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7-1-4
312-70
TABLE DES MATIÈRES
Chapitre I . • 9 Chapitre IX 56
Chapitre II . 11 Chapitre X 59
Chapitre III 19 Chapitre XI 65
Chapitre IV 27 Chapitre XII 70
Chapitre V . 36 Chapitre XIII 76
Chapitre Chapitre VI Vil 41 . 47 Epilogue 81
Chapitre VIII . 52 Commentaires 85
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Robert Thierry
ALONA, FILLE DU LOUP ROUGE
CHAPITRE T
Attelé de ses mules impatientes qui commençaient à
marteler le sol, sur la place de la petite ville de Saint-
Joseph, dans le Missouri, * le stage de YOverland Mail
Company ♦ se préparait au départ lorsqu’un dernier
voyageur, un peu essouflé d’avoir couru, se présenta. Le
soldat de police préposé au contrôle de l’identité * des
partants pour le Far-West * lui demanda ses papiers.
Il les lut à mi-voix: Eric Torvald, né à Hamer (Nor-
vège) en 1847, arrivé aux Etats-Unis en 1862, orphelin
de père et de mère, agronome diplômé...
Le soldat ne poursuivit pas sa lecture, mais leva les
yeux sur le nouveau venu, un grand garçon dont le type
nordique, la solide carrure, la jeunesse — une vingtaine
d’années au plus — correspondaient bien au signalement.
Il lui rendit son passeport puis, jetant un dernier coup
d’œil sur son mince bagage, eut une moue ironique:
— C’est tout? demanda-t-il.
— C’est tout! répliqua l’étranger en escaladant les
marchepieds qui aboutissaient à l’impériale de la grosse
diligence où il ne lui restait plus qu’un coin disponible
parmi les autres émigrants déjà installés.
Ceux-ci eurent le même regard moqueur en considé-
rant leur compagnon de route. Ils s’abstinrent cependant
de railleries car malgré son clair regard, d’une franchise
presque ingénue, Eric n’avait pas l’air d’être disposé à
se laisser bafouer sans répondre. En outre, on voyait
qu’une pensée grave, douloureuse peut-être, le préoccu-
pait. Et cet état d’esprit n’est généralement pas favorable
aux plaisanteries.
Un des voyageurs dit à voix basse à son voisin:
— Ça, c’est un gars qui a eu des peines de cœur
dans la société des villes et qui s’en va cacher sa désillu-
sion au fond du désert...
3
— Possible, grommela l’autre, en ce cas, le désert le
mangera s’il n’est pas très fort!
Ils se turent parce que, dans un grand fracas de pié-
tinements et de claquements de fouet, le stage se mettait
en marche. Un instant après, les mules prirent le trot,
puis, dès que les dernières maisons furent dépassées, le
galop. Deux cavaliers les précédaient. En peu de minu-
tes, on laissa derrière soi ce qui ressemblait encore à une
route pour s’engager sur une simple piste à travers la
prairie et que, sauf incidents, la voiture allait suivre
pendant dix-neuf jours avant d’atteindre son but qui
était, à deux mille milles de là (plus de 3.200 km), Sac-
ramento de Californie. *
On était parti de grand matin. Ce n’est que le soir
qu’on arriva au premier relais de poste pompeusement
nommé Fort Riley, bien qu’il ne consistât qu’en quelques
baraquements affectés surtout à la cavalerie de rechange
et complétés par d’inconfortables hangars, où les émi-
grants préparaient leur frugal repas et se reposaient pour
la nuit.
Même en ne buvant que de l’eau renforcée, il est vrai
pour la plupart, par quelques gorgées de gin, et en ne
grignotant que des galettes de maïs et de la viande
séchée, le fait de se réunir pour manger ensemble autour
du feu délie des langues et noue les relations. En outre,
la curiosité piquait les compagnons de route d’Eric. Ils
sentaient qu’il n’êtait pas de leur race, trafiquants sans
scrupule pour la majorité, venus de tous les coins du
monde pour gagner de l’argent par n’importe quel moyen
dans les pays neufs dont certains même étaient encore
inexplorés à cette époque et où ils seraient à l’abri des
indiscrets qui voudraient en savoir trop long sur leur
passé!
Cette réserve qu’ils exigeaient pour eux, ils ne la ma-
nifestaient pas à l’égard du jeune étranger et, chemin
faisant, ils ne s’étaient pas gênés pour le questionner,
sans grand succès d’ailleurs. A l’étape, ils reprirent la
conversation.
— C’est là tout votre armement? interrogea l’un
d’eux, en désignant le simple fusil de chasse dont Eric,
en ce moment, essayait le canon humecté de la rosée du
soir.
4
— N’est-il pas suffisant pour ce que j’en veux faire?
répondit l’interpellé. Je n’ai que l’intention de me ravitail-
ler en menu gibier quand l’occasion s’en présentera. Si
le hasard me met en face d’un adversaire plus sérieux,
ours ou loup, j’ai quelques balles de plomb, et...
— Nous sommes à même, avant peu, de rencontrer
de plus sales bêtes que les loups ou les ours, interrompit
l’un des squatters. *
— Lesquelles donc?
Un rire railleur parcourut l’assistance et l’homme qui
venait de parler reprit:
— De quel nid d’oiseau venez-vous donc de tomber,
jeune blanc-bec, pour n’avoir jamais entendu rien dire
des damnés chiens rouges * qui infestent ces plaines?..
Vous n’avez pas l’air de comprendre! Ne savez-vous rien
des Indiens? *
— Je ne vois pas, répliqua tranquillement Eric, en
quoi les Indiens peuvent être des chiens. Ce sont des
hommes. Et avant de se tenir prêt à tuer des hommes, il
est préférable de...
Une fois de plus les protestations moqueuses l’inter-
rompirent. Et le squatter, hargneux, conclut:
— C’est bon, on ne discute pas avec les sourds! L’ex-
périence ne tardera pas à vous en apprendre plus long
que les conseils de vos anciens, jeune novice. Mais ce
jour-là, vous regretterez sans doute de ne pas vous être
muni, comme nous, de carabines à répétition nouveau
modèle et d’une paire de bons revolvers!
L’entretien cessa sur cette déclaration. Ni Eric, ni les
squatters, ne tenaient à le reprendre. La nuit d’ailleurs
apportait sa trêve. Et bientôt tous s’étaient mis d’accord
pour s’endormir.
La journée du lendemain n’apporta pas de fait nou-
veau digne d’être signalé. On continuait de galoper à
toute allure chaque fois que le terrain le permettait en
suivant vers l’amont le cours de la Hill River en direc-
tion du Fort-Hays, * prochaine étape. Les deux cava-
liers-guides chevauchaient à quelque distance en avant,
en éclaireurs. La contrée semblait inhabitée. Dans la ma-
tinée seulement, on avait rencontré quelques fermes où
du bétail était parqué. Puis le paysage était devenu une
suite de plaines, de bois dispersés, de zones marécageuses,
de collines, où l’on voyait de loin en loin s’enfuir des
6
daims, des chevaux sauvages, de petits loups des prairies
qui ressemblaient à des chacals.
Le soleil commençait à redescendre vers l’horizon
quand, au détour d’un vallonnement derrière lequel ils
avaient disparu, on vit revenir les éclaireurs à toute bride.
Un remue-ménage se fit aussitôt sur le stage. A la
grande stupéfaction d’Eric, chacun sauta sur ses armes
dont les chiens cliquetèrent.
— Que se passe-t-il donc? demanda-t-il. Les cavaliers
qui accouraient lui donnèrent la réponse.
— Alerte aux Indiens! criaient-ils.
A ce cri d’alarme, le jeune Norvégien ne put réprimer
un tressaillement. Jusqu’alors, ce mot d’Indien n’avait
pas retenu son attention plus que celui de n’importe quel-
le autre peuplade. Mais le peu de paroles échangées
avec ses compagnons de route depuis la veille avait fini
par le faire réfléchir... Ces voyageurs injurieux et gros-
siers paraissaient quand même savoir de quoi ils par-
laient. Et si tous étaient d’accord dans leur opinion
brutale contre les Peaux-Rouges, * il devait y avoir au
moins un semblant de raison dans les accusations qu’ils
portaient contre eux.
Au cri lancé par l’éclaireur, il avait eu un mouvement
instinctif pour imiter les autres et saisir son fusil. Mais
avant d’être prêt à s’en servir, s’il se trouvait soudain
menacé, il avait retrouvé tout son sang-froid et sa pensée
fut alors de chercher contre qui il allait combattre!
Son regard erra sur l’espace qui l’entourait. Il était
parfaitement désert.
— Des Indiens? murmura-t-il pour lui-même: mais
où donc sont-ils?
Des exclamations hargneuses lui répondirent.
— C’est bon d’être naïf quand on lâche pour la pre-
mière fois la main de sa nourrice, disaient les moins
hostiles. Mais il ne faut tout de même pas pousser trop
loin la sottise! Si celui-ci attend qu’on lui enfonce le
crâne à coups de tomahawk * pour lui faire entrer les
leçons dans la tête, son instruction n’ira pas loin!
— J’avais moins que son âge quand j’ai abordé la
Prairie, * grogna un autre. Mais si j’avais été dès lors
aussi jocrisse, je ne serais plus là aujourd’hui pour m’en
repentir!
De gros rires accueillirent la boutade. Eric se con-
tenta de hausser les épaules:
— Soit! dit-il ironiquement. Fusillons donc nos en-
nemis jusqu’au dernier. Mais pour ne pas les manquer,
je voudrais qu’on me montre d’abord où ils sont!
— 11 n’a pas complètement tort, le nouveau débar-
qué! approuva en riant le «stage coachman», * le con-
ducteur de la diligence, le personnage le plus important
avec les éclaireurs. Nous n’allons pas coucher ici en at-
tendant qu’on rencontre les Rouges!
Les avis étaient partagés. On discuta... Après quel-
ques instants d’hésitation la diligence reprit sa course et,
doublant le promontoire que formait un coteau boisé
dominant la vallée, elle pénétra dans une nouvelle plaine.
Alors, à une certaine distance, on aperçut un groupe
d’hommes à cheval qui s’éloignaient au pas, à gauche de
la piste.
Malgré l’éloignement, on distinguait quelques détails
saillants de leurs costumes et surtout les teintes vives,
rouges, blanches, jaunes, vert-clair, des mouchoirs qu’ils
portaient noués sur leurs têtes en guise de coiffure ou
des ceintures qui retenaient leurs culottes de cuir et
laissaient leurs torses nus.
— Parbleu, dit un des voyageurs, ce n’est pas la
défroque des maudits pirates de la Prairie! Quels sont
ces gens-là?
— Des Creeks, * dit un autre. Nous sommes encore
trop loin à l’est pour rencontrer des Pawnees ou des
Sioux! *
— Croyez-vous que ceux-ci vaillent mieux? s’écria
l’homme aux cheveux roux, à l’accent furibond, celui-là
même qui avait raillé si lourdement Eric; j’ai déjà eu
affaire avec eux et il n’y a pas si longtemps qu’ils m’ont
volé mon plus beau cheval!
— Volé ton cheval? répétèrent plusieurs voix, racon-
te-nous cela, Pat.
— L’automne dernier, poursuivit sans se faire prier
l’interpellé, je campais avec des bûcherons non loin d’une
de ces fermes devant lesquelles nous sommes passés ce
matin et qui sont, comme vous le savez, près du terri-
toire de ces forbans! Nos chevaux, comme à l’habitude,
erraient en liberté autour du camp pendant la nuit, les
pieds simplement entravés pour les empêcher de courir.
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Un matin, au réveil, je veux reprendre le mien... Il avait
disparu!
— Volé, bien sûr! répétèrent d’une seule voix les
squatters.
— Evidemment, volé! reprit Pat, et qui pouvait
l’avoir volé, sinon un de ces pirates rouges?
— En avez-vous eu la preuve? osa demander Eric.
— La preuve? répliqua l’homme roux avec un dédai-
gneux haussement d’épaules. C’est le voleur lui-même qui
me l’a apportée!
— Par exemple!
— Et voici comment. Toute la journée, nous avons
battu la région pour retrouver la piste des voleurs, sans
résultat, bien entendu. Mais le lendemain, qu’est-ce que
je vois, venant droit au camp? Un cavalier, un de ces
sacripants à peau tannée, tenant à la longe, vous devinez
quoi... Mon propre cheval! Et savez-vous ce qu’il a eu
le toupet de me dire en me le présentant? Qu’il l’avait
retrouvé, son entrave brisée, fuyant dans la prairie, pour-
suivi par les loups, qu’il avait pensé qu’il venait d’ici,
qu’il avait pu le reprendre et qu’il nous le ramenait!
— Ce n’était donc pas le voleur! s’exclama Eric. Et
il me semble au contraire que cet acte de probité...
Un bruyant éclat de rire l’interrompit. Tous les squat-
ters trouvaient la naïveté de ce novice du dernier comi-
que. L’homme roux lui-même daignait s’égayer.
— Au lieu de la récompense que cet imbécile croyait
obtenir par sa ruse cousue de fil blanc, acheva-t-il, nous
nous sommes emparés de lui malgré sa résistance, il était
fort comme un buffle, le diable! Nous l’avons attaché à
un arbre et il a reçu autant de coups de fouet qu’il espé-
rait nous escroquer de monnaie, vingt coups bien comptés!
— C’est purement ignoble, s’exclama Eric. Je vous
jure que cette honte n’aurait pas eu lieu en ma présence!
Et vous vous étonnez ensuite que les Indiens vous soient
hostiles...
Les dents de Pat s’étaient serrées. Ses mains se cris-
pèrent sur sa carabine. Ses yeux fixèrent le jeune homme
comme s’il allait se jeter sur lui. Mais ils rencontrèrent
un regard si froid et si calme qu’ils se détournèrent. Et
avec un ton beaucoup moins belliqueux l’homme grom-
mela:
9
— Je ne discute pas avec un ignorant. Mais, pour la
dernière fois, je consens à te donner un précieux avis,
conscrit: Dans la Plaine, * n’importe où, si tu rencontres
un Indien, tire sur lui d’abord. Après quoi s’il y a lieu,
tu t’expliques. Faute de quoi, c’est ta peau que tu ris-
ques. Et quel que soit le prix où tu l’estimes, elle vaut
toujours plus que celle d’un sauvage!
Tous les assistants approuvèrent. Ce fut le tour d’Eric
de hausser les épaules. En effet, il n’y avait pas à dis-
cuter... Il se renfonça dans son coin, sous la bâche, à
côté des bagages et s’isola de ses grossiers compagnons,
la pensée bientôt ailleurs, très loin d’eux, très loin de
tout ce qui l’entourait...
Une image revenait sans cesse dans sa rêverie, une
image gracieuse et que, pourtant, il considérait avec une
froideur méfiante. L’image d’une jeune fille, jolie mais
trop parée, séduisante mais frivole... Celle enfin qu’il
avait aimée de toute la sincérité de son cœur, et qui,
après s’être fiancée à lui, l’avait délaissé pour un autre...
un autre qui était très riche! «Plus que jamais, pensait
Eric, je sens que je ne trouverai le repos et la sérénité
qu’auprès des simples, des humbles...»
Il sursauta. Une fusillade crépitait à ses oreilles, écla-
tant comme un coup de foudre dans un ciel serein. Un
nuage sentant la poudre l’enveloppa. Il se redressa, le
dissipa...
Les squatters, leurs carabines fumantes à la main,
riaient de bon cœur et lançaient des hourrahs. Effrayés
tout à l’heure à l’idée de soutenir un combat, ils étaient
maintenant heureux d’être sains et saufs, mais aussi
déçus de voir s’éloigner les paisibles Indiens qui
n’avaient que trop de raison d’éviter ces étrangers qu’ils
avaient appris à craindre. Alors ceux-ci, sûrs à présent
de ne courir aucun risque, avaient voulu s’offrir une
distraction sans péril et d’un commun accord avaient
ouvert le feu sur la troupe en retraite.
Malgré la distance, une ou deux balles au moins
avaient porté. Un cheval gisait sur le terrain et on avait
nettement vu les Indiens soutenir l’un des leurs qui
avait failli s’abattre. Peut-être y avait-il d’autres blessés.
Mais le groupe était déjà loin.
Pat, plus féroce encore que les autres, se rengorgeait:
10
— Nous avons la victoire, proclamait-il. Si nous
n’avions pas audacieusement attaqué, nous aurions été
criblés de flèches! Leur attitude paisible était une ruse.
Mais nous les avons mis en fuite! Eh bien, l’apprenti?
Comprenez-vous maintenant la méthode?... Vous rendrez-
vous compte de ce que ferons ces chiens la prochaine
fois qu’ils nous rencontreront?
— Ils se vengeront et ils auront bien raison de se
venger! répondit Eric.
CHAPITRE II
A la vive allure de son attelage, la malle-poste pour-
suit depuis plusieurs jours sa route à travers une série
de territoires qui sont de plus en plus l’image de la soli-
tude vierge * telle qu’elle existait des centaines d’années
auparavant quand l’homme blanc ignorait encore l’exis-
tence d’un monde nouveau, * de l’autre côté des mers.
Si les grossiers compagnons d’Eric se plaignent et
s’inquiètent de cet isolement au sein de la nature, le
jeune homme, à mesure qu’il va s’en enchante de plus
en plus. Parti le cœur lourd d’amertume pour fuir la
société qui n’a pas voulu le comprendre, ou l’a trahi, il
éprouve maintenant l’immense soulagement de ceux qui
ont souffert et qui se plongent dans la vie simple et na-
turelle.
Tout serait pour le mieux s’il était vraiment seul.
Mais les quelques échantillons de l’espèce humaine avec
lesquels il est obligé de rester en contact ne sont pas
faits pour lui donner une meilleure opinion! Ce sont de
véritables bandits qui n’ont en tête que deux préoccupa-
tions dont ils s’entretiennent entre eux tout le long du
jour: le désir de gagner de l’argent par n’importe quels
moyens, y compris les plus malhonnêtes qu’ils jugent les
meilleurs et les plus rapides, et leur terreur des Indiens
qu’ils voudraient exterminer tous!
A les entendre, la région où ils pénètrent maintenant
est la plus dangereuse du parcours. C’est ce que les pion-
niers * ont appelé la Prairie, qui n’est pas seulement une
vaste plaine paraissant infinie, mais qui apparaît telle
aux yeux des voyageurs parce que la malle-poste passe
naturellement aux endroits où la circulation lui est la
11
plus facile et évite autant qu’elle peut les vallées pro-
fondes et les hautes collines. Le stage vient justement
de remonter vers le nord pour rejoindre une zone où une
route semble lui avoir été d’avance toute tracée par des
ingénieurs savants qui ne sont autres que les troupeaux
de bisons!
Une importante partie de ceux-ci, plusieurs millions,
parcourt en effet toute cette région deux fois par an dans
sa migration vers l’Ouest et son retour, tandis qu’une
autre immense horde fait un déplacement semblable du
nord au sud. Et leur chemin est si bien calculé par leur
instinct qu’un peu plus tard, quand la première ligne
ferrée sera construite vers le Far-West, elle n’aura qu’à
suivre la route des bisons, la meilleure qu’on puisse
choisir.
— En ce moment, il est encore trop tôt dans l’année
pour qu’on rencontre ces énormes troupeaux, explique à
Eric le conducteur de la diligence. Et il faut s’en réjouir,
car ces masses, dont tous les individus se touchent, peu-
vent défiler pendant des heures ou même une journée
entière. Et malheur à ceux qui sont pris dans cette gigan-
tesque marée! *
— A en croire ce qui se dit, ce ne sont pas les bisons
qui sont à craindre, mais leurs chasseurs. C’est ici le
territoire où errent les Indiens Pawnees et, plus loin, les
Sioux...
— Des bêtes fauves plus féroces que des loups!
affirme à chaque instant Pat d’une voix où l’accent de
haine essaie de masquer la terreur sans y parvenir.
A-t-il quelques raisons personnelles de parler ainsi?
Depuis le lâche attentat qu’il a commis avec les autres,
contre le groupe paisible des Creeks, il n’est pas tran-
quille. Les Creeks ne sont pas particulièrement alliés aux
Pawnees et les distances qui les séparent sont grandes.
Mais si les tribus des Plaines se querellent parfois, elles
se retrouvent unies contre les envahisseurs, et dans ces
conditions-là, leur éloignement réciproque ne les empêche
pas d’agir... Témoin ce qui se passe depuis trois jours...
Depuis trois jours, chaque fois qu’on fait halte, un
bruit étrange que le roulement de la voiture a empêché
d’entendre parvient aux oreilles. C’est un grondement
rythmé, monotone, tenace, coupé de courts intervalles, un
bruit qui finit par devenir hallucinant à force d’être per-
12
sévérant et qui semble venir de tous les côtés à la fois.
Eric s’en étonne lui-même. Et les autres voyageurs pâlis-
sent et échangent entre eux des regards effrayés.
— Le tambour de guerre! murmure l’un d’eux. De
quoi s’agit-il? Est-ce contre nous?
— Rien d’impossible, déclare avec plus de calme l’un
des «scouts», * un des guides qui accompagnent à cheval
la diligence et qui, moins vil que les occupants de la
voiture bien qu’ennemi des Indiens, a combattu jus-
qu’alors loyalenv^Z Contre eux et connaît leurs coutumes.
U ♦ **• P<?*pas encore question de guerre, ajoute-t-il,
j? u jci^ement d’avertissement. Des bords de l’Arkansas
à la North Platte, ♦ ils sont en train d’annoncer, aussi
vite que par le télégraphe, une nouvelle dont je ne com-
prends pas le sens. Je ne serais pas étonné s’il y était
question de nous.
— Parbleu, dit Pat, ces buveurs de sang veulent
notre scalp, * la chose est sûre!
— Je vous en avais prévenus, observe Eric.
— Il est certain que les coups de fusil de l’autre jour
étaient inopportuns, reconnaît le scout. Avec les Indiens,
il ne faut pas attaquer quand on n’est pas le plus fort!
— Nous étions les plus forts, réplique brutalement
l’homme à la tignasse rouge.
— Contre les Creeks, peut-être. Mais nous ne sommes
pas même une vingtaine. Et si j’ai un conseil à vous
donner, c’est, si nous rencontrons des Sioux ou des Paw-
nees, de commencer par filer doux et de n’ouvrir le feu
que s’il faut nous défendre... Sans quoi...
Le cavalier n’achève pas sa phrase dont le sens est
clair. Pat grommelle quelques mots indistincts. Eric, qui
l’observe et ne peut le considérer qu’avec dégoût, remar-
que son perfide et lâche sourire tandis qu’il s’adresse à
son voisin, seul à l’entendre.
Mais la diligence s’est remise en route et de nouveau
gronde le bruit lointain des tambours.
Ce n’est que dans la journée du lendemain qu’une
nouvelle phase de la situation semble devoir s’annoncer.
La piste a pénétré dans une vallée assez large, mais ce-
pendant encaissée entre deux collines dont on côtoie
celle de gauche, la moins élevée.
Tout paraît désert et les éclaireurs qui, selon la
coutume, chevauchent assez loin en avant, n’ont rien
3 P. Tbeppw (3
signalé. L’avance qu’ils ont prise déplaît d’ailleurs à Pat
qui inspecte avec une crainte non dissimulée la crête du
coteau.
Son inquiétude n’est peut-être pas sans raison car,
surgissant de cette crête, la haute silhouette d’un guer-
rier indien à cheval, coiffé de la haute parure de plumes
d’aigle, * paraît tout à coup. Il porte une longue lance.
Des peintures écarlates sont visibles sur son visage, sur
son torse nu. Il n’a pas du tout l’air paisible des Creeks.
Immobile, il considère un long moBrçjjguJ^ voiture qui
passe... Puis il fait un signe et, comme s i^icnlé par leiir
sol de la colline, d’autres guerriers semblables «* ligne
raissent, se groupent...
Le «boss», * autrement dit celui des deux scouts qui
est le plus particulièrement chargé de la conduite du
groupe et s’il le faut de son commandement, est revenu
rapidement près de la diligence. Malgré l’habitude qu’il
en a, sa vigilance a été surprise. Ces tribus de plaine
sont si habiles à se cacher quand elles le veulent qu’il
n’a pas soupçonné la présence des nouveaux venus. D’ail-
leurs, cela n’aurait rien changé aux événements.
Cette fois, il ne conseille pas, il ordonne:
— Défense absolue de tirer!
L’avertissement n’est pas inutile. Pat et les autres ont
saisi fébrilement leurs carabines et sont prêts à s’en ser-
vir. Cependant, ils savent bien que s’ils commettent un
meurtre, il ne restera pas impuni et cette crainte est pour
eux le commencement d’une sagesse. * Le «boss» a
peut-être raison: le chien qui ne peut mordre doit s’ap-
latir devant le plus fort.
Avec moins de lâcheté, le scout pense la même chose.
Et il est d’autant plus résolu à ne pas engager les hosti-
lités que, selon toutes les apparences, ceux, qu’il appelle
par habitude «les ennemis» ont une incontestable supé-
riorité. En nombre, d’abord. Ils sont une quarantaine,
tous bien montés sur ces poneys demi-sauvages de la
Prairie, rapides et infatigables. Et ils sont bien armés
quoique ne possédant aucune arme à feu. Leurs longues
flèches, projetées de leur arc en corne de bison fondue
d’une puissance extraordinaire, valent n’importe quel fusil
de cette époque et sont lancées d’une main si sûre qu’el-
les atteignent toujours leur but.
14
Habitué aux tactiques des plaines, * le «boss» est
prêt à faire toutes les concessions. Les Indiens se sont
groupés autour de celui qui paraît leur chef et, tandis
que la malle-poste passe maintenant au-dessous d’eux,
ils continuent de rester à peu près immobiles. Alors, in-
terpêtant à sa façon leur attitude, le guide-chef qui a mis
son cheval au pas pour laisser passer l’attelage de mules
et prendre, à l’arrière-garde, la place devenue mainte-
nant la plus périlleuse, fait un geste solennel et compli-
qué. Un geste connu de toutes les tribus et faisant partie
du langage par signes * grâce auquel tous se compren-
nent, bien que parlant une langue différente. Plaçant
d’abord la main droite sur sa poitrine, puis l’élevant, la
paume ouverte au-dessus de sa tête, il exprime ce qui est
un salut pacifique. Ensuite, abandonnant les guides sur
le cou de sa monture, il porte les deux mains, l’index et
le médius levé, de chaque côté de la tête. Et c’est le signe
du loup. Enfin, l’index droit levé, il le place devant son
front. Et c’est le signe de l’homme. Ces trois mouvements
sont ceux par lesquels les Pawnees se reconnaissent et
se désignent. La phrase complète a en somme pour sens:
«Pawnees, la paix est entre nous et je vous salue!»
Puis il attend anxieusement la réponse.
Si le chef indien répond par le signe de salut en
y ajoutant celui de l’homme blanc — les mains exécutant
une sorte de cercle au-dessus de la tête, ce qui exprime
que les blancs sont coiffés de chapeaux — tout ira bien,
car si la trêve est gardée de côté et d’autre, on peut être
sûr que jamais un guerrier rouge ne la rompra le pre-
mier. Si, au contraire, il frappe ses deux poings l’un
contre l’autre, c’est une nette déclaration de guerre. Et
alors, on peut s’attendre au pire!
Moment de pénible incertitude!
Mais quoi? Le chef pawnee n’a fait ni le geste de
paix, ni le geste de guerre. Toujours immobile, impassi-
ble comme une statue il suit de ses yeux d’aigle le convoi
qui s’éloigne. Contre toute attente, il n’a pas répondu.
Qu’est-ce que cela veut dire?
Cela veut dire que l’Indien, averti par les battements
du tambour partis du village creek où a eu lieu l’attentat,
s’est tenu prêt à exercer une impitoyable vengeance s’il
rencontrait sur son chemin ceux qui avaient eu la lâcheté
de le commettre.
3*
15
A l’approche de la diligence, il avait rassemblé quel-
ques-uns de ses guerriers, s’était mis à l’affût de l’en-
nemi. Au moindre petit geste de menace, d’hostilité, il
allait se jeter sur lui, le punir avec la rigueur de cette
loi de la Prairie qui s’est répétée de siècles en siècles:
œil pour œil, sang pour sang... * Et voici qu’au lieu d’une
attaque, ou tout au moins d’une provocation, on lui ad-
ressait un témoignage d’alliance, presque d’amitié! 11
n’avait pas compris. Ce n’est pas l’usage entre tribus de
se saluer avant de se battre. On y met plus de franchise.
A son tour, c’est lui qui se demande: Qu’est-ce que cela
signifie?
Mais déjà la diligence est loin. Sur l’ordre du boss,
les mules ont repris le galop et le convoi s’éloigne avec
rapidité, suivi maintenant, et non plus précédé, par les
deux scouts.
— Ils viennent! Ils nous poursuivent! crient de l’im-
périale des voix angoissées.
16
C’est vrai, mais le guide qui s’est retourné recommande
une fois de plus le calme. 11 a compris qu’il ne s’agissait
pas d’une poursuite, mais d’une sorte d’escorte de sur-
veillance pour connaître les intentions des Blancs.
— Encore une fois, déclare le «boss», nous sommes
sûrs d’être massacrés si nous faisons le moindre geste
hostile. Rien ne nous y oblige. Au contraire, et pour
montrer à ces gens que notre neutralité est sincère,
plions-nous à la coutume adoptée dans la Prairie par
ceux qui ne veulent être ni amis intimes, ni ennemis dé-
clarés. Laissons sur notre route un présent quelconque,
avec un signe qui témoignera de nos bonnes intentions.
C’est une façon de dire qu’on ne veut de mal à personne,
mais qu’on ne tient pas à continuer les relations!
— Très bonne idée, s’écrie Pat avec un empresse-
ment qui exprime sans doute la peur qu’il a eue. J’ai là
un petit baril de rhum que je sacrifie volontiers à cette
entente cordiale. Qu’en pensez-vous «boss»? Mais Eric
proteste:
— Ces pauvres Indiens ont déjà trop tendance à cé-
der à la tentation de l’alcool. N’y a-t-il pas un moyen
de conciliation moins ignoble?
Pourtant, le boss qui, au fond, n’a aucune sympathie
pour les Peaux-Rouges, hausse les épaules:
— Bah! dit-il, ils n’en mourront pas! Et s’ils cuvent
un jour ou deux leur eau-de-feu, * nous n’en serons que
plus tranquilles. Laissons faire!
Eric est seul; il ne peut rien empêcher. Son mépris
pour ses concitoyens ne fait que s’accentuer un peu plus.
Deux jours plus tard, ce n’est pas du mépris, c’est la
plus farouche haine qu’il éprouve.
Ce sentiment lui est venu peu à peu, d’abord par de
vagues soupçons d’une chose imprécise dont il n’avait
guère de preuves, puis en cherchant à en savoir plus
long, en devinant progressivement ce qu’il n’avait pas
osé comprendre, en découvrant enfin une horrible vérité
dont l’aveu s’était fait devant lui.
Cela avait commencé à l’étape du soir.
Le boss, comme d’usage, avait organisé le campement
dont il avait l’entière responsanbilité chaque fois que,
n’ayant pu atteindre le relai fortifié où les hommes
trouvaient un abri plus ou moins sommaire et où se
17
faisait l’échange des chevaux et des mules, il fallait
s’installer en pleine solitude.
En ces cas-là, lorsqu’il s’agissait d’un «train», c’est-à-
dire d’un convoi de nombreux chariots d’émigrants, on
plaçait en cercle les lourds véhicules, puis hommes et
bêtes se groupaient à l’intérieur de ce rempart.
Avec la diligence, cette «fortification» sommaire ne
pouvait être envisagée. Habituellement, on tirait alors
de l’intérieur tous les bagages, tentes de toile ou de cuir
roulées, caissons divers, sacs de vivres, paquets de vête-
ments, etc... On rangeait le tout en forme de barricade
circulaire et une partie des voyageurs s’y parquaient
autour d’un feu de camp, tandis que les autres se his-
saient puis s’allongeaient comme ils pouvaient sur l’im-
périale, leur fusil chargé à côté d’eux, pour veiller sur
le salut de tous.
Avant de prendre cette disposition, et tant qu’il restait
une lueur de jour ou un rougeoiement de foyer, quelques
paroles s’échangeaient, commentant les événements de
la journée.
Ce soir-là, Buck Taylor, * le guide, s’est attardé plus
que d’habitude pour examiner les environs du camp. Et
comme Eric lui en demande la raison, il avoue que, tout
de même, il s’étonne qu’on n’ait pas eu la moindre nou-
velle des Indiens rencontrés la veille.
— C’est contre leurs habitudes, déclare-t-il. Quand on
a fait un échange pacifique avec eux, ils oublient rare-
ment d’en accuser en quelque sorte réception ♦ par quel-
que manifestation de reconnaissance...
Tandis que le boss fait cette remarque, Eric s’étonne
d’entendre Pat chuchoter à ses voisins des mots qu’il ne
comprend pas, mais qu’il accompagne d’un ricanement
si étrange, sinistre, que le jeune homme y pense toute la
journée du lendemain...
Mais à la halte suivante, sur une nouvelle observa-
tion du guide, Eric, dans les mêmes circonstances, sur-
prend l’effroyable aveu du bandit:
— Ce n’est pas de l’ivresse de l’alcool qu’ils dorment.
C’est d’un sommeil bien plus profond car, dans le baril
dont je leur ai si généreusement fait cadeau, il y avait
bien du rhum, comme j’ai dit, mais j’y avais mélangé
ce qu’il faut de strychnine... Et soyez tranquilles! Ils
ne se réveilleront plus!
18
CHAPITRE III
— C’est ici enfin. J’ai atteint mon but! dit Eric.
Il est seul, et pourtant il vient de parler à haute voix.
Ses paroles l’ont surpris en frappant son oreille, comme
si elles étaient sorties d’une bouche étrangère. Et c’est
seulement alors qu’il se rend compte du solennel, du
majestueux silence qui règne partout autour de lui.
Le silence de la forêt, qu’aucun souffle de brise
n’agite. C’est une sombre forêt de pins géants, dans la-
quelle il s’est engagé depuis la veille, en suivant le
cours capricieux d’un ruisseau de montagne. Le point de
départ en est ici représenté par le petit lac aux eaux
tranquilles. Une sérénité si reposante se dégage de ce
lieu d’asile que le jeune homme en éprouve un soulage-
ment extraordinaire, après les jours d’amertume et d’ac-
cablement qu’il vient de traverser.
Quand il a entendu l’abominable aveu de son com-
pagnon de route et les rires approbateurs de ses com-
plices, il s’est jeté sur lui, prêt à le frapper, dans un
sursaut d’indignation et d’horreur qu’il ne pouvait maîtri-
ser.
Mais les autres, tous les autres, s’étaient interposés,
l’avaient retenu. Ses protestations, ses cris de révolte
n’avaient pas eu d’écho. Et quand, retrouvant plus de
sang-froid, il avait sommé le boss de traîner le criminel
devant la justice, dès la prochaine étape, il n’avait reçu
que des réponses confuses, embarrassées, dont le sens le
plus clair était qu’il valait mieux ne pas ébruiter l’af-
faire... En d’autres termes, que le plus lâche assassinat
n’aurait pas de punition!
Alors, soulevé de dégoût, enveloppant dans son mé-
pris irrité l’humanité tout entière, * il était parti seul.
11 avait fui sans savoir où, le plus loin possible, où il
n’aurait plus le contact de ses semblables... S’il le fallait,
en plein désert!
Après avoir marché pendant des heures, des jours,
dont il ne sait plus le nombre, il est arrivé dans cette
région au pied des montagnes, où toutes les grandioses
beautés de la nature semblent s’être réunies, et qui était
alors à peu près totalement inconnue des hommes de race
19
blanche. Les Indiens eux-mêmes n’étaient que de rares
petits groupements, dispersés dans son immensité.
Eric a l’impression de commencer une vie nouvelle,
de s’éveiller d’un cauchemar qui n’a jamais existé, de
ressusciter dans l’espérance...
«Pour être parfait, il faudrait pouvoir ne se nourrir
que d’herbe et d’eau claire! pense, ce matin-là, le jeune
homme, moitié plaisantant, moitié sérieux; ce qui revient
à dire que, pour être parfait, il ne faudrait pas être
homme. J’aurais dû naître agneau! Ce rêve ne s’étant pas
réalisé, je dois aujourd’hui songer à être loup, car l’appé-
tit que je ressens est celui de cet affamé proverbial!» *
Tout en parlant, il a décroché son fusil de la paroi de
la hutte qu’il s’est construite. Ut, franchissant un seuil
qui n’a pas de porte, le voilà parti à l’aventure, dans la
fraîcheur rose d’une aurore qui commence à poindre.
Tandis qu’il longe la rive du lac, la surface de l’eau,
tout à l’heure unie comme un miroir, se ride d’une ondu-
lation angulaire, dont la pointe s’avance rapidement vers
l’autre bord. Puis l’extrémité d’une tête noirâtre apparaît,
émergée seulement du museau et des yeux. Eric recon-
naît un castor.
Instinctivement, il lève son fusil vers son épaule, mais
le laisse retomber presque aussitôt. Cela le fait sourire.
Puis il essaie de se raisonner.
— L’horreur des crimes dont je viens d’être témoin
m’a jeté dans une crise de sensibilité qui, si elle conti-
nue, aboutira à ceci que, pour épargner la vie des bêtes,
c’est la mienne que je finirai par leur sacrifier! N’exa-
gérons rien. Tâchons seulement de rencontrer des victi-
mes moins sympathiques que cet inoffensif et ingénieux
constructeur de digues.
Un cri bizarre, qui ressemble au glouglou d’une con-
duite d’eau obstruée, parvient à son oreille et le fait se
diriger dans cette direction.
A un endroit où une sorte de cirque de rochers en-
toure une zone de terrain en plate-forme, il découvre
bientôt un spectacle singulier.
Sur l’enceinte de roches, de gros oiseaux brunâtres
sont accroupis, attentifs, le cou tendu, presque hypno-
tisés. Et devant eux un autre oiseau du même genre,
mais plus gros et couvert d’un plumage brillant, con-
20
stellé de taches de vives couleurs parade grotesquement,
fait la roue et, de temps en temps glousse en secouant les
pendeloques du bonnet de chair granuleuse bleu et rouge
vif dont il est coiffé.
«Ma foi, toi aussi, pense Eric, tu es vivant et tu es
beau! Mais tu es tellement gonflé de prétention que cela
te donne l’air merveilleusement stupide. Tant pis pour
toi!»
La détonation déchire le silence et en éveille les échos
infinis. L’énorme et magnifique dindon sauvage s’est
abattu tout d’une pièce, tué net. Avec des cris affolés,
les dindes, ses admiratrices, s’envolent en désordre et
se dispersent de toutes parts.
Eric ramasse son gibier, le soupèse... Il faudrait avoir
l’ascétisme d’un fakir hindou ♦ pour ne pas se régaler
d’avance des promesses de ce succulent rôti.
Quelques heures plus tard, une odeur nouvelle, incon-
nue, extrêmement alléchante avertit certains hôtes in-
visibles de la forêt que quelque chose d’inhabituel se
passe dans leur secteur et qu’il serait à la fois intéres-
sant et utile de savoir ce que c’est!
Alors, sous les buissons, les lierres rampants, der-
rière les troncs d’arbres, les branches brisées qui
jonchent ça et là le sol, des formes furtives et silencieu-
ses s’approchent, flairent, regardent. Eric n’a aucune no-
tion de leur présence, car elles restent invisibles et ne
font pas le moindre bruit. Et il ne saurait rien d’elles, si
l’ignorance complète qu’elles ont de l’homme ne les ren-
dait imprudentes...
Un pressentiment, plus qu’un avertissement, lui fit
relever les yeux...
Et il aperçoit, lui faisant face à une vingtaine de pas,
un animal de grande taille, ayant d’assez près l’apparence
d’un lion, ou plutôt d’une lionne, au pelage gris de fer,
mais un peu plus bas sur pattes et de corps plus allongé.
La bête, immobile, ne trahit sa nervosité que par les
battements de sa queue souple. Et elle regarde l’homme
intensément.
«Un puma! pense Eric, qu’est-ce que je dois faire?»
Bien qu’il ait des connaissances assez précises sur la
faune des pays où il se trouve, il n’a pas prévu un ins-
tant une rencontre de ce genre et n’a pris aucune pré-
caution pour s’en garantir. Il a reposé dans la hutte son
21
fusil désarmé et a installé son foyer à quelque distance,
sur la roche nue. Revenir en arrière, reculer, est toujours
un danger en présence d’un fauve qui croit à une fuite et
s’enhardit.
Cette situation, qui se prolonge, laisse au jeune chas-
seur le temps de réfléchir.
«Les gauchos argentins, * pense-t-il, appellent le
puma el amigo del hombre, l’ami de l’homme, et assu-
rent qu’il n’attaque que s’il est menacé ou blessé et, en
outre, mis dans l’impossibilité de fuir.» Mais le puma du
Sud a la moitié de la taille de celui des montagnes et
n’a pas du tout les mêmes mœurs... Et mon visiteur n’a
pas du tout le regard d’un ami!
Le félin, en effet, demeurait les yeux implacablement
fixés sur les choses qu’il avait devant lui et qu’il voyait
pour la première fois. Mais le feu, encore plus que
l’homme, retenait son attention.
Eric s’en aperçut.
«Lui jeter un brandon enflammé réussirait peut-être
à le mettre en fuite, songea-t-il. Mais il s’est arrêté sur
un lit épais d’aiguilles de pin parfaitement sèches, et je
risque d’incendier toute la forêt. Il faut trouver autre
chose!»
Un léger souffle de brise passa, fit onduler la fumée
du foyer dans la direction de l’animal, qui leva la tête
tandis que ses narines se dilataient.
«Après tout, pensa Eric, c’est une idée!... Pourquoi
pas?» Avec des gestes très lents et aussi réguliers que
possible, il décrocha son gibier, dégaina son couteau de
chasse, découpa une cuisse de la bête, la divisa en plu-
sieurs morceaux.
— C’est beaucoup trop saignant encore, murmura-t-il,
amusé; mais je pense que ce sera plus à ton goût ainsi,
camarade! Le tout, maintenant, est de t’envoyer ta part
avec délicatesse, pour que tu ne croies pas que je te jette
une pierre!
Sa voix s’était un peu élevée en prononçant ces der-
niers mots. Le puma parut extrêmement surpris, plus in-
quiet qu’hostile. L’être qu’il avait devant lui n’avait le
cri d’aucun animal connu.
Sans lever le bras, d’un simple mouvement de main,
Eric lança une des portions qu’il avait taillées. Elle
tomba à mi-chemin. Le fauve eut un léger mouvement
22
de recul, détourna son regard sur le mystérieux projec-
tile. Mais celui-ci ne bougeait pas, paraissait inoffensif.
Et il s’en dégageait un parfum qui, devenant plus pro-
che, n’en était que plus appétissant. Le puma, campé
jusqu’à présent sur ses quatre membres tendus, prêt à
bondir, s’accroupit à demi, considérant tour à tour, avec
hésitation, l’appât et l’homme.
— N’aie donc pas peur, prononça à mi-voix Eric. Si
tes yeux, pourtant assez perçants, pouvaient lire dans
ma tête, tu verrais que, si tu respectes les conventions,
je ne te ferais aucun mal.
Lui-même, sachant l’impression profonde que produit
sur les animaux le regard de l’homme, baissa les pau-
pières. Et conservant une immobilité plus absolue en-
core, patiemment, il attendit. Il attendit longtemps, très
longtemps.
Enfin imperceptiblement, pouce par pouce, la bête
aux aguets parut glisser sur le sol plutôt qu’elle ne
marcha, rampa, s’allongea, s’arrêta brusquement pour se
tapir. Puis, voyant que rien ne bougeait, que l’être in-
connu semblait s’endormir, respirant l’odeur de plus en
plus séduisante qui lui parvenait, elle recommença son
mouvement d’approche, atteignit enfin l’objet si ardem-
ment convoité, le happa, fit un bond en arrière...
Et ce fut le tour de l’homme d’être supris en enten-
dant un ronronnement de plaisir, proportionné à la taille
de l’énorme chat qui le proférait.
Tout le reste de la journée ne fut pas de trop pour
obtenir de menus et fragiles progrès dans cette tentative
d’apprivoisement. Mais Eric se passionnait maintenant
pour son expérience. Dans son cœur, si profondément
ulcéré par une suite de cruelles épreuves morales, il
éprouvait un soulagement qui lui faisait du bien, à pen-
ser que la loi de haine, de perfidie et de guerre n’était
pas universelle dans le monde, et qu’à défaut de s’aimer
deux êtres pouvaient se rencontrer quelque part sans
avoir envie de s’entretuer d’abord!
Quand plus des trois quarts du dindon, os compris,
eurent été engloutis par le puma, Eric, qui, pendant tout
le temps, n’avait esquissé que le minimum de mouve-
ments nécessaires, crut pouvoir se détendre un peu les
muscles et fit mine de se relever. Mais avant qu’il fût
debout, le fauve, lui, s’était dressé d’un bond et, tour-
23
nant le dos, avait détalé, disparu dans les ombres de la
forêt comme s’il s’était volatilisé.
— Dommage, regretta le jeune homme, ça avait bien
commencé. Et je ne pense pas que l’expérience se renou-
vellera. Ce serait trop demander!
Malgré cette conviction, il veilla tard dans la soirée,
attendant on ne sait quoi. Et quand il s’étendit enfin sur
sa couchette, il dormit mal, tendant l’oreille aux moindres
craquements, espérant, contre toute vraisemblance, un
retour de la bête qu’il appelait déjà son amie! Mais son
attente fut vaine.
Il employa une partie de la journée à rechercher les
traces du félin. Chasseur exercé, il était assez habile à
ce genre d’enquête et il retrouva la piste, la suivit long-
temps sans grandes difficultés, sauf qu’elle remontait les
pentes de la montagne, sans se donner la peine de con-
tourner les obstacles, avec un art de l’escalade qui n’avait
rien d’extraordinaire de la part d’un chat, mais qui était
plutôt essouflant pour un homme même très agile. D’au-
tant plus que ce fut une épreuve inutile, les empreintes
finissant par se perdre complètement dans un chaos de
rochers nus. Il était inutile d’insister. L’aventure était
finie!
Divers travaux, la fabrication de meubles rudimen-
taires pour garnir une maison qui devenait son séjour,
les nécessités de la chasse occupèrent les jours suivants
et détournèrent l’attention d’Eric.
Mais un matin, alors que mal éveillé encore, il sortait
de sa hutte, il ne fut pas qu’un peu surpris de voir, à
quelques pas devant le seuil, une sorte de corps grisâtre
sur le sol.
Il s’en approcha, c’était le cadavre d’un petit porc
sauvage de l’espèce des pécaris, ♦ tout fraîchement
égorgé.
Stupéfait, il regarda plus loin.
Alors, à la lisière des arbres bordant le lac, il recon-
nut le puma, debout, inquiet, hésitant à rester ou à fuir.
Longtemps, l’homme et la bête demeurèrent en pré-
sence, aussi immobile l’un que l’autre, le regard dans le
regard, comme si chacun avait voulu lire au fond, y dé-
couvrir la pensée inconnue, incompréhensible peut-être,
qui s’y cachait.
24
Ce fut Eric qui se lassa le premier de ne pas recevoir
la réponse muette qu’il attendait. 11 ne savait pas ce que
voulait le puma, pourquoi il était venu si près de la
hutte, si le hasard de la chasse l’avait amené là sans
raison précise, ou s’il avait un but, une intention, en
déposant son gibier à l’endroit où il gisait. Désireux d’en
deviner plus long, il fit un mouvement pour s’avancer
vers le fauve...
Alors celui-ci s’aplatit sur le sol au point de s’y con-
fondre, ses oreilles se couchèrent, ses lèvres noires se
retroussèrent sur ses dents en faisant se hérisser ses
moustaches raides. L’attitude était nettement hostile.
Eric haussa les épaules et se mit à rire. Et, avec un
peu d’ironie dédaigneuse, il murmura à mi-voix, gaie-
ment:
— Quand tu seras décidé à exprimer ce que tu veux,
tu le diras plus clairement. En attendant, moi, je te pro-
pose ma bonne camaraderie, sans arrière-pensée... En
veux-tu?
En prononçant ces derniers mots, il fit quelques pas
de plus en avant, la main tendue, comme vers un être
humain.
Alors, le puma recula en soufflant dans les hautes
herbes, s’y effaça, s’y fondit pour ainsi dire, disparut.
— A ton gré, dit, avec un peu de dépit, Eric.
L’aventure était insignifiante, mais il éprouvait une
vague désillusion. Dans l’état d’esprit où il se trouvait
depuis quelque temps, et qui le faisait s’écarter, presque
avec horreur, de ses semblables, la confiance d’une bête
lui eût paru douce.
C’était trop demander; sans doute, il n’y fallait pas
penser!
Il y fallut repenser plus vite qu’il ne s’y attendait.
Le porcin, fraîchement tué, qui était resté abandonné
au voisinage de la hutte, avait très bon aspect et il n’y
avait aucune raison de le dédaigner... Quelques heures
plus tard, dûment apprêté, il rôtissait devant un feu
clair.
L’odeur qui s’en dégageait était agréable au jeune
homme non seulement parce qu’elle était une succulente
promesse pour son appétit aiguisé, mais aussi parce qu’il
songea qu’elle pouvait attirer de nouveau le puma et
permettre de renouer ainsi connaissance. Il crut avoir
25
deviné juste en entendant des mouvements furtifs, d’im-
perceptibles frôlements qui rôdaient autour de lui. Mais
rien ne se montra, malgré toutes les précautions qu’il
prenait pour demeurer silencieux et immobile.
Cette immobilité, ce silence, toute la forêt semblait
les observer comme lui. 11 s’en dégageait une majesté
impressionante, comme si le temps lui-même s’était ar-
rêté. C’était l’heure chaude du milieu du jour où rien
ne bouge. Eric, plongé dans une profonde songerie, se
sentait peu à peu gagné par cet universel sommeil des
choses...
Tout à coup, il lui sembla qu’une portion du sol voisin
se détachait de l’ensemble, était projetée dans les airs
par une force inexpliquée. Cela ne dura qu’une fraction
de seconde. Il vit passer devant ses yeux une masse
grise qui paraissait voler, qui toucha terre sans s’y poser,
repartit dans un élan plus rapide encore.
Il avait à peine eu le temps de reconnaître le puma!
Le puma était évidemment aux aguets, tout près de
lui depuis longtemps, sans qu’il s’en doutât. Il avait at-
tendu qu’il fût, ou parût, endormi. Et il avait jugé le
moment favorable pour enlever l’odorant appât laissé près
du foyer éteint, et dont il restait plus des trois quarts!
Cette fois, Eric éclata franchement de rire:
«Ça y est! pensa-t-il. Me voici cette fois promu au
titre de cuisinier en chef de cette dame, car c’est sûre-
ment une dame, qui a pris goût à la viande cuite et n’en
voudra désormais plus d’autre!... Après tout, si elle con-
tinue de m’approvisionner en même temps de venaison
et de volaille, nous pourrons nous entendre, à condition
que je lui réserve la plus grosse part. Et c’est encore elle
qui a trouvé le meilleur moyen d’établir nos relations
futures... Donnant, donnant... N’est-ce pas la base de
toute société?...»
Il en riait encore quand, à l’approche du soir, il se mit
en route pour continuer d’explorer la région qui l’en-
tourait et qu’il voulait connaître dans tous* ses détails
avant de décider de s’y installer, comme il en avait l’in-
tention.
Cette intention s’affermissait gaiement en lui depuis
qu’il savait sa solitude partagée par un voisin ou une
voisine qui méritait d’être mieux connu, lui semblait-il.
Tandis qu’il s’avançait en examinant toute chose, il
26
essayait de retrouver les traces de son inconstante visi-
teuse. Il y avait d’abord réussi, mais elles l’avaient en-
traîné dans une partie de la forêt d’accès difficile, au
terrain tourmenté interrompu par des masses rocheuses
que coupaient brusquement des ravins, des crevasses, im-
possibles à franchir et qu’il fallait longuement contour-
ner. Il s’obstinait cependant, car il avait le sentiment que
la bête avait par là son repaire. Il ne devait pas se trom-
per, car, à deux reprises, il avait remarqué, dans des
endroits où le sable remplaçait la roche nue, les emprein-
tes rondes en forme de cœur trilobé, couronné de quatre
marques ovales en demi-cercle. Suivre cette piste, voir où
elle allait le mener le passionnait.
Il arriva ainsi à une sorte d’escalier rocheux, formé
par des blocs granitiques entassés les uns sur les autres,
à la suite de quelque éboulement qui avait entraîné en
même temps d’énormes troncs d’arbres. Cela devait s’être
passé à une époque lointaine, car d’autres arbres avaient
pris racine, poussé, grandi dans cet amoncellement, de-
venu une formidable muraille presque impossible à
franchir. Mais la difficulté même de l’entreprise stimu-
lait le jeune homme, lui offrait une occasion de dépenser
sa force et son agilité... 11 se lança à l’escalade...
Le plaisir de vaincre l’entraînait. Il bondissait de
pierre en pierre comme un chamois, s’accroch'ait des
ongles aux parois lisses, comme un lynx...
Soudain, une des pierres, qu’il croit stable, s’écroula
sous son pied. Il tomba...
CHAPITRE IV
Au Camp de la Rivière Blanche, * ce jour-là, régnait
une agitation qui n’était pas celle de la vio quotidienne
de la tribu. Dès les premières lueurs de l’aube, on avait
démonté les tentes, laissant sur place les hauts piquets
qui soutenaient les peaux pour rouler celles-ci et les pla-
cer sur les «travois», sorte de brancards dont une extré-
mité traînait à terre et l’autre était attachée au dos d’un
cheval, que l’on confiait à un enfant, les guerriers et leurs
montures devant rester libres en toute circonstance. Quel-
ques paquets contenant des vêtements roulés, quelques
coffres garnis de vivres complétaient un bagage som-
27
maire, dont les Indiens, en déplacements perpétuels,
n’aimaient pas s’embarrasser.
Quand tout fut prêt, Loup-Rouge, le chef, donna
l’ordre du départ. Et l’on se mit en marche. La troupe,
composée de deux centaines de membres environ, appar-
tenait au groupe ethnique des Monos, apparenté aux Co-
manches * qui s’étendent plus à l’est, une des plus belles
peuplades indiennes, de taille moyenne, bien caractérisée
par son teint café au lait, son visage fier aux traits régu-
liers, ses cheveux plats d’un noir bleu, que les deux
sexes portaient longs, les hommes attachés en touffes
formant une sorte de crinière sous la couronne de plu-
mes, les femmes librement sur les épaules, maintenus
sur le front par un bandeau de cuir rouge ou blanc.
Habitant l’hiver au pied des montagnes qui forment
un rempart contre le terrible vent d’ouest et où s’abrite
aussi le gibier, pour la même raison, ces tribus descen-
daient vers la plaine au début de l’été, pour y rencontrer
les bisons, au cours de leur migration saisonnière vers
le nord, rencontre qui, avec celle d’automne, dans le sens
contraire, était pour eux un des événements les plus im-
portants de leur existence errante, car leur vie même en
dépendait, une mauvaise campagne de chasse pouvant
les réduire à la famine pour six mois.
Aussi faisaient-ils précéder leur départ de cérémonies
solennelles où les danses et les chants rituels alternaient.
Et le contraste était grand avec le silence qu’ils obser-
vaient ensuite, dès qu’ils étaient en chemin.
On avait marché ainsi sans incident la plus grande
partie de la journée, lorsque le chef décida de faire un
léger détour pour atteindre un petit lac dont il connais-
sait l’emplacement et où on ferait boire les chevaux. Il
fallait pour cela remonter un peu sur les contreforts de
la montagne, en coupant à travers la forêt.
Comme on approchait du but, un des jeunes guerriers
qui chevauchait en tête s’arrêta brusquement et fit un
signe. Loup-Rouge le rejoignit aussitôt.
La chose signalée valait la peine qu’on s’en occupe.
Là, se dressait une cabane de troncs d’arbres nouvel-
lement construite. Ce n’était pas une maison indienne.
Ce n’était pas non plus la hutte d’un trappeur. Cela res-
semblait plutôt à ces habitations permanentes qu’édifient
28
les pionniers quand ils veulent s’établir dans une région
qu’ils ont l’intention d’exploiter selon leurs méthodes. Les
Indiens ne connaissaient que trop ces sortes d’occupation
de territoires qui commencent par la présence d’un hom-
me et se terminent par l’envahissement d’une armée.
On délibéra un instant. Puisqu’ on avait décidé d’une
halte, on la prendrait ici. Mais plutôt que d’attendre, pour
l’identifier, le retour de l’inconnu, que la méfiance pou-
vait faire s’enfuir, le chef décréta que trois de ses jeunes
hommes prendraient sa piste, aussi reconnaissable que si
un sentier la traçait, et iraient observer sans se faire voir.
Ils partirent aussitôt, à pied. Et le reste de la troupe
se dispersa, en se dissimulant, aux environs de la cabane.
Loup-Rouge était resté sur son emplacement, songeur.
Quelque chose l’intriguait. A côté des empreintes de l’ét-
ranger, il y avait les empreintes d’un puma.
La bête était venue là, en même temps que l’homme
s’y trouvait. Et il s’était passé quelque chose d’extraor-
dinaire. L’homme n’avait pas combattu la bête, n’avait
pas tenté de la détruire, ce qui est pourtant la coutume
invariable des blancs. Et le puma non plus n’avait pas
essayé d’attaquer ou de se défendre. Bien plus, un peu
plus loin, les deux traces se mêlaient, comme si l’un eût
suivi l’autre...
Le chef s’approcha de la maison.
Ici encore, il ne comprenait pas. Ces étrangers ont
l’habitude de se barricader chez eux, de s’entourer de dé-
fenses compliquées comme si, hostiles à tous les autres,
ils jugeaient tous les autres hostiles contre eux. Mais,
dans les circonstances présentes, rien ne gênait l’accès
de la cabane. Pourquoi?
L’Indien en fit le tour. Puis, délibérément, y pénétra.
Elle était à peu près vide. Il s’étonna qu’une maigre
provision de vivres, un barillet de poudre, un sac de bal-
les fussent restée là, à la portée du premier venu, comme
si l’inconnu se fût considéré parfaitement isolé, à vingt
lieues à la ronde. Il est vrai qu’il y avait de cela dans
sa situation. Mais un peu seulement. Et un rôdeur est
toujours possible dans n’importe quelle solitude, puis-
qu’il y était bien venu lui-même!
Un imperceptible frôlement derrière lui fit se retour-
ner le chef. 11 reconnut sa fille, Alona.
4 P. Tbeppu
29
Elle avait seize ans à peine et elle était sa préférée à
cause de son affectueuse espièglerie. Chez les Monos, les
femmes avaient beaucoup plus d’indépendance, d’auto-
rité même que chez la plupart des tribus, et la jeune
fille ne faisait pas exception à la règle, bien au contraire.
Avec une curiosité d’écureuil, à la fois prudente et osée,
elle pénétra dans la cabane, en fit le tour en ouvrant de
grands yeux surpris et malicieux. Son père la repoussa
doucement.
— Ta place n’est pas ici, lui dit-il; l’étranger peut
revenir brusquement. Il a des armes qui portent loin, et...
Elle ne le laissa pas achever. Mais, fixant sur lui un
profond regard, où luisait cet instinct subtil des êtres
restés près de la Nature:
— L’étranger n’est pas un ennemi, déclara-t-elle.
Sans se départir de son impassibilité, le chef éprouva
un léger étonnement en entendant cette réponse. Et
comme la jeune fille continuait de le regarder avec une
tranquille assurance, il lui demanda:
— Comment peux-tu le savoir? Tu ne l’as jamais vu,
je pense? Tu ne sais ni qui il est, ni d’où il vient.
—- Je sais comme toi, père, sans l’avoir vu que c’est
un Visage Pâle, répliqua-t-elle. Mais il est également
certain qu’il ne nous veut pas de mal, puisqu’il a con-
fiance en nous!
— Qui t’a dit cela?
— Personne. Mais c’est aisé à deviner... Il n’a pris
aucun soin de se mettre en garde contre nous. S’il voulait
nous attaquer ou nous nuire, il commencerait par se bar-
ricader, comme font ses frères de race, dans les fortins
qu’ils bâtissent le long des pistes de l’Ouest. Et ceux-là
ne sont jamais seuls, pour être sûrs d’être toujours les
plus forts!
— Il peut être un des hors-la-loi qui vivent solitaires
comme les loups, en guerre contre tous, quels qu’ils
soient.
— Alors, il se cacherait dans une tanière au lieu de
construire sa cabane à la vue de tous. Tu dis qu’il peut
revenir, père. Mais c’est nous qui l’attendons chez lui.
S’il fallait combattre, il ne pourrait nous surprendre. Et
c’est lui qui serait le premier frappé!
Elle n’avait pas fini de parler qu’une sorte de lointain
appel se fit entendre dans l’immense silence de la forêt.
r
Cela ressemblait au cri, trois fois répété, de l’aigle
pêcheur. Mais l’oreille exercée de Loup-Rouge reconnut
que c’était seulement l’imitation du cri de l’aigle et que
c’était un de ses guerriers qui le proférait.
Il répondit par un appel semblable. Et, se tenant
quand même sur ses gardes, il attendit, dans une paisible
immobilité, l’homme qui l’avait ainsi averti de sa venue.
Après un long moment d’attente, le guerrier apparut.
C’était bien un de ceux de la tribu. Il l’affirma de
loin par un signe de reconnaissance. Et quand il fut tout
près, il dit:
— Le Visage Pâle qui était seul n’y viendra plus
jamais, sans doute. Nous avons trouvé son corps étendu
sans vie au pied d’un amas de roches dont l’une avait
basculé sous son poids en le précipitant dans le vide.
— Sans vie? répéta Loup-Rouge.
— Il nous a semblé car nous n’avons pas senti son
cœur battre. Cependant l’aspect de son visage nous a
laissé des doutes. Mais il fallait t’avertir tout de suite,
et je n’ai pas voulu attendre. J’ai couru aussi vite que
j’ai pu.
— Que font tes frères?
— Ils essaient de ranimer l’étranger. S’ils n’y réussis-
sent pas, ils reviendront.
— En abandonnant le corps?
Le jeune guerrier hésita.
— Quel qu’il soit, on ne peut le laisser sans sépul-
ture. D’autant plus que déjà les fauves sont venus rôder
autour de lui.
— S’ils ne l’ont pas touché, c’est que la vie est en
lui encore! dit vivement le chef.
— Ou que quelqu’un l’a protégé.
— Quelqu’un?
De nouveau, le jeune homme demeura indécis.
— C’est une chose étrange, murmura-t-il enfin. Toute
la nuit, les loups ont tourné autour. Mais il est visible
qu’ils ont été repoussés par un puma qui, toute la nuit
aussi, est resté près du corps comme pour le veiller.
Loup-Rouge demeura silencieux, réfléchissant.
Alors, Alona, qui un peu à l’écart avait écouté l’en-
tretien, se rapprocha:
— Winnego, demanda-t-elle, ce puma, l’as-tu vu?
32
— Non, il a dû s’enfuir à notre approche. Mais juste
à ce moment seulement. Et peut-être nous observait-il
sans que nous nous en doutions, car nous ne nous som-
mes plus occupés de lui dès que nous avons découvert
l’homme.
— C’est vrai que c’est une chose étrange, murmura
pensivement la jeune fille.
— Elle n’a rien d’étrange, intervint brusquement le
chef. Ce n’est pas la première fois qu’elle arrive. Le puma
n’attaque pas l’homme. Il préfère les chevaux et les
chiens!
— Il n’attaque pas l’homme, insista Alona, mais de
là à le protéger!
— Tu parles de choses que tu ignores, interrompit
Loup-Rouge avec un peu d’impatience. Et puis, je t’ai
dit que ta place n’était pas ici. Va rejoindre tes sœurs!
Elle fit une moue d’enfant contrariée, mais tout de
même s’éloigna. Les autres femmes, qui n’avaient pas
osé intervenir, l’interrogèrent avidement. Et bientôt, mal-
gré la règle du silence, un bourdonnement de conversa-
tions animées s’éleva.
Ce n’est qu’à l’approche du soir que les deux com-
pagnons de Winnego furent de retour.
Ils n’étaient pas seuls. Ils portaient une civière hâti-
vement faite de branches de pins, sur laquelle un corps
inerte était allongé. Mais sur l’impassibilité naturelle de
la race rouge, l’événement avait fait sensation. Toute la
tribu s’était rassemblée autour des nouveaux venus et
les femmes n’étaient pas au dernier rang.
Il fallut que Loup-Rouge, qui, lui aussi, s’ôtait avancé
mais avec une solennelle lenteur, les écartât.
— Vivant? demanda-t-il aux porteurs.
— Nous avons réussi à faire revenir le souffle dans
sa poitrine, répondit l’un d’eux. Mais il n’a pas repris
connaissance, bien que par deux fois ses yeux se soient
rouverts et nous aient regardés, sans qu’il paraisse com-
prendre.
— Quelles blessures?
L’Indien souleva et inclina légèrement la tête de
l’homme pour découvrir une longue plaie sanglante qui,
partant de la base de l’oreille, s’étendait jusqu’au som-
met du crâne.
33
— Nahimi! appela Loup-Rouge.
’ C’était le sorcier, l’homme-médecine, de la tribu. 11
s’avança, considéra la blessure, secoua la tête:
— Je ne peux rien faire, déclara-t-il. Le destin doit
parler. Une longue nuit s’est écoulée, puis un jour encore,
et il n’a pas repris conscience. C’est un mauvais signe.
Quand une blessure comme celle-ci ne tue pas sur le coup,
ou bien le blessé ne tarde pas à revenir à lui et alors sa
guérison est prompte, malgré l’apparence de la plaie. Ou
bien son sommeil se prolonge et c’est pour toujours.
— Mais est-ce pour toujours, selon toi, Nahimi?
— Si l’homme n’est pas éveillé demain avec le pre-
mier rayon de l’aurore, c’est pour toujours, dit le sorcier.
Il se retira sans rien ajouter. Il avait dit tout ce qu’il
avait à dire, tout ce qu’il pouvait dire, honnêtement,
dans sa science barbare qui avait bien des lacunes, mais
aussi bien des subtiles intuitions, pour ainsi dire, ani-
males. Il savait que son pouvoir était dépassé. Insister
était vain.
Le chef cependant demeurait là, pris entre deux sen-
timents contraires.
L’inconnu appartenait à cette race haïe qu’il ne con-
naissait lui-même que par le mal qu’il avait vu faire.
Mais il était là, désarmé, sans défense, livré, vaincu à
ses adversaires et on ne peut avoir de la haine pour un
vaincu. Nahimi avait raison. C’était maintenant l’affaire
du destin et il n’y avait qu’à attendre son jugement.
Il dispersa d’un geste l’assistance, ordonna aux por-
teurs:
— Allez l’étendre dans sa case et qu’il y dorme en
paix. Jusqu’à demain, s’il doit en être ainsi. Sinon, jus-
qu’à la nuit sans fin...
Les guerriers reprirent la civière avec son fardeau.
Loup-Rouge regarda une dernière fois l’affreuse plaie.
— Vous avez donc trouvé de l’eau dans la montagne
pour le laver? demanda-t-il.
— Nous n’avons pas trouvé d’eau et nous n’avons pu
faire aucun pansement. Mais nous avons remarqué
comme toi que la blessure avait été longuement nettoyée,
humectée, séchée, mouillée encore... Comme celles que
portent les bêtes et qu’elles soignent elles-mêmes en les
léchant sans répit...
Le chef ne répondit pas. Ils emportèrent le corps.
34
f
La nuit.
Eric repose, de ce sommeil des évanouis, où plus rien
de la sensation ni de la pensée n’existe.
Plus rien, sinon peut-être le rêve, le vague souvenir
du rêve. Dans un temps qui ne se mesure plus, il a
l’imprécis sentiment d’avoir trois ou quatre fois ouvert
les yeux, d’avoir vu, tout près, une face penchée...
Quelle face?... C’est un rêve, rien qu’un rêve... Une
•face aux yeux flamboyants et pourtant sans menace, une
face fauve, au souffle ardent de bête. En même temps,
un apaisement caressant de cette souffrance qu’il éprouve
derrière la tête...
Mais non, ce n’est pas une bête sauvage, ce sont des
.visages d’hommes...
Mais non, ce ne sont pas des visages d’hommes! Oh!
quel doux visage anxieux, aux profonds yeux noirs. Et
sur sa souffrance, quel inexprimable caresse de mains
fraîches... si fraîches...
Vivre!
CHAPITRE V
— Il vit, le destin a parlé! dit Nahimi.
Au lever du jour, le sorcier, comme il en avait pris
la résolution, a été voir ce qu’était devenu l’homme.
Dans la case, l’obscurité régnait encore. Pas assez,
cependant, pour l’empêcher d’apercevoir le blessé à demi
redressé sur sa couchette, se soutenant avec effort sur
ses bras qui faiblissaient.
Il regardait autour de lui comme pour se reconnaître.
Et, quand l’ombre de son visiteur indiscret fit un instant
écran devant la clarté du seuil, il eut une légère excla-
mation de surprise vite étouffée. Mais l’ombre disparut
aussitôt pour ne laisser dans l’embrasure que la rassu-
rante lueur rose du matin naissant...
— Il vit, répéta Nahimi en s’adressant au chef. Et
il est maintenant sauvé, le reste le regarde.
— Peut-il désormais se suffire à lui-même, sans aide?
demanda Loup-Rouge.
— Ses membres, son corps ne sont pas atteints, dit
le sorcier. Je l’ai dit, de telles blessures tuent, ou bien
elles guérissent vite si le choc qu’elles ont provoqué se
36
résout de lui-même. Si la loi de l’aide mutuelle, qui est
notre loi, même contre l’ennemi quand il est désarmé, si
cette loi l’exige, nous pouvons mettre à sa portée des
vivres et tout ce qui peut le secourir dans l’urgence. Mais
il n’est pas notre frère de sang et nous ne lui devons rien
d’autre que la grâce de la vie.
Loup-Rouge hésitait. Il déclara:
— Je vais voir cet homme!
Il marcha résolument vers la cabane, s’arrêta sur le
seuil pour y faire, avec lenteur, le noble geste du salut
indien, qui, n’étant pas le nôtre, se comprend de tous.
Eric en devina le sens et y répondit sans hésitation.
Depuis leurs lointaines origines, les tribus des Plai-
nes de l’Amérique du Nord, en petit nombre dans un im-
mense espace, parlaient des langues différentes, mais se
comprenaient toutes entre elles grâce à ce langage par
signes, très développé, qui avait fini par s’établir par
convention mutuelle et dont la logique expressive le met-
tait rapidement à la portée même de ceux qui ne l’avaient
jamais pratiqué. Il était une nécessité de leur vie errante
et avait atteint un degré de perfection qui, dans son
genre, ne fut nulle part égalé.
Loup-Rouge engagea la conversation par cette mé-
thode. Ce qu’il avait à dire n’avait rien d’abstrait, et Eric
l’écouta sans effort. Il essaya de s’expliquer à son tour.
Dans l’ensemble, l’un et l’autre purent se faire un résumé
suffisamment intelligible de ce qui était arrivé.
Mais ce à quoi s’employait surtout le jeune homme
fut de persuader son visiteur qu’il était là sans aucune
intention hostile à son égard, ni à l’égard d’aucun homme
rouge. Bien au contraire, réussit-il à exprimer qu’il avait
rompu tous les liens qui l’avaient jadis uni à ceux de sa
race! Il fit du moins de son mieux pour le démontrer.
Pendant qu’ils discutaient ainsi, le jour s’était levé.
Loup-Rouge s’aperçut alors que la faiblesse de l’étranger
était encore extrême et que, malgré l’ardeur de con-
vaincre qui l’enflammait, et malgré l’opinion de son état
qu’avait l’homme-médecine, il était encore incapable de
se suffire à lui-même. Sa blessure devait être plus grave
qu’on ne le pensait.
Il s’en approcha pour se rendre compte et ne put re-
tenir son étonnement.
37
Sur la plaie, un pansement d’herbes broyées, retenu
par une mince bande de cuir, était appliqué. Il était im-
possible que le blessé l’eût posé lui-même. Qui s’en était
chargé, alors?
La conversation mimée reprit. Et ce qui augmenta la
stupéfaction du chef indien fut celle de son interlocuteur
lui-même. Eric n’avait aucun souvenir qu’on lui ait ap-
porté des soins, d’une façon quelconque. Il le signifia
clairement.
Loup-Rouge était un des plus sages guerriers de sa
tribu, et son intelligence était hautement au-dessus de
la moyenne. Mais l’intelligence d’un homme de la nature
n’a pas les mêmes points de vue que celle d’un civilisé.
En vivant constamment au sein de cette nature, des
croyances s’établissent sur son pouvoir que les primitifs
expliquent à leur façon, qui n’est pas notre raison lo-
gique. Déjà, la veille, le chef avait deviné que la plaie
sanglante avait nettement provoqué le déclenchement de
l’instinct d’un animal, le puma sans aucun doute, qui,
comme font toutes les bêtes, l’avait léchée et certaine-
ment débarrassée par ce moyen des germes morbides.
Mais ce n’était tout de même pas le puma qui avait posé
un emplâtre!... Le vieux guerrier sauvage n’était pas très
loin de croire qu’il y avait là un de ces mystères de la
forêt qu’il vaut mieux ne pas approfondir... Des fauves
qui se changent la nuit en créature humaine, c’est une
chose dont on a déjà entendu parler dans les vieux récits
traditionnels de la tribu et qui, après tout, n’est peut-être
pas une légende.
A y réfléchir, cependant, cela était bien difficile à
admettre. Il résolut d’en discuter avec Nahimi, qui, sur
ces questions-là, passait pour en savoir plus long que les
autres.
L’homme-médecine était demeuré sur le seuil de la
cabane. Il y était seul. Le camp commençait seulement
à s’éveiller. Le chef vint à lui et lui fit part de ses hési-
tations.
Il faut croire pourtant que le sorcier fut aussi surpris
que lui, car il se fit répéter par trois fois les détails.
En même temps, il était entré et examinait avec at-
tention le blessé, redevenu indifférent à ce qui se passait
autour de lui.
Soudain, Nahimi parut avoir une inspiration:
— Une étroite bande de cuir couleur de neige? mur-
mura-t-il.
Il revint au-dehors, regarda aux alentours. La soli-
tude paraissait encore totale. Mais, continuant d’observer,
il aperçut une forme humaine, attentive dans la pé-
nombre.
Il reconnut Alona et le bandeau singulièrement amin-
ci qui retenait sa chevelure. La jeune fille, se voyant
découverte, s’avança résolument:
— Eh bien! oui, c’est moi, dit-elle. Et si l’étranger a
la vie sauvé, c’est donc que j’ai eu raison de lui donner
des soins, des soins que tu lui refusais, toi, Nahimi! Si
mon père y consent c’est moi et non toi qui guérirai cet
homme!
— Ce n’est pas ton rôle! s’écria le sorcier.
Loup-Rouge considérait pensivement sa fille:
— En pareil cas, dit-il enfin, c’est le blessé lui-même
qui décidera.
Elle eut un sourire, exprimant qu’elle était sûre de
la réponse. Déjà le chef était parti pour la recevoir.
Quand il reparut, elle se sentit trembler, car un pres-
sentiment lui faisait deviner ce qu’il allait dire.
— L’étranger refuse de recevoir les soins d’une
femme, quelle qu’elle soit! déclara-t-il.
Alona, profondément dépitée, demeura silencieuse.
Les êtres au cœur simple, restés près de la nature, se
comportent, en beaucoup de circonstances, comme les
bêtes sauvages, dont elles ont les instincts. Celles-ci, à
l’opposé des animaux domestiques, qui font entendre des
cris et des gémissements quand ils sont blessés, gardent
au contraire un profond silence. Peut-être parce qu’elles
savent que nul n’est là pour les plaindre et s’apitoyer sur
leur sort. Peut-être parce qu’elles ont au fond d’elles on
ne sait quel obscur sentiment de dignité et de noblesse
qui les empêche de mendier des consolations.
Alona a reçu une blessure. D’autant plus douloureuse
qu’elle l’a frappée au moment où elle était pénétrée d’une
joie qu’elle croyait prochaine. Le besoin de dévouement,
qui est propre à toutes les femmes, l’avait rapprochée de
l’étranger, abandonné sans véritable secours par ceux
qui l’avaient ramassé par hasard sur leur chemin; non
pas par dédain pour lui, mais parce que ce n’était pas
3V
dans les habitudes de leur race. Ils pensaient avoir fait
le nécessaire en ne le laissant pas mourrir où ils l’avaient
trouvé. Ils laissaient faire le destin, jugeant qu’ils ne
pouvaient pas intervenir mieux que lui.
Mais la jeune fille ne partageait pas l’opinion des
guerriers. Cet inconnu, resté tout seul, l’avait émue. Elle
aurait éprouvé une satisfaction à le secourir.
Elle avait commencé à lui donner des soins, à la
faveur de la nuit et de la solitude, sans rien dire, sans
être vue de quiconque, pas même de lui, tandis qu’il
dormait sans avoir repris connaissance. Elle s’était em-
parée de lui comme d’un objet perdu que personne ne
réclamait et qui devenait sa propriété. Elle s’apprêtait à
le mener jusqu’à la guérison complète et à se montrer
ainsi plus habile que les meilleurs.
Quand, au lever du jour, elle s’était rapprochée de la
cabane et que le sorcier avait compris le rôle secret
qu’elle avait joué, elle l’avait franchement avoué et
Nahimi avait à peine protesté, tandis que son père lais-
sait le blessé libre de choisir. A ce moment-là, elle se
croyait sûre de son succès...
Et voici que le refus venait justement de cet étran-
ger, dont elle pensait avoir mérité la reconnaissance!
Elle ne comprenait pas.
Elle s’est retirée sous sa tente, très triste. Elle songe.
Au cours de la nuit, le jeune homme, en état de som-
nolence, a balbutié quelques mots qui étaient peut-être
un remerciement, mais qu’il avait prononcés sans voir le
doux visage penché vers le sien. Ce n’est donc pas elle
personnellement qu’il veut écarter de sa présence, mais
n’importe quelle femme, toutes les femmes... Pourquoi?
Elle n’essaie pas de chercher. C’est au-dessus de son
imagination, de sa pensée toute simple. Elle se contente
de souffrir... silencieusement, comme les bêtes sauvages.
Les bêtes sauvages?
Alona n’a-t-elle pas vu l’une d’elles rôder toute la
nuit autour de la hutte, s’y glisser même avec une infinie
prudence, en sortir d’un bond pour disparaître quand elle
a entendu des pas légers s’approcher... Puis, plus tard,
avec des précautions et une inquiétude redoublées, re-
venir?
Une bête sauvage?
40
Quelle est donc celle-ci, désireuse à son tour de lier
connaissance avec l’étranger, de gagner sa confiance?
Dans ses croyances ingénues d’enfant de la nature, la
jeune fille est toute prête à attribuer aux mystérieux
animaux de la forêt, des pensées, des actions humaines.
La nocturne rôdeuse de la forêt est-elle une amie, une
alliée, avec laquelle on pourrait s’entendre, s’unir dans
une aide mutuelle, pour le même but?...
Alona voit dans cette probabilité un encouragement,
un espoir.
Oui, cela ne fait pas de doute! S’attirer l’amitié de la
fauve visiteuse, conclure une alliance avec elle, c’est
peut-être s’assurer de réussir!
CHAPITRE VI
Dans sa science primitive, qui était une science d’ins-
tinct comme celle des animaux sauvages, Nahimi, le
sorcier, voyait souvent juste s’il se trompait aussi quel-
quefois, comme tous les hommes!
Quoi qu’il en soit, ce qu’il avait dit du blessé se
montrait exact. On aurait pu craindre le pire pour lui les
premiers jours.
Mais aussitôt que son état pencha vers la guérison,
celle-ci fit des progrès rapides. Au bout d’une quinzaine,
Eric aurait été en état de se lever et de marcher si sa
plaie à la tête n’avait eu pour conséquence un choc ner-
veux momentané, fréquent en pareil cas, qui l’empêchait
de reprendre son équilibre dès qu’il se mettait debout.
Plusieurs fois, il avait essayé de se lever, avait vu aussi-
tôt tout se brouiller devant ses yeux et serait tombé si
on ne l’avait soutenu. Ce singulier étourdissement cessait
quand il était de nouveau étendu. Il n’éprouvait pas de
douleur précise, mais il souffrait cruellement de son inac-
tion forcée.
Cette situation avait été le sujet de nombreuses dis-
cussions dans le camp indien.
Chez toutes ces tribus, les lois de l’hospitalité étaient
sacrées. L’histoire a cité des cas où les guerriers donnant
sans le savoir refuge à leur pire ennemi continuaient de
le protéger et de le soigner comme, leur propre fils, assu-
41
raient même la sécurité de son départ... Tout en lui
faisant comprendre qu'on se retrouverait un jour!
Pour Eric, ces lois s’imposaient. Mais vivre est aussi
une loi. Et la vie de ces hommes dépendait entièrement
de la chasse qu’ils préparaient. S’ils n’arrivaient pas à
temps pour rencontrer les bisons dans leur migration de
retour, c’était peut-être la famine pour l’hiver!
On délibéra.
Avec les moyens dont on disposait, Eric n’était pas
transportable. D’autre part, on ne pouvait s’arrêter plus
longtemps où il se trouvait. Le gibier n’y manquait pas,
mais il s’agissait cette fois d’accumuler des provisions
pour une longue période. Après que chacun eut donné
son avis, on décida que Nahimi resterait le temps néces-
saire auprès du blessé, en compagnie de quelques-uns des
adolescents de la tribu, les moins utiles pour la grande
chasse; ils n’auraient qu’à s’occuper du ravitaillement
quotidien et, s’il le fallait, serviraient de messagers pour
garder la liaison avec le chef.
A ce moment de l’entretien, Alona déclara:
— Je resterai aussi!
Il y eut des protestations. Dans la grande chasse, le
rôle des femmes était indispensable, car, une fois le
gibier abattu par les hommes, tout le reste du travail —
et quel travail! — était leur tâche. En outre, puisque le
blessé refusait ses soins, sa présence serait inutile.
Les arguments avaient leurs poids, mais la sauvage
volonté de la jeune fille refusa de se plier. On le savait,
et son père mieux que les autres. Il comprit que la pire
violence ne viendrait pas à bout de cette rébellion qui,
tout de même, n’exigeait pas un châtiment irrémédiable.
Son orgueil de chef trouva un biais pour ne pas avoir à
décider. On parla d’autre chose... Et, le jour du départ,
Alona absente, ne reparut au campement de la forêt que
lorsqu’elle s’y retrouva seule avec Nahimi et ses quel-
ques compagnons.
Les difficultés d’apprendre une langue viennent de
sa grammaire, de sa syntaxe, de ses expressions abstrai-
tes. Quand des obstacles existent à peine, on arrive très
rapidement à se faire comprendre et à comprendre l’es-
sentiel. Ce fut le cas d’Eric.
Il en gagna un grand profit moral. D’abord, il effaça
complètement le reste de méfiance que gardait Nahimi,
42
très hostile par principe — et peut-être pas sans raison!—
envers tous les étrangers, quels qu’ils fussent. Ensuite,
converser avec cet homme, dont l’intelligence était très
vive, quand on ne tenait pas compte de ses naïves su-
perstitions, lui était un grand réconfort dans son repos
forcé. Ces superstitions, elles-mêmes, l’amusaient, comme
on s’amuse d’un merveilleux conte de fées. Et, ainsi que
toutes les légendes, elles contenaient une part de vérité,
où les faits naturels, mais étranges, étaient interprétés
de travers, simplement parce qu’il était difficile d’en trou-
ver les vraies raisons.
En ce moment même, un mystère rôdait autour du
campement.
C’était la présence invisible, mais constante, d’une
bête que ces chasseurs expérimentés avaient aussitôt re-
connue pour être un puma, dès le jour où on avait
constaté qu’elle avait veillé le blessé évanoui, et qui, de-
puis, n’avait cessé de manifester son existence, avec un
mélange de prudence et d’audace dont on ne devinait pas
les motifs.
— Ils sont simples, disait Eric. Les pumas ont la ré-
putation de ne jamais s’attaquer à l’homme qui ne les
menace pas. Non seulement je n’ai pas menacé celui-ci,
mais j’ai essayé de l’apprivoiser. Je n’y ai pas réussi,
parce que je n’ai pas eu le temps d’insister. Mais cette
espèce d’attachement très craintif que l’animal me mani-
feste semble prouver qu’il y a eu commencement d’effet.
Mais Nahimi ne se laissait pas convaincre. Le sourire
un peu railleur d’Eric l’empêchait de trop parler de ma-
gie, des esprits de la forêt qui se logent non seulement
dans le corps des êtres vivants, mais aussi dans l’arbre
qui gémit, dans le vent qui siffle, dans l’eau qui mur-
mure... Cependant, ajoutait-il, ce puma continue à être
toujours autour de nous, depuis longtemps que tu le
délaisses. Et cette persévérance est inexplicable!
Il est vrai qu’elle étonnait Eric lui-même. Il y ré-
fléchissait surtout la nuit, quand la fièvre, dont il souf-
frait encore, le tenait dans un état de demi-sommeil et
de demi-veille... Il lui arrivait alors d’entendre le long
miaulement plaintif du puma monter des profondeurs de
l’ombre, comme un appel... Puis, tout se taisait, il retom-
bait dans l’inconscience. Et sans doute, sûrement même,
il rêvait car il croyait saisir la mélodie d’un chant très
43
doux, très bcrceur, là tout près du seuil... Et, ce qui lui
semblait absurde, c’était une claire voix de femme qui
le susurrait! Or il savait qu’il n’y avait pas de femme au
camp, et tout de même, malgré les fantaisies de Nahimi,
ce n’était pas le puma qui prenait une intonation hu-
maine!... Qu’est-ce que la fièvre et le rêve peuvent faire
imaginer!
Une nuit même il eut une vision! Le fauve venait de
lancer sa plainte suppliante et, peu après, Eric avait
entendu cette voix inexplicable lui répondre. Puis, plus
tard encore, par la porte restée ouverte sur la forêt, à la
vague clarté des étoiles, il avait vu, cru voir une forme
silencieuse, longue, souple, féminine, qui s’en revenait
furtivement du lieu où avait retenti l’appel...
Cela l’avait réveillé tout à fait, juste au moment où
la forme s’était arrêtée une seconde devant la case, pour
disparaître aussitôt.
«Je ne parlerai pas de cela à Nahimi, pensa-t-il
gaiement. Il me dirait que le fantôme humain qui hante
le corps de puma est venu me rendre visite...»
— Regarde! dit un matin Eric à Nahimi.
En disant ces mots, il s’était redressé, se soutenant à
peine aux parois de la case.
Et maintenant sans appui, il se tenait fièrement de-
vant ses compagnons.
L’Indien l’observa un instant, les yeux dans les yeux.
Puis, le prenant par les épaules, il le fit deux ou trois
fois tourner sur lui-même, le relâcha brusquement. Eric
eut un geste, comme pour se rattraper. Mais il se raidit,
reprit son équilibre, s’immobilisa, riant comme un enfant
de son succès.
Nahimi se dérida aussi, ce qui lui arrivait rarement.
— La sauge bleue de la basse vallée est un bon re-
mède, dit-il enfin.
— La sauge bleue, répéta Eric, elle pousse donc dans
cette région?
— Non, répondit le sorcier, au fond du grand ravin
seulement...
— Et c’est toi qui, chaque jour... commença Eric.
— Pas moi! interrompit Nahimi, mais... je ne suis
pas seul ici... Nos jeunes guerriers, tour à tour...
Eric se sentit touché du dévouement de ses amis. Il
44
connaissait la situation du grand ravin, avec ses parois
à pic, lisses et droites comme des murailles. Cela repré-
sentait un grand effort pour les descendre et les remonter
chaque jour.
Pour la seconde fois, le sorcier eut un sourire.
— Ne pense pas au gouffre du ravin, cela va te re-
donner le vertige, plaisanta-t-il.
Eric venait de se rasseoir, déjà fatigué de son pre-
mier essai, mais très heureux quand même du résultat.
— Ainsi, nous pourrons bientôt repartir! conclut-il.
— Oui, dit l’Indien, il y a ici pour toi un cheval.
Nous ferons pour commencer de petites étapes. Dans dix
jours, nous aurons rejoint les nôtres, je pense.
— La grande chasse sera terminée, alors?
— Je ne crois pas; si le chef et ses hommes sont
partis bien avant nous, c’est qu’il y a beaucoup de choses
à préparer en attendant l’arrivée des bisons: le camp à
établir pour le fumage des viandes et la préparation des
peaux, les pistes à aménager pour que les troupeaux s’en-
gagent dans la bonne direction, etc. ...
— Ainsi, j’arriverai à temps? demanda joyeusement
Eric.
— Je l’espère. Mais ce n’est pas aujourd’hui le dé-
part. Alors, continue à te reposer et à boire des eaux qui
guérissent.
En disant ces mots, l’Indien tendait une coupe de
corne, emplie d’un liquide parfumé.
— La sauge encore? interrogea le convalescent.
— La sauge... et d’autres plantes...
— Quelles?
Le sorcier eut un geste évasif.
— Je ne sais, dit-il.
Eric n’insista pas. L’homme-médecine était sans doute
jaloux des secrets de sa science. Craignant d’avoir été
indiscret, le jeune homme ajouta:
— Ce que je sais, moi, c’est que tu m’as guéri, frère!
Et je t’en serai toujours reconnaissant, ainsi qu’à vous
tous.
— C’est la loi, dit Nahimi.
Bientôt, il s’éloigna. Eric, qui aurait aimé causer un
peu avec lui, pour occuper ses longues heures d’inaction,
n’insista pas pour le retenir. Il ét^it déjà assez familia-
risé avec les habitudes des Indiens pour savoir qu’il fal-
lait les laisser agir à leur guise lorsqu’ils semblaient
avoir un projet ou un but dont ils ne jugeaient pas utile
de parler.
La journée s’était passée beaucoup plus rapidement
qu’il ne s’y attendait.
C’est qu’il s’était profondément endormi, peu après
le départ de son visiteur. En s’éveillant, il fut surpris de
voir que la nuit était venue. Mais, si ce long sommeil
l’étonnait un peu, il se demandait pourquoi il en avait
été arraché comme en sursaut.
Il le comprit au même instant. Le sol tremblait légè-
rement en résonnant, comme sous les pas d’un cheval.
Et c’était cela, en effet. La bête, que quelqu’un montait,
venait de se mettre au galop pour franchir le plateau sur
lequel le campement était dressé, puis, déjà, s’engageait
sur les pentes.
Eric se redressa, puis se mit debout, avec beaucoup
plus de facilité encore que le matin. Son sommeil lui
avait été salutaire. Peut-être aussi le breuvage qu’il avait
bu. Il se sentait parfaitement dispos.
Il marcha vers le seuil.
On parlait à mi-voix, à côté de lui. Il s’avança en-
core, crut reconnaître Nahimi. Celui-ci l’avait vu en
même temps et s’approcha:
— Cela est mieux encore que ce matin, dit l’Indien.
Mais, sois prudent!
— Je ne me suis levé qu’en entendant galoper un
cheval, répondit Eric. Que se passe-t-il donc?
Nahimi parut hésiter un instant. Puis il expliqua:
— C’est pour toi un bon signe, ce départ! J’ai envoyé
un de nos jeunes guerriers vers le chef pour lui annoncer
ta guérison et lui dire que nous allions bientôt tous les
rejoindre!
— Etait-ce utile d’envoyer pour cela un messager,
et dès cette nuit?
— Oui, dès cette nuit, et cela était mieux... répliqua
Nahimi sur le même ton indécis. Nous-mêmes, nous
n’irons pas vite. Il est préférable que le chef soit averti
d’abord.
Eric n’eut pas l’air de remarquer la légère hésitation
de son interlocuteur. Il demanda:
— Quand partirons-nous?
46
— Te sens-tu assez de force pour nous mettre en
route dès demain?
— J’en suis parfaitement capable. Ta médecine m’a
fait grand bien et si...
— J’aurais voulu te la faire boire une fois au moins
encore, interrompit le sorcier. Mais je n’ai plus les her-
bes... C’est... c’est le messager justement qui vient de
partir... qui connaissait leur emplacement.
— Je peux très bien m’en passer désormais, assura
Eric.
Ils restèrent un moment sans rien dire l’un et l’autre,
absorbés dans des pensées qu’ils ne jugeaient pas utile
de se communiquer. Les réponses de Nahimi étaient bien
un peu bizarres. Mais, en tout cas, il n’y avait pas lieu
d’en éprouver le moindre sentiment de défiance. Encore
une fois, les usages des Indiens ne sont pas en toutes
choses ceux des Blancs.
Ils se taisaient, écoutant le grand silence. Le galop
du cheval s’était depuis longtemps éteint. Un peu plus
tard, les feuillages secs des buissons avaient frissonné,
comme traversés par un souffle de bise. Cela avait évo-
qué quelque chose à l’esprit d’Eric car il murmura:
— On n’a pas entendu le puma miauler, ce soir!
— Il est possible qu’on ne l’entende plus, répondit
Nahimi.
CHAPITRE VII
Eric et sa petite escorte sont en marche depuis deux
jours. On a quitté les derniers contreforts de la montagne,
mais on n’a pas encore atteint la plaine. Le terrain est
inégal, creusé ça et là par le ruissellement d’anciens tor-
rents qui ont profondément entaillé la roche en formant
des ravins qu’il faut contourner. La végétation devient
plus rare. En quelques endroits où la pierre presque usée
est devenue sable, c’est presque le désert.
Dans ces zones-là, les traces restent très visible^. Eric
remarque que la piste où il s’engage avec ses compagnons
a été parcourue dernièrement par un cheval. Evidem-
ment, celui du messager.
La nuit, il s’est arrêté pour camper, ce messager, et
l’on retrouve les cendres de son bivouac, les vestiges de
47
son frugal repas, l’emplacement où il s’est étendu pour
dormir. Eric s’étonne de l’empreinte de ses pas. On dirait
des pieds d’enfant. Et, à un endroit où il s’est assis puis
a appuyé la main sur le sol pour se relever, la forme de
cette main, restée aussi nette qu’un moulage, est si petite
que le jeune homme la couvre de sa main à lui, pour en
comparer la dimension.
«C’est à peine un adolescent», songe-t-il.
Mais, tandis qu’il relève le front, il aperçoit Nahimi
qui l’observe en silence et qui, à son tour, considère
cette double empreinte de mains jointes et confondues
avec un singulier sourire...
Ce n’est pas la seule surprise qu’éprouve Eric. Un
peu plus loin, d’autres pas ont marqué le sol. Il est
facile de les reconnaître à leur contour en forme de trèfle,
couronné d’un demi-cercle de légers creux ovales. Mais
il est difficile d’expliquer pourquoi ils sont là et surtout
pourquoi ils se sont attardés et ont piétiné autour du
foyer, où quelques débris d’os, broyés par des mâchoires
puissantes, sont restés épars...
•Le surlendemain, les cavaliers avaient atteint la
plaine, l’immense plaine, qui n’est pas encore la prairie
proprement dite, où se font les passages des bisons, mais
une série d’étendues plus ou moins plates, entrecoupées
de bois, d’étangs, de rivières. C’est une contrée riche en
gibier: antilopes, daims, coqs de prairie, francolin, * din-
dons. L’occasion était favorable pour se ravitailler. Mieux
armé que ses compagnons pour ce genre de chasse, avec
son fusil à double canon, Eric leur offrit son aide et,
bientôt, les surpassa dans leurs tâches.
Ils s’étaient un peu écartés de la piste dans l’ardeur
de leur poursuite. Tandis qu’ils revenaient en arrière
pour reprendre la bonne direction, l’un des jeunes chas-
seurs resté un peu à l’écart à la lisière d’un bois, pous-
sant son cheval à travers les hautes herbes, fit lever
devant lui quatre ou cinq gros oiseaux noirs qui s’enle-
vèrent avec effort, malgré leurs ailes immenses. L’indien
reconnut des vautours. Comme les vautours ne s’assem-
blent pas au même point sans raison, il voulut voir l’en-
droit d’où ils étaient partis.
11 y trouva le corps d’un homme.
A son appel, ses compagnons accoururent.
L’homme était un Blanc. Son visage, attaqué par les
oiseaux de proie, était méconnaissable. Mais, à ses vê-
tements, au revolver qu’il portait à la ceinture, au sabre
dégaîné qu’il tenait encore dans sa main crispée, Eric
reconnaissait un individu appartenant à cette catégorie
d’aventuriers dont il n’avait pu supporter la compagnie
odieuse. Quant à savoir ce qu’il était venu faire là, pour
y être tué finalement, c’était une énigme...
Penché sur le cadavre, Nahimi s’appliquait déjà à la
résoudre. 11 se leva bientôt.
— L’homme a été étranglé, dit-il.
— Etranglé? répéta Eric. Par quoi? Un loup? Un
ours?
L’Indien secoua la tête.
— Ce n’est pas seulement la marque des dents sur
sa gorge qui compte. 11 y a aussi les griffes, les longues
griffes qui ont déchiré la poitrine et les épaules, dans
l’attaque furieuse.
49
— Un jaguar, alors?
— Il n’y a pas des jaguars si haut dans le nord, en
dehors de la région des montagnes.
— Ce n’est cependant pas un ocelot? *
— Non, répondit lentement le sorcier, c’est un puma...
le puma!
— Quoi, s’écria Eric, les pumas n’attaquent pas
l’homme! Et particulièrement celui dont tu parles...
— Ils n’attaquent pas, sauf pour se défendre, inter-
rompit l’Indien.
Et il ajoura, a voix plus basse:
— Ou pour défendre quelqu’un...
— Je ne te comprends pas, insista Eric, que ces pa-
roles intriguaient vivement. J’ai toujours supposé que le
fauve qui a rôdé autour de notre camp pendant notre
séjour était un animal tout à fait au début de l’appri-
voisement. Mais de là à combattre pour défendre un
ami... un maître... Et quel maître, d’abord. Ce n’aurait
pu être que le messager!
Tandis que le jeune homme prononçait ces dernières
paroles, Nahimi ouvrait la bouche pour lui répondre. Il
se retint subitement, se contentant de répéter:
— Le messager, évidemment...
L’inquiétude d’Eric augmenta.
— D’après toi, alors, s’écria-t-il, ce malheureux gar-
çon aurait été attaqué par des bandits dont faisait visi-
blement partie l’homme qui est étendu là. Mais, en ce
cas, notre devoir le plus pressé est de savoir ce qu’il est
devenu! Pour que le puma se soit enhardi à ce point qu’il
ait pris sa défense, il a fallu qu’il se trouve en grand
péril. Il y est peut-être encore. Nous devons le sauver!
Comment faire?
Nahimi paraissait éprouver lui-même une croissante
inquiétude. Mais, chose curieuse, il avait l’air de vouloir
écarter le jeune homme de l’endroit où il se trouvait et
s’efforçait de le ramener sur la piste, dont on venait de
se détourner quelque peu.
Mais Eric insistait:
— Je ne suis pas habile comme toi et tes guerriers
pour lire des empreintes sur le sol aussi clairement que
je lis des mots sur un livre ouvert. Mais il me semble
que si nous cherchions autour du point où gît cet homme
égorgé...
50
Le sorcier avait une attitude de plus en plus gênée,
angoissée même. Il répliqua:
— Nous ne trouverions pas beaucoup de preuves, car
il n’a pas été tué sur le coup à la place où il a été assailli
et a pu s’enfuir sur une petite distance avant de tomber,
pour mourir. Tu peux voir qu’il est seul et qu’il faudrait
longtemps peut-être pour battre le terrain tout autour,
pour retrouver l’emplacement du vrai combat. Mais
qu’est-ce que cela nous apprendrait?
— Cependant, le sort du messager vaut qu’on s’at-
tarde...
— Sans doute, répondit évasivement Nahimi. Mais
maintenant songe que tu es encore beaucoup trop affaibli
pour te lancer dans une épreuve de ce genre. Tant que
tu peux tenir en selle, porté par ton cheval, tu n’as qu’à
te laisser conduire et tu ne te fatigues pas. Mais par-
courir longuement les environs, courbé en se glissant
sous les broussailles, est au-dessus de tes forces. Crois-
moi, reprenons notre chemin. Nous sommes encore loin
de notre but. Et le chef est impatient de notre venue, car
l’heure de la chasse n’attendra pas, elle!
— Au moins, reprit Eric, laisse quelques-uns de tes
hommes s’occuper de cette enquête, pendant que je me
reposerai, si tu l’exiges!
— Ils ont déjà vu... J’ai déjà vu avec eux ce qu’il
y avait à voir. Et cela ne nous a rien appris que ce que
nous avions deviné... Oui, le... messager... a été atta-
qué... Mais il a pu... Il semble qu’il a pu s’arracher à
ses ennemis, puisque son cheval a laissé une trace bien
visible, prouvant qu’il a pu réjoindre la bonne piste...
que nous allons nous-mêmes reprendre... Quant au puma,
il a été vainqueur. Tu vois bien que ses empreintes
s’éloignent du lieu de la bataille, en bonds gigantesques,
qui l’ont mis rapidement hors de portée.
Malgré la vraisemblance apparente de ses explica-
tions, Eric n’était pas pleinement rassuré.
D’abord, bien que toujours impassible, le visage de
l’Indien n’exprimait pas la même confiance que ses paro-
les. Il avait l’air soucieux, hésitant aussi, n’osant rien
affirmer avec certitude. Par moments, il semblait avoir
une arrière-pensée, qu’il gardait pour lui.
Eric finit par se soumettre.
51
Après tout, Nahimi n’avait pas de raisons plausibles
de cacher un inavouable secret. En y réfléchissant, on
devait plutôt penser qu’il était pressé d’arriver au ren-
dez-vous fixé par le chef, et que c’était là sa grande
préoccupation...
Le jeune homme fit une suprême tentative...
Et ce fut pour obtenir cette réponse:
— Nous ne pouvons connaître la vérité qu’en allant
la chercher maintenant au plus près, c’est-à-dire au camp
du Loup-Rouge. Te sens-tu capable de chevaucher sans
repos, jour et nuit?
— Capable ou non, je vous suivrai, déclara Eric.
— Alors, partons! commanda l’Indien.
CHAPITRE VIII
—- Nahimi, pourquoi ne m’as-tu pas dit d’abord toute
la vérité? dit, sur un ton de reproche, Eric.
Cette vérité, lui-même venait seulement de l’ap-
prendre, d’une façon brusque dont ses nerfs encore im-
parfaitement guéris avaient profondément ressenti l’émo-
tion douloureuse. 11 l’avait apprise quand, arrivant avec
ses compagnons au camp du Loup-Rouge, le vieux guer-
rier avait demandé à Nahimi, d’un ton étonné:
— Alona n’est-elle pas avec vous?
Et quand le sorcier, angoissé, avait répondu:
— Ainsi, elle ne nous a pas devancés en apportant
le message? C’est donc bien elle!
Il n’avait pas fallu continuer longtemps ce dialogue
pour faire deviner à Eric ce qu’on lui avait caché. Et
maintenant il voulait l’explication de ce poignant mys-
tère!
Nahimi la lui donna.
A mesure qu’il parlait, Eric éprouvait une souffrance
morale de plus en plus vive. Il comprenait que c’était de
sa faute si la jeune fille était tombée dans on ne sait
quel guet-apens! Car son refus, son absurde refus d’être
soigné par une femme avait tenu à l’écart la timide jeune
fille, qui ne lui avait pas moins prodigué ses soins dé-
voués. Veillant sur son repos sans en attendre de recon-
naissance, il comprenait qu’elle avait toujours été là, près
de lui, invisible, dépensant d’héroïques efforts et se met-
52
tant en péril chaque jour pour lui rapporter ces plantes
inaccessibles qui l’avaient sauvé. Il comprenait surtout
que la seule raison d’envoyer au camp un prétendu mes-
sager n’était qu’un prétexte à l’abri duquel la pauvre
enfant avait pu disparaître avant d’être découverte par
le convalescent au milieu de ses compagnons, en exi-
geant d’eux de garder son tendre secretl II comprenait
enfin que, si elle était maintenant captive de quelques
féroces forbans, sinon assassinée par eux, c’était sa faute,
uniquement sa faute! Une faute que, en sacrifiant sa
propre vie si c’était nécessaire, il fallait réparer sans
retard.
— Nous devrions déjà être repartis sur les traces
d’Alona! dit-il à Nahimi. Qu’attendons-nous ici?
— Notre temps n’a pas été perdu, répondit l’Indien.
J’ai appris des choses qui nous seront utiles. La présence
des Blancs dans ces parages n’était pas ignorée du Loup-
Rouge, et c’est pourquoi il nous attendait impatiemment.
Ils sont nombreux, et leur but est de nous expulser de
ces territoires, qu’ils veulent occuper à notre place. Mais
ils n’ont pas le courage de nous attaquer ouvertement.
Alors, ils ont adopté deux méthodes pour nous obliger
à céder. L’une, c’est le crime qu’ils viennent d’accomplir:
ils ont enlevé Alona pour avoir un otage qu’ils nous me-
nacent d’égorger si nous ne voulons pas disparaître;
l’autre, c’est de nous réduire à la famine en nous privant
de notre subsistance d’hivernage, c’est-à-dire en détour-
nant les bisons.
— Détourner les bisons, s’exclama Eric, détourner
des dizaines de milliers d’animaux marchant irrésistible-
ment vers leur but, comme le flot d’une marée montante?
Comment le pourraient-ils?
Nahimi allait répondre.
Des cris qui s’élevaient autour d’eux l’en empêchè-
rent. On s’agitait, on courait dans le camp, on désignait,
d’un geste éperdu, l’horizon du nord-est.
L’horizon où s’alongeait, sur une ligne continue, le
reflet rougeoyant d’un immense incendie!
Cet incendie, c’était la réponse à la question posée
par Eric.
Mais au lieu de Nahimi, elle était donnée par des
bandits... Les mêmes, renforcés par d’autres, avec les-
53
quels le jeune homme avait voyagé, les premiers jours
de son transport vers le Far-West.
Pourquoi cet odieux crime? Et comment avait-il été
exécuté?
A l’époque où se passe ce récit, les régions de l’Amé-
rique du Nord, comprises entre le Mississipi et les Mon-
tagnes Rocheuses, * étaient l’objet des convoitises d’émi-
grants, de toutes origines et de toutes espèces, venus
chaque année de plus en plus nombreux pour s’emparer
de ces territoires, plusieurs fois plus grands que la
France, et qui n’avaient été jusqu’à présent que le do-
maine légitime des différentes peuplades Peaux-Rouges,
qui l’occupaient encore librement.
Ce domaine était si vaste qu'il y avait de la place
pour tous. Mais les nouveaux venus le voulaient entière-
ment à eux pour y implanter leurs cultures, leurs in-
dustries, leurs cités, et spéculer sur tout cela en y tirant
le plus d’argent possible, car posséder de l’argent était
leur seule ambition, leur seul but dans la vie, pour le-
quel ils étaient prêts à tout sacrifier, jusqu’aux existen-
ces humaines qui se mettraient en travers de leur che-
min.
Même les émigrants qui se croyaient les plus honnê-
tes moralement étaient dévorés par cette fièvre. Au point
qu’on a pu dire des Puritains, * débarquant sur les
côtes du Nouveau-Monde, qu’ils «tombaient d’abord à
genoux, puis sur le dos des Indiens...» * Dans ces con-
ditions, ceux-ci étaient l’ennemi Ns 1, parce que l’Indien
avait le plus complet mépris, l’ignorance même de l’ar-
gent, jusque dans sa forme la plus convoitée par les
Blancs, l’or, dont ils n’appréciaient d’aucune façon la va-
leur, parce que c’est un métal mou, inutilisable pour les
besoins pratiques, très inférieur au cuivre et même à la
pierre taillée, dont on fait toutes sortes d’armes et
d’outils précieux.
Une telle conception de l’existence faisait considérer
l’Indien comme une bête nuisible, qu’il fallait détruire
pour les mêmes raisons qu’on invoquait pour détruire les
loups, qui menaçaient • le bétail. Et si les pionniers
avaient ces principes, on peut se douter de ce que pen-
saient les forbans, venus là pour piller les autres, quels
qu’ils fussent, et s’enrichir de leurs dépouilles, par tous
les moyens dont ils pouvaient disposer.
54
Parmi ces moyens, l’incendie était un des plus effi-
caces, du point de vue des criminels qui l’employaient.
A la période riche, ce qu’on appelait la «Prairie»
était, dans son ensemble, une zone plate d’herbages
s’étendant bien au-delà des horizons, et aussi inflamma-
bles que la paille. Le feu s’y propageait donc avec la
vitesse d’une grande marée d’équinoxe, * formant une
muraille de faible épaisseur mais d’une largeur infinie.
Rien ne résistait à cette sorte de vague dévorante, si
rapide que les êtres les plus rapides ne pouvaient y
échapper s’ils n’avaient une avance suffisante. Heureu-
sement pour certains d’entre eux, leurs sens subtils, odo-
rat, ouïe, autant que vue, les avertissaient la plupart du
temps quand il en était temps encore, qu’une distance de
plusieurs lieus les séparait du fléau à son départ, qu’ils
mettaient toute leur énergie à fuir, qu’ils étaient en-
durants et agiles, ce qui n’était pas le cas de tous...
Ce qui n’était pas, entre autres, le cas des hommes,
quand ils n’avaient que leurs jambes pour courir!
La sinistre bande, dont le dénommé Pat était un des
représentants les plus écoutés, avait donc, en délibérant
sur les méthodes les plus avantageuses à employer contre
ces Indiens qui la gênaient, conclu que l’emploi du feu
était une des meilleures et décidé de la mettre à exécu-
tion, sans plus tarder.
Elle avait, à leur avis, de nombreux avantages.
Si, par malchance, les guerriers et même leurs fem-
mes et leurs enfants y échappaient, du moins ils péri-
raient tout de même, par disparition du gibier sans le-
quel ils ne pouvaient vivre. Ou bien, par exode de celui-ci,
des bisons, notamment, vers des régions lointaines où
l’on ne pourrait les suivre. En outre, cette terre brûlée
serait de toute façon un désert de famine. Enfin, le mur
de flammes était une barrière suffisante pour empêcher
toute attaque par surprise des ennemis!
— Il n’y avait plus qu’à exécuter le travail.
Un cavalier de l’équipe, bien monté, s’en chargea.
L’opération était simple. Au bout d’un lasso qu’il
laissa traîner derrière lui, il attacha une épaisse botte
d’herbes sèches où l’on mit le feu; et il lança son cheval
au galop, en ayant soin de se tenir en travers du vent
qui, depuis plusieurs jours, soufflait du nord-est, d’une
55
façon régulière. La flamme so communiqua aussitôt aux
herbes du bord opposé, s’y éleva en tourbillons rugissants,
se développa comme un immense rideau rouge, haut de
vingt pieds et couronné d’étincelles...
11 n’y avait plus qu’à laisser agir les éléments na-
turels.
La réussite de la féroce machination valut à Pat des
applaudissements unanimes. Il les accueillit avec la mo-
destie d’un spécialiste, habitué au succès. Ce n’était qu’un
de plus dans sa série. Il en avait eu d’autres et, notam-
ment, celui de la distribution de l’alcool empoisonné...
CHAPITRE IX
Pour saisir dans leur ensemble les faits qui vont
suivre, il nous faut revenir à quelque temps en arrière,
pour y retrouver Alona.
Eric avait compris les raisons subtiles qui avaient fait
se retirer discrètement la jeune fille, au moment où il
aurait pu la découvrir auprès de lui. Attristée de son
refus, mais heureuse de l’avoir soigné et guéri quand
même, elle était partie joyeuse malgré tout, d’abord parce
qu’elle était gaie de nature et aussi parce qu’elle comptait
sur le temps...
Le temps fait des miracles!
N’en avait-elle pas eu la preuve avec le puma, dont
elle avait continué l’apprivoisement avec une patience si
attentive qu’elle avait fait plus de progrès en quelques
jours qu’Eric depuis qu’il était là. Toutes les nuits, elle
avait appelé, amadoué le fauve, une jeune femelle qui
lui avait témoigné un attachement croissant. Et, quand
elle s’était mise en route, Yaho, c’est le nom qu’elle
avait donné à la bête, avait pris sa piste et de loin, mais
fidèlement tout de même, l’avait suivie.
Pourquoi, cependant, au cours des nuits où Alona
était encore au camp, sa protégée n’était-elle pas venue
spontanément à elle, en se laissant voir, et même cares-
ser, puisqu’elle avait peu à peu pris confiance? C’est cer-
tainement ce qu’aurait fait un chien.
C’est que les félins ne se comportent pas comme les
chiens dans les relations qu’ils ont avec l’espèce hu-
maine.
56
Contrairement à la croyance générale, ces animaux
qu’on appelle féroces, sont en réalité des êtres timides,
impressionnables, perpétuellement aux aguets, trop ha-
bitués à vivre dans le secret de l’ombre pour prendre
tout à coup des habitudes opposées.
Les chiens, à l’état sauvage, n’ont d’activité qu’en
plein jour, et passent leur vie en troupes étroitement as-
sociées, où chacun compte sur l’aide des autres et relâ-
chent en proportion leur méfiance d’autrui. Quand ils
sont rassurés, ils vont droit au but, oubliant rapidement
les dangers qu’ils ont pu d’abord craindre. Ils sont irré-
fléchis, impulsifs, et, pour tout dire, moins intelligents
que les grands fauves, qu’on pourrait appeler des «pen-
seurs solitaires» s’il fallait les comparer aux hommes;
tandis que c’est, en partie, en copiant l’homme que s’en-
richit l’intelligence du chien, quand il est domestiqué.
Seule à côté de la jeune fille, Yaho se serait peut-
être apprivoisée plus vite. Mais, autour d’elle, elle sen-
tait bien qu’il existait d’autres êtres vivants, de ceux-là
qui sont habituellement ennemis de sa race, chasseurs
agressifs, prêts à combattre et même à tuer sans être
provoqués, avec des armes redoutables qui frappent de
loin et qu’on ne peut éviter qu’en se cachant sans cesse.
Eric, le premier, n’avait pas montré d’hostilité contre elle.
Mais alors il était tout seul. Depuis, c’est lui à son tour
qui se cachait... Pourquoi? Etait-ce lui aussi, pour se pro-
téger de ces étrangers suspects?... Il avait fallu à Yaho
le temps d’apprendre à faire un choix parmi eux.
C’est d’une façon très simple qu’Alona avait com-
mencé de gagner sa confiance: en prélevant une part sur
son repas de chaque soir!
La jeune fille avait mis dans cette opération beau-
coup de bonne volonté. On pourrait même dire de dévoue-
ment, car elle avait dû réduire sa ration personnelle au
minimum!
Elle n’avait pas voulu demander en cette circonstance
l’aide des chasseurs de la tribu.
Dans l’amitié naïve qu’elle vouait au blessé, elle vou-
lait garder intact tout ce qui lui appartenait, les êtres
aussi bien que les choses. Tout juste avait-elle osé donner
le nom de Yaho au puma, en imitation de son miaule-
ment timide, et quitte à laisser au jeune homme le soin
d’en trouver un autre, quand il serait guéri.
57
Entre temps, elle décidait de prendre à charge l’entre-
tien de la bête.
Sur celle-ci l’attrait de la venaison cuite avait décidé-
ment un charme irrésistible! Alors, sans se faire remar-
quer, pendant le repas pris en commun, Alona mettait de
côté la plus grosse part. Puis, quand l’obscurité complète
était venue, que chacun était rentré sous sa tente et que
s’étendait partout le silence, elle allait déposer son of-
frande à la limite du camp. Après quoi, elle se retirait,
comme une ombre se fond dans l’ombre...
Les premiers jours, elle avait ensuite essayé de sur-
veiller de loin ce qui allait se passer.
Elle savait que, pendant qu’elle opérait, Yaho l’avait
guettée à peu de distance, dans une cachette insoupçon-
nable, pour n’en sortir qu’après s’être assurée de sa com-
plète securité.
Mais c’était de cette sécurité qu’il avait fallu la con-
vaincre! Malgré toutes les précautions prises, la bête se
sentait surveillée et, patience contre patience, elle ne
s’aventurait que lorsque, par on ne sait quelle subtile
intuition, elle sentait Alona vaincue par le sommeil!
Enfin, vint le moment où la jeune fille dut s’offrir
comme messager pour aller avertir son père. Mais quand
elle prit cette décision elle était sûre de ses conséquen-
ces: toujours sans se montrer, Yaho, devinant ce départ
et cette absence, était prête à la suivre.
Dans ces nouvelles conditions, le ravitaillement, loin
de se compliquer, devenait plus facile. Le gibier abondait
dans la région traversée et Alona, habile à se servir d’un
arc léger, savait qu’elle n’en manquerait point. Le seul
inconvénient était qu’il fallait chaque fois se détourner
plus ou moins loin de U piste pour se rapprocher d’une
zone boisée. Mais le retard n’était jamais considérable.
En ce cas-là, elle attachait son cheval au premier arbre
rencontré, et pénétrait dans le hallier pour s’y mettre à
l’affût... Quand elle le pouvait, elle abattait une grosse
pièce, afin d’offrir à l’appétit de son invisible compagne
une compensation qui rachèterait les jours creux... Dès
la nuit venue, Yaho se régalait d’un quartier de daim,
d’une poule de prairie, d’un dindon ou d’un lièvre dont
la chasseresse avait caché le reste dans le bois, à l’abri
des loups et des vautours, avec l’intention de le reprendre
le lendemain, avec son cheval.
58
Un matin, alors qu’il faisait à peine jour, elle s’y ap-
prêta comme de coutume. Elle se dirigeait vers la cachette
au pas lent de son cheval, cherchant autour d’elle si le
puma n’osait enfin se montrer. Elle le savait dans les
parages, car elle l’avait entendu miauler deux ou trois
fois. Tout à coup, débouchant d’un massif d’arbres, elle
vit quatre cavaliers qui venaient dans sa direction.
C’étaient des Blancs. A leur costume débraillé, à
leurs allures et bientôt à leurs gestes, elle comprit tout
de suite à qui elle avait affaire. Elle hésita à tourner
bride et à fuir par orgueil de race et mépris hautain du
danger. Cependant, elle était seule, et les intentions hos-
tiles de ces forbans n’étaient pas douteuses. Lorsqu’elle
comprit que la seule chance qui lui restait de leur échap-
per était de se fier à la vitesse de son cheval, il était trop
tard!
Derrière elle, en effet, un autre homme venait de sor-
tir du bois. Celui-là était à pied, mais il barrait la route.
Elle n’eut pas le temps de prendre parti. L’homme se
jetait sur elle, saisissait la bride de son cheval.
Il n’en fit pas plus. Un tourbillon avait surgi du
fourré, lui avait sauté sur les épaules, fermait sur sa
gorge ses mâchoires terribles. Mais le cheval, épouvanté
par cet assaut, se cabrait, renversait la cavalière. Les
autres bandits accouraient, Alona ne pouvait lutter contre
quatre. Yaho bondit à son secours. Un coup de feu l’ar-
rêta. La jeune fille, terrassée, ligotée, fut mise en travers
d’une selle, emportée. Personne ne s’occupa de l’homme
étranglé, ni de Yaho disparue, ni du cheval échappé...
CHAPITRE X
Cependant, tandis que s’étaient déroulés ces événe-
ments tragiques, que devenaient Eric et ses compagnons
indiens, au moment où s’élevait à l’horizon la ligne de
feu qui leur révélait la manœuvre criminelle des pirates?
Le vent soufflait du nord-est et chassait l’incendie en
direction de la plaine, avec une régularité dont on pou-
vait prévoir les effets si rien ne venait le modifier. La
route des bisons serait fermée. Arrêtés par le mur de feu
5V
où se jetterait leur avant-garde, celle-ci ne se détour-
nerait que pour rebrousser chemin, et la chasse serait
manquée. Les ennemis avaient bien calculé leur crimi-
nelle manœuvre. C’était la certitude de la famine pour
les Indiens, cet hiver!
Si terrible que fût cette menace, Eric ne pouvait s’em-
pêcher de penser au sort d’Alona avec plus d’émotion et
d’indignation encore. Un revirement profond s’était fait
en lui, en faveur de la jeune fille. Il était responsable
du péril où elle devait se trouver bien qu’il l’ignorât. Où
quelle soit, son devoir était de la sauver, s’il en était
encore temps.
Comme Nahimi hésitait à prendre une décision, il
s'adressa à Loup-Rouge:
— Il s’agit peut-être de la vie de ton enfant, lui dit-
il sur un ton d’impatience qu’il ne pouvait maîtriser. Ne
fera-t-on rien pour elle?
Le visage du chef avait pris une gravité solennelle.
Sa réponse fut de celles dont l’Histoire cite l’exemple
quand elle rapporte les hauts faits des héros antiques:
— La vie de tous pèse plus que la vie d’un seul,
prononça-t-il. Alona m’est plus chère que mes yeux. Mais
mon peuple doit passer avant elle. C’est pour lui qu’il
faut agir d’abord.
— Cependant, insista Eric, nous ne pouvons rien
contre le feu. Tandis qu’il est encore possible de sauver
Alona!
— Il ne faut pas dire que nous ne pouvons pas, tant
que nous n’aurons pas tout essayé! répliqua l’Indien.
— Alors, qu’attendons-nous? Qu’attends-tu?
— L’aide du vent, dit Loup-Rouge.
Il y avait une sorte de contradiction dans cette ré-
ponse, car ce n’était pas tout essayer, comme venait de
l’affirmer le chef, que de compter sur un secours très
problématique du hasard. Evidemment, si le vent tour-
nait en sens contraire, l’incendie ne se propagerait plus.
Mais alors l’action de l’homme n’était plus utile. Et on
avait mieux à faire que d’attendre le caprice des élé-
ments. *
Cependant, ce n’est pas cela qu’avait voulu dire l’In-
dien. Mais Eric ne songea pas à demander une explica-
tion plus claire. Il était irrité de ce qu’il prenait pour de
l’indifférence de la part de ses compagnons. On admire
60
leur stoïcisme, songeait-il, mais ce n’est peut-être qu'un
manque de sensibilité.
— Puisque le destin d’un seul a moins de valeur que
le destin de tous, dit-il enfin, je pense que la présence
d’un seul n’est pas indispensable à l’effort commun... Me
permets-tu, chef, d’aller au secours d’Alona?
— C’est ta vie que tu risques, dit Loup-Rouge. Ton
opinion a donc changé vis-à-vis des femmes? Car, na-
guère, tu ne semblais avoir pour elles que du mépris!
— Elles m’avaient fait du mal, dit sombrement Eric.
Ta fille s’est dévouée pour ne me faire que du bien. Oui,
j’ai changé d’opinion, mais seulement à son égard!
— Ta vie t’appartient, déclara l’Indien sans discuter.
Emploie-là comme tu veux. Tu es libre. Quel est ton
plan?
— Retourner à l’endroit où a eu lieu l’événement.
Y retrouver la trace des bandits, la suivre...
— Et ensuite?
— Les circonstances en décideront. Mais, ainsi que
tu viens de l’affirmer, on ne peut rien dire avant d’avoir
tout tenté.
— C’est juste, dit simplement l’Indien. Va, mon fils!
mon cœur est avec toi.
Il fit un lent geste de main, qui était à la fois un
hommage et un adieu. Son visage, pendant tout l’entre-
tien, était demeuré aussi impassible que s’il avait été
sculpté dans la pierre. Eric, déjà, s’éloignait quand il le
rappela:
— Si Alona peut être sauvée, déclara-t-il, ce sera par
toi mieux que par un autre...
Il hésita une seconde, puis ajouta:
— Et mon cœur sera satisfait si, plutôt que par un
autre, elle est sauvée par toi!
— Le vent remonte au nord! annonça un guerrier
qui avait été placé en observation.
— Bien, dit Loup-Rouge. Qu’on évacue tout de suite,
sur la colline, les femmes et les enfants, avec les chevaux
et les choses du campement. Et que les hommes se ras-
semblent ici!
L’ordre fut promptement exécuté. Peu de temps après,
sans qu’une autre parole ait été prononcée, la petite
troupe s’éloignait rapidement dans la direction du feu.
61
Bientôt, on put mesurer ses ravages. Ce n’était plus
maintenant une lueur au fond de l’horizon, c’était un
gigantesque mur de flammes qui s’avançait, avec la ré-
gularité d’un front de bataille, avec un sourd grondement
ininterrompu dont la fureur semblait grandir. Son reflet
éclairait toute la plaine. Mais au-dessus planait un voile
sombre, roux à sa base, se terminant en tourbillons noirs,
parsemés de flammèches vite éteintes et aussitôt rallu-
mées. Dans les hautes herbes rapidement gagnées par
l’incendie, toutes sortes d’animaux fuyaient pêle-mêle,
plus épouvantés de l’ennemi commun que de leurs prop-
res présences, les loups à côté des antilopes, les coyotes *
à côté des daims. Mais plus affolés encore étaient les
oiseaux qui, au lieu de fuir, tourbillonnaient dans la nuée
fauve et, éblouis par l’éclat du brasier, revenaient s’y
jeter, à tire-d’aile...
— Ici, ordonna Loup Rouge.
Sans attendre d’autre ordre, les hommes se dispersè-
rent en ligne. Et, tirant de leurs sacs des silex et des
fragments de fer, ils battirent le briquet...
Un instant après, le nouvel incendie se propageait
dans les hautes herbes, mettant pour le moment la petite
troupe indienne entre deux barrières de feu.
C’était l’épreuve classique. Quand, tout à l’heure, le
terrain serait calciné à leur gauche, ils pourraient s’y
réfugier, tandis que l’incendie venant de leur droite s’ar-
rêterait en arrivant à leur emplacement actuel, faute
d’aliments. Mais il avait fallu attendre une nouvelle
orientation du vent, de façon que le nouveau foyer s’ar-
rêtât à son tour, droit au sud, où l’on savait que coulait
une rivière. Ainsi on libérait un passage plus è l’ouest,
seule issue où pouvaient s’engager désormais les bisons,
si le vent ne variait pas encore...
— Le feu s’étend dans la bonne voie, dit Nahimi au
Loup-Rouge, mais il risque d’envelopper le chasseur
blanc avant qu’il ait atteint la rivière lui-même.
— Je le sais, dit le chef; il n’y avait pas à choisir!
Eric a retrouvé d’autant plus facilement la piste des
bandits qu’ils sont revenus, dans l’intervalle, chercher le
corps de leur compagnon et l’enfouir près du bois. Sépul-
ture sommaire, semble-t-il, et faite par des gens pressés
de disparaître, car le tertre qui en indique l’emplacement
62
a été repéré par des petits loups de prairie qui sont ve-
nus gratter la terre fraîchement remuée. Mais, craintifs
eux-mêmes comme des chacals, ils n’ont pas insisté
longtemps, dérangés peut-être par un adversaire plus
fort qu’eux, ou bien effrayés par cette rouge menace qui
grandit à l’horizon.
Il ne s’alarme pas plus que de raison. D’abord, le
cheval qu’on lui a confié est un bon cheval, capable de
fournir une course rapide et prolongée si cela est néces-
saire. Ensuite, il n’y a pas à hésiter sur la direction à
suivre. Les forbans auraient voulu jalonner leur piste
pour que nul ne s’y trompe qu’ils n’auraient pas agi
autrement. Quelle différence avec les subtiles méthodes
indiennes! On peut lire clairement leur nombre et toutes
les allures qu’ils ont prises, à l’aller comme au retour.
lis sont venus six. A mesure qu’ils s’approchaient du
bois, leur méfiance d’un ennemi possible augmentait.
Deux d’entre eux ont fini par mettre pied à terre, à
s’avancer en rampant ou plutôt en essayant de ramper,
car leur passage à travers les hautes herbes est aussi
marqué que celui d’un buffle en fuite! A la fin, com-
prenant qu’aucun danger ne menaçait, ils ont appelé les
autres...
Leur funèbre besogne terminée, ils n’ont pas perdu de
temps à pleurer la mémoire du défunt! A moins qu’ils
ne l’aient honoré à leur manière, par des agapes * au
voisinage de sa tombe... Ils devaient être à moitié ivres
quand ils ont pris le chemin de retour!
Mais voici d’autres traces. Que signifient-elles?
, Eric a sauté en bas de son cheval pour les observer
mieux, et il comprend. Ce sont celles des premiers ban-
dits, ceux qui ont laissé un des leurs sur le terrain. Il ne
peut les considérer sans émotion. Sur l’un de ces che-
vaux, celui dont le galop est plus serré et plus lourd,
a été emportée Alona captive. Cette constatation lui cause
une impression douloureuse. Pourra-t-il la sauver?
Longtemps, il demeure pensif, obsédé par l’énormité
de la tâche qu’il s’est juré de remplir. Tu risques ta vie,
lui a dit Loup-Rouge. Mais ce n’est pas cela qui importe.
Se faire tuer ne sert à rien, si le résultat n’est pas
qu’Alona vive!
Un piétinement de son cheval qui s’ébroue rappelle
son attention à la réalité présente. 11 se relève, regarde
t«3
ce que la bête regarde, naseaux écartés et oreilles poin-
tées...
Le feu! Avec quelle rapidité il avance! On dirait que
le vent se lève avec plus de force. Et la direction où tend
la ligne de flammes se rapproche de plus en plus de celle
qui marque la piste, dont il ne faut à aucun prix s’écar-
ter!
11 lance au galop son cheval.
Mais celui-ci n’obeit plus avec la même docilité que
tout à l’heure. Il lutte entre l’impulsion que lui impose
son cavalier et celle qu’il reçoit de son instinct, la même
que subissent les animaux qui, pareils à ceux qu’ont vus
les Indiens, fuient devant le fléau. Leur course les rabat
droit vers le sud, où le cheval voudrait aller, où son
maître ne veut pas qu’il aille!
Qui cédera devant la plus forte contrainte? Harnaché
à l’européenne, le cheval n’aurait pas à choisir. Mais il
n’a pas de mors, ni d’autre bride qu’une corde enroulée
autour des naseaux. Et Eric, sans éperons ni cravache,
n’a comme moyen de commande que la pression de ses
genoux. Il est assez bon cavalier pour que cela suffise
amplement dans les circonstances ordinaires. Pour le mo-
ment, la piste continue d’être suivie. Mais là-bas, en ad-
mettant qu’on passe, c’est réellement en frôlant la
flamme qu’on pourra seulement réussir.
On dirait que la bête a compris. Non pas tellement
qu’elle est dominée par une volonté plus forte que la
sienne, mais plutôt parce que entre l’animal intelligent
et l’homme qui sait lui-même se mettre à portée de cette
intelligence et lui inspirer confiance, il finit par s’établir
une sorte d’accord, de communication nerveuse si intime
qu’on dirait que ces deux êtres n’ont plus qu’un seul
cerveau, dirigeant un seul corps. La voix de l’homme l’y
aide. L’animal en comprend d’autant moins le sens que
les mots prononcés ne sont pas ceux de ses maîtres ha-
bituels. Mais l’intonation seule suffit à le rassurer, à lui
montrer qu’il existe une conscience au-dessus de la
sienne, qui ne lui veut pas de mal et à qui il est mieux
d’obéir.
Plus vite, plus vite encore, il faut qu’on passe!
Le cheval a fait un brusque écart parce que, là-bas,
droit devant, l’incendie, précédé de ses étincelles, a al-
lumé tout d’un coup un bouquet entier d’arbres secs qui
a lancé vers le ciel une gerbe crépitante de flammes tou-
tes blanches. C’est comme une menace directe, une pro-
vocation suprême de l’ennemi dévorateur. Mais la main
souveraine a retenu la bête folle, l’étreinte qui comprime
ses flancs haletants l’a ramenée dans la voie. Elle cède.
Elle allonge son galop emporté.
Plus vite, plus vite encore!
Cette subite explosion des choses brûlantes n’a pas
été qu’un épouvantail. Après avoir devancé l’incendie,
elle le retarde maintenant, au moins à la place où elle
s’est manifestée, car elle a tout consumé autour d’elle et
la flamme qui la suit s’arrête pour chercher un aliment.
C’est comme une porte infranchissable prête à être fer-
mée et qui demeure un instant ouverte... L’instant uni-
que, dont il faut profiter.
Plus vite! plus vite!
Couché sur l’encolure de la bête, Eric fonce. Des
tourbillons de fumée l’enveloppent, une chaleur crois-
sante rend l’air irrespirable autour de lui, donne au
cheval un souffle rauque comme si un lasso l’étranglait.
Un élan, un élan encore... Quelque chose qui n’est pas
la flamme visible, mais cette partie du feu que nos yeux
ne voient pas et qui est la plus brûlante fait craquer la
peau, mord la chair, la pénètre.
Un élan, plus vite encore!
CHAPITRE XI
La manœuvre employée par les Indiens pour sortir
d’une situation désespérée a-t-elle réussi?
Il n’est pas douteux que l’incendie se soit arrêté aux
limites mêmes qu’ils lui ont fixées, c’est-à-dire à la zone
brûlée par le contre-feu, et que celui-ci se soit éteint,
comme ils l’avaient prévu, au bord de la rivière. Mais
la partie qui reste libre au-delà est étroite et en dehors
des routes suivies ordinairement par les bisons. Conduits
par leur instinct de lourds herbivores, ces derniers
auront-ils l’intelligence de se détourner de la ligne de
cendres encore chaudes, dont l’odeur les effraie, pour
prendre une direction inhabituelle? Ce n’est pas sûr.
Après s’être rendu compte de la situation et en avoir
calculé les conséquences, Loup-Rouge décida:
65
— Il est temps de revenir au camp, où tout est pré-
paré pour attaquer le troupeau à son passage. Mais, afin
de le rabattre dans la bonne voie, quelques-uns des nôtres
iront au-devant de lui, s’embusqueront quand apparaît-
ront les animaux-guides et s’efforceront de les effrayer
pour les faire obliquer, en entraînant les autres.
C’était là un stratagème utilisé par les chasseurs de
la Prairie dans les cas extrêmes et qui présentait les plus
grands dangers s’il échouait, car ceux qui l’osaient étaient
alors impitoyablement écrasés par la ruée aveugle. Mais,
dans les circonstances présentes, il fallait le tenter.
— Nahimi, ajouta le chef, c’est toi qui conduiras tes
hommes.
Ceux-ci étaient les mêmes jeunes gens qui étaient
restés avec le.sorcier pour veiller Eric. Ils avaient une
confiance absolue dans la science mystérieuse de l’hom-
me-médecine, confiance qui, s’ajoutant à leur courage
naturel, les rendait prêts à tout affronter.
Ils furent bientôt rassemblés, et la petite troupe se
sépara de la grande, qui s’en retournait vers le camp.
Peu de temps après Nahimi et ses compagnons s’en-
gageaient sur la zone brûlée. C’était un paysage fantas-
tique. Le sol, noir à perte de vue, se hérissait de place
en place d’arbres squelettiques, dont les branches con-
tournées avaient l’air de s’être tordues dans un atroce
supplice. De partout s’élevait une impalpable brume
sombre, à travers laquelle le soleil, rouge-cerise, parais-
sait une braise prête à s’éteindre. Des corbeaux, des
vautours planaient sur ce désert funèbre et, par groupes
criards, s’abattaient sur les cadavres calcinés qui le
jonchaient.
Nahimi considérait avec tristesse ce tragique spectacle.
Il se demandait si, au nombre de ces victimes torturées
et abandonnées aux oiseaux immondes, il n’y avait pas,
quelque part, le corps d’un homme qu’un généreux, mais
inutile dévouement avait entraîné et pour lequel il avait
une profonde sympathie.
Mais Eric a échappé, de justesse, au péril!
S’il fallait qu’il raconte comment il a traversé, au
dernier moment, la mer de flammes, il lui serait difficile
de préciser les impressions qu’il a ressenties, parce que,
de semblables épreuves, la pensée, la raison ne les con-
6ü
trôlent plus et que seule agit l’impulsion instinctive.
Dans cet effort suprême, il n’est pas impossible que
l’animal ait su, mieux que l’homme, ce qu’il fallait faire.
Toujours est-il que tous deux se sont retrouvés de l’autre
côté du seuil embrasé, sains et saufs, sinon tourmentés
par de cuisantes morsures. Eric a sauté à bas de son
cheval, a pris dans ses mains les naseaux haletants, les
a flattés d’une longue et affectueuse caresse...
Le soir tombait quand il est arrivé en vue du camp
des aventuriers.
Du premier coup d’œil, il comprit que ceux-ci n’avai-
ent pas su en choisir l’emplacement aussi parfaitement
qu’il l’aurait fallu pour assurer leur propre sécurité.
L’effectif de la troupe ne devait pas être très nom-
breux, à en juger par le nombre de tentes et aussi de
chevaux parqués dans la partie du périmètre opposée à
l’emplacement du bois. Il estima qu’une quarantaine ou
une cinquantaine d’hommes étaient là, ce qui était d’ail-
leurs la proportion ordinaire de ces commandos * de for-
bans, assez nombreux pour être redoutables aux villages
sans défense qu’ils attaquaient et pillaient par surprise,
trop peu nombreux pour être facilement retrouvables
dans l’immensité de la plaine, quand ils s’y dispersaient,
lorsqu’ils sentaient que l’heure des représailles allait
sonner.
Ils avaient surveillé de loin la marche de l’incendie
et, au point où ils étaient, ils n’avaient pas eu la notion
de la contre-manœuvre, ni de la limite qu’avait atteinte
le feu.
Ils se félicitaient du succès qui mettait à leur merci
les tribus indiennes. Quand viendrait l’instant des pour-
parlers, ils pourraient se montrer d’autant plus exigeants
qu’ils tenaient un précieux otage, cette fille de chef qu’un
hasard exceptionnellement heureux avait fait tomber
entre leurs mains et dont il ne s’agissait plus maintenant
que d’obtenir les réponses qu’on voulait lui arracher, con-
cernant l’importance et la situation exacte de sa tribu, la
famille rouge à laquelle elle était rattachée, le nom et
l’autorité de celui qui la commandait, et aussi qui elle
était, elle-même...
Jusqu’à présent, on avait essayé la persuasion, les
promesses... Devant le résultat négatif, on avait passé,
sans plus de succès, aux menaces. 11 ne restait plus qu’à
67
employer la force, la torture s’il le fallait. Il y avait au
camp un homme très habile pour cela, uu homme appelé
Pat.
La clarté du crépuscule avait duré assez longtemps
pour qu’Eric ait eu tout le temps d’établir son plan d’ac-
tion.
S’introduire dans le camp à la faveur de la nuit aurait
été possible, avec beaucoup d’audace et d’adresse, quali-
tés dont il était loin d’être dépourvu. Mais une fois dans
la place qu’y faire, puisqu’il ne savait rien de l’endroit
où Alona était séquestrée?
La nuit était très noire quand il se dégagea du fourré
où il s’était tenu embusqué, immobile, pendant des
heures, tout près du camp. Il s’éloigna silencieusement
et arriva bientôt à la place où il avait laissé son cheval.
Admirablement dressé pour les rôles qu’il avait habituel-
lement à tenir parmi ses maîtres indiens, l’animal, lui
non plus, n’avait pas bougé. Eric s’étonne seulement de
voir qu’il se montrait inquiet, alarmé, moite de cette
sueur qu’émettent les chevaux quand ils ont peur. Il le
rassura d’une caresse. La bête s’apaisa aussitôt.
Il l’entraîna loin dans la plaine, en lui faisant faire
un long détour, puis il la ramena vers le camp, à l’end-
roit où les autres chevaux étaient parqués.
Ceux-ci s’agitèrent à peine. Eric l’avait prévu. Il avait
pu observer que la cavalerie des forbans était presque
uniquement composée de chevaux indiens, c’est-à-dire
volés aux tribus pillées. Et, ceux-ci, loin de s’effarer
comme l’auraient fait, par exemple, des chevaux de l’ar-
mée, avaient reconnu un des leurs, l’avaient seulement
assourdi, murmuré pour ainsi dire. La voix d’un homme
de garde à l’intérieur du camp les apaisa. Ils ne bougè-
rent plus.
Eric attacha son mustang à la barrière extérieure.
Puis, toujours avec ce même précautionneux silence, il
examina longuement la disposition de cette barrière.
Maintenant, c’est l’aube. Et puis l’aurore. Le camp
s’éveille.
Les scènes qui s’y passent sont le va-et-vient habituel
des premières heures de la journée, où absolument rien
n’est digne d’être remarqué, du moins selon l’opinion de
68
quelqu un qui observe ces allées et venues, là tout près,
à l’affût dans un abri où personne ne soupçonnerait sa
présence, un grossier assemblage de planches qui sert de
râtelier à fourrage pour tout l’escadron et où il n’a pas
été très difficile de s’insinuer pour voir à travers leurs
interstices. Les chevaux sont tranquilles et leur masse
rassemblée cache complètement celui qui n’est pas des
leurs.
Soudain, Eric sent son cœur se serrer d’une émotion
inexprimable.
Un homme, un homme qu’il reconnaît malgré la dis-
tance, cet abominable assassin et empoisonneur qu’il a
rencontré sur la diligence et entendu nommer Pat, s’avan-
ce vers la casemate remarquée la veille... Après avoir un
instant écouté sur le seuil, il fait glisser les verrous de
la lourde porte, l’ouvre...
Eric aperçoit à ce moment le gros fouet de cuir tressé
qu’il tient à la main. Puis l’homme entre dans la case.
Tout à coup, il reparaît, traînant derrière lui quelque
chose, quelqu’un qui résiste...
Alona!
C’est elle, c’est bien elle: la malheureuse a les mains
liées et c’est par ce lien que l’homme la tire, comme il le
ferait d’une louve prise au piège et qu’on s’apprête à
abattre. Une louve, en effet, car la jeune fille est héris-
sée et farouche comme un fauve, retournée à l’état sau-
vage de ses plus primitifs ancêtres sous l’effet de la haine
et de la fureur!
L’homme lui parle. On n’entend pas ce qu’il dit, mais
on voit qu’il hurle des mots de rage, d’une rage qui
s’excite à mesure qu’il comprend qu’elle est vaine, que
rien ne fera céder cette volonté indomptable, cette résis-
tance qui ne s’avouera jamais vaincue. Arrachant ce qui
reste de haillons sur les épaules de la captive, il lève son
fouet...
CHAPITRE XII
Le bras levé de la brute humaine ne s’est pas abattu.
Le lourd fouet de cuir tressé qui allait déchirer les épau-
les nues de la victime n’est pas retombé sur elle...
L’homme s’est immobilisé dans son geste ignoble
comme s’il avait été soudain changé en pierre. Son visage
7Q
même s’est figé. Et la vie semble s’être retirée de lui pour
ne plus exister que dans ses yeux, élargis d’une abjecte
terreur.
Alona s’est retournée vers le bourreau, en se débat-
tant dans un suprême sursant contre la menace de
l’outrage. Elle voit devant elle cette face épouvantée et
n’en comprend pas tout de suite la cause. Parce qu’elle
ne voit pas ce que voit le bandit et qui est la raison de
son épouvante.
Là, à une vingtaine de pas de distance, où sont
amoncelés des madriers, des branches, formant barrière,
une forme s’est dressée, une forme humaine dont on
n’aperçoit que le haut du corps, le visage intrépide, la
main qui tient un pistolet braqué, mais qui semble at-
tendre de tirer, moins pour prendre le temps de viser, que
pour faire durer plus longtemps l’angoisse de celui qu’elle
vise...
En tout, un fragment d’instant, quelques secondes à
peine...
Mais cela a suffi pour déclencher l’effet de panique
désiré. L’homme au fouet n’a que son fouet pour arme et
même pas le secours d’un cri jaillissant de sa gorge para-
lysée, pour un appel à l’aide! Le coup part La balle le
frappe, droit entre les yeux, avant qu’il ait pu esquisser
un mouvement de recul ou de fuite.
Il s’écroule, tout d’une masse, de la chute pesante
d’un bœuf, assommé par le coup de maillet de rabatteur.
En même temps que la détonation, une voix est arri-
vée aux oreilles de la jeune fille, une voix qui appelle,
qui commande:
— Alona!
, Et Alona a compris. Elle court droit où il faut courir.
L’affolement des chevaux, effrayés par le coup de feu, la
guide. C’est ici qu’il est! C’est là qu’il l’attend!... Il vient
à elle. D’un seul coup de la lame qu’il tient prête, il
tranche les liens de ses mains. Il la jette sur le dos de
son cheval. Il bondit sur un autre qu’il a choisi d’avance.
Il abat la barrière extérieure, dont il a détaché les sup-
ports pendant la nuit. L’escadron tout entier se rue au-
dehors, compliquant l’inextricable désordre dont il a com-
biné toutes les péripéties, retardant la poursuite des gens
du camp, qui n’ont que la ressource de déchaîner une
vaine fusillade.
71
La confusion est complète, chez cette troupe qu’au-
cune discipline n’a jamais organisé pour combattre utile-
ment en cas de surprise et qui, sans avoir à peine pu
encore s’en rendre compte, est maintenant sans chef. Les
uns courent à la suite des chevaux échappés, comme s’ils
avaient la moindre chance de les reprendre. D'autres ont
tiré au hasard, sans savoir au juste sur qui, ni pour-
quoi, saisis de frayeur à leur tour, à l’idée qu’ils sont
peut-être attaqués par un parti de ces damnés Indiens,
qu’on voit toujours surgir au moment où on les croit bien
loin. D’autres enfin ont aperçu le jeune étranger s’élan-
çant au-devant de la captive, qu’il délivre, en leur en-
levant à la fois une vengeance savourée d’avance et le
profit d’une riche rançon!
C’est après ces deux fugitifs qu’il faut courir!... Des
chevaux!... où y a-t-il des chevaux?... Tous ont disparu.
Que faire?
Au milieu de la bousculade, quelqu’un s’écrie:
— Il y a encore ceux de nos chasseurs!... Où sont-ils
allés, les chasseurs?... Comment les avertir?
Cependant, tandis que se prolonge ce désordre, Eric
et Alona ont conservé intacts leur sang-froid et leur
confiance. Et ils galoperaient maintenant d’une allure
tranquille, côte à côte, délivrés de leurs ennemis désor-
mais, si la jeune fille, dans sa joie débordante, n’était
prête à se jeter dans les bras de son sauveur!
— Je suis sauvée! Et c’est toi qui m’as sauvée!
s’écrie-t-elle. Je ne peux croire que c’est vrai! Est-ce un
rêve? Non, seulement tu ne refuses plus ma présence
auprès de toi, mais c’est toi qui es venu me chercher
dans ma détresse et qui m’as rendu doublement la vie!
Eric ne répond que par un sourire plus éloquent que
des paroles. Mais lui ne peut pas oublier que cette vie,
dont on lui attribue le sauvetage, il en est toujours res-
ponsable, et que si un grand péril vient d’être écarté, il
en reste d’autres!
Cette course où l’on est en train de s’élancer, où va-t-
elle aboutir?
Nécessairement, au camp où le Loup-Rouge et la
majorité des guerriers attendent la ruée des bisons, dé-
tournés par Nahimi et ses aides. Mais ceux-ci ont-ils
réussi cette dangereuse manœuvre? Et ne risque-t-on pas
72
alors de se jeter de face contre le plein de la horde ce
qui serait se faire écraser fatalement?
Pour éviter ce désastre, il faut, au lieu de continuer
de courir en ligne droite, exécuter un vaste circuit vers
le sud, pour ne remonter au nord qu’à la fin de la che-
vauchée, de façon à contourner le troupeau sans le ren-
contrer sur son chemin. Cela prendra du temps et obligera
à se rapprocher de la zone où sont en train de s’égarer
les pirates. Mais ceux-ci ne sont plus guère à craindre...
Et d’ailleurs il n’y a pas d’autre solution à envisager.
Eric expose ce plan à Alona. Elle l’approuve pleine-
ment. Tous deux détournent leurs chevaux dans l’orien-
tation nouvelle et les remettent au galop.
Pour s’épargner d’inutiles détours, ils coupent droit
à travers une région boisée qu’ils rencontrent bientôt.
Elle paraît déserte.
Or, elle n’est pas déserte!
Un coup de feu proche, tout à fait inattendu, en
avertit les deux jeunes gens. Eric arrête brusquement son
cheval, écoute, essaie de comprendre...
Et brusquement, il s’écrie:
— Je ne peux laisser se commettre ce nouveau
crime!... Fuis, Alona, fuis seule!
Au même moment un groupe de cavaliers sortis du
bois s’avance dans leur direction!
Que se passe-t-il donc?
Pendant que les deux jeunes gens, uniquement occu-
pés à assurer leur fuite, avaient demandé à leurs che-
vaux le maximum d’efforts qu’ils pouvaient donner, ils
ne s’étaient pas inquiétés de ce qui se passait derrière
eux, autour d’eux, à peu près certains d’avoir échappé à
leurs ennemis, qui avaient perdu beaucoup de temps en
s’efforçant de reprendre leur cavalerie dispersée.
Ils n’avaient pas prévu et Eric n’avait pas remarqué,
qu’aux premières lueurs du jour un groupe de chasseurs
s’était dirigé à pied vers le bois afin d’y chercher du
gibier pour le ravitaillement du camp.
Ils étaient plus puissamment armés que ne le néces-
sitait cette simple opération! C’était pour eux une ques-
tion de prudence.
Ils n’étaient pas sans s’être aperçu que, depuis quel-
ques jours, une ou des bêtes fauves étaient venues rôder
73
dans ces parages, où leur présence n’était cependant pas
habituelle. Peu experts sur ces questions, ils avaient tout
de même reconnu que de grands félins avaient laissé çà
et là leurs empreintes et qu’à plusieurs reprises ceux de
leurs chevaux qu’ils avaient conduits à proximité des
halliers de la région avaient manifestement donné des
signes de frayeur.
Il est facile de deviner ce qu’ils étaient évidemment
incapables de comprendre: Yaho, la femelle puma à demi
apprivoisée, était là, toujours invisible et toujours pré-
sente.
Blessée au moment où son instinct l’avait poussée au
secours d'Alona, la bête était restée un moment séden-
taire à l’endroit où l’enlèvement et sa propre intervention
avaient eu lieu. Et, quand les hommes étaient venus en-
sevelir leur compagnon, elle s’était prudemment cachée.
Puis, plus tard, cet obscur et tenace attachement qui
l’avait rapprochée de la jeune fille s’était réveillé en elle,
lui avait fait éprouver comme un désir imprécis, bientôt
aussi impérieux que la faim ou la soif... Et elle s’était
mise en route, le long d’une piste plus facile à suivre
pour elle que pour le plus subtil des chasseurs humains.
D’où la raison de sa présence dans le bois. Elle savait
que son amie était là, quelque part dans les parages, mais
que des causes qu’elle ne pouvait saisir l’empêchaient de
la rejoindre... Et voici que brusquement l’amie était re-
parue, mais l’homme aussi qui avait été son premier ini-
tiateur à la confiance et dont elle n’avait pas perdu la
mémoire.
L’instinct qui la poussait vers eux avait été le plus
fort, malgré les dangers qu’elle sentait alentour, comme
aurait été plus fort l’instinct qui l’aurait jetée dans un
piège si un appât avait tenté sa faim inassouvie. Elle
avait bondi hors de sa cachette, avait couru...
Les chasseurs étaient là, ignorant encore le drame du
camp. Ils avaient reconnu l’ennemi qui leur causait tant
d’inquiétude. Ils avaient tiré.
Yaho, frappée à l’articulation de l’épaule, ne pouvait
que fuir en se traînant. Elle allait être rattrapée, mas-
sacrée, torturée peut-être par ces brutes. Eric la voyant,
s’était rappelé qu’elle l’avait sauvé, qu’elle avait com-
battu pour sauver Alona. Ils n’étaient pas de ceux qui
74
trouvent que la reconnaissance envers un animal est un
sentiment profondément ridicule. Il pouvait secourir
celui-ci. Il en prit la résolution.
Alona était un être resté trop près de la nature pour
le contredire sur ce point. Elle fit demi-tour, comme Eric,
lança son cheval comme le sien.
Les chasseurs étaient loin encore et occupés à rechar-
ger lentement leurs armes. Ils n’étaient pas à craindre
pour le moment. Yaho fut saisie, malgré sa résistance,
car la douleur et la crainte étaient maintenant les sen-
timents qui la dominaient. Eric, au camp indien, s’était
muni en toute éventualité d’un lasso. Il en ligota la bête
rebelle, la plaça en travers de son cheval.
Si rapidement qu’aient été exécutés tous ces actes,
ils avaient demandé du temps et laissé aux gens du camp
le temps de reprendre l’avantage. Maintenant, ils accou-
raient. Et la vitesse du cheval d’Eric était sérieusement
diminuée par ce poids supplémentaire.
— Fuis! Fuis devant, Alona. Tu vois bien qu’ils nous
rattrapent et qu’ils vont bientôt pouvoir tirer!
— N’es-tu pas décidé à combattre?
— Mais si, bien sûr, pour les retarder encore! Et
c’est justement pourquoi il faut que tu en profites pour
leur échapper!
Elle rit doucement et tourna vers lui son visage rail-
leur. Et, l’appelant du tendre nom indien dont elle
l’avait depuis longtemps nommé pour elle-même, dans
ses rêves ingénus, lorsqu’elle veillait sur son sommeil:
— Tu parles de choses qui n’existent pas, Tête
Blonde, dit-elle. Car je sais bien que tu sais que je ne
t’abandonnerai pas; que, s’il faut lutter, nous lutterons
ensemble et que, s’il faut être tués, nous serons tués
ensemble, car rien, jamais, ne peut plus nous séparer
maintenant.
Oui, il savait cela! Et il comprenait qu’il ne pouvait
rien faire d’autre que d’en prendre parti. Mais, comme
il savait qu’elle avait raison et qu’ils étaient désormais
étroitement liés l’un à l’autre, il lui tendit son revolver:
— Si je suis tué, dit-il, défends-toi jusqu’au bout.
Mais garde pour toi la dernière balle, parce qu’il ne faut
pas que tu tombes vivante entre les mains de ces bour-
reaux!
75
Il se retourna. Les ennemis gagnaient du terrain. L’un
d’eux à tout hasard, tira. Et la balle souleva la poussière
aux trois quarts seulement de la distance.
Longtemps, longtemps, jusqu’à l’approche du soir,
cette chevauchée fantastique se prolongea, avec des al-
ternatives de gain et de perte de terrain. Dans l’ensemble,
les ennemis, acharnés, stimulés par la victoire qu’ils sen-
taient certaine, se rapprochaient. Avant peu, ils seraient
à portée de tir.
Eric le comprit. Le dénouement ne pouvait plus tar-
der maintenant, quel qu’il fût. Il dit:
— C’est l’heure du combat suprême. Es-tu prête,
Alona?
La réponse ne vint pas telle qu’il l’attendait.
Serrant ses genoux nerveux au flanc de sa monture,
Alona s’était dressée de toute sa taille, le regard fixé sur
la plaine qui s’étendait en deçà de la zone brûlée que
l’on allait bientôt atteindre.
Un nuage de poussière blanche, qui se déplaçait en
suivant une masse mouvante et sombre, s’y élevait.
La jeune fille lança un grand cri de victoire.
— Les bisons! les bisons! s’exclama-t-elle. Et der-
rière eux viennent nos chasseurs!
CHAPITRE XIII
Nahimi et ses hommes avaient vu apparaître l’im-
mense troupeau, au moment où les animaux-guides flai-
rant l’incendie hésitaient dans leur course et la ralentis-
saient.
C’était le moment dont il fallait profiter.
Les Indiens surgirent tout à coup au-dessus du pli
de terrain qui les avait jusqu’alors cachés et chargèrent
à toute vitesse les bêtes, surprises par cette nouvelle
cause d’effarement.
Cette attaque ne les auraient pas probablement dé-
tournées en plein élan, entraînées qu’elles étaient par la
force d’inertie, comme l’est une pierre sur une pente.
Mais, parce que les bisons étaient pris entre plusieurs
impulsions, cette impulsion nouvelle les décida. Effrayés
par les cris et les gesticulations des chasseurs, ils obli-
76
quèrent à l’opposé. Et, pareils à un flot qui s’engouffre
dans une écluse ouverte, ils se précipitèrent en bondis-
sant dans la direction où on voulait les faire aller.
Il n’y avait plus maintenant qu’à les escorter en
flancs-gardes pour surveiller leur marche et la modifier
de nouveau si quelque difficulté imprévue survenait.
C’est ce vivant torrent qu’Alona avait vu venir.
Quand l’espoir reparaît au moment où tout semble
désespéré, il communique une force neuve. Cette force
morale n’avait jamais manqué aux deux fugitifs, mais,
si l’excellent cheval que montait Alona gardait encore
de pleines réserves d’énergie, celui d’Eric, dont il n’avait
pu apprécier dans la nuit les qualités et que seul le
hasard avait choisi pour lui était une bête assez médiocre.
Surchargée en outre d’un poids supplémentaire, elle aurait
faibli, tôt ou tard.
Sans doute, la vue des bisons ne l’avait pas stimulée,
et encore moins leur odeur, qui épouvante beaucoup de
77
chevaux. Mais cette sorte d’enthousiasme vainqueur qui
faisait frémir son cavalier la pénétra pour ainsi dire. Elle
s’enleva d’un bond, reprit la tête, entraînant à sa suite
le cheval d’Alona!
Derrière les deux jeunes gens, des coups de feu cla-
quèrent. Suprême manifestation de rage des poursuivants
qui voyaient s’échapper les proies qu’ils croyaient tenir.
Eric ne daigna pas riposter. Si au lieu du revolver, arme
dont elle connaissait peu l’usage, Alona avait eu son arc
et ses flèches, il est probable qu’elle aurait été moins
dédaigneuse d’une juste vengeance! Mais, vengée, ne
l’était-elle pas? La balle qui avait frappé son bourreau
n’avait pas pardonné!
Là-bas, si, à l’allure des bisons et d’après la direction
qu’ils avaient prise, elle avait deviné la présence des
chasseurs, elle ne les avait pas aperçus tout de suite.
Mais l’infaillible regard de Nahimi l’avait vue, ainsi que
son compagnon.
Sans en laisser rien soupçonner, sans se détourner de
sa tâche présente, l’Indien en avait éprouvé une joie sin-
cère dans le fond de son cœur.
Maintenant, comme un raz de marée déferle sur une
côte et l’inonde de ses flots, l’énorme troupeau roule en
un seul bloc à la suite des taureaux-guides qui le mènent
et que rien ne détournera plus de leur chemin, désormais.
Derrière elle, la horde est harcelée par les Indiens.
Sur son flanc gauche, près d’elle à en toucher les bêtes
qui la bordent, Alona et Eric galopent dans le même
sens. Cette décision, pleine de témérité, a été prise au
dernier moment par la jeune fille, plus par instinct que
par connaissance réfléchie, parce que c’est le plus sûr
moyen d’échapper définitivement aux bandits qui n’ont
pas osé risquer le dangereux voisinage...
Enfin, tout là-bas à l’ouest, la bande des complices de
Pat ne savent encore rien de ce qui se passe, sinon que
leur abominable chef a été tué et bien tué et qu’ils n’ont
plus qu’à l’enfouir aussi profondément que possible, s’ils
veulent le mettre hors d’atteinte des loups et des vau-
tours.
Cette besogne faite, ils ne perdent pas de temps à
s’attendrir. Il y a mieux à s’occuper et, par exemple, se
féliciter, eux, d’être toujours en vie. Ils n’ont encore
78
aucune raison de se demander si c’est pour bien long-
temps.
Tout n’est-il pas paisible autour d’eux? Rien ne les
menace. Ils s’étonnent bien un peu de ne pas avoir vu
revenir leurs chasseurs. Mais ceux-ci ont sans doute été
alertés par le feu et ont pris un chemin détourné pour
rentrer au camp. Ou bien, ils so sont lancés à la poursuite
d’un gibier important, car on a entendu des détonations
qui s’éloignaient...
Le feu, à propos, qu’est-il devenu? On ne voit plus
nulle part la ligne rouge, ni les nuées noires qui la sur-
montaient, haut dans le ciel... Bah! l’incendie a fait son
travail et tout anéanti sur son passage. On ne lui deman-
dait pas autre chose et il n’y a plus à s’occuper de lui...
— Les nuées noires, que vous dites, boys? * observe
quelqu’un du groupe, elles ne sont pas toutes effacées
dans les airs. Regardez donc, là-bas, ce nuage qui monte.
Il est bien noir aussi!
— Pas de quoi s’alarmer! Le feu a laissé des cendres,
non?... Ce sont des cendres soulevées par le vent et rien
d’autre.
— Possible... cependant, on dirait qu’elles s’épaissis-
sent, s’élèvent de plus en plus haut, s’étendent en lar-
geur...
— Si c’était le vent, il soufflerait donc là-bas en
tempête, tandis que tout est calme ici.
— Non, décidément, ce n’est pas le vent... c’est...
c’est...
Une voix qu’un râle étreint et que tous répèrent aus-
sitôt avec le même accent de terreur:
— Les bisons! les bisons! ils viennent sur nous!
Sauve qui peut!
Se sauver? Où? Comment?
Les chevaux, échappés le matin, ne sont pas revenus
et n’avaient aucune raison de revenir. Dans l’affolement
général, personne ne songe à se demander ce qui a poussé
les bisons à revenir sur leurs pas et à deviner qu’un
contre-feu les a lancés aveuglément sur un passage libre.
Un seul fait existe: des milliers et des milliers de bêtes
terribles accourent, à une allure dont on commence seu-
lement à comprendre la fatale rapidité!
«Sauve qui peut!»... ce cri, stupidement répété, n’a
plus de sens. Rien ne peut plus sauver personne. Si vite
7V
que l’on s’élance, à droite, à gauche, on ne pourra at-
teindre les limites latérales où s’allonge le troupeau. Et
fuir devant soi ne peut que retarder, dans une inexprima-
ble détresse, l’inévitable dénouement. Même sur une
courte distance, un buffle court deux ou trois fois plus
vite qu’un homme, et ne s’essouffle pas comme lui. Nulle
part où l’on aille, il n’y a le moindre espoir d’échapperl
Déjà, les premiers avant-coureurs de l’écrasante ar-
mée apparaissent au bout de l’horizon noir.
Ce sont des loups, des antilopes, des daims, plus agi-
les encore que les bœufs et qui, après avoir échappé aux
flammes, s’efforcent d’échapper au nouveau péril.
Ils sont les premiers à atteindre les hommes. Leurs
espèces se mêlent entre elles au hasard de la fuite, les
mangeurs de chair à côté des mangeurs d’herbes, toute
hostilité et toute crainte s’effaçant devant le danger
commun. C’est seulement ici que le sauve-qui-peut a un
sens!
Dans cette cohue se sont même égarés des chevaux.
Les uns sont des mustangs sauvages qui, par la force
dominatrice de leur instinct ont réussi à se groupper en
un petit troupeau compact, où chacun s’applique à suivre
dans ses empreintes l’étalon de tête. Celui-ci, cette fois,
ne s’occupe plus de sa manade * pour l’obliger à serrer
les rangs, pas plus que les juments ne s’inquiètent de
leurs poulains laissés à la traîne, hennissant de désola-
tion en se voyant abandonnés. Chacun pour soi est de-
venu la règle commune et ceux qui faiblissent ou qui
tombent n’ont à espérer aucun secours.
Cette avant-garde, à présent, dépasse les misérables
humains et leur donne notion de leur lanteur, en finis-
sant de les décourager. Dans le nombre, passent deux ou
trois chevaux harnachés, portant leurs lourds étriers vides
qui battent leurs croupes, en chocs sonores. Des hommes
du camp croient reconnaître les leurs. Si l’on pouvait les
capturer!... Les plus lestes des cavaliers l’essaient... Mais
les bêtes ne reconnaissent pas plus leurs maîtres que
leur propre race. Ils évitent d’un écart ou repoussent
d’une ruade tout ce qui fait mine de s’élancer vers eux...
Et le gros du troupeau se rapproche, se rapproche...
On commence à entendre le sourd grondement des ga-
lops lourds, leur rumeur monte, grandit, s’élève avec
l’épaisse poussière noire, qui, avant la nuit, éteud ses
80
ténèbres. Maintenant c’est un roulement de tonnerre
ininterrompu, qui fait trembler le sol comme l’écroule-
ment d’une avalanche, où dominent des beuglements
farouches. La tempête vivante s’est déchaînée. C’est le
glas de la fin qui sonne, s’amplifie, proclame à tous les
échos l’allali * des bêtes humaines traquées. L’effroi
arrache aux fuyards des cris de folie furieuse. Quelques-
uns tombent avant d’être atteints, brisés par l’excès de
leur suprême élan. Ceux qui résistent encore s’écroulent
à leur tour, disloqués, culbutés par les énormes fronts
velus qui les heurtent, sans même sentir l’obstacle. Les
bisons n’ont pas l’instinct des chevaux, ne savent pas
éviter ce qui peut faire saillie sous leurs pieds. Ils pas-
sent, ils écrasent...
Et ce que l’un, par hasard, a pu éviter sans le savoir,
mille autres arrivent derrière pour le piétiner et ne plus
rien laisser, après eux, qu’un peu de boue sanglante...
EPILOGUE
— Elle restera un peu boiteuse, dit Alona, et encore
n’est-ce pas sûr, parce que sa patte a été engourdie d’être
restée longtemps immobilisée. Mais elle s’assouplira, à
présent qu’elle est libérée des bois qui la maintenaient.
— Du moins, répondit Eric, ce long repos forcé t’aura
permis de l’apprivoiser complètement. Elle t’est plus fi-
dèle qu’un chien, à présent!
— C’est vrai, dit pensivement la jeune fille.
Ce dialogue s’échangeait entre les deux jeunes gens
au camp du Loup-Rouge, quelques semaines après les
événements que l’on sait.
Cette période avait été marquée par une activité
fébrile de toute la tribu, occupée à des besognes différen-
tes, mais ayant toutes rapport au même objet: le bison.
La chasse, d’abord. Le troupeau, amené sans incidents
importants sur le terrain choisi, s’était engagé dans une
sorte d’impasse naturelle, constituée par le lit à sec d’une
ancienne rivière au milieu de rives escarpées. Retardé
dans ce passage, les chasseurs avaient pu faire un choix
dans ses rangs, y prélever les plus beaux spécimens. Et
ils s’étaient assurés ainsi d’amples provisions pour les
longs mois et bien au-delà de l’hiver.
81
Après cela, ç’avait été le long dépouillement des car-
casses, les peaux apprêtées, la viande dépouillée et mise
à sécher au soleil et la préparation du pemmican, * cette
base de l’alimentation des Indiens des plaines et dont la
conservation était si bien combinée qu’elle durait plus
de temps qu’il n’en fallait pour attendre son renouvelle-
ment.
La viande était pulvérisée au mortier et l’on y ajoutait
de la graisse, la moelle des os et aussi les baies d’une
sorte de ronce. Le tout était bourré dans des peaux d’in-
testins, comme on le fait des saucissons, et constituait
un excellent aliment de réserve. De tout le corps de
l’animal, enfin, on tirait de la moindre parcelle tout ce
qui était utilisable: la laine pour la filer, le cuir pour les
mocassins, les jambières, les vêtements, les tentes, les
cordes, les canoés, les boucliers, les bagages. Jusqu’aux
sabots, qui donnaient une colle très résistante; jusqu’aux
tendons, qui donnaient les meilleures cordes d’arc; jus-
qu’aux cornes, qui, fondues, servaient à fabriquer ces
mêmes arcs...
Mais, à présent, tous ces travaux sont terminés, et
c’est le repos de l’hiver qui commence et laisse de calmes
loisirs. On peut reparler du passé, regarder en arrière, se
souvenir. D’autant plus que des faits se sont produits
dans le même temps sur lesquels on ne s’est pas ap-
pesanti pendant le travail, mais qu’on n’a pas négligés
tout de même.
Les soins donnés à Yaho ont été du nombre. La pa-
tience et le zèle d’Alona ont été récompensés. Maintenant,
comme l’a dit Eric, la bête indomptable et farouche est
devenue plus docile et plus fidèle qu’un chien.
— Plus fidèle, répond Alona. Elle a renoncé à sa
liberté sauvage, à sa vie errante dans la solitude, à l’es-
pèce de haine qu’elle avait aussi bien contre ceux qui
auraient pu être ses ennemis que contre ceux qui lui
voulaient du bien. Pourquoi n’a-t-elle pas reconnu ceux-ci
tout de suite?
— Parce qu’ils étaient beaucoup plus rares que ceux
qui lui avaient fait du mal, dit Eric.
— Du moins, elle a fini par distinguer ses vrais amis
et à comprendre que c’est avec eux qu’elle assurera pour
toujours son véritable bonheur!
82
Eric s’approche de la jeune fille, prend dans sa main
la main fine:
— Il n’y a pas que Yaho qui ait compris cela! dit-il.
Là-bas, assis au seuil de sa tente repeinte toute à
neuf, Loup-Rouge, silencieux et songeur, fume pacifique-
ment son calumet. * Son regard, errant sur le paysage
familier, s’arrête sur les deux jeunes gens, les contemple
avec gravité.
Et il faut croire que cette gravité se modère momenta-
nément sous l’effet d’une pensée heureuse. Car, événe-
ment exceptionnel, ses lèvres minces, ses lèvres de mar-
bre, s’allongent en un amical sourire...
Alona, fille du Loup-Rouge
COMMENTAIRES
CHAPITRE 1
page 3
la petite ville de Saint-Joseph, dans le Missouri — Saint
Joseph ville de l’Etat Missouri sur le fleuve Missouri; Missouri —
un des états-unis de l’Amérique du Nord, qui fut colonisé par
les Français en 1764
le stage ['steidj) (anglais) — ici une malle-poste; l’Overland
Mail Company [overlend meilkAmpani] ~ compagnie de poste
le contrôle de l’identité — la vérification (le visa) des docu-
ments
le Far-West (farwest) (anglais) — l’Extrême Occident
page 4
Sacramento de Californie — Sacramento, capitale de la Cali-
fornie sur la rivière Sacramento; Californie / — un des états-unis
de l’Amérique du Nord.
page 6
squatters [skowoter] m pl (anglais) — premiers européens qui
se sont fixés dans les contrées non occupées des Etats-Unis
les chiens rouges — sobriquet injurieux donné par les squat-
ters aux Indiens
les Indiens — nom général des peuplades indigènes des deux
Amériques
la Hill-River [hilriver] (anglais) — petite rivière dans le Mis-
souri; le Fort-Hays [fort'heis] (anglais) — bourgade sur la Hill-
River
page 7
les Peaux-Rouges — le surnom des Indiens par opposition
aux hommes «au teint pâle», les Blancs
le tomahawk [tomahaukl — hache de guerre des Peaux-Rou-
ges
la Prairie — vastes steppes herbeuses au relief ondulé du
bassin supérieur du fleuve Mississipi
page 8
Le stage coachman (anglais) —se lit [sleidjkoitfmen]
Les Creeks, les Pawnees, les Sioux — nom des peuplades in-
diennes de l’Amérique du Nord
page 10
la Plaine — ici la Prairie
85
CHAPITRE H
page 11
l’image de la solitude vierge — la vue des terres encore in-
tactes, dépourvues de toute trace de culture.
le monde nouveau — l’Amérique et l’Océanie (le continent
australien et divers groupements insulaires situés dans le Paci-
fique entre l’Asie et l’Amérique) sont nommés «monde nouveau»
par opposition à l'tancien monde» (l'Europe)
les pionniers — premiers colons européens défricheurs des
contrées incultes en Amérique
page 12
... qui sont pris dans cette gigantesque marée ... — le mou-
vement des énormes troupeaux de bisons est comparé à la mon-
tée périodique de la mer qui engloutit tout sur son passage
page 13
scout ['skautj m (anglais) — éclaireur
... de l’Arkansas à la North Platte [nortplat] (anglais) — sur
l’étendue du territoire entre le fleuve Arkansas qui se jette dans
le Mississipi et la rivière North Platte — un des affluents de
Missuri.
le scalp — chevelure détachée du crâne avec la peau que
les Indiens d’Amérique conservaient autrefois comme trophée
de guerre
page 14
la haute parure de nlumes d’aigle — ornement national que
les hommes des tribus indiennes portent sur la tête
le «boss» [bos] (anglais) —patron, chef
... le commencement d’une sagesse — le début d’une con-
duite plus prudente
page 15
... habitué aux tactiques des plaines — accoutumé aux ma-
nœuvres des tribus de la Prairie
... le langage par signes — les Indiens d'Amérique se ser-
vent de signes convenus pour communiquer à distance. Comme
les tribus indiennes parlent des langues très variées, le langage
par signes, connu de toutes les peuplades, leur sert d’une lan-
gue universelle
page 16
... œil pour œil, sang pour sang... — le châtiment doit être
proportionné à la faute (expression proverbiale modifiée «œil
pour œil, dent pour dent»)
page 17
... s’ils cuvent un jour ou deux leur eau-de-feu — s’ils dor-
ment un jour ou deux après avoir trop bu; l’eau-de-feu — l’alcool
page 18
Buck Taylor — se lit ('bAk 'teihr]
... accuser ... réception (terme commercial) — donner avis
qu’on a reçu quelque chose
86
CHAPITRE III
page 19
... enveloppant dans son mépris irrité l'humanité tout en-
tière— haïssant tous les hommes
... l'appetit ... de cet affamé proverbial — allusion à l'ex-
pression «avoir une faim de loup» qui est devenue proverbiale
page 21
... l’ascétisme d'un fakir hindou — allusion à la vie pleine
de privations physiques menée par les ascètes de l'Inde
page 22
... les gauchos [gauUfos] argentins — gardiens de troupeaux
d'Argentine — république fédérale de l’Amerique du Sud
page 24
pécari m — espèce de cochon sauvage répandue en Amérique
CHAPITRE IV
page 27
la Rivière Blanche (the White River) — un des affluents d<*
Missouri
page 28
le groupe ethnique des Monos, apparenté aux Commanches —
les Monos, représentants de la peuplade indienne des Comanches
caractérisés par quelques particularités locales; les Comanches —
peuplade inaienne de l’Amérique du Nord, habitant en voie
d'extinction au Nord-Ouest du Texas.
CHAPITRE VII
page 48
francolin m — genre d’oiseaux, voisin de perdrix
page 50
ocelot m — espèce de tigre habitant l’Amérique
CHAPITRE VIII
page 54
les Montagnes Rocheuses — système montagneux de l’Améri-
que du Nord qui s’étend de l’Alaska jusqu’aux plateaux me-
xicains
les Puritains — membres d’une secte religieuse anglaise; les
puritains furent persécutés en Angleterre et, au XVII® siècle,
émigrèrent en grand nombre en Amérique
... ils tombaient d'abord à genoux, puis sur le dos des In-
diens — en arrivant en Amérique les puritains remerciaient dieu
de les avoir libérés et puis commençaient à exterminer les
peuplades indiennes
page 55
... une grande marée d'éouinoxe — les marées les plus fortes
ont lieu aux époques où la lune et le soleil sont le plus rap-
prochés de l’équateur c’est-à-dire aux équinoxes; pendant les
grandes marées l’eau se propage avec une vitesse inouie
b7
CHAPITRE X
page 60
le caprice des éléments — ici le changement de la direction
du vent
page 62
coyote m [kapt] — loup américain
page 63
les agapes m pl — un repas éntre amis
CHAPITRE XI
page 67
commando m — petit détachement d’un camp de prison-
niers — ici groupe opérant isolément
CHAPITRE XIII
page 79
boys [boyz] (anglais) — ici gars
page 80
manade / — troupeau de bœufs et de chevaux
page 81
c'est le glas de la fin qui sonne — ce sont les cloches fu-
nèbres qui tintent; l'allali (hallali) m — cri de chasse ou son-
nerie de cor des chasseurs qui annonce que la bête traquée est
aux abois
EPILOGUE
page 82
pemmican m — viande séchée préparée d’une manière spé-
ciale par les Indiens
page 87
calumet m — pipe au long tuyau des Indiens de l’Amérique
lu Nord
Poftep Tbeppu
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