’occuper* II étoit garni de bources, dena* vettes pour faire des noeuds, de cifeaux à découper , d’atteliers montés pour, toute forte d’ouvra¬ ges , tout enfin s’y trouvoit. Une °e««wi*antcabinet lui K!;^%*^erie, d’où IpMécouvrott lé plus beau pays d,H monde. r 1 ■ Dans cette galerie on avoît ea ÿ ^ltcer une volière rem-* PM^i^Pifejuïx rares , qui tous à larwvéede la —1 y Google
coficert admirable. Us vinrent aufli fe placer fur fes épaules j & c’écoit encre ces cendres Animaux à qui l’approcheroitde plus près.' Aimables prifonnitrs , leur dit-J elle Je vous trouve charmons > & je fuis mortifiée que vous foyez JL loin de mon appartement, faurois ; fouvent le plaifir de vous entendre Quelle fut fà furprife > quand en dilànt ces mots elle ouvrit une porte, Ce qu’elle fe trouva dans fa chambre > qu’elle croyoit éloi¬ gnée de cette belle galerie f dans laquelle elle n’étoit arrivée qu’en tournant , & par une enfilade d’appartemens qui cpnmofbient . ce Pavillon .’ l». vnaflis qui I empêchée de s’appercevoir du voifinage des Oifeaux, s’ouvroit j fit étoit très - commode pour en j empêcher le bruit » quand on \ n’avoit pas envie de les entendre. L,z Belle continuant fa route, appercut une autre troupe emplu- y Google
(121) ijiée t c’étoit des Perroquets de toutes les efpeces & de toutes les couleurs. Tous en là préfence te mirent à caqueter. L’un luidi» fait bon jour : l’autre lui deman- doit à déjeuner, untroifieme plus galant laprioit de le baifer. rlu- fieurs chantoient des Airs d’O- pera, d’autres déclamoient des Vers compqfés par les meilleurs Auteurs, ôç tous s’offroient à l’a- mufer. Ils étoient aufli doux f ÿufli careflans, que les habitans de la voliere. Leur préfence lui lit un vrai plailir. Elle fut fort ailé de trouver à qui parler. Car le fi- lence pour elle n’etoit pas un bon¬ heur. Elle en interrogea plu- fieurs, qui lui répondirent en bê¬ tes fort ipirituelles. Elle en choi- fit un qui lui plut davantage. Les autres jaloux de cette préfé¬ rence , fe plaignirent doulou- xeufement. Elle les appaifa pat quelques careffes 9 & par la per- y Google
. (122) million qu’elle leur donna de ve¬ nir la voir quand ils voudroient. Peu loin de cet endroit elle vit une nombreufe troupe de Singes de toutes les tailles >des gros , des petits, des fapajoux, des Singes à faces humaines, d’autres à barbe bleue, verte, noire, ou aurore. Ils vinrent au-devant d’elle à l’entrée de leur appartement, où le hafard l’avoit conduite. Ils lui firent des révérences accompa¬ gnées de cabrioles fans nom¬ bre, & lui témoignèrent parleurs geftes, combien ils étoientfen- fibles à l’honneur qu’elle leur fai- foit. Pour en célébrer la fête, ils danferenc fur la corde. Ils volti¬ gèrent avec une adrefle & une légèreté fans exemple. La Belle étoit fort farisfaite des Singes , mais elle n’étoit pas contente de ne rien trouver, qui lui donnât des nouvelles du bel Inconnu. Per¬ dant l’efpoir d’en avoir, regard y Google
. (1^3) dant fon rêve comme une chimè¬ re, ellefàifoit ce qu’elle pouvoit pour l’oublier , & fes efforts etoient vains. Elle flatta les Sin¬ ges , & dit en les careflànt qu’elle fouhaiteroit en avoir quelques-, uns, qui la vouluffent fuivre pour lui tenir compagnie. Al’inftant deux grandes Gue¬ nons vêtues en habit de Cour, qui fembloient n’attendre que fes ordres, fe vinrent gravement pla¬ cer à fes côtés. Deux petits Sin¬ ges éveillés prirent fa robbe , ôc lui fervirent de Pages. Un Magot {daifant, mis en Seignor EJcudero, ui préfenta fa patte proprement gantée. Accompagnée de ce fin- fulier cortège, la Belle alla pren- re fon repas : tant qu’il dura > les Oifeaux fxflerent comme des inf- trumensôc accompagnèrent avec jufteffela voix des Perroquets, qui chantèrent les airs les plusbeaux, ôt les plus à la mode. y Google
. (124) . Pendant ce concert, les Sin¬ ges qui s’étoient donné le droit de fervir la Belle, ayant dans un inftant réglé leurs rangs ôc leurs charges , en commencèrent les fonctions , ôc la fervirent en céré¬ monie , avec l’adreffe ôc le ref- pe& dont les Reines font fervies par leurs Officiers. Au fortirde table,une autre troupe voulut la régaler d’un fpec- tacle nouveau. C’étoient des ef- peces de Comédiens qui jouèrent une Tragédie de la façon la plus rare. Ces Seignor Singes, 6 Sei- gnora Guenons en habits de Thé⬠tre couverts de broderie, de per¬ les i ôc de diamans, faifoient des geftes convenables aux paroles de leurs rôles, que les Perro¬ quets prononçoient fort diftin&e- ment ôc fort à propos , en forte qu’il failloit être fûr que ces Oi- feaux fuifent cachés fous la per¬ ruque des uns, ôc fous la mante des y Google
(12$) § autres , pour s’appercevoir que ces Comédiens de nouvelle fabri¬ que ne parloienc pas de leur cru. La pièce fembloit être faite ex¬ près pour les a&eurs , & la Belle en fut enchantée. A la fin de Cette Tragédie, un d’entre eux vint faire à la Belle un très-beau compliment , & la remercia de l’indulgence avec laquelle elle les avoit entendus. Il ne relia de Singes , que ceux delàmaifon, & defiinés à l’amufer. Après Ion foupé, la Bête vint comme à l’ordinaire, lui faire vi- fite , & après les mêmes ques¬ tions, &les mêmes réponfes, la converfation finit par un bon joir, la Belle. Les Guenons , Dames d’atouis, déshabillèrent leur maî- trefle, la mirent au lit, ôc eurent l’attention d’ouvrir là fenêtre de la voliere, pour que les Oifeaux par un chant moins éclatant que celui du jour > provoquaient le y Google
(iz6) fommeil, & affoupiflant les fens* lui donnaient le plaifir de revoit fon aimable Amant. Plufieurs jours fe pafferent (ans qu’elle s’ennuyât. Chaques mo- noens étoient marqués par de nouveaux plaifirs. Lés Singes en trois ou quatre leçons eurent l’in- duftrie de drefler chacun un Perro¬ quet t qui f lui fervant d’inter¬ prête , repondoit à la Belle , avec autant de promptitude & dejuf- teffe, que les Singes en avoient à leurs geftes. Enfin la Belle ne trouvoit de fâcheux » que d’être obi igée de foutenir tous les foits la préfence de la Bête,dont les vifites étoient courtes. Et c’étoit fans doute pat fon moyen qu’elle avoit tous les plaifirs imaginables. La douceur de ce Monfire inf- piroit quelquefois à la Belle, le defiein de lui demander quelque éclaircifiement au fujet de celui qu’elle voyoit en fonge. Mais fuf- y Google
_ # (*a7) fifamment informée qu’il étoit amoureux d’elle^ & craignant par cette demande de lui caufer de la jaloufie, elle fe tut par prudence, & n’ofa fatisfaire fa curiofité. A plufieurs reprifes elle avoit vifité tous les appartemens de ce Palais enchanté ; mais on revoit volontiers des chofes rares , cu- iieufes & riches. La Belle porta fes pas dans un grand fallon, qu’elle n’avoit vû qu’une fois. Cette pièce étoit percée de qua¬ tre fenêtres de chaque côté : deux étoient feulement ouvertes, ôc n’y donnoient qu’un jour fombre. La 3elle voulut lui donner plus de clarté. Mais au lieu du jour qu’el¬ le croyoit y faire entrer, elle ne trouva qu’une ouverture , qui donnoit fur un endroit fermé. Ce lieu, quoique fpacieux lui pa¬ rut obfcur, & fes yeux ne purent appercevoir qu’une lueur éloi¬ gnée , qui ne fembloit venir à y Google
elle qu’au travers d un crêpe ex¬ trêmement épais. En rêvant à quoi ce lieu pouvoit être deftiné, une vive clarté vînt tout d’un coup l’éblouir. On leva la toile, & la Belle découvrit un Théâtre des mieux illuminé. Sur les gra¬ dins , & dans les loges elle vit tout ce que l’on peut voir de mieux fait & de plus beau dans l’un & l’autre fexe. Al’inftantune douce fympho- nie , qui commença de fe faire entendre, ne cefîâ que pour don*- ner à d’autres Acteurs, que des Comédiens Singés & Perro¬ quets , la liberté de réprefenter une très-belle Tragédie, fuivie d’une petite Pièce, qui dans Ton genre égaloit la ' première. La Belle aimoit les fpe&acles. C’é- toie le feul plaifir qu’en quittant la ville elle eût regretté. Curieu- fe de voir de quelle étoffe étoit le tapis de la loge yoiline de la lien- j y Google
(iap) ne , elle en fut empêchée par une glace qui les féparoit, ce qui lui fit connoître que ce qu’elle avoir cru réel, n’étoit qu’un artifice, qui parle moyen de ce crifial ré- fléchilïoit les objets , ôc les lui renvoyoit de deflus le Théâtre de la plus belle ville du monde.C’eft * hef-d’œuvre de l’Optique de £ réverbérer de fi loin. _ .près la Comédie elle demeura quelque tems dans fa loge pour voir fortir le beau-monde. L’ob- fcurité qui fe répandit dans ce Jiêu i l’obligea de porter ailleurs lès réflêxionSi Contente de cette découverte , dont elle fe pro- mettoit de faire un ufage fré¬ quent , elle defcendit dans les jar¬ dins. Les prodiges comment çoient à lui devenir familiers , elle fentoit avec plaifir qu’il ne s’en faifoit qu’à fon avantage ôc pour lui procurer de l’agrément. Après fouper la Bête à fon or- Digitized by
, hio) dînaire vint lui demander . cà qu’elle avoit fait dans la journée. La Belle lui rendit un compte exa£t de tous fes amufemens, en lui difant qu’elle avoit été à la Comédie. ÈJl-ce que vous Vaimez ? lui dit le lourd Animal. Souhaitez tout ce qu’il vous plaira t vous l’au¬ rez : vous êtes bien jolie. La Belle fourit intérieurement de cette fa¬ çon grofliere de lui faire des hon¬ nêtetés; mais ce qui ne la fit point rire, ce fut la queftion ordinaire j Ole vous voulez que je couche avec vous, fit cefler la bonne humeur. Elle futquhte pour tépondre^non: cependant fa docilité dans cette derniere entrevue ne la raffina point. La Belle en fut allarmée. Quejl-ce que tout ceci deviendra ? difoit-elle en elle-même. La de¬ mande qu’il me fait à chaque fois, ft Je veux coucher avec lui , me prouve qu’il perjijle toujours en fou amour ; fes bienfaits me y Google
le confirment. Mais quoiqu'il né iobfiine pas dans fies demandes ,6 qu'il ne témoigné aucun rejfenti- ment de mes refus , qui me rèpon• àra qù'il ne s'impatientera.pas > que ma mort n'en fera point le prix ? Ces réflexions la rendirent fi rêveufe, qu’il étoit prefque joue quand elle fe mit au lit. Son In¬ connu , qui n’attendoit que ce moment pour paraître, lui fit de tendres reproches de fon retarde^ ment. Il la trouva trille, rêveufe , de lui demanda ce qui pouvoit lui déplaire en ce lieu. Elle lui ré¬ pondit que rien ne lui déplaifoit que le Monllre. Elle le voyoit tous les foirs : elle s’y ferôît ac¬ coutumée , mais il étoit amou¬ reux d’elle, ôccet amour luifai- foit appréhender quelque violen¬ ce. Par le Jot compliment qu'il me fait y je juge qu'\l voudra que je l'époufe i me confeilleriez^vous., y Google
(i?*) , dit la Belle à fon Inconnu, de le fatisfaire ? Hélas ! quand il fe- roit aufft charmant qu'il e(l affreux, vous avez rendu lentrée de mon cœur inaccejjible pour lui comme pour tout autre, & je ne rougis point £ avouer que je ne puis aimer que vous. Un aveu fi charmant ne fit que le flatter : Il n’y ré¬ pondit qu’en difant > aime qui t'aime , ne te laiffe point furprendre aux apparences , 6 tire-moi de pri- fon. Ce difcours répété conti¬ nuellement fans aucune autre ex¬ plication mit la Belle dans une pei¬ ne infinie. Comment voulez-vous que je faffe ? lui dit-elle > je vou¬ drais à quelque prix que ce fût vous rendre la liberté ; mais cette bonne volonté mejl inutile, tant que vous ne me fournirez pas les moyens de la mettre en pratique. U Inconnu lui répondit, mais ce fut d’une façon fi confufe , qu’elle n’y comprenoit rien. Il lui y Google
. . Oî*) paffoit mille extravagances de¬ vant les yeux. Elle voyoit le Monftre fur un Trône tout bril¬ lant de pierrerîes, qui lappelloir, &l’invitoitde fe mettre afes cô¬ tés. Un moment après l'Inconnu l’en faifoit précipitamment des¬ cendre, ôc le mettoic en fa place. La Bête reprenant l’avantage , VInconnu difparoiffoit à Ion tour. On lui parloit au travers d’un voile noir, qpi lui changeoit la voix & la rendoit effroyable. Tout le temsdefon fommeil le paffa de la forte ; & malgré l’a¬ gitation qu’il lui caufoit , elle trouva cependant qu’il flnifloit trop tôt pour elle, puifque fôn ré¬ veil la privoit de l’objet de fa ten- dreffe. Au fortir de fa toilette , différens Ouvrages, les Livres , les Animaux l’occuperent jufques à l’heure de la Comédie. Il étoit teras qu’elle s’y rendît. Mais elle n’étoit plus au même Théâtre 9 y Google
c’ëtoit ceiuide l’Opéra, qui com¬ mença dès qu elle fut placée. Le fpeâacle étoit magnifique, & les fpe&ateurs ne l’étoient pas moins. Les glaces luirepréfen- toient diftinêtement jufqu’au plus petit habillement du Parterte.Ra- vie de voit des figures humaines > dont plufîeurs étoient de fa con- ■noiffance, ç’eût été pour elle un grand plaifit de leur parler & de s’en faire entendre. Plus fatisfaite de cette journée que delà précédente, le refte fut femblable à ce qui s’étoit paflé depuis qu elle étoit dans ce Pa¬ lais. La Bête vint le fok ; apres fa vîfite elle fe retira comme a l’ordinaire. La nuit fut pareille aux autres, je veux dire, remplie de fonges agréables. A fon ré¬ veil elle trouva le même nombre de domeftiques pour la fervir. Après fon diné fes occupations furent différentes. y Google
. (*35) . Le joue précédent en ouvrant une .autre fenêtre , elle s’étoit trouvée à l’Opéra ; pour diverfi- fier fes amufemens , elle en ou¬ vrit une troifiéme qui lui procura les plaifirs de la Foire faim Get- main » bien plus brillante alor? qu’elle ne l’eft aujourd’hui. Mais comme ce n’étoit pas l’heure où la bonne compagnie fe préfen- toit, elle eut le tems de tout voir & de coût examiner. Elle y vit les curiofîtés les plus rares, les productions extraordinaires de la Nature, les Ouvrages de l’Art .• les plus petites bagatelles lui tombèrent fous les yeux. Les Ma» rionnettes même nefurent pas > en attendant mieux, un amufe» ment indigne d’elle. L’Opéra- Comique étoit dans fa fplendeur, La Belle en fut très-contente. Au fortir de ce fpe&acle elle vit toutes les perfonnes du bon air fe promener dans les boutir y Google
(i30 , ques des Marchands. Elle y re¬ connut des joueurs de profeffion , qui fe rendoient en ce lieu, com¬ me à leur attelier. Elle en remar¬ qua qui perdant leur argent pat le favoir-faire de ceux contre lef- quels ils jouoient, lortoient avec des contenances moins joyeufes que celles cju’ils avoient en y en¬ trant. Les joueurs prudens, qui ne mettent point leur fortune au hazard du jeu, & qui jouent pour faire profiter leur talent, ne pu¬ rent cacher à la Belle leur tours d’adreffe. Elle eût voulu avertir les parties foufîrantes du tort qu’on leur faifoit, mais éloignée d’eux de plus de mille lieues, elle ne le pouvoit pas. Elle en- tendoit & remarquoit tçut très- diftinctement, fans qu’il lui fut poflible de leur faire entendre fa voix, ni même d’en être apper- çue. Les refleêts qui portoient jufqu’àelle ce quelle voyoit, & ce y Google
037) . qu’elle entendoit > n’étoient pas •affez parfaits pour rétrograder de même. Elle étoit placée au-def- fus de l’air & du vent, tout arrivoit jufqu’à elle en peniant. Elle y fit réflexion ; c’eft ce qui l’empêcha ■de faire des tentatives inutiles. Il étoit plus de minuit avant qu’elle eût penfé qu’il étoit tems de fe retirer. Le befoin de manger eût pu l’inftruire de l’heure ; mais elle avoit trouvé dans fa loge des Liqueurs & des Corbeilles remplies de tout ce qu’il falloit pour une cotation. Son fouper fut leger & court. Elle fe prefla de fe coucher. La Bête s’apperçut de fon jmpatience, 8t vint Amplement lui fouhaiter lé bon foir, pour lui laiffer le tems de dormir, & à l'Inconnu la li¬ berté de reparoître. Les jours fuivàns furent femblables. Ellê avoit en fes fenêtres dès fources intariflables de nouveaux amufe- M y Google
'(*38) / mens. Les trois autres lui don*; noient , l’une le plaifir de la Co¬ médie Italienne, l’autre celui de la vue des Tuilleries, où fe ren¬ dent tout ce que l’Europe a de perfonnes plus diftinguées & des mieux faites dans les deux fexes. La derniere fenêtre n’étoit pas la moins agréable : elle lui fournit)* l'oit un moyen lùr pour appren¬ dre tout ce qui fe faifoit dans le monde. La Scène étoit amufan- te , & diverfifiée de toutes fortes de façons. C’étoit quelquefois une fameufe Ambaflade qu’elle voyoit, un mariage illuftre, oui quelques révolutions intéreflan- tes. Elle étoit à cette fenêtre dans le tems de la derniere révolte des JanifTaires. Elle en fut témoin jufques à la fin. A quelque heure qu’elle y fut, elle étoit certaine d’y trouver une occupation agréable. L’en¬ nui t qu’elle avoir reifcnti les y Google
premiets jours en attendant là Bête > étoit entièrement dilïipé; -Ses yeux s’étoient accoutumés à la voir laide. Elle étoit faite à fes fottes queftions, & fi la conver¬ sation eut été plus longue, peut- être Pauroit-elle vue avec plus de plailir. Mais quatre ou cinq phra¬ ies toujours les mêmes , dites groffiérement, qui ne fournif- îoient que des Oui ôc des Non , n’étoient pas de Ion goût. • Comme tout fembloit s'em- preffer à prévenir les défirs de la Belle, elle prenoit plus de foin de s’ajufter , quoiqu’elle fut certaine que perfonne ne la dût voir. Mais elle fe devoit cette com- plaifance à elle-même, & c’étoit pour elle un plaifir de fe revêtir des divers ajuftemens de tou¬ tes les nations de la terre, d’au¬ tant plus aifément que fa gar- derobe lui fçurniffort tout ce qu’elle pou voit defirer , & lui , M ij y Google
. (149). préfentoit tous Jes jours quelque chofe de nouveau. Sous fes di- verfes parures Ton miroir l’aver- tliïoit qu’elle étoit au goût de toutes les nations , & fes Ani¬ maux , chacun félon leurs talens le lui répétoient fans celle , les Singes par leurs geftes , les Per¬ roquets par leurs difcours, & les Oifeaux par leur chant. Une vie ft délicieufe devoit combler fes vœux. Mais on fe laflede tout, le plus grand bon¬ heur devient fade , quand il eft continuel , qu’il roule toujours fur la même chofe , ôc qu’on fe trouve exempt de crainte 6c d’efpérance. La Belle en fit l’é¬ preuve. Le fouvenir de là famille vint la troubler au milieu de fa profpérité. Son bonheur ne pou- voit être parfait , tant qu’elle n’auroit pas la douceur d’en inf* truire fes parens. . Comme elle étoit devenue y Google
.. Ï***J plus familière avec la Bête, foie !)ar l’habitude de la voir, foit par a douceur qu’elle trouvoic dans fon caraâère, elle crut pouvoir lui demander une choie ; elle ne prie cette liberté qu’après avoir obte¬ nu d’elle, qu'elle ne femettroie point en colere. La queftion qu'elle lui fit fut > s’ils étoient tous deux feuls dans ce Château» Oui, je vous leprotejle, répondit le Monftre avec une forte de viva¬ cité , & je vous affitre que vousdy moi ) les Singes, & les autres Bê¬ tes , font les fends Etres refpirans qui [oient en ce lieu. La Bête n’en dit pas davan¬ tage , & fortit plus brufquement qu’à l’ordinaire» La Belle n’avok fait cette de¬ mande, que pour eflayer à s’ins¬ truire fi fon amant n'étoie point dans ce Palais. Elle eût fouhaité de le voir ôt de l’entretenir ; c’étoit un bonheur qu’elle eût acheté du y Google
prix de fit liberté , ôc même de tous les agrémens qui l’environ- noient. Ce charmant jeune hom¬ me n’exiftant plus que dans fon imagination > elle regardoit ce Palais comme une prifon > qui deviendroit fon tombeau. Ces trilles idées vinrent encore l’accabler la nuit. Elle crut être au bordd’un grand canal. Elle s’af- fligeoit quand fon cher Inconnu, tout allarmé de fon état trille, lui dit en prelTant tendrement fes mains dans les liennes \Qua,ve\- vous f ma chere Belle > quipuijfe vous déplaire , & qui fait capable d'altérer votre tranquillité ? Au nom de F amour que fai pour vous f daignez vous expliquer. Rien ne voies fera refufé. Vous êtes ici Puni¬ que Souveraine ,tout ejl fournis à vos ordres. D’où, vient P ennui qui voûs accable lfer oit-ce la vue de la Bête qui vous chagrine ? il faut vpuy en délivrer. A ces mots la y Google
ji4î) # Belle cnit voit tInconnu tirer utt poignard, & fe mettre en état «égorger le Monftre qui ne fai- foit aucun effottpour fe défendre* qui même s’omoic à fes- coups avec une foumifllon ôc une do¬ cilité qui ât appréhender à la Belle dormeufe que ï Inconnu n’exécu¬ tât fon deflein avant qu’elle y pût mettre obftacle, quoiqu’elle fe fut levée pour courir à fon fe- cours aufli-tôt qu’elle avoit connu fon intention. Pour avancer les effets de fa protection, elle s’é- crioit de toute la force : arrête , barbare } noffenfe pas mon Bien- faiâleur, ou me donne la mort. Le jeune homme qui s’obftinoit à frapper la Bète malgré les cris de la Belle, lui dit en courroux :vous ne m’aimez, donc plus, puifque vous prenez le parti de ce Monjtre 9 qui s’oppofe à mon bonheur. Vous êtes un ingrat, reprit-elle en le retenant toujours, je vous y Google
(144) . aime plus que la vie, & je la per- drois plutôt que de cejjer de vous aimer.Vous me tenez lieu de tout, érje ne vous fais pas ? injuftice de vous mettre en parallèle avec au- ■cun de tous les biens du monde. Sans peine fy renoncerois pour vous fut- vre dans les déferts les plus fauva- ges. Mais ces tendres fentimens ne peuvent rien fur ma reconnoijfance. Je dois tout à la Bête : elle prévient mes déftrs : c’ejl elle qui m*a procuré le bien de vous connaître , & je me foumets à la mort plutôt que dyen- durer que vous luifajftez le moin¬ dre outrage. Après de pareils combats, les objets difparurent , & la Belle crut voir la Dame qu’elle avoit déjà vue quelques nuits avant, & qui lui difoit: courage, la Belle y fois le modèle des femmes gènèreu- fes : fais-toi connaître aufft Jage que charmante ; ne balance point à facrifiex ton inclination à ton y Google
('40 ion devoir, lu prens le vrai chemin du bonheur. Tu feras heu- reufe,pourvû que tu ne t’en rappor¬ tes pas à des apparentes trompeufes. Quand la Belle fut éveillée 9 elle fit attentions ce fonge, cjui eommençoit à lui paroître myfté- rieuxj mais il étoit encore une énigme pour elle. Le défir de re« voir fon rere l’emportoit pendant le jour fur les inquiétudes que lui caufoient en dormant le Monftre ôc VInconnu. Ainfi ni’ tranquille la nuit, ni contente le jour, quoiqu’au milieu de la plus grande T opulence , elle n’a voit pour calmer lès ennuis que le plaifir des fpeéhicles. Elle fût. à la Comédie italienne , d’oû , dès la première Scène elle fon it pour aller à l’Opéra, mais elle en for- tit encore avec la même prompti¬ tude. Son ennui la fuivoit par¬ tout ifouvent elle ouvroit les'fut* fenêtres plus de-fii fois chacune" N y Google
(‘40 fcns y trouver un moment de tranquillité. Les nuits qu’elle palïoit étoient femblables aux jours; fansceffe dans l’agitation la trifteffe prenoic violemment & fur fes attraits , & fur fa famé. Elle avoir un grand foin de çacher à la Jiête la douleur dont elle étoit accablée, & le Monftre qui l’avoir plufieurs fois furprife les yeux en pleurs » fur jce qu’elle lui üifoit qu’elle n’avoit qu’un lé¬ ger mal de tête, ne pauffoit pas plus loin là curiofné. Mais un loir lès langlots l’ayant trahie, & ne pouvant plus dilfimuler > elle dità la Bête, qui vouloit favoir le fujet de Ion chagrin , qu’elle avoit en¬ vie de revoir fes parens. ' A cette propolit ion la Bête tomba fans avoir la force de fe foutenir, & pouffant un foupir , ou plutôt faifant un hurlement capable de faire mourir de peur ,. elle, répondit : Quoi ! la Belle t y Google
(*47) ' vous voulez abandonner une mal- heureufe Bête ! Devois-je croire que vous auriez fi.peu de reconnoïf- fance ? Que vous manque t-ilpour être,heureufe ? Les attentions que j ai pour vous ne devraient - elles pas me garantir de votre haine ? Jnjufie que vous êtes, vous me pré¬ férez* la maifon de votre Pere, & lajaloufie de vosfœurs ; vous aimez mieux aller garder les troupeaux, que de jouir ici des douceurs de la vie.Ce. n’efl point par tendrejfe pour vos parent cefi, par antipathie con¬ tre moi, fi vous voulez vous éloigner. Non, là Bête , lui répondit la Belle; d’un ait cipiide & flatteur : je né vous hais point, & je fero 'ts fâchée de perdre f efpérance de vous revoir; mais je ne puis vaincre le dé- fir que j’ai d'embrajfer ma famille* Permettez-moi de m’abfenter pen¬ dant deux mois, & je vous promets de revenir avecjoye pajfer le refis de ma vie auprès de vous, & de ne y Google
. ('48) vous j:imtüs demander d’auttepcr* mijfion. ■ . ,< Pendant ce difçours , la Bête couchée par terre & la tête éten-' due ne faifoit coonoître qu’elle refpiroit encore que pat lès dou¬ loureux foupirs : elle répondit en ces termes à la Belle : Je ne puis rien vous refufer ; mais il m'en coûtera peut* être la vie tri importe. Dans le cabinet le plus proche de vôtre chambre > vous trouverez quatre catffes : ernpltjfez- les de tout ce qu’il vous plaira. tfoit pour voust joit pour vos parens. Si vous me manquez, de*parole fvou$ vous en repentirez , ^ vous ferez fâchée de là mort de votre pauvre . Bête quand il ri en fer a plus tems.Re* venez au bout de deuas mois y vous me trouverez en vie. Peur, votre retour 'vous: ri aurez* point1 hsfedu d'équipage prenez feulement congé de vôtre famille le fuir. : 9 avant de vous retiref , &. quand y Google
vous ferez dans le lit, tournez vo¬ tre bague la pierre en dedans, & dites d’un ton ferme, Je veux re- TOURNEREN MÔN Pa L A I $ RE¬ VOIR MA Beste. Bonfoir, ne vous inquiétez de rien , dormez tranquillement , vous verrez vo¬ tre Pere de bonne heure : Adieu, la Belle. . < Dès qu’elle fe vit feule , elle fe dépêcha d’emplir fes cailles dç toutes les galanteries-& les richef fes imaginables. Elles ne fe trou¬ vèrent pleines que quat)d elle fut lafle d’y mettre. Après tous fe? préparatifselle ferait au lit. L’ef- pérance de revoir irtcèflamment fa famille la tint éveillée tout lç tems quelle eût dû dormir, & le fommeil ne la gagna qu’à l’heure qu’il eût fallu qu’elleie fât levée» Elle vit en dormant fort aima- b\s Inconnu y maisce n’étoit. plus le même ; étendu fur un lit de gazon , il lui parut pénétré de la plus vive douleur. N iij , y Google
(i5-o) . La Belle couchée de le voir en cet état f fe flatta de le tirer de cette profonde mélancolie , en* lui demandant le fujet de fon chagrin. Mais fon Amant en la regardant d’un air plein de lan¬ gueur lui dit : Pouvez-vous, in- humaine > me faire cette quejlion l JJignorez - vous puifque vous par¬ tez , er que ce départ efi l'arrêt de ma mort. Ne vous abandonnez pas à la douleur , cher Inconnu, mon ab- fence , lui répondit-elle , fera courte t je ne veux que défabujer ma famille du cruel dejhn qu’elle penfe que fai fubi ,je reviens aujfi- tût dans ce Palais. Je ne vous quit¬ terai plus. Eh ! comment abandon- nerois-je un féjour qui me plaît tant ? De plus, fai donné ma pa¬ role à la Bête de revenir , je n'y puis manquer .>Meds pourquoi fauf¬ il que ce voyage nous fépare? Soyez, y Google
(IJI) . mon conduSleur. Je remettrai mon voyage à demain 3 pour en avoir la permijjion de la Bête. Je fuis fâre quelle ne merefujera pas. Accep¬ tez ma propojition : nous ne nous quitterons point : nous revien¬ drons enfemble : ma famille fera ravie de vous voir, & je compte quelle aura pour vous tous les . égards que vous méritez. . Je ne puis me rendre à vos déjirsy répondit l’Àmant, à moins que vous ne foyez réfolue à ne jamais revenir ici. Cejl lefeul moyen qui tri en puis faire fortir. Voyez ce que vous voulez faire. La puijfanct des habitans de ces lieux riejl pas ajfez grande pour vous forcer à re¬ venir. Il ne peut rien vous arriver ftnon de chagriner la Bête.. L'oms ne fongez pas , reprit la Belle avec vivacité, qu*elle tria dit qu’elle mourroitftje manquois de parole.... Que vous importe, répliqua l’Amant , fera-ce un N iiij y Google
(«**) r .. malheur fi pour votre fatisfaaion il n'en coûte que la vie d'un Monf tre ? Que fert-il au monde t Quel¬ qu’un perdorit-il à la dejlru&ion d’un Etre qui ne paroît fur la terre que pour être en horreur à la nature entière? s4h ! fâchez 9 s’écria la Belle prèfqu’en colere, que je donnerais ma vie pour conferver la ftenney & que ce Monfire, qui ne l'efl que par la figure y a F humeur fi humaine 9 qu il ne doit pat être puni d’une dif¬ formité à laquelle il ne contribue point. Je ne puis payerfes bontés.. d’une fi. noire ingratitude. • . Ulnconnu l'interrompant lui demanda ce qu’elle feroit fi le Monfire eflayoit à le tuer> & fi l’un des deux devoit faire périr l?autre, auquel elle accorderoit 'dufeçours. Je vous aime unique¬ ment , répondit-elle ; mais quoi¬ que ma tendrejfe foit extrême, elle nefauxoit ajfoiblir ma reccnnoif- ized by Google
U si) fonce pour la Bête ; 6 fi je me trou- vois en cette funefte occajîon , je préviendras la douleur que les fui¬ tes de ce combat me pour rotent eau- fer, en me donnant la mort. Mais à quoi bon des fuppojitions Ji fd- cheufes, quoiqu'elles foient chimé¬ riques ? Leur idée me glace le fens. Changent de propos. Elle en donna l’exemple, en lui difant tout ce qu’une tendre Amante peut dire de plus flatteur à fon Amant. Elle n’étoit point retenue )par la fiere bienféance> & le fommeil lui laiffant la liberté d’agir naturellement, elle lui dé* couvroit des fentimens qu’elle auroit contraints , en faifant un ufage parfait de fa raifon. Son fommeil fut long, de quand elle fut éveillée , elle craignoit que la Bête ne lui manquât de parole. Elle étoit dans cette incertitude, quand elle entendit un bruit de voix humaine qu’elle reconnoif- y Google
l*J4î. . foit. Ouvrant précipitamment fon rideau r elle fut furprife lorf- qu’elle fe vit dans une cham¬ bre qu’elle ne connoifloit pas , & dont les meubles n’étoient {>as fi fuperbes que ceux duPa- ais de la Bête. Ce prodige la fit prefler de fe lever & d’ouvrir la porte de la chambre. Elle ne fe reconnoifloit nullement dans cet appartement. Ce qui l’étonna davantage , ce fut d’y trouver les quatre caiffes qu’elle avoit préparée la veille. Le tranfport de fa perfonne ôc de fes tréfors étoient une preuve de la puifiance & des bontés de la Bête ; mais dans quel endroit étoit-elle ? Elle l’ignoroit, quand enfin entendant la voix de ion Pere , elle fut fe jetter à fon .col; Sapréfence étonna fes freres ,& fes fœurs. Ils la regardèrent comme arrivée d’un autre mon* die. TousTembrafTerent avec des y Google
démonftrations de joie les pins grandes* mais fes foeurs au fond du cœur ne la voyoient qu’avec peine. Leur jaloufie n’étoit pas détruite. Après beaucoup de carefles de part & d’autre, le Bon-homme la voulut voir en particulier pour ïàvoir d’elle les circonftances d’un voyage aufli furprenant, èt • pour l’inftruire de l’état de fa for¬ tune, à laquelle elle avoit fi gran¬ de part. 11 lui dit que le jour qu’il l’avoit laifféeau Palais de la Bête.; il avoit été rendu chez lui le mê- .me foir fans aucune fatigue ; que pendant fa route il s’étoit occupé des moyens de dérober fes malles à la connoiflfance de fes en fans , fouhaitant qu’elles puffent êtrp portées dans un petit cabinet joi¬ gnant à fa cbamore, dont lui feul avoit la clef * qu’il avoit regardé ce défir comme impoflible; mais ^u’en. mettant pied à terrele y Google
cheval qui portoit fes malles ayant pris la faite , il s’étoit tout d’un ■coup vû déchargé de l’embarras tle cacher fes tréfors. • . ' Je t'avoue, dit ce Vieillard à fa fille , que ces richejjes, dent je me croyois -privé, ne ms chagrinè¬ rent point y je ne les avais pas affe\ pojfédées pour lès regretter Ji fort. Mais cette avantagé me parut être un cruel prono flic de ta deflinée. Je ne doutois pas que la Bête perfide -h*en agît de la même façon avec mi i je craignais que fies bienfaits à ton égard ne fujfent pas plus du¬ rables. Cette idée mecaüfa de fin- quiétude; pour la âiffimultr je fei¬ gnis d’avoir befoin de repôsj ce ■nétoitque pour m’abandonner fans ‘contrainte à la douleur. Jepenfois tu perte certaine. Mais mon affliâlion ne dura pas. A la vue de mes mal¬ les que je croyait perdues, f augure bien de ton bonheur, je les trouve placées dans mon petit cabinet pré; y Google
: . / x (lï7f eùfement ou je les fouftaitoit > les clefs > quej’avois oubliées fur la étable du fallon , ou nous avions paffe la nuit, fe trouvèrent aux fer¬ rures. Cette circonfiance qui me dhnnoit une nouvelle marque delà bonté de la Bête » toujours attenti¬ ve yme combla de joie. Ce fut alors , que ne doutant plus que ton avan- ture n’eût une fuite avantageufe f je me reproche. les injujles Joupçons que j’avois pris contre, la probité du èe généreux Monftre > & que jei lui demande cent fois pardon des injures qu intérieurement ma dou- leur m*avoitforcé de lui dire. - Sans infirurre thf s mfam de tê- tendue dé mafortune , je âne fuis contenté de leur, donner, ce que tu. leur envoyoit, & de leur faire voir des bijoux pour une fommetr.ès-mér , diocre^Patfeïnt depuis de lés avoir vendus , ; & d'en avoir emplojfé l’argêm à nous procurer unevie plus commode, fiaiachetécette (natfwi y Google
(un, . faïdesefclaves qui nous àifpenftnt des travaux aujquels la néceffité nous ajjujettijfoiu Mes enfans . jouijfient d'une vie ai/ee* c’e'fitout ce que je défirois.,L’qflentation & lefajle m'ont autrefois attiré des en¬ vieux, jem'en attirer ois encore, fi je f aifois la figure d'un riche million¬ naire. Piufieurs partis, la Belle, fe préfentent pour tes fceurs, je les vas inceffamment marier x&tonheu- reuje arrivée ni y porte. Leur ayant dormélapart que tu jugeras à propos quejtieur fajje des biens que tu m'as procuré, àébarrajfié du foin de leur établijfement, nous vivrons, ma fille-, avec tes fixer es, que tes pré- •fens n'ont point été capables de. confoler. de ta perte, ou ,Ji tu (ai¬ mes mieux , nous vivrons tous deux enfamble. La Balle touchée des bontés de l'on pere, & des témoignages qu’il lui rendent de l’amitié de fes freres , le remercia tendrement y Google
de toutes les offres, 6c crut devoir ne lui pointeacher qu’elle n’écok pas venue pour refter chez lui. Le Bon - homme chagrin de n’avoir point faillie pour appui dans fa vieilleffe, n’eflaya cependant pas de la détourner d’un devoir qu’il reconnoifloit pour être indifjpen* fable. La Belle à fon tour lui fit le récit de ce qu’il lui pouvoit être arrivé depuis fon abfence. Elle lentretint de la vie heureufe qu’elle menoit. Le Bon - homme ravi du détail.charmant des avan- tures de (a fille , combla la Bête de bénédiâions. Sa joie fut bien plus grande, quand la Belle, en ouvrant fes cailles , lui fit voir des richefTes itnmenfes , & qu’il eut la liberté de difpofer de celles qu'il avoit apportées en faveur de tes çnfans , ayant allez de ces dernieres marques de la généro* fité de la Bête pour vivre agréas y Google
blement avec fes fils. Trouvant dans ce Monftre une ame trop belle , pour être logée dans un fi vilain corps, malgré fa laideur 9 il crut devoir confeiller à la filles de l’époufer. Il employa même les raifonsles plus fortes pour lui faire prendre ce parti. Tu ne dois pas, lui dit-il » t’en rapporter aux yeux. On t’exhorte fans cejfe à te laijjer guider par la reconnoijjance. EnJuivant les mou- vemens qu’elle t’infpire, on t’ajfure que tu feras heureuje. Il eftvrai que tu ne reçois- ces avertijfemens qu’en fonge. Mais ces rêves font trop fuivis & trop fréquens poitr ne les attribuer qu’au hasard. Il$ te promettent des avantages conft- dérables j e’ejl ajfez pour vaincre ta répugnance, Ainft lorfque la Bête te demandera ji tu veux qu’el¬ le- couche avec toi, je te cenfeille* de ne lai pas refafèx. Tu m’avoues enêtte tendrement aimée, Pïehâ les.
frtfi) Tes mefhres convenables pour que tm union foit étemelle. Il efi plus avantageux d’avoir un mari d'un caraëlère aimable > que d’en avoir un qui n’ait que la bonne mine pour tout mérite. Combien de filles à qui Fçn fait èpoufer des Bêtes riches , mais plus Bêtes que la Bête j qui ne Tefi que par la figu¬ re , & non par les fentimens fi par les allions T ■ La Belle convint de tontes ces raifons. Mais fe réfondre à pren¬ dre pour époux un Monftre hor¬ rible par fa figure , & dont i’ef- prit étoit aufli matériel que le corps, la chofe ne lui patoiffoit pas poflible. Comment, répondit- elle à fon pere, me déterminer à choifir un mari avec lequel je ne .pourrai m'entretenir , & dont la figure ne fera pas réparée par une çonverfation amufante\ Nuis ob¬ jets four me difiraire 6 me dif- fiper de ce fâcheux commerce. N*tb O y Google
- (■«*) voir pas la douceur £en être quel¬ quefois éloignée. Borner tout mon plaifir à cinq ou fix quefiions qui regarderont mon appétit & ma fanté : voir finir cet entretien bi¬ zarre par un bon foir, la Belle , refrain que mes Perroquets favent par coeur , & qu’ils répètent cent fois le jour. Il nefl pas en mon pou¬ voir de faire un pareil établijfe- mentf èf aime mieux mourir tout, £un coup y que de mourir tous les jours de peur, de chagrin , de dé- . goût & £ ennui. Bien ne parle en fa faveur ,ftnon F attention que cette Bête à de me faire me courte vifite, & de nefeprèfenter devant moi que toutes les vingt-quatre heures. Eli-ce aJTez pour infpirer de f amour f . Le pere convenoit que fa fille a voit raifon. Mais voyant dans la Bête tant de complaifance , il ne la croyoit pas fi ftupide. L’or* -dre , l’abondance > le bon goût y Google
. . (f<^) . qui régnoient dans fon Palais » n’étoient pas, félon lui, l’ouvrage d’un imbécille. Enfin il la trou- voie digne des attentions de fa fille ; ôc la Belle , fe fut fentie du goût pour ce Monftre, mais fon Amant nodurne y venoit mettre obftacle. Le parallèle qu’elle fai- foit de ces deux Amans ne pou- voit être avantageux à la Bête. Le vieillard n’ignoroit pas lui-même la grande différence qu’on de- voit mettre entre l’un & l’autre. Cependant il tâcha par toutes fortes de moyens de vaincre en¬ core fa répugnance. Il la fit fou- venir des confeils de la Dame, qui l’avoit avertie de ne fe pas laiffer prévenir parle coup d’œil, ôc qui dans fesdifeours avoit paru lui faire entendre que ce jeune homme ne pouvoit que la rendre malheureufe. Fin de la première Partie. y Google