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Les enchaînements
II
Il a été tiré de cet ouvrage :
cinquante exemplaires sur papier de Hollande
numérotés de 1 à 50,
cent exemplaires sur papier vergé pur fil Lafuma
numérotés de 51 à 150,
et deux cents exemplaires sur papier alfa
constituant l'édition originale.
DU MÊME AUTEUR
Chez le même éditeur :
pleureuses, poèmes.
les suppliants, roman (épuisé).
NOUS AUTRES , nouvelles.
le feu, roman.
clarté, roman.
paroles d’un combattant, articles et discours.
Chez d’autres éditeurs :
l’enfer, roman.
LA LUEUR DANS L’ABIME.
LE COUTEAU ENTRE LES DENTS.
QUELQUES COINS DU CŒUR.
E. G REVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY
HENRI BARBUSSE
PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, 26
Tons droits de traducition, de reproduction et d’adaptation réservés
pour tous les
Droits de traduction, de reproduction et d’adaptation
réservés pour tous pays.
Copyright 1925,
by Ernest Flammarion.
TABLE DES MATIÈRES
TOME SECOND
Pages.
XI. - L'ILE VERTE 7
Odon 7
Angélino 35
Clément et Annette 37
XII. — EXHUMATIONS 45
XIII. — LE RÈGNE DE L’HOMME 57
XIV. — ÉPAVES 71
Le coupable 78
XV. — LA NEF 79
XVI. — LE FOND DES VOIX 87
Massard 87
XVII. —TU FINIRAS PAR TOMBER AU BUT 93
XVIII. — LE CERCLE DU MONDE 97
XIX. — LE CERCLE DU MONDE (suite) 127
XX. — VIEILLE COMÉDIE 153
XXI. - LE TORRENT 169
XXII. - ON EST PLUS GRAND QUAND ON NE RÊVE
PAS. . 179
XXIII. — ABOUTISSEMENT 191
Le jour et la nuit 193
XXIV. — CE QUI FUT SERA 197
XXV. — LE PREMIER HOMME 271
XXVI. - LA MUSIQUE 277
Les enchaînements
XI
L'ILE VERTE
ODON
Seul en haut de l'immense espace tanguant, au
milieu de l’univers creux, je suis cramponné à cette
boîte de bois elle-même cramponnée à la grande tige
fléchissante qui va et vient, plonge et replonge en
me frottant durement contre le vent, et qui frémit
jusqu’à la racine du monde. En bas, dans le lointain
d’en bas, de tous côtés, des vagues, des vagues. Juste
en bas, sous le vertige qui me continue le ventre
et les jambes, quelque chose de découpé et de mou¬
vant sur quoi je suis planté avec ma hauteur de
montagne ; le bout de plancher où le mât énorme va
se piquer, aiguisé, en pointe — comme un clocher
renversé.
Vigie du bateau roulant, je me figure suspendu,
un jour venteux d’octobre, sur l’armature de poutres
aux cordes musculeuses, de cette sainte chapelle nou¬
velle où mon effort était attelé, dont la hauteur me
jetait dans les chairs toute la cité de Paris, mais qu’on
ne peut pas aimer parce qu’elle est trop neuve.
Voici monter dans les lignes fines, l'araignée qui
doit me remplacer. Je redescends. A la poupe, où
8 LES ENCHAÎNEMENTS
pèse le nid énorme des cordes noircies, je me penche
sur le bordage, je vois s’arracher, de l'eau taillée en
double talus, la carène bondissante dont le soulève¬
ment et rabaissement me tirent en arrière. Les re¬
gards sont noyés par le vert de la mer, collines
liquides au vent, la mer qui éparpille en croissants
noirs les noirceurs obliques du vaisseau et fait que les
couleurs dansent autour d’elles-mêmes.
Sur le pont, s'édifie la cérémonie traditionnelle,
puisque le navire a déjà mis une demi-journée
d’étendue entre lui et le port du départ — une demi-
journée, déjà, en dehors de Clairine ! Alors le capi¬
taine Noster réunit tous ceux qui montent la Sainte-
Baume et dit les paroles sacramentelles que les chefs
de beaucoup d'embarcations chrétiennes prononcent
en ces circonstances :
« Nous sommes environnés de tempêtes, de hautes
vagues, de pirates et de dangers, Puisque nous som¬
mes à la merci de Dieu et des flots, chacun doit être
l'égal de chacun... Il nous faut prier, et, selon les
lois de la marine, élire des juges d'égalité. »
L’égalité... Il y a des résonances qui me font
frissonner sans fin. Ces paroles-là sont grandes parce
qu’elles s’exhalent d'un groupe vivant dès qu’il est
hors de la portée des lois qui murent les villes et
emprisonnent les prisons, et parce qu’elles libèrent
dans l’espace le cri des êtres. Mais par cela même,
elles sont étranges, et elles sont vaines. Elles ne sont
qu'une invocation passante et fuyante à une divinité
qui n'est pas reconnue ici-bas. Elles ne sont qu’un
redressement de rêve, qu'une vengeance de la voix,
ou qu’un ordre qui ne vit que le temps dé tomber
d'un rivage à l’autre. Elles ne seraient véridiques que
si le bateau allait refaire le monde, ou s'il devait être
désormais livré à lui-même sur l'océan des choses,
et rouler hors de la terre, comme la lune. Mais il va
s’apporter au premier port venu.
l’île verte 9
***
Le bateau plein de sel, de goudron et de vent, mon-
tait au nord du monde. Il longea dans sa remontée,
le Portugal, l'Espagne, il doubla les côtes de Bre¬
tagne. II monta encore, vit passer la lisière de l’An¬
gleterre, cingla plus loin, plus haut.
La terre qui se précipitait à notre rencontre avec
lenteur, et qui grandissait sans bouger, c’était l’Ile
Verte, le granit occidental des Celtes. A l’aube, un
vent violent secouait les vêtements sur le corps, l’air
était épais et retenait des masses de nuit. La côte
grossie était noire comme un orage amassé et tout
autour d’elle luisait un brillant cercle d’étain.
'
Le vent le poussait dans un sens, chassait ses pieds,
en appuyant sa robe monacale contre sa maigreur,
la proue d’un des rochers éclaboussés de sel
dur. Moi je me tenais mal debout à travers les ailes
d’embrun des lames, et la brume chancelante. Il y
avait certainement d’autres hommes de brouillard
autour de nous, et tous entendirent le moine gallique
quand il me dit :
— Cette terre qui te saisit ici, c’est la seule île qui
existe encore.
Il me montrait les directions avec ses bras maigres.
— Partout ailleurs, la vieille loi de violence et de
Spoliation a tout pris, tout utilisé, tout tordu à ses
fins. Partout ailleurs, le bonheur des uns est fait du
malheur des autres, et cela est vrai de peuple à peuple
et aussi du dessus et du dessous de chaque peuple :
le pauvre est la même chose que le vaincu.
Le ciel était un mirage de granit ; la pluie remon¬
tait de la mer ; on voyait des pierres plates disposées
par quelque solitaire pour venir s y asseoir. Celui qui
10
LES ENCHAÎNEMENTS
parlait possédait un calme qui n'appartient qu'aux
revenants de la douleur, qu’aux consolés. Je voyais
une cicatrice s’enfoncer avec douceur dans sa joue.
Nous qui devions repartir, il nous enjoignit d’em¬
porter la certitude qu’il n’y a jamais eu sur la terre
que le geste de prise en possession de l'ancêtre qui
fut le plus fort, ce geste qui s’est étendu, s’est -per¬
fectionné, s’est Organisé, a passé par-dessus la mort,
par-dessus tout, et a tracé un cercle vicieux d’enfer
auquel rien ne peut plus échapper.
— D’ici on voit la force dès forces, l’ordre établi.
On voit cela d’ici seulement dans le monde, parce que
l’Ile d’Êmeraude est restée pure. Sais-tu l'extraordi¬
naire virginité du sol que nous foulons? Souviens-toi
qu’Erin est plus loin que les chemins, que Rome n'y
est jamais venue, que rien de romain ne nous a jamais
touchés.
Il bat l’air avec ses bras vidés comme une large
ossature d’oiseau, avance sa face grise de granit—
la rondeur du menton est coupée par coups carrés
et on voit sur la joue la cassure rugueuse et creuse
de la roche — clôt à demi ses yeux où luit l’eau de la
mer,, et flaire.
— C’est étrange. On ne sent pas ici le droit romain,
l’odeur du système impérial, du modèle impérial. Tu
vois bien que l’Irlande est la seule île qui soit. Ici
là liberté circule encore avec toute sa belle formé
d’espace. Ceux qui restent des premiers nés de la
Britannie n’obéissent qu’à eux-mêmes, à Senchus
Môr qui ressemble non aux autres lois, mais aux
hommes. Ici le contrat des lèvres est le seul valable,
et les décisions des arbitres ne sont jamais Sanction¬
nées par la force. Mais là, là-bas, la capture de
l’homme par l’homme, d’étreinte de quelques-uns sut
tous, a pris à jamais la forme de la loi romaine.
Rome, c’est le nom propre de l’autorité établie, c’est
la hantise des bergers d’humanité; toute folié de
grandeur est romaine, et le sera dans le futur.
l’île verte 11
— Mais, mon frère, les Barbares ont détruit l’em¬
pire romain !
Il y avait plusieurs présences massées autour de
lui, comme un chœur, dans le paysage de fer. Ils
étaient côte à côte, debout et aigus, en figures de
ruines sur les rocs du rivage. Une accalmie s’était faite
dans la fureur du gris lorsque résonnèrent les mots
qui montraient que les Barbares ont détruit l’empire
romain, les mots qui me frappèrent syllabe par syl¬
labe dans l’odeur mouillée, charnue, de l’océan.
— Pour le ressusciter, mon frère.
« Ils ont redonné l’enfance magnifique à l’idée
romaine, ceux qui prirent Rome, éblouis par elle :
Alaric et Genséric, et l’Hérute Odovakar qui, en l’an
de Rome 1228, déposa l’Augustule — statuette qui
terminait une énorme rangée de statues. Et après,
Clodowig et Charles, et Othon et Barberousse — tous,
ils ont édifié pompeusement, avec des morceaux la-
tins et germaniques, la singerie de César Auguste et
d’Arcadius (car Byzance fut une Rome pire que Rome
et c’est de là qu’empourpré par le couchant, le
Thrace Justinien a rédigé la définitive loi romaine).
Tous, ils ont courbé leur application d’écoliers sur
la table de l’écriture romaine pour l’épeler, avec une
telle avidité goulue que le sagace Burgbnde a absorbé
aussi les clauses législatives outrageantes pour lui.
Lorsque le Franc, le Vandale ou le Goth piétinaient
les débris des palais et les ossements des voies ro¬
maines, en même temps, ils agissaient romainement,
et d’ailleurs grappillaient dans la nomenclature des
titres impériaux. Le pouvoir de l’occident n’a fait
que changer de mains — comme l’empire des Perses,
qu’Alexandre sauva tout puissamment lorsqu’il parut
le détruire. Refaire, refaire ! Tout ce qui fut fait sera
refait, selon la grossière fatalité des ressemblances.
Au-dessus des aspirations des races, et du rêve grand
ouvert des potentats qui souffle sur les races, il y
a l’exemple, ce deuxième soleil.
12
LES ENCHAÎNEMENTS
— Mоn frère, mon frère, Rome ne fut-elle pas au
commencement, la mère de la liberté et la répu¬
blique elle-même ?...
Un autre des moines insolites, celui qui était petit
et pâle, et tenait, tel un bâton blanc, un manuscrit,
dit :
— Elle ne le fut jamais. Cette phrase que tu trouves
toute faite dans ta bouche, étranger, c’est l’affirma-
tion que propagent et que propageront les porteurs
de flambeaux noirs les ignorants de la foule et les
ignorants compliqués des livres. Les Romains ne fu¬
rent que les logiciens de 1’obéissance aux maîtres, et
les créateurs d’une langue parfaite et solide qui rem¬
plaça pour eux toute grande idée. A quel moment de
sa prospérité Rome a-t-elle cessé d’asservir l’étranger
par la plèbe, et d’écraser la plèbe ? A quel moment la
destinée de ses pauvres a-t-elle été autre chose qu’une
revendication agraire tuée dans ses porte-paroles, et
que l’enrégimentement ? Quelle conquête palpable
de la Liberté autre que le Temple que Tiberius Grac-
chus fit élever à cette déesse sur le mont Aventin, car
c’est par la consécration et la cérémonie que les fai¬
seurs d’institutions — et les artistes de grammaire et
de tribune, les dieux de l’inscription — traitent le
réel.
« Tu dis tout bas : « Les sentiments plébéiens de
Marius ou de Pompée »... Manœuvres politiques pour
ajuster des ambitions aux circonstances : cela est
d’une évidence criante, d’une évidence obscène. Pour
qui sait se mettre dignement à l’écart des bruits de
la démagogie, le droit romain, qui a commencé par
introduire la brutalité du fétichisme dans la douceur
de la famille, n’est que l’ensemble le mieux fait des
mesures propres à sauvegarder et à concilier ensemble
les privilèges de l’inégalité, tout en se réclamant ver¬
balement de grands principes. On unifie et on divise
à la fois la multitude qui devient à la merci de ce qui
se passe dans les palais. La république s’est changée
l’île verte
13
en empire lorsqu'Octave a changé de nom. Cela eût-
il été possible si elle avait été d'essence républi¬
caine ? Puisque les mêmes formulaires publics sub¬
sistèrent, qu'est-ce qui empêchera, même dans mille
ans d'ici, un soldat vainqueur de se proclamer empe¬
reur de la plus orgueilleuse des républiques... Le jeu
des apparences invite à dire que Rome a institué la
liberté ; mais le sens grave et propre du réel obligera
un jour à constater qu'elle l'a irrémédiablement
compromise, parce qu'elle l'a formulée — et attachée.
Oh, oh ! lecteur claustré des textes majestueux, tu
n’entendras parler ainsi nulle part ailleurs qu’ici.
Ici nous étudions la vérité, et nous n'en avons pas
peur. Ailleurs, tu entendras, accolés à la dévoration
romaine, les mots d'austérité, de moralité, et de
vertu ; tu entendras célébrer à propos de cette médio¬
crité latine gonflée par la légende autour de l'étroite
beauté de ses formules et de ses bustes : l’infaillibilité
recueillie du légiste, et la sérénité de la jurispru-
dence, et la dignité sacrée du Sénat. Alors, dis-toi
bien que le pouvoir a capturé aussi les grands mots. »
!.. r.
On se trouvait dans une salle où des feuilles, des
rouleaux et des volutes d’écritures grossissaient une
table, et débordaient des coffres. Et ceux qui s'étaient
tournés avec violence contre le Droit nouveau par
lequel le Pouvoir se délia de la religion antique,
étaient baignés de gravité.
Et tout d’un coup, la désolation de leur âme appa¬
rut, et leur plainte chanta, parce que le Pouvoir a
mis la religion nouvelle à son service, et par là en¬
chaîné l’espérance terrestre.
« Il ne pouvait pas la créer, cette prière qui est un
jaillissement du cœur et de l’esprit, parce qu’il ne
peut pas créer la vie, mais quand il a vu sa force
neuve, il l’a empoignée et il en a fait une religion
14 LES ENCHAÎNEMENTS
comme les autres. La foi que le malheur a façonnée
avec amour dans les malheureux est devenue quelque
chose de machiné et d’armé qu’on tourne contre eux.
On ne dira jamais combien la religion a été volée à
ses pauvres créateurs. » -
Ils étaient rangés, avec leurs longues robes, comme
des anges. Leurs Regards habitués aux lettres erraient
plus loin que les figures de leurs hôtes ; le bruit des
voix les bousculait, car ils étaient accoutumés au
grincement muet de la parole tracée ; leurs doigts,
alors vides de travail; prenaient finement l’espace,
pensaient à la broderie des phrases au bord de la
pensée.
— Ecoute. Ici autant que partout, vivait la bestia¬
lité des premiers âges. C'était le pays des guerriers
farouches toujours debout face à l’ennemi et qui
même morts et enterrés, restaient vertiçaux ; et les
femmes elles-mêmes, enrôlées, tuaient; avec la fau-
cille. Conaoll, fils d’Amorgan à la Chevelure de Feu,
ne passait jamais un jour et une nuit, sans tuer deux
hommes du Connaught, et il ne s’endormit jamais
sans une tête coupée sur son genou. Des hommes sont
venus directement de l’Asie, et non par Rome, évan-
géliser l’île, et Font, en effet, évangélisée. Parce que
nous sommes un coin vierge du monde, le Christian
nisme est resté ici le christianisme — Patrick, ce
père, Colomban, cette colombe. Il n’a pas violenté,
il n’a pas persécuté ; il fut aimé pour lui-même; et
s’est maintenu tel qu’il naquit dans l’âme divine de
clairvoyance et de bonté qui glissa, debout, en Ga-
lilée. Écoute, il n’y a pas eu, dans l’Ile Verte, de des-
tructions. On a remplacé avec patience les
et on a, selon le vœu même de Colomban, respecté
l’ordre des bardes. La semaille s’est faite naturelle-
ment par les tribus de saints et les couvents d’arti-
sans.
« Tandis qu'ailleurs, partout ailleurs Les Juifs
furent ignobles tant qu’ils furent forts. Les chré-
l/ÎLE VERTE 15
tiens furent ignobles dès qu’ils ont été forts. Ils se
sont rués sur les hommes, sur les oeuvres, sur les
livres. Ils ont détruit les statues, les monuments,
détruit la pensée vivante, détruit la pensée écrite, en¬
foncé l’ignorance à coups de marteaux. C’est à cause
dés chrétiens que de toutes les lettres grecques (Marc
Antoine donna à Cléopâtre deux cent mille manus¬
crits grecs différents) il reste cinquante ou soixante
ouvrages revenus à nous par la Perse, et que toute
la poésie des poètes latins ne fait qu’un petit tas d'écrits
sous la main. Les monastères ont été les ateliers
d’anéantissement des livres anciens... Nous avons été
esclaves, maintenant ayons des esclaves ! Nous avons
souffert, maintenant faisons souffrir ! Nous avons été
ignorés, bâtissons 1 ignorance divine.
Le petit moine se secoua furieusement :
—Aucun des quarante prélats du concile de Chal-
cédoine ne savait écrire son nom. Grégoire le Grand
gourmand ait un de nos évêques, comme d’une chose
grave, honteuse et incroyable, d’avoir étudié la gram-
maire.
- -'I' ■*'
—-Lycurgue et Jupiter avaient le même berceau,
ou du moins il fallait le croire, dit une ombre dont
le front portait le reflet blanc des textes.
— Ce commandement cloué là en Messénie, on
l’a recloué partout : le dieu au service de la loi,
devenant l’autorité de l’autorité et l’ensoleillement
des rois. On perçoit jusqu’ici par les navires à bout
de course, le bruit des querelles du pape et de l'empereur,
mais on en est trop loin pour ne pas les
comprendre. Si le pape et l’empereur bataillent l’un
centre l’autre, ce n’est pas comme disent les docteurs,
qu’ils soient chacun dépositaires d’un principe dif¬
férent, le spirituel et le temporel. C’est au contraire
parce que leurs ambitions se ressemblent, que leurs
appétits sont exactement les mêmes, et qu’ils sont
accrochés l’un à l’autre : deux brutes royales. Le
16 LES ENCHAÎNEMENTS
pouvoir doit à la religion une âme, un signe de ral¬
liement visible sur une bannière, mais la religion
doit plus encore au pouvoir, soit qu’il la persécute,
soit qu’il se l’approprie. Sans lui elle ne serait qu’une
douceur étonnée, timide, semée dans les maisons
et même dans les maisons des coeurs, attachant se¬
crètement chaque tendresse aux nuages. Il lui a fourni
la structure, et 1^ domination, et le riche cri de
guerre.
Mais, de la double Rome des Césars et des Papes,
l’éternelle triomphatrice, c’est la Rome des Césars.
C’est la politique officielle qui remplit le rôle de la
fatalité sur le théâtre sphérique. Ils nous font rire
ceux qui prennent les prétextes pour les causes en as¬
signant au grand schisme d’Orient des raisons doctri¬
nales : la vraie raison est que Constantinople, par les
goûts et la face de son patriarche, fut la rivale de
Rome, et Antioche celle de Constantinople.
« On a enfoncé — fétiche étonnant la croix
dans la sphère. On a amalgamé un Saint-Empire
Romain ! La plus grande supercherie des siècles, c’est
d’avoir enfermé le débattement de l’homme dans les
griffes de ce mot « orthodoxie », c’est la pharma¬
copée des Pères de l’Église qui dans les officines
d’Alexandrie ont calqué l’hiérophante, le dadouque
et l’épitron, et la tradition des druides, et changé ici-
bas le nom des dieux. Disons-le, frères, puisque la
vérité n’a jamais cessé de tomber du ciel sur la terre,
la plus grande des supercheries, c’est d’avoir planté
le Nouveau Testament dans l’Ancien, le christianisme
dans le mosaïsme rituel, et par là dans l’antique for¬
mule religieuse venue d’Égypte.
« Cela aurait pu être la doctrine à deux têtes, qui
fut celle des Perses. Oui^ nous savons ici, où tout
a été recueilli, qu’il s’en est fallu de peu qu’il n’en
fût ainsi, car l’homme, avec sa raison carrée, a sur-
tout la forme manichéenne. Mais quelle que soit
la combinaison divinisée par un aréopage, le chris-
17
l’île verte
tianisme qui devait tout détruire, s’est d’abord détruit
lui-même dans cette époque trouble où il s'ést co¬
difié, et aujourd’hui le catholicisme est antichrétien,
et il signifie la cruauté, l’ambition, la corruption et
la simonie — le cadavre de Christ, l’Ante-Christ, que
les vendeurs du temple et les verseurs de sang pré¬
sentent aux hommes.
« Ainsi, la parole, le verbe, qui réalise la vérité,
sert aussi à la dissimulera La religion contenait son
principe contraire, son germe de mort : la formule,
et elle est morte. C’est la force chrétienne qui a
triomphé, ce n'est pas la vérité chrétienne. Le vrai
christianisme, mon frère, n’a jamais fait que peu
d’adeptes, et n’a pas réussi sous les cieux. »
Telle était la décision mûrie dans leur île par ces
solitaires dont la droiture datait de Jésus-Christ. Je
n’aurais jamais cru que la recherche du vrai pût
Atteindre une si violente hardiesse.
La malédiction de ces chrétiens, comme des bat¬
tements d’ailes, s’élevait de toute part autour de
nous contre les moines qui ont l’ordre d'écrire les
annales de l’humanité, les épitaphes des choses, et
de refaire un passé conforme aux vues des maîtres.
A l’exemple de la rampante poésie, à l'exemple du
profane Ctésias de Cnide, fabriqueur de listes royales,
les scribes monacaux firent entrer en cachette dans
le récit de Flavius Josèphe les lignes relatives à Notre-
Seigneur ; inventèrent la fondation de la papauté par
Saint Pierre, l'hommage de Constantin à l'évêque de
Rome et la cession temporelle de Ravenne, et vieil¬
lirent effrontément les décrétales sur les droits pon¬
tificaux — tels les prêtres égyptiens qui démoné¬
tisaient les statues, refaisaient les noms avec leurs
mains, dans les cartouches, et corrigeaient par l’outil
les dates, sur les stèles de Khonsou.
— Deux vérités, celle qui est et celle qu’on doit
LES ENCHAÎNEMENTS
admettre : Cette dernière est une illusion ? Peut-on
appeler illusion ce qui possède l’appareil charnel de
la force !
Et plus les Dénonciateurs pâles disaient cela, plus
ils brillaient dans la sainteté de la lumière. Mais ils
disaient aussi :
— Il n’est pas possible de rester seul de son espèce
ici-bas. Puisque partout dans le inonde la conduite
des événements est vouée à la complication féroce
et à l’habileté infernale, nous serons punis.
Ils ont montré, au loin, la place de la côte anglaise.
La population en fut martelée tour à tour par le
Romain, par l’Angle, par le Saxon, par le Frison
et par le Danois, masse d’armes de la mer. Dans le
code de ces hommes-là, te mot breton signifie esclave.
L’enfer romain ne mourra plus. Ceux-là à eux seuls
le feraient revivre sur 1e monde.
— C’est de cette côte que nous viendra la mort.
Il n’en est encore sorti que le fils du serf, l’ancien
mendiant qui a mis la tiare sur sa tête, et bien que
les docteurs de Bologne aient déclaré que c’était hé¬
rétique de dénier à l’empereur la possession de l’orbe
terrestre, Frédéric de Hohenstaufen, pliant son
échine impériale, a tenu l’étrier du pape anglais.
Des battements d’ailes en doux tumulte ornemen¬
tal au bord des flots. Des découpures délicieuses
d’ailes, des crosses blanches au-dessus des têtes et
comme des créneaux d’aubépine. Sur les séraphins du
travail et du vrai, tremblaient le vent et la lumière,
z V
te givre tiède de l’eau, la neige bleue du jour.
Après avoir dit ce qu’ils ont dit, ils se prennent à
répéter, plus haut qu’eux-mêmes :
— On n’a jamais rien changé à rien !
Une telle parole me fait peur. Elle est proférée par
tes hommes du calme, mais c’est celle dont s’enivrent
les maudits de chez nous. Elle donne te monde en
proie aux hommes. Elle s’entendra, s’étendra. Elle
est dite d une île, mais les paroles marcheront sur la
18
- l’île verte 19
- - - - .
mer. Et cette dénonciation fera un jour sortir la
colère de la surface vivante.
Ailleurs, ailleurs ! Le bateau s’appuie violemment
comme une charrue, sur la mer dont il blanchit le
bleu.
Et moi, accroché par la main au cordage, je me
répétais : « Plus d’espoir ! » si doucement que j’ai
fini par le chanter avec espoir.
La Sainte-Baume est revenue vers ses sources et a
passé, mais de loin, devant le rivage rouge et les
deux pics courbes. Ils sont petits au fond du golfe
rutilant comme le haut d’un volcan allumé, sur la
verdure bleue des flots.
*** ’
t. •• " . ■ A- '
Arrêt brusque ; arrêt de l’attelage de la perspective
qui fait dérailler les lignes régulières ; fin du torrent
du vent sur la face.
/.ijÇ - ‘ • •
Les deux pics courbes sont là, mais ils ne bougent
pas, et il y a un poteau télégraphique au milieu. D’un
feuillage proche str ide une détente de merles métal-
tiques ; je vois filer, en noir bleu qui tourbillonne,
trois, quatre petits moteurs plumeux, et au bord de
tout, il reste moi, le sommet de moi éclairé au natu¬
rel, mes jambes allongées sur les sachets d'herbo¬
risterie de la pierre rousse, mes souliers de cuir
fauve la pointe en l’air. Mon regard façonne des
reliefs de ce moi, affalé dans un grossissement de
Gulliver sur les annales des hommes.
... Encore, encore ! Le rêve dont je sors était plus
beau que les autres.
Ainsi, il a existé, ce coin de rivage peuplé
d’hommes si droits ! J’ai la nostalgie de l' île bri-
20 LES ENCHAÎNEMENTS
tanienne au brillant cercle fondu autour de la cons¬
truction de brume...
Je voudrais encore avoir l'inépuisable versement
de l'océan d’où remonte la pluie, et l'écume qui cou¬
ronne et éblouit de blanc les blocs noirs comme
les cimes des montagnes éternelles, et le profil dur,
entouré d’une ligne bleuâtre et sacrée, de cette sta¬
tue pensante qui sentait le droit romain sur le
monde ! . ,
Ou alors, je voudrais fuir, très loin d’ici, là-bas 1
Fuir, moi aussi, jusqu'à l'impossible, jusqu'à l'ab¬
surde, comme ce fugitif entraîné, cet Odon par lequel
j'ai regardé et écouté pendant quelques secondes de
la journée infinie !
Je ferme les yeux, ma volonté se serre, et je me
pousse a la dérive, raidi comme une barque accom-
gnée de mes deux bras, en essayant de noyer ma tête
dans tout ce qui existe. L'extraordinaire crédulité de
celui qui s’endort...
Le bateau, le remous, le sel aigu, l'odeur épaisse
de l'algue, du goudron. Un mât qui tend un faisceau
pointu, tout quadrillé de cordages et d’échelons. Au
milieu de cette pyramide dessinée creuse, le
mât porte un nid noir et un beau nuage arrondi de
voile. Le vent fraîchit sur l’antique mer du sud.
Les pics courbes ont disparu, et même, on a atterri
une fois depuis. La Sainte Baume cingle vers le le¬
vant à grands coups de hache dans la distance.
J’ai revu Clairine. Mais je ne l’ai reconnue qu'après
être parti sans elle. Si je l’avais vue d’un peu loin,
j'aurais reconnu la grâce d’où s’exhale son nom,
l'attitude qui est, au milieu des créatures, le don
et la forme de sa forme. Mais je l'ai vue, tout d’un
coup, de trop près. Sa figure était abîmée par la
tristesse et l’angoisse, et mon regard n’en a pas subi
les liens. Elle, en passant, n’a pas regardé de mon
côté. Ce n’est que maintenant que je vois que c’était
elle, et de nouveau par delà l'infranchissable, nous
nous mendions.
J’ai vagué tout un jour parmi la grande île orien¬
tale qui entrerait dans la Syrie si elle se dés ancrait des
fonds. On y tombe dans des églises semblables à
celles de l’occident mais non fermées d’en haut,
n’ayant pas de toit terrestre ; et ils sont plus vrais
que les nôtres, ces gouffres purs où la religion est
grande ouverte, où les objets de l’autel ont un reflet
de verdure, et où le chœur étincelle, la nuit, d’un
silence d’étoiles. A Famagouste et à Nicosie j’ai vu
aussi, sculptés, des anges granitiques frères de ceux
vers qui je pleure à travers l’impossible. Ensuite,
j’êtais déjà loin sur les routes informes de l’eau.
' *
Entre l’épaisse peinture bleue du ciel et les émaux
méditerranéens, le vieux rivage sur lequel s’effacè¬
rent tint d’hommes ! Il porte des tablettes de con¬
teurs vives ; des palmiers d'aigue marine sur des
carrés de pierre troués ; des clochers bulbeux sur leur
roseau, et te croissant d’Astarté et d’Artemis. Le
croissant : tout ce qui reste des temples blancs que
le temps usa jusqu’à leurs pieds ronds. (Dans l’oubli
universel, que reste-t-il des lumineux croissants
ovales qu’ont placés sur les figures-déesses des fem¬
mes, les lampes aussi nombreuses que les graines
d’étoiles !...)
Détachée du vaisseau de Pise, une longue barque
chargée de colorations tranchantes, posée sur la ver¬
rière losangée de la mer : une barque de croisés.
Par-dessus l’enluminure annelée rouge et bleu, or
et argent, des boucliers, émergent les coquilles de fer
rondes et pointues des heaumes, et parfois tes
boutes épineuses des masses d’armes ; et plus haut,
l’île verte
22 LES ENCHAÎNEMENTS
les panneaux des bannières rouges, noires et blanches
appliquées sur le drap bleu foncé du ciel.
En bas des boucliers, on voit sortir les rames aux
palettes écarlates qui s’effeuillent en rouge dans les
gonflements transparents et verdissants de la baie.
Une joie ardente allume cette barque armée
d’images violentes. Ceux qui la montent sont de la
substance des rois, et après l'emprisonnement infer¬
nal du voyage, ils: s’ouvrent.
Ils exposent leurs écus blasonnés, à vif le long de
l’esquif, comme Notre-Seigneur montre la plaque
de son cœur sur sa tunique : c’est là le dedans de
ces hommes qui ne sont chacun, tout d’une pièce,
qu’une boîte militaire, qui ne savent pas écrire et
savent à peine parler. C'est une tranche simple de
leur tête qu'on voit, et de leur large poitrine où se
marque en couleurs pures la tradition de la rare no¬
blesse qui fut le partage des terres, et de la haute che¬
valerie de Çhampagne et de Lorraine, née des cheva¬
liers de Rome. Il y a quatre cantons coupés et partis
dans chaque tête englobée de fer : l’excellente tuerie,
le saint pillage, les brillants honneurs, et le gracieux
amour. Les chevaliers — la fine fleur dé l’occident
— arrivent pour être rois de Jérusalem, pour être
ducs, comtes et multiples seigneurs, pour être adorés,
ornés et louangés, dans les pays qui produisent les
pierres précieuses et les somptueuses étoffes comme
des vergers, et ont des perles comme des larmes :
Ophir, le royaume de Saba, du Prêtre Jean, de Sarda-
napale, et des poètes agenouillés ; car tout leur est
dû dans la fête militaire de la vie.
Il y a une foule immense qui leur obéit.
En approchant des espaces où gronde cette foule,
j’ai rencontré un homme décharné et ténébreux. On
voit, en haut, son grand nez et on discerne la boule
qui monte et qui descend le long de son cou de ci¬
gogne... Le noble qui n’est plus le riche ! Le cheva-
23
l’île verte
lier sans avoir, le chevalier qui ne tient rien, que son
honneur et sa foi de chrétien et de noble. Ah, ah !
un chevalier de roman de chevalerie, — voué envers
et contre tous à défendre l’opprimé, la veuve et
l’orphelin. Que fait-il ici avec sa chimère d’azur sur
son écu dédoré et sa triste figure ! Sur ce vrai che¬
valier, sur ce spectre, tombent toutes sortes de mésa¬
ventures. Autour de lui se hisse une barrière de
lourdes mains qui le montrent du doigt, et qui, dif¬
formes, ont l'air de rire.
J’ai vu l'armée, qui fut provoquée de si loin.
Sur la plaine écrasée par le soir, ils passent, ceux
qui subsistent du départ rayonnant — un sur trois ;
ils creusent de leur pesanteur la terre sans fin.
Au bord de ce district crépusculaire que racle âpre-
ment la herse triste de l’armée, je me suis penché et
de tout près, j'ai dévisagé des hommes. Je n'ai vu
en eux que l'ardeur du désespoir. J'ai éprouvé, j’ai
su, leurs yeux butés, en proie à la sombre passion
qu'ils veulent encore tenir et dévorer tout seuls.
Certes, ils furent éblouis par les promesses de
paradis terrestre qui, retentissant sous les voûtes de
pierres ou de bleu, ont éclaté dans les pauvres. Mais
je le vois bien, dès qu’il n'y a plus entre nos corps
que l'épaisseur d'un corps : l'impatience qui les
irrite, les servants d'armes, les valets, les petits, c'est
surtout d’être des repoussés. Là-bas ils n'ont jamais
été que des commencements déchirés de destins. Les
uns parmi ceux-ci que mes yeux, vite, embrassent,
ont fui le remords, mais tous ont fui la malédiction.
Sur chacun, l'ange battant, c'est la foreur de souf¬
frir. Plutôt que l'existence antérieure, il leur faut
tenter tout, tout, jusqu’à l'impossible. « Rien ne sera
pire ! » et ils roulent vers le bout du vieux monde.
Chacun est faible, perdu. Ce n'est que leur nombre,
le domaine tout entier de leur chair, qui fait leur force
et donne des noms de victoires à leur orage — der-
II. 2
24 LES ENCHAÎNEMENTS
rière le paladin teuton ou anglais dentelé noir sur
les gros nuages du ciel, telle une lourde crémail¬
lère fixée sur un cheval, — avec une tête de ferron¬
nerie et une aile qui fauche.
Mais déjà, cà et là, les misérables survivants de la
distance qui en noya tant, s’éveillent à demi, déçus
de rencontrer, ici, les mêmes arbres que là-bas.
Qu’est-ce qu’on a changé? Avec leurs pas qu’ils
frappent et leurs mâchoires qu’ils serrent' avec le
labeur d’espérance et de désir, ils essayent de forger
encore la bonté de Dieu.
Près de la tente magnifique sur quoi les torches
jettent un réveil désordonné, le sourire des ven¬
deurs dans leurs robes opulentes : les maîtres des
navires, aux yeux rusés et à la barbe luisante comme
le jais, dont les chapeaux ont des cordelières d’or, —
le sourire pisan et le sourire vénitien. Le pape ho-
nore ces personnages comme Isaïe de sa bouche divi-'
nisée, honorait les marchands-princes de Tyr.
A l’ombre des traficants et des nobles, un moine
qui est là pour écrire, recueille la rumeur qui roule
sur elle-même, et trace : Dieu le veut!
Les suprêmes exilés de Bretagne ont ri à larges
coups d’ailes sur le palier de la tempête en disant :
« Ils font rite, ceux qui prennent les prétextes pour
les causes, et assignent des raisons doctrinales...»
Mais les jours et les siècles passeront,-, et
de l’écriture ne se décomposera pas.
Ailleurs, ailleurs ! cramponné comme j’étais au
seuil des pays autres, je n’ai plus voulu revenir. J’ai
voulu aller dans l’autre sens jusqu’à ce qu’ïl n’y eût
plus d’espace, jusqu’à me cogner à la fin de tout,|
ou pétrir du nouveau, ou bien que la grandeur m’ait
lavé.
Pendant des années, j’ai été ballotté dans l’Asie.
l’île verte
25
J’ai roulé, du désert au désert, de la neige tenace au
flot brûlant. A travers ce que j’ai vu, j’ai revu sur¬
tout les rochers de l’Ile d’Emeraude et entendu leur
voix.
Un soir, je suis arrivé avec la caravane épuisée,
penchée vers ses pieds et tombante, au confluent des
deux fleuves. Je baissais la tête, portant avec peine
les heures et l’espace de la journée ; j’avais dans les
yeux, comme toujours, le geste des redresseurs de
mensonges, debout sur les rochers et blancs comme
les aigles écumeux de la mer. J’avais aussi dans les
yeux, ainsi qu’une belle tache, l’image du pays loin¬
tain d’Elcho avec ses rochers rougis au feu et son
vert ineffaçable secoué sur mille et mille hampes,
et au milieu, ton visage et ton sourire, Clairine.
Arrivé au campement et relevant le front, j’ai vu
mon pays devant moi, posé comme un revenant. Ah !
j’ai palpité longuement en reconnaissant l’immensité
assise, rouge et verte sur l’eau. C’est une statue co¬
lossale faite avec les à-coups d’une montagne rouge
revêtue d’arbres. Assise au confluent du Minkiang et
du Tongho, chacun des pieds dans un des deux cou¬
lants, la tête au niveau d’un angle du plateau qui
élève le toit central du monde. Notre regard, lors¬
qu’il monte le long de cette région en forme de corps,
voit le tissu drapé des forêts, les champs de ses cuisses
et les mines de son ventre, bien que depuis des
siècles s’use dans les éléments aiguisés l’effigie conti¬
nentale. La face dépeinte, écorchée, renvoie le soleil
couchant comme son plus grand miroir debout.
J’ai reconnu une douceur terrestre. Les aspects qui
tombent du ciel sur le monde ne peuvent se compter
— mais partout les mêmes désirs font remonter le
ciel, et les mêmes besoins de repos, en rangent la
doute lumière sur les choses, dans les asiles.
La ressemblance de ce pays avec le mien m’aide à
voir combien se ressemblent aussi les pays qui sont
bien différents les uns des autres.
26 LES ENCHAÎNEMENTS
... Sérya, la fille des marchands et la petite-fille du
vieil Initié, habitait dans la cabane de palmes au
fond de la forêt. Une fois que je pensais à Clairine,
j’ai marché jusque-là. Elle me fit signe de son seuil.
J’entrai et je la dévêtis. Son nom, sa figure, ses voiles,
étaient surprenants, et même en sa présence, je les
ressentais en rêve. Mais combien son corps était
semblable aux corps de femmes qui furent jadis
parents de mon corps ! Ce qui est à la surface cha¬
toie, mais notre cœur est une borne noire. Pourtant,
quand je revins, malgré le blasphème de la chair, je
murmurais : « Clairine » et ce nom me parut plein
comme si je le voyais sur elle et même comme si
je l’entendais de sa bouche.
Le très vieil homme transparent qui savait tout,
me dit mot à mot les grandes choses que je savais :
— L’Empire était si large et si lourd qu’il se fen-
dit lui-même en plusieurs parties... La terre de là
régularité pratique et sobre était devenue empiré. Le
pesant travail au lieu d’être légèrement jeté sur tous
a été bouleversé par la chance et forme un entasse¬
ment au sommet duquel est quelqu’un : un empire,
parce qu’un homme étendit la main.
Il y eut un silence car Sérya passait, et, tout entier,
je la considérai. Quand elle fut passée, je recouvrai
mes esprits, me remémorai d’un coup ce qui venait
de résonner, et je répondis :
— Tu veux dire l’empire romain.
— Je veux dire l’empire des Han et des Sung.
« Un potentat ajouta une phrase contenant son
nom, à l’institution, — non à la loi, mon fils, non à
la loi ! — Il détruisait les livres qui font de la lu¬
mière avec du noir, il régla, comme des attelages,
l’enseignement officiel.
— Qui ? Auguste, Trajan, Antonin, avec sa cage
dorée d’Alexandrie où rampaient les poètes,oùga-
zouillaient les penseurs, Constantin, qui fit de l’école
l’île verte 27
une citadelle, Justinien, qui emmura l’esprit
d’Athènes ?
— Ce fut, dit-il, Chi-Hoang-ti, l’empereur jaune,
qui brûla les livres, pour séparer l’humanité d’elle-
même, et se la réserver.
« ... Un jour vint où coulèrent les Barbares du
Nord. L’attirance du sud, à cause de la caresse mû¬
rissante du soleil, a toujours fait obliquer, par la
pente de l’âme, les peuples du monde. Le père des
hommes, l’Ëloigné suprême, descendait des degrés
blancs du Nord, épaulé par l’avalanche, lorsqu’il a
trouvé en lui son esprit et son cœur, et qu’il fut le
verbe de lui-même.
— Oui, dis-je, je sais.
— Les Barbares étaient utilisés en location dans
les armées impériales. Ils voyaient ; ils voulurent ce
qu’ils virent.
— La barbarie puérile et turbulente sur Rome...
— Sur la Chine.
-— Mensonge de la victoire ! dis-je, entendant les
voix spacieuses d’Erin : les conquérants de la Ville
par excellence se réglèrent sur les conquis.
— Oui, ceux qui s’emparèrent de la Fleur du Milieu
et de la Ville par excellence furent submergés par leur
victoire; On a vu les Mongols s’affubler de la splen¬
deur qui était à la portée de leurs mains. Et Kublaï
déborde d'originalité chinoise. Ils ont renforcé la
chose impériale d’un sang jeune, vivace et animal —
et ont adoré chaque lettre de sa vieille loi.
— Le grand dogme de la légalité occidentale, mère
de l’idolâtrie civique, m’écriai-je plein de l'invin¬
cible écho, est un monument d'hypocrisie avec sa
façade de liberté.
— J’ai vu la loi dans la toute petite chapelle en
forme de cloche construite par Açoka, et qui est si
haut sur le mont qu’on n’y parvient qu’à travers
dès mois d’hiver, répondit le vieux Sage.
— Que la volonté du peuple soit l’unique loi ! a
28 LES ENCHAÎNEMENTS
écrit là-bas sur le marbre,le légiste à tête de marbre.
C’est cela même qui est écrit dans le yassak de
Gengiskhan. Il y est dit que la multitude des kou-
roultaï a le droit de déposer les Souverains. Et elle
se laissait intituler assemblée populaire, celle dont
le grondement est venu jusqu’à moi, et où chaque
guerrier à face ronde a dit à Kuyuk, enfant que sur¬
plombait sa mère : « Jusqu’à ce qu’il n’existe plus de
ta race qu’un morceau de chair et qu’un peu d’herbe
frottée à ta graisse, nous ne donnerons à personne
autre la dignité de Khan. » Et le même vol sacré du
pouvoir par l’interposition de l’hérédité a marqué
la féerique aventure des pasteurs venus de Mahomet,
qui ont jardiné les côtes de la Méditerranée et orné
tout le sud avec leur conquête allongée.
— Pourtant la voix de l’Homme de Lumière a tout
couvert ! Elle a mis cinq siècles pour cheminer de la
Palestine à l’Êcosse.
— Elle a mis dix siècles pour aller des Sept Indes
à Zipango par-dessus le faîte du monde.
— Jésus-Christ.
— Siddartha ! Il y en eut plusieurs, qui étaient le
même. Son vrai nom c’est : Celui qui poussa le cri
de douceur, de sagesse et d’égalité.
— Ces siècles qui se sont usés depuis, furent des
siècles de falsification. Ces deux paroles ont été faus¬
sées autant l’une que l’autre. Elles se ressemblaient.
Elles étaient la même. On ne lés aurait pas faussées
en disant : « Il n’y en a qu’une. »
— Non, on ne se serait pas trompé, Yaso...
— Autant l’une que l’autre, elles qui s’élevaient si
grandement contre le formalisme et les complots des
sanctuaires, elles ont dû, pour subsister, ramasser en
chemin toutes les superstitions. Le vrai fo-Kiao, le
Grand Véhicule, règne, mais il s’est desséché, c’est
une carcasse de mots et de gestes, c’est une religion
comme toutes les autres. Ceux qui la propagent ne
la comprennent pas plus que les livres saints des rive-
l’île verte 29
* t ' -
rains du lac Singora que nul ne sait plus lire. Et qui
peut déchiffrer le sens absolu de cette incantation
qu'a incorporée le dogme : Om mani padme hum,
les quatre mots qui se répètent le plus souvent sous
la courbure céleste, les six syllabes humaines qui
peuvent le plus se comparer aux grains de sable et
aux gouttes de pluie ! Le pouvoir s’est emparé du lien
des cœurs quand il a vu combien y tenait fortement
la faiblesse de chacun, et il en a fait un joug qui est
la leçon de Siddartha aux yeux de tous sauf à ceux
de Siddartha.
Sérya passa à nouveau, mais ce spectacle merveil¬
leux ne retarda pas pendant une larme de temps,
mon cri :
— S'il n’y avait qu’une seule créature pour ne
pas reconnaître le christianisme» ce serait Jésus-
Christ !
— Et de tous les mortels, Lao-Tsé, le vieillard-
enfant, accepterait le moins le taoïsme qui se dit
moulé sur lui. La vérité n’a prévalu contre l’erreur
qu’à force de lui ressembler. L’organisation métho¬
dique et régulière...
— Clovis, il y a vingt générations...
— Kanisfa, il y en a trente...
— Elle coula, élargissante, de la maçonnerie du
Mont-Cassin, et recoula de Cluny, et entra partout
comme de l’eau.
— Elle tient au Thibet comme la forme tient aux
rocs ; cramponnée en monastères, elle pétrit le mas¬
sif central avec ses montagnes cubiques et son rituel ;
et ces millions d’habitants, on les prendrait pour des
objets tant leurs bras et leurs jambes font toujours les
mêmes signaux, tant leurs traits sur leurs figures
plates ressemblent à un verset.
Ils entraient dans les pays par les pointes de
leurs barques, à travers les seuils des embouchures,
et, pour eux, la rive droite était celle qu’on a à sa
droite lorsqu’on refoule le courant, tellement ils
étaient habitués à surmonter les fleuves dans le sens
vierge du flux de la mer.
— Les Normands...
— Ceux qui ont choisi comme le plus beau séjour
posé sur la mer...
— La Sicile...
— Le long archipel annelé dont les deux grossés
têtes terminales sont pleines d'yeux, au matin de la
Chine. Zipango.
Il était plié en forme d’instrument de travail, et
sa pliure forcée — les coudes, les genoux — me fai-
sait mal dans les jointures. A partir de moi, je vois se
crisper des bras hâlés, brûlés, et cela suinte comme
du fruit coupé. Et je sens des gouttes de ma sève se
former sur mon front et en haut de mes tempes ;
elles tombent une à une et je vois, là où elles tom-
bent, un point du sol s’assombrir. La paille de riz
s’effile autour de mon chapeau pointu comme un
toit.
De tous côtés, ce sol que je fouille, misérable guer¬
rier dévoyé. qui dompte la tâche, est revêtu de là
forme de mes pieds nus, les empreintes avec leurs
verrues saillantes au pourtour, de mes mille pieds
acharnés.
Toute la journée, le soleil m'a écorché. J’essaye
d'enfouir des trésors de bonne terre dans des cages de
rocaille, pour que le champ ne glisse pas dans la
mer. Voilà trop longtemps que je peine. Mon geste
toujours pareil se met, de plus en plus décidément à
me brutaliser les épaules ; le soir approche, l'heure
de la sourde détestation contre la lourdeur rentrante
de l’outil. Ce n’est pas vrai que je suis tout seul, le
travail est là. Le travail, coude à coude, corps à corps;
toujours plus dur et qui rend coup pour coup. Par-
fois je m’arrête. Puis j’ai peur — et je recommence
à frapper pour changer un point de la face du monde,
30 - LES ENCHAÎNEMENTS
l’île verte 31
les mains crochues et désespérées, le corps raidi
comme un arbre à la racine boulue d’orteils.
Lui ! Noir, au loin, il passe : le Maître ! J’ai peur.
C’est la première fois qu’il marche ici. Cette terre
lui appartient. Pourquoi ? Pour rien.
Le sol, ce sont des carcasses de sol fixées l’une sur
l’autre. Je suis arrivé, dans l’affouillement où je pour¬
chassais la vraie terre comme un mineur, à une couche
toute rouge. Dans cette poudre rouge l’outil a sonné.
Quoi de rangé là ? Des crânes, disposés avec soin,
toutes les faces du côté du couchant : oui, ils regar¬
daient tous le même point de la réalité des choses.
Ces crânes portaient des ornements de pierre polie,
et de petits objets en pierre polie étaient parsemés
autour.
Sous la couche rouge, il y avait une couche toute
noire. Dans la cendre noire, j’ai trouvé aussi des
crânes d’hommes, mais ils ne ressemblaient pas à
ceux du rouge : au lieu d’être ronds, ils étaient très
allongés. Ces crânes allongés n’étaient pas placés avec
soin, ils étaient jetés au hasard dans les débris car¬
bonisés — un désordre de punition. Il y en avait de
cassés, de troués, d’entr'ouverts comme des gueules.
Autour étaient des pointes et des tranchants de pierre,
non polie, celle-là : des cailloux grossièrement taillés,
par éclats.
J’ai vu encore autre chose : dans les vertèbres, à
travers les omoplates, les guenilles pétrées de sque¬
lettes qui tenaient à quelques-uns des crânes allongés
du rebut inférieur (comme un débris de mur tient
encore à un autre débris), étaient plantées des pointes
de flèches de pierre polie.
J’ai senti se réveiller ce que racontaient confu¬
sément ces choses souterraines: Ce qui s’était passé
lorsque ces hideuses têtes sans corps, au nez fracassé
et aux yeux envolés, vivaient, alors que le besoin, la
férocité, la terreur, tenaient encore dessus avec la
belle chair. Les crânes ronds sont les conquérants.
32
LES ENCHAÎNEMENTS
Ils ont envahi le pays des longs crânes. Ils en ont
tué les plus forts à cause de leurs flèches parfaites, et
i's les ont subjugués. Sur le commencement de la vie,
ils ont fabriqué un autre commencement.
Le branche de pin se profile, horizontale, déme¬
surée comme le rebord du toit du monde, et garnie
d’aigrettes d'aiguilles. Derrière elle, l'écran de lu¬
mière bleue est si pâle que la torsade rude de la
branche s'y grave en noir — étonnant travail de
finesse — avec ses nids étoilés. A l'horizon, le ciel
est un peu rose, d'un rose de pétales de rose déteints
parmi la blanche surface humide : la poudre rose, le
duvet suspendu dans l'eau, a séché et s'est déposé
sur le frisson céleste du papier de soie. D'un autre
côté, c'est pareil : chaque pin est, au milieu, un
enchevêtrement d'oursins noirs, et les bords hérissés
de ce paquet s'impriment en noir d'encre de Chine
sur le ruban de l'espace bleu en haut, rose en bas.
Au fond, le volcan pointu rabat une rougeur den¬
telée. La mer : deux ou trois traînées de pâleur azu¬
rée où quelques jonques écrivent la distance, où quel¬
ques toisons couvrent des écueils. Tout près, un
morceau, gonflé en dos, de la mer, a des mailles
fluides de poisson ; la vague, très déchiquetée, est
exactement le rebord d'un vaste monstre, coulant
et invisible, mais bleu et blanc.
Le champ où je m'appuie, où ma vie meurt, n'est
pas à moi : il appartient au typhon, ou bien au
volcan, au raz de marée, ou bien à l'homme qui
s’appelle le maître. Je suis étranger à ma vie ; je suis
un animal triste, sur le pavé des crânes.
La mosaïque d’armée. La clameur, les tortues
peintes des armures, la fureur des couleurs épicées.
Au-dessus de la découpure rouge, verte, bleue de
l’armée, au-dessus des boucliers épineux imbriqués
en coquilles multicolores, des écailles des jambières
tirant les chaussures de corde, et des nageoires de
l’île verte 33
bronze des gantelets — au-dessus, une armée nua¬
geuse et dessinée : les bannières. Des banderoles,
des étendards qui dansent, qui boulent, par-dessus le
toit cassé en mille morceaux, de l’armée. Papier de
soie, papiers effilés, blancs, avec des marques noires
au milieu ou sur les bords. On dirait des papiers
qui brûlent, des langues serpentines de flamme et de
papier, et parfois la noire inscription charbonneuse
luit de rouge, attisée en rosace par le vent.
Les seigneurs enfermés membre à membre dans les
boîtes cuirassées en lamelles, avec leurs chevaux
dont la charge de garnitures est terrible.
Et lui, le seigneur des seigneurs, qui tourne le
dos, amas de soieries et d’émail, si gonflé de choses
riches que son immobilité semble dansante, et
rayonne d’ouragan. Au milieu de tout le faste, sa robe
énorme, l’architecture de ses cuirasses et de ses
manteaux, fait toute une cérémonie.
Il crie, tourne la tête, et on voit son vaste cou
somptueux de batracien, ses traits hiératiques bro-
dés sous son casque, la bouche si petite qu’elle est
ronde, la moustache et la barbe en fourche, aux
lignes si finement rares qu’on les compterait, les
yeux si bridés qu’on n’en recontre guère de pareils
que sur les minceurs encloses des livres, et qui
pourtant sont les boules mêmes de la fureur. Il est
issu de Lminu-Tenno issu des dieux, le fondateur
de la plus ancienne des villes, et lui-même, si ins-
tallé au milieu de tout comme un gigantesque et
divin insecte plein d’œufs, si ancêtre, si fécond
devenir, il tient toutes les choses par des brides qui
vont à lui de chaque point des campagnes et des
villes. Il concentre les rayons, les pétales de chry¬
santhème de soleil, et son blason est son portrait.
La caste du Yamato qui terrassa l’Aïno, et l’obs¬
curcit et le salit, et qui manipula aussi le Kinaso et
les autres insulaires, éparpillés puis réunis comme
finissent par l’être les épaves. Les foules en lam¬
34 LES . ENCHAINEMENTS
beaux mangent la boue et la poussière, et leurs faces
écrasées semblent un rebondissement de coups. A
l’Est, à l'Ouest, assaillis par toutes les cruautés de
l'année, en proie aux mêmes saisons et en proie aux
mêmes maîtres, — la fatigue orientale et la fatigue
occidentale — les corps, muets et plantés, n'ayant à
eux que leur poids qui les plante, se ressemblent
comme un pin ressemble à un pin, et le silence au
silence.
«... Ce qui s'est passé d'un côté de la terre, dit
le contemplateur, s'est passé de l'autre côté. Car la
complication des événements n'est que la magie d'une
simplicité terrible. Et ce n'est pas en te jetant dans
l'autre direction des étendues que tu découvriras ou
le changement, ou l'espérance ! »
Sérya m'a dit : « Tu es menacé. Odon, fuis sur
l'heure ! »
Je ne l'aime pas, puisque c'est Clairine que j'aime,
mais j'aime ses caresses, et j’obéirai encore quelques
jours au choix de mon corps.
Mais les marchands m'ont fait crever les yeux
parce que j'ai vu la place des nids de diamants et
le corps nu de Sérya !
Mes cris, mes pleurs, au moment où les deux coups
aux yeux m'ont foudroyé et m'ont éteint, cela s’est
envolé. Je suis sorti peu à peu, à pas doux, de l'an¬
goisse. Je me suis résigné à n'ètre plus que touché
par les choses. Des gens me tiennent et me poussent.
Quand ils ne sont pas là, je les attends. Et je pense
à une femme : ma mère, car ce n’est que pour elle
que je n’ai pas beaucoup changé. Clairine, je ne la
vois plus ; je ne sais plus.
ANGELINO
— Angelino !
C’est Clairine qui m’appelle dans l’ombre du soir.
Elle m’a dit d’une voix rauque, sacrifiée, enlaidie de
mort :
— Je ne veux plus revoir Odon. J’ai erré long¬
temps pour le rejoindre, et, plusieurs fois, je l’ai
presque retrouvé. Mais maintenant je ne veux pas,
parce qu’il ne faut pas qu’il me voie : j’avais fait
vœu de ne pas me regarder de longtemps au miroir.
Quand je me suis revue, j’ai vu une autre femme.
Je l’ai regardée, vite. C’est vrai qu’elle n’est plus
Clairine et que cela fait peur. On ne peut plus lire
sur sa figure, ni sa beauté, ni sa jeunesse, ni même
son nom. Quelques années seulement depuis qu’Odon
est parti, et elle a vingt ans. Mais une année devient
beaucoup plus qu’une année, et pèse comme par en¬
chantement, où l’on attend sans s’arrêter (quelle
tâche !), où l’on s’assombrit chaque soir, où l’on
voit chaque nuit, mourir son espoir, où l’on travaille,
de plus en plus pliée et creusée sur les ouvrages qui
s’enchaînent, et qu’on produit de la broderie comme
une mère.
Il vaut mieux qu’Odon et Clairine continuent à se
consumer loin l’un de l’autre avec l’image adorable
qu’ils renferment chacun.
— Adieu, Angelino.
Lorsqu’elle m’eut dit cela, Torise, j’ai su qu’elle
mourrait avant que je l’aie revue. Pourtant elle était
très vivante. Mais elle trouverait bien moyen de
mourir : Elle était devenue amoureuse de la mort.
Elle était trop malheureuse ; tout le monde était
trop contre elle. Je l’ai regardée pour la dernière fois
s’éloigner avec son ventre bombé que haïssaient non
seulement ses proches, mais même les indifférents,
même ses pauvres pareils, à l’affût autour d’elle et
qu’elle ne pouvait plus porter à cause de tous.
Elle est vivante, demain elle sera morte. La suprême
douceur, c’est la vie, seulement la vie. Il vaut mieux
qu’Odon et Clairine se replacent à côté l’un de l’autre,
quels qu’ils soient devenus, pourvu qu’ils vivent.
Aimer, c’est simplement avoir un être auquel entre
tous, on défend de mourir.
CLÉMENT ET ANNETTE
Méliodon et moi, ensemble, puisque nous ressem¬
blons à deux amis, nous sommes sortis de ma cellule
dans le soir.
Sous le cloître, nous rencontrons une forme pâle,
et nous nous inclinons devant elle, et nous parlons
pour qu’elle nous reconnaisse, car elle est aveugle.
Dom Damase, des frères prêcheurs qu’instaura voici
cinquante ans, le grand Espagnol Dominique, était
du jour de l’institution de la règle. L’abbé lui donne
l’hospitalité dans le monastère d’Elcho, qui est de
l’ordre de Saint-Benoît. Il est vieux et tout blanc. Il
est aveugle depuis de si longues années qu’on ne sait
plus le regarder.
Les mains cachées sous ses larges manches creuses
croisées, il nous renvoie l’écho paisible de notre sa-
lut, sans arrêter le mouvement de ses pieds nus qui
se noircissent de poussière et de terre. Ses pau¬
pières sont baissées sur ses yeux éteints, et son visage
aussi est baissé. Il déplace une pâleur de marbre et
d’argile, et il est tellement préparé à la mort qu’il
semble ressuscité.
Dans ce blanc reflet, le regard de Méliodon vacille
sur moi. C’est à cause des choses qui viennent d’être
dites entre nous !
Durant ce court instant je me remémore cette
38
LES ENCHAÎNEMENTS
phrase qu’il a mise en avant de lui : « Je pourrais
jurer sur mon salut que je n’y ai rien compris. »
Un pressentiment m’éblouit. Je vois : il le jurera!
Il me reniera. Il me renie déjà, le chanteur, l’es¬
clave aux gestes brillants et aux paroles de miel, le
faiseur de vers et de phrases, flatteur invétéré des
choses consacrées et des autorités régnantes. Je lis
sur le livre d’une figure ouverte la haine du poète
contre le chercheur.
Sortis petitement par une porte basse, flous
sommes dominés — un coup aux yeux — parûtes
assises de pierre neuve ; les contreforts tout blancs.
Près de la porte, est encastrée la première pierre de
l’édifice, que construisit Ramon Cornudet, baron
d’Elcho. Cette première pierre est la borne qui mar-
qua au temps jadis les limites de la baronnie. C’est
une stèle déterrée du rivage, dit-on, et portant l’effigie
très antique de la tête de chien d’Elcho;
Méliodon palpe les saillies d’un arc-bôutant,là
pierre crûment taillée, encore dans son matin de
pierre, et dit :
— C’est l’art nouveau !... Mon père le maudissait,
dans les moments où il y avait encore
où on le flétrissait avec raison du nom de gothique;
Rien n’y a fait. On s’est évertué à casser au milieu,
comme on casse des branches, les beaux ronds des
cintres ; à déperfectionner le cercle. Rien n’y a fait,
si bien que moi-même, je me mets présentement à
louer cette mode.
... C’est l’art nouveau.
La parole a un écho insolite, elle se répercute...
Qui vient de la prononcer tout près de moi ? Cette
haute tache violacée dans le jardin somptueux
comme un tapis. d’Orient, c’est un personnage à che-
l’île verte
39
veux blancs et à barbe noire frisée, en longue robe
violette. Il est couvert de baudriers brodés et de
bandes passementées ; une agrafe lui brillé sur l’é¬
paule et il tient à la main une palme verte. Il s’adresse
à un personnage vêtu de vert sombre.
Il désigne la ville adossée en tas à la colline, les
portiques, les plates-formes, les maisons et les monu¬
ments carrés et rectangulaires, amoncellement loin¬
tain de pierres de taille et de dalles nettes.
Mais sur la basilique neuve, il y a une coupole
ronde ! Cette rondeur est seule de son espèce parmi
la masse crénelée à angles droits et à tranches droites,
liés dés blancs et les dés sombres de toutes les autres
bâtisses,
Le bras violet indique l’anomalie hémisphérique.
— C’est l’art nouveau. Ils l’ont machiné peu à
peu, en cachette, à l’intérieur des chapelles, en rem-
plaçant insensiblement le plafond par la voûte. Et
Maintenant, voilà.
Lé personnage en vert a dit, découragé, lassé, que
l’esprit moderne est une persécution.
Sa silhouette se détache sur une longue ligne cé-
ruléenne de Méditerranée, où croisent des galères
Corpulentes comme des cygnes noirs avec une stricte
aile blanche.
Tandis que je m’incline respectueusement devant
1‘homme à robe verte dans le jardin palatial, mon
œil de biais le voit lever son index, et agiter, de
l’autre main, son bâton d’amiral. Et il vitupère, sous
l’empire d’un événement récent :
— Les rêves nébuleux des novissimes sont des
Rangers. Je suis déterminé à faire taire dans le si¬
lence éternel ceux qui prétendent qu’un moment
viendra où l’on pourra naviguer au loin en plein
jour. Car, sans le secours des étoiles, comment cela
serait-il possible ? Us veulent rendre les peuples fous.
— Et cela, à l’époque définitive qui a posé de
l’Qrient à l’Occident, la Paix de l’Église.
40
LES ENCHAINEMENTS
— Et placé à jamais la tête de l'Empire à Constan¬
tinople.
— Oui.
Ils chuchotent tous les deux dans la rue, ayant
chacun la main épointée par un roseau qui vibre
sur leurs lèvres chuchotantes.
Ils parlent de ce qu’ils savent : ce qui leur est
sorti de la main, le long du jour, leur sort de la
bouche.
Accoutumés à ramasser sans arrêt de récriture,
- l *
l'œil tout louchant encore de la gesticulation des pe¬
tites lettres plates, leurs corps désaccroupis, à la
coquille cassée, sont intimidés par l’espace.
— La XIIe époque, c’est le mur des époques, dit
l’un.
— Les nobles, reprend l’autre, se transmettent par
héritages ou bien par mariages, dans les grandes
familles, des règnes et des gouvernements. Mais il
faut qu’ils fassent serment d'allégeance au roi.
— Ils ne sont maîtres pu gouverneurs, de père en
fils, ou par alliance, qu’à la condition d’être agréés
par lui, de faire acte de soumission.
— Et ne point oublier de dire qu’ils lui doivent
l’aide d'argent et le service militaire.
Et ils constatent tous deux, émerveillés :
— Ainsi s’arrange dans tous ses détails la loi du
plus fort, toutes les puissances s’ajustent, de haut
en bas, par la raisonnable institution de l’inégalité,
qui fait que le travailleur est si malheureux.
— C'est cela. Le monde aura beau durer encore,
il n’aura plus que les yeux et les lois de notre sublime
XIIe époque suprême.
L'éclatement soudain d’un long nuage de pous¬
sière ensoleillée ornée d’éclairs et de noires sinuo¬
sités de cavaliers, de litières, de tiares, et de parasols
feuillus, les jette contre un mur rose et supprime
l’île verte 41
leurs paroles au sortir de leurs bouches, au scribe
Amenomopit et au scribe Penbisit, tous deux écri¬
vains des livres du grand Khakoouri Sanouosrit Ou-
sirtasen (Santé ! Vie ! Force !), soleil thébain de la
XII dynastie des rois terrestres.
Les grands espaces, lorsqu’on retourne en eux,
changent de forme comme un cantique.
Dans le calme du soir, je vais vers la seule chose
qui me reste : elle. La scène qui s’éploie devant Mé-
liodon et moi, devant nos pas descendants et les
pierres roulantes du sentier, c’est le fond de la
vallée. On y parvient en contournant de volumineux
blocs rouillés et des huttes tassées où rien ne bouge,
dont aucun bruit ne sort — le silence ardent des
portes au fond du silence du soir. Ici, le cimetière ;
il est bien plus tranquille que les champs.
Je vais vers la seule chose qui me reste, je vais vers
Annette. Jamais je n’ai eu autant besoin d’elle, de
son grand cœur. Je sens, à chaque pas qui m’ap¬
proche d’elle, des larmes de reconnaissance brûler
mes yeux. Et pourtant, je tremble.
Ce soir est comme les autres, et comme les autres
soirs, Annette vient pour me rencontrer sur le bord
de la Ligne. Des arbres, des buissons qui semblent
humains parce qu’ils font des taches sombres et
repliées, peuplent le soir. Du vent emplit et vide le
ciel pâle. Toutes les feuilles du peuplier bougent
une à une, et les branchages, qui se tiennent presque
debout le long de sa colonne, sont rebroussés par
place et pointillent des marques claires sur la fié¬
vreuse masse noircissante de l’arbre.
La Ligne coupe la colline rocheuse, suit le torrent.
C’est elle — le signe infranchissable — qui sépare
Elcho, de Rulamort. Elle trace la malédiction entre
42 LES ENCHAÎNEMENTS -
les deux pays. Elle se prolonge jusqu’à la mer, au
lieu où, dit-on, abordèrent, dans les temps reculés
les conquérants qui entassèrent la première enceinte
d’Elcho.
De ce côté-ci, Elcho, de ce côté-là, Rulamort. Il
m’apparaît que la nature impassible méconnaît ce
tracé de lignes : L’ignorance impériale que font
planer les arbres sur les changements de proprié¬
taires. La rive gauche du torrent est sœur trop recon¬
naissable de la rive droite. Mais ces choses se res¬
semblent de la manière dont le couteau ressemble
au couteau. Il y a, dessous, les entrelacements de la
magie humaine. Là-bas et ici, c’est aussi différent
que la nuit et le jour. La peur et le péril sont sus¬
pendus et croisés sur le double district, que seul le
vent traverse d’un bout à l’autre. La haine de ceux
d’Elcho et de ceux de Rulamort est tellement entrée
partout qu’elle fait, à elle seule, de part et d’autre,
hurler les chiens de garde.
Je montre à Méliodon une zone qu’il ne connais¬
sait pas, celle que déchira, charbonna et emplit de
débris et de buissons brûlés, comme des chevelures,
la dernière mêlée des hommes d’armes, et là aussi,
c’est pareil des deux côtés. Je dis :
— Les hommes sont insensés.
Méliodon tressaille et pose sa main sur mon bras
tout en scrutant avec méfiance autour de 1ui.
— Les vigies d’Elcho veillent partout. Les oreilles
d’Elcho sont partout.
Il hausse le ton dans le soir — il veut cette fois
qu’on l’entende :
— Ne nous élevons pas contre ce qui est éternel.
Cette ligne existera toujours.
— Les hommes peuvent défaire ce qu’ils ont fait.
— Taisez-vous 1 dit Méliodon.
Il porte une âme molle et vile qui m’irrite.
— Vous avez dit, Méliodon, dans le Lai de Folle
Jeunesse : « Insensés mortels qui guerroyez ! »
l’île verte 43
Il se débat comme un grand et gros enfant.
— Oui, je l’ai dit. Mais je n’ai fait que le dire !
J’ai parlé comme font les poètes : J’ai parlé dans le
vent, j’ai parlé dans le vide. Mes paroles n’arrête¬
ront pas la guerre, grâce à Dieu ! Même en la mau¬
dissant, elles la consacrent. Le rôle du poète, je l’ai
dit aussi, c’est celui de l’aloëtte : glorifier. Rendre
un hommage choisi à la sagesse des lois célestes et
terrestres, aux fleurettes qui émaillent les prés ver¬
doyants, aux bocages printaniers, et à la prudence
des princes,, et à la gloire des nobles coups d’épée.
La Force n’est-elle pas- une des vertus cardinales ?
Votre esprit de vanité et de rébellion, vous l’apportez
partout !
Il cache tumultueusement en lui un monde de
reproches, et s’attendrit sur sa vaste bonté.
Et Annette ? Elle est là, pourtant, elle est là, im-
mobile, sous les voûtes du crépuscule, avec la pâleur
incomparable de son large visage, ses mains effilées,
sa longue robe bleutée qui se pose tout autour d’elle,
en çolonnettes brisées, sur l’herbe à fleurs.
Elle est intervenue, douce, calme, glacée :
— Tu veux te heurter à tout. Prends garde !
Je marche à elle pour la chercher, pour la trouver,
et je vois la crénelure de mon bonnet noir se mar¬
quer dans l’eau de ses grands yeux.
— Tu me fais peur ! dit-elle.
Alors, j’ai vu que nous étions à jamais séparés !
J’ai vu que ma grande aventure intérieure, elle ne la
comprendrait pas, elle non plus, et dirait : rébellion !
Elle m’a secouru, elle a enfanté mon espérance et fait
ma force, mais elle est restée en bas, avec son sourire
créateur, dépassée par le rêve que je lui dois. Quand
elle a dit : « C’est beau ! » elle parlait pour ne rien
dire, comme le poète. Et maintenant, il est trop tard
pour la rappeler ; la désunion est consommée, puis¬
qu’elle a peur de moi et que celui qui fait peur est, ou
dévient, un étranger. Ah, si elle est venue à ma ren¬
44 LES ENCHAÎNEMENTS
contre aujourd’hui, c’est par habitude, par simple,
et faible, et lugubre habitude.
Nous ne dîmes rien de plus ce soir-là. Elle me
quitta tout de suite. Elle était inquiète, insaisissable
dans sa douceur vide ; sa pâle beauté était rigide,
était morte sur elle. Et pourtant, malgré tout, ce fut
pire encore quand elle fut partie.
■i ... v
V
Je remonte d’un pas précipité droit à ma demeure,
à travers les rocs, courbé par la détresse, fuyard,
réprouvé.
Je ne la reverrai plus. Je ne la reconnaîtrais plus,
même si elle se dressait à nouveau devant moi. C’est
ma faute. Je fus aveugle à des signes que d'autres
auraient vus. Je me contentais du calme mirage éter¬
nel de ceux qui s’accompagnent : « Elle est ce qu’elle
fut. » Et puis, je lui ai trop bien caché mon rêve
— qui pourtant est de parler ! Le silence entre deux
êtres, instant par instant, tisse la mort. C’est fini.
Nos paroles communes ne sont plus dans ma bouche,
mais seulement dans mon cœur.
XII
EXHUMATIONS
— Il ne faut jamais aller jusqu’au bout des idées !
Sur le chemin raboteux où je double mon oncle,
je le regarde, et subitement — coup de foudre — je
le prends en horreur.
Je me mets à haïr furieusement sa figure ouvragée
qu’ornemente une délicate argenterie de barbe et de
Cheveux, et les idées linéaires que trace son doigt
intellectuel en marge de la vie : sa finesse, sa gros¬
sière finesse.
... Il se gare précipitamment : un bruit de moteur
dégringole sur nous. Les traits pincés par le dégoût
de la mort, pointant l’œil à droite et à gauche —
coup de raquette de chaque joue — il serre les revers
de son paletot noir sur son sang qu’il porte en bou¬
teille, tandis que déboule le noyau de vitesse moto¬
cycliste qui partage l’espace avec l’étirement de son
profil, là bouche ouverte en laminoir, et le bloc che¬
velu de sa tête distendu en arrière par la barre d’air
avalée.
Et mon oncle ne saura jamais combien, un mo¬
ment, j’ai souhaité qu’il fût accroché et bousculé par
la frénésie mécanique, ce morne démagogue bour¬
geois, apologiste furibond de la médiocrité.
46 LES ENCHAÎNEMENTS
La lueur de haine animale, qui lui ressemble,
s’éteint dans mon œil. Je marche, il trottine.
Aujourd’hui, un événement considérable méta¬
morphose sa destinée : ces fouilles d’Alican dont il
élaborait le projet depuis tant de lustres, vont se
réaliser, à telles enseignes que nous nous dirigeons
ensemble vers l’emplacement de l’ancien monastère
où l’équipe de travailleurs est mobilisée 1
Il a des souliers neufs de sport achetés pour la
circonstance, et par moments il piaffe, et il célèbre
hautement le succès acquis, et proclame les talents
qu’il a fallu pour forcer les résistances préfectorales
et ministérielles.
Il veut bien répondre à nies questions.
— Parfaitement. Dans nombre de gisements fos¬
siles, on a découvert des traces non équivoques de
la guerre victorieuse que les braçhicéphales néoli¬
thiques (traduisez, jeune homme, par : les hommes
aux crânes ronds de la période des armes de pierre
polie) ont menée contre les dolichocéphales paléo¬
lithiques (ce qui veut dire, Clément, au cas où vous
ne le saisiriez pas : les crânes allongés, aux armes
de pierre taillée).
— Egbert, un baron d’Elcho ? Rayez cela de vos
papiers ! Où avez-vous pêché ce prénom, mon savant
neveu? Ce n’est pas un nom régional, c’est un nom
germanique et même pire que germanique : saxon.
C’est, entre autres, celui du grand roi de Wessex
qui, dans l’Heptarchie, posa, si je puis dire, la pre¬
mière pierre de la puissance anglaise, voilà un bon
millier d’années. Pour ce qui regarde l’alleu d’El-
cho, enclave du royaume d’Arles, nous ne possédons
pas la liste nominale complète des barons souverains
qui s’y succédèrent et qui faisaient partie de la puis¬
sante maison des Cornudet. Et ils se prénommaient
principalement Raymond. Vous surprendrai-je outre
EXHUMATIONS
47
mesure, Clément, en ajoutant que les barons d’Ali¬
can (— encore qu’Elcho soit le nom ancien d’Ali-
can —) n’ont pas l'ombre d’un lien avec cette
famille, éteinte depuis longtemps ? Au reste, les
barons d’Alican sont éteints aussi, quoique ils
existent encore : De riches marchands locaux du
nom patronymique de Massard ont acheté le titre
baronnial d'Alican au XIII siècle. Ils ont pratiqué
à peu près la même opération, à la fois temporelle
et spirituelle (si j'ose dire), et surtout chirurgicale,
que les Goyon Matignon, qui ont effectué à beaux
deniers comptants la greffe de leur espece familiale
sur le tronc tronqué des princes de Monaco, et qui,
en réalité, ne touchent aux Grimaldi que sur le pa¬
pier de l’almanach de Gotha. Mais, pour dire vrai,
mon neveu, le terrain est glissant : M. le baron Mas-
sard d’Alican, député et conseiller général, membre
de la Commission d'archéologie, est le Mécène des
fouilles, et il est bien entendu que jamais nos tra¬
vaux ne doivent contrecarrer la tradition cultivée à
son foyer touchant la noblesse de ses affaires de
famille et la valeur ornementale de ses ancêtres. Vous
je savez, M. d’Alican est une personnalité de la plus
respectable importance, ralliée au régime démocra¬
tique de liberté instauré en 1871 — ou du moins il
l’a affirmé toutes les fois que l’occasion lui en fut
fournie, notamment à ses électeurs, et on aurait
mauvaise grâce à supposer le contraire.
On est arrivé au lieu des fouilles. Sur la gouache
bleu pâle du ciel se détachent des silhouettes au fu¬
sain d’ouvriers noirâtres, appuyés sur des bêches
bossues, et les profils des jalons qui piquettent le
secteur explorer, et des messieurs en chapeau haut
de forme qui semblent, lâchés dans la campagne, les
invités mâles d’une noce. A l’arrivée de mon oncle,
regroupement des silhouettes noires, cérémonie de
sourires, chapeaux soulevés sur leur anse.
C ’est aujourd’hui seulement, c’est par hasard, que
II. 3
48 LES ENCHAÎNEMENTS
je me suis avisé de penser que ces fameuses fouilles
d’Alican se rattachent à ma vie fantastique, que c’est
dans la substance même de ce passé que s’intro-
duisent la pioche et la bêche...
Depuis un mois que je suis ici à sombrer dans
les jours d’autrefois, et à converser à la surface des
jours de la semaine avec l’oncle Raphard —, je n’ai
jamais assimilé la déviation de ma vie intérieure et
cette vénérable comédie des sondages archéologiques
sans cesse ajournés, que j’ai appris dès mon enfance
comme l'Histoire Sainte ! Nous ne savons pas faire
les rapprochements les plus monstrueusement
simples.
C’est que je ne me mêle plus guère aux choses
d’aujourd’hui. Mon travail, mes écrits? Il est venu
de grandes choses qui me les ont cachés, et je ne
peux plus y porter la main.
Je poursuis une œuvre sans nom, sans but. Ce
n’est pas une œuvre, puisqu’elle n’a pas de corps,
et que je ne peux pas y apporter de travail ; je vis
pour elle, j’y suis condamné, et elle se dissipe. Je
m’use pour rien. Et je ne profite pas de ce que je
revois. Ne devrais-je pas, durant les intervalles de
veille, impatient, me transplanter dans le surnatu¬
rel, tâcher de vivre pour eux et avec eux, ces êtres
revenus dans la chair du présent par quelques-uns
de leurs instants profonds, ces contemporains épar¬
pillés dans le néant et dont l’éclair rebrille en moi
parce qu’ils font tous partie de mon ascendance !
Mais je les laisse, je les oublie.
Je ne poursuis pas mes visions sur la terre. Je ne
peux pas. Fatigue, échec : Lorsque je renais à la vie
normale, matériellement, détail par détail, je suis à
bout de ressort, et je tombe dans mon cloisonnement
actuel. Je ne suis pas à la hauteur de mon rêve.
L’aventure est trop élargie pour moi ; elle parcourt
plus de vie que je n’ai la force d’en embrasser. On
n?est pas constitué pour être trop grand. Ce serait
EXHUMATIONS
49
trop grand et ce serait trop beau de rattacher les
choses les unes aux autres, de faire un enchaîne¬
ment. Qui l’a fait, même parmi les dieux, ces
prières animées, ces belles trouvailles qui ont vécu
et marché, et ouvert leurs poitrines devant tous !
Moi, je suis dans l'enfer humain, l’enfer de la bana¬
lité, de la médiocrité, que peuple un spectre de pu¬
blic, et qui est incertitude et confusion des langues.
Et pourtant, malgré mon détachement de la gran¬
deur, doucement mais sûrement, je m'annihile.
L’existence-fantôme a beau être, en réalité, d'une
brièveté phénoménale (la première fois, j'ai éprouvé
tout un monde d'impressions, le temps de monter
l’escalier, et d’autres fois, j'ai vécu de longues por¬
tions de destinée, qui n’ont duré que quelques minutes
de somnolence ou de quoi faire la volute d’un geste,
dans la solidité présente), malgré cela, l'intensité
absolue de cette vie antérieure m’assiège, m'accule
et me ronge. Cette lutte pour la défaite, si je n’en
ai pas peur, c'est (comme tous, toujours), parce que
je ne veux pas, et que je ne sais pas la comprendre.
— De toute évidence, le glissement de terrain
s’est produit d’ici là. L'affleurement des pierres est
visible aux deux bouts, et c'est à tort que l'endroit
est cadastré comme faisant partie de Rulamour.
L’oncle m'échappe. Ces messieurs vont, viennent,
pointent leur doigt dans l’espace, font des enjambées
qu’ils comptent, le menton baissé avec recueille¬
ment. Leur érudition si garnie sur l'histoire locale
sort abondamment de leurs bouches à propos du
moindre détail. Je vois que nous sommes, eux et
moi, acharnés contre les mêmes secrets, mais je vois
surtout qu'il n’y a rien de commun entre nous. Je
suis dans la vie, eux, ils sont sur la mort. J'ai suscité
le passé vivant, comme un prophète de ce qui n’est
50
LES ENCHAÎNEMENTS
plus. Aucun secours pour moi dans leur résumé
chiffré et technique, dans leur résidu d’autrefois.
Algèbre, vide, rien. Les livres m’ont déjà donné une
grandiose leçon sur la petitesse des synthèses artifi¬
cielles et la ruine des signes.
Et pourtant, malgré tout, je guette, je guette même
des mots...
Je rejoins l’agitation de l’oncle Raphard. Il a perdu
son cache-nez, posé il ne sait plus où, et il a mis à la
place une toile à sac sur ses épaules. Il tient un livré
ouvert dans sa main droite, un livre fermé sous son
bras gauche. Il m’agrippe comme il peut, de travers.
Il me prend à témoin à voix basse, préoccupée, l’œil
sollicité par les accidents de terrain.
— L’aile droite, hé ? C’est la partie que l’abbé
Vigneux décrit dans son histoire des couvents de
Provence — publiée en 1777 — et où il dit que de
son temps on montrait les ruines et notamment la
cellule du sorcier.
La cellule du sorcier ! Cette précision-là est allée,
comme un objet, jusqu’à mon cœur. Précipitam¬
ment, j’ai demandé :
— Le sorcier... Qu’est-ce qu’il est devenu ?
Mon oncle ayant filé comme un trait, je le pour¬
suis pour lui poser la question, vaguement conscient
du ridicule de ce jeu de scène.
— Il a été brûlé, répond, vingt mètres plus loin,
M. Raphard penché sur le travail d’un terrassier et
sans quitter l’outil des yeux. Il effrayait les villa¬
geois par ses sortilèges et ses méchancetés. Il faisait
cuire des pommes sous son aisselle, il amenait des
orages avec des balais, et il puisait le feu de l’enfer
directement : voilà ce qu’il faisait. Il a été brûlé,
exhumé de son tombeau longtemps après sa mort,
prétendent les uns, tandis que les autres assurent
qu’il fut brûlé juste avant de mourir. Attention,
mon ami, tapez doucement. Ça m’a l’air d’être une
moulure.
En vérité, le vent emporte ces paroles. C’est
comme une farce solennelle. Cette révélation posi¬
tive, brutale, — et si légère — ne touche pas la
présence de ce vivant qui entraîne encore ma pesan¬
teur dans la sienne, et rien n’est changé. Et puis...
l’homme qui, là, affirme à coups redoublés, sait-il
ce qu’il dit même dans le plan hasardeux dont il
dispose ?
C'est comme s’il n’avait pas parlé.
Au milieu de ces gens qui s’agitent dans l’air
éphémère d’un soir, dont l’activité court et danse
par-dessus l’immobilisé, je suis seul, seul. Je ne les
comprends pas, et ils ne me comprennent pas. Non,
il n’y a rien de commun entre moi qui m'avance
dans un souffle interminable, et ces nécrophores
qui pêchent des débris dans un cimetière et tamisent
la poussière. Je suis seul. Je ne peux m’appuyer que
sur moi-même.
Il s’est passé un événement infini. Us se sont
écartés — trois ouvriers terreux — et elle est appa¬
rue au milieu d’eux, debout, blanche.
La pierre !
Des bras la soutenaient pour la mettre en lumière.
J’entendais bourdonner à mes oreilles : « C’est
curieux, cette tête, de chien », lorsque je suis arrivé
à elle.
Personne ne faisait attention à moi, personne n’a
vu mes yeux terrorisés. C’était la pierre, c’était elle !
Le dessin Creusé n’était pas tout à fait ce que je
croyais : plus ramassé que ne l'avaient conservé les
cellules où s’incruste l’impérissable sensation. Je
l’ai mieux reconnue. Je me suis avancé tremblant
sur mes jambes, et je me suis mis à genoux comme
pour voir de plus près, et j’ai posé mes mains sur la
grande pierre.
EXHUMATIONS
52
LES ENCHAÎNEMENTS
Cette image dont je sens le sillon sous la peau de
mon doigt, c’est moi qui l'ai enfoncée là, il y a un
nombre de millénaires qu’on ne peut même pas sup¬
puter ; c’est moi qui l’ai embrassée, tout ruisselant
de vagues comme une vague, il y a vingt-cinq siècles;
et je la tenais dans mes mains lorsque s’est produite,
à droite, cette cassure que l’air a rongée depuis Si
je disais la vérité des choses, quel cri : « Au fou ! »
dans le petit monde étranger d’aujourd’hui ! Je reste
là, tout mon étreignant mutisme dans mes mains,
devant le signal indélébile, la pointe hachée de mon¬
tagne.
Puis les heures passent, mon brutal émoi s’affadit,
l’ennui tombe. Ça n’avance guère, et les opérations
deviennent fastidieuses. On retrouve à peu près le
linéament d’enceinte du monastère qui était en
ruines lorsqu’un éboulement de la montagne l’obs¬
trua. On découvre des poches considérables de
pierres terreuses et fondues, qu’on range, qu’on
étiquette, qu on répertorie. La pierre de la tête de
chien, qu’un mince monticule de terre friable comme
une taupinière recouvrait, avait dû être antérieure¬
ment extraite, remontée de l’enchaînante profon¬
deur.
Vers le soir, la trouvaille d’un anneau de fer vint
ranimer un instant l’intérêt. Il était grand comme
un collier et entièrement rongé et rouillé ainsi que
son attache de scellement. Ce morceau de fer ma¬
lade, bouffi d’un cancer d’humidité, objet concret
surnageant de l’ensemble des constructions pulvéri¬
sées par le temps, attira à peine mon attention et rie
la retint pas.
C’était ici que Clément Nourrit a marché quand
il a quitté Annette.
Je ris. Est-ce de l’orgueil, ou bien est-ce de l’hu-
miliation ou du désespoir !
JUUiaVlVU WU »
C’était ici... Rien ne peut combler l’abîme qu’il
EXHUMATIONS 53
y a entre autrefois et aujourd'hui. L'autel à tête de
chien lui-même, ne le peut pas — puisqu'il est là,
et qu’il ne fait rien.
Ce résidu émouvant, presque effrayant, délaissé
maintenant au milieu du piétinage (sur son sommet
on a posé l’anneau de fer autour duquel les cachots
se sont dissous), a diminué. La pierre, elle fut, elle
n’est plus. Le moment présent, c'est une . déforma¬
tion suprême et inimitable de la vie. C'est le corps
de la vérité. En cessant de vivre, il devient men-
songe ; et alors, pas un mot qui mente plus que
le mot de résurrection. Chaque minute est un som¬
met autour de quoi tombe une extraordinaire destruc¬
tion. C'est toujours sur ce point d'intersection
absolu : le présent, que se posent les seules affir-
mations solides des philosophes et des cœurs... Af¬
firmations solides des philosophes ! — car il y a
un acquis de la métaphysique. On a jugé. Des deux
grandes tendances originales de la recherche hu¬
maine, la subjective et l'objective (le monde intérieur
et le monde extérieur sont successivement l'un dans
l’autre), c’est la subjective qui est l’endroit et l’ob¬
jective l'envers. Ils ont raison, les individualistes.
Ils ont raison comme le cri de la chair a toujours
raison, et comme, à l’autre bout des harmonies, le
chien qui, déjà assassiné, me léchait les pieds.
Il faut l'éclair de la vie. Il a marché ici. De tous
: *' S" - .
les êtres que je relève des tombeaux, celui qui s'est
mû à la place où je marche, dont l'ombre me tient
comme un linceul réchauffé, est le plus grand. C’est
celui dont je me sens le plus le dépositaire debout,
moi pourtant si infime. Il a marché ici.
Je vois arriver Marthe Uriel. Elle s’arrête dans le
soleil couchant tandis que je me dirige vers elle.
Elle a un grand manteau, ruissellement brun, rou-
geâtre, qu’elle fait traîner, les épaules découvertes,
et dont les plis se posent et se cassent sur la terre
fleurie d'asphodèles.
54
LES ENCHAÎNEMENTS
Je tiens encore comme à un lambeau de chair,
aux derniers instants à vif de ma longue vision.
J’allais, désespéré. Ma souffrance était abîmée par
le remords de n’avoir pas parlé, d’avoir laissé An-
nette devenir étrangère dans le silence, d’avoir ainsi
préparé son détachement : ne pas parler, c’est effacer
les jours ; le mutisme entre deux têtes, instant par
instant, tisse la mort. Il suffit parfois d’une seconde
de silence pour qu’un silence éternel vienne les sé¬
parer étroitement. Et tout me conseillait de lui par¬
ler, la terre elle-même, et les arbres me le disaient.
Marthe est là comme fut Annette. Le soleil pou¬
droyant place Annette sur elle, en exquise auréole
sur sa figure, en jolie frange sur sa robe. Le visage
est le même ; jamais elles ne furent plus une.
Ce soir, Marthe cherche à me pénétrer et m’inter¬
roge. Elle a pressenti ce mystère auquel elle a droit.
A l’écart des gens, la voix basse de ses lèvres bat
ma figure : je sens son souffle charnel, parfumé, sur
mes paupières.
— On dirait que tu vis dans un rêve étoilé.
Elle vient juste pour cueillir mon aveu. Tout me
porte à parler, dans la mêlée tiède d’elle et de moi,
ce soir, et les arbres eux-mêmes me le disent. J’ai
hésité, tremblé, et malgré moi, malgré tout, je me
suis refusé à la vérité, je n’ai pas voulu la lumière
commune.
— Mais non, mais non ! Je n’ai pas de rêve.
Pourquoi, lorsque j’ai revu, posé sur la borne, le
léger amoncellement circulaire d’oxyde rocailleux,
entrailles boursouflées de l’anneau de fer, qui s’usa
jadis sur des cous vivants et doux comme de l’eau,
— un brusque revirement s’est fait en moi à propos
de la petitesse même de cet objet ?... Voici du réel,
du concret, retiré du monde multiplié d’autrefois.
Cela existe et résiste — tandis que moi, je ne suis
que des images. Je ne suis nulle part, moi. Ce sont
EXHUMATIONS 55
les déterreurs appuyés, les poursuiveurs de pierres,
les palpeurs d'arêtes et de rainures sépulcrales, qui
sont dans le vrai.
La trace des pas. Je regarde par terre, là où tant
d’autres ont marché. Penser n'est rien, il faut la
trace dés pas.
La journée de travail est close. Les gens se sont
dispersés et m'ont abandonné. Désert de ce côté-ci :
le tertre où brilla puis s'éclipsa ce rayonnement de
femme ; désert de ce côté-là : l'entassement du mo¬
nastère d'ombre qui, quoique détruit, me domine.
Lassé, usé, du regret de n'avoir pas parlé, je vais
vers le couvent. Us ne savent plus les chemins de
traverse. Je tes sais. C'est par ici qu’entre deux val¬
lonnements, on aborde la façade.
J’ai rejoint 1e monument, la montée lisse, infinie,
dé pierre, coupée par mon front. La jambe énorme
d’un contrefort. De ce côté, au ras du sol, la fenêtre
de ma cellule.
Là-bas, entre tes deux montagnes, glisse un rayon
oblique qui baigne de clair 1e réduit à travers l'on¬
doiement étincelant du verre. Dépassant de la tête
le cadre courbe de la verrière, je vois du dehors ma
fruste demeure étroite, ce grand désert où je serai
désormais deux fois seul.
Mais je m’arrête ; je recule, la main sur 1e saillant
de pierre : j’ai perçu un bruit qui vient de l'inté¬
rieur. Le réduit, du côté de la porte, s’est défoncé.
Dans le trou carré de la porte, une forme blanche
s’est avancée. Le dominicain aveugle! Il entre dans
ma cellule, il la traverse. Je vois distinctement ses
pieds que doublent des sandales, et que teint et in¬
cruste la poussière du sol — sa longue forme enca¬
puchonnée, courbée comme la voussure éclairée
d'un cloître.
Comme il sait se diriger ! Il tend ses mains en
avant, ses mains qui étaient toujours enfouies
comme des ossements dans ses manches jointes —
56 LES ENCHAÎNEMENTS
et qu'on ne voyait pas plus qu'on ne voyait ses pru¬
nelles. Sa face est levée, on aperçoit sur elle non pas
ses regards comme, sur les autres faces, mais seule¬
ment ses yeux, les plaies, refoulées et scellées de cire
rouge de ses paupières.
Il va droit aux feuilles où j'ai tout écrit, et il les
saisit... Il les approche de sa face comme pour les
lire. Il les lit ! Puis le spectre blême a manié l’écri-
toire, et il a écrit en gros traits par-dessus une des
feuilles, mon nom : Clément Nourrit.
Brisure. Ruiné de tout ! L’intelligence subite de
l’intrigue qui m’a entouré me pénètre jusqu’aux os.
L’Église qui est la force des temps, je vois, trop tard,
affleurer son expédient : cet homme venu par des
voies souterraines au cœur de ma destinée, avec sa
lèpre de blancheur...
La voix bavarde et volage de Méliodon qui m’a
rejoint, essoufflé, sa voix qui sautille d’une chose à
l’autre, et qui décrit les lances du margrave de Pill-
nitz dans les aubes de Hongrie — tandis que sur
la paume de ma main se scelle l'arête de pierre
où je suis attaché — cette voix placide de tout le
monde, cette voix qui n’entend jamais rien, me
glace comme une insurmontable condamnation.
Je demeure là, si offert, si vaincu, que je me ba¬
lance faiblement sur mes pieds dans l'air du soir,
sans savoir ni avancer, ni reculer. Je songe à toutes
choses à la fois, et je me souviens que mon père, qui
pourtant m’avait donné l’avidité des secrets de l’uni¬
vers, s’inquiétait, lorsque j’étais enfant, de mon ar¬
deur à chercher en tout spectacle un trésor caché ;
et, une fois, je l’entendis murmurer : « Que va-t-il
devenir ? » avec une voix si tendre que je sus bien
que c'était de moi qu'il parlait.
XIII
LE RÈGNE DE L’HOMME
Où suis-je ?... Qui suis-je ?... Dans la pénombre,
les enfante se moquent de moi.
Je ne suis pas rentré dans la cellule maudite.
J’ai accompagné le vent qui était derrière moi et
devant moi. Il me chassa du côté de la mer.
J’atteignis et je longeai un rivage. Mes pieds s’en¬
foncaient dans l’entassement croulant des galets.
Il faut parler ! Moi qui ai trouvé, comme un motif
de joie, dans la nature, l’indication surnaturelle :
parler ; moi qui suis à travers le royaume de l’esprit
le porteur de paroles, j’ai laissé mourir l’amour
pour n’avoir pas parlé. C’est par la voix qu’on bâtit
l’amour. Il faut parler .
Il m’aborda au moment où je passais entré lui et
l’immensité marine. Et tout bas, il a dit : « Il faut
parler ! »
C’est cela qu’il m’a dit, cet inconnu dont j’ai
d’abord eu peur !
— C’est par la voix qu’on bâtit la conscience. Il
faut parler.
L’ordre de mon esprit et de mon cœur sortait de
la bouche d’un passant à propos de la conscience !
LES ENCHAÎNEMENTS
Et je fus étonné d’avoir attendu qu’on me l’eût dit
pour m’apercevoir que le devoir est le même dans
tous les sens de l’homme.
Celui que j’avais rencontré pensait à la dévotion
et à la vie publique. Il avait réveillé la grande espé¬
rance qui est la vie suprême et qui semble toujours
morte. Il voulait refaire une société meilleure en
retrouvant parmi les formules cabalistiques de l’Au-
torité, la loi de justice et d’égalité discernée par le
Divin Savant. Ce que j’ai fait dans les forces aveugles
de la nature, il le faisait dans les forces aveuglées
de la vie. Scruter avec un regard neuf, puis parler
pour mettre en ordre. Mais aux apôtres, on jette les
mots pétrifiés. Il faut parler contre les paroles toutes
faites, et démolir les mensonges.
Comme j’allais répondre, il s’écria :
— Il faut qu’à un moment, la parole cesse d’être
un bruit pour devenir une chose. Il faut en personne
recommencer Jésus-Christ après l’avoir découvert
sous son déguisement d’aujourd’hui. Il faut être bon,
pur et pauvre en réalité : pauvre d’argent, et pauvre
de subtilités dogmatiques et rituelles. Il faut que
tout vienne d’en bas, de la large vie répandue qui
saigne autant que la mer, et non au hasard, d’en
haut. Tout va changer.
Je dis que sans doute, les hommes comprendraient
cela un jour. Il répondit qu’il ne faut pas attendre.
Dire : « j’espère », c’est refuser. Dire : « plus tard »,
c’est se taire.
— Honte au paradis qu’on relègue dans un autre
monde. Es-tu sûr de revivre ? Crois-tu que les vers
vomiront ta pourriture ? L'avenir est un abîme qui
ne calme pas le juste.
« Nous avons peur de cet avenir où on se sauve,
nous les suiveurs de Valdo. »
— Vous êtes Vaudois !
Je me suis reculé de l’homme au nom exécré, le
révolté le provocateur, et je lui ai reproché comme
58
LE RÉGNÉ DE L’HOMME 59
, ■ • /
une trahison de ne m’avoir pas, avant toute chose,
dit son nom.
Maintenant, je suis assis près de l’homme, et nous
nous tenons la main, lui et moi qui sommes seuls
parmi tous à n’être pas idolâtres. Le soir est tombé
et nous sommes dans le ciel.
A ce moment, tandis que les distances lumineuses
de la Grande Ourse et d’Orion plantent l’univers
sur la terre, je comprends : comme il y a une loi
des surfaces et des solides, et comme toute chose
inconsciente tombe avec sagesse — il y a sous les
deux une loi de chacun et de tous.
Et des deux lois, de la physique et de la multitude,
sont pareilles et font deux sciences. Ni la science de
la nature, ni celle des foules ne sont des rêves hasar¬
deux créés par une tête : c’est le reflet de l’ensemble
dans la tête.
C’est selon ce reflet qu’il faut refaire alentour une
réalité plus vraie. Découragé par tout ce qui est
contre nous, j’ai poussé un soupir et j’ai fermé les
yeux. Nous sommes les séparés. Mais je tiens dans le
noir la main de l’homme, et, par elle, la vie illi¬
mitée, et l’enchaînement éternel, et tout ce qui sera
un jour.
Qui montrera les choses comme elles sont, qui
réveillera la nuit 1
J’étais encore près de lui quand il se heurta aux
murs et aux pavés, et qu’il fut assailli aux abords de
la ville. Je savais bien que, cette fois, c’était le vrai
commencement sur la terre, mais je savais bien que
tous deux nous tombions aux abîmes. Un cercle de
haïssants et de vociférants se rétrécissait sur nous.
Devant eux, un moine dominicain tout blanc, un
écolier qui arrivait portant un livre et en récitant
des passages l’œil mi-clos, un vieux soldat, qui était
plusieurs mutilations attachées ensembles, un trou-
60
LES ENCHAÎNEMENTS
badour auquel le seigneur et le riche prêtent leurs
fêtes, et farcissent le ventre, une femme éblouie par
la joaillerie militaire, crachèrent à la figure du chré¬
tien et lui jetèrent des pierres. Ils disaient :
— Il veut nous faire croire des choses qui seraient
trop belles.
— Il hait ce qu’on adore. Et puis, il veut le par¬
tage des femmes, il veut que ceux qui n’Ont rien
entrent chez les possédants, le couteau entre les
dents.
— Il a blasphémé. C’est un Vaudois. Au feu !
— Il ne blasphème jamais : C’est un Pur. Au feu,
le Cathare !
Et par-dessus tout rugissait : « Il n'a pas le respect
des maîtres ! Il n’obéit pas ! Le voilà, l'anti¬
homme ! »
Ceux qui disaient cela, c’étaient les pauvres arti¬
sans des ateliers-boutiques que les passants des rues
surveillent ; c’étaient, butés, noirs, les fantômes
lourds des cabanes. Us sont sortis pour crier de la
sorte, de leurs logis glacés que la pluie traverse aussi
aisément que le froid, et qui ne sont réchauffés que
par leur corps.
Il était déjà abattu et immobile, il avait exhalé le
dernier soupir de foi en le redressement du monde,
quand Télo s’approcha de lui et lui lança un coup
de pied. Télo le fétu de multitude, l’homme au dos
rompu et courbe, aux mains changées en pierres par
le travail, dont le baron a tué les enfants, dont
l’abbé a coupé les oreilles. Il hurla avec rage :
— Il veut tout changer !
— Il est mort ! dit le moine dominicain. Nous
ne pouvons plus rien, hélas, pour son salut. Dieu
seul peut encore en tirer, de la souffrance.
La foule s’écoula. La nuit tomba.
Les hommes bons, il y en a trop peu. Ils prouvent
que la bonté n’existe pas. Ils montent et tuent l'es¬
pérance.
LE RÉGNÉ DE L’HOMME 61
Je suis resté là, seul avec le moine qui, les mains
croisées, la tête baissée, semblait ne pouvoir se sé-
parer du cadavre sur lequel il n’avait plus de prise.
Mais il me sentit, et levant la paupière, m’aperçut.
Sans doute, il me connaissait, car il s’immobi¬
lisa pour m’examiner et son bras s’allongea vers
moi.
— Celui-là est à nous ! cria-t-il.
Mais il n’y avait personne pour l’entendre. Per¬
sonne ? Si, quelqu’un s’approchait dans la pé¬
nombre pluvieuse. Je reconnus le Fou. Il m’avait
semblé tout à l’heure qu’il était dans la mêlée
allante et venante et cramponnée.
Je vis le vieillard s’arrêter derrière le moine figé
en son geste contre moi, brandir une pierre et
l’abattre de toute sa force sur ce crâne nu. L’inqui¬
siteur tomba droit comme une statue.
Le Fou hochait la tête sans arrêt. Il chancela lui
aussi et lui aussi tomba. Le vieillard était taché de
sang des pieds à la tête. Sa barbe était un buisson
mouillé — il apparut étrangement noirci et rajeuni
dans l’ombre, — et l’on entendait sa blessure qui
pleurait.
Son œil plein d’un nuage, me vit, et sa bouche me
parla :
— Le nom que j’ai dans les jours où nous sommes
c’est : le Fou. Je suis le Sage. Gare à la sagesse 1 On
verra un jour ce que c’est que cette chose nouvelle.
Je suis la parcelle de conscience et par conséquent
l’éternel Juif Errant. Il y aura toujours des crieurs
qu’on n’éteindra pas : Ceux qui savent se débar¬
rasser du temps présent — et aimer quelque chose de
lointain fait seulement avec de la grandeur. Les
leviers épars d’Israël... L’âcre exil des Juifs les a
désenchaînés, il les a mis partout en travers des
vices et des crimes des peuples massés en blocs et
a préparé le refus universel dans leurs gorges (pas
dans leurs têtes, parce qu’ils ne voient pas bien ce
62 LES ENCHAÎNEMENTS
qu’ils font). C’est moi qui secoue la chose retom¬
bante de l’idolâtrie, qui distribue la fraîche colère
de probité — et le grain de folie qui fait lever la
révolte. Et je tourne le monde contre l’alignement
des mâcheurs de grands mots.
« Je hais ceux que tu hais. »
Le vieillard forcené reprit péniblement son souffle.
Il était à genoux et appuyé des deux bras par terre.
Il me considéra avec ses yeux drapés de sang, et
montra ce qui était au-dessous de son âme :
— Mais je te hais aussi, toi. Le seul règne d’Israël
importe. Elle attachera à la longue tous les pays du
monde par des chaînes faites du plus puissant dé
tous les métaux, l’or — là flotte qui au geste de
Salomon partit d’Eziongaber. Il y a encore trop
d’ennemis. Un jour viendra où je ne serai plus avec
toi contre les autres, mais, sur les corps des autres,
contre toi. Écoute-moi bien, qu’on mette, cria-t-il
en chancelant, qu’on mette des cailloux dans ma
tombe près de ma main... Pour que je puisse les
lancer là-bas contre le Fils du Charpentier !
Il avait fini de vivre lorsque vinrent dans la pluie
un passant, deux passants, trois. Parmi les corps,
celui du moine inquisiteur remua.
Une pauvre femme l’aperçut : C’était une mère
dont il avait fait condamner le fils au mur. Elle se
pencha, le reconnut, le prit dans ses bras et le porta,
vaincue par l’humilité et la nuit populaire, vaincue
par la défaite humaine ; et cette mère se traîna lour¬
dement avec ce corps — comme une mère — vers la
ville.
Des torches, des hommes d’armes, un franciscain
à rude écorce brune, à longue barbe. On transporta
le moine dans une grange ouverte sur une place.
On le mit sur de la paille, et bientôt toute une cohue
s’entassa aux abords de cette grange où un homme
livide, aux yeux fermés, roues bleuâtres, était au
milieu de flambeaux.
le règne de l’homme 63
’
Il cria et trembla. On voyait qu’il avait peur de
mourir, on le voyait devenir frileux.
— Je suis maudit !
La voix était étrangement altérée qui sortait de sa
face déjà cadavérique. Ses mains blanchissantes
essayaient d’écarter des choses en forme de linceuls.
Il avait peur de l’enfer — si peur qu’il donnait le
froid de la peur.
Le pauvre franciscain, petit paysan de l’église, est
déconcerté, il a des larmes aux yeux.
Il dit au mourant avec sa simplicité plébéienne :
— Vous êtes heureux, mon frère, vous allez voir
les saints en personne.
Et il a l’idée, pour lui complaire et le détacher de
la vie terrestre, de lui raconter les belles histoires
des saints : ceux d’ici : Sainte Marthe qui attacha la
tarasque effroyable avec un ruban de dame, Saint
Gilles et sa biche, amicale et même discrète, et Saint
Honorât qui força les portes du couvent à traverser
la mer, et aussi François d’Assise, son patron, qui
avait des yeux vifs de petit oiseau, qui parlait en
faisant force gestes, en riant et en pleurant, et qui
disait : « Mes sœurs les colombes », car il avait
compris les animaux (et même, par surcroît, le vent
et la pluie). Mais ce furent les Bénédictins qui comp¬
tèrent le plus de saints : dix mille... non, seize mille.
Il commence un récit de douceur enchantée : « Un
homme vit un bel oiseau... »
Pitié, mon frère ! s’écrie l’autre.
Sa bouche se tord comme dans la perfection d’un
tableau d’église. Il pousse un cri sombre entre les
montants de bois qui soutiennent la grange. Sa tête
va et vient à droite et à gauche pour se poser sur
la paille rougie (une auréole de corail miroitant).
. — J’ai fait souffrir et j’ai tué. Qu’y a-t-il de com¬
mun entre les choses que vous dites et les miennes.
En même temps qu’ils vivaient, mon frère, ces êtres
qui n’étaient que le cristal de bonté, en même temps,
64 LES ENCHAÎNEMENTS
l’église a fait rétablir parmi les hommes l’usage aboli
de la torture. Le tourmenteur veut être aussi l’ange.
— Mon frère, dit le bon moine à la bouche char¬
nue et encore grasse et frottée de nourriture, juste¬
ment Thomas, le docteur angélique, a dit : « Heu¬
reux les saints parce qu’ils assisteront aux supplices
des méchants. » Pour un religieux, il est plus Plai¬
sant mais moins méritoire de rester dans sa cellule,
que de lutter pour le triomphe de la foi. Car, ainsi
que l’a dit saint Antoine, souche des moines, celui
qui reste tout seul échappe à trois ennemis, la vue,
le toucher, et l’ouïe. Au demeurant, Notre-Seigneur
n’a pas recommandé d’épargner les méchants. Il a
dit, nous rapportent les Saintes Écritures : « Tout
arbre qui ne produit pas de bons fruits doit être
coupé et jeté au feu. » Il a dit : « Lancez le serviteur
inutile dans les ténèbres du dehors ; là, il y aura des
pleurs et des grincements de dents. » Il a dit : « Amè¬
nes les ennemis qui n’ont pas voulu que je régnasse
sur eux et tuez-les devant moi. »
— Les deux faces de l’Église... Le sourire de cha¬
rité, clarté, source... Domingo, Domingo, chanoine
d’Osma, chien du Seigneur, tu m’as tourné de force
vers l’autre face. J’ai fait brûler cinq cents héré¬
tiques. Une fois, en Champagne, cent quatre-vingt-
cinq d’un matin à un soir. J’en ai torturé et emmuré
des milliers. J’ai inventé le gibet à chaîne qui sauve
de là flamme pendant des instants, le supplicié, pour
l’y replonger mieux et augmenter sa mort.
La foule s’amassait devant ses yeux fixes et mi-
clos et sa bouche criante. Il se peuplait de toutes
ces formes remuantes, et plus il était écouté, plus il
retentissait.
On dut l’entendre jusque sous la terre crier :
« Voici ma confession. »
Il confessa que torturer, ce fut sa passion, son
amour.
— Quand Hildebrandt s’assit sur le,trône de Saint
LE RÈGNE DE L’ HOMME
65
Pierre et édicta la chasteté des prêtres séculiers, pour
en faire des esclaves corps et âme de la foi, il les
voua à d’autres débauches...
— Mon frère, interrompit le pauvre moine, il est
dit dans le Livre des Livres : « Celui-là est bon pour
être mon serviteur qui dit de sa mère : je ne la con¬
nais pas. De son père : quel est cet homme ? et qui
ne veut rien savoir ni de son frère, ni de son fils. »
— ... Il les voua à d’autres débauches ! L’ardeur
de faire souffrir remplaça celle de caresser. Le jail¬
lissement de la douleur d’une chair étalée ébranle la
chasteté par des voies démoniaques. Il y a en vérité
un mariage entre celui qui est debout et attentionné
et celui — homme ou femme — qui est attaché au lit
de bois graissé et creusé à la place du dos et de la
tête, et que bonde la maladie fraîche de torture. Votre
regard entre réellement dans le mal préparé d’autrui ;
il y a des baisers d’yeux ; le cri des autres est un
acte qui vous force l’âme... Nudité intérieure... plus
que nue... Ce Perrinet de mon cœur, quand ses idées
ont changé, quand j’ai dû lutter contre lui, lutter
contre moi avec sa personne, avec ses os vierges,
quelles conversations proches, ferventes et solen¬
nelles, jusqu’à ce qu’enfin à force, il fût mort.
— Mon frère...
Le franciscain commençait à grimacer devant ce
mauvais repentir. Il faisait des pas pesants, s’arrê¬
tant, regardait piteusement l’assistance en tournant
sa grosse cordelière entre ses gros doigts.
— Comment ne serait-il pas damné celui qui a
trop aimé le ruissellement de douleur !...
Mon frère, vous n’avez pas contrevenu aux com¬
mandements de l’Église ni du Saint-Office. C’est pour
leur bien qu’on guérit contre leur gré les hérétiques :
Compelle intrare. Vous n’avez pas, en réalité, versé
de sang et par là, violé la défense prononcée par 1e
Concile de Latran.
— La vierge de fer qui s’ouvre à deux battants,
LES ENCHAÎNEMENTS
garnie de pointes à l’intérieur de sa carapace de
vierge, cria le mourant, avec un déchirement dé
rire, et qui vit profondément, par courts moments,
avec l’homme nu qu’on lui donne, répond aux prin¬
cipes de bonté de notre Sainte Mère l’Église : punir
le plus charitablement possible et sans effusion de
sang. Il n’y a pas effusion dé sang puisque la vierge-
cercueil est décemment close et fait au corps un
second corps qui ne saigne qu’en dedans. L’effusion
de sang !... Dans les chambres de torture, s’écria
plus haut le dominicain pesant sur son coude (et
ses yeux se mirent à flamboyer), dans les chambres
de torture il y a une odeur de cuisine et de bouche¬
rie, des cris assourdissants et des fumées.
Comme il avait peur et frissonnait, mais comme il
aimait parler de cela ! Il s’appuyait sur ses souvenirs.
— Nous éitons tous les deux, au milieu des hommes
nus diversement attachés et des chaînes de fer usées.
Autour de cet étalage de vivants; des instruments in¬
compréhensibles, épouvantables, s’empressaient, ma¬
niés par un homme qui ne savait où donner de la
tête.
« Un accusé d’hérésie est pendu au milieu, tout
mince et blanc, étiré par des cordes et des poids qui
retombent. Dans un coin, les coups sourds et plats
du maillet sur la viande. Il y a une sorte de lourde
étoile tronquée qui tourne sur un appareil de bois.
C’est une étoile vivante, suintante, aux moignons de
membres, qui tourne, posée par l’os du dos sur la
vis de bois. C’est la chair, c’est l’os de l'échine,
qui crie, à mesure que le poids du corps y enfonce le
bois. A l’autre, on tenaille la langue à chaud. Il
n’est même pas lié au lit. Il obéit comme un cadavre,
mais il est bien vivant et rien n’est perdu. Ses bras
sont allongés, tout bossués et bleuis. Le bourreau
manœuvrant les deux longs bras de fer des tenaillés,
appuie le genou comme un coin sur son ventre pour
mieux lui triturer la 1angue. De sa bouche distendue,
66
LE RÈGNE DE L’ HOMME 67
du fourneau de sa bouche sortent des flots vibrants,
grondants de fumée — et la fumée s’exhale aussi
des yeux.
« Deux hommes en robe s'occupent de chacun.
« Celui qui était avec moi était si vieux qu’il som¬
nolait par moments dans sa stalle, — il se réveillait
pour prendre doucement une main abattue et appro¬
chant l'oreille de ce qui fut un visage : « Dis que par
tes propos tu as semé le mauvais esprit et comploté
contre l’Église. Dis-le, et dis le nom de ceux à qui
tu as parlé. » Ou bien il se réveillait aussi si son
œil mi-clos voyait poindre sur la peau écrasée une
seule goutte de sang. Alors, il se dressait debout dans
sa chaise et invectivait le bourreau, les yeux cour¬
roucés (ses yeux usés, dont on voyait le fond). « Mal¬
heureux, qu'as-tu fait ! Le sang coule. La Sainte
Église, qui est la bonté même, ne doit jamais faire
couler le sang ! » Et il faisait très soigneusement
envelopper sur la souche difforme du bras broyé, la
place où le sang avait paru. Holà, vous tous ! N'y
aurait-il eu cette scène qu'une seule fois quelque
part, qu'elle damnerait l’Église !
— Mon frère, vous étiez deux dans vos luttes
contre l'entêtement hérétique. Et chacun des deux
juges des hérésies qui œuvrent ensemble a reçu du
pape le pouvoir d'absoudre l'autre : ils peuvent donc
agir comme bon leur semble, et ne pèchent jamais.
L'autre regarda au ciel et dit :
— Dans la blancheur et l'or qui est au plus
haut de la chrétienté, par-dessus la pourpre de la ca¬
thédrale impériale, je vois sa main, sa longue main
flotter, pâle, presque lumineuse, souffrante, et qui,
sur un vitrail n'eût été que blancheur et dorure. La
voix qui tombait de par-delà la bénédiction de cette
main-colombe, qui tombait du dôme du ciel, a pro¬
féré : « Il faut faire une grande chose. Quel triomphe
pour l’Église si même contre les Slaves idolâtres du
nord, les Grecs schismatiques de Constantinople, et
68 LES ENCHAÎNEMENTS
surtout contre les gens du comté de Toulouse, on pou¬
vait prêcher la croisade comme contre les Sarrazins
et les Turcs ! Mon fils, la seule dévotion ne soulève-
rait pas les armées ; il faut se servir des passions des
hommes. Aucun de ceux dont nous avons besoin
pour rétablir notre pleine autorité et raffermir la foi,
ne connaît les bases dogmatiques de l’hérésie albi-
geoise. Mais ce qui est compris d’eux, c’est la gloire
et le pillage, et la joie de tuer. Montrons-leur la
gloire et le pillage en même temps que le salut de
leurs âmes, et les fiefs et les sacs d’or et les cap¬
tives — comme Alexis Comnène, par l’éclat du butin
mort et vif, attira les croisés. Sachons faire admirer
le riche Midi aux basons du Nord et aux rois de
France — et une belle armée viendra écraser le Midi
et faire jaillir pour la troisième fois la Fontaine de
sang du Capitole de Toulouse, comme le firent les
Francs de Clovis et les Austrasiens de Charlemagne..»
« Elle a dit aussi, la voix qui planait au-dessus de
la main diaphane, la voix qui tombait de l'azur :
— C’est aussi qu’il faut une proie à la colère de
misère et au désespoir du peuple. Le respect de toutes
lés autorités s’ébranle. Le Midi a péché contre le
principe d’autorité temporelle. La chasse au travail¬
leur devient âpre. Maintenant, l'outil qui bâtit lés
églises, c’est le bâton. On voit partout de ces énormes
blancheurs qui traînent en longueur. De menaçants
concerts s’élaborent. Répétons ce que d'autres ont
dit : « Commune, mot nouveau, mot détestable »,
— car Dieu ne veut pas qu'il y ait communauté des
petits contre les grands, ni communauté des petits et
des grands. »
« Dieu... » Le moine se redressa debout avec la
force de ceux qui se précipitent par terre, et de¬
manda tout haut ce que le nom de Dieu venait faire
dans toutes ces bouches !
Un peu après, il était retombé.
— Pitié, jeune fille, délira-t-il d’une voix lamentable.
LE RÈGNE DE L’ HOMME 69
Ne m'étouffez pas avec vos mains ! J’ai été
sans pitié pour votre douceur. Pardon... Lâchez-moi.
Et on cherchait des yeux dans le vide la créature
qu’il croyait voir, la plus tendre et la plus faible de
ses victimes et pourtant la seule qui se vengeait
de lui.
Il avait joint les mains, avait communié et avait
été absous. Tout d’un coup, la voix changée, il
avait dit comme on récite quelque chose d’appris :
« Veillez ! Veillez ! Ils viendront le soir de leur Pâque
juive détruire par le feu la chapelle. Veillez, ou plu¬
tôt prenez les devants ! » Ensuite, il se calma, et il
mourut entouré des murmurantes prières des petites
gens qui n’avaient pas compris ce qu’il avait dit en
dehors de son dernier appel, car nous sommes à la
pauvre époque où le bienfaisant et le malfaisant sont
également entourés de sourds.
XIV
ÉPAVES
En allant dans le jour naissant au champ du tra¬
vail, il voit une file de prisonniers cathares attachés
deux à deux le long de la rivière et dont un capitaine
Musse ne sait que faire...
D voit aussi, dans la plaine, le fossoyeur creuser
un trou.
— C’est pour le supplicié, tout à l’heure, dit le
fossoyeur.
— Où est le corps ?
— Il est encore vivant et bien portant dans cette
tour. C’est un Parfait dénoncé par son voisin. Je
vais lui arracher la langue, puis l'écarteler avec
quatre chevaux... Attendez, que je vous dise encore,
l’homme qui me regardez : moi, je ne suis pas mé¬
chant, au fond, mais je suis bien forcé d’être ca¬
tholique.
Le soir, lorsqu’il repasse, la fosse est comblée et
renflée.
Le soir, lorsqu’il repasse, toute la file des prison¬
niers doubles, égorgés, coule doucement dans la ri¬
vière.
II.
4
Elle sourit dans l’espace, et comme elle est seule,
toute seule à sourire, elle a l’air d’une noyée.
Le pauvre sourire de Torise, fardeau de sa figure,
monte vers la Sainte Baume. Elle est condamnée à
mort par la haine et la réprobation des malheureux
qui l’entourent. On l’insulte et on la chassé parce
qu’elle va être mère. Il n’y aura même pas, comme
pour les autres morts, quelques survivants fous pour
la pleurer. Tout l’a délaissée. Aucune chapelle ne
l’aide plus. Elle s’est agenouillée et a essayé de lier
conversation avec l’impossible. Comment se fait-il que
la religion des pauvres se lasse, elle aussi, des trop
pauvres ?
Les bords de la frêle image qu’elle élève sur la
montagne se fondent, et il se crée aux yeux une
femme nuageuse accomplissant, mêmement courbée,
la même ascension. Elle monte au sanctuaire rocheux
de Baaltis, qui est là... Combien sont montées vers
une des déesses qui, dans la suite des jours, doublent
et partagent comme dés sœurs les grandes douleurs
des femmes, et ne changent que de noms !
Sainte Marie-Madeleine qui vécut sept ans dans la
Sainte Baume, avait eu de la chance : elle avait aimé
et péché à un moment où Dieu se promenait sur la
terre, et elle l’avait connu personnellement, lui et
toute sa cour, à tel point que Jésus venu la visiter à
la Sainte Baume, fît jaillir la fontaine rien que pour
lui rendre, comme des trésors retrouvés, ses mains
blanches d'autrefois. Marie-Madeleine était née au
château de Magdala — comme Sainte Roseline au
château des Arcs, et c’étaient des personnes impor¬
tantes. Au moment suprême, la Vierge Marie lui a
ouvert ses bras. Ah, ce n’est pas la vieille Saintonge
qui ferait cela ! Il y avait bien Sarah l’Égyptiaque
qui vint avec Marie-Madeleine, Marie Salomé, Marie
72 LES ENCHAÎNEMENTS
Les événements se sont déroulés, tous les cris ont
été semés à leur place.
Les derniers sursauts des plaines, ce sont les der¬
niers sursauts du rire triomphant du Maître.
Elle écume jusqu’en bas, jusque sur les petites
cervelles répandues hors de leurs coffres ronds, la
raison supérieure qui rit là-haut, et fait ce qu’elle
veut après avoir dit ce qu’elle veut. Quand on
écoute, on entend les syllabes du tonnerre, le grand
prétexta majestueux fait avec les nuées : « J’ai pris
les armes pour glorifier mon Dieu Assur. »
— Le coeur et la volonté, enroulés comme un
thyrse, échappent au tyran. Sur le monde intérieur
le maître n’a pas de prise.
O Epictète, ô raisonneur qui t’ingénies à tisser une
contre-réalité avec des phrases, viens voir s’il y a
nulle part, même au fond des chairs de l'âme, quel¬
que chose qui est dérobé au Maître.
Le capitaine souverain montre les maisons.
— J’ai décidé que les unes seraient brûlées, les
autres étouffées. Sur le toit de celle-ci qui a brûlé, on
a vu la jeune vierge pure danser toute nue avant de
ÉPAVES 73
Jacobé et les saints sur le bateau : Sarah, patronné
des nomades .et des perdus, mais elle fait partie
aussi de l’entourage des personnages auréolés.
Et nous, nous sommes ceux qui ne rencontrent
plus que les dieux de peinture, ou le christ des grands
chemins, qui a la puissance extraordinaire de ne
bouger jamais. Torise a abordé la religieuse sur le
parvis, mais celle-ci était glacée et le silence lui
sortait de la bouche, et Torise a eu peur de cette
femme cicatrisée.
Et elle a honte d’être si peu de chose, sur le
sommet à pic d’où elle va s’envoler loin d’ici.
r
74 les enchaînements
se coucher contre le brasier. Holà ; crevez ce mur,
entrez dans la maison que j’ai fait murer sur
l’homme et la femme — deux amoureux avec leur
petit enfant — Us s’aimaient... Regardez-les ! Ils sont
morts en s’enfonçant l’un l’autre les ongles
dans la chair. C’est clair, ce groupe qu’ils font :
l’amour s’est changé en haine. Et il en va ainsi quand
on a trop peur et qu’on a trop faim. Hein, le sein
empoigné jusqu’aux côtes ! Et la trace des dents, là.
La morte louche de joie en goûtant la morsure. L’en-
fant est démembré. Ils ont rongé ses bras, ou bien
ils se sont frappés avec.
Diras-tu toujours que nous n’avons pas de prise
sur la vie intérieure, ta pauvre vie intérieure que tu
ne peux enfermer nulle part ?
Et mieux encore, regarde bien celui-ci qui est
mort, entassé au pied du mur. Il s’est étreint les
mains avec une désespérance si amère et si fou¬
gueuse, qu’une de ses mains s’est brisée. Regarde,
pour voir que le Maître de la Force est capable de
jeter l’une contre l’autre ces deux sœurs-là : la main
gauche et la main droite.
Mais dans un coin, le chien, lui, parmi les corps
des enfants, est mort de fàim.
Ce père qu’on arrache des pierres du foyer et du
rond de la famille où le repos l’a fait retomber et qui
tout d’un coup, de fort devient faible, ces soldats ir¬
résistibles comme des tigres, combien j’en ai vu de
pareils... Ai-je donc roulé le monde dans la peau et
le harnais du soldat — découvreur bestial de la vie?
Par la mort, qu’ai-je fait ! Les souvenirs entrent
chez moi, se mettent là, et, tout doucement, en re¬
muant un peu, me déchirent le cœur.
J’ai beau ouvrir mes mains devant mes yeux, je
vois clair à travers mes mains sales de soldat.
Ce fut dans une aube âpre comme la mer parmi
ÉPAVES 75
les fourrés de la Bretagne ou de l’Arverne, du temps
des Saints, du roi Arthur ou du grand Ricimer ; ce
fut un soir de pluie à la lisière d’un bois de bou¬
leaux, en Pologne ; ce fut dans les campagnes aux
terrasses pleines d’ifs et d’oliviers à travers lesquels
on aperçoit la pierre blondie par le soleil, du châ¬
teau de Ramon Béranger... (Ah, ce n’était pas de ma
faute puisque j’étais soldat !) En Allemagne, on sen¬
tait quand on passait, les maisons, fermées, unies et
immobiles, qui tremblaient. Les environs de Dort-
mund doux et calmes, mais pleins de l’invisible mys¬
tère de la Sainte .Vehme depuis que les archevêques
de Cologne sont maîtres de la Westphalie ; les
champs du nord que martellent avec leur fer les che¬
valiers furieusement chrétiens d’Hermann von Salza
ou les troupes d’Henri Rapson, landgrave de Thu-
ringe et anti-César. Ce fut (on ne peut rien effacer !)
dans une petite cabane d’argile près d’un palmier, la
nuit — le ciel est violet foncé, le palmier noir —
l’année où vainqueur des Turkomans du Mouton-
Noir, Ussum Hassan fonda dans la Perse, la Chaldée
et l’Azerbeidjan, la dynastie des Turkomans du Mou-
ton Blanc ; à l’époque où Akmet, descendant des
Tartares du Saraï, et Khan de la Horde d’Or de Kapt-
chak, fut pris comme en une tenaille entre les Russes
et les Nogaïs; à celle où l’altération des facultés
d’Henri VI fit sourdre l’espérance royale dans le
cœur farouche du duc d’York — sur les campagnes
anglaises brillantes et peintes de frais. Ce fut dans
un village, fermé comme un coffre blanc, de la
grande principauté neigeuse de Novgorod, et les
grands chiens blancs faisaient autour du traîneau qui
commandait, une meute de mariées. Ou bien, nous
qui surgissions en colère pour prendre l’homme,
nous étions les Castillans que le roi de Grenade aida
à dépouiller Xérès, Arcos et Sidonia.
Les paysages, les cabanes, l’ornement des mœurs,
n’étaient pas faits chaque fois de la même façon.
76 les enchaînementsIcône, étoffe brodée, poterie chamarrée de couleurs,
bouquets durs, différences inventées à plaisir où s’ac¬
crochait l’amour des pays, où s’étalait une féerie de
préférences et de coutumes... Mais ce qui est pareil,
c’est au milieu des choses changeantes du temps et
de l'espace, la souffrance du pauvre qui ne peut même
pas se débattre. C’est le même événement de lieu en
lieu et d’âge en âge, habillé diversement par les
siècles et les pays : Cet homme marqué et pris ; plus
que sensible et plus que vivant puisqu'il est un appui,
cette figure que la terreur défait et qui va pleurer, et
qui n’est jamais la même et qui est toujours la même.
r
Le capitaine, dont le cou avait la puissance et la
couleur de celui du bœuf, n’a pas cessé un instant
de rire bruyamment tandis qu’il s’occupait à empoi-
gner, à traîner par terre et à précipiter du haut de la
muraille à pic la sentinelle qu’il avait trouvée en¬
dormie sur le chemin de ronde.
Quand on a tiré au sort pour savoir qui serait sa¬
crifié, du père, de la mère ou des enfants, — car il
fallait à l’instant un cadavre au chef — et que
chacun a essayé de tromper précipitamment pour
détourner la mort sur les autres, les pauvres soldats
riaient.
Mais les mêmes pauvres soldats, chargés d’exécuter
l’enfant, ont joué avec lui jusqu’au bout pour qu'il
ne comprît pas.
Et d’autres bas soldats n’ont pas osé ajouter leur
fardeau à celui du vieux cheval parce qu’ils étaient
trop nombreux auteur de lui, et ils ont repris leur
faix, quoique épuisés, pour délivrer la bête de cette
angoisse.
Le champ de bataille semé de pierres et de poison,
tué, brûlé à perte de vue — la nature refaite par les
hommes — est un champ de chevaux.
Les chevaux de guerre sont rangés comme les
tables de pierres, les pierres aux épaules grises dans
les landes, du temps de Noménoé et même de Conan
Mériadek. Et il y a aussi un âne, couleur de cendre.
Les chevaux soldats 1 Les animaux ressemblent aux
êtres humains. Us en présentent l’essentiel et la
simplicité. Ds figurent des paroles justes. Et parfois,
ils nous signifient plus et mieux que nous ne nous
signifions nous-mêmes, car l’homme est riche, mais
l'animal est pauvre.
La vieille religion, grand-mère des autres, a natu¬
rellement choisi les lignes pures qui parmi l’animal
représentent l’homme. Elle en a fait des symboles
contre lesquels le culte grossier s’est buté face à
face, mais qui méritent un respect allant jusqu’à
l’adoration.
Les chevaux de guerre alignés disent : l’innocence,
l’ignorance des causes, l'obéissance, et le grand mé¬
lange fou de la force et de la faiblesse.
ÉPAVES 77
— Mercutio, Mercutio ! N’hésite pas ! Frappe. Toi
seul le peux, tu le sais... La nouvelle est sûre : il
va faire égorger dans la nuit les douze mille soldats
padouans de son armée, pour se venger de sa ville
de Padoue qui s’est laissé prendre... Frappe Ecce-
lino, frappe le Romano — même si tu sacrifies ta vie
en en débarrassant le monde !
— Je n’ai pas peur de mourir. Mais je ne veux pas
tuer.
— Si tu le tues, les douze mille innocents qui son t
condamnés, vivront.
— Il ne faut pas faire ce qu’on réprouve chez
autrui. Eh quoi, par haine de la violence, je verserai
le sang !
— Hâte-toi ! Frappe le mal à la tête et au cœur !
Ils sont douze mille.
— Je ne tuerai pas, puisqu’on ne doit point tuer.
Eccelino de Romano, tyran gibelin de Padoue,
donna des ordres dans la nuit, devant Mantoue, et
les douze mille Padouans de son armée furent immo-
lés. Qui le Seigneur Dieu foudroiera-t-il le premier,
celui qui a tué, ou celui qui n’a pas tué ?
LE COUPABLE
La vieille nef était usée par l’eau qui avait roulé
contre elle comme la nuit contre le soir. Nous étions
douze, partis pour le voyage passionné.
Nous fuyions le malheur des temps. Quand nous
nous demandions : « Où allons-nous ? » nous ré¬
pondions : « Vers la liberté ». -
Nous allons vers l’Irlande.
— Compagnons, hâtez-vous de diriger ailleurs les
murs orageux de votre asile, le haut nuage dur de
votre figure de proue ! L’Irlande est habitée par la
misère et la barbarie depuis qu’Henri Plantagenet fit
bâtir son palais au milieu. Le pape anglais lui a
dit : « Je te livre cette Ile d’Emeraude comme je
t’envoie cette bague d’émeraude. » Erin fut vendue
par le pape à l’Angleterre, par l’Ëglise au Roi. Il y
a encore des Bretons libres dans le pays de Galles ;
mais si nous parvenions jusque-là, ce serait sans
doute pour apprendre qu'on a fait une cage aussi
grande qu’eux.
— Compagnons, faisons voile vers l’Angleterre ;
XV
LA NEF
80 les enchaînementselle est maintenant pays de liberté, ne le savez-vous
pas ? La volonté des hommes y a éclaté et a mis le
roi sous la loi.
— Ce ne fut que la colère et la volonté des barons
et des évêques, que traça sur le parchemin Simon de
Montfort, bourreau des Albigeois. Ils ont attaché leur
roi anglais, qu’importe au peuple anglais ! Qu’im¬
portent les nouveaux noms que les grimoires don¬
nent au troupeau des bâtes à deux pieds. Nulle part
les pauvres ne sont plus maudits, les errants plus
pourchassés, que dans la terre de la Grande Charte,
qui s’est emparée, après Rome, du mot de Liberté.
Ce mot est sur les colliers des travailleurs, mais ils
sont fixés jusqu’à la mort au même sol et au même
métier. La liberté anglaise ! Détournons-nous de ce
mirage de brouillard.
— Là-bas, là-bas, compagnons, au bord du cercle
du monde, comme un bijou pendant qui tient à un
collier, repose Thulé. Quand Harald aux Cheveux
d’Or relia les fiords du nord à ceux du midi à travers
les hordes vierges des buendi, et rattacha tous les
Danois à ses mains par ce réseau de lignes, les
hommes libres ont reflué sur la mer et s’en sont allés
jusqu’à la grande île sauvage et pure où parfois accos¬
tent les ours de neige sur les flottilles de glace.
— Oui, mais les hommes libres sont repartis de
la rive d’Islande reprise par l’autorité, pour aller
ailleurs, ailleurs, comme nous !
— Il y a d'appelantes villes libres. Ils sont glorieux,
les municipes d’Italie, de Provence, de Flandre.
— Vous ne toucherez pas cette gloire avec votre
proue, compagnons. Elle s’en ira devant nous. Les
— Je vous mènerai, compagnons, aux guildes fra¬
ternelles des travailleurs.
-—Leur fraternité n’est qu’une violence. On met
entre eux des liens pour les tenir. Ainsi, l’ensemble
est pris au piège, chacun doué à sa place. Si la
maîtrise est encore ouverte aux compagnons dans ces
unions d’artisans que les rois de France ont inter¬
dites parce qu’elles étaient à la mode germanique
(mais dont ils se sont ensuite servis), cela ne sera
bientôt plus, et te fossé s’enfonce, comme une déso¬
lation de la nature, entre ceux qui commandent et
ceux qui travaillent.
— Dans mon pays, compagnons, chez tes Dith-
marshen et les Frisons, il n’y a jamais eu de serfs.
Entrons-y, maintenant que la mer vient de déchirer
le rivage batave, et d’unir ses eaux à celles du lac
Flévo. Les laboureurs de marais, les balayeurs d’eau,
LA NEF 81
communes, ce sont des seigneuries à plusieurs têtes !
Au baron et à l'évêque s'ajoute lourdement le bour¬
geois, le travailleur qui a su prendre pour lui les
mains d’autrui. Il n’y a pas de place pour les hommes
dans cette liberté-là, et la plèbe ne te tient jamais
qu’un instant : te temps de la conquérir pour les
autres. Contre tes pauvres vœux des artisans et des
paysans, te Maison de Ville contient plus de refus
féroce que te château, que l'église et te couvent. Ja¬
mais les hommes ombreux des champs qui étripés
par la convoitise, décharnés et creux comme des
peupliers au vent, se sont poussés contre leur destin,
n’ont reçu 1a moindre assistance des communes. Les
marchands, ces affranchis, ce sont eux surtout qui
pèsent sur tes esclaves.
82 LES ENCHAÎNEMENTS
les draineurs de golfes, changent la mer en terre.
C'est une œuvre que. ne peut pas accomplir l’effort
déchu qui obéit aux autres. Ce sont seulement les
hommes libres qui ont assez d’amour pour semer les
grains de terre et créer la largeur des champs.
— Oui, et c’est pour cela qu’ils sont partis de chez
eux dans tous les sens, portant leur liberté et leur
république sur leurs dos, quand les comtes de
Flandre et les Philippe d’Alsace ont forcé les secrets
des marécages et profité du surnaturel travail popu¬
laire, comme aux premières aurores, les premiers
Pharaons, sur la première Égypte.
« Alors, les poseurs de terre ferme, ils sont allés
doter le monde de petites Flandres qu’on leur volait
ensuite. Comment les atteindre ces grands semeurs
errants ? »
Le soir tombe — ou bien c’est l’orage, coup d’aile
des nuits. Les figures se noircissent, et se crispent de
faim, de soif et de songe.
— Compagnons, il y, a des endroits qu’on sait,
protégés par la nature, inaccessible aux armées, des
nids sauvages... Les Basques, les Montagnards des
monts Illyriens et ceux de la Montagne Noire et ceux
de l’Albanie, et aussi ceux du Caucase, lés indomp¬
tables Lesghines...
— Ils ne voudront pas de toi, ni de moi. Ils ne
sont encore libres que parce qu’ils restent prison¬
niers dans leurs citadelles de nature. Leur belle liberté
est haineuse et repoussante, Us nous rejetteront sans
nous connaître. Ils nous diront de terribles paroles
majestueuses : « Nous ne voulons pas savoir qui vous
êtes. » Ils nous repousseraient pareillement si nous
étions des anges de Dieu.
LA NEF 83
— Espérons contre l’espoir !
— Non.
Et elles se baissent, les têtes balancées entre le
crépuscule de la mer et celui du ciel, près de la
grande découpure solide de l’avant. Mais un de ces
fronts de pénombre se relève avec blancheur :
— Venise !... Compagnons, partout où je me
trouve, je suis obligé de penser à l’éclat de la répu¬
blique de Venise, si resplendissante, qu’il a fallu pour
l'imiter au nord du monde, la Hanse aux cinquante
villes et parmi ces villes, cette Wilby dorée où les
porcs mangent dans des auges d'argent !)
— République ne veut pas dire république ! Venise
est la république de la cupidité, la plus sanguinaire
de toutes les tyrannies. Ses grands magistrats dorés et
enluminés de noblesse ne s'arrêtent plus d’étouffer
les hommes. De Ravenne au Quarnero, c'est l’aristo¬
cratie des riches, le luxueux repaire des marchands,
l’enfer le mieux fait contre les pauvres. Fuyons les
sinistres reflets pourprés de la lagune 1 Et moi, je dois
me cacher du poignard des écouteurs de Venise — qui
sont partout comme les regardeurs des guildes fla¬
mandes — parce que, artisan vénitien expatrié, je suis
à cause de cela condamné à mort par la loi enfermée
dans la cassette de fer de la République.
— Venise est en guerre avec Gènes; Pise avec
Amalfi. Florence en veut à Sienne, et Milan va se
jeter sur Pavie, sur Crémone et sur Brescia, qui s’en¬
richissent contre elle. Chacun est en guerre avec
chacun ; chacun, dès qu’il le peut, fait entrer le jeu
— On dit que la Sicile est heureuse ! On dit qu’on
y adore le dieu qu’on veut, qu’on y voit vivre côte à
côte, sans qu’ils se déchirent, des Maures, des juifs,
et des chrétiens, grâce au César italien, au Frédéric
ensoleillé dont un riche éléphant balance la banderole
sur le toit de son dos.
— Cela fut, mais n’est plus, depuis qu’Inno¬
cent IV a excommunié Frédéric II et soulevé le
monde contre lui au nom de la Liberté ! Le pape ne
cesse plus de présenter à la ronde à tous les princes
de la chrétienté la couronne impériale dans sa main
tendue, et le rayonnement du bel empereur de Lucera
s’éteint, et la paix heureuse de la Sicile s’envole. On
ne peut plus vouloir la Sicile!
1
Nous traînons le mal d’avoir en nous une image
dont on ne trouve dans le présent terrestre que les
traces ou les débris. La liberté n’est pas si elle n’est
pas partout, et il ne peut pas plus y avoir de libertés
éparses que plusieurs parties de la mer.
Nous sommes le naufrage qui flotte. Désespéré, le
vaisseau-fantôme cherche, cherche un refuge où
rouler.
— Les Templiers et les Hospitaliers î Leur mission
est d’accueillir les chrétiens.
84 LES ENCHAÎNEMENTS
de ses affaires dans les stables et larges rivalités reli¬
gieuses et politiques. Les factions adverses manient
l’une contre l’autre le négoce et la démagogie qui
prennent par des lignes courbes, la guerre qui prend
par une ligne droite, et sur la belle et chaude Italie
descend régulièrement et pesamment l’Allemagne. La
victoire ou la défaite, et entre elles, pas de paix ; et
le vieux monde ressemblé à l’Italie.
IA NEF 85
— Il faut surtout qu’ils brillent ! Et puis, ils se
consacrent à se haïr fructueusement, et la mer de
Syrie est encore rouge de la bataille que les che¬
valiers de Saint-Jean de Jérusalem ont gagnée sur
leurs frères.
-
— Les Jurés, les Pacifiques, les Chaperons Blancs !
— Ou alors ceux qui essaient de voler la liberté — ou
l'argent, élixir de liberté — les embrigadés, les
pirates, les écumeurs de terre et de mer !
« Les réprouvés, les cagous qui sont les baillis du
roi de Thune, les courtauds de boulanche, et les
Égyptiens de Bohême, cette famille de Sarah, qui
passe, par lambeaux, aux Saintes-Maries-de-la-Mer !
« Les races de traqués qu'on traite comme des
lépreux, de père en fils, à cause seulement de leur
race qu'on sait, les hommes-malédictions, les
hommes-ordures, les capots, les cagneux, les gaffets,
à qui il est défendu d'entrer dans une église, ou
même dans une fête, ou même dans une foule. Allons
vers eux ! »
— Oui, les maudits. Mais ceux-là, compagnons,
ils sont partout, ils ne sont nulle part qu’on puisse
dire, et il n’y a pas besoin de les connaître pour être
avec eux !
Ainsi de tous côtés la réalité tombait sur la nef,
parcelle d’île. Aller vers la liberté? Alors, nulle
part, nulle part !
— La liberté, la vois-tu ?
— Je vois le Nord, le Sud, l’Est et l’Ouest... Je
vois le Printemps, l’Été, l'Automne et l’Hiver.
Le bateau, repoussé par les hommes, tournoyait,
assoiffé de liberté, sur la mer, dans la cage du
monde. Nous roulions toujours à l’intérieur de la
fuite, et nous faisions le néant d'un cercle.
★
Notre but est spectral, mais, enchaînés à l'espoir,
nous fuirons le malheur tant que rien ne sera changé
à rien, tant qu’il y aura des jours au bout des jours.
Ailleurs, ailleurs ! Nous hanterons la large mer orien¬
tale, de Moçambique à Calicut, où les navigateurs
arabes et malais ont établi une loi de mer plus belle et
plus respectée que celle de nos vieux espaces. Plus
loin ! Nous irons sur la mer Ténébreuse parmi les
pécheurs arctiques qui depuis l'an mil harponnent le
requin dans des profondeurs abyssales jusqu’où’ il
faudrait bien longtemps au noyé pour descendre.
Flocons de la grandeur, poussière terrestre sur l’eau,
décidons-nous à aller jusqu’au fond de la distance !
C’est l’horreur et la terreur du passé qui pousse à
reculons les pauvres sur l’inconnu. Nous avons cinglé
dans l'autre direction que celle qu’on a coutume
de suivre, et au bord de l’inflexible trajet, la terre
nouvelle a éclos un jour à nos yeux, avec la. lenteur
merveilleuse d’un jardin qui germe du sol.
Nous avons trouvé là une pyramide à degrés, nous
avons trouvé dans la terre des crânes allongés piqués
de pointes en pierre polie, et nous avons vu des Sau¬
vages à tête étroite à qui nous avons su demander :
« Qu’est-ce qu'il y a eu ici ? » Ils ont su nous ré¬
pondre : « La guerre, du sang. Et là-bas, qu’est-ce
qu’il y a eu ? » Nous avons répondu : « La guerre ;
du sang. » Dans la seconde moitié du monde nous
avons découvert la guerre comme le soir.
86
XVI
LE FOND DES VOIX
MASSARD
La nuit. Pas de vent, ni aucun bruit qui figure et
montre la profondeur.
J’étends les deux mains, j’effleure des doigts les
pins piqués de cassures de branches, si proches qu’ils
ont des souffles. De tous côtés, ils viennent à la ren-
contre de mon front penché d’homme qui monte.
Je me suis débarrassé ce soir de la grappe tiède,
tendre et baisante de ma famille : « Laissez-moi ! »
et tous ont murmuré : « Laissons le maître. » Elle
est demeurée accoudée sur la tablette où sonnent les
balances et les coffrets et qui aplatit, de sa tranche
plate, ses grosses rondeurs appuyées, la douce et
débordante Péronne blanche comme la crème. Et
mon fils et ma belle-fille sont restés aussi à la place
où je les ai laissés, plantés côte à côte et l’œil rond.
(A la vérité, j’y pense parfois quand je suis seul, ces
deux jeunes époux sont frère et sœur, car tous deux
sont issus de moi. Mais personne ne le sait : Mahaut,
l’éponse de Guillaumin, et qui eut des complaisances
à mon endroit, est morte et définée à temps pour
que l’union de nos enfants pût s’accomplir, qui fit
88 LES ENCHAÎNEMENTS
monter d’un grand coup mes affaires argentières.
Quant à Dieu, qui était en tiers dans le secret, non
seulement il a pardonné ce mariage, mais il l’a béni,
en raison de l’abondance des donations et des douces
violences de la prière.)
Tout m’a réussi en ce monde. Les pièces d’or que
je réunis ensemble, il leur faut dans ma maison des
prisons de plus en plus spacieuses. Tout le monde
dit : « Maître Massard devrait se nommer maître
Lombard. » Je fais régner çà et là sur les rivages les
lois guerrières du trafic ; j’ai des capitaines remuants
qui me versent, à moi seul, le produit des expédi¬
tions ; et j’ai mon juif. C'est un meuble qui m’ap¬
partient. Je l’ai acheté pour faire, par ses mains
abjectes, les besognes et usures qui augmentent mi¬
raculeusement le principal, font sortir l’argent de
rien, et que la Sainte Église (et hier encore, notre
saint roi) interdit aux chrétiens de pratiquer par
eux-mêmes.
Donc, j’ai pu me venger de ma pauvreté d’antan,
et prendre le lot des autres, puisqu'il n’y a pas assez
de paradis terrestre pour que chacun en ait sa part,
et qu’il faut ici-bas à chaque heureux la substance
de beaucoup dé malheureux.
Je chemine dans l’ombre des. campagnes et des
forêts, soigneusement, avec mes pieds avertis mais
aveugles. Enfin, après la longue clairière aussi pier¬
reuse que si une ville s’y était effondrée (endroit
tuant pour les arbres e£ où les squelettes de bois
debout ou étendus hérissent vers toutes les étoiles
leurs côtes blanches), j’ai senti la tranche des. deux
roches habillées de mousse qui forment un portique
pointu, puis, la main tendue, le trou. Je m’avance,
et maintenant, je ne touche plus le grand espace
LE FOND DES VOIX 89
par en dessous : je suis au fond des souterrains, et
même si le soleil brillait là-haut, je serais moulé
dans ce même poids de noir.
Je vais à l’endroit délicat et magique de la nuit :
au caveau, connu aujourd’hui de moi seul sans
doute, où filtre l’écho des voix de la grand’salle du
château d’Elcho.
Car je sais qu’un événement étonnant va se per¬
pétrer tout à l’heure dans cette salle : j’ose à peine
dans moi-même prononcer le nom du visiteur. Eh,
c’est le baron de Rulamort, le vieil Ermelin lui-
même !
Elcho et Rulamort, les deux haines par excellence,
ont décidé de se réunir en personne cette nuit, pour
se parler. C’est la première fois que cela se passe
depuis les siècles de lutte dont les deux maisons ti¬
rent leur éclat et leur renom. Alors, moi qui ai
besoin de savoir, je vais chercher dans la terre le
bruit de cette incroyable rencontre, comme d’autres
y plongent pour en retirer quelque cadavre impu¬
trescible de trésor, comme d’autres sont venus ici
jadis célébrer dans les ténèbres le culte effrayant des
génies de la terre.
Je m’arrête. C’est ici, dans cette fosse étroite dont
ma main me montre confusément les six pans de
pierre. C’est ici qu’un artifice de construction con¬
duit la voix parmi la multitude énorme de la pro¬
fondeur.
A peine suis-je entré dans ce sarcophage, que l’im¬
mense pierre m’a parlé.
— Salut !
Oui, ce mot est sorti du mur infini qui m’enserre,
et j’ai peur de ce bruit déchiré et glacé, chose qui
n’a pas de forme et qui pourtant passa comme une
chauve-souris. On dirait que les pierres remuent et
tremblent pour me jeter ce salut ! Pourtant, ce n’est
qu’une goutte d’âme qui court dans l’immobilité, et
elle ne bouge pas, la paroi où je suis adossé, avide et
90 LES ENCHAÎNEMENTS
creux, le manteau serré autour des épaules, la face
tâtonnante vers l’oracle d’en haut.
Et voici que dans le dur confessionnal où je suis
enterré debout, je suis assailli par des voix sans
figure. Elles sont dans les pierres comme des pierres.
Deux voix, trois voix. Elles se recouvrent, se bous¬
culent. Comme j’entends mal ! Il y a aussi, autour
de moi, un tumulte confus, un cliquetis, des pas:
toute une masse de bruit disjoint de la vie et qui n’est
nulle part. Je ferme les yeux pour voir ce que j'en¬
tends...
De la plainte, du gémissement, de la fureur, voilà
ce que touche mon oreille de voleur. Anathème !
L’ordre des choses est menacé. Le respect, mort...
C’est le long cri bas qui roule du château, transmis
par les racines des arbres et par les trépassés. Le
parleur, le vieux potentat, se débat contre la fin d’un
culte ; il m’a semblé voir, comme un feu follet, sa
colère sur sa figure.
Des éclats de voix plus forts surgissent. La foi s’en
va... C’est bien cela que me répéta, avec son bruit
étouffé et égorgé, la bâte dé la terre : La foi s'en va.
La tête du peuple devient plus dure. La conjuration
bourgeoise et laïque.
Mais il y a plus. Pardieu, il y a plus 1 Alerta 1 me
crie l’immensité sans lèvres, l’ouragan qui glisse et
bat vers moi à travers le monde bouché.
Il y a un déshonneur qui s’étend, une pesté de
déshonneur et de honte. La population des champs
et des villes trahit ses maîtres éternels, se détourné
de leurs destins et de leurs noms.
Et il dit tout, d’un coup de voix, le farouche sei¬
gneur haut parleur qui se penche au loin vers moi :
La voracité du roi de France, l'arrachement des no¬
blesses enracinées.
C’est ce péril qui les a réunis, les deux pays incar-
nés. C’est cette menace qui heurte dans le noir, sous
toutes les formes, ma tête enfermée d’écouteur, et à
LE FOND DES VOIX 91
travers des trous du bruit et les mots perdus, je
démêle qu’il ne s’agit plus d’un vague hommage d’al¬
légeance comme celui qui lie les bénéficiaires du pays
au comte de Provence et à l’empereur d’Allemagne.
Maintenant que les gros seigneurs ont dévoré les
moindres, autour d’eux, selon la loi de la grandeur,
— le plus gros : le sceptrofère de Paris et de Reims,
arrondit jusqu’à eux sa richesse de terre et de routes,
et veut les dévorer.
Ce puissant étranger, elles en ont horreur et elles
en dut peur, les voix battantes qui s’enterrent jus-
qu’à moi, et leur irritation est soulevée par la bas¬
sesse des peuples : Parce qu’ils aiment mieux vivre
en paix, les peuples se prêtent à cette déformation
hérétique de la patrie (la seule patrie jalouse, c’est
la terre paternelle, le clocher et le château). Ds sacri¬
fient l’honneur à un système sans âme, une étendue
aussi disparate du nord au sud et du levant au po¬
nant, que le monde lui-même, et qui n'a d’autre
raison d’être qu’un mot : le nom d’un roi...
Les phrases que j’entends mal, je les refais de force
entre mes dents.
D’infâmes apôtres du dogme de fraternité fran¬
çaise -— mots blasphématoires ! — vendus au roi de
là-bas, au maître des étrangers, osent répandre ces
erreurs auxquelles les manants et les pauvres trou¬
vent leur compte. Alors les plèbes ne bornent plus
leurs ambitions, comme jadis, aux affaires seigneu¬
riales, elles pensent à leur profit à elles 1 Et c’est
ainsi que se désagrège la grande idée de l’ordre, et
que s’ébranle le juste arrangement hiérarchique des
domaines et des foules, la sage organisation de l’iné¬
galité des hommes. Déjà il faut nous emplir du sec
langage français. On nous arrache notre parler
comme un tissu de couleur qu’on tire. Il nous
échappe de la tête. Attention ! nos couronnes souve¬
raines à tous seront cassées comme notre droit de
guerre.
92 LES ENCHAÎNEMENTS
Ainsi le cri des puissants spoliés, la malédiction
contre une nouvelle loi trop large qui s’applique sur
le monde, apparaît, dans le fond du caveau aux six
murs, devant mes yeux crevés.
Mais ils ne veulent pas du règne de la fleur de lys !
Leur cœur redoutable se révolte. Périssent nos popu¬
lations et nos terres, plutôt que notre fortune ! (Et
moi, quel est mon intérêt, à moi ?)
Ils ont cessé de crier. Ils parlent tout bas —
comme le battement de mon sang. Qu’est-ce qu’ils
préparent ? Je ne sais pas. Elles n’ont plus de con¬
tour, les paroles qui me rongent comme des vers.
Je ne peux plus aller jusqu’à la source sanglante des
paroles.
Si ! : La guerre.
Puis je n’entends plus parler, — mais rire. J’ai
perçu les roues de leur rire. Dans ce trou où le mys¬
tère somptueux se distille goutté à goutte, je les vois
rire durant un instant, puisque le son et la lumière
se pétrissent — ce sont eux qui rient ou bien le bruit
traînant de fer et d’armes, et que je vois aussi. Les
deux ennemis font alliance entre eux par-dessus les
guerres elles-mêmes. Les lois et les divisions des
grandes forces ne sont pas ce qu’on croit : elles sont
plus grandes.
XVII
TU FINIRAS PAR TOMBER AU BUT
J’ai fini par revenir. Après des Ages, ce fut la
fin du cri : « ailleurs ! »
Je suis revenu un jour, moi, ou moi, ou moi.
Je suis revenu au foyer avec mes yeux fermés,
conduit et prolongé par l’odeur vide : l’odeur bleue
de là mer ; l’odeur verte des pins et des pierres che¬
velues.
Le soir tombait lorsque je suis arrivé : la clarté du
soleil avait cessé de s’appuyer sur mon cou, et la
fraîcheur se jetait sur moi.
Le soir qui cache les choses fit une douce réception
à mes yeux clos ; mon retour me ressembla. Il ne
fut pas, comme pour tous les voyageurs, le dernier et
grand mirage. Je n’ai eu que son cœur.
Aux lieux où j’ai vécu il y a eu un dépeuplement
Si grand que j’ai senti* le trou. Le peuple renaît de
lui-même, et pourtant il a fini par être repoussé,
dispersé, de guerre en guerre. De tous les côtés, les
empires du désespoir se sont refermés sur lui.
Mais quelques asiles existent encore, et surtout la
chapelle de ma vie : le carré de murs où j’ai retrouvé
ta voix fit tes mains, Clairine que je ne vois pas,
94 LES ENCHAÎNEMENTSet qui es là, puisque je ne te vois pas, comme le
monde entier.
Clairine qui est partout, parle. Elle me dit le dé¬
part, la mort et l'écroulement. Nous vivons la mort.
Tout ce qui a disparu... Les châteaux ont disparu.
Les carrières de pierres d’où on les a tirés, voilà à
quoi ils ressemblent. Les jardins et les champs se
sont défaits de dessus la terre, comme des tapisseries.
Angelino a disparu et aussi Torise, et Clément Nour¬
rit, et les autres ; tous ceux auxquels Dieu à donné
deux bras fous, deux bras contraires à eux, et une
tête ennemie, qui les épuisaient ; tous ceux avec qui
on remuait, ils n'ont plus bougé, tout d'un coup, à
partir d'un jour.
Tout est parti. Du moins, il reste la chanson qu’on
a faite avec le départ, et qui fut la douceur du vide.
En la chantant tous deux, naguère, nous nous
sommes tendu nos deux vastes bras dans la nuit.
Rien n’est plus grand que la voix, tout est faisable
dès qu'une bouche est éclose.
... Avant que tous fussent partis ou morts, l'in¬
croyable clémence populaire a eu le temps de changer
le vilain nom de Rulamort en celui de Rulamour.
Un poème a adoré le bateau-fantôme, île précipitée,
île d’espoir, qui renferme toujours lés douze assoiffés
de liberté. Dans le poème de Doon le Réchin, on ra¬
conte que le méchant baron Doon devint pauvre, qu’il
dut s'enfuir le long des routes, et même — suprême
flagellation du sort — travailler de ses mains, à Auril-
lac, lui et Berthe sa dame. User leurs yeux et leurs
mains à travailler ! C’est une chose affreuse, et Doon
et Berthe pleuraient, et les pauvres gens, en entendant
réciter cela, pleuraient. Et naturellement, Dieu ne
pouvait pas les laisser travailler.
Les poèmes qui viennent d’en bas comine les blés
— car les vrais poètes ne sont que les écouteurs du
nombre — ont donné, par esprit de révolte et de
perfection, la vertu aux bourreaux et la victoire aux
TU FINIRAS PAR TOMBER AU BUT 95
vaincus. Ils ont glorifié les Celtes d’Arthur, qui
furent repoussés du monde, et le Cid qui fut igno¬
minieux, et le comte Roland qui pour n’avoir pas
le déplaisir de demander secours, a laissé périr toute
l’arrière-garde, le paladin Roland, assassin des siens
par cupidité de louanges, père du grand mensonge
de la vertu militaire.
Il y a un monde de couleurs et de voix qui vit en
même temps que meurt le monde de la vie. La
beauté, c’est le nom tendre et animal de la vérité.
Mais la beauté est trop belle, malheur à qui la
touche : il y est sacrifié ! et ces grandes trouvailles
qu’y fit le peuple, sont désespérées.
Angelino... Il a vendu son âme au diable pour te¬
nir la clarté par un bout, et que la rosace de l’église
eût l’air d’avoir été faite par un musicien.
— Écoute, dit Clairine, il s’est damné pour acheter
la lumière.
— Tous les malheureux aussi, dis-je, mais c’est
sans le savoir.
— ... A travers lui qui s’est dissipé, on voit les
pauvres gens dans leur maison ; c’est aussi sombre
qu’en un tombeau. Mais un peu de clarté auréole avec
effort ceux qui respirent, près de l’endroit où le
pauvre mur et le pauvre toit sont troués par le ciel.
Le puni du travail que les jours frottent de charbon
et d’écume grise, n’est grand que de ce qu’il
voudrait. Alors, c’est un roi de misère et un dieu de
faiblesse.
Puis Clairine dit :
— Angelino est mort ; nous seuls subsistons.
— Lorsque nous serons morts, dis-je, lui seul re¬
vivra, dans des années, dans des siècles, avec ses lu¬
mières.
Non ! cria Clairine avec une émotion immense,
il ne survivra pas, il sera mort. Les autres penseront
à lui, voilà tout. Il n’y a que les vivants qui soient !
Mais il n’y à que sur les chansons et les images que
II.
5
96 LES ENCHAÎNEMENTS
■A*
les vivants paissent s’appuyer en passant. Moi l’aveu¬
gle, je vois le cri humain. Je profite de mes yeux
fermés pour écouter et entendre les choses colorées
que me parle Clairine, un peu du trésor de souf¬
france et de vérité, et je sens enfin s’exaucer en moi
la prière à l’impossible.
Nous nous disons ensemble : « Je te revois ! » J’ai
tendu ma main en avant et l'ai posée sur sa figure,
et ma main s’est aperçue que lorsque Clairine me
disait : « Je te revois », elle avait fermé les yeux.
Nous fûmes les seuls, moi l’aveugle, et elle l'effa¬
cée, qui furent un peu heureux.
Il fait un froid noir dans la petite gare de nuit.
Les rares voyageurs y sont balayés par l’humidité et
le vent. On y grelotte incrusté sur le banc. On attend
d’être chassé loin d’ici par le train.
Au mur, dans la vitrerie trépidante quadrillée
d’éclairs, la porte ouvre un trou sur le quai. Au
milieu de ce châssis noir qu’obstrue le vent, un globe
électrique, autour duquel on voit les coups de règle
de la pluie. Tout blanc sur du noir, le globe tire et
encloue le regard ; la pluie vitrifie l’atmosphère de
l’arc voltaïque et, par terre, fait bouillir une flaque.
Là-bas, au fond de la pluie, dans l’encrage du
dessin noir (le piétinement mouillé a aussi barbouillé
d’encre grasse le macadam de la prison d’attente),
là-bas, on entrevoit de la géométrie de fer aux fusées
d’étincelles, aux tampons d’ouate. Des bielles d’ar¬
gent gras, des aiguilles aux biceps boulus, des rails
brillants de verre, des machines aux soubassements
de catafalques charriant des monuments de plumes
d’autruche. Un paysage de coffre-fort et de serrure
qu’ajustent des tremblements de terre méthodiques.
Et dedans, adossés au mur suintant de gouttelettes
charbonneuses par lesquelles la nuit déteint sur les
XVIII
LE CERCLE DU MONDE
98 LES ENCHAÎNEMENTS
mains, entassés l’un contre l’autre sur le banc,
tristes, des files de gens appauvris par l’éclairage,
attendent, attendent, débordent d’attente, la figure
tirée, défaite, bâillante et pleine d’eau. Parfois, deux
ombres ressuscitent pour se demander à voix basse
l’heure qu’il est.
Le rond blanc de la lune électrique qui est inscrit
dans la découpure quadrilatère noire, devient en or,
en cuivre. Il sort de la mer immense. C’est vague,
c’est beau, c’est doux. La brise est de l’odeur qui
touche.
— Père, parle-nous encore...
Elles sont captivées par ce qui vient d’être dit,
par l’aventure sonore toute flottante encore, les
petites têtes d’or groupées dans l’ombre de la case,
et si enfantines qu’elles sont plus basses que le re-
bord de la table.
— C’est bien loin, mes enfants... Du temps où
les nôtres étaient encore avec les hommes.
Le noir du mur (on y voit, trempé de pénombre
indigo, mon grand chapeau de paille pendu), est
coupé par une trappe éblouissante : la porte ouverte
et son trou sur la flamme de la plage. Le sable
étincelle au soleil comme la mer où l’astre est fondu,
et la chaleur est une fumée d’or qui plisse et fait on¬
duler ce qu’on regarde. Notre nid de fraîcheur aux
cloisons de lianes où l’ombre met aux objets l’écorce
de la nuit, carré de clair de lune dans l’été, est as-
sailli (les joints et les gonds incandescents) par
l’incendie de l’espace. Dehors, près du palmier qui
scintille comme un jet d’eau dans la vérité féerique,
je viens de voir passer sur le sable, sur l’or aveu¬
glant, dessinée à plat, l’ombre mauve du chien, ses
oreilles pointues et ses pattes emmêlées.
LE CERCLE BU MONDE 99
« *
Du temps où nous étions avec les hommes... Voilà
deux cents ans que les nôtres sont séparés des
hommes, deux cents ans que ceux qui montaient
la Sainte-Baume ont été poussés par la tempête jus¬
qu’au- bout de là mer, jusqu’ici. Au sortir de leur
bateau, comme ils étaient les mieux armés, ils ont
subjugué les habitants du rivage, formé un troupeau
de travailleurs selon la loi commune, et établi une
cité, en imitation pieuse de celles de là-bas et d’au¬
trefois.
Malgré que la vie ait suivi son cours, que la terre
ait vieilli en compagnie des hommes, que les géné¬
rations aient cheminé régulièrement les unes sur les
autres, pétries chacune du nom du patriarche qui
la commanda : Jean, Renaud, Michel, Jean, Bastien,
Renaud ; nous sommes restés, en vérité, à l’époque
où nos arrière-grands-pères ont mis le pied sur le
rivage.
Nous sommes trop détachés du vieux monde ;
nous avons perdu le secret de la grandeur. La digue
continentale, barrière de l’univers, où nous avons
atterri, nous ne l'avons même pas parcourue :
toutes les expéditions, au bout de quelques jours de
marche, ont eu peur, et sont revenues ; et pourtant,
nous savons qu’au nord, l’espace dur va sans bornes
sous les pieds, et qu’autrefois la vie universelle passa
par là. Quand nos pères, gigantesques d'être mêlés
au bloc de l’humanité, ont abordé ici, ils n’étaient
pas les premiers étrangers. Les Islandais de.Bjomis
et de Leif Erikson s’égrenèrent en l’an mil, dans les
terres blanches, qu’ils appelaient la Terre Verte pour
y attirer des habitants. Ils sont restés longtemps atta¬
chés par des voyages au sol danois ; longtemps, ils
ont payé le denier de Saint-Pierre, et ils sont telle¬
ment descendus vers le Sud que nous les connûmes.
Ils nous dirent que les hommes les avaient oubliés,
et nous aussi, nous fûmes peu à peu disjoints d’eux
par les grandes choses. Les routes ont disparu, la
100 LES ENCHAÎNEMENTS
forme des plaines est morte. La mer jadis verdoyante
s’est chargée de pierres et de montagnes ; on se
raconte le passé en s’endormant et en le racontant
aux enfants : Leif, fils d’Erik le Roux, le Groenland
et le Vinland ; mais ces noms ne sont plus que des
processions de paroles, des ombres d’oiseaux,
bonnes pour les rêves.
Et du côté de l’Est, de la pleine mer ? Si nous
avions un navire, nous n’oserions pas le lancer, nous
dessus, dans la direction démesurée des royaumes
perdus. Et ce bateau, ;nous ne pouvons pas le cons¬
truire. Nous sommes trop faibles, et murés dans la
distance.
— Est-ce qu’ils se souviennent de nous ? Père,
qu’est-ce qu’ils disent de nous ?
Et pendant que le grand silence répond à la ques¬
tion qui monte des petits, on pense, comme, eux :
Qu’est-ce que fait la foule du monde ; est-ce qu’elle
dort ? Elle est assez grande, elle, pour couvriras
mer. Cependant, aucun des hommes de la terre n’est
revenu ici depuis deux siècles.
Tout est étrange, et, par-dessus tout, cette parole
par laquelle on essaie à tâtons de fixer la réalité à un
signe dans le royaume du bruit : Nous sommes en
l’an de grâce 1461. Nous ne sommes à aucune époque
puisque nous sommes tout seuls et que nous ne
voyons pas !
S’il ne restait que nous de vivants? Si le vieux
monde avait disparu... S’il portait une face annulée
sur laquelle erre la continuation invisible des noms
et des dates. S’il allait dans Je firmament comme
Fomalhaut, ou Altaïr glacé, ou Aldébaran sans yeux,
ou Sirius, bûcher de cristal !... -
Tout ce qui est d’autrefois, tout ce qui est là-bas,
est merveilleux ! Tout souvenir est angélique. Nous
vivons sous l’influence de l’inconnu du monde ter¬
restre comme sous une influence astrale. Nous
LE CERCLÉ DU MONDE 101
naissons avec le regret et l'espoir au ventre. Nous
sommes les hommes et les femmes de l'espoir. Là-
bas ! Au-dessus de tout, toujours, un désir, un besoin
vit dans notre vie : là-bas ! Lorsque nous marchons
le long de la mer à laquelle le soleil se marie, notre
regard, malgré nous, s'agrandit, s'oriente vers le
séjour perdu, embrasse le vide, cherche des taches
sur la distance ; et à travers notre préoccupation du
moment, et notre vœu personnel et les paroles char¬
nelles de notre gorge, nous nous disons toujours :
« Us reviendront. » En vérité, nous sommes plongés
dans le sommeil et dans une sorte de songe; en
vérité, nous appartenons entièrement — au delà de
nos forces — à l'étendue bombée de la Terre et à
la multitude des vivants.
Plus encore que moi, le fils aîné qui marche à
côté de moi sur le rivage, sait se recueillir, contem¬
pler au loin le passé défendu par l'abîme, l'écouter,
et être religieux. Plus que moi il est le dépositaire.
Cet autrefois si lointain, que nos pères ont fui et
qui pourtant, depuis, est l'attirance même, il s’y
jette en prières. Il reste semblable aux artisans qui
bâtirent les églises. Leur foi désespérée est empreinte
comme un sceau sur sa figure. Il a souvent l’im¬
mobilité pétrifiée des chimères, vertigineusement
accoudées, qui font corps avec l'immensité creuse
en haut des nues. Il voit autour de lui quand ses
regards s'envolent, des nuages étagés en forme de
cathédrales. Souvent, inspiré par le mystère des
races, doublé d'un revenant, il a commencé à en¬
tasser avec ses mains, de faibles et pauvres églises
de pierre qui sont retombées, puisque nous n'avons
plus les moyens de conduire hautement les pierres,
pas plus que nous n'avons le pouvoir de construire
des vaisseaux assez magnifiques pour redécouvrir le
paradis oriental.
La puissance est une passante. Les indigènes à
tête étroite ont su autrefois élever des pyramides
telles que celle-ci dont on voit encore les spacieux
paliers à travers sa lente avalanche, et modeler des
montagnes entières. Mais maintenant ils se survivent
dans la fatigue et dans l’oubli, et les montagnes se
resculptent toutes.
Eux !
Ils sont revenus !
Un jour, nous avons vu un point nouveau sur
l’horizon de la mer. Alors, nous avons tout quitté et
nous nous sommes groupés sur la rive, les mains
oisives immensément. A mesure que le point gran¬
dissait, ce fut une telle fête, que, tous ensemble,
serrés, amoncelés sur la plage, nous ne nous recon¬
naissions plus les uns les autres. Pourtant nous nous
parlions en regardant la chose venir comme un mé¬
téore, comme un monde glissé du ciel.
Le soir, le vaisseau mouvant s’élevait sur la baie,
vaste comme un de ces châteaux qu’on construit en
paroles. On se montrait du doigt, en tremblant,
l’arche sainte, la carène énorme, avec son mât com¬
parable à une colonne où oscillait un gigantesque
fléau bossué et musclé de toile. Le bateau qui con¬
duisit nos aïeux avait été grand lui aussi, il avait
été surhumain et formidable ; mais il n existait plus
qu’en rêve et, depuis, on n’avait fabriqué que des
radeaux rétifs ou de menues embarcations peureuses,
attirées par la terre, repoussées par le large.
Une double clameur retentit, où la joie cria
comme eût crié l’angoisse. Du sombre navire se dé¬
tacha ainsi qu’une goutte, une barque sombre ; elle
grandit par-dessus la jonchée des triangles verts et
roses de la mer, et des hommes se répandirent en
même temps que les rayons du soleil couchant sur
la plage où la grandeur de l’événement nous fixait
102
LE CERCLÉ DU MONDE 103
immobiles. — Les magiciens d’Europe, pleins du
secret du inonde I
Ils brillent, chargés de tant de couleurs, si curieu¬
sement vêtus... Il nous faut, clignant des yeux, re*
faire leur forme d’hommes. Eh quoi, les hommes
ont-ils changé à ce point ! Mais ils nous interpellent
et on comprend ce qu’ils disent ! Ils parlent comme
nous, quoique beaucoup plus vite. Un jeune homme
dit qu’il est de Florence et que le bateau vient de
Dieppe. Une boucle de ceinture qui darde des lueurs,
Une poignée de dague en bouquet de gemmes ; sous
un bras noir le cramoisi violent d'un manteau ; des
ornements en relief sur un pourpoint — en vérité,
de l'étoffe sculptée ! Ils rient très fort. Ils sont une
fête d’hommes.
On voit que leur arrivée accomplit une victoire
dans l’étendue. Des bandes, des écharpes et de
grandes pointes de poussière de lumière viennent du
ciel jusqu’à eux en droite ligne ; la mer est pourpre
et soyeuse, et au milieu d’elle, fuse un grand fleuve
d'illumination.
Il y a un moment extraordinaire. Ils vont tout
nous dire.
— Frères, frères, que s’est-il passé sur la terre ?
On se jette, les mains tendues à la manière des
suppliants, vers ces êtres qui savent, — attendant
tout de leurs lèvres. On se mettrait à genoux en bas
de leur voix. Sur le rivage simple comme la Bible,
toute passion disparaît devant celle de savoir.
Us comprennent tout, et s'émerveillent :
— Eh quoi, vous ne savez pas ! Vous avez dormi
pendant deux cents ans ? Nous voici, nous voici 1
Ils nous tendent aussi les mains ; et cela est si
grand qu’ils ont, en face de nous dans le soleil, des
larmes plein les yeux — et le soleil couchant fait
resplendir ces larmes comme des topazes et des rubis.
— Tout est changé 1 Le monde est transformé !
Les étrangers éclatants, qui font paraître autour
— Que s'est-il, passé sur la terre 7
— Des guerres... Mais maintenant, les temps nou¬
veaux !
— Quelles guerres?... Qui?
— Tous. Partout des batailles. Le monde est à
bout, vaincu par la guerre. Mais nous sommes à Ta
fin des âges de fer.
Ils voudraient nous parler d’autre chose que du
passé, d’autre chose, qui les attire. Mais nous, nous
sommes avides de ce qui, pour nous, n’a pas encore
été.
— Qui ? Comment se sont-ils appelés ?
Ces hommes, rassemblés en tumulte sur Tardent
rivage, un moment, ils se sont tous tu à la fois. On
voit qu’ils ont trop à dire, qu’ils ne savent pas com¬
mencer.
Un homme de guerre (il n’a pas de haubert, mais
des plaques de fer sur le corps) commence : Il serre
les poings, lève la tête, et dit :
— Scanderbeg.
La voix rauque d’un autre soldat s’écrie :
— Lui ! Le chef Alexandre, celui qui dans les
têtes des infidèles a effacé le spectre de Richard
Cœur de Lion, et qui ressemble le plus à Sikandar
le Bicornu qu’on appelle aussi Alexandre le Grand,
un ancien roi, vous savez ? Scanderbeg, prince d’Al¬
banie, le Diable blanc de Valachie. B a débarrassé
Croïa du Grand Turc 'et de ses cent mille Turcs. Il
a été vainqueur partout, partout, avec ses troupes
vénitiennes.
Le chef, le dieu des armées : parmi les fumées,
et projeté par le choc des acclamations, voilà l’image
104 LES ENCHAÎNEMENTS
d’eux notre vieux paysage stérile et sacrifié, et nous
détachent de nous-mêmes, — apportent dans leurs
paroles un tel contentement que leur voix chante.
LE CERCLÉ DU MONDE 105
qui s’élève sur la mer. Un homme sans ornements,
à l’écart, dans les rayons fabuleux, a dit : « Sa-
baoth ! » Les vagues semblent pousser sur nous le
bord de la mêlée métallique des gens d'armés du
vieux monde, hérissés de mille scintillements aigus.
Ils crient.
— Un jour, il a passé au galop devant moi, celui
qu’ils appellent aussi le Diable, le woïvode de Tran¬
sylvanie, Jean Huniade. Il a sauvé Belgrade des
foules de Mahomet II.
— Mathias Corvin est plus invincible que son
père ! L’homme au corbeau noir tenant un anneau
d’or, s'est mis, d'un grand coup, à la place des Ja-
gellon. Il a pris la Hongrie, comme Podiebrad, la
Bohême ; et il prendra la Bohême à Podiebrad.
Il y a longtemps — je n’avais pas vingt ans et
j’en ai cinquante — une main de femme a saisi ma
main avant le combat.
Celui qui a parié lève sa main. Il dit : « Regardez :
là, un escabeau, hein ? Une petite ville de France,
une maison où logeait le roi, et où, moi, j’étais de
garde. Il y avait — ah, je me rappelle bien —
des carrés rouges sur le mur, des carrés noirs par
terre, mais faits en pointe par des croisillements,
comme ça. Elle est passée. Toute en fer, le long du
mur, d’une porte à l’autre. Toute en fer, hormis sa
figure, et sa main qui justement a saisi la mienne
pour m’entraîner. J’entends tout A fait comme il fut
le tapage de ses pas et de ses armes et je la vois par-
dessus les carreaux rouges et noirs, et même l’ombre
que faisaient son front, son nez, et son doigt, comme
si elle était là; je la vois si bien que c’est un miracle
dans mes yeux. »
— Là-haut, là-bas, où les chevaliers Teutoniques
sont venus, après les chevaliers de Livonie, Frères
dû Christ et Porte-Glaives, planter la Croix dans le
sang au bord de la mer, là-bas, en Pologne et en
Lithuanie, la guerre n’a jamais cessé de rougeoyer.
106 LES ENCHAÎNEMENTS
Quels jours de nuées, quelles nuits de fer rouge,
quand Casimir IV a marché avec les révoltés contre
1'Ordre Teutonique, trop méchant et trop riche !
L’archevêque de Riga combattait l'Ordre dont ce¬
pendant il faisait partie. Jadis l'évêque de Riga avait
bien appelé contre la milice du Christ, le Grand-Duc
idolâtre de Lithuanie.
— Hé, l'archevêque d’Upsal a bien appelé les
Danois en Suède.
— Matteo Visconti a appelé Henri VII en Italie
pour rétablir ses affaires. Le neveu de l’empereur
d’Orient a appelé Bajazet ; les Fregosi et les Adorni,
les deux moitiés de Gênes, ont appelé, les uns le roi
de France, les autres le roi de Naples.
— Compagnons, le plus grand soldat des guerres,
c'est Sforza. Il m'a parlé et une fois, il m’a touché
et m'a rudoyé. Il s'est servi des troupes que la répu¬
blique de Milan lui avait confiées contre Venise, pour
assiéger et affamer Milan jusqu'à ce que les portes
se fussent ouvertes de souffrance et qu'on l'eût pro¬
clamé duc. Il avait besoin d'être duc.
— Le plus grand, ce fut Picciaino.
— Non, Angelo de la Pergola.
— Non, Guido Torello.
— François de Carmagnole, qui fut gardeur de
pourceaux, puis simple soldat de Milan, puis qui est
monté par-dessus les soldats, les a battus tous les
quatre, ceux que vous dites. Mais, à la fin, Venise
l'a fait décapiter.
— J'ai vu le Scaliger à Vérone : sa statue, car
tous, maintenant, ils dorment. J'ai vu dans un coin
de cour devant lequel tombe une grille, sur un cheval
de fer un homme de fer effrayant, une statue vivante
comme un cadavre ! Dans chaque cité est une maison
dévoratrice — deux ou trois maisons, dont l'une
écrase les autres. Mais quand elle s’écroule, toutes
les villes se jettent en cercle sur ses dépouilles. Oui,
il était là, le cavalier à face noire, la momie métal-
lique, pareil à un puits. Vérone a encore peur de
cette lignée quoique il y a longtemps qu’ils se sont
tués les uns sur les autres. Can délia Scala fut tué
par son frère. Antonio della Scala tua son frère Bar-
tholomeo, mais vaincu, il s’enfuit pour ne plus re¬
venir, dans les montagnes de Forli... Comme les
survivants des Colonna ne furent plus que des bêtes
sauvages dans les forêts, après qu’ils eurent été chas¬
sât, et leurs palais labourés, par Boniface VIII. Mais
des Colonna, il en resta un qui tua le pape.
— A Rimini...
— A Ravenne...
— A Rome...
— A Naples...
Les hommes de fer élèvent et emmêlent leurs voix
comme dans une querelle. Ils se sont laissé envahir
et déborder par le réel : le branle-bas des batailles.
Us imitent tant qu’ils peuvent la guerre du monde !
Devant notre long, notre antique silence, on dirait
ces gens qui s’inventent dans des costumes et prêtent
leurs gestes et leurs cris à l'Histoire Sainte et à la
Passion.
Les choses d’Allemagne, ils voudraient nous les
montrer, les choses de France, les choses d’Espagne.
Ils voudraient nous montrer le Danube, la Sicile, la
Barbarie, Cypre, l’Égypte, et la Syrie, avec les
doubles colères de leurs foules de couleurs, et les
deux extrémités déchaînées de la grande mer : l’eau
immense couverte par les déluges des flottes.
Tout est lutte : Les royaumes contre les royaumes
comme les villes d’Italie les unes contre les autres
(l’Italie fut autrefois un seul royaume, maintenant,
elle est à elle seule tout un monde) et les factions
contre les factions comme au sein de chaque ville.
France contre Angleterre ou Navarre, Armagnacs
contre Bourguignons, York contre Lancastre, Blois
contre Montfort, Beaumont contre Gramont navar-
rais. Il n'y a pas deux régions, deux familles, deux
LE CERCLE DU MONDE 107
108 LES ENCHAÎNEMENTS
personnages qui ne se heurtent pour se rompre et
monter, plus haut, sur des corps. Les haines sont
inséparables. Us attaqueraient leurs ombres. Tout
l’espoir d’ici-bas est entré dans le jeu de la guerre.
Le jeu de la guerre, ah !...
Et ils s’arrêtent de parler parce qu’ils ne peuvent
chacun toucher qu’un lambeau de la réalité. Le
passé est trop plein ! Us sont étouffés par l’orgie des
noms qui leur montent à la bouche. Faire admirer
toute la guerre, la ressusciter en nous, ils n’en sont
pas capables. On ne peut pas ajouter ainsi des siècles
à des écouteurs. La splendide horreur est inavouable.
— Il y a eu des guerres, puis des guerres.
Le Florentin, en se levant, s’est enveloppé de
lumière rouge et de cuivre, et il a dit que le vieux
monde roulait aux abîmes.
Il parlait haut et fort. Il voulait se débarrasser du
vieux monde. Il dit qu’il était injuste et mal fait, il
dit qu’il était fou. C’était un monde resserré et
étouffé par l’intrigue des armes, de l’orthodoxie et
de la tyrannie, c’était le monde incompréhensible
de quelques-uns contre tous.
« Le peuple conquérant sur le peuplé vaincu ; oui,
mais la caste conquérante sur la caste vaincue, à
l’intérieur d’un même peuple, et à l’intérieur de la
caste, quelques-uns sur les autres.
« Un sur quelques-uns.
« Par la force des logiques le pouvoir tourbillon¬
nant et montant devient solitaire et central. Le plus
fort tend à devenir le seul, sans autre droit que Je
tourbillon. Tous les coups, quels qu’ils fussent, d’où
qu’ils vinssent, ont enfoncé le pivot couronné. Les
espaces qui portent les multitudes comme dès
bateaux, vivent non selon l’harmonie des multitudes,
mais selon les desseins des familles géantes. Les
LE CERCLE DU MONDE 109
naissances, les morts, les mariages, les rapproche¬
ments et les colères des êtres surnaturels sont les ori¬
gines des immenses événements publics. Ça com¬
mence en haut par une ou deux personnes et ça
finit par des millions.
« A travers cette grande guerre des Français et des
Anglais, il nous fait voir seulement deux hommes
qui se disputaient, deux hommes parmi les fourmis
d’hommes : Qui, du neveu ou du petit-fils, aurait
l’héritage des domaines ? Les deux vastes sires qui
poursuivaient leurs affaires de propriétaires dans la
chair humaine, étaient de même souche, ils par¬
taient le même langage, étaient pliés aux mêmes
moeurs, ils produisaient les mêmes lois. Il n’y avait
d’étrangers en présence que les princes et leurs
sujets. C’est pour cette contestation de titres dorés
de propriété et de cérémonies de suzeraineté, que
s’est déployée une guerre que nul ne parvenait plus
à tuer ; qu'un hiver d’un siècle et demi s’est abattu
sur la nature, la famine, sur la pauvreté, qu’en
France et en Angleterre les mères mangeaient leurs
enfants, qu’on vendit de la chair humaine au marché,
que beaucoup installaient leurs cabanes dans les car¬
refours, pour prendre aux passants leurs corps, et
que la pourriture entra plus à fond, sous la mort,
dans les campagnes : la peste, la mort noire. Et
pire que la peste et plus au fond, la haine. Ce n’est
pas la haine qui a fait la guerre ; c’est la guerre qui
a fait la haine.
« Les pauvres se sont soulevés parfois comme des
anges ou comme des chiens, sans se le dire assez
loin, sans remplir leur grandeur, sans le talisman
de savoir. Ils ont frappé avec l’ignorance dont ils
étaient pétris, c’est-à-dire trop court. Ils ont été se
tuer sur les préparatifs des seigneurs et même, dans
leurs plus larges ondes, jusque sur le Seigneur des
Seigneurs. Ils ont été aussi parfaitement anéantis par
Richard II que par Charles V le roi Sage, ou que par
110 LES ENCHAÎNEMENTS
le roi Fou auquel la France a été liée pendant qua¬
rante ans. Et cette exaspération des grandes forces
basses, nul ne la saura, parce qu’elle a été, chaque
fois, altérée et dénaturée — vraiment tuée — par
ceux qui écrivent. Les chroniqueurs, flatteurs, es¬
claves : Froissard, scribe avili. Alors l’homme des
cabanes, l’homme éternel, l’homme rouge, il ne peut
pas plus échapper au massacre qu’à la vie.
« Et on ne peut pas ne pas voir de partout le
monstre de richesse. Celui qui règne parce qu’il
règne, et qu’il commande aux écrivains et aux pa¬
roles, celui qui rend la justice en la faisant à son
image, a profité de tout, des guerres étrangères ou
civiles, des révoltes, des revendications de bourgeois
et d’artisans dans leurs îles murées, des Etats Géné¬
raux et des Grandes Chartes qui lui ont donné de
l’argent en échange de promesses. De la splendeur
de l'Église autant que de ses turpitudes. Il a usé
les antiques foudres du pape et ses deux vieux
glaives : le successeur de Saint Pierre et de Gré¬
goire VU ne s’attaque plus qu’aux menus souverains.
Les autres lui casseraient sa tiare sur sa tête comme
un œuf d’or ; il est devenu d’une sagesse enfantine :
il fait des bulles.
« Maintenant, le vieux champ de bataille du monde
est divisé en plans avec des cercles et des lignes —
routes et administration — irradiées du point de la
capitale : la toile d’araignée d’un homme.
« Et voici qu’ils forment leur armée royale non
plus avec des soldats mais avec des citoyens, une
armée d’innocents. Le malheureux devient le bour¬
reau. Le paysan devient le faiseur de déserts ! Ils
disent : nous. Ils font corps avec le peuple : ils ont
dévoré le peuple !
« Le premier qui se dressa et tourna au-dessus des
autres comme un arbre pour tracer du bras les li¬
mites de sa proie terrestre, celui qui fut réellement
un cercle de violence, il a continué à disposer des
LE CERCLE DU MONDE 111
tommes sans autre raison que le rêve étrange qu’ils
font. S’il y a quelque chose de prodigieux aux yeux de
qui regarde tout le remuement humain, c’est l’obéis¬
sance. Pour déplier l’humanité dans un seul mot,
il faudrait prendre celui-là : l’obéissance! L'obéis-
sance malgré les besoins criants du corps et de la
tête, malgré les, souffrances aiguës, les menaces et
les hontes, et la montagne d’absurdité !
« L’ombre noire d’un aigle sur un bouclier, c'est
bien plutôt l’ombre immense d’un nuage ailé et
griffu, d’un nuage pensant, sur les campagnes
réelles. L’aigle césarien et carolingien, avec sa forme
figée, déchirée et éclaboussée sur un mur, l’aigle
sombre aux ailes de flèches, des manieurs cou¬
ronnés de la Pologne, de la Suède, du Brandebourg,
de l’Espagne et de la Sardaigne, il entre dans la
mollesse de la nature et de la foule, pour sceller un
pays. »
— Quand il a passé à Nuremberg, Frédéric III !...
dit un soldat. Par-dessus le squelette d’argent de sa
cuirasse qu’on voyait, et où sa tête était emboîtée par
le cou, le Habsbourg était gonflé d’un nuage blanc
flottant et battant, plein d’oiseaux noirs à deux têtes.
— Et les lions maigres comme les nerfs d’un roi,
avec leurs griffes de charrue, noirs sur l’azur creux
ou rouges sur l’or ou d’or sur le rouge, et le léopard
étiré d’Angleterre, et la bête ailée qui fut trans¬
plantée sur Venise. Un monstre fut le plus fort, puis
l’autre, puis l’autre. La fortune a fait le tour des
armoiries.
« Mais la force vieillit, la victoire use, la gloire
brûle. »
Au loin des convois passent en parlant aux vi¬
trages. La petite gare... Tout près, c’est un tel
bruit mugissant qu’il m’entraîne debout ; un torrent
de bruit d’où sautent de la poussière et de la vapeur
d’eau, dans la porte crue. L’un après l’autre, très
vite, en balustrade, passent et s’interceptent les
cadres des portières sur des trous lumineux — la rue
nocturne qui court.
Je suis perdu sur le quai vide après la fuite
trouante du gros œil rouge, souffleté par une haleine
froide pleine de grains de charbons et de linges
mouillés. Je regagne la salle d’attente. Dans la vitre
noire de la porte qui s’arrête de trembler, je me vois
en blanc et noir, toute couleur détachée : l’os de
mon front, de ma face, aux cavités obscures comme
dans l’autre monde, comme à travers des officines,
des purgatoires et des limbes. La voix basse d’Osiris
me souffle dans l’âme : « Je te donnerai des renou¬
vellements indéfinis. »
Le soir est tombé sur le rivage. On a allumé des
torches, on réunit sur le sable un rouge incendie
captif et secoué. Maintenant, les paroles crépuscu¬
laires des revenants montrent et cachent la richesse
du monde. Le commerce, les transports, les allées et
venues monumentales qui écrasent la terre et la mer
et les mettent l’une dans l’autre : croisés, pèlerins,
esclaves (infidèles, hérétiques ou schismatiques),
denrées précieuses, épices : le poivre et la mala-
guette, talismans domestiques par quoi dans toute
l’étendue habitée on dissimule l’odeur des viandes
vieillies. La gloire, le profit, c’est la même chose.
Une noblesse vulgaire, sortie du trafic, entre dans la
noblesse. Des hommes du commun nommés Médicis,
ont vendu de la marchandise, et les voilà aussi riches
que l’Italie. Doria a plus de galères que Gênes.
Tout s’achète. Ils racontent tout ce qu’on a acheté
universellement : des titres, et même des titres
royaux — les nimbes des couronnes — comme a fait
Charles IV pour son fils ; des autorités souveraines,
comme Galéas Visconti : — le droit de vie et de
mort et de récolte d’argent, — des pays, des pro¬
vinces, des villes, des libertés. La richesse par la
force, la force par la richesse. Le roi vend à ses serfs
112 LES ENCHAÎNEMENTS
LE CERCLE DU MONDE 113
la liberté et aux Juifs qu’a bannis son père le droit
de rentrer, et il a repris une à une les franchises que
ses prédécesseurs avaient vendues aux communes.
Il cède à la tentation de faire de la fausse monnaie
souveraine, de multiplier comme il peut ses miettes
d’or et d’argent à têtes de roi, et dépouille les ban¬
quiers. Quand il est besogneux, il écume le pauvre
peuple, qui est riche à force d’étendue, et quand il est
luxuriant, comme ce soleil d’homme, maître des
Flandres et de la marchandise des draps frisons, il le
gorge de ripailles pour qu’il soit plein, lourd, inerte
et docile à sa main comme un outil...
Mais voici les signes de colère !
Les hordes neuves d’Ertogrul sont venues avec
toute leur fureur de commencement, fonder à nou¬
veau la force de Mahomet par-dessus les Arabes
tombés à la fin de leur destinée et par-dessus les
Seldjoucides épuisés de règne violent. Les Turcs
ottomans ont posé le seuil de leur Sublime Porte où
s’enchâsse une des pierres noires, au pied de l’OIympe
de Bithynie. Us ont forcé l’Orient chrétien à reculer
et à changer de forme, parce qu’ils étaient le peuple
le plus âprement et le plus récemment dressé à la
guerre, parce que Timour Leng est mort, et parce
que les défenseurs de la Croix ne pouvaient plus
s’unir. Us avaient trop peu de foi ou trop peu de
pensée pour sortir, chacun, des intérêts personnels
enracinés. Il faut que le monde change de fond en
comble pour que quelque chose puisse désormais y
être fait selon une haute idée. On n’a pas pu effa¬
cer, dans ce grand péril crépusculaire, le schisme
d’Orient : la Cassure politique était trop à vif qu’avait
marquée entre les croyante le jeu des pontifes et des
rois. Et voici huit longues années que Constantin
Dracosès a été tué sur la brèche de Constantinople
114 LES ENCHAÎNEMENTS
par Mahomet II, comme jadis Saracos i Ninive par
.Cyaxare.
Maintenant, après l’impudeur de cette défaite au
su et au vu du monde entier, tout le Levant est à
ceux-là. Nous ne connaîtrons plus que prisonniers
ou esclaves la Palestine où est le tombeau de Dieu,
et la Mésopotamie où fut le berceau des races. La
moitié de la grande mer intérieure, celle des Phéni-
ciens — Iamgadal, — celle des Grecs et des Romains,
ne sera-t-elle plus qu’un désert liquide ? Les Turcs
ont retiré de la Méditerranée comme si c’étaient des
populations, le Pont Euxin, la mer de l’Archipel,
les mers de Crète, de Syrie et d’Égypte.
Alors, Gênes et Venise, qui .avaient tant grandi
l’une contre l’autre !... Gênes jalousement et furieu¬
sement commerçante, qui possédait en Tauride, son
double : Kaffa, et qui avait jalonné de châteaux-forts
les routes des marchés jusqu’à l’Arménie et l’Iran...
Venise aux cent îles, née à l’époque d’Attila, et à
qui échut autrefois le quart de Constantinople quand
Henri Dandolo refusa l’empire latin et ne voulut
être que doge, et que despote de la Romanie; Venise
fille de la mer levantine, dont le nom ressemble à
celui de Vénus, et d’où s’emmêlent tant de sillages
d’or, et qui était du fond de l’estuaire démesuré de
l’Adriatique, le contre-coup resplendissant d’Alexan¬
drie éthiopienne et indienne, — sa grandeur com¬
mence à n’être plus.
Nous sommes à la fin des âges. Il y a peu d’années,
toutes les terres de l’azur du sud ont tremblé sur
leurs assises. Les rocs se sont ouverts comme la
mer, et des milliers et des milliers de créatures ont
été précipitées an fond des choses. N’était-ce pas
une vengeance contre un monde où le bonheur des
uns est fait du malheur des autres, et où ne s’en-
tassent plus que les restes de la haine des rois contre
les peuples et des peuples contre les rois !
LE CERCLE DU MONDE 115
* '
Espoir !
Tout va changer, tout est changé ! Le passé est
passé. Les temps nouveaux !
Le monde est muré d’un côté. Mais il s’ouvre de
l’autre côté.
Il est grand ouvert, et par cette brèche du vieil
enfer dans l’Occident, tout va changer. Les vastes
villes entassées sur le bord de la mer ont bougé, et se
sont tournées comme des perles de l’autre côté des
espaces éclairés (seule Venise ne peut pas se tordre
vers l’océan occidental). L’aventure s’est amassée
à l’autre seuil du vieux monde et déborde les rivages
du couchant. Maintenant, on dit : le Portugal ; on
dit : Les Basques, Dieppe ; les forces neuves !
Leurs voix frémissaient. La ferveur que nous
avions trouvée sur leurs faces en face du soleil lors-
qu’ils avaient débarqué, ils nous la redonnaient et
ils nous transportaient ailleurs. L’Anglais qui
n’avait pas d'ornements, et, tout droit, semblait un
pilier au milieu des autres, dépeignit, avec sa voix,
avec ses mains, avec ses yeux, le rayon vierge qui fit
briller Rébecca près du puits dont s’approcha Elie-
zer, et dit que l’aurore a moins de promesses, que
l’aurore a moins d’aurore que le soleil couchant.
— Jason et ses compagnons sont partis pour se
saisir de la Toison merveilleuse dont l’or dorait le
ciel... C’est dans le sens de la marche du soleil, c'est
à la chasse des rayons du soleil que les navires sont
partis sur l’eau vermeille des ports, dans l’incendie
glissant des portiques et des tours, et des dômes
aux longitudes d’or.
C’était la belle voix du Florentin qui désignait
distinctement ces choses.
Ils sont allés par-delà les deux stèles de Mel-
kharth qui furent si longtemps les bornes du monde.
116 LES ENCHAÎNEMENTS
Dante Alighieri avait écrit : « Hercule a planté ses
deux amers sur les rives du détroit afin que nul ne
se hasarde à les dépasser. »
Dante Alighieri. Je répétai ce nom d’homme. Il se
fît un silence. Celui qui était en face de moi voulut
parler, puis secoua la tête ; ce nom qu'il avait ha-
sardé était indicible.
— Pauvres gens, fit-il, qui ne savez pas ce qu’on
a fait !
Mais le jeune homme de Florence étendit la main :
— Heureux, qui le saurez !
— Si les hommes, reprit une voix, vouent jamais
un temple à la puissance de recommencement qui
est en eux, c’est sur le promontoire de Sagres qu’ils
le bâtiront. Ce fut de ce point de départ, du palais
du prince Henri, que la curiosité, comme une déesse
plus violente encore que toutes les tempêtes, poussa
les mesureurs d’inconnu.
« Ils franchirent le cap Non, qui, ainsi que les
colonnes d’Hercule, niait qu’on pût jamais passer
devant lui. Et le cap Bojador, le seuil infernal de
l’inexploré, aux récifs qui se précipitent jusqu’à la
pureté de l’horizon, eh bien, ses vagues jusque-là
infranchissables, voilà vingt-cinq ans qu’on lés a
chevauchées. Chacun plante son pilier plus loin que
les autres : Le Cap Blanc, le Cap Vert, le Cap des
Palmes, la Baie de l’Or. Les prêtres cessèrent de
prouver, par l’Écriture, à Henri de Portugal, qu’il
ne découvrirait rien, et tout le monde cessa de se
moquer de lui, et le pape dit que les voyageurs étaient
un cinquième élément, dès que les bateaux noirs qui
entraient dans le soleil et dans un nouveau théâtre
d’étoiles, arrivèrent à l’or. Du jour où Baldaya rap¬
porta la poudre jaune, lès expéditions idéales de¬
vinrent une force de la nature.
« On savait que l’inconnu avait été jadis accessible
aux saints. On savait qu'autrefois sept évêques bannis
avaient découvert sept îles heureuses, ou bien qu’ils
LE CERCLE DU MONDE 117
avaient fondé sept villes dans une île heureuse et que
Saint Brandaines erra sept ans d’île en lie à travers
la mer visqueuse jusqu'à ce qu’il fût piloté par les
anges. On savait aussi les obstacles : qu’un cercle
de flammes ceinture le monde, et que la mer Téné¬
breuse baigne des régions si éloignées que la lumière
du soleil se lassé avant de les atteindre.
« Ces lies, ces terres, ces mers nouvelles, ceux qui
construisirent les sphères terrestres, et les pilotes
catalans et les italiens, les provençaux, les major-
quais et les mahonais qui construisirent des cartes
plates (de façon à poser en petit sous les yeux et sous
la main, les figurations continentales), — ils les mar¬
quèrent sur leurs globes et sur leurs portulans et
les mentionnèrent dans leurs routiers. Ils les trou¬
vèrent d’avance. Ils inventèrent l'autre moitié du
globe ; les découvertes, les penseurs les ont faites
dans les rondeurs des têtes I Tout commence par la
pensée, et puisque la découverte est écrite, elle sera.
Ils ont appelé le monde. Les bateaux ne peuvent
pas, un jour proche, ne pas rejoindre par les rivages,
Sofala, Zanzibar et Mélinde — l’empire Zeng —
après avoir fait le périple de l’Afrique ; et partis
comme nous l’étions vers le grand Ouest, il nous
fallait bien aborder ici, dans quelque île ou pres¬
qu'île de l’Orient asiatique, puisque la terre est
ronde ! Nous ferons voile vers l'Europe pour annon¬
cer la grande nouvelle de notre arrivée, et nous
reviendrons pour chercher au sud le détroit par
lequel passa Marco Polo, lorsqu’il amena la prin¬
cesse mongole à son fiancé barbare. On ne peut pas,
un jour proche, ne pas réunir les hommes aux
hommes, ne pas détruire l'absence. »
Ces appelante, ils sont si créateurs que nous
voyons leur audace rapetisser tout devant eux, et
qu’ils disent : le monde est peu de chose !
Ils nous racontent maintenant que l’homme n’est
plus ce qu’il était lorsque les nôtres sont partis. I1
a discerné des secrets terrés dans la nature. On n’in¬
vente pas la vérité, qui attend toujours ; on la re¬
trouve, comme les Indes Occidentales. Les docteurs,
en leur extraordinaire simplicité, ont montré des
évidences, et le plus grand de tous a concentré le
Grand Œuvre, et soulevé le voile sur la mécanique
infaillible des causes et des effets. La nature visible
est un désordre dont la science invisible est l’ordre.
Par là, la condamnation des erreurs et des men¬
songes est écrite.
On sait rapprocher les distances par des verres,
et mettre sur les navires dans un coffret un doigt
métallique qui indique la direction du nord. On
fait une chose noire qui, si on en approche une
flamme, jaillit en un éclair avec une force surna¬
turelle qui peut tout démolir. Et ainsi on casse, par
l’invention, les murailles et les armures. On a trouvé
l’art de multiplier les livres. Chaque page est
sculptée comme un sceau — une assemblée de lettres
de bois séparées et serrées corps contre corps — et
l’empreinte noircit la feuille d’un seul coup, et cent
fois, et mille fois.
En entendant l’un dé nous dire que cela était bien
curieux, le Florentin eut un beau rire somptueux et
dit que lorsqu’on apprend soudain les grandes
choses, on ne peut pas se mettre à leur hauteur et
qu’on est d’abord comme des enfants devant elles...
Et il ajouta :
— Désormais, la pensée, on peut la semer comme
des grains de blé.
— En vérité l’homme s’est découvert lui-même. Il
a dit, enfin : Ecce Homo.
C’est l’Anglais qui a parlé ainsi. Il fait tache par
sa simplicité sombre, il est tout droit à côté des
parleurs éclatants.
Je contemple le groupe qu’ils forment, larges,
aisés, grands ouverts. L’un, renversé en arrière sous
un sourire flottant, tient son genou entre ses deux
118
LE CERCLE DU MONDE 119
mains croisées ; il a une toque verte et un pourpoint
soyeux comme un oiseau. L’autre trône sur un siège
grossier avec son grand manteau gonflé sur ses
épaules comme la voile pourpre du Bucentaure. Il a
un large cou blanc. Une main effilée, teinte par
l’incarnat d’un pli de son manteau qu’embrase la
lumière des torches, joue avec un bijou gros comme
un œuf contenant un ressort qui pousse tout douce¬
ment une aiguille dans de la régularité ronde, et
qui, ainsi, suit les heures. Us ont une voix virile et
caressée. On voit qu’à côté d’eux dans leur pays, se
tiennent des femmes divinement femmes.
-— Inventer le monde extérieur? dit le Florentin.
Nous avons été plus loin dans le temps et l’éten¬
due. Nous avons redécouvert nos propres sources :
l’antiquité, et à travers l’antiquité, la plus grande
nature. L’Antiquité, c’est la sœur aînée de l’Ëglise,
et il est juste qu’après les livres saints, ce fussent les
traités et les poèmes des Grecs et des Latins, bibles
de la raison et de la vie, qui soient sortis, avec le
bienfait du nombre, des officines de Mayence et de
Subiaco. Nos poètes ont cultivé les muses antiques.
La beauté, une religion triviale était parvenue à en
avilir la splendide naissance charnelle et l’éclat de
nudité... Et l’approfondissement des figures apparat
dans celles des saints et des martyrs, les personnages
de la Bible servirent précieusement aux peintres, et
aux sculpteurs qui, à grands coups, séparent la forme
de la couleur, et la Sainte Famille se prêta aux arcs-
en-ciel humains. Les palais, les statues où s’enroulent
les poèmes, les vers d’amour enfantés par deux vi¬
sages, les jardins avec les fontaines, les belles lignes
que la perspective fait danser devant le promeneur,
et l’amour qui est plus grand que ceux qui s’aiment,
—- tout cela brille et se donne aux regards à Florence
qui est restée républicaine. Les riches Médicis qui
dirigent Florence n’ont point de titres écrasants :
Jean de Médicis ne fut nommé par la voix publique
II.
120 LES ENCHAÎNEMENTS
que le Père des Pauvres. Florence, ville grecque.
Etrangers, revenez avec nous, soyez heureux, soyez
Florentins ! A Florence, vous verrez comme d’un
belvédère, au loin, au fond d’un portique, ou de
chaque côté d’une éternelle statue, le tourbillon des
seigneurs sur les peuples, et ce va-et-vient de capi¬
taines et d’armées qui, ébranlant les fondations et
entraînant les choses, fait de toutes les villes d’Italie
une meute de villes. Épictète était libre quoiqu'il fût
esclave et non moins, Ésope, que Planude nous
rapporta. Asservissements, ravages, qu’importe,
chacun est son propre roi, — comme l’écrivait hier
dans la langue d’Horace, ce Souverain Pontife dont
la mort a dû faire tant pleurer les yeux d'Apollon
et des Muses !
L'homme du nord qui était debout leva le bras,
comme s’il voulait porter la parole plus haut. Qui, il
attirait les yeux par sa simplicité et sa droite majesté.
— Plus encore. Car la génération présente se saisit
de la liberté de penser. A gagner tant de place dans
l’univers, on en gagne aussi dans les rêves. On
atteint le libre examen, le droit d’être sincères. 11
faut sans cesse contrôler sa foi comme si c’était une
passion ravageante, refaire sa vérité et savoir tou¬
jours n’obéir qu’à Dieu.
« Maintenant un choix de fidèles s’essayent à re¬
monter au temps naturel des évangiles, Comme les
premiers chrétiens avaient voulu revenir à la pureté
des premiers Hébreux à travers la Loi du Temple,
comme les Vaudois avaient tenté trop tôt de relever
le christianisme contre l’Église de fer.
« Le talisman, ce n’est rien d’autre que la Bible.
Ils ont dit simplement « Sondez les Écritures »,
ceux qui ont voulu retrouver les formes proches et
tièdes du visage de Dieu et sa bouche précieuse :
Lollard, et Jean de Wicleffe — le plus grand des
nouveaux prophètes — et Jean Huss (j’ai vécu près
de celui-là ; la vérité mise à jour par Wicleffe lui
LE CERCLE DIJ MONDE 121
paraissait tellement claire qu'elle le faisait rêver ou
le réveillait la nuit) et aussi Jérôme de Prague. Ils
ont voulu le tête-à-tête de chacun avec la Bible. On
doit tout y retrouver si on le mérite. Avec le livre
grand ouvert devant soi comme un autel, chacun est
son pape. Ceux-là ont commencé à traduire les
textes sacrés en langue populaire, ils ont rendu par
brassées leur livre aux hommes.
« Certes, ils ont crié comme les autres prophètes
contre les scandales de F Église, l'orgueil, ia con¬
cupiscence, le népotisme et l’indignité des pontifes,
la simonie de Rome et d’Avignon, ces Babylones où
roule l’or des bénéfices, des grâces expectatives, des
indulgences ; le sanglant ridicule des excommuni-
cations mises au service du trafic et des intérêts
temporels. Certes.. »
... En entendant ces paroles sur la plage, forêt
de feu aux voûtes de fumée, nous nous sommes mis
à trembler. Ce sont là des paroles qu’il ne sied pas
de proférer ni de recueillir publiquement. Pourtant
ces hommes parlent à gorge déployée. Oui, il y a
quelque chose de changé !
— Pétrarque d’Arezzo annonçait déjà que l’Église
glissait sur la pente de la ruine et que la Papauté
tombait. Après un siècle tous voient ce qu’il voyait.
« Ce n’est pas seulement le scandale aigu qui a
blessé les retrouveurs de chemins, Us ont souffert
davantage du dessèchement du formalisme. »
Il se recueillit et étendit par son charme autour de
lui un silence surprenant, pour dire :
— Amis, nous sommes plus vieux que vous de
deux cents ans, et notre expérience nous a appris
mieux qu’à vous que le son des mots finit par en
remplacer le sens ; que le langage qui sert d’abord à
exprimer la pensée sert ensuite à la trahir. Le lan¬
gage a une sorte de sorcellerie parce qu’on s’imagine
qu’on donne la vie à une vérité avec des syllabes ;
mais on lui attache ainsi sa figure, non sa vie. Il faut
122 LES ENCHAÎNEMENTS
veiller sur elle. La lettre est un ver qui ronge l’es¬
prit : lorsque les navigateurs eurent entre les mains
les écrits et plans des Anciens tels que les Tables de
Ptolémée, la Méditerranée qu’on avait explorée, tâtée
et dessinée, reprit sa forme erronée d’avant. On plaça
l’autorité consacrée au-dessus du ferme témoignage
des Saints Thomas de l’univers.
« L’erreur est pire que la méchanceté, parce
qu’elle n’a pas l’air méchante, et c’est ainsi que les
religions meurent sans avoir l’air de mourir. La
vérité factice, la vérité des formules, celle des sanc¬
tuaires, a en réalité détruit celle qui coulait des
lèvres du grand Maître et ne laisse plus aux croyants
que sa poussière. « Le grand Pan est mort. » Ce cri
fut l'âme d’un moment universel. Le grand cri de
la modernité, c’est : « La parole est morte ! »
Comme la parole est morte ils en font ce qu’ils vert-
lent. On peut décapiter la confidence divine comme
on a décapité le cadavre du pape Formose remonté
des puits funéraires pontificaux. Ils en font ce qu’ils
veulent. Ils en justifient les actes du plus fort, et ils
font danser la raison à travers les vocables. Pendant
que les Janissaires s'avançaient jusqu’au Danube,
les Franciscains entrechoquaient les textes et les
termes, et discutaient sur la lumière extatique que les
moines du Mont Athos apercevaient à leur nombril.
« Il faut briser le verbalisme comme saint Martin
brisait les temples païens. Autrefois, sous les empe¬
reurs Zénon l’Isaurien et Théophile, il y eut les
Iconoclastes, massacreurs des images taillées. Leur
idée rectificatrice et brutale a besogné chez les Vau-
dois et les Albigeois, et maintenant elle renaît dans
toute sa fureur et sa clairvoyance, mais c’est contre les
idoles faites par les mots. Le devoir c’est toujours :
« Agir ! » On nous circonvient avec des préceptes,
mais la vraie moralité, c’est de changer le mal en
bien. Pour agir, il faut se débarrasser des fantômes
que posent partout les phrases.
LE CERCLE DU MONDE 123
.
«L’Église catholique romaine a frappé les pro-
phètes neufs comme elle a frappé les Vaudois, les
bégards de la Fraternité des Pauvres, les lépreux et
les Juifs, comme elle frapperait les premiers chré-
tiens si on les ramenait devant elle. Les Inquisiteurs
et les Conciles ont brûlé Lollard, ils ont brûlé Jean
Huss (je l’ai vu disparaître dans la fumée avec son
haut bonnet soufré), ils ont brûlé Jérôme de Prague,
ils ont brûlé le cadavre déterré de Jean de Wicleffe,
lui, le Saint Jean-Baptiste de l’ordre nouveau ! Mais
de tous temps les vengeances de l’ordre consacré
font croître ceux qu’elles frappent, sèment la vérité
à la volée, et Antiochus Epiphane appelle malgré
lui les Matathias et Judas Macchabée. Le recommen¬
cement est sorti de la boîte de leur crâne. Une nou¬
velle église chrétienne se forme avec un pur rameau
originel dans chaque cœur.
« Et puis, cette liberté vivante qui ouvre grandes
les portes de la foi, elle rayonne partout, elle montre
aux malheureux l’humble salut terrestre. Les pauvres
ont entendu parler de liberté et d’égalité retrouvées.
Ces mots qui sont tombés ont fertilisé les pauvres.
Les foules voient ce qu’il faudra qu’elles fassent. La
liberté, c’est dans la famille humaine, ce qui peut
se comparer à la grandeur, et l’égalité c’est la jus¬
tice changée en pain quotidien. Le plan idéal de la
société des hommes (toute révolution est spirituelle
de naissance) monte à la place du plan réalisé. Eh
quoi, l’homme était un animal domestique 1 Eh quoi,
l’autorité magicienne façonnait les peuples au lieu
d’être façonnée par eux !
« Il y a dans les campagnes ceux qui font le pain.
Ils sont couleur de la boue. Et ils ont une écorce de
terre. Ils s’assemblent et élèvent la voix et montrent
que leurs souhaits sont conformes à l’Evangile et
qu’il n’est pas bon que seuls les jeux de hasard des
grands régissent toute chose. Leur vieille plainte,
124 LES ENCHAÎNEMENTS
ils l’ont criée, ils l’ont chantée : « Il faut nous guérir
des seigneurs et des prêtres. » Malheur aux aveugles !
On voit luire dans lés nuages sombres l’éclair des
faux, et les faucilles astrales dans la nuit. Il va
bouger une bête grande comme les campagnes. Voici
à côté des têtes des seigneurs et des prêtres, une tête
ronde qui a plus raison qu’elles : celle de la matze
de bois couronnée saintement de clous en guise
d’épines par ceux qui ont été pris de la haine de
souffrir.
« Certaines foules sont plus belles que les autres.
L’Espagne s’est reprise à tràvers les arabesques des
royaumes mécréants et la lutte y est poussée contre
les Hidalgos, fils des Goths, les premiers vainqueurs,
par des fraternités, des Saintes Fraternités de villes
et de travailleurs — et c’est ainsi qu’ils ont compris
là-bas, en fraternité, en appui de l’un sur l’autre,
l’élargissement mélodieux de là patrie. Les pro-
vinces et les villes étaient étrangères? Non, elles ne
l’étaient pas. Alors, il n’y a qu’un même peuple ?
Ils se tendent leurs mains comme des guéris.
Nous sommes à la fin dès âges... Or il adviendra
à la fin des âges que la montagne de la Maison de
l’Éternel se dressera à la tête des montagnes.
— Ah ! si on revenait à ce qui fut ! dit mon fils
Jean, qui écoutait en tremblant de ferveur, pâli
comme un lys.
— Que les instants du jour soient riches ! dit
l’Italien.
— L’avenir, il faut l’arracher du présent, dit le
docteur anglais qui regardait, devant lui, le vide du
futur.
Comme un grand souvenir m’apparaît le dérou¬
lement d’un dialogue éternel entre les types éternels
de l’âme. Je vois, comme si je les revoyais, les trois
hommes essentiels : celui qui adore le passé : la
force de cet enseveli, c’est l’inertie, l’inertie monu¬
LE CERCLE DU MONDE 125
mentale, qui égale une seule créature prostrée, aux
ruines de Thèbes, et fait de la longue Égypte le man¬
teau sans bornes d'un sphinx. Celui qui s'émeut du
présent et sait le manier : La philosophie et la
culture donnent une envolée impériale au carpe diem
du petit poète ; et la force de cet instrumentiste,
c’est la joie de vivre, la perpétuelle renaissance du
présent, la certitude de la clarté du jour. Celui qui
prépare l’avenir, et, parmi les confusions de l’appa¬
rence et du sophisme, agite la moralité comme une
arme blanche ; et la force de ce réformateur, c’est
la nudité du glaive, et la colère de l’espoir — la
chance messianique !
Ils ne sont pas ensemble ; ils diffèrent autant entre
eux que tous trois diffèrent de ces soldats turbulents
qui n’ont que la guerre dans les mains, dans les
yeux et dans la bouche. Ils ne sont pas d’accord :
Le jeune homme en qui revit la tradition vertigi¬
neuse regarde avec méfiance l’homme brillant aux
mille facettes comme s’il allait faire du mal à la
Beauté avec son goût trop fastueux. Le désert qui est
sous le mirage, et l’idée acharnée, font peur à l’Ita¬
lien. L’Anglais considère le mystique, et le Grec
de Florence, comme deux profiteurs égoïstes du Bien.
Et c’est vers l’homme de l’avenir que je me suis
tourné, malgré le respect que mérite l'autre et l'a¬
mour qu’impose l’autre, car il n’y a que les saisis-
seurs d’avenir qui peuvent joindre l'idéal et la réa¬
lité. Quand on a effleuré cet homme, on voit bien
que malgré les brillants semblants, la sincérité est
un sursaut héroïque, que la fraternité humaine n’est
pas de charme et de fantaisie ; mais de discipline, de
raisonnement guerrier, et de dure construction.
Pourtant aucun n’a tort de ces deux revenants du
monde habité, qui nous apportent ce que nous n’a¬
vions pas été capables de trouver nous-mêmes. Et
puisqu’ils ont raison l’un et l’autre, qui sait s’ils
n'auront pas besoin l’un de l’autre pour que le monde
126 LES ENCHAÎNEMENTS
nouveau soit plein, et s’il ne viendra pas un jour où
toutes les choses se croiseront !
Déjà ils parlent à la fois, pour annoncer que
l’univers est enfin au bout de ses malheurs, pour an¬
noncer la liberté, l’égalité, la fraternité, le change¬
ment si profond qu’on ne peut pas y échapper. Tous
les signes sont là, regardez, regardez, vous qui êtes
le sommet des siècles, qui êtes aujourd’hui ! Il n’y
a pas un point de l'espace où la promesse ne soit pas,
mûre et heureuse. Après les époques gaspillées, tout
reprend dans le grand, sens naturel, et quand on a
tenté cette voie, on ne sait plus s’arrêter.
XIX
LE CERCLE DU MONDE
(Suite.)
— Ils sont revenus un jour...
— Oui, il y a longtemps; puis ils sont partis à
jamais.
Les années, les années, les années. Je suis bien
vieux, je suis arrivé tout près de ma tombe neuve,
et j’étais un petit enfant quand ils ont fait vivre le
soleil couchant de la plage, et annoncé à notre père,
immense au milieu de nous, le recommencement du
monde.
Après, ça a été pour nous la nuit, comme avant.
Non, pas comme avant : depuis qu’ils s’en sont
allés hors de nous sur l’espace, nous vivons dans
leurs paroles. Pour nous, les immobiles, l’ère du
changement date du soir où les navigateurs d’Eu¬
rope vinrent nous le prédire, nous le montrer. Nous
continuons la joie lumineuse et le fleurissement cos¬
tumé de ce soir. Le grand recommencement qu’ils
ont attisé dans nos cœurs, puis qu’ils sont allés
achever partout ailleurs, nous n’avons plus besoin
d’eux pour le voir éclore au loin. Notre destin peut
être morne, abandonné et noyé dans les largeurs de
la mer, nous connaissons maintenant les déroule-
ments harmonieux du monde de l’autre côté du
gouffre de l’eau, et nous nous émerveillons.
Nous disons : Comme c’était simple à voir ! La loi
était mal faite. Les grands menaient droit devant eux
toute la chose humaine par le moyen des paroles
mortes. Contre tous, la faiblesse de quelques-uns
était la force, à cause d’idolâtries grossières. Chacun
s’est repris. Toutes les mains n’appartiennent plus
comme aux temps passés à la main où le hasard et
le vol ont placé un signe. Plus de peuples opprimés
par des hommes prédestinés bu par d’autres peuples.
Et nous savons bien aujourd’hui que l’égalité est
l’équilibre immanent de la société et le contraire du
malheur public. La multiplication du beau, l’éléva¬
tion du travail maternel, la probité intime de l’effu¬
sion religieuse; plus de bûchers, plus de violences :
le temple personnel, l’appui de l’humanité à l’hu¬
manité, remplaçant la loi sauvage de guerre, l’avan¬
cée que l’idée de plus large patrie accomplit dans le
Vrai et le Bien. Comme la science est belle avec ses
apparitions justes !
Nous voyons le monde nouveau, non seulement
jusqu’aux horizons invisibles, mais jusqu’aux siècles
qui ne sont pas encore, — dans leurs cités plus
vastes, plus hautes et plus blanches, et nous y suivons
des yeux 6t nous nous montrons du doigt cette hu¬
manité qui, de toutes parts, a retrouvé sa marche.
Car, ils nous l’ont prouvé, et la splendeur de leur
passage le signifiait : c’est cela qui est important :
se retrouver. C’est cela qu’il fallait et qui était
simple comme le monde : se retrouver à fond —
pour se mettre en face des choses, les voir enfin
comme elles sont, et alors, s’étonner et recom¬
mencer ; aller selon les grands sens naturels dans la
voie où l’on ne sait plus s'arrêter.
Et nous ?... Il aurait fallu qu’ils revinssent pour
nous refaire à leur image ! Mais l’idéal que, retenus
dans l’enfance, nous ne savons que proférer, la bonne
128 LES ENCHAÎNEMENTS
LE CERCLE DU MONDE 129
nouvelle que notre étroite faiblesse ne mérite que de
rêver, le paradis terrestre qui n’est que notre poésie,
imprègnent tout ici. On répète avec vénération l’in¬
connu des grands noms célèbres dont on n’a recueilli
que le nom. On a essayé de façonner en choses les
révélations que nous laissèrent les hommes heureux :
le doigt infaillible qui de partout désigne l’Étoile
Polaire, l’art de centupler l’image écrite de la
pensée... Quelques-uns ont consacré leur existence
à refaire, en se basant sur les miettes des phrases, la
poudre noire qui éclate comme la foudre — arme de
l’intelligence. — Ils n’y sont pas arrivés, mais furent
Joyeux de chercher. On berce les petits enfants avec
les promesses magnifiques ; et ces paroles sacrées qui
mûrirent sur le rivage vermeil il y a soixante-quinze
ans, et réchauffèrent la mer, ce sont elles qui ont
animé l’amour qui m’unit à Nahica.
La venue des hommes était encore palpitante dans
Pair quand nous nous sommes approchés, elle de
moi, et moi d’elle.
Ce soir, elle est là, près de moi, comme toujours.
Elle est presque aussi vieille que je suis vieux. Mais
toute la douceur, même celle de l’au-delà, est à elle.
Ses cheveux sont encore noirs ; sa figure étroite au
profil aigu — elle dont les ancêtres étaient nés du
sol — est blessée par le temps. Sa face qui a été
toutes les faces de l’amour — quand, sa main serrée
dans la mienne, à la fois rebelle et docile, elle sem¬
blait prise au piège — est maintenant la face impal¬
pable de la tendresse. Elle montre cette amitié de
l'épouse vieillie, qui est surhumaine, qui est même
plus que maternelle et que rien ne peut embrasser.
A ce moment de notre vie où toute notre vie a été
utilisée et où notre rôle n’est plus de survivre, nous
sommes tous les deux, comme nos premiers parents,
au bord du châtiment immérité. Mais nous pensons
au vaste monde des autres, nous pensons à tous les
êtres qui ont en eux un cœur et dont nous sommes
130 LES ENCHAÎNEMENTS
exilés dans la durée et l’étendue, — ô miracle, cette
grande affection vit d’être abandonnée ! — et nos
deux visages, pareillement, sourient et brillent de
tristesse.
. C’était un soir comme celui-ci, qu’ils sont venus.
Oui, exactement, puisqu'il vit. Un soir, un autre
soir avec le même soleil débordant de la mer. Le
soleil couchant dispose sur les plaines et les mon¬
tagnes, des platines et des montagnes qui ne
changent pas. Là fontaine carrée, nue pour ressem¬
bler aux autres et qui baigne dans sa sève, et l’arbre
qu’elle a nourri — tous deux étaient présents. La
case aussi et je me souviens (il y a des souvenirs
qui ont un entêtement divin), que sur le mur pen¬
dait le grand chapeau de paille du père, du père qui
depuis si longtemps est un squelette rongé au fond
du val.
Nous avons vu là-bas, au flanc de la montagne, une
troupe d’hommes qui avançait...
Et nous avons compris que le soir d’autrefois se
réveillait !
Alors, nous nous sommes appelés l’un l’autre,
pour crier plus profond.
Ce sont eux, les étrangers du vaste monde. Us sont
revenus, et comme la première fois, ce n’est pas
possible et pourtant cela est ! Ils sont revenus, mais
par les routes de la terre : devant nous, sur toute sa
ligne immense, l’océan est sans tache.
Ils plongent dans un défilé. On ne les voit plus. On
les revoit plus près. Très vite ils sont ici — devant
la fontaine carrée et l’arbre d’où pleut la fraîcheur et
devant les couples de nos mains tendues. Et même
quand leurs formes grossies m’entrent de côté dans
les yeux, je regarde Nahica, tellement elle contemple
avec avidité, debout dans sa robe blanche, et ses
deux mains s’étreignant, la clarté de ces arrivants !
LE CERCLE DU MONDE 131
Nous débordons de leur propre rêve, nous sommes
prêts à les étonner par notre ressemblance, à leur
répondre, à leur répondre...
Ils nous environnent en grondant, courent autour
de nous. Ils sont vêtus de noir, de noir poussiéreux,
noir jaune, verdi ou roussi, et se drapent dans des
manteaux troués. Ils ont des figures grises, flai¬
rantes, où roulent des yeux de guerre : méfiants et
irrités. Leurs grands chapeaux ont l’air blessés sur
leurs têtes, avec des plumes sales comme des nuages.
Ils sont tous penchés pareillement dans un vent lu¬
gubre. Des soldats, des soldats !
L’un a saisi Nahica par l’épaule. Elle a crié, et
aussitôt les mains des hommes se sont jetées sur
les gardes des épées, avec un ensemble de mécanique
militaire. Les lames sont sorties à demi. J’ai vu la
gorge nue d’une épée.
Leur langage est incompréhensible, alors ils
semblent hurler. Pourtant d’un crieur sombre sor¬
tent des mots qu’on comprend :
— Prisonniers ! Prisonniers du roi... Le roi, le
roi!
Tumulte, écroulements poussiéreux, ruines.
J’ai été enfermé et attaché dans ma maison.
En un coin de la demeure où on vivait, je suis lié
au tronc d’arbre qui soutient patiemment toute la
charpente. Les choses familières — cette grande
poutre, ce mur — au milieu du désordre fou, on voit
combien autrefois, lorsqu’on se confondait avec
elles, elles étaient douces.
Les brigands ne m’ont pas parlé. Entre eux, ils
ne parlent que de trésors, et de leur roi, resté au loin.
J’aperçois par un trou du mur leurs masses épar¬
pillées, sombres, qui sont fauves dans les rougeurs
132 LES ENCHAÎNEMENTS
du couchant et courent çà et là sur la plage. Ils font
une cérémonie.
Un personnage s’est hissé sur un rocher que bat le
flot. Il lève les bras au ciel, tend son corps dans Fair,
et clame. Il m'arrive de lui des syllabes isolées
comme des pierres crachées. 11 a l’aspect soulevé et
arqué d’un pendu au vent. Il est plus orné et colorié
que les autres. L’étoffe de ses manches et de ses
chausses découpe des tranches de couleur crue et
vive comme les tranches d’une pastèque. A son épaule
pend un manteau déchiré, sale, luisant, aux reflets
d’acier. On voit sur sa collerette dure ses traits qui
se plissent ; et sa bouche vociférante, mouillée, brille
et projette des éclairs. Quelqu’un, une figure noire
aux cheveux collés par mèches comme des plumes,
a écrit quelque chose sur une feuille blanche et a
brandi cette feuille.
... Maintenant, ils sont tous calmes, immobiles,
épars parmi la plage, debout avec de longues ombres
de velours noir sur le sable, ou pliés, et assis, avec des
ombres courtes.
C’est à ce moment-là qu’il est entré dans la case,
l’homme maigre, noir et plumeux. Il a un nez aigu
et des cheveux épars et lourds, dé terre glaise — un
corbeau sans plumes sur la face, la peau grise et l’os
gris — drapé de noir déchiqueté : plutôt un coq
noir, oui, un coq noir.
Il me salue. Il sourit.
Je tremble de questions, mendiant, devant cette
haute figure plombée aux côtés fuyants, où se déli¬
mitent un blanc rectangle carrelé et coupé dans sa
largeur : la denture — et les deux yeux ronds blancs
enduits d’un petit rond noir. Sa lèvre est luisante,
souriante, pleine de miel. Il dit :
— Je suis votre ami, moi.
LE CERCLE DU MONDE 133,
Il y eut d’abord ce soir-là dans la pauvre case, un
dialogue surnaturel et tel qu’il semble impossible
que deux hommes aient pu l’échanger à un point
du temps et de l’espace.
— Où sommes-nous ? ai-je demandé.
— Vous êtes dans le nouveau monde du roi d’Es¬
pagne.
— Ne sommes-nous pas dans une île d’Asie ?
— Vous êtes dans une île aussi grande que l’Asie.
« Tout à l’heure, le très noble gentilhomme qui
commande a, selon la coutume et au nom du roi
notre maître, pris possession de toute la contrée,
rivages, ports, îles, avec royaumes, villes, dépen¬
dances et populations, ayant existé, existant ou de¬
vant exister un jour, de ce côté-ci et de l’autre de
l’Équateur, au delà et au-dedans des Tropiques du
Cancer et du Capricorne, et cela jusqu’au jour du
Jugement Dernier. Moi, le pouvoir civil, j’ai dressé
l’acte légal. Maintenant, c’est écrit. Je suis le notaire
du roi. »
Un nouveau monde... Nous ne savions pas. Misé¬
rables enfants que nous sommes ! Quelles grandes
images oscillent en ce petit moment ! Le comman¬
dement des mots est tel que tandis que l’homme
nouveau parle, il me semble que nous changeons
de place dans l’immensité pour nous poser au point
qu’il faut.
Comme il sourit toujours, j’ai pris courage. Je
joins les mains :
— Que s’est-il passé sur la terre ?
— Le roi d’Espagne, dit-il.
Il sourit, il sourit. Dehors, les choses sont toutes
frappées d’or et de lumière. Les rayons du soleil
viennent sans fin, naviguent, droits et unis. Là-bas
134 LES ENCHAÎNEMENTS
un nuage pendant a pris feu. On pense aux grands
voyages qui embrassent le soleil ; les découvreurs,
Jason. Je cède à ce rêve, je dis :
— La toison d’or !
— Les colliers d’or que distribue le roi d’Espagne,
héritier de Bourgogne, Grand Maître de l’Ordre de
la Toison d’Or. La quintessence de l’or dans quelques
colliers qu’il tient.
L’or. Ce mot fait comme un tison dans sa bouche
sombre et tandis qu’elle le remue, ses yeux tournent
comme un jeu : deux boules un peu dorées avec
leur clou au milieu.
Il me dit que le grandissement du roi d’Espagne,
tout d’un coup, au-dessus de tous les autres rois,
c’est là le changement du monde oriental.
— Le Saint Empire, les Allemagnes, comme les
Flandres et les Siciles, c’est lui. L’aigle i deux têtes
né en Syrie au commencement des temps, c’est lui.
(L’autre aigle double, de l’autre côté, l’aigle du Nord
et du Froid, c’est le César sauvage, grand prince
des Russies.) Mais le roi Charles ressemble, en plus
grand, à Charlemagne. Tout tombe, par la force des
choses, dans ces deux mains-là.
« Je suis vieux, dit l’homme... (Et il flotte en effet,
quelque chose d’écorché et d’éraillé dans chaque œil
au-dessus de la grimace souriante.) Je suis vieux. Je
suis né, moi Bobadilla Gamate, l’année où un amiral
de Castille découvrit les terres océaniques, et j’en
ai vécu, de la gloire royale ! Comme dans les romans
de chevalerie, les envoyés du roi sont allés avec des
détachements de quelques centaines de soldats au
milieu de fabuleuses foulés désarmées : au nord dans
la Nouvelle Espagne et le Grand Plateau ; au sud,
dans la Castille d’or, au royaume du Soleil et des
Quatre Mondes et jusqu’au fleuve de l’argent — les
fleuves ont de longs corps de paillettes. On a trouvé
et on a fait, des ruines de villes aussi grandes que
celles de l’égyptiaque Memphis. On a éteint les em¬
LE CERCLE DU MONDE 135
pires et les dynasties. Le continent, on en a extirpé
l’or, et on l’a exorcisé de son idolâtrie.
« Et vous savez, nous avons déjà largement dépeu¬
plé les fies et les rivages nouveaux. On a réuni des
troupeaux d’hommes qu’on fait garder et, de temps
en temps, dévorer, par des chiens, pour entretenir
dans toute sa sérénité le sentiment de l’obéissance.
Dans certains endroits, des populations entières de
Ces odieux vaincus, afin de se dérober au devoir du
travail, par haine contre le roi d’Espagne, leur
maître, mangeaient des pierres et de la terre jusqu’à
en mourir, et tuaient leurs enfants.
« Le roi du Portugal qui est presque un saint et
même presque un moine, il a battu les Égyptiens,
et fait rayonner pour son compte Ormuz, l’es-
carboucle sertie sur la bague du monde, et l’arabique
Goa,et un de ses serviteurs a encerclé l’Afrique.
(L’Empire Zeng qui était si florissant, plus rien, plus
rien à sa place !) Mais c’est le roi d’Espagne qui, de
son trône, conduisit comme un char le navire qui
encercla le globe. Sa carène était pleine de coquil¬
lages et d’algues, ses mâts et ses voiles étaient re¬
cloués et rapiécés lorsqu’il revint, et treize hommes
seulement y survivaient, mais il portait une car¬
gaison fantastique de clous de girofle qui valent leur
pesant de perles — et ces treize hommes avaient
entouré le globe terrestre avec leurs corps, sculpté
la forme du monde.
« Au-dessus de l’hémisphère nouveau, bouge la
grande ligne divisoire des espaces, tracée par le Pape,
qui coupe les parts de chacun des deux rois catho¬
liques, du Pôle Arctique à l’Antarctique sur la mer
du Sud.
« L’océan est alourdi par l’or qu’on transporte.
Il y a maintenant sur l’ancien monde un fardeau
d’or dix fois plus grand qu’avant. La royauté de
droit divin a d’un seul coup doublé son étendue et
136 LES ENCHAÎNEMENTS
décuplé son poids. Car la gloire et la richesse sont
merveilleusement liées, et en réalité le pouvoir est
en or, et les banquiers d’Allemagne qui ont prêté de
l’argent au Roi ont eu, en échange, des parcelles
de sa royauté dans son Nouveau Monde.
Maintenant la guerre est passée dans le sang des
Espagnols. La chance, le jeu de la guerre, ah ! On
aime tant la guerre, on la désire si fougueusement,
parce que c’est un jeu. Là-bas, on dit de nous :
qu’ils sont grands, qu’ils sont beaux! Et ceux de
l'avenir le diront encore plus haut : qu’ils étaient
beaux !
Il faisait : oui, de là tête et débordait toujours
du même sourire.
Il dit :
— Je suis jeune, moi !
Et brusquement, comme un jouet, il pirouetta sur
lui-même et s’écria :
— La guerre, c’est l’art d’être lâches.
Il posa sur mon épaule sa main grise, écaillée et
aiguë de vieille femme, de poule.
— Ceux qui sont venus ici jadis, ai-je dit presque
bas, nous ont annoncé la sainte fraternité des
hommes.
— La Sainte-Fraternité. Oui, oui. C’est le juste
nom de l’Inquisition du roi d’Espagne.
Je reprends avec un tremblement :
— Mais l'Église est revenue à ses sources pures...
— Oui, oui. Elle est mieux que purifiée, elle
rayonne. On devrait voir cela comme des étoiles en
se tournant du côté de l’Europe. Cette illumination,
ce sont des corps qui brûlent. Notre Grand Inquisi¬
teur, chef des quarante-cinq Inquisiteurs de la Su¬
prême, a émerveillé le pape qui a dit : « C’est trop ! »
et quand il s’est présenté à Dieu, huit mille suppli¬
LE CERCLE DU MONDE 137
ciés l’escortaient pour réclamer son salut. Il faut
voir les réjouissances des bonnes foules autour de
ces grands feux de joie, et du dais des cardinaux,
princes et dames, et toutes ces piques comme des
cierges. On a déterré des millions de morts, comme
le charbon, pour les brûler. Ce long feu sur les flots ?
Il est vivant, vous dis-je ! Us sont dépassés, les sages
massacres les plus vantés, les onze cent mille Juifs
exterminés par Titus, Délices du genre humain, les
cent mille Pauliciens, exécrables Manichéens, que fit
égorger Théodore, mère de Michel III l’Ivrogne.
L’année où je suis né, moi Gamate, et qui est celle
où Grenade retomba entre les bras de la chrétienté,
est aussi celle où on vida l’Espagne, tout d’un coup,
des Maures et des Juifs.
Il était étrange, ce destructeur du rêve. Il aimait
ce qu’il disait. Il frémissait, le regard tordu en l’air,
presque extasié, tandis qu’il murmurait que la be¬
sogne de l’Église fut vraiment approfondie, logique
et efficiente, que toute œuvre à côté apparaît mal
faite, et sue la timidité et la médiocrité.
— Ceux qui sont venus ont dit : « Nous sommes
le recommencement. »
— Ce n’est pas avec une phrase qu’on recom¬
mence les choses.
Ses épaules s’étaient haussées et firent deux
pointes.
— Ils ont dit : « La liberté de conscience... »
— Un spectre ! cria-t-il.
Mes deux mains, à nouveau, flottèrent vers celui
qui savait. Il roula une grimace sur les roues de
ses yeux, dans un sens, dans l’autre, et clama :
— Je suis un docteur, moi. Ah, ah, on affirme :
remonter aux sources pures. Mais on ne sait pas, on
138 LES ENCHAÎNEMENTS
ne peut pas. Et après, si on se regarde bien, on voit
qu’on s’est menti !
« Des recommenceurs, mon ami, il y en aurait eu
si on les avait laissé vivre. Les Vaudois — qui sont
anéantis partout à l’heure qu’il est — les Pauvres
de Lyon, voulaient refaire toute la religion chré¬
tienne, du haut en bas. Oui, la voix de ceux-là ou de
Quelques noyés des foules, aurait été capable de ré¬
veiller la lettre de l'Écriture comme la trompette de
l'archange réveillera les dépouilles. Mais les grandes
âmes sont solitaires et qui est-ce qui suit les pauvres
cœurs ?
« Des recommenceurs, les réformés, ceux qui ont
mis quelques voiles mornes sur le catholicisme ? Les
demi-catholiques, les nouveaux juifs opiniâtres, rai¬
sonneurs et glacés, qui disaient « nous sommes sem¬
blables aux chrétiens primitifs », mentaient. Ils ont
fait une religion, juste assez différente de l’autre
pour pouvoir raisonnablement la haïr et se battra
avec elle...
« Liberté ? Ils mentaient à la face des hommes...
Liberté à chacun de sonder les Textes, à condition
que l’interprétation concordât avec celle de l'auto¬
rité nouvelle 1 Luther, le libre examen incarné, a
déclaré d’abord que la raison est la prostituée du
Diable. Pires que les Caraïtes et tous les anti-Talmu-
distes possédés par la terreur du commentaire, ils
apportent un Ancien Testament où se brise toute
réflexion. Par dizaines de mille ont été pendus les An¬
glais n’ayant pas accepté intégralement la doctrine
de liberté du nouveau pape anglais. (Il en pendra
bien cent mille avant de trépasser.) Le sang de Tho¬
mas Morus, dont la raison fut audacieuse, est encore
frais sur le billot de Londres. A Genève, la Rome de
Calvin, la Rome de la liberté de conscience, les
flammes pointues entrent dans les corps des hétéro¬
doxes.
« Et finalement (du côté du pape et du côté de
LE CERCLE DU MONDE 139
Luther ou de ses parais et notamment du Chef
suprême de l'église anglaise), défense aux fidèles
d'ouvrir les livres sacrés, dont le libre usage avait
été cependant la cause de toute cette affaire. La Bible
confisquée, voilà pour la liberté.
« Et pourtant la religion réformée a prospéré par
places. C’est parce qu'elle est devenue une religion
comme les autres. C’est par sa bassesse, son consen¬
tement, sa ressemblance, sa vulgarité, qu'elle a
réussi. Les princes et les rois s’en sont servi comme
d'un instrument. Les pompeuses colères contre la
corruption du clergé romain ont servi de prétextes
dans les disputes. Ainsi, on voilait les jalousies et les
convoitises par l'idée sainte et céleste, on apportait
à la première cause personnelle venue un revêtement
d'éloquence et de vertu. On prenait le droit de faire
main-basse sur les biens de l'Église romaine. Ils ont
senti soudain le doute les envahir touchant l’infail¬
libilité pontificale, l’intercession des saints, le céli-
bat des prêtres et la confession auriculaire, —
Gustave Vasa qui convoitait treize mille domaines
catholiques, Henry VIII (l'ennemi juré de Luther),
qui se voyait déjà roi des âmes dans son île et comblé
des dépouilles des églises et monastères, et le Grand
Mettre de l’Ordre Teutonique qui n’apercevait pas
d'autre moyen de devenir duc de Prusse. Us avaient
raison ; la preuve : Eux ! »
— On ne doit de respect, s' écria soudain cet
homme surprenant dont je ne percevais pas tous les
détours, on ne doit de respect qu’au pauvre peuple
crédule qui va et vient comme une vague, toujours
prêt à trouver des apôtres dans les passants visibles
et à leur prêter le gouffre de son cœur. On n’en de¬
vrait qu’aux sincérités sourdes et déréglées — si on
pouvait les connaître. Mais les plus dignes sont les
plus cachées.
« Il nous font rire, les docteurs qui ont pris le
bonnet de théologie et qui ont gagné leurs maîtrises
140 LES ENCHAÎNEMENTS
une à une dans les universités, patiemment, comme
des ânes, ils nous font rire avec leurs raisons doctri¬
nales qu’ils étalent largement, en rosace, devant
leurs bouches. Ah, ah, les Cantons helvétiques et la
Pologne !
« Affaire de conviction, de race ? Mais non ! De
propriétaires d’hommes — et de coups. Les fron¬
tières entre papistes et protestants, elles ont été faites
au moyen du fer et du feu. Là où elles ont été tracées
par un sentiment, ce sentiment a été la haine. C’est
par haine contre la métropole, ce n’est pour aucune
autre cause que l’Irlande est restée catholique et que
le midi de la France, qui fut tant piétiné par les
brutes de Simon de Montfort, a embrassé le néoju¬
daïsme de Genève. La foi a été faite par les coups.
« Les Juifs ont été sanguinaires tant qu’ils furent
forts, les chrétiens les ont dépassés, de par Dieu!
Les protestants, là où ils ont été les plus forts, ont
été plus infâmes que nous.
« Tant mieux ! Il faut des ennemis. Sinon ce serait
t
la paix perpétuelle, la fin de l’ordre des choses si
péniblement constitué. Par les saints, l’hérésie est
utile, elle force la vraie foi à rester année et à devenir
méchante ! Il y a de graves cycles de guerres, que
préparent là-haut les orages religieux. Un mien
grand ami remue ciel et terre pour faire autoriser
son ordre des Clercs de la Compagnie de Jésus, et
des Jésuitesses ont été fondées par Warda et Tuttia
à cette fin d’instrumenter des missions et des écoles,
et par là d’infiltrer dans les têtes, comme de l’eau,
une foi agissante.
« Mon ami, que les réformes aillent jusqu’en bas
si elles veulent réformer. »
Z
Je m’accroche à un lambeau de rêve.
— Messire, la grande idée de patrie...
— Que les réformes aillent jusqu’en bas si elles
veulent réformer ! La patrie, il fallait cela pour que
LE CERCLE DU MONDE 141
v' : ''
J • ; . - . ;.
rien ne changeât 1 Les nations, ce sont les cassures
du monde et la guerre éternisée — c’est le contre¬
poison de la fraternité humaine. L’amour avec bec
et ongles, qui tourne dans sa cage ! Chacune est un
monde qui donne des noms propres au droit, à la
vertu, à la vérité, ce qui serait folie si ce n’était pas
guerre. S’il y a quelque part des hommes humains,
on n’a qu’à crier « Patrie ! » et tout le monde les
mord.
Un instant, le jongleur des arguments est frappé
d’un coup de silence. Ses deux yeux disparaissent à
la fois derrière leurs trappes, comme s'il les respi¬
rait, ses mains se croisent sur sa poitrine. Ensuite
ses bras se déplient, les couvercles de ses yeux se
lèvent.
Le rapprochement national, par-dessus les châ¬
teaux, les villes, les provinces, il est trop petit au
regard de la raison qui exagère d’un seul coup jus¬
qu’à la totalité; il est trop grand au regard de la
vie ; les justes groupements vivants sont dépaysés en
dehors de l'étroit cercle de territoire auquel chacun
est réellement mêlé.
« La plus remarquable supercherie des siècles,
c’est de donner au rapetissement national l’appa¬
rence d’un agrandissement, et d’emprisonner en
l’organisant le besoin de communauté. La patrie,
c’est l’arrondissement d’une fortune particulière,
mais c’est aussi la richesse illusoire qu’on sert aux
pauvres pour les faire participer en rêve, en farce,
aux affaires des grands. Tous ces beaux cris, c’est le
son de l'argent des autres. Il y a eu beaucoup de
supercheries au cours des siècles. »
Il réfléchit :
— Mais c’est toujours la même.
— Messire, les paysans ne devaient-ils pas se jeter
de toutes leurs forces contre la mauvaise réalité ?
— Ils étaient bêtes. Us ont entendu parler de
liberté, et même d'égalité et ils ont cru que la liberté
142 LES ENCHAÎNEMENTS
et l’égalité étaient arrivées. Ils sont sortis de leurs
cabanes. Les rustauds de Waldshut ont déployé il y
a cinq ans le drapeau noir, rouge et or, pour fonder
la Fraternité évangélique des rustauds. Ils voulaient
la communauté des eaux et des poissons. Us voulaient
obliger les grands à ne réclamer que leur dû et à ne
pas violer les pactes. Us mendiaient des morceaux de
changements. Alors leur victoire était cassée
d’avance ; qui ne change pas tout, ne change rien,
Ils ne savaient pas vouloir loin. Ils ne sont pas sortis
de la complication diabolique. Us étaient bêtes. Vous
resterez esclaves tant que vous n’oserez pas (obliga¬
tion terrible) n’obéir qu’à vous-mêmes. Quand on
a vu qu’ils voulaient faire la justice sur l’inégalité,
on a repris confiance et on s’est vengé d’eux. On dit
qu’on n’en a massacré que cent cinquante mille.
Mais il fallait voir comment 1 J’ai traîné dans les
champs de bataille et j’ai vu... J’ai vu bien des
choses. Eh bien, mes cheveux se dressent sur ma
tâte quand je pense à ce qu’on a inventé dans les
chambres de torture pour faire crier le plus fort et le
plus longtemps possible ceux qui avaient trop cru
au mot de liberté.
« Attendez, taisez-vous. Laissez-moi parler!
« Ah, ah ! la même assemblée qui accorda ce qu’on
a eu l’effronterie d’appeler la liberté de conscience,
déclara ennemis publics les Anabaptistes. Ces gens
allaient dans la voie de Luther, mais plus à fond que
lui et disaient qu’il fallait, pour baptiser les chré¬
tiens, attendre qu’ils eussent l’âge de raison. Or
Munster en Westphalie devint, grâce au rebaptisant
Jean Bockelson, aubergiste de Leyde, une commune
où florissait une surprenante loi nouvelle : tout était
la propriété de tous : l’or, les joyaux, les riches
étoffes, appartenaient au trésor commun, et le tra¬
vail, distribué selon les capacités de chacun, était
obligatoire pour tous. Quand on a vu ce brouillement
LE CERCLE DU MONDE 143
démoli partout la tradition d’obéissance, tout le
monde, par une union sacrée, a été contre eux. Tout
le monde a marché sur cette ville évangélique. Elle
fut reprise par son évêque et les princes protestants
de la Basse-Allemagne, et châtiée comme elle le méri¬
tait pour le rêve qu’elle avait donné aux pauvres. Il
fallait voir les instruments de guerre s’escrimer
contre les hommes, les femmes et les enfants. On leur
extorqua la vie longuement, goutte à goutte, et il faut
voir en ce moment le corps de Jean de Leyde recro¬
quevillé comme une araignée brûlée, dans une cage
de fer pendue à la cathédrale.
« Ceux-là avaient l’audace de leurs idées — mais
ils étaient trop peu. On ne refait pas le monde contre
le monde, avec une oasis. Ils étaient bêtes 1 C’est
simple, pourtant : Toute grande idée nouvelle sera ou
conquérante, ou vaincue. »
Je pense à celui dont la figure est restée, ineffacée,
dans nos mémoires, à cet Anglais qui vint ici nous
parler de la grande révolution religieuse. Je mur¬
mure :
— Comme ils ont dû souffrir, les apôtres!
L’homme qui a fait germer l’idée nouvelle, et qui,
lui, voyait...
— Cet homme-là, vous ne savez pas ce qu’il a dit
quand il a su le carnage des corps des paysans ? Je le
sais, moi, je le sais mot à mot. Il a exulté et jubilé
et il a crié : « Comme les âniers qui doivent rester
tout le temps sur le dos de leurs bêtes, sans quoi elles
ne marchent pas, de même le souverain doit pousser,
battre, étrangler, pendre, brûler, décapiter, mettre
sur la roue, le peuple, Herr Omnes, pour que celui-ci
le craigne et soit tenu en bride... Écrasez, étranglez,
poignardez, en secret, en public et comme vous le
pourrez, vous rappelant que rien ne peut être plus
venimeux qu’un homme rebelle. Tel prince expéditif
gagne plus vite le ciel par le massacre que par la
prière... » Et plus tard il a dit : « Moi, Martin Luther,
II. 7
144 LES ENCHAÎNEMENTSj’ai tué pour ma part les paysans car j’ai ordonné de
les frapper à mort, leur sang coule sur mon cou, mais
je me décharge de cette responsabilité sur notre
seigneur Dieu. »
« Ils nous ressemblent, je vous dis ! Ceux qui ra¬
claient les murs des églises de tout œuvre d’art, qui
fulminaient contre la hiérarchie, qui menaient grand
bruit autour de tel problème ou de telle pratique ils
ne valaient pas mieux que tes autres, et ont fait une
religion comme les autres. Ils sont tes suppôts des
hommes exceptionnels dont les crimes ne s’appellent
pas des crimes, et ils se déchargent sur le Seigneur
Dieu. Ils nous ressemblant. Dans les moments de
danger, ça s’est vu sur les faces, cette ressemblance
des privilégiés : une même famille d’épouvantes et de
vengeances. »
Il lance ses mains en haut au bout de ses bras —
brusque geste qui appelle mes regards en me fermant
la bouche.
— Mais, Jean de Leyde, —on n’a permis qu’à des
outrages contre lui d’apparaître jusqu’au papier.
L’histoire du grand nombre est bien plus grave qu’on
ne se l’imagine, mais elle ne voit pas te jour. Comme
le chantait cet autre que nous avons fait torturer par
des enfants pour prolonger notre satisfaction de justi¬
ciers, le peuple ne peut pas guérir des nobles et des
prêtres, car tes rois sont les rois de la vérité.
— Mais tes livres ne sortent-ils pas d’eux-mêmes,
ne sont-ils pas devenus irrésistibles ? Cela nous a été
dit le soir de la lumière.
Il me regarde d’une étrange façon. Ah, il ôte son
masque... Il le remet !...
— On a fait tout ce qu’on a pu pour tuer dans l’œuf
l’art d’imprimer tes livres — on en a amoncelé, des
bûchers de livres ! — Le roi de France entre tous, a
tempêté et menacé pour réduire à rien le nombre de
fabriqueurs de livres. Mais cet art est devenu une
force de partout pomme te feu... Alors, puisqu’on
LE CERCLE DU MONDE 145
peut pas le faire rentrer dans l’ombre, s’en servir ! Le
mal est consommé, la fatalité de divulgation est éta¬
blie. Du moins, l’autorité suprême l’accapare. Toute
cette machination d’encre, de papier et de presses,
tout cet abus, devient un moyen d’éparpiller la vérité
royale. Gare à la chair de qui consacrerait le dedans
des livres* à la liberté 1 Oui, certes, François Ier attire
à lui les artistes quand ce ne sont que des flatteurs
de l’ordre consacré, d’inoffensifs tapissiers de palais.
La vilenie des bourgeois le nommera peut-être le pro¬
tecteur des arts et des lettres. En réalité, c’est un
grand roi qui ramène le troupeau de ses peuples au
temps de la lutte aveugle et sourde de Saint Paul
contre les Ephésiens.
Il ricane, l’homme effrayant dont l’esprit aigu pé¬
nètre dans les causes comme un couteau froid.
— Oui, oui, le rêve est situé plus loin qu’on ne
croit. Il n’est pas à la portée des gens dont toute la
nouveauté tient dans une affirmation : je suis le re¬
commencement. Paroles creuses, règne des souffles :
anémocratie. Les phrases touchent les vieilles lois et
ne peuvent que les caresser : cette légère brise passe
sur les inextricables cités osseuses ! Qu’espère-t-on ?
Qu’espèrent-ils, ceux qui, tandis que les événements
déferlent sur leurs roues, ajustent dans le vide des
controverses ?
« A quoi cela a-t-il servi de tant supplier ou de tant
proclamer. Combien ils ont dépensé en pure perte de
bonté, de génie et même de vérité, ceux qui n’ont
pas su atteindre, travers les catéchismes, les choses
elles-mêmes. »
Et on aurait dit qu’il était guidé, rétif, par un grand
esprit intérieur lorsqu’il s’écria en roulant des yeux
farouches :
— Les bonnes intentions ne sont que des grains
dé poussière. La vraie moralité, c’est de changer le
mal en bien.
146 LES ENCHAÎNEMENTS
/'
J’ai vécu trop longtemps dans l’exil ébloui, puisque
je suis arrivé à ne plus rien voir de ce qui fût si clai¬
rement promis.
Je me dis pourtant : L’homme a beau trahir ses
plans de paradis, et toujours reculer pas à pas devant
la force, et s’ensevelir dans l’ordre des choses établies,
il reste, au delà, la fraternité et la liberté des belles
œuvres. Et je revois au fond de moi l’homme humain
entre les hommes, le Florentin magnifique qui brilla
ici, un soir, désigné par le soleil.
Je le vois et je garde l’image pour moi, je mettais,
je ne veux pas là répandre. L’interlocuteur extraor¬
dinaire lit en moi :
— Les peintres, les artistes...
Je le contemple tout entier, ce mélange d’hommes
qui comprend — et qui ne veut pas — ou bien ce
magicien des contraires, ayant tué en lui le juge,
avocat sans contre-poids, cœur sans forme; dont la
tête s’emplit soudain d’une thèse ou de l’autre pour
récompenser ou châtier l’auditeur.
— Eux non plus, ils n?ont pas osé, dit-il.
« L’art est devenu un instrument du pouvoir, une
Ornementation des cours, et, pour cela, une formule,
un cérémonial unifié — alors, petit, petit. L’œuvre
d’art fait maintenant partie du destin central des
pays, des lignes royales et nationales. Il ne lui est plus
permis de jaillir spontanément de l’effervescence in¬
dividuelle ou locale, de l’énorme sincérité populaire,
des entités profondes. Les Modes, les Nomenclatures,
les Académies, le Calendrier du Beau.
« Le retour à la nature par la grande antiquité (le
mot d’ordre !) n’était que le retour aux maîtres, la
recherche d’une férule majestueuse. L’art est devenu
chose d’état, enseignement aristocratique dans les
capitales, comme le droit romain ; alors, il ne subsiste
que par Limitation. Il faut calquer.
« L’hellénisme n’est plus qu'une brillante maladie,
lui qui fut fort et même grand quand il était jeune
LE CERCLE DU MONDE 147
— quand il était. L’hellénisme moderne enjolive la
beauté, charme et énerve l’originalité des races ; il
habille indécemment le présent avec le passé, et la
claire et creuse mythologie qui s’y attache cisèle les
rêves à la taille des figures de calcul. Il s’est changé
en le mot « mesure » qui coupe tout. Il lavera la poé¬
sie, il lavera les reliefs de pierre — les débordantes
statues, — empoignés encore par quelques fous puis¬
sants, comme il a lavé le théâtre de la multitude et les
foudres coulantes des vieux vitraux. »
Il s’arrêta pour reprendre haleine et les yeux fixés
sur ce qu’il avait dit, il geignit quelque plainte sur le
fondu et la sucrerie des vitraux modernes, en regard
des âpres couleurs cassées jusqu’au fond de leurs os
de verre par ces solides sculpteurs des cieux qu’étaient
les verriers du XII siècle. Et il continua :
— Comme il a lavé tous les violents éclats de cou-
leurs, d’une élégance formidable, qui voulaient sortir
de l’ombre d’en bas, comme il a refoulé et démodé
la langue mi-chantante des troubadours. On profane
de tous côtés la divine invraisemblance de la beauté.
On veut prévoir le génie. On se désarme devant
la possibilité informe. Nous allons à une époque de
règle glacée, vers un système de chefs-d’œuvre mo¬
notones. Que de richesses ne seront pas !
Il avait êtes larmes dans les yeux ! Il pleurait de
regret, il portait le demi de l’infaisable ! Il m’appa-
rut en ce moment autre que ce qu’il m’avait semblé
jusque-là.
Je lui demandai :
— Qui donc êtes-vous?
Tout d’un coup il se souleva sur ses ergots de coq
noir et psalmodia dans une lumière que je vis :
— ... Il a faille portrait triste de sa femme en¬
tourée de ses enfants et l’a mis dans une chambre
où je l’ai vu. Ah, ah, la durée et la masse de l’univers
ne sont pas plus grandes que cette tête n’est incon¬
solable!
— Qui êtes vous ?
Pour seule réponse, le pantin dans lequel était
pressé tout un théâtre, agita à droite, à gauche, ses
longues mains fléchissantes en palmes :
— Les hommes ne sont plus de force à se défaire
de la pesanteur d'obéissance.
Il cria, pire que le plus dénué des mendiants, pire
que celui qui ferait le meilleur marché de sa honte
et de sa chair :
— Votre consentement, c'est votre chute origi¬
nelle. Vous êtes des damnés d'obéissance. J'ai vu,
attaché par des cordes sur un échafaudage, le Toscan
au nez cassé, en haut du mur de la chapelle qu’il
creusait de larges images. J'ai eu la gloire de voir
ce mur encore à moitié blanc. Par grandes plaques
liquides, son poignet ruisselant faisait à partir du
mur tomber les damnés dans l’univers. Il leur pétris¬
sait un corps tournoyant, avec la peau du mur, et ils
roulaient volumineuse ment, leurs architectures poin¬
tant dans tous les sens, poussés par le Piège central
du Christ et cette main de fer tachée de couleur.
Vous êtes des damnés d’obéissance. Rien ne sera fait
tant que les hommes ne verront pas le ridicule de
leur malheur !
« Mais, en attendant, on a le temps de rire !... Il
n'est pas encore en vue, le moment où l’histoire pu¬
blique cessera d’être une histoire privée. Avant, il
y aura un déluge. La grandeur grandissante des rois,
la féodalité œcuménique des nationalités qui ont
chacune une seule tête. Si le roi tombait, resterait
son empreinte solidifiée en nation. Les vastes
égoïsmes dirigeants ont bâti la société sur des pentes.
Allez donc refouler les fleuves jusqu’aux montagnes
— aujourd’hui que la parole est morte, et que tous
les prétextes flottent dans l’air, et que la foule con¬
duite par son nez, flaire le fétiche ! »
148 LES ENCHAÎNEMENTS
LE CERCLE DU MONDE 149
Qu’est-ce qu’il y a eu ? Je ne sais pas...
— Dis-moi où sont tes trésors qui appartiennent
à mon roi, et où se trouve par terre ou dans l’eau,
la poudre d’or.
Il pensait tellement à For que son œil était doré.
— Dis-moi où sont les trésors, Clément.
Il sait mon nom, qui le lui a dit ?
Il y a eu des cris, du feu, une horreur insurmon¬
table.
Le rouge partout. L’incendie !...
Nahica ! Elle est morte. Ses yeux sont enlinceulés,
sa bouche est ouverte. Elle a crié mon nom quand
il l’a tuée. C’est pour cela qu’il savait ce nom. Il avait
fait vœu à Saint Jacques de Compostelle de tuer de
sa main douze Indiens chaque jour en l’honneur des
douze apôtres. Ce soir-là, lorsqu’il me parlait, il n’en
avait tué que onze ! Il gesticule devant le décor des
flammes. Son ombre brûle de joie. Il salue les
flammes avec son chapeau en criant : Vive le roi !
— et on voit sa tonsure. Son manteau frangé tombe
tandis qu’il danse — et on voit ses bras coupants.
Il ne reste plus rien qu’un bloc noir debout. Le
menhir du rivage, entre la mer et les ruines. Mais
voilà que s’en séparent, de chaque côté, deux
triangles d’ailes. Ces ailes font un bruit puissant
d’arbre secoué par le vent. Et je vois le vaste oiseau
au moment où ses serres viennent de se cramponner
au sol pour la dernière fois et où il bascule et tombe,
déjà suspendu au vent, avant de s’envoler.
Dans ma tête, un appareil dérouleur précipite les
dates à vue d’œil. Les ruines se revêtent en douceur,
de neuf et d’oubli. Les arbres qui étaient de l’herbe
150 LES ENCHAÎNEMENTS
dans la cendre, poussent et se reconstruisent. Dans ce
pays qu’on appelle l’Acadie, les établissements de
colons. Il faut un motif de trouble pour mettre le
pays sous le joug de Sa Majesté Britannique. L’assas¬
sinat du missionnaire est fomenté par le nouveau
brigand du monde : le roi d’Angleterre. La pirogue
qui remonte vers le temple de bois contient déjà un
cercueil vide.
..
Parmi le décor enfumé, l’éclat d’un rond blanc
attaque l’œil en scintillant. La locomotive avance et
recule, creusant de grands souffles compacts, des
entonnoirs de vent dans l’air —, couchée d’aplomb
sur le cadre épais qu’actionnent ses genoux brillants
à l’épiderme d’huile, le trébuche ment vertigineux
des roues.
Le moteur qui concentre dans un prodige de res¬
serrement la force fauve. Ce qui précipite le convoi,
bourgade de fer, c’est le souffle d’un thorax qui n’est
pas plus grand que celui d’un homme. L’être noir...
Le long insecte parmi les herbes du premier com¬
mencement, ses deux yeux opaques de turquoise et
les deux énormes, lourds et sciants outils articulés
qu’il tend. La forme essentielle du saisissement et de
la nutrition, c’est aussi le mécanisme royal, la chose
qui a deux yeux et un ventre, au sommet des
hommes. Y a-t-il eu jamais un progrès d’idées, un
embellissement d’âme ? Non, rien, rien. Rien que le
perfectionnement des instruments.
La porte de la gare s’est ouverte dans un éclair
d’orage factice.
Du noir coule sur les figures et les bagages des
voyageurs tristes. Sur le banc de la gare, j’ai crié
de toute ma chair, mais j’étais déjà réveillé assez
pour que j’aie pu dompter mon cri sourd et imiter
une toux, et les gens ne se sont pas retournés sur
moi.
— Douter de tout — pour tout recommencer !
Le relief sonore de cette phrase s’imprime sur le
tympan. Je cherche qui la profère parmi le
brouhaha de la rue. Elle va s’évanouir dans un bour¬
geois fortement dessiné en noir, face corpulente et
jaune que des lunettes à branches cloisonnent de leur
dur mécanisme aux verres moirés comme des roues
tourbillonnantes, et dont la voix vide largement la
bouche.
Le philosophe s’est arrêté, son doigt debout dans
Pair et son épaisse paupière clignant pour effacer ce
que les spectacles déversés par le jour ont d'inutile ment
compliqué. C’est dans l’Alberstraat, devant
une maison de bois. Le temps a calciné et enduit de
rouille et de goudron les poutres de cette maison.
Son compagnon l’écoute, moitié attentif, moitié
— de l’autre côté — haché par les tableaux de la
rue. Et il répond d’une façon surprenante :
— Oui, monsieur, — et on devrait mettre en
prison tous les écrivassiers qui ne sont pas capables
de copier ce qu’ont fait les autres.
Ce personnage qui hoche la tête, et qui impose aux
menus passants, est opulent. Il porte une canne haute
et sur ses buffleteries, une collerette en tout sem¬
blable à celle du comte-duc d’Olivarez.
— Ne jamais voir la partie sans le tout ! reprend
le bourgeois noir.
152 LES ENCHAÎNEMENTS
— Oui, monsieur.
Et l’autre, après avoir répondu cela, prête l’oreille
là-haut : Il écoute sonner quatre heures à la Tour.
Alors il fait un signe de sa main gantée de gris, et dit :
— Cette horloge est en mauvais point, monsieur.
Voilà quatre fois de suite qu’elle sonne une heure
VIEILLE COMÉDIE
Lundi, mardi... Les noms fantômes, les noms
inutiles des jours. On est fixe à travers cette légère
procession mécanique (bien qu’on s'en aille aussi
soi-même). Encore trois, quatre semaines, un peu
plus peut-être, à rester ici. Marthe est près de moi,
toujours ou presque toujours. Mais je ne sms jamais
entièrement avec elle. J’ai deux destinées, alors, je
passe entre les deux. Souvent, les regards dans les
tiens, il m’arrive de demeurer un instant avant de
lui soutire. Je lui parie, elle répond. Le jour, je
vais çà et là sans but. Le soir, je ne sais pas quoi
faire.
Au sortir des longueurs tumultueuses, souter¬
raines, de la nuit, dans l’in-pace du lit, je m'éveille ;
je m’assois sur le désordre chaud et mou, avec du
minerai de fer dans la tête, puis je bascule par terre,
fantôme ouaté d’engourdissement. L’odeur fraîche
et nette du cabinet de toilette, l’haleine du réchaud
échevelé, l’eau dentifrice raclante, l’aplomb des
murs vernis blancs, cela, tel un appareil, me dégros¬
sit par pans. L'autre jour, j'ai été surpris de voir
dans l’ovale de la glace vive cramponnée à ce mur,
154
LES ENCHAÎNEMENTS
combien mes traits se sont altérés. Si je voulais ré¬
fléchir, je ne me reconnaîtrais plus que par le fond
de mes yeux.
Il me semble que je ne peux plus maintenant me
sauver de la pente où tout s’éboule autour de moi.
Comment me déterrer des rêves ! Je pense à Angelino
qui se damna pour faire sortir sa lumière de ses
doigts et enfiévrer les vitraux. Quel rapport, puisque
il m’est défendu de travailler !... Mais tout cela,
c’est moi seul. Elle, elle ne sait pas que je suis
pris. Parfois, je la surprends pensive, mélancolique,
peut-être ; pourtant, elle n’a pas de raison de s’at¬
trister, puisqu’elle ne me connaît pas.
Plus que jamais je tiens à elle. Elle est belle. Chaque
fois, je vois cette brusque stupéfaction peinte par
son passage, sur les figures nouvelles. Et c’est parce
qu’elle est belle que je l’aime — mille fois plus que
pour toute autre raison : Je flaire en moi l’égoïsme et
l’orgueil... Sa voix est grave, mélodieuse et calme,
de la musique posée. Quand nous marchons en¬
semble, son corps s’appuie hautement sur le mien ;
elle entre dans ma marche avec sa chair.
Moi le poète qui ne fais plus de vers, l’ami qui
ne connais plus ses amis, moi le recréé avec tous
les débris, et qui chaque fois se réveille plus bas
dans les épaves du jour présent, pour combien de
temps en ai-je encore ?
Je résiste à ce qui veut me prendre. Je me rac¬
croche à moi, au grand creux de ma personne. Je
veux durer. Je repousse la menace. Quelle menace ?
Cela se passe dans ma tête : le vertige d’un achève¬
ment. Oui, ce sont les lignes mouvantes, conver¬
gentes, empoignantes, du finale. La symphonie qui
me tient glisse vers la résurrection passagère du dé¬
nouement, la grande fête, condamnée à mort, de la
fin. Une panique, solennelle et crépusculaire, des dé¬
placements de foules, des dos courbés, dans les
cendres du soir.
VIEILLE COMÉDIE 155
Je ne veux pas être entraîné par ce vent de ca¬
lamité !
... Dans la campagne tiède, un vieux bonhomme,
assis sur la pierre, chante d’une voix cassée en se
tournant vers moi comme s’il m'appelait. Puis il
se tait, baissant la tête sur la chanson tombée. Cette
complainte en patois est prenante.
— Qu'est-ce qu'elle dit, votre chanson ?
— C’est une vieille chanson de chez nous. Vous
ne comprenez pas ? ça veut dire : Les chemins finis¬
sent toujours mal.
C'était la chanson de Clairine, celle qui a soulevé
la vie antérieure ! Je n'avais pas reconnu la réalité.
Mais sans le savoir, de si loin, il m’appelait, ce
ressuscité.
***
Pour ouvrir la fenêtre, palissade de nuit, je traverse
la chambre qui se rabat épaissement devant moi. C’est
l’extrême matin. Déjà, la chambre déménage son noir
par masses équarries. Contre les parois fixées se
présentent les gros meubles ayant encore leur gangue,
les croix voilées des vitres ; et les stries blêmes des
Persiennes sont, en bas, des traits de la mer, en
haut, des hachures du ciel.
Sur le mur j’ai dérangé une petite glace ancienne
pleine de glissures usées ; cadre de roses déteintes
et désargentées dont il ne subsiste que l'os plâtreux.
Tandis que je passais dans la demi-ombre, j’ai vu
passer là une image qui s’est envolée. Je suis resté
devant la glace comme devant un trou ; car je suis
avide maintenant d'avoir mon reflet contre moi, de
compter sur ma figure adverse les signes de lassitude
et de déchéance.
La masse grise de l'aube et son bord frais dans
la boîte de la chambre. Ce grand spectacle se nettoie
au loin. C'est celui que je vois chaque matin : le ciel
qui se soulève sur les deux pics courbes, la mer dont
156 LES ENCHAÎNEMENTS
l’horizon noirâtre se délaie, l’encombrement des
toits.
Stupeur ! Tout est tranquillement bouleversé devant
mes yeux ! Les pics courbes, oui. Mais, dans tout ce
côté-là, pas de maisons... ? Mon paysage avec une
grande tache de vide dessus.
Alors, c’est que ce côté de la ville n’est pas encore
bâti...
Il y a un homme dans ma chambre !
Un homme vague, sombre, à peine visible, — un
reflet dans une glace — qui va et vient avec naturel.
Son profil, sa frange de jeunesse, dans la fumée.
Il s’assoit. Pour s’asseoir, il a écarté les basques de
son habit. Il est là, assis, devant une table, un bureau.
Il rêve, ses doigts effilés posés sur son front, le
poignet gonflé d’une broderie.
Cet homme que je vois, posé là, en dehors de-moi,
c’est moi, c’est moi.
Il fait les mêmes mouvements que moi, comme
mon ombre. Le matin se lève.
Après les griseries de la nuit, je m’installe. Lu¬
mière.
On aime à se regarder dans une glace. L’égoïsme
s’approvisionne clairement de lui-même ; et on est
l’orgueil d’une figure.
Dans le miroir aux roses argentées — de gros échus
neufs ou à la pâte pourprée, — je suis, par Dieu,
tricolore, moi, Séraphin Trachel ! (ce nom qui en dit
long !) Les revers de pastel bleu, le gilet velouté à
la sanguine sous les traces: bleuissantes et crayeuses
du jabot de dentelle. Les fils de soie blanche de la
perruque, leur brillant arrondi et ligné. Il y flotte
même un brin de duvet de la houppe à poudre, tel¬
lement léger qu’il est bousculé et agité par l’épaisseur
de l’air. Et cette raie de poudre que le perruquier
n’a pas pu éviter aujourd’hui (pas plus que la der¬
nière fois) de tracer au ras des cheveux.
Je me regarde, je m'écoute. Les lèvres, la pulpe
VIEILLE COMÉDIE 157luisante de la peinture à l’huile dans le pastel en¬
fariné du visage. Le murmure des lèvres qui à la
fois avale et restitue les mots, donne un bruit bal¬
butiant, sifflant ; la fonction humide de pronon¬
ciation :
— Cette fois, c’est le commencement !
Nous sommes venus de loin, de par delà les océans
bouillonnants. Mes parents et Dorothée ont quitté
l’Acadie, quand l’exécrable Lawrence, monstre à face
humaine, dépouilla les colons français au profit
du roi d’Angleterre, les transporta par troupeaux, et
fit périr ceux qui résistaient. Mais après le Grand
Dérangement, la liberté ! Dans la mère patrie, de
larges souffles d’espérance et de philosophie. Le club
républicain, au nez et à la barbe des gens du roi.
J’ai refusé la fortune indigne de mon père, le négrier
d’Haïti. J’ai tourné le dos, en plein Palais-Royal, à
mon oncle, du Parlement d’Aix, qui a écrit une
Apologie de la Torture, dont Louis XVI accepta la
dédicace, et qu’approuva spécialement Pie VI . La
proclamation au peuple, c’est moi qui l’ai enfantée
dans mes veilles, et lue et criée aux partisans sous
les feuillages publics. Elle est sur mon sein avec la
dernière en date des lettres de Joconde. Cet air de
musique... La romance dont j’ai ciselé la mélodie et
dont Gérard, mon ami, mon frère, a tracé le poème,
monte, légère et limpide. Mais j’appartiens jalouse¬
ment aux nobles travaux. La république française,
la république romaine. On n’avait jamais rien changé
à l’esclavage des peuples. Homme, tu croyais tou¬
jours te renouveler et tu retombais à toi-même. Mais
cette fois c’est le commencement !
A la fin d’un jour, à l’ombre des ramures où les
petits oiseaux lançaient leur hymne au Créateur,
nous avons, nous aussi, exhalé les mots sacrés : Li¬
berté, Egalité, Fraternité !
C’est nous qui les avons assemblés pour la première
fois, ces trois mots qui, depuis, furent livrés à tous
158 LES ENCHAÎNEMENTS
’ ( '
les vastes vents. Nous nous sommes grisés de leur
son, et nous les avons jugés tellement hauts et tel¬
lement beaux, qu’ils nous ont emportés dans une
joie héroïque et que, jeunes gens et jeunes femmes,
nous avons dansé au milieu du jardin publie, à
cause du concert de ces trois mots. Et au loin, à
travers les arbres pleins de cocardes et de rubans tri¬
colores, la joie du peuple grondait, comme une messe,
dans les profondeurs du grand Paris.
Avec quelle généreuse fureur — ce même soir —
nous avons, Gérard et moi, invectivé notre condis¬
ciple et ci-devant ami Rodolphe de La Mark, le petit
baron viennois, qui tenait pour le droit divin, et
reprochait à notre Révolution (d'ailleurs trop guer¬
rière à son goût, elle qui se permettait, nonobstant
ses principes d'humanité, d’avoir une armée), de
vouloir accommoder les populations les plus diverses
à la sauce française des Droits de l’Homme. Et il
prétendait qu’il faudrait changer la nature humaine
de. fond en comble pour lui faire accepter une loi
de raison !
Comment un être humain, construit sur le modèle
apparent des autres, peut-il émettre des théories
aussi désuètes que ce nobliau autrichien, qui disait
aussi que la folie française n’aurait pas de lende-
main, parce que l’Angleterre était là, qui se ferait le
tenace et tout-puissant soldat de l’antique ordre des
choses.
Le torrent... La nuit, nous sommes, elle et moi, sur
le bord du torrent. Un arbre est tordu sur l'horreur
lunaire. Joconde au bord du torrent, avec le collier
bleu à la croix d’or que le séducteur infâme lui a
donné. Et nous mêlons nos cris amers: mes im¬
précations, ses plaintes, aux rugissements de l’écume.
Je marche seul le long du torrent — qui enveloppe
un corps adorable — et dont les bondissements vont
plus vite que moL Je cours, glacé. fouetté par le
VIEILLE COMÉDIE 159
nuage noir de mon manteau que brandissent mes
bras.
...Sur le fourmillant panorama en grisaille, encadré
par la fenêtre, soudain, un ensoleillement horizontal
vient doubler la réalité des choses et fait briller la
ville détaillée. Le jour a jailli !
Le personnage qui tenait charnellement à moi
s’est brouillé. Je ne peux même plus le saisir dans
de miroir. li se creuse, et par places, le regard passe
à travers comme le doigt.
Le matin désert s’installe dans ma chambre d’A-
lican, ma chambre où le rêve et la réalité, où autrefois
et maintenant, les deux rêves de réalité, luttent à
partir de moi...
— Cette fois, c’est le commencement.
Très vite, avec violence, mon charmant visage de
Séraphin Trachel apparaît pour disparaître. Dans
mon coup d’œil, il s’est disloqué et grillagé. Le poil
blanc en paillettes, la joue pendante, décollée de la
mâchoire, le tour de l’œil tuméfié ; fêlure de rides,
crudité, moisissure.
La figure hideuse de vieillesse a dit que, cette fois,
c’est le commencement.
... Je m’annonce ainsi parfois des évidences quand
je suis face à face avec moi-même, moi le baron
conseiller d’État Séraphin Trachel, le grand person-
nage, dans mon somptueux pavillon de Neuilly.
Je marche d’un pied lent sur les étoiles d’ébène
incrustées dans le parquet du cabinet en rotonde
ouvert sur un large péristyle ébloui. La toile en¬
soleillée du vélum avec sa doublure d’ombre, relevée
à la façon d’une toile de tente — festons et grandes
lances de bois doré, décor d’opéra — se profile sur
les frondaisons du parc. Des reflets verdissants de
feuillages s’avancent en pointes, sur le luisant du
parquet.
J’entrevois l’écaille et le cuivre corpulents d’une
160 LES ENCHAÎNEMENTS
horloge du grand siècle, qui a une taille, et un fron¬
ton chargé comme le front d'une dame à Fontanges.
Un pied de guéridon étire, par tronçons annelés de
cuivre, une manière de lunette astronomique qui
plonge droit dans le parquet moiré de cire.
Je vais me poser devant la glace qui m'attend.
La belle tête, la noble attitude !
C'est bien là ma figure célèbre. Je me contemple
et me souris confidentiellement : Le baron conseiller
d'État Séraphin Trachel, chef du nouveau parti li¬
béral constitutionnel, l’illustre serviteur de la France,
dont on dira plus tard : il s'est signalé autant par le
caractère que par le génie politique.
J'effectue quelques pas très calmes au-devant de
moi-même, drapé dans ma robe de chambre de four¬
rure moscovite, sans sortir mes yeux du cadre
argenté. Les années m’ont frappé sans m'abattre,
et des cheveux marmoréens font sur mon front des
volutes qu'il semble quion a déjà remarquées sur
quelque buste. Ma figure est chargée de rides, mais
quelle dignité, quelle majesté, dans ma vieillesse !
Modèle trônant des grands peintres et de cet art
magnifique de la chromolithographie, né d’hier, je
brille. On voit s'allier sur ma physionomie la noblesse
légalisée du Père Conscrit, l’ironie insaisissable du
philosophe, la moralité sculpturale du protestant,
l’habileté sucrée du jésuite, et, en plus, je ne sais
quelle auréole populaire.
— Excellence...
— Excellence...
Nous nous regardons gravement. Il vient souvent
me voir, et traite d’égal à égal avec moi. Son Excel¬
lence le Prince Rodolphe de La Mark, ambassadeur
de S. M. l'Empereur d’Autriche. Ma situation dans
l’État peut se comparer à la sienne, et je suis pareil
à lui pour la grande allure et le geste — et je n’ai
pas ses ridicules.
VIEILLE COMÉDIE 161
Tandis que mes yeux errent sur sa personne af¬
faissée et débitée en parts dans le large fauteuil
qui l’ensevelit, sur sa figure froissée comme celle
de Voltaire (ironie qui me fait sourire dans mon for
intérieur), sur les quelques mèches raides et blanches
qui agrémentent son front comme le dessus d’un
cacatoès vétuste, la cassure de son genou où le velours
rouge de sa culotte semble cloué par un tapissier, ses
maigres mollets tendus de bas blancs (pas de lignes
courbes, rien que des lignes droites), nous nous re-
mémorons les souvenirs communs.
A mon vieil et illustre ami, je fais noblement mon
mea culpa : Autrefois, avant la Révolution, dans
quelle vésanie ma jeunesse s’est dissipée ! Les orages
du cœur, la nuit affreuse du torrent... Oui, mais tout
cela se pardonne. C’est par mes idées absolues, trah-
chantes, rouges, que j’étais insensé !
L’ambassadeur hoche la tête et hache finement
des mots :
— Vous disiez : « Des ailes, des ailes ! »
— Et vous me répondiez : « Pas trop de zèle ! »
N’ai-je pas eu, plusieurs années durant, le projet
sacrilège de renoncer à la fortune que mon père
avait acquise dans le commerce colonial, civilisateur
entre tous !
Ce fut (par un contre-coup du destin) l’abolition
de l’esclavage dans File de Saint-Domingue, qui, en
atteignant directement mes revenus par la ruine des
plantations familiales, me remit dans le droit che¬
min. Je courus là-bas par dessus les mers, et je pris
part à la rébellion indignée des colons français, qui,
dans leur juste ressentiment, se donnaient à l’An¬
gleterre et à l’Espagne (car lorsque la mère-patrie
agit en marâtre vis-à-vis de ses enfants et ne leur
apporte pour prix de leurs sacrifices, que la spolia¬
tion, elle n’a plus le droit ni à l’amour, ni à la fidé¬
lité...) A mon retour, je trouvai une France qui avait
regagné, elle aussi, la bonne voie.
Ma fortune politique date du jour où Napoléon
se fit proclamer empereur de la République Française.
Naturellement, entre autres mesures sages, il rétablit
l’esclavage des noirs, celui qui eut pour mission ici-
bas de rajuster étroitement le code romain au mondé
moderne — et les Romains ont eu le talent de la
logique...
— Mais pas le génie grâce au ciel ! croît devoir
constater le prince de La Mark.
Et après l'Empereur, l'Empire Britannique, in¬
vincible tenant, Dieu merci, de la tradition, et la
Sainte Alliance des trois monarques catholique, pro¬
testant et orthodoxe, ont définitivement consolidé la
contre-révolution en abaissant la France (mais c’est
un mal pour un bien, et l’Ordre social est encore plus
sacré que la patrie).
Chaque fois que nous parions de ces choses, je
dis en fin de compte :
— Excellence, la Révolution Française fut un mé¬
téore qui brilla vivement devant que de s’éteindre...
Un volcan verbal sur le monde — et à vrai dire, une
période littéraire. Tant de grandes paroles, de pro¬
messes poétiques, de tragiques serments !...
Pendant que je parle, mon éminent interlocuteur —
(son histoire est plus simple que la mienne : il a été
fait prince) — m’écoute, la bouche ouverte, l’oeil cuit
d’attention. Quand j’ai fini, sa bouche se ferme, puis
ses minces lèvres noirâtres de tabatière profèrent :
— Grands dieux, quel gaspillage ! Noble et super¬
ficiel esprit français !
Quoique le prestigieux diplomate irait pas manqué
de pousser en ce moment, un insondable soupir,
mon patriotisme, qui est, comme on sait, un des traits
dominants de ma haute personnalité, souffre de ce
jugement, qui m’apparaît ‘ feux sous sa forme au¬
trichienne, et je riposte, avec beaucoup d'esprit :
— L’idéalisme existe dans chaque pays... et pas
dans les autres...
162 LES ENCHAÎNEMENTS
VIEILLE COMÉDIE 163
‘
J'ajoute ce qui doit être dit :
— Il en est sorti quelque chose... Nous !
— Vous, fait le prince : les Bourgeois, les Parvenus
légalisés. Eh oui, l'énorme Révolution a accouché de
vous.
— Légalisés... et aussi législateurs. La nouvelle
caste des maîtres.
Le prince prend un air hyperboliquement surpris :
on voit se hausser en pointes, sur ses yeux ronds, les
deux éteignoirs flasques de ses paupières :
Cette autorité repose sur d’étranges bases ar¬
tificielles, Excellence.
— C’est, Excellence, le plus grand point de res¬
semblance du nouveau régime avec l’ancien.
Il porte la main à sa figure de papier, et il émet
cet éternuement tronqué qui est le signe abréviatif du
ricanement.
—Vous êtes fils d’un marchand, Séraphin, dit-il
d’un ton d’affectueux reproche.
— La nouvelle caste des maîtres ! ai-je repris fer¬
mement.
Il baisse le nez, non sans irritation. Je comprends
son amertume. Le personnage jette son dernier rayon
vital sur une espèce moribonde, et telle, que les
Cuviers de l’histoire devront bientôt vaquer à sa re¬
constitution. Moi, baron d’hier, moi, l’homme nou¬
veau, qui, par certains côtés, parviens à imiter en
mieux le vénérable fantoche — je suis le futur;
— La société, dis-je, a pris sa'forme rationnelle.
En 1789, nous avons réalisé le grand dessein qui s’é-
laborait depuis des siècles : le nouveau privilégié
sur le privilégié immémorial. Certes, c’est le peuple
qui a donné corps au changement et manufacturé la
révolution. Elle a été faite par lui, comme beaucoup
de choses ; mais non pour lui — pour nous: Elle
est sortie de lui.. .
— Elle en est sortie au point de n’y plus pouvoir
rentrer.
164 LES ENCHAÎNEMENTS
•4
— Elle a joué sur le mot : Tiers-État.
— Ce fut spirituel. J’ai souvent pensé, Excellence,
que Dieu était surtout un auteur comique.
— Elle a été en définitive une révolution de palais,
malgré les utopies démagogiques apparues autour de
son berceau. Elle a consacré la mainmise des bé-
néficiaires du travail et du trafic (qui viennent du
peuple, mais un à un), sur l’ordre à jamais établi et
sur le droit romain. Autrefois, dans la nuit de l’his¬
toire, la caste des dompteurs de foule était fermée ;
maintenant, elle est ouverte à une élite active qui
lui infuse un sang neuf.
— Comme les Barbares à l’empire romain, dit
M. de La Mark.
— Et cela, continuai-je, c’est l’aboutissement su¬
prême de la civilisation. Mais il faut qu’en bas, la
foule ne change pas.
— Le seul moyen, c’est celui que vous avez em¬
ployé : lui persuader qu’elle a changé, dit avec pro¬
fondeur le plénipotentiaire de l’Empire. La science
sociale n’est qu’un art, celui de faire accepter l’inac¬
ceptable. Les constructeurs de l’ordre nouveau, ce
sont les avocats ! Ah, vous êtes passés maîtres dans
l’emploi de l’éloquence historique ! Quand vous avez
dit : la Constitution Anglaise, ou bien, la Séparation
des Pouvoirs, ou bien le Bien-Être des masses la¬
borieuses, ou même, car vous êtes hardis : la Volonté
du Peuple ! — quand vous avez dit cela, vous avez
tout fait 1 Et quelle révolution, ajoute-t-il, reprenant
ce que j’avais dit, vous avez menée dans le vocabu¬
laire ! Il n’y a plus la Taille abhorrée, mais il y a les
Contributions Foncières, et, à la .place des Aides dis¬
créditées, les Contributions Indirectes ; il n’y a plus le
néfaste Droit de Contrôle, mais il y a le Timbré ;
plus le Marc d’Or, mais la Patente, plus les Corvées,
qu’on haïssait, mais les Prestations, dont on s’ac¬
commode. Tel est l’idéal d’aujourd’hui (et sans idéal,
n’est-ce pas, l’homme ne serait que son être ma¬
VIEILLE COMÉDIE 165
tériel, c’est-à-dire un mol et instable tonneau des
Danaïdes). Et, tout à fait comme la Gabelle est de-
venue, à la satisfaction de tous, « l'impôt sur le sel »,
l’ancien régime est devenu le régime constitutionnel...
ou, quand on voudra, républicain.
Je vois un sourire pincer quelques cordes sur la
figure du grand seigneur, qui laisse encore tomber
ces mots :
— ... ou républicain ; bref, un régime comme les
autres. La Révolution Française, par le contrasté entre
ce qu’elle' a proclamé : la liberté, et ce qu’elle a
fait : votre libéralisme, est la plus grande duperie
qui fut jamais jouée sur la scène historique.
Je saisis le coup direct que ces paroles contiennent
à mon endroit, moi, résultat palpable du boulever¬
sement des temps.
— Après te Christianisme! rectifié — je.
A ce coup, le conseiller de François I sursaute et
me jette un regard souverainement courroucé, que
je soutiens... Alors, tous les deux, les yeux dans les
yeux, nous nous sommes mis à sourire, puis à rire,
incapables de distinguer entre elles les deux
comédies prodigieuses faites sur le sujet du règne
des pauvres.
Il n’y a pas eu de christianisme ; il n’y a pas eu de
démocratie grecque ni romaine ; il n’y a pas eu de
république française. Voilà la vérité.
L’antique gentilhomme se lève. Péniblement, hé-
roïquement — raidissant et recollant à la hâte ses
tendons par un offert princier de volonté, et grinçant
des dents d’être désajusté par l’usure, il se retire.
Sous la haute porte, dans le recul de laquelle s’es¬
tompent les silhouettes de ses gens, il se retourne,
la tête à peine branlante, il érige son doigt maigre
et gonflé de boules comme un pion d’échecs :
— Ne pas manquer de cultiver un principe re¬
ligieux.
-— Où en trouver de mieux dessiné que dans
166 LES ENCHAÎNEMENTS
/
l’idée même de la patrie. Nous avons refait une
religion.
— Et au demeurant, entretenir dans les basses
couches populaires, le goût de la guerre et de la
loterie. « Enrichissez-vous ! », tel est le cri qu’il faut
procurer aux hommes, pour qu’ils lâchent des yeux
l’azur, et qu’ils se jettent courageusement les uns
contre les autres.
On s’incline.
— Excellence...
— Excellence...
Quand le prince de La Mark est parti, je pense
plus 'que jamais que je suis le fruit de la Victoire
constante d’une élite sur la docilité monumentale
des hommes et qu’on ne peut pas trouver mieux
dans le sens du devenir humain. Lorsque je me re-
garde, j’ai l’idée de la perfection.
J’écoute la jeune Amélie dont les deux aimables
mains tirent des accents touchants du clavecin, dans
la pièce voisine. J’ai toujours cultivé la musique. Je
fredonne une des gracieuses rom ces que j’ai com¬
posées jadis (les paroles en avaient été imaginées par
Gérard alors un frère pour moi, Gérard dont j’ai dû,
depuis, violentant mon cœur comme Brutus, signer
l’ordre d’exécution, parce qu’il était, lui, resté
rouge !).
J’ouvre la porte du salon de musique. La tendre
Amélie, ornée d’une écharpe comme fris, et ses bras
satinés sortant, à chaque épaule, d’une corolle, étudie
un air nouveau.
Qu’est-ce qu’elle joue ?...
Qu’est-ce que c’est que cela !
Ces accords infinis, formidables — tonnerre d’ac¬
cords — et tout d’un Coup, cette montée grondante,
cette montée sans bornes!
Je crie :
— Qu’est-ce que C’est
h.
8
VIEILLE COMÉDIE 167
Dorothée debout toute pâle, et dont les cheveux
sont aussi blancs que la blanche dentelle qui les
couvre, me répond :
— Un musicien allemand qui vient de mourir.
Je reste dans un coin, frappé par ces grands coups
de cloche. On s’enterre dans ce qu’on sait, on juge :
« Nul ne pourra faire autre chose. » Mais il y en a
qui inventent de nouveaux Jugements Derniers les
uns sur les autres. L’inconnu contenait cela, cette
puissance du bruit ! Un homme comme moi... tout
ce qu’il a osé briser pour agrandir la musique !
Naturellement, je refuse. Je crie : Non ! Je me
débats contre l’événement qui me choque. Ce n’est
pas vrai ! J’ai raison ! Mais j’ai senti mon parfait
sourire voler en éclats sur ma figure de portrait, et
debout le long de la porte dans ma robe de fourrure,
je tremble comme une ruine.
LE TORRENT
Alican, Marthe, moi. Les jours s’allongent un peu.
Les jours diffèrent tous mathématiquement, qui se
ressemblent tant par la promesse vide du matin et
par le fardeau du soir.
Nous sommes dans une période de pluie et de
tempête, et on a oublié le soleil. Le ciel est noir ; les
nuages noirs sortent à flots d’eux-mêmes ; qu’est-ce
qui brûle ! Sur les bandes rocheuses presque grises,
la mer décolorée — d’une couleur d’amertume —
hausse et verse par lignes transversales qu’oblique le
vent, ses grondements de pierre.
Je marchais devant moi et j’étais allé loin dans la
montagne. Je respirais le grand décor mouvementé.
Parfois, je baissais la tête et je me demandais à
moi-même hanté par ma dernière vision : « Est-ce que
j’ai tué Joconde ? Ou bien est-ce qu’elle s’est jetée
elle-même dans le torrent, ou bien tout cela n’est-il
qu’un rêve î »
Devant un plat bâtiment isolé, aux murs rouges,
que l’averse diluvienne faisait saigner, un vieux cheval
attendait solitaire, en butte aux coups de la pluie.
Avec un petit frisson de mort, j’ai regardé, sans oser
le faire longtemps, l’animal fourbu qui avait donné
170 LES ENCHAÎNEMENTS
tout ce qu'il pouvait donner de travail, et qui at¬
tendait là où on avait poussé ses derniers pas : à la
porte de l’abattoir. Dans cette pauvre viande pal¬
pitante commence l’angle de l’injustice.
Plus loin dans l’étendue battue et férocement dé¬
serte, un nègre passe et tousse. On le voit secoué par
ces coups de poing intérieurs. L’obscure bête de
somme à deux pieds, tout est contre elle ; le ciel la
tue.
Une rafale frénétique m’a surpris dans une gorge ;
j’ai dû m’arrêter et ma figure a cherché violemment
où j’étais. Manipulé partout par l’eau glissante mal¬
gré l’empaquetage du manteau, secoué par le manche
de mon parapluie — mes pieds plongeaient dans là
boue, et le vent faisait tourbillonner le sol. J’étais
à bout de forces, et près de. tomber par terre. Entrer
n’importe où, dans la première maison venue. J’ai
vu une maison, sur la pente ravinée et ruisselante
comme moi. J’ai monté vers elle par un chemin
torrentiel ; mes souliers refoulaient l’eau qui roulait.
J’ai poussé une barrière Humide et terreuse, gouttante
et drapée d’eau, et j’ai frappé à une porte basse.
Devant ma figure une branche de pin allongeait
d’incessants doigts de cristal.
Un homme âgé, à figure triste, maigre et verté¬
brée, a ouvert la porte tandis que je refermais im¬
pétueusement mon parapluie squelettique.
Il m’a dit :
— Entrez, mon ami.
J’ai compris que ce vieil homme, qui ne me de¬
mandait pas ce que je voulais, me prenait pour un
mendiant ! Ma mise débraillée et plaquée dé planches
de boue, mes gros souliers de glaise, ma casquette
noyée, et jusqu’à ce parapluie caricatural... L’instant
d’avant, j’avais ôté mes lunettes qui battues par
l’eau, s’embuaient et m’aveuglaient, et, les yeux
écorchés de mes, verres, je devais avoir l’air ahuri
et pitoyable.
LE TORRENT 171
Il me fît asseoir dans la cuisine, arrangea le feu
qui flambait et s’assit en face de moi, comme dans
les romans.
Au moment où j’allais lui parier, il parla. Il me
dit qu’on a du mal à vivre, que lui, il avait tra¬
vaillé cinquante ans pour se retirer et subsister tout
juste dans une maison et un jardin.
Il avait de petits yeux dans du fil de fer de rides,
de la fourrure grise sur la joue, un paletot épais
sur son dos cassé.
— J’espère, dit-il, que vous n’êtes pas un révolté.
Quelle idée m’a pris, je ne sais. J’ai répondu d’une
voix qui malgré moi, vraiment, était rauque :
— Si ! Je suis un révolté !
Il m’a para extraordinaire de dire cela. Il me sem¬
blait qu’à ce moment précis, je sortais de l’emprison¬
nement de toujours, que j’étais enfin à l’air libre.
— Tout est mal fait. Il faut tout changer !
Une profonde émotion m’étreignait tandis que je
me servais en tâtonnant, en chancelant, des phrases
que j’avais réchauffées, et vécues dans un autre
monde.
Lui, m’écoute. Il a englouti mes paroles, calme,
amolli, refroidissant; Son nez hernieux, l’onguent de
sa barbe.
— Mal fait... Autrefois. Plus maintenant. Vous
êtes aigri... Le XX siècle, mon ami. Moi, mon ami,
je suis un avancé, un libéral. Nous avons fait trois
révolutions...
Je le reconnais. Coup de théâtre (pas dans un
théâtre, dans le coin d’une cuisine au badigeon
morne, cinglée aux vitres par la pluie et où le feu
couve une paisible tiédeur) coup de théâtre parce que
je le reconnais, celui-là qui en me disant que tout est
changé prouve que rien n’est changé ; et pourtant,
alors que je le reconnais, je suis au bout du rêve
et de la danse des choses abolies. J’émerge dans le
sec dessin actuel. C’est ici, et aujourd'hui. C’est un
172 LES ENCHAÎNEMENTS
homme vivant en face d’un homme vivant, et qui
le touche. C’est moi et l’homme monotone ; moi et
le mur de Méliodon et de Massard. Ce vieillard plissé
qui pétrit sa figure et grimace dans sa main et qui
parfois mâche en silence le dedans de sa joue, il
remonte de la durée, insaisissable à la mort. Il me
heurte à la façon dont m’a heurté la borne à tête
de chien que j’ai retrouvée un soir, au bord de
toute la brume, et que j’ai remaniée avec ces su¬
prêmes mains-là.
Il parle patiemment, buté, sans m’entendre, les
yeux fermés.
— Tout a changé... Rien n’est plus comme avant.
Vous êtes aigri... La République existe : voyons, je
n’ai pas inventé ce mot ! Voyons, il n’y a plus de
sacrifices humains, plus de tyrans, plus d’esclaves,
ni de tortures, voyons 1
« Le XX siècle, la république, la France !...»
Au moment où je vais répondre, il se bouche les
oreilles, et il répète plus fort les mots cabalistiques.
Et la seconde fois qu’il les dit, il y a déjà dans sa
mâchoire une colère molle et pâteuse.
Voilà ce que je trouve en prenant pied là où le
hasard m’a jeté. Un homme invulnérable, pierreux,
squelette d’artères ; une affirmation pesante, paisible,
enracinée au monde. Je cogne les millions d’hommes ;
pas leur grandeur, leur vague ; pas tout le monde,
n’importe qui !
Marthe m’attendait dans l’auberge. J’ai raconté
l’aventure.
— Il m’a pris pour un chemineau !
Elle rit, et cela m’éclaire un peu et me fait du
bien. Je souris. Elle est assise en face de moi. Le
soir est tombé. La pluie a cessé, le vent diminue et
parfois s’arrête comme une force qui réfléchit. Nous
sommes attablés à une extrémité de la salle. Entre
nous, un journal traîne, peint en blanc vif par la
fulguration rectiligne du plafonnier.
LE TORRENT 173
* •••
Je répète ce qu’a dit le vieillard, la souche parlante.
Et maintenant que je sors des limbes, que j’ai com-
mencé à mêler le passé à la vie, il faut que je me
partage avec Marthe.
Et je lui dis, je lui donne, avec un tremblement
d’aveu :
— Oui, je suis un révolté... C’est honnête d’être
révolté.
Je la regarde pour la voir penser comme moi.
Mais elle secoue la tête. Elle dit : non.
Elle dit non !... Elle, moi... Je ne comprends pas.
Détresse.
Mon regard s’abat sur le journal posé là. Un carré
d’imprimerie brodé d’un titre : Les Populations
Révoltées de l’Inde. D’après le Times, la grande
horloge de la sagesse régnante : « Le gouvernement
de Sa Majesté voit en conflit l'anarchie, et, d'autre
part, les principes qui servent de base aux Étais
civilisés... Les avions de Sa Majesté ont jeté quatre
mille livres d'explosifs sur les populations du Ben¬
gale. » et, suivant mon regard, mon doigt se pose
sur le papier, sur la portion de texte autour de laquelle
tout le journal est nuageux. Les Anglais veulent
faire passer pour sacré leur plan de rapine et de
voracité. L’évidence m’enivre, m’étouffe...
J’ai besoin, au bout de mon destin où je trébuche,
de trouver la vie, quelqu’un de vivant, quelqu’un.
Alors, c’est cette femme qui est toujours devant
moi. L’heure est venue. Je hausse la voix :
— Tous ces mensonges où on prend les hommes.
Force, ruse; ruse, force.
Elle m’examine, les paupières palpitantes.
— Tu veux te heurter à tout. Prends garde !
D’un brusque mouvement, je me penche vers elle,
accoudé sur la table, si près que je vois en tache
minuscule ma tête et mes épaules remuer dans le
brillant de ses grands yeux.
— Tu me fais peur, dit sa voix.
174 LES ENCHAÎNEMENTS
L’écho de cette parole m’a jeté au loin ! J’ai revécu
l’instant du passé illimité où elle m’avait déjà dit
cela. Quoi elle me l’avait dit, et, je l’avais oublié !
Maintenant seulement j’entends, je vois, je com¬
prends. Je me disais, épelant, à mesure, l’évidence :
Annette, Marthe, elles sont pareilles, mais je n’avais
pas. su voir cette ressemblance jusqu’à la fin.
Comme Annette, elle a peur de moi. Alors, elle ne
m’aime plus. Pendant le temps qu’elle m’a dit : « Tu
me fais peur », elle me détestait. Elle se retire en
elle ; elle s’est retirée : force de la nature.
... Dehors, une morne accalmie ; un ciel nocturne
plein de nuages qui roulent leurs neiges, une lune
entourée de chiffons. Plus de pluie, des voiles d’hu-
midité sur nos figures : seulement le souffle de la
pluie. Le vent hésite, puis s’élance. Il ressemble à
quelqu’un, c’est pourquoi il est haïssable.
En bas des pentes que nous côtoyons, au fond de
cette gouttière d’abîme, le bruit noir du ressac.
Quand on regarde fixement, on voit monter, paient
les roches noires et aussi noires que les roches, des
vagues aux blancs décombres. La mer qui est silence,
silence creux, silence entassé jusqu’au noyau de la
terre, n’a qu’un ruban de vacarme tout autour.
On domine ce bruit éternel, pas à pas, comme si
on longeait le bord d’un torrent. D’un torrent ?...
Nous avons fait quelques pas sans parler, sous l’a¬
valanche des nuages, au pied des roches romantiques.
Puis j’ai élevé la voix, une voix calmée, cruellement
calme.
— Parle-moi de toi.
J’ai vu .grelotter sa belle figure carrée aux blan¬
cheurs un peu astrales. Ses cheveux blonds étaient
noirs. Elle a crié, éplorée, éperdue, la voix gonflée :
— Clément, Clément, laisse-moi partir!
Lourd, je répète , le mot.:
— Partir ?...
Elle s’arrête, s’adosse au rocher — sa bouche
LE TORRENT 175
entr’ouverte... ses petites dents enfantines, — les bras
vers moitiés mains crispées et agonisantes.
— Laisse-moi partir ! Plus tard, je parlerai, je te
dirai... Pas maintenant, je suis trop lasse. Clément,
pitié, aie pitié dé moi. Tu n’as donc pas vu, ces
derniers temps, comme je souffrais !
Non, je n’ai pas vu. Je n’ai jamais rien vu. Elle ne
m’aime plus. Elle se tait, pleurante, accrochée à la
pierre, presque tombée. Quand je l’ai écoutée parler,
bien que j’eusse les yeux ouverts sur elle, je n’ai
pas vu la figure qu’elle avait parce qu’on ne peut
pas faire deux choses à la fois. Elle, elle ne me
voit pas non plus ; elle n’est, durement, que sa souf¬
france. A moi qui me réveille, qui prends pied dans
Je réel, elle apporte toute la douleur vive du monde ;
elle apporte ma punition que seule entre tous les
êtres vivants, elle contenait... Elle apporte —elle, à
moi, — la torture des changements humains devant
les choses qui ne changent pas, le long de la grande
mer bruyante et sourde, de l’océan sans larmes, au
pied du pic courbe qui n ’a Jamais été autre qu'il est,
depuis que la montagne a fondu... (Il me semble
pourtant que le vent qui me chante aux oreilles,
secoue les rochers aux bouquets noirs, comme des
décors de carton). Elle sourit encore un peu, mais
elle nous fait mourir.
Le vent s’est levé. La foule du vent passe sans
arrêt. Au loin, à mes pieds, dans l’enfer mouillé,
redouble la lessive formidable de la mer.
« Tu te demandes, Torise, pourquoi je t’ai donné
rendez-vous dans cette nuit d’orage. C’est parce que
j’espérais qu'elle te ferait peur et que tu comprendrais
la grandeur de mon rêve. »
Elle m’est apparue, cette phrase muette depuis des
éternités. Pourtant, ce ne sont pas ces deux-là qui
longent le gouffre, fugitifs, chassés ; elle, cachant
dans ses mains sa figure — qui est si belle et si douce
qu’elle consolerait ceux qui souffrent sans raison ! —
176. LES ENCHAÎNEMENTS
et cachant aussi son cou. Elle avait honte de sa
faute, Joconde, et elle dissimulait avec ses deux mains
le collier bleu à croix d’or qui venait des mains de
l’autre.
L’autre ! Ah, ah, l’autre ! J’ai dit à Marthe :
— Tu en aimes un autre. Dis-le.
Elle ne répond pas. Elle pleure. Elle ne m’aime
plus parce qu’elle a peur de moi ? Non, non; C’est
parce qu’elle ne m’aime plus que je lui fais peur
— comme Annette, comme Joconde qui ne voulait
pas avouer tout d’abord.
— Dis-le !
Je lui ai pris l’épaule, j’ai crispé ma main de
toute ma force sur elle. Elle a eu ün cri sourd. Et,
tout à coup, à la sensation de haine sanglante qui
me serre le cou, j’ai su que j’avais tué Joconde.
Joconde était ici, ici exactement. Entre le torrent
et le ciel ruineux, nous nous sommes jeté, moi des
invectives, elle, des gémissements. Nous nous
sommes dit n’importe quoi, moi et cette créature à
bout, à fond — nous deux qui avions été elle et moi,
mais qui étions défigurés — nous nous sommes dit
tout ce que nous pouvions trouver à nous dire pour
nous faire du mal. Mais je l’ai domptée par la force
de ma colère.
Voici le moment où j’ai voulu la tuer. Une phrasé
noire me pousse dans le labyrinthe du noir : «Ce
n’est que l’hiver suivant que je suis devenue sa maî¬
tresse. » C’est cette phrase-là qui s’est immensifiée,
qui a tout emporté.
Elle a roulé dans le trou lourdement comme une
statue échevelée. Sur la berge à pic, mon corps
est resté, déchiré, tout seul. Mon oeil voyait tou¬
jours plonger le grand fardeau, et il voyait aussi
une branche énorme et torse de chêne-liège s’appli¬
quer ainsi qu’un dragon sur les nuages. Je me suis
sauvé enveloppé dans mon manteau. Le torrent rou¬
lait plus vite que je ne courais au bord, et il s’est
LE TORRENT 177
trouvé qu’après que j’avais fui longtemps, à un tour-
nant, an milieu d’un barrage de rochers, elle s’est
dressée, morte, en avant de moi ! J’ai entrevu le
temps d’un éclair le corps blafard et déjà décharné,
trébuchant, ruisselant, les bras pendants, et qui
finissaient en écume, et avant qu’elle fût retombée
dans les roues de l’eau, elle m’a laissé voir à son
cou le collier bleu à croix d’or.
J’ai fait cela, un jour, moi? L’ai-je fait? Oui!
Non ! Je m’arrête pour le demander — le demander
au silence, à l’impossible, pour le demander à mes
deux mains que je porte à ma figure. L’homme est
donc capable de tout ? Si on fouille un homme,
on trouve tout. On a tout fait.
Et cependant, nul n’est le maître de personne, nul
n’est le justicier de rien.
J’ai pitié d’elle, de ses yeux, de ses doigts, de sa
bouche, et même de ce .petit collier dont elle était
ornée. Elle avait raison toute... Avoir pitié d’un être,
c’est voir distinctement qu’il a raison.
Mais, je secoue la vieille histoire pour m’en débar¬
rasser. Cela, c’est du passé ! Ce qui fut réel n’est
maintenant qu’un rêve. Marthe est là. Elle marche
là, penchée, et pleure tout haut !
Je l’appelle. Elle ne m’entend pas. Je m’arrête.
Elle continue à marcher en sanglotant.
Puisque je me suis arrêté, c’est fini de nous deux.
Tandis que mon immobilité s’arrache d’elle, que pas
à pas tout se défait, je pense qu’elle a raison. Je n’ai
pas vécu pour elle. Il ne faut pas crier.
Je me suis haussé plus haut encore : j’ai entendu
à la fois les deux voix qui se disputent, j’ai été les
deux voix qui s’affrontent. Un instant, j’ai pénétré
dans le tombeau de l’autre. Une folie de volonté m’a
fait voir avec ses yeux d’étrangère, à elle ! Ce que
j’ai vu devant moi, c’est moi, fuyant, décourageant.
Je ressens par miracle tout ce qu’elle a caché en effet,
comme elle l’a dit, d’amertume, d’angoisse et de
178 LES ENCHAÎNEMENTS
cette charité qui enlaidit pieusement l’amour.
Mais comment n’ai-je pas prévu, à causé de
l'exemple d’Annette...
C’est qu’il n'y a pas d'exemple. Jamais un amour
n'a rien prouvé hors lui-même. Alors que dans la
grande vie commune, rien de nouveau, n’a com¬
mencé jamais, l’amour chaque fois se recommence
tout entier, et on ne peut rien en apprendre, rien en
imiter. C’est cela que m’impose le génie hasardeux
d’avoir vécu tant d’existences, d'avoir eu cent mas¬
ques d’homme sur la figure, d’avoir ainsi entrevu
Eve sur mon chemin.
Le sait-il lui-même, son secret, l'être enfoncé, de
toute sa nuit, devant nous ? Le saura-t-on, même s'il
nous le dit? On ne sait pas. Un autre morceau du
monde, cassé comme une montagne, sort du néant...
Sur l’isthme de lave de l’Almannagja — le Défilé
de Tous les Hommes — coupé, par des crevasses, de
l’immense plaine neigeuse où font cercle des troupes
armées attentives, tout seuls au milieu de tous dans
le blanc, au cœur d’un univers de silence, deux êtres
sont face à face : c’est l’accusé et le juge.
Ceux qui ont retenu le mouvement de leur colère
sont tristement heureux comme ceux qui ont travaillé.
Il me semble que je pénètre partout, en cherchant,
comme la mer.
ON EST PLUS GRAND QUAND ON NE RÊVE PAS
Je ne la reverrai plus. Elle est partie de ce pays.
J’ai peur qu’on me parle de ce départ, qu’on me
parle d’autre chose (de quelqu’un).
La chambre est aussi vide que la plaine de toits
qui la continue jusqu’à partout.
Je n’ aurai plus de visions.
Je n’aurai plus de grands souvenirs. Je l’éprouve
au profond de moi. Je suis libéré, coupé, de cette
fièvre, sollicitation charnelle confuse, qui accompa¬
gnait le dédoublement. Je suis seul comme avant, et
comme tous les autres hommes.
Je reste là, dans l’aube salissante, à la fin de la
nuit, à la fin des nuits, sous le coup de cette annon-
ciation — dépouillé, écœuré, et essayant de me re¬
mettre debout comme un débauché infini.
Un jour, j’ai souhaité d’être lâché par mes rêves
pour mieux remplir mon étroite besogne d’homme.
C’était dans cette même chambre où ce matin, je
suis exaucé ! J’ai froid, je grelotte, je suis puni.
Je donnerai tout pour me replonger dans l’inexis¬
tant. Il n’y a d’heureux que les fous, ou les consolés,
avec leur douleur apprivoisée.
Je ne peux plus rêver ; cassé, j’essaye de remuer
180 LES ENCHAÎNEMENTS
Les poings au front, je repense aux envahissements
du passé mondial, du passé sphérique dans la lumière.
Je constate, délayé d’un sourire béat, que, sans doute
par quelque disposition organique, ces réveils de la
mort se sont succédés dans un ordre chronologique
à peu près continu. Tout est déconcertant, même la
régularité universelle.
Je ne ferai plus de rêve ; et je vais à la fin de tout.
Je me sens en proie aux préparatifs suprêmes, au
soulèvement du finale, comme lorsque dans le salon
de musique, Beethoven m'a saisi et glacé la figure, et
sur moi qui ne savais pas, a mis un masque de
splendeur.
Les rochers et la mer, les deux pics courbes. J’erre
pour chercher Marthe. Je ne suis plus bon qu'à cela.
Je m'engage dans les chemins que nous avons suivis
ensemble. Celui-ci, puis cette descente. Ici, elle a
ri — au temps où elle riait... Elle y rit encore. Elle
est dans la nature, dans le ciel bleu. Son absence
embellit tout ; c'est une présence triste. En réalité,
toutes les choses que nous avons vues et que je vois,
se retirent de moi. Brusquement, la moitié de ma
vie me manque.
Je l’accuse; je m’accuse. On ne peut pas com¬
prendre, et pourtant on ne peut pas nier, que
l’amour laisse toujours après lui, du remords.
Tant mieux ! On est fort lorsqu’on est dépouillé,
et que le cri qu’on a ne se pose plus nulle part, et
qu’on porte un deuil aussi vivant que le fait un
condamné à mort. Pour voir la vie, il faut regarder la
grande mort et se mesurer froidement avec elle.
Comme l'âme populaire qui n’a oeuvré que dans la
joie de l’affliction, comme celui qui n’a grandi que
vaincu, et dont j’entrevois la forme sans nom, le
crieur grand ouvert, le battant de cloche du ciel —
ON EST PLUS GRAND QUAND ON NE RÊVE PAS 181
j’ai une clairvoyance déchirée jusqu’à la perfection,
et la destinée m’apparaît trop simple et terriblement
belle.
On est plus grand quand on ne rêve pas. Lire l’agi¬
tation du monde, à même, comme le vent sur la mer,
c’est plus grand que de voler, au hasard, des
lambeaux d’intimité. Je songe aujourd’hui, ainsi que
le premier jour où je suis revenu ici, que ce paysage
d’abîme n’a jamais été modifié aux regards depuis
qu’il fut coulé dans son cuivre rouge. Tel il se pré¬
sente à mes yeux, tel tous les passants qui le hantè¬
rent l’ont recueilli. Ce rapport, lointain et engouffré,
avec les vivants qui pensent, doit suffire, et fixer
les latitudes d’une tête humaine.
Pourtant, aujourd’hui, j’ai dépassé les lieux déserts
et je suis allé vers ceux qui fourmillent.
C’est le plein de la saison, la fête de ceux qui
passent. Il regorge de clientèle, le vaste établissement
qui s’élève par éclatantes feuilles de papier blanc
sur la mer, en terrasses, en balustrades et en quais.
Dans le bleu vert de l’eau, le reflet éparpille des
copeaux blancs. Il n’y a plus de rivages naturels au
pays de la joie.
Après la semaine d’orages (une semaine, une me¬
sure d’enfant !) le soleil emplit le ciel. Il purifie la
lingerie architecturale. Il aiguise la blancheur raclée.
Il lubréfie l’agave fibreux, explosion trapue, et les
estomacs cramponnés du cactus, et pose des grappes
d’or bestiales sur les verdures sombres.
Le portier nègre à redingote bleue, je vois le pan
de son dos à la coupe de guérite, col cordé d’une
ganse d’or, grasse nuque-boudin qui tourne — et
tout autour de lui, les régates papillonnent sur les
bleus accents circonflexes de la mer, et les dessus
des tables servies s’endiamantent.
182 LES ENCHAÎNEMENTS
Tandis que sur l'estrade, une musique endiablée
sort des doigts de l'agité central en habit noir, des
messieurs sont attablés. Celui-ci est vêtu avec une
élégance impeccable, calquée sur le papier, théo¬
rique, et le dentiste a /recouvert ses gencives de cré¬
neaux d’or. Celui-là, découpé aux ciseaux dans un
reflet de temple presbytérien, avance la mâchoire
d’un sauvage habillé à la dernière mode : Le plus
intelligent, le plus noble, lé plus habile des hommes ?
Non, pas du tout : le plus riche, le seul riche solide.
Il renferme un mélange de bouts d’idées, et il y a
un nuage évangélique qu'il tient par une ficelle avec
son poing, casse-tête en or : le Barbare, le Barbare !
La grosse dame molle secrète des perles. Un homme
matelassé — son gilet spongieux et transpirant, fade
radiateur de son corps — enfonce son index boulu
dans l'escargot de son nez. Un coup de brise qui
tamponne une femme à figure ligneuse et au chapeau
sec, moule sur ses jambes l'épais lainage sportif de
sa jupe en une grosse paire de pantalons d’homme.
Les peuples ne diffèrent entre eux, çà et là, que par
quelques ridicules privilégiés.
Sur un banc, d’exotiques beautés parlent devant
moi incompréhensible ment, puis ces déesses rient
par-dessus tous les langages.
Des jeunes femmes digitigrades se croisent ; elles
ont des colliers de/perles par lesquels les hommes les
tiennent. Contre la balustrade crayeuse, une est de¬
bout au soleil et au vent, plate et souple, par dra-
peaux blancs. C’est le jet d’un dessin de modes tout
blanc, gonflé de lumière, sur l’aquarium de l’azur.
Le corps, à la nuque nonchalante et à la poitrine ver¬
ticale, est diaphane sauf le long pivot central qu’on
entrevoit assombri. Chapeau de paille d'où déteint et
descend jusqu’aux joues en transparence, la blondeur
des cheveux.
Au pied de la . balustrade trop blanche, poussée au
dernier degré de blancheur que peut supporter
J'ai marché dans le violent soleil, dans le resplen¬
dissement qui, gouttant de partout, empêche de voir
la nature face à face.
Après des quarts d’heure de grilles et de murs, le
château montre, à travers les rideaux d'arbres, des
ON EST PLUS GRAND QUAND ON NE RÊVE PAS 183
l’œil, rampe, aplatie comme un gril, sur le gravier
ensoleillé, une balustrade noire, négresse, attachée
là par les lois d’optique.
Ces oiseaux de paradis se maintiennent, par le mé¬
canisme métallique de la fortune, dans une projec¬
tion féerique qui fait étinceler en cercle autour d’eux
tous les détails de l’existence. Dans les grandes agglo¬
mérations mondiales, la marchandise de luxe
s’élance hors des magasins, aimantée vers ces pas¬
santes. Et elles tournent jusqu’à l’usure, dans le
double néant de s’amuser et d’amuser, actrices d’une
destinée dont seule la fin est grave.
Je reste au milieu des propos cassés en mille mor¬
ceaux et des gens assis autour des tables desservies,
désordonnées et tachées. Je somnole, en sueur, la
figure badigeonnée d’eau aigre. Je suis des yeux un
moustique trébuchant lourdement dans l’air avec le
sac de sang qu’il traîne. Il est à un kilomètre. C’est un
hydravion : la sphère cosmique de tremblement
d’orgue piquée de sa cause centrale : l’appareil chiffré
noir (pareil à une addition) qui roule, avec sa roue
tourbillonnante, sur la diagonale du vide.
Je regarde les colorations en clignant des yeux,
tout brouillé par le haut, avec, par coups, du mal de
tête incolore. Je ne peux pas m’ajuster à la vie am¬
biante : je suis trop petit, ou trop grand.
Celle-ci, la détresse d’aveugle que j’ai devant sa
robe... Je suis assailli de soleil. Je voudrais, je vou¬
drais... L’homme est un dieu seulement pour le désir
et pour la destruction.
184 LES ENCHAÎNEMENTSblancheurs si élargies qu’on dirait que c’est la bande
de calicot du ciel entre les branches.
C’est l’ancien château des barons d’Elcho. La mo¬
derne construction s’élève sur les soubassements de
la vieille enceinte. Ici, au pied de ces forêts déva¬
lantes, de ces vastes triangles drapés qui joignent
les sommets de la chaîne, à la mer et dans cette fa-
laise tailladée de porphyre, était l’aire d’où l’oiseau
de proie seigneurial surveillait ses terres et ses âmes
(je n’en ai vu qu’un !)
Très vite le jour baisse. L’éclat exagéré du soleil
s’éclipse en quelques instants. Déjà l’illumination
vermeille qui volcanisait les cimes, s’est repliée, a
disparu. Je contourne le domaine. Le château con¬
fronte souverainement tous les styles. Là-dessus et
là-dedans, l’art est décuplé de force par le luxe...
La ferme et les communs, tout un village domes¬
tiqué, Ratissé; verni, remis sans cesse à neuf. Les
cuisines-usines affairées et mugissantes, dégouli-
nantes d'odeurs chaudes ; les rideaux de tôle ondulée
des cages pétrolées où les cubes grondants et secoués
de coups de poing de gaz, entrent à reculons en éta¬
lant une double broderie sur le velours à côtes du
sol.
Le château est peuplé en ce moment d’un essaim
somptueux. Comme la mélancolie du crépuscule
s’étendait et bleuissait, l’ensemble s’est allumé, par
un coup de baguette. Toute une bijouterie moderne
d’incendie crible la façade, enguirlande les arcades.
Nous sommes à l’âge de feu où les heures du soir
et de la nuit deviennent, plus que celles du jour,
lumière chaude et fête.
,
Moi, je suis retourné dans la foule assombrissante
des arbres. Je me vois dans une clairière si obstruée
de pierres qu’il semble qu’une ville s’y est effondrée.
Un grillage de squelettes de pins grossit la terre, les
uns debout, les autres couchés, cerceaux cassés de
ON EST PLUS GRAND QUAND ON NE RÊVE PAS 185
branches, côtes d’argent sec, par places le bois encore
doré de vie, des débris d’écorce comme des débris
d’étoffe.
J’ai déjà subi ce chaos, au bout d’une montée
nocturne... J'étendais les bras comme je le fais, pour
éviter de me heurter aux moignons éclatés qui héris¬
sent le tronc des conifères. J’ai tourné parmi ces
blocs gris sur lesquels la nuit se décolorait en demi-
jour : celui-ci, celui-là. C’est le lieu qui tue les
arbres. J’étais recroquevillé dans mon manteau et ma
prudence épaisse de bourgeois aventurier en quête
dès secrets du château. Cette nuit inhumée dans les
nuits, elle est ressortie il n’y a pas longtemps, et le
souvenir du souvenir est encore bien fait dans mon
esprit.
Tandis que j'avance machinalement, m’engageant
tête baissée dans des creux et des méandres, je pense
à cette nuit de jadis où j'ai rampé, couvert de mon
manteau, bossu comme un éteignoir, jusqu’au puits
qui parlait. Ces paroles sans figures qui se sont infil¬
trées jusqu’à moi par la terre, je né les ai pas ou¬
bliées, pas plus que leur âpre accent d’irritation. J’ai
entendu cette nuit-là les deux absents démesurés gron¬
der que la fidélité antique à l’autorité s’en allait, que
le peuple trahissait ses maîtres. Et les souverains, les
hors la loi qui se confrontaient ailleurs sur la super¬
ficie du monde, ils ont maudit l’étouffement des sei¬
gneuries et de leur droit de gloire dans la paix
française, et ils ont dit contre cette vaste France qui
étendait sur eux son filet : Il faut la guerre !
L’autorité s’en va !
C’est le bourdonnement de mon souvenir, ou plu¬
tôt la gangue de mon sang, battant sous ma peau —
qui pousse ces mots à mon oreille.
Non, ce n’est pas une rumeur de mes os... Des
résonances de voix... Je suis entouré de voix ! Je suis
186 LES ENCHAÎNEMENTSassailli de tous côtés par des voix; En vérité, je me
trouve, invisible, aveugle, au milieu d’une foule !
J’étends le bras. Tout de suite, brutale, une paroi
prend ma main et la lâche ; la sueur froide de la
pierre. Je suis enfermé. Sans m’en apercevoir, je me
suis enfoncé sous la terre.
Le souterrain ! La machination du souterrain sub-
siste — sous les transformations: de l’habitacle sei¬
gneurial qui, à la. surface, est monté et descendu plu-
sieurs fois, comme des vagues !
Un tel courant d’émotion me bouscule que j'ai
titubé d’une paroi à l’autre.
Et c’est le même grondement des voix mâles que
j’ai perçu alors que j'étais l’axe d’une époque tombée
en poussière. C'est surtout, oui, c’est la même exas¬
pération qui vibre jusqu’à moi dans les mots cassés.
On parle de la même chose !
On a dit là-bas : Les destructeurs de l'ordre.
On a dit, avec plus de fureur encore : la paix per¬
pétuelle !
Etouffer les concurrences nationales. Etouffer
toutes les affaires dans la paix du monde.
A peine ai-je le temps d’échafauder une hypothèse
positive ; quelque réunion d’hommes d’affaires dont
la discussion se généralise et s’enfièvre... Qu’importe!
Assez ! J’ausculte la terre. Mais j'entends mal.
Ils sont plusieurs qui parlent à la fois. La lutte
essoufflante, exténuante, d’isoler et de suivre. Cer¬
taines syllabes brusquent trop l’oreille, ne se dessi¬
nent pas, ou bien les voix baissent et on n’en re¬
cueille plus que le sifflement des S. Les voix se dis¬
solvent par places entières. Et je me suis haussé sur
la pointe des pieds, tellement; pour mieux capturer
le bruit dans mon crâne — et il me semble bien
que quelqu’un a demandé ce que deviendraient les
palais si tout d’un coup, les cariatides relevaient la
tête.
ON EST PLUS GRAND QUAND ON NE RÊVE PAS 187
Criminels de l’internationale et de l’humanité...
Faire un outre ministère. Une autre opinion pu-
blique. La guerre.
La guerre ! Il dit enfin, par-dessus tes autres, tout
d’une traite, celui-là, qui est le plus aigu :
L'immédiat. On les prend tous par l'immédiat, qui
est toujours là. L'immédiat à coups redoublés pour
démolir ce qui se prépare de trop grand, pour que
la contagion humaine ne s'étende pas partout. En
faisant jouer la commande des nécessités immédiates,
les fouies jeunes qu'on craint, on les mènera, par dé¬
tachements, sans même les payer, où on voudra !
Un autre a dit : « Le monopole du fait accompli ! »
Il a ri. J'ai entendu le ressort de son rire.
Es ont vidé à grand tumulte la salle extraordi¬
naire.
Moi, je me suis renfoncé dans le souterrain, puis
j’ai repris le chemin noir, mes deux bras invisibles
étendus devant moi;
Je suis lourd tout d’un coup,de ce que j’ai entendu
depuis que j’écoute les hommes. J’en sais assez pour
tout savoir. Je vois en un bloc la continuité des
choses. « L’ensemble, l’as-tu vu, l’as-tu vu, cette
fois ! » Au loin, j’ai perçu le sens de la vie et le tour-
nement du monde. Jamais rien n'a été changé, rien.
Je débouche sur un carrefour de ténèbres empier¬
rées. Je dois me rejeter en arrière : te cri pulmonaire
d’une sirène ; et à toute vitesse et augmentant chaque
seconde de sonorité et de diamètre, une automobile
emplit une des routes, est là, passe, éblouissante, re¬
tentissante. Elle contenait un homme glabre — la
pâte blême de sa chair — emmitouflé dans de la four¬
rure. Les phares aigus qui s’étaient jetés sur moi,
comme des pistons de lumière, je les vois plus loin
fauchant, tout autour, sur leur passage, une large
sphère de nuit et faisant phosphorer des revers de
forêts entières. Plus loin encore, le long de la cor-
188 LES ENCHAÎNEMENTS
•
niche maritime court la comète qui jette dans l’eau
une lueur.
Une autre voiture lumineuse s’appuie de loin sur
moi, avec ses deux énormes entonnoirs de blan¬
cheur, le hoquet, strident du clakson, elle me re¬
pousse, me lamine sur le talus, et rageusement me
plante dans le noir après elle. Une autre dégorge, une
autre. Leur file fuse du château, faisant foncer dans
la nuit les hôtes resplendissants qu’il renfermait, les
riches voix que j’ai entendues repousser la paix du
monde, comme les autres, dans les distances dépas¬
sées des âges, repoussaient la paix française.
La route beugle. Encaissée entre les talus, droite et
évasée, la route est une trompette monstrueuse. Les
grandes voitures géométriques la raclent avec leur Cri
de projectiles aux rouages explosifs, et leur scintille¬
ment d’armes.
Le point noir, portant deux points blancs qui se
substituent violemment à mes deux yeux au milieu
d’un large halo précipité, c’est, quand il passe sur
ses grosses roues musculeuses, et s’ouvre sous ma face,
derrière la sombre larve conductrice aux reflets de
cuir, un nid électrique et nickelé, de glaces, de
coussins et de lumière. C’est la carapace d’un per-
sonnage : celui-ci qui a un double menton, les poches
des paupières enflées, dirait-on, par deux piqûres
d’abeille, et sur la lèvre, en noir, un accent cir¬
conflexe idiot (je le connais; sa mentalité : noce,
sport et orthopédie royaliste). Celui-là, maladif et
plâtreux, — le banquier Clément Massard — avec
une femme, exquise bête de luxe, rayonnante d’es¬
clavage, qui sourit sur son épaule. Et j’ai pensé, à
voir cette proie vaincue par la richesse plus dure
qu’elle, à Clairine quand le baron Egbert s’abattit
sur elle.
La série des automobiles serpente dans la mon¬
tagne — qu’elle vertèbre démesurément — chacune
s’enfonce avec son tonnage d’éclairement, puis dé-
ON EST PLUS GRAND QUAND ON NE RÊVE PAS 189
borde et plane en lumière sur les défilés. On dirait
que les routes qu’elles suivent s’étirent et se redres¬
sent. Les autos et la montagne échangent des mou¬
vements.
Pendant longtemps, ils se sont succédé, mous
comme des espèces de viscères, cuirassés dans leurs
voitures effrayantes et métallurgiques au souffle de
cartouche, d’où sortent, par la pointe, deux clochers
blafards, le long des kilomètres, et sur le chemin de
ronde de la Méditerranée des Phéniciens, des Grecs
et des Romains.
Plus vite ils se jettent sur l’espace, les roulements
de tonnerre des millions, plus lentement au milieu,
l’entraille du mécanisme se prélasse, immobile du
travail des autres, souriant de la peine des autres,
foulant l’obéissance aplatie.
La vitesse, elle est abstraite et militaire. Elle
balaye. C’est le style royal d'aujourd'hui. Elle couvre
le pays qu'elle ne voit pas d'un dessin noir et vide,
elle le change en une carte d’État-Major.
XXIII
*
ABOUTISSEMENT
Le train.de retour. Emporté dans le grondement
et les coups de marteau du bloc noir tronçonné,
je sens la grandeur de revenir pour finir.
La machine, là-bas, attachée toujours au commen¬
cement de la vitesse, attire en nappes les villes ves¬
pérales pour les lancer à plat derrière elle. Le triangle
du fracas précipité où je suis, couvre brusquement les
tabliers des ponts, et les sillons métalliques des gares.
Le monde se raccourcit, se simplifie, les choses s’ap¬
prochent puis s’en vont, comme des gens.
La portière, carré de vide où souffle la chute, me
prête les bords de l'espace habité. Elle me donne et
m’ôte des cerisiers en fleurs que la vitesse, à longs
traits, fait neiger.
Elle me présente les villes dans l’assombrissement
du soir. Je suis poussé vers la longue vie des rues. Je
pense aux grandes choses. Je me demande, tandis
quel je m’envole au ras du sol : « Qu’est-ce qu’on
vient faire ici-bas ? »
Autour des villes vivantes, il y a de larges voies
vagues et des plaines triturées que je domine. On
dirait les abords populeux de Jérusalem et de Rome,
192 LES ENCHAÎNEMENTS
que j’ai vues à la même heure du jour, à la chute du
travail, quand le repos, glissant de partout, s'installe.
Le crépuscule de la ville éclaire la fin de toute l'his¬
toire, puisque c’est ce soir.
En démarrant de la gare, du haut de ma portière
de fer, j’ai vu, sur une place ronde, en bas d’un mur
de caserne — monument de laideur, — des recrues
qui font l’exercice, à travers quelque file clairsemée
d’arbres maigres.
Ce simple spectacle qu’avale béatement le travail¬
leur, au milieu de la ville perfectionnée — illumi¬
née, creusée, soulignée, ferrée, — que le boutiquier,
le vieux, l’enfant, et l’immobile de la voiture, et toute
la collection des passants, trouvent beau, qui met
dans la bouche des créatrices la parole qui est la cause
corporelle des sacrifices humains : « Il le faut ! » —
ce simple spectacle montre tout.
Tout commence là, comme tout finit là.
Honte à ceux qui obéissent aux lois, honte à ceux
qui vivent aujourd’hui !
J'ai cette certitude extraordinaire : avoir touché
ce qui est au fond de l'abîme. Je sais que j'ai tout
vu — et peut-être reverrai-je tout, d'un seul coup.
Comme le moine italien qui a pointé dans la
fosse commune d'autrefois, ou comme le gigantesque
Florentin qui, extasié par une morte vivante dans son
cœur, a copié le mondé avec l'amplitude de la dam¬
nation, je peux dire : Summam collegi ; j'ai réuni
l’ensemble des choses. Je suis trop grand — d'une
grandeur qui ne peut pas durer.
LE JOUR ET LA NUIT
— Le vrai, me dit-il, levant sa tête des pages
écrites qui la pâlissaient, n’est intelligible que dé-
doublé — car il n’est réel que double. Celui qui le
premier posa le doigt sur le nœud mystérieux des
choses, ce fut Zoroastre ; puis ce fut Manès.
« Il n’y a pas de lumière sans ombre, ni d’ombre
sans lumière : la racine enterrée du chêne n’a pas
de relief. Il n’y a pas de bonheur présent s'il n’y a
pas de souffrance dans hier, dans aujourd’hui ou
dans demain. Et quelle douleur n’a pas une joie
clouée en elle ? Le mal et le bien tournent un éternel
et violent corps à corps. Le désir est en même temps
richesse et pauvreté, et la notion de cette relativité
du désir fait un éclairement qui découvre jusqu’a&x
confins dans son inexorable minutie — ô amants, ô
poètes, ô savants ! — le domaine de la sensibilité.
Toute poussée intérieure a le contraste pour res¬
sort, et toute construction mentale se bâtit avec la
molécule : oui-et-non.
« Nous sommes pétris du même coup par le pré¬
sent — le temps — et par le passé — l’espace. Le
passé, c’est la mort, et toutes les espèces de morts
vivantes : le regret, ou la satiété, ou le formalisme,
on l’oubli, sont de l’essence du passé et prennent la
194 LES ENCHAÎNEMENTS
■
figure spatiale. Le présent est le nom de la vie, mais
l’avenir est la vie du, présent.
« Il n’y aurait pas de monde intérieur s'il n’y avait
pas de monde Extérieur, et il n’y aurait pas de monde
extérieur Sans l’esprit qui l’incarne — comme il n’y
a de morts qu’ensevelis dans les vivants. Aucun re-
gardeur n’a jamais pu, et ne pourra jamais fixer à
part la réalité de ce qu’il voit, et se mutiler de l’es-
pace. On ira sans doute jusqu’aux astres, mais on ne
sortira pas de soi-même. Grand Descartes, qui a erré
à son deuxième pas !
« Pas de société sans individu, absolu d’isolement,
mais l’individu ne tiendrait pas debout sans le rape¬
tissement mathématique que lui taille l’organisa¬
tion. Vie individuelle, vie sociale, tour à tour épi¬
sodiques vis-à-vis l’une de l’autre. Pas d'action sans
pensée à l’autre bout ; et le révolutionnaire, c’est le
voyant complet qui ose ajouter : pas de pensée sans
action.
« La solidité du langage — transformateur placé
entre là réalité et l’idéologie — est une question de
vie ou dé mort pour l’idée, et pour la réalité. Le cri
créateur n’est compris que par un cri d’intelligence,
écho créateur ; et l’usurpation des mots a rempli de
fantasmagories, dé dévastations et de ruines l’his¬
toire matérielle, morale et intellectuelle de l’espèce
humaine. »
Il dit enfin, son front déjà attiré par degrés dans
la lecture :
— Mais la dualité n’est que la technique du tra¬
vail d’explication. La vérité qui nous apparaît con¬
trastée depuis les profondeurs de la densité jusqu’à
l’extrême limite, déjà déréglée, de l’hypothèse et de
l’espoir diffus, est le spectre d’une réalité qui est
une. Il faut diviser pour pénétrer, mais il faut unir
pour comprendre. De toutes parts se délimite une
étape nouvelle de l’Esprit, qui fait rentrer les combi-
naisons exclusivement verbales dans l’orbe des so-
ABOUTISSEMENT 195
phismes ; qui chasse de la métaphysique tes fan-
tômes, comme il les a chassés de la science, comme
ii va les chasser de la morale, et de la sociologie,
science appliquée des chiffres vivants, industrie de la
logique. Regardez-nous sortir du cycle de la Com¬
plication infernale, et aller vers le réalisme absolu.
XXIV
CE QUI FUT SERA
Les yeux fermés, je les entends réciter des vers.
Dans les Syllabes bien enchevêtrées et boulonnées,
apparaissent les machines, les ascenseurs, les dan¬
cings, la cotonnade exotique : du panorama contem¬
porain projeté par miettes.
... Tout à l’heure, j’ai été pris de faiblesse dans
l’atelier d’Ariès. Je me suis étendu sur un divan.
Je somnole, j’écoute, la tête grossie, je m’emplis
du bruit.
Maintenant, ils discutent. Systèmes. Modes. L’art
et sa profondeur superficielle...
Mes amis, mes compagnons, les miens ! — je les
juge. Divers au premier choc, ils sont pareils : bour¬
donnants et creux. Ils sont ignorants et ne perçoi¬
vent que le dessus des choses et des idées. Les litté¬
rateurs et les artistes, techniciens de la forme, appli-
queurs de la mode aux images — se croient des pen¬
seurs (la pensée, c’est le violon d’Ingres des intellec¬
tuels). Je les vois, à travers mes paupières closes,
qui, profitant de ce qu’ils sont des manieurs de
mots, jonglent avec les grandes entités.
— La force est une vertu, dît une voix forte.
198 LES ENCHAÎNEMENTS
Le réveil national, l’idéal aux fibres sportives,
l’armée, la guerre, d’aucuns martellent ces mots avec
un tumulte dérangeur. Sirody et Siébert, qui criaillent
ici, quelle exaltation leur travaillait le ventre jus¬
qu’aux yeux, quand nous avons fait ensemble les
grandes manœuvres dans l’Est, face à l’ennemi, sur
les bords du Clénarcisse, tous trois au Poste de Com¬
mandement d’un Corps d'Année !
Ils sont nationalistes parce qu’ils n’ont jamais
pensé à ne pas glisser sur cette pente. Ils sont mili¬
taristes — ou révolutionnaires — parce qu’ils ai¬
ment ce qui éclate fort, et brille (le tribun aux scin¬
tillements napoléoniens !) D’autres se sont découvert
un humanitarisme, ou un humanisme d’à peu près,
qui ne peut, même théoriquement, se tenir debout ;
ou bien, le panache du paradoxe balaye tout; ou
alors, acrobates, ils font chatoyer leur détachement
éclairé, des choses d’ici-bas.
Ils sont fonctionnaires de l’opinion moyenne ,qui
commande, amuseurs mais serviteurs des vieilles
habitudes publiques et du pouvoir, échos et reflets.
La belle voix que je suis allé entendre au loin les fla¬
gelle par-dessus tous les hommes de l’écriture et
de l’ornement qu’il y a eu : « Si l’on veut dépeindre
l’humanité par un mot, prendre celui d’obéis¬
sance ! » Combien ceux des esclaves à chair maudite
qui ont des lueurs profondes de conscience et de ré¬
bellion, doivent les mépriser !
...Il a crié, comme un prophète aigri, contre les
règles trop longtemps supportées, contre la com¬
plainte romantique, le naturalisme touche-à-tout qui
n’a de scientifique que la formule de son vernis, le
classicisme rogné et abstrait — comptabilité litté¬
raire du Grand Siècle — qui prétend faire du fran-
CE QUI FUT SERA 199
çais une langue morte conservée entre les pages des
livres; et le ronron, retombé en enfance, de l’alexan-
drin et l'impressionnisme, photographie des émo-
tions, art pelliculaire, ondoyant et volage qui bouche
de son feu d'artifice imitatif, l’énorme nature origi-
nale, osseuse et compacte.
J’ai entr'ouvert l'œil pour voir son front bossué et
son nez plat de rosace se cognant au jour du morne
vitrage citadin, tandis qu'il s'écrie qu'une époque
doit se respecter assez pour fabriquer directement ses
modes d'expression.
— Nous acceptons la tradition, mais autour de son
axe immuable, nous la dressons, raclée, saillante et
fruste, comme la gardienne du naos de Nitocris que
fouilla en pleine brèche verte, il y a trois mille ans,
ia droiture athlétique d’un vrai ancêtre. L’art est une
lutte ouverte, sans merci, contre les œuvres d’art
et d'abord contre les chefs-d'œuvre (le génie est no¬
vateur, mais le chef-d'œuvre conservateur). Notre
directisme... Desceller les vieux remplissages... Une
simplicité qui pile tout... Qu’une colère de primitifs
nous jette en corps à corps sur la substance de la
clarté !
— Le commencement ! dit Siébert.
— La tragédie, toute la tragédie ! dit Ariès.
Je me suis soulevé sur mon coude pour les écouter
mieux. Attention ! Il ne faut pas se tromper sur
eux.
Ils ne savent pas ce qu'ils disent dès qu'ils lèvent
et tournent leurs têtes d’artisans dans les perspectives
morales èt sociales, mais ce qu'ils font, avec leurs
mains, c’est ce qu’on doit faire. Ils ont beau suivre
l’idéologie qui traîne, et le défaitisme d’ironie, ce
sont, dans le seul rond de leur métier descriptif, des
révoltés, puisqu’ils cassent un rituel usé, et, pour
retrouver le vent des syllabes et reconstituer une fois
de plus dans le monde la fragile exactitude, tirent
des lignes droites du réel au réel.
200
LES ENCHAÎNEMENTS
... « Contre les idoles faites avec les mots »...
Recommencer net. Période de rupture, première pé¬
riode révolutionnaire.
Je sais maintenant que ces spécialistes trop myopes
de la forme avec lesquels j’ai grandi, seront pris à
leur tour par le verbalisme qui les guette plus que
d'autres : le jeu du procédé, la facilité maladive de
piquer l’attention par le recoupement des images et le
neuf de la cassure, et de se parodier. Eux qu’agite la
terreur démagogique d’être démodés, se démoderont
vite, — mais ils auront préparé des époques artis¬
tiques vierges en déclassant le matériel consacré qui
les entourait, et en libérait le style.
Du nouveau 1 C’est le nom monotone de la vie. La
vie, la plus grande vie, étale aujourd’hui en haut
des jours — cherche son expression.
Le commencement. L’enfant en qui l’on voit s’em¬
boîter et se numéroter les pièces élémentaires du
roseau pensant. Les lignes principales du sauvage,
pour un livre propre, noir et blanc. L’animal, ver¬
tueux et schématique, pure pierre de touche ; l’in¬
secte, résumé noir et fort, comme un accumulateur. Le
dedans du corps : la gravité de l’image des hommes
et des femmes à peau transparente ; la substance
sportive du cœur, industrielle du foie — et les phé¬
nomènes de la vie dans la chair du végétal et du
minéral. Le microbe collectif, la santé et la maladie,
œuvres de multitudes. L’atome, graine astronomique
des formes, l’atome pyramidal du carbone, première
pierre devinée de l’édifice organique. Les polygones
des pays avec les taches des foules et les paquets
des villes... Le commencement déblayé, du regard, le
commencement !
Comment s’emplira le théâtre de l’avenir? On ne
peut pas prévoir, on ne peut que créer. Vers la tra-
gérie prochaine, je tâtonne pourtant, borné connue
les pauvres mères, pu le pauvre peuple maternel,
auquel, ceux-là, malgré eux, ressemblent partielle-
CE QUI FUT SERA 201
ment. J’essaye de serrer sur mon cœur le brin
d’austère pauvreté de cette cohue brillante qui a
trouvé en un point la profondeur du recommence¬
ment.
— Le cinéma, l’espéranto — la liquéfaction inter-
nationaliste ! grogne haineusement Ariès.
Même le cinéma qui, malgré ses bassesses, ne
peut que moudre du détail Juste et est capable de
mettre en scène tout ce qui nous dépasse en grandeur
et en petitesse, dans les formes et les durées ; et même
cette langue internationale manufacturée qui addi¬
tionne des mots sans histoire, sacrifiés mécanique¬
ment au sens, des mots à l’élasticité de chiffres,
doublure de toutes les grandeurs possibles, vous y
viendrez, les artistes, à mesure qu’il sera plus la¬
borieux de tirer quelque chose de l’orchestre tradi¬
tionnel et de ressusciter les langues vivantes.
Il y a des moments-éclairs où l’on voit remuer
les préparatifs du monde. Repartir, pas d’hier, mais
du premier jour. Reprendre par quelque bout les
ébauches ouvertes et pleines, montées, sans lende¬
main, du bas fond populaire, de la glèbe des champs,
et de cette boue des villes, miroitante et enflammée.
Refaire bouger les masses du grand poème, revivre les
lieds extraits du cœur pourchassé de la foule, et les
Mystères sans mesures, cauchemars étagés de la
prière !...
Entre deux sombres sphères d’arbres, le mur uni
où s’appuya la souple et rigide tragédie originelle.
Au. milieu du mur, la porte du palais, cœur des
choses, qui attire tout le monde. Devant le mur, les
acteurs à masques porte-voix et à cothurnes exhaus-
sés, construits en blanc et noir par le soleil, envi¬
ronnés de Jours hautes ombres précipitées sur le
mur. Là-haut, entre deux assises de gradins, dans
le clair d’une brèche, enveloppé et développé par le
vent et son manteau, im homme presque impercep¬
tible d’éloignement, bat des ailes. Et plus haut en-
202 LES ENCHAÎNEMENTS
core, par-dessus le rebord de la crête giratoire qu’on
voit en levant très fort la tête jusqu’au dernier cran —
le cou crispé comme une main — l’alignement de
grains de sable sur les nuées, l’ultime rang brodé
des spectateurs. On est ramené au grand début, et on
tourne autour. Mais par delà la tentation du théâtre
déjà fait, les tragédies, calculées par l’idéal dans le
réel, déploieront l’espace démesuré, la vie microsco¬
pique des foules de l’est à l’ouest. Visibles d’un coup
d’œil, les quelques divisions territoriales du monde,
cohérentes de grammaire et d’administration, et,
d’une énormité à l’autre. les coups de théâtre des
ressemblances et des différences. Il aura mille mains,
le poète scénique, commue Senju-Kannon, le sauveur
multiplié des hommes. Il sera le triomphal heureux
qu’une grande voix m’a promis tout au fond du
creux de mes songes.
ft*
Mais quel est le sujet du drame des hommes !
La scène représente l’éternel décor méditerranéen...
Il lui faut percer le mirage de l’apparence, au regard
qui aborde après tous les autres regards sur le rivage
pullulant et saisissant de détails, pour chercher le
contenu du drame. Il discerne la mer croulante au
large, la mer rentrante et sortante — la mer verti¬
cale — et autour de la profondeur comble au loin
(où le regard entre avant de se noyer), des pays se
dressent en rond sous le soleil : la mer entoure la
terre, et la terre entoure la mer. La beauté couchée
de la mer ; la peau glissante de la mer au soleil. Des
barques étoilées de rames; et l’une dans la baie
calme est une croix qui palpite, emmenant tout au¬
tour d’elle sur le miroir son auréole tressée de fines
souplesses augmentantes. Près du bord, un pêcheur
dort illuminé dans la respiration de sa barque. Au
coin, un phare, ce monument qui a une tête. Plus
près encore, au seuil de la rayure incessante des ou-
CE QUI FUT SERA 203
dulations, se détache de chaque vague explosante une
vague de bruit, qui monte obliquement et fait un
ciel sonore. Là-bas le train qui gonfle de blanc un
défilé, lance brusquement à plat le coup de filet de
son fracas ; les bornes Reculantes de la grandeur...
t
il
Quel est le sujet du drame des hommes ? C'est la
guerre.
L'échelle subsiste, qu'on n'a pas pu désarticuler
du milieu des choses, et ce qui fut sera. Le monde
contemporain prouve la guerre, du haut en bas,
l'avenir est noué grossièrement au passé, et emporté
par ce que j'ai vu, prophète du passé, j'y vois la
guerre. Des souvenirs, des souvenirs : la guerre fu¬
ture !
Les événements obéiront aux grands par la volonté
des petits, avec de fiches formes perfectionnées,
bizarres d’abord dans les vieux cadres du monde...
Ils en parlent avidement et reviennent à leurs
Grandes. Manœuvres du Clénarcisse. Toutes ces es¬
cadres aériennes ; les nouveaux uniformes dont la
couleur est tombée, et les casques assombris ; les
fusées d'artifice pour éclairer la plaine comme une
salle ; les tranchées de la guerre balkanique ; les
tirailleurs, nuées de mouches nègres ; les canons
énormes moulés dans la terre comme des tunnels.
Quels coups de canon sans bornes il y aura !...
Je suis étendu au milieu du bourdonnement. Ce
qui reste des cercles du jour est écrasé en bas du
ciel. Je suis près d'eux et loin d’eux comme tou¬
jours. Je pense au mystère mondial de la Passion,
au grand jeu des Pauvres, à la chose shakespearienne
faite par l'histoire universelle.
Tout ce qui fut fait sera refait. Je ferme à demi
les yeux sur cette genèse. La guerre et l'homme à
travers. Le drame d’un homme contre la guerre.
204 LES ENCHAÎNEMENTS
j
i
Un homme, moi, le point central, moi le résultat
des durées. Je suis le recommencement.
La lune s’était éteinte. La nuit s’étendait à mes
pieds, et tout l’abîme noir sursautait d’éclairs sourds.
Après des heures étouffantes et lancinantes de ma¬
chine à écrire, au Poste de Commandement sous la
poire électrique coupée crue, j’avais lâché un ins-
tant ma besogne de scribe : par la petite perte du
baraquement, je m’étais engouffré dans l’espace, et
j’étais là, penché sur l’étendue nocturne, et rafraîchi
par le vent infini. Des hauteurs de la butte de glaise
qu’on appelait le Perron et où se dissimulait le
Poste de Commandement du Corps d’Armée, je do¬
minais sans la voir cette longue vallée du Clénarcisse
parcourue d'un grondement spacieux et semée de
météores.
Çà et là, à la lueur instantanée des obus ou dès
batteries aux flammes coupées, quelques points
épars du couloir immense au bord duquel j’étais
juché, apparaissaient, puis ; retombaient dans l’om¬
bre : des fragments de l’horizon en un chaos toni¬
truant et blafard ; et, parallèles à l’horizon, des
tronçons polis de la rivière foudroyée au fond du
gouffre ; les vagues ossements d’une maison proche
ou d’agglomérations lointaines, blanchis par les
brusques clartés disparaissantes ; et parfois les fila¬
ments phosphorescents d’un carrefour de routes,
noyés ensuite dans les profondeurs avec une rumeur
d’échos.
Par moments, une rafale ininterrompue roulait à
l’horizon, et maintenait quelques secondes, comme
au cinématographe, un écran de pâles glaciers.
A gauche— à l’ouest, puisque j’étais au nord —
des fusées appelaient les regards, et sifflaient. Les
tiges, feuillues de feu, s’étiraient avec précipitation,
CE QUI FUT SERA 205
r
se mêlaient, s’incurvaient, et jetaient à la volée leurs
lustres d’étincelles rouges et vertes, ou laissaient aller
le point bleu aveuglant de leur planète de magné¬
sium environnée de mousselines belles comme le
jour. Ce feu d’artifice silhouettait, en un portant de
décor d’un noir intense, la rondeur du coteau de
Mareilles occupé par le 33e Corps en liaison avec le
nôtre. A l’autre bout du panorama, à l’est, vers le
village de Girandes, un embrasement continu rou¬
geoyait au loin, confusément enraciné par des bases
noires et qu'estompaient des fumées pommelées de
rouge vif, sous les grands manteaux d’ombre in¬
curvée qui se poursuivaient au ciel.
Les détonations — les unes légères dans la dis¬
tance, les autres sonnant plus brutales et métalliques,
— le vague écho martelé des feux follets et l’aboi des
pans de clarté dont s’emplissait et se vidait le ciel,
ainsi que les larges coups de pilon de l’horizon,
étaient parfois couverts par le tumulte proche des
automobiles, l’écrasant roulement des camions dé¬
chaînés autour du Perron et de ma personne. Le
Poste de Commandement était le centre et le moteur
tourbillonnant d’une agitation perpétuelle.
Un avion noyé dans les hauteurs approcha puis
s’éloigna, avec son écheveau de fracas ; poursuivi
par dès convois d’éclatements : on devinait la zone
où il se précipitait, à cette boxe de lumière...
J éprouvais, de tout mon cœur et de toute mon
imagination de poète la féerique grandeur de cette
nuit de guerre, cherchant par quelles images ori¬
ginales je pourrais rendre cette vaste illumination so¬
nore des plaines et des vallées, en des poèmes qui
surprendraient et émerveilleraient le public supers¬
titieux de l’arrière.
***
Je connaissais à fond le secteur, depuis trois
mois; que je l’étudiais en ma qualité d’humble
206 LES ENCHAÎNEMENTS
secrétaire à l’État-Major du Gorps d’Armée . Bien que
je m’y fusse jamais aventuré — ma présence con¬
tinue étant indispensable au Poste de Commande¬
ment— j’en avais toute la géographie dans les yeux,
et parmi les ténèbres fantastiques, je reconstruisais
la charpente de la carte.
Tout le fond du paysage invisible que les lueurs
du bombardement saisissaient puis lâchaient, n’en
dévoilant que l'immensité, était occupé par l’en¬
nemi. La rivière était à eux, ce qui communiquait
un aspect mystérieux et terrible aux blêmes appari¬
tions de son fantôme plat. Il me semblait que je
discernais les deux grands silences bombardés des
hommes : le silence allemand et le silence; français.
Je voyais distinctement la Séparation.
Mais à ce moment où je projetais avec des tâton¬
nements de visionnaire l’exactitude des signes topo¬
graphiques dans l’étendue nocturne dérangée par le
canon, plaquée de lueurs horizontales et de halos
retentissants, sous les gestes blafards que traçaient
au ciel de l’est à l’ouest, jusqu’au zénith, les coups
de faux de la grosse artillerie — la ligne qui séparait
cette vallée de ténèbres en deux moitiés tragiques
n’était plus la vraie ligne ; la face du secteur frappé
par les nues était en train de changer :
Nous avions attaqué à minuit, au clair de lune. Le
sort en était jeté :«Alea jacta est ! » murmurai-je...
Et, du socle de mon observatoire, je pensais un peu
orgueilleusement â César. Nous avions progressé...
Jrallais avoir des nouvelles. Je rentrai au Poste de
Commandement.
Dans l’épaisse ténèbre que ne lavaient pas à fond les
soudaines pâleurs ou les soudaines rousseurs, de la
voûte céleste, les abords des constructions basses, —
centre de guerre de l’énorme secteur gisant dans tous
les sens — étaient assiégés par une assemblée bruis¬
sante.
CE QUI FUT SERA 207
Des lueurs de cigarettes, comme des apparitions,
tout d’un coup, sur la noirceur, photographiaient des
figures à là sanguine, et les jets intempestifs des
phares électriques de poche modelaient des groupes
crayeux aux casques mouillés d’un reflet. Je pénétrai
dans le P. C.
Une maigre salle de planches, basse, où un vif
éclairage était placardé, et que chauffait fortement
le feu roulant d’un poêle. Des stratifications de fumée
de. tabac et, le long de la paroi, des capotes blêmes
pendues par grappes sous les casques d’ardoise, et
agrémentées de bracelets d’or, de libellules d’or, et
des pétales de géranium de la Légion d'Honneur.
Autour des tables chargées de papier — la salle
n’était meublée que de papiers — les officiers du
Premier Bureau, au complet, attendaient les dé-
pêches, levaient la tête ensemble lorsque la porte
s’ouvrait, et veillaient héroïquement.
Le capitaine Fontanges brillait, jeune, impatient
et résolu, dans le coin où l'électricité dorait sa che¬
velure blonde, sa moustache française et ses galons,
près d’un petit vieux en uniforme, au nez et à la bar¬
biche pointas : un avoué en rupture d’étude provin¬
ciale, lieutenant-rapporteur au Conseil de guerre, dé¬
taché par suite d’affaires urgentes d’insubordina¬
tion, du gros de l’État-Major qui était pour nous
l’arrière, et où de multiples liens galants enchaî¬
naient ce vieux Don Juan, libéré sur le tard des
murs conjugaux. A l’autre coin du local de sapin
constellé de lampes, s’insérait la silhouette plate du
lieutenant Lecto, un sec adolescent à lunettes, à
épaules carrées et archaïques, à face glabre et grave
(le brillant de ses lunettes lui donnait parfois l’air
de sourire, mais ce n’était qu’une illusion), qui as¬
surait conjointement avec le Deuxième Bureau, la
surveillance du moral. A côté de lui des monceaux
de lettres qui constituaient le prélèvement sur la
correspondance des troupes ordonné par le G. Q. G.
208 LES ENCHAÎNEMENTS
.
Au fond de la salle, un étroit réduit apparaissait
à travers une porte remuante dont lès vitres jetaient
des moirures barrées. Dans cette cabane-bureau était
l'homme qui tenait dans ses mains l’action immense
s’élargissant à des kilomètres à la ronde, le général
commandant le Corps d’Armée. On voyait dans la
diaprure des vitres sa tête énergique lorsque un
geste la dérouillait et la plaçait en lumière. Devant
lui, sur une tablette, étincelaient les nickelures d’une
sacoche et de l’appareil téléphonique. Il causait avec
des personnages qu’on discernait à certaines secondes
tout au moins par portions et placages dans l’excava¬
tion vitrée.
Parfois la porte d’entrée de notre salle, à l’autre
bout, dans le coin d’ombre, se creusait, livrant pas¬
sage à des êtres encore empaquetés de nuit, statufiés
par le froid du dehors, qui s’arrêtaient éblouis sur
le seuil, un papier à la main, puis s’avancaient,
guidés par le planton, sur les longues lattes fléchis¬
santes du parquet, faisaient remuer tout l'ameuble¬
ment et les locataires multicolores qui chargeaient la
salle. Les officiers, comme un seul homme, les inter¬
rogeaient en paroles bousculées, et ils répondaient en
passant lorsqu’ils savaient répondre.
C’étaient des télégraphistes qui apportaient des
« pelures », des téléphonistes avec leurs messages,
des hommes de liaison avec des notes et des plis,
des officiers de tout rang et de tout service, venus de
l’Armée, des Divisions, de l'Artillerie. Le sergent
planton se levait et introduisait lès nouveaux venus
dans le sanctuaire du général. Celui-ci saisissait son
monocle qui pendait à côté de ses croix, prenait
connaissance du papier. On le voyait dévisager l’en¬
voyé, on entendait bourdonner et vibrer quelque in¬
terrogation, quelque observation. Le Chef d’État-
Major griffonnait sur une feuille de son bloc-notes.
Puis l’envoyé traversait dans l’autre sens le plancher
à ressort de la morne salle, et disparaissait. Quelque-
CE QUI FUT SERA 209
fois le planton se précipitait à la porte d'entrée, par¬
lementait quelques secondes, et un coureur partait
dans la nuit.
Le téléphone retentit, et du dialogue monologué
du général, il résultait que la fameuse mitrailleuse
fantôme qui était dans « l'Échiquier » avait été repé¬
rée avant l'attaque par une patrouille de tirailleurs
sénégalais : « Bravo, mes compliments, colonel !
Je suis bien content. Vous voyez qu'ils sont bons
à quelque chose ! »
Après cet insignifiant incident, il y eut, cette
grande nuit, une période de temps pendant laquelle le
téléphone ne retentit pas, et où personne ne vint du
dehors apporter les dépêches ou recevoir des ordres.
Là-bas, dans l'invisible et l'inconnu, les grandes
choses s'accomplissaient et l'on ne percevait dans la
cabane de bois que le tremblement continu des
planches et des objets, en réponse aux détonations
qui soufflaient au loin.
L’État-Major avait créé l'attaque : sa tâche était
suspendue maintenant que l'action était engagée,
que l'idée prenait corps dans la distance.
... Elle était là, sous nos yeux, sous nos mains, la
tragédie qu'il s'agissait de déchaîner à la face du
monde. Je me levai, m'approchai d'une lampe et
d’un table solitaire, et je la vis.
Le plan en relief au cinq millième.
Cette minuscule construction — carré d'un mètre
de côté environ, criblé de creux, de bosses, de signes,
de couleurs, sous le quadrillage des cotes — c’était
le microcosme du secteur. Cela transposait la réalité
en la réduisant vingt-cinq millions de fois en sur¬
face, et cent vingt-cinq milliards de fois en volume,
et permettait d'embrasser totalement du regard
sous le 'soleil d'une ampoule électrique, le champ
d'action du Corps d'Armée. C’était là le résidu com¬
biné et accumulé des rapports, des photographies,
des croquis, des cartes, des notes des observateurs
210 LES ENCHAINEMENTS
d'artillerie, d'aéroplanes ou de ballons, de pa¬
trouilles, des aveux dé prisonniers. Tout cela cristal¬
lisé au centre dû commandement comme dans une
tête. Ainsi, noyés comme nous l’étions dans l'in-
fini noir, nos yeux s’ouvraient et voyaient tout.
La réduction vertigineusement petite qui nous
montrait au plein jour de la lampe un carré de
nature : le brouillement vert des bois, les rectangles
des domaines, les parallélépipèdes des maisons et les
cônes des églises, les routes comme des ficelles et les
chemins comme des fîls, nous initiait à la fois à tout
le mécanisme et à toute l’envergure de la guerre.
Elle nous faisait voir, en avant de la cité de bois
des services et des cantonnements d'arrière, le Per¬
ron où nous étions, le centre vital orné du fanion
du C. A. d'où l'idée était née et avait jailli la foudre.
A partir de là se développait dans son impression¬
nante petitesse le territoire de guerre, lé pays rayé:
sept lignes de tranchées françaises jusqu'au cours
parallèle du Clénarcisse — notre première ligne con¬
tournait, à gauche, le village de Vauxavènes, au mi¬
lieu, celui de Saint-Trop qui tous deux étaient à
nous, et coupait en deux le village vide de Girandes
— et on voyait comme trois tirets, les trois ponts
qu’on conservait en les épiant, puis, de l’autre côté
de la vallée, sept lignes de tranchées allemandes,
dont nous connaissions la géométrie, sans cesse re¬
touchée, aussi bien que celle de nos travaux, depuis
la tranchée d’Odin jusqu'à celle de Bismarck.
Le dénouement se traçait aux yeux : transporter là
cette ligne d’épingles-drapeaux tricolores qui était ici.
Problème de géométrie à résoudre avec les chiffres
humains, après la réduction des Calculs préliminaires.
(Renforts, réserves, approvisionnements, munitions,
mesures d’ordre, emploi du temps et détermination
des objectifs, préparation d’artillerie.) Le travail de
l’infanterie était aux trois-quarts accompli : elle
n’avait plus qu’à marcher.
CE QUI FUT SERA 211
'• •
T< - p
Soudain, le chef apparut sur son seuil et vint au
milieu de nous. Ceux qui dormaient se réveillèrent.
— Progression normale, messieurs !
Ilcontinua :
— Les premiers objectifs ont été atteints. La se-
conde attaque commence dans une heure et demie.
Il se dirigea, vers le plan en relief suivi par le pié¬
tinement de tous (et même, clopin-clopant, le vieux
barbon d’officier rapporteur au Conseil dé Guerre, la
face mal dégrossie et mal déteinte du sommeil, lar¬
moyante et fissurée). Il appela le chef du service to¬
pographique. Son index frôla le carton-pâte.
— La ligne ici, sergent, indiqua-t-il.
Sur cet ordre du Chef, le cartographe déplaça la
ligné d’épingles-tricolores et la poussa contre la ri-
vière. Nous suivions attentifs et sages comme des
enfants, avec une sorte de solennel amusement; cette
opération qui changeait le pays. Nous étions les avia¬
teurs qui, prodigieusement, débouchaient — tout
l’espace éclairé — à six cents mètres au-dessus de la
carcasse organisée de la guerre.
Dé générai, bonhomme, cordial, continua :
— Nous avons avancé comme sur un damier.
Quand la lune s’est couchée, le général Trembley a
creusé deux tranchées dans les marais jusqu’à la
limite. Indiquez-les ici, de deux coups de fusain. On
s’est d’abord massé ici, comme c’était écrit. Le colo¬
nel Gaudy est arrivé, non sans peine, avec ses colo¬
niaux à nettoyer cela. Du côté des marais, les choses
n’ont pas été toutes seules. Nous nous sommes piqué
les doigts à des réseaux intacts, et dans ce coin nous
avons été pas mal canardés (la main du général dan¬
sait expressivement sur cette région). L’ennemi a no-
blement réagi, je tiens à lui rendre cette justice. Il
y avait au triangle gamma, dans l’Échiquier, une
mine non repérée. Nous le savions, du reste. Cette
mine s’est déterrée quand elle a voulu, ce qui a
causé du flottement dans les unités qui se sont trou-
212 LES ENCHAÎNEMENTS
vées là : c’est naturel et bien excusable. Les ponts
ont été disloqués par nous pour couper la contre-
attaque...
Et, avec l’ongle, le général arracha les trois ponts.
— L’ennemi a dû sacrifier un rideau de défense...
Un lieutenant en tenue de campagne qui venait
d’entrer, salua et remit un pli :
— Mon général, une réclamation.
Le mot sonna mal.
— Qu’est-ce que c’est ! dit le Chef d’État-Major,
sourcils froncés, d’une voix cinglante.
Il ouvrit le pli; Les 75 ont tiré trop court et gêné
la progression de la cote 4.
— Les maladroits ! dit le général. C'est toujours la
même histoire. Ce sacré Bedorez ne prend jamais
assez de précautions. Jamais !
Il rédigea un ordre et le remit à l'officier qui fit
demi-tour.
Il a tiré sa montre et semble jouer avec elle.
— Écoutez, messieurs ! dit-il tout à coup. Le grand
canon 1
Quelques secondes de recueillement, et un gronde¬
ment monstrueux s’arrache de l’immensité qui nous
coudoie, et déferle comme si toute l'étendue était des
ruines de fer. Le déplacement de l'air empoigne la
baraque et la secoue jusqu’aux racines, et nous
sommes bousculés les uns contre les autres, comme
les prisonniers d’un camion monotone qui brusque¬
ment stoppe. Le grand canon ! On pousse une excla¬
mation, on est Gers de cette force qui vient de vous
passer à travers les os.
Et il me semble que parmi l'étendue des âges, je
retrouve jusque dans mes moelles le battement cé¬
leste d’une cloche traversant le chaos de la pourri¬
ture et des pierres.
La porte de la salle s’est ouverte toute seule, et
un tumulte nourri d’artillerie s’y déverse avec le
souffle de la nuit et du vent. C’est le barrage alle-
CE QUI FUT SERA 213
mand. Il doit être formidable pour que d’ici on
l’entende de la sorte. La porte se ferme. Le général
a line voix d’un Calme imperturbable dans la mai-
soir de planches ballottée au milieu des ténèbres sis-
miques et où brille le plan comme un monde astral.
— Il est trois heures et demie. L’action recom¬
mence à l’aube, à cinq heures. Nous déboucherons
par trois estuaires — marquez un pont de bois en
273.06 — et reformerons de l’autre côté de la rivière
nos quatre kilomètres de front.
Il indique les opérations qui vont se dérouler :
— A sept heures, nous serons ici.
Il fait le geste de pousser les lignes comme on
pousse du doigt les pions puis des rangées de pions.
Sa main grande ouverte couvre un kilomètre surle
carré éblouissant. Puis le triomphateur dont la
grandeur éclate à nos yeux à travers ce décor humble
et banal, se dirige vers la porte. Avant de disparaître,
il se retourne et salue, — sa couronne d’or scintil¬
lante.
Étendu sur le brancard, pour dormir un peu, mal¬
gré la bougeante fièvre d’enthousiasme, — je vois la
salle désordonnée, le cercle des chefs dorés qui ont
les yeux ouverts. On dirait quelque veille émouvante
dans une salle de jeu ravagée par l’acharnement de
ses hôtes autour de la table lignée et chiffrée, où
roule la chance comme une chose.
Puis mes yeux se ferment et mes idées se brouil¬
lent. Je pense aux miens qui tremblent chaque jour
pour mon existence, à la réussite de cette offensive
qui va se parachever pendant que je dormirai, et aux
décorations et à l’avancement qui récompenseront la
part' que nous y avons tous prise, moi comme les
autres. Il ne m’arrive que la douceur et le bercement
du fracas universel par lequel la victoire se forge
un nouveau monde — comme lorsque j’étais roi...
Mais une voix me hante. Elle dit, elle répète dix
214 LES ENCHAÎNEMENTS
— Roi ! Autrefois, plus maintenant.
C’est la voix d’un vieillard assis près d’un âtre.
— Il n’y a plus de rois ni d’esclaves, voyons, mon
ami.
*
— Trachel !
L’appel du Chef d’État-Major m’a réveillé en sur¬
saut : Deux plis à porter, l’un à l’observatoire B,
l’autre au commandant d’un bataillon de chasseurs.
C’est tout le secteur à parcourir.
Les lampes s’éteignent en ce moment, juste. C’est
le petit jour. Une lueur livide coule des châssis
étroits que la vapeur d’eau brouille et mouille. De
l’obscurité est encore amoncelée comme dé la terre
dans les coins où s’immobilisent quelques formes
épaisses adossées sur des chaises invisibles, ou bien
accoudées sur les tables fantômes aux papiers morts.
L’aube salit confusément les objets, les carrures qui
s’étirent, des figures à demi enlisées dans le noir.
Une main noire ouvre le léger cadre de sapin d’un
des soupiraux. L’air froid dé couleur grise refoule
l’atmosphère confite et l’odeur massive de tabac. Je
discerne le manège métallique et froid d’un spectre
penché qui fouille et vide, dans le ventre de la ba¬
raque, le poêle éteint.
Je sors. Je vais voir toutes les choses dont on a
tant parlé.
Dehors, j’ai une désillusion puérile : moi qui vais
tout voir, je ne vois rien ! La brume met sur le
monde une couverture. Seuls au premier plan appa¬
raissent des personnages épais à carapaces obscur¬
cies d’humidité, spongieuses et pleines de rosée,
plantés sur le panorama fumeux. Là-bas, sous le vo¬
lume du brouillard, un bruit de faubourg qui
s’éveille — du murmure et du grondement, du tape-
CE QUI FUT SERA 215
ment de charrette roulante. On est enfermé, rape-
tissé, on voudrait déchirer au loin ces ténèbres
pâles.
Je pars droit vers l'avant.
J’arrive à la lisière d'un talus de route, que je
longe. Une sentinelle est postée devant le trou d'un
tunnel qui passe sous la route comme un égoût.
L'homme, en son lourd et large harnachement de
campagne, qui fait comme un collier de cheval sur
son cou, s'approche de ceux qui vont à l'avant ou
qui en, viennent, pour demander le mot de passe.
C'est un vétéran. Ses cuirs et sa face sont racornis.
Sa capote est soignée par lui, — mais salie par les
pluies, les vents, les espaces et la durée.
Un capitaine d‘État-Major passe là, se dirigeant
vers l'arrière, et interpelle le bonhomme en répri¬
mant un bâillement :
— Eh bien, mon ami, cela va-t-il comme tu veux ?
Le pauvre soldat solitaire, le mendiant du mot de
passe, fasciné par l'homme doré qui brille devant
lui, répond seulement :
Mon capitaine...
L’officier — sur sa figure se défait lentement la
grimace du bâillement, et elle tourne au sourire, —
porte la main sur la plaque ovale qui pend par une
chaîne au poignet du soldat, Le bras obéit, se lève,
et le soldat le regarde faire.
— Tiens, nous sommes de la même classe ! s’écrie
l’officier.
Il montre sous sa manchette sa propre plaque
d'identité — un bijou qu'ajuste une gourmette d’or.
— Exactement du même âge, mon ami. Nous
sommes pareils ; deux réservistes de France !
— Ah, fait le soldat.
Et c'est qu'ils se ressemblent, malgré leur habil¬
lement ! Sur ce coin de terre sale et dans l'air gris
qui rôde dessus — boue terrestre et céleste — je suis
frappé de leur ressemblance. Mêmes traits, même
II. 10 ,
216 LES ENCHAÎNEMENTS
type, même stature. Mais le soldat a la figure plissée,
toute grisonnante, marquée par la fatigua et je ne sais
quelle flétrissure. Ses épaules sont voûtées — on
dirait qu’il est le père de l’officier.
Il le regarde, l’œil rond, comme s’il n’avait ja¬
mais vu un gradé, et moi, arrivé à l’autre bout du
tunnel, je me retourne pour le regarder, lui, dans le
petit carré éclairé qui est le guichet du pays de la
guerre, comme si je n’avais jamais vu un soldat.
Après, une campagne triste descend comme une
grève. L'horizon, du côté de la guerre, est encore
bouché d’ouate.. La canonnade donne là-bas en
masse ; les foudres lointaines ne sont ici que d’amples
ébranlements et défoncements d'air — étrange voix
pneumatique et creuse du canon qui parle dans la
chair.
Autour de moi, des débris de boîtes, de conserves
crevées, aux restes d’entrailles, des palissades trouées
ou penchées par tronçons et formant d’obliques
éventails, des pierres de taille qui ont tellement
roulé qu’elles sont usées commodes galets.
Dans le flux et le reflux des relèves, l’écume de
l’armée a échoué là, comme celle dont une ville
bariole et incruste son cycle fade de terrains vagues.
Ces champs de débris qui s’étendent aussi loin que
la vue, c’est le seuil pourri de la guerre piétinante
On voit que les trous d’obus ont été comblés, mais¬
on marche sur des cailloux de fer.
C’est étrange : moi qui connais si bien les lieux,
je ne m’y reconnais plus. Le dessin du plan général
que j’ai dans la tête est gêné par tous ces détails
apparaissants, par la présence grossie, interminable
— trompeuse— de la réalité.
A travers ces champs rugueux qui ont perdu leur
CE QUI FUT SERA 217
carnation, où la terre profonde a cessé de battre,
personne de vivant. Je suis seul. Toute la vie s’est
déplacée en avant.
**fc
Il ne faut plus marcher à découvert. L’orifice
d’un terrier. C’est par là qu’on entre dans la tran¬
chée, qui doit être le Boyau VII. Une échelle enter¬
rée, très inclinée, me verse dans la pénombre, et je
me trouve tout d’un coup au fond d’un couloir, serré
entre deux hautes parois verticales de terre fraîche
et raclée, et que bouche là-haut le ciel blanc.
Le boyau est profond. La terre neuve y a des
aplombs géométriques de maçonnerie basanée. La
frise festonnée de mottes d’herbes, tranchée à vif
sur le noir de l’humus, court, en haut du mur friable,
bien au-dessus de ma tête.
Là-dedans, la lumière du jour déjà si chétive quand
on la puisait au large du ciel, se voile, les quelques
bruits du monde s’étouffent et moi qui étais enfermé
dans la brume, je suis enfermé dans la terre entr’ou-
verte.
Le corridor est foré en demi-cercles successifs
ajustés en sens contraire (Ah ! ah 1 je retrouve la
ligne ondulée du Plan Directeur), de sorte que la
marche y est presque un va-et-vient. La terre énorme
se masse à la fois à côté de moi et devant moi, et
chaque détour m’emprisonne. Le boyau est si étroit
que lorsque je heurte quelque assise de cailloux qui
renfle une des parois de la nature, ou quelque brus¬
que souche à la rouille grumeleuse d’où pendent
des filaments, je suis rejeté contre l’autre paroi ; et
j’ai bientôt les épaules plaquées de terre.
Sur la chaussée dure comme du pavé, deux sillons
continus sont creusés : c’est la trace des pieds droits
ét des pieds gauches des hommes qui ont passé là ;
souliers se prennent dans ces rails. Mes mains
218 LES ENCHAÎNEMENTS
trouvent le long des deux murs jaunes une éraflure
sans fin, et je comprends que c’est le frottement de
la toile — de la peau — des musettes qui l'a faite :
le boyau est moins large qu’un soldat et il faut que
chaque pas de l’homme l’arrache. Tout est désert
dans ce bas-fond où ont roulé des régiments. Je ne
vois plus que la bande du plafond d’espace qui me
suit, que ces murs de couloir que je traîne, que ces
tournants qui s’emparent de mon corps, et5 que ce
piétinement désert dé multitude qui peuple fa fosse.4
Rien que l’odeur épaisse de terre dont je suis saturé
dans la pénombre ocreuse, rien que le bruit de mes
pieds qui suivent de loin, émiettés dans l’immensité,
l’avancée des hommes.
Je marche longtemps. Je croyais que j’allais voir
ou entrevoir la bataille. Rien.
Soudain, à droite et à gauche, une large ouverture
m’éclairé. C’est notre dernière ligne que je m’ima-
ginais avoir dépassée depuis longtemps dans ces cir-
cuits perpétuels qui brouillent le temps et l’espace.
Elle gît de chaque côté du boyau, très évasé, ruineuse
et abandonnée. On n’en voit que les commence-
ments, interceptés par des tournants. Quelques abris
béants, tels des huttes de bûcherons, s’enfouissent
dans 1e remblai triste que piquettent des touffes de
paille. Sur la terre moisie des versants l’herbe est
blanchie. Il y traîne de vieux équipements minéra¬
lisés, des débris et des chiffons, des amoncellements
de bois mort ou d’armes cassées et une bassine qu’a
rongée et percée la longueur des jours. Il n’y a pas
âme qui vive dans cette pâle vallée d’écrasement, de
souillure et de désordre dont le soufflé s’est ouvert
un instant à moi, des deux côtés.
Déconcerté par la monotonie du boyau qui mutile
l’espace et tue le bruit, changé peu à peu en une
chose lasse de router parmi l’éternel vide qui tourne,
je débouche enfin dans la tranchée d’Alsace. C’est
CE QUI FUT SERA 219
là qu’es l’observatoire B, et je m’engage dans la
parallèle.
Tout y est cassé, crevé, teint d’une espèce de soir.
Elle s'incruste le long d’un ancien chemin vicinal :
Je me souviens que je le savais par les cartes, en
voyant saillir à la hauteur de ma tête l'agglomérat
de moellon scié et fracassé par le creusement de la
tranchée. Mais je ne reconnais rien de ce que je
connais ! et puis je suis étonné d’apprendre, par l’in¬
tensité déchiquetée de son empierrage, que ce petit
chemin de rien était jadis plus puissant que je ne
l’imaginais en le suivant du doigt.
Le fossé est creux : on ne voit rien au delà des
décombres obscurs qui le bornent, que le fleuve sans
fin du ciel. On manche difficultueusement sur des
rondins et des planches qui empêchent le fond de se
liquéfier, ou sur le terreau mou des éboulements ré-
cent qui tuméfient cette voie de démolitions. La
main tâtonne et prend appui sur des pierres ou des
moignons de bois. Tout cela est mouillé par de la
pluie noire.
Cette tranchée s’étend presque en ligne droite. Des
casques y remuent, des pas la martellent, des voix y
vibrent. Mais ce n’est là qu’une maigre agitation
qui contraste plus encore que le désert, avec les
grands événements. Deux soldats s’avancent de mon
côté, montant et descendant d’épave en épave, L’arme
à la bretelle et les bras écartés, les yeux fixés sur la
placer où s’abattent leurs pieds. L’observatoire a été
aménagé dans un mamelon qui boursoufle la plaine
à cet endroit. Interrogé au moment où nous nous
affrontions, un des soldats me désigne du pouce un
encombrement troué au centre, et dit : « C’est là. »
Une sape raide, étranglée, que soutiennent des
vertèbres de bois noyées dans la terre grasse, et c’est
une cabine basse qu’éclaire une meurtrière étroite
fendue en largeur — comme si le couvercle du pla-
fond était soulevé d’un seul côté. Une table, un
220 LES ENCHAÎNEMENTS
banc, un homme assis, un homme debout — tous
deux à contre-jour du hublot rectiligne, sont obs¬
curs et cernés d’un trait lumineux.
Un des hommes, un lieutenant d’artillerie, prend
mon pli, le lit, me dit que la communication a été
rétablie et que le nécessaire vient d’être fait. Il
écrit cela sur un papier qu’il me donne, puis il me
dit :
— Venez jeter un coup d’œil sur la bataille.
★
Je me suis approché de la déchirure de lumière,
et, tout à coup, du fond de ce phare enterré, j’ai tout
revu ! J’ai revu le vertige des immenses campagnes
rapetissées, comme du haut des plates-formes d’un
château...
J’ai retrouvé la distance que j’avais perdue au mi-
lieu des choses. Devant moi, par-dessus les herbes
grossies et troubles qui silhouettent près de l’œil le
rebord de la profonde meurtrière, s’allonge l’image
réelle du Plan Directeur. Mais le Plan Directeur ne
remue pas, et ici, dans le large abîme horizontal,
il y a du mouvement qui passe... Je me penche
pour mieux voir, pour être partout.
Ce sont les tranchées soulignées par les affleure¬
ments fauves et blanchâtres, tigrés, des déblais, et
que leur longueur écrase — ce tracé explicite et chi¬
rurgical de cité d’enfer qui fouille les campagnes...
Ce sont les trois villages à travers les plantations de
bâtonnets couleur chair ou charbonneux : successi¬
vement de l’ouest à l’est, les tas de toits rouges et
bleus, les murs de carton demi-roussi de Vauxavènes,
de Saint-Trop (on voit dés trous d’épingles dans son
église, et le thorax de lattes d’une tour) puis de Gi-
randes, dont l’amas est plus pâle et plus empâté que
les autres. La zone assombrie du rivage, la ligne
CE QUI FUT SERA 221
Clôturés en alvéoles par le cordonnet blanc des murs
bas. Appliqué sur la déclivité pelée et frottée de vert,
île parallélogramme enfoncé des tranchées alle¬
mandes aux traverses régulières de boyaux, essaye
de se cacher et se montre, ligne par ligne, sur cette
page colorée à la fuite vertigineuse. Au fond, la
cote 36, dernière onde de l’éloignement, longue île
nuageuse à l’horizon.
En bas — à trois cents mètres environ, car l’en¬
tablement un peu relevé de la meurtrière herbue
empêche de. voir de plus près — une batterie fuse,
lueur sourde en plein jour, comme celle d’un bri¬
quet éraillant la plaine. D’autres éclats instantanés
rougeoient. Le lieutenant me passe des jumelles, en
accole à ses yeux, et je promène sur la grande fuite
des choses, au caprice dansant de mes mains, un
cercle clair de microscope.
Une chaîne serpente dans un boyau perpendicu¬
laire aux lignes ; de l’infanterie casquée. Dans un
boyau voisin, un déplacement en sens contraire —
une relève descendante — semble faire contre-poids.
Dans les parallèles, on perçoit devant l’écran mince
des talus, en pastel brun souligné d’encre — des
chapelets perlés qui traînent en mouvement uniforme
et attaché. Sur le flanc des hauteurs, cet alignement
qu’on prend pour des buissons morts, — le premier
regard n’a pas le temps de les faire mouvoir — ce
sont des sections : les aiguilles qui terminent les
fusils brillent au soleil par éclairs et par gerbes ; et
jusque dans la vésicule de ce poste d’écoute au
bout de ce conduit creux ; une escouade, pelote
d’aiguilles. Un pullulement monte et descend et
fait dès dessins dans un carré de fourmilière
qui se nettoie aux yeux lorsqu’on l’inscrit dans
le cercle de précision. Là, il y a des choses déliées,
réduites, qu’on tire, des lilliputiens acharnés autour
de joujoux. On les voit se dépêcher de toute la
222 LES ENCHAÎNEMENTS
vitesse de leurs jambes minuscules. Ils se dispersent,
puis se reforment, s’additionnent.
— Ils y vont joyeusement, hein, nos petits artilleurs!
Parfois leur pétulance se ralentit, on ne sait pour¬
quoi ; on ne comprend pas ce qu’ils font, et cela est
énervant. On voudrait leur donner une chiquenaude
avec sa volonté.
A mesure que le regard perfectionné se porte vers
l’horizon, il ne saisit plus dans la grandeur nue,
dans la pâleur du silence, que des lignes descendantes
de fourmis, puis quelques points d’encre, des traî¬
nées organiques par moments interceptées au regard,
et dont on perd le mouvement et la signification.
Une sorte de poussière grisée s’égrène par plaques
sur les parties supérieures du plan que la distance
nivelle et neutralise. D’ici, on ne voit pas bouger
ces superficies. Pourtant, quand on les regarde à
nouveau, au bout d’un instant, on voit qu’elles ont
glissé comme l’ombre d’un nuage sur la terre.
Je contemple avec curiosité cette vibration éparse
qui se révèle dans les veines ouvertes et les en¬
trailles du secteur. Je ne suis pas habitué à voir du
remuement sur les ensembles des choses, je n’ai ja-
mais vu que des cartes désertes, des cimetières
d’encre.
Accoudé contre moi, l’observateur m’explique la
forme de l'opération. Quand il avance la tête il me
cache la moitié du monde.
— Nous avons pris quatre tranchées : une, deux,
trois, quatre — jusque-là. Mais eur la droite, au
Tourniquet, l’avance s’est trouvée enrayée plusieurs
heures — par la richesse des moyens de défense...
« On a dépêché des renforts, et c’est le redresse¬
ment de l'offensive qui s’accomplit... Le mouvement
s’accentue, vous voyez !— et Je jeune homme parle
d’une voix plus vibrante, plus fiévreuse, — vous les
CE QUI FUT SERA 223
voyez arriver des deux côtés sur les pentes, vous les
voyez, vous les voyez ? Ils ne cessent pas de sortir
de terre ! »
L’ampleur des événements se dessine aux jeux là-
bas sur la carte en relief. On démêle à peu près la
double tempête qui lâche son chaos bas entre les
horizons, et qui a des poussées dissimulées de mala¬
die : on ne voit pas les hommes qui sourdent des
crevasses et s’étendent doucement, mais on voit les
nuées piquées d’étincelles qui dominent leurs ali¬
gnements. Ces éboulements de nuages se déploient
régulièrement, en étendards, sur les formations. On
ne voit pas les hommes, mais on voit les orages qui
les enveloppant, les montagnes tombant du ciel sur
eux, on voit le vent chargé qui les pousse et les
repousse.
— Ils doivent avoir un barrage terrible, là, du côté
du cimetière boche — ces plates-bandes. Tout ce
grondement qu’on entend, et la grêle fine de la fusil¬
lade... Écoutez bien ! Entendez-vous ?
C’est le corps d’armée tout entier qui est là. Natu¬
rellement, tous les points de sang sont trop ténus
et trop nombreux pour qu’on puisse penser à chacun
dieux ; même lorsqu’on les voit, ils pèsent trop peu
an regard, ils sont fantômes par la petitesse. On est
captivé au-dessus d’eux par le problème de leurs
Brasses, par les chiffres perceptibles, par les ava¬
lanches qu’ils attirent sur eux. Il y a un prodigieux
intérêt à dominer les phases de cette géométrie ter¬
restre qui se combine, s’ajuste tant bien que mal
sous les fumées attroupées et scintillantes du ciel, à
travers l’immensité où se noie le fracas et que l'in¬
cendie déchaîné au loin ne réchauffe pas.
— Il y en a eu des barrages ! s’écrie l’observateur
avec une bizarre exaltation qui fait luire ses yeux et
frémir sa voix... (On dirait qu’il récite comme un
acteur et je vois son profil distingué au long nez
mince, en ombre chinoise sur la clarté grumeleuse)...
224 LES ENCHAÎNEMENTS
Nous en avons vu depuis minuit se poser partout !
Si vous aviez vu ! La nuit, la fumée se change en
flammes comme dans la Bible. Mais, affolés, les
Boches se sont surtout acharnés à barrer la plaine
de Vancouvert, à droite de Girandes, vers l'extré-
mité du secteur. Ils se sont trompés ! Il n'y avait
là que quelques unités !
Ainsi l'action se reconstitue dans la sérénité pres¬
que immobile et presque muette de la grandeur.
Comme la fatalité sous les événements, on discerne
le plan souverain : les convergences, l'unité, la
pensée du général. Ces campagnes mornes, si pai¬
sibles au premier coup d'œil, sont travaillées d'une
vaste et violente harmonie. C'est cela la bataille,
c'est cela la victoire. Je reprends possession de ce
monde et je suis de nouveau posé au sommet de la
guerre comme un géant.
Il me faut repartir pour accomplir ma mission.
Je rentre dans la tranchée puis dans le boyau,
et c'est la fin du monde extérieur. Le secret de l'en¬
semble arraché un instant de la fissure, illimitée de
l’observatoire, — se rompt par morceaux, et se dis-
sipe. Je marche à la remorque des armées qui pas¬
sèrent ici, éraflant le double mur, forçat de la
longueur.
J'arrive enfin à des hommes ! Us sont arrêtés le
long du boyau élargi. Je les espérais. Je me dis :
les voilà.
Mais non, ce ne sont pas eux. Ce ne sont pas des
combattants. C'est une des équipes de territoriaux
qui refont les tranchées. Ils travaillent, profondément
mêlés au sol. Ici le terrain est calcaire sous là couche
CE QUI FUT SERA 225
noire de l’humus et ces hommes sont à la fois plâ¬
treux et charbonneux.
Ces laboureurs de la guerre portent le poids de
l’architecture et de l’ordre où j’ai passé : ce sont
les auteurs de ces murs volumineux et fragiles qui
glissent si facilement en ruines. Ils poussent avec
leurs mains, avec leurs forces qui doivent renaître
sans cesse, de Chaque côté de leur voie, les collines
retombantes.
Tous ceux qui ont bâti n’ont-ils pas élevé des col¬
lines retombantes, depuis les «bâtisseurs de la chaîne
de tombeaux aigus du Delta !
Après ceux qui soulèvent le sable, le fossé est moins
profond, plus inégal, barré de clartés redoutables.
Par-dessus les assises murales que font les silex du
terrain crétacé, les talus sont échancrés. Par mo¬
ments, la tête affleure presque au bord du monde !
Un bruit massif de piétinement vient vers moi.
Deux brancardiers enchaînés, en bloc chancelant,
surgissent. Leurs quatre bras et leurs quatre jambes
se durcissent à porter un mort dans une civière. Je
m’applique sur la paroi pour leur laisser la place. Je
les vois passer cramponnés aux bois du brancard em¬
mailloté d’une toile de tente que du sang humecte en
dessous et colle comme une peau, et qui me frotte.
Les porteurs ne me regardent pas. Ils avancent pe¬
samment, blêmes comme des aveugles à la face flot¬
tante, noyée et mouillée ; l’organisme machiné d’un
souffle rauque, tirés et tirant de toutes leurs forces;
on suit des yeux leur dos que disloque le poids for¬
midable de leurs poignets crispés. Au tournant, ils
sont obligés de soulever à la hauteur de leurs têtes,
jusqu’à la stratification où le boyau est plus large,
leur grand chargement pâle qu’ils font tanguer et
quittes bouscule. Un tournant les montre, un tour¬
226 LES ENCHAÎNEMENTS
nant les efface, mais on les entend gronder.
Je vois, j’éprouve dans mes jointures l’effort pres¬
que surhumain qu’il faut pour porter un corps hu¬
main, fardeau terrible que multiplie si vite la dis¬
tance, à travers ces catacombes béantes. Je devine
combien il faut peu de minutes à des porteurs pour
atteindre le bout de l’effort naturel. Et je songe, tout
à coup que, plus loin, dans les tournants si étroits
et si profonds du boyau refait, les brancardiers seront
pris au piège et que le pauvre monstre qui s’accroche
à eux et lutte contre leur volonté, ne passera que
s’ils le mettent debout comme eux. Mais deux
hommes, même désespérés, ne sont pas assez forts
pour en porter un ainsi, et les crevasses sont trop
strictement murées pour qu’on puisse y porter un
brancard à plus de deux... Quant à monter plus haut,
dans l’air — si on respire cela, on est foudroyé.
Alors, le bruit encore perceptible de leur marche, de
leurs exclamations sourdes qui cahotent et s’en ^ont,
fait en moi une résonance d’enfer ! La force d'un
mort, un seul mort, un seul homme, une unité...
Tout à l’heure, j’ai vu que cela n'est qu’un point.
Les hommes, chaque homme...
< ;
Il est dix heures. Il y a deux heures et demie que
je suis entré dans la terre bestiale, que je marché au
fond de la rue sans formes et sans figures.
Je m’hypnotise à voir les tournants se préparer tou¬
jours à me happer, à voir, au-dessus de moi, se joindre
et s’écarter sans cesse les lignes courbes que
silhouettent les bords du trou éternel. L’étau est Si
étroit, que les parois finissent, semble-t-il, par se
toucher, et ne me livrer passage qu’à mesure. La
lourdeur des murs ne me lâche plus, s’appuie sur
mes épaules, me, serre le cou, m’écrase. Le calme
épais m’asphyxie comme de l’eau. La vision se
CE QUI FUT SERA 227
brouille, se renverse : on va à l’envers dans le long
trou du ciel.
•
Je ne sais pas, je ne sais rien. Je parlais sans
savoir lorsque je parlais des tranchées. Est-ce que je
me doutais que leur inertie même est déséquilibrée
et affolante ! C'est le réseau de routes tentaculaires,
de routes ramassant leurs trois côtés, et qui vident,
qui vident. Ce système de souterrain sciés déforme
et fait éclater le Plan infime et desséché, le Plan
stupide !
Soudain le boyau se ferme aux yeux. Un écriteau
pointe blanc et grandit : Première ligne.
Ah !...
Je savais que j'y arriverais ; mais la réalité atten¬
due, quand elle apparaît, est toujours une révélation.
Elle a une importance et un excès que ne peut pas
d’avance imiter la pensée. Toute chose est toujours,
une fois, aussi belle qu'elle-même.
Je fais quelques pas dans la tranchée d'où la pre¬
mière attaque est sortie cette nuit au clair de lune.
Elle s'enfonce de chaque côté du boyau en deux
golfes sombres, et ces lieux sont d'une pauvreté
inexorable — retournés, exterminés, écrasés par des
pluies de choses, et plus encore, par un grand vent.
Sur la pente du rempart d’avant, la régularité qua¬
drillée des sacs de terre soutient un parapet fantasti¬
quement crénelé. Les étais de sapin qui charpentaient
les abris pointent, tordus, enchevêtrés et pâles
comme des ossements, aspirés des profondeurs par
le cataclysme ; du bois pourri, viande d'arbres.
Je me baisse sur la haute vague de terre à la crête
pleine de déchirures qui poussait hier sur la plaine
notre frontière. Parmi les broussailles mouillées
comme des algues, je prends un objet, l’examine :
j'ai la manie de collectionner des souvenirs de
guerre. Je suis attiré par les grosses perles d’alumi¬
228 LES ENCHAÎNEMENTS
nium des fusées qui jonchent encrées de boue, la car¬
casse noire de la tranchée.
Je descends courbé, dans le trou d'un abri qui
est là. C'est un réduit cubique étayé par des poutres.
Sur le sol poudré de paille, de cette crypte, parmi
des papiers, des guenilles et des bottes à sardines, dé-
chiquetées et huileuses, quatre pierres mi — noircies
renferment des cendres de papier. Je sais qu’ils
brûlent leurs lettres quand ils vont livrer leurs corps
à l’assaut, pour le cas où, prisonniers ou blessés ou
tués, on les dépouillerait. Il n’y a pas longtemps
qu’ils étaient groupés ici. Une odeur de tabac est
encore suspendue autour de moi. Ce foyer est peut-
être encore tiède ; j’ai mis la main sur une pierre
pour sentir si elle respire encore.
Un chiffon est tout blanc dans un coin. C’est la
garniture d’une chemise de femme. Je regarde dans
ma main cette blanche confidence mutilée, rais je
replace dans l’angle de l’abri la relique qu’un homme
n’a pas voulu emporter là-haut, ni brûler devant les
autres. Ma main charbonneuse l’a salie et j’en souffre
un peu, au loin. Je sors de l’abri, je rôde à nouveau
dans ces gorges croulantes où la terre dresse des
formes fracassées de machine, de bûcher.
Pas d’hommes nulle part. C’est une étrange im¬
pression vivante que donne cette absence de foule
dans ces lieux d’où une foule, d’un seul élan s’est
arrachée.
Mais quelque chose étonne : pas de cadavres. Je
croyais voir des morts.
Mais voici, imprimé dans la terre, le moulage très
distinct d’un corps qui a été enlevé. C’est visible :
le sommeil boueux d’un mort a stagné là, et sur-la
terre brune son dos a laissé une ombre noire, écaillée.
On a ôté les blessés et les morts, mais maintenant,
je vois du sang partout.
Rien ne l’ôtera jamais plus. Il imbibe et tache la
CE QUI FUT SERA
229
vase. Ces pierres, mises à nu par un éboulis, saignent.
Ces décombres mous sont des plaies. La terre suinte
et se décompose, et je respire maintenant l’odeur
morte qui habite ici et qui survit à la mort.
Je Vais, je viens, cherchant je ne sais quoi dans
cette suite béante de citernes, de douves, de puisards
dévastés aux creux grisâtres, où croupissent des
flaques humaines comme de la nuit dans du soir. Un
tronçon de pylône de fer creux, émerge, penché sur le
haut du talus. Il était implanté là primitivement, et
on l’avait utilisé pour retenir les terres du parapet.
Il est entièrement percé de balles : il pose sur le ciel
un haillon transparent de dentelle métallique. En
un éclair, il rend visible la tempête, et on entend ce
qui a passé et repassé ici d’ouragan au niveau de la
terre pour trouer de la sorte ce lambeau de fer.
Par une coupure trapue du mur renversé, comme
entre deux rochers gras, on aperçoit quelques lignes
horizontales et estompées de champs. J’ai évité pré¬
cipitamment cette louche coulée d’espace.
Je cligne des yeux et je dis : ils sont sortis d’ici...
D’ici même, hors de ces difformes et ignobles bou¬
cliers de fange, hors de cette rampe-ci, dont l’épais¬
seur les sauvait, et qui était le corps de leur corps
dans la demi-obscurité. Ils se sont élevés à nu —
tous — sur la barricade terreuse que les décharges
heurtaient comme une enclume, et se sont jetés sous
les roues de l’espace. On voit les endroits où ils ont
marché pour s’évader du pauvre asile de l’ombre,
pour sortir de la vie. Sur les restes fléchissants ou
éboulés de la banquette de tir, nettement se marquent
les traces des clous des souliers ferrés, un
fourmillement immense.
Là, en haut 1... Je découvre l’empreinte violente
d’une main ouverte ! Une main qui s’est posée sur
la terre au bord du dernier rivage, puis qui l’a lâchée
au moment suprême où ces talus fulguraient et sau¬
taient comme des laves dans le paysage lunaire. I1
230
LES ENCHAÎNEMENTS
semble qu’on retrouve ici parmi des ruines exhu¬
mées, le long des murs fondus dans le désert comme
des dunes, l’empreinte de corps d’une autre époque
et, je le vois bien, d’une autre race. Cela change
toute la terre en chair. J’ai peur de marcher, et
de penser tout haut.
On voit se dresser dans l’azur inscrutable et pâlis¬
sant de la lune, le sacrifice des Christs du premier
rang, avec leurs corps sans défense, avec leurs robes
pâles dont flottaient les pans : le geste, qui, malgré
les mots et malgré le sursaut de colère inventé à la
hâte au dernier moment, et malgré le fusil pointé
en avant avec, au bout du canon, sa brusque baïon¬
nette de flamme, est surtout le geste de suicide.
« L’infanterie est sortie à telle heure et a progressé
normalement. » On a marqué cela en piquant ail¬
leurs, avec une turbulence de joueurs, la ligne
d’épingles-drapeaux;
Il y a une autre grandeur, une autre tragédie dont
les signes béants apparaissent et pétrissent les choses,
et que je perçois sans bien la comprendre comme un
étranger que je suis. Les hommes, les hommes vi¬
vants que je ne connais plus, avec mes cartes, mes
lignes et mes chiffres... Maintenant, je les vois, mais
je les vois trop et ils me font mal.
Il faut encore partir.
Je refais le chemin qu’ils ont fait. Mais je suis
défendu par le boyau qu’on a creusé derrière eux,
car, avant l’action, on était ici trop près de l’ennemi
pour entreprendre même la nuit; du terrassement, et
l’entretenir (ces constructions se décomposent comme
des cadavres).
Mais les talus s’abaissent, le fossé n’a plus de
creux ! J’ai beau marcher grotesquement plié (il me
semble que je suis ma caricature), le grand espace
CE QUI FUT SERA
231
me bat la figure et la poitrine à droite et à gauche, et
partout le seuil de la plaine m’assaille.
Pourtant, un grand silence, et, en face, sur l’autre
versant de la rivière, le long des assises étagées qui
interceptent l’horizon, remuent de paisibles attrou¬
pements. Il n’y a pas de danger ! Rassuré, je me
redresse théâtralement et je ris tout haut dans la
désolation. Je me hâte pourtant. Mon corps émerge
en entier de la maigre crevasse qui n’est qu’un
spectre de tranchée, et se dénude dans l’étendue. Ma
peur ne se dérouille pas avant quelques instants. Il
n’y a plus de soleil ; c’est la lueur ardoisée et pauvre
d’un jour d’hiver. La plaine n’est pas une plaine,
c’est une pente ; traînées d’herbes penchées au pli
du vent, des piquets débandés avec leurs paquets
de cheveux emmêlés.
A peine, à ma droite, ai-je le temps d’apercevoir
sous des charpentes entortillées un long tumulus bas
de blancheurs pierreuses et poudreuses : les restes de
Girandes. Le vent en soulève des pans.
Les champs descendants sont criblés de puits où
l’eau miroite. Partout des trous, rien que des trous.
On en distingue très bien une double rangée, for¬
mant à peu près les tronçons de deux canaux étroits
où la brise ride de l’eau.
Ce sont les premières tranchées creusées par les
assaillants, celles que le général avait posées sur le
plan en deux coups de fusain et dont il avait dit
qu’un général les avait faites. C’est là qu’après avoir
traversé le barrage volcanique, la barrière des corps
s’est traînée et s’est cachée quand la lune s’est
éteinte. Pendant trois heures les chairs se sont débat¬
tues en silence, dans l’eau glacée, ont creusé l’eau.
Ils n’avaient que leurs petites pelles-bêches pour lut¬
ter contre le niveau de l’eau ; ils n’avaient que leurs
armes contre le froid infini.
232 LES ENCHAÎNEMENTS
★
★ ★
Brusquement devant moi est un mort. Je ne l’avais
pas vu approcher, me barrant la route. Je me cabre
face à face avec cette chose. Il est enkysté dans la
paroi brune d’un trou d’obus. Il est accroupi ; sur
sa figure est posé un mouchoir empesé et pétrifié.
C’est un entassement de drap bleuâtre, étrangement
resserré et rapetissé, où pointent deux genoux dis¬
loqués, où sont posées deux cartouchières, d’où sort,
on ne sait comment, une main crispée, de cire jaune
et violette ; ses brodequins sont enterrés de travers,
les mollets tirebouchonnés, dans le terreau. Posé près
du soldat mort, son fusil intact dort.
Et maintenant, je vois d’autres morts partout.
J’en vois tellement qu’il semble qu’avant je ne savais
pas regarder. Ils ne sont pas faciles à voir. Ils sont
d’une petitesse surnaturelle. Il faut être au-des¬
sus d’eux pour discerner le mince relief qu’ils enra¬
cinent dans les herbes. A trois pas, on dit : Il y a
quelque chose... Chaque trou d’obus contient le
sien comme une borne en papier colorié. Ils ont
toutes les attitudes. Ils bousculent les mottes d’herbes
délabrées entre lesquelles miroite l’eau. Ils sont
allongés sur le dos ou sur le ventre, les poignets ca¬
denassés et les souliers tordus. Ils brassent le ciel
qu’ils ennuagent de leurs miasmes, ou la terre qu’ils
empâtent comme des sources. Ils sont poudrés de
terre, encrassés de boue, la chair savonneuse tatouée
de tumeurs bleues, boursouflée, ou décharnée. Ils. lè¬
vent des figures raclées ou blanches et copieusement
fardées ; des boules d’ivoire, embuées de taches opa¬
ques, louchent. L’obus semble avoir noyé les uns et
flambé les autres. D’effrayantes nuques grises ont été
disjointes, le tenon cassé, pilées et enfoncées dans la
terre par la fureur céleste, et des têtes semblent en¬
core empoignées par le chaos de leurs cheveux. Il y
CE QUI FUT SERA
233
a d’anciens morts, allégés, déjà effacés du monde par
portions.
Dans la plupart des trous d’obus, côte à côte avec
le corps qui est noyé, jaillissent des épaves aux
formes géométriques, des roues ou des triangles de
fer barbelé. Ces trous-là existaient avant l’assaut. Je
me souviens de l’ordre que nous avons donné la veille
de l’attaque : des corvées sont allées placer des che¬
vaux de frise, des oursins et des araignées, dans les
entonnoirs, soi-disant en vue de la contre-attaque —
en réalité, pour que la vague d’assaut ne s’y arrêtât
pas. Le pittoresque des appellations zoologiques de
ces engins nous avait amusés, et, au demeurant, la
mesure nous avait paru natuelle et sage — et pour¬
tant la pensée se déchire à ces pièges qui ont achevé
les agonies aux mains mendiantes, happées par la
pente.
... Les supplices, la torture..., Jes sacrifices
humains... Autrefois, plus maintenant, mon ami.
Qu’est-ce que ceci ? Six blocs en file. Ils sont tout
noirs avec des cassures brillantes. Ils sont brûlés par
une flamme qui a passé — mais on voit pourtant que
ce sont des nègres. Des nègres carbonisés ! Devant
eux, les fondations rondes et déchiquetées de quelque
bâtiment, une couronne de pierres cariées.
Le four à chaux ! Je me souviens d’avoir entendu
dire ce matin que c’était là que se trouvait la mi¬
trailleuse fantôme. Alors... Oui, ce sont les nègres
qui ont repéré la mitrailleuse cette nuit avant l’at¬
taque. On les a envoyés flairer la machine dans les
ténèbres. Elle a tiré quand ils ont passé dessous, et
on l’a vue. Ils l’ont repérée avec leurs ventres.
Je ne sais comment ils ont brûlé ; après peut-être,
car ils ont été d’abord piochés par la mitrailleuse :
cela se voit. Ils sont tous les six fendus, écrasés et
cassés au milieu, la ceinture hachée : on voit
du sang aggloméré qui a graissé le charbon de
234 LES ENCHAÎNEMENTS
leur chair et les blocs sombres de leurs capotes.
Les félicitations téléphonées à leur colonel ...
« Bravo ! » Je vous félicite !... Vous voyez qu’ils sont
bons à quelque chose. » — Je les entends encore
devant ce bûcher d’ordure où l’on compte six faces
masquées par la rouille épaisse, six faces aux oreilles
roulées, aux deux cavernes noires où git de la cendre
d’yeux.
Je me suis d’abord arrêté à chacun des morts
comme si celui-là voulait me parler. Maintenant je
ne les vois plus.
Je parviens aux bords fléchissants de la rivière.
Tout est liquéfié à travers l’herbe pourrie. Il sort de
l’eau quelques, piquets au reflet droit et glacé, et une
odeur de sang et de marécage, de marécage de sang.
La tranchée de première ligne m’avait déjà jeté ce
souffle qui s’exhale du sang lorsqu’il s’incorpore à
la nature.
Sur l’autre rive du Clénarcisse, qu’on franchit sur
des madriers ballants, des hommes... Toute une très
longue file de prisonniers assis, attachés deux par
deux, par les bras et par les jambes. L’un d’eux, la
figure poupine, très jeune et rose ! Il a sur le front
une blessure bandée par un mouchoir à carreaux
jaunes. Des sentinelles bâillent à côté — et un capi¬
taine se désespère, comme un personnage d’opéra-
bouffe, parce qu’il ne sait pas quoi faire de ses pri¬
sonniers, sans compter « qu’il faut que ça mange ! »
Je commence à gravir les pentes. On voit l’air
s’assombrir encore et s’abaisser. Un nuage gran-
diose couvre les hauteurs où je monte par un mau¬
vais boyau contrefait, avec des poches et des étran¬
glements, dont on a crevé la terre à tâtons dans les
ténèbres, et qui semble fou. Un vent glacé se lève
sur ces terres traîtresses et vicieuses ; sans doute il
va pleuvoir, et l’eau ramassée dans les creux a des
lueurs et des coups d’acier. Des obus sonnent et
.GE QUI FUT SERA 235
jettent des reflets. Là-haut où je vais c’est un rassem¬
blement d’orages et de cloches.
Quelques touffes domestiques adhérant à des mottes
montrent la chair d’un jardin. On voit, par des trous,
des enclos peints en blanc par l’émiettement d’une
maison. Les alvéoles de l’Échiquier ! Ce ne peut être
que cela dans cet autre monde où je me traîne, avec
ma gangue de puanteur.
En un coup d’œil, et en un cri d’horreur, j’ai
découvert, à travers un écroulement du talus, et
parce que je tournais juste la tête en ce moment,
une sorte d’abîme peuplé, un vague abreuvoir en¬
caissé, hachuré de boue houilleuse, avec des épou¬
vantails autour : des êtres tordus ou debout, suspen¬
dus sur les bords. Le coup de vent qui a hurlé là, a
souffleté ces faces jusqu’à l’os et leur a ôté les figures
comme des masques : j’ai vu la blancheur bleue des
os vierges ! Pourtant, des uniformes en haillons cla¬
quent sur leurs armatures comme des papiers dé¬
collés et déchirés. Ils se sont effrités dans leurs vête¬
ments durcis, lignifiés, ce ne sont plus là que des
cercueils dressés. Celui qui est au bout et est penché
comme s’il était planté, n’a qu’une bande rouge
autour de la pierre de sa tête — un cercle incandes¬
cent dans la pénombre orageuse. Un autre semble
se baisser et tendre sa main grillagée vers une fer¬
raille squelettique de fusil, il est resté là face à face
avec l’enfer flamboyant, fixé par la chimie comme
une photographie. L’agglomération des naufragés
épouvantables remue et se balance tout ensemble sur
son épave. L’un bat des mains légèrement.
J’ai vu cela en passant devant l’échancrure du
talus, pendant la durée de deux pas. Un poste
d’écoute allemand qu’un bombardement a détruit...
Puis j’ai avancé, je me suis caché en avant... Je me
souviens de la beauté des bombardements vus des
hauteurs du Perron, sur le décor en amphithéâtre,
comme au music-hall : ces grands feux d’artifice
236 LES ENCHAÎNEMENTS
qu’on admirait tant et qui allaient au hasard assas¬
siner la nuit.
Devant moi le terrain montant est tellement en
pente qu’il me surplombe comme un panneau. Un
réseau de fils de fer plein d’êtres qui se débattent
immobiles, et, derrière, un renflement que hérissent
des piquets fendus et effilochés, et un pare-balles en
fer, tordu comme un drapeau.
Je me retourne, je m’oriente, je suppute la dis¬
tance : c’est un tronçon de la tranchée d’Odin, la
première ligne allemande — celle qui était marquée
par les épingles-fanions que les chefs poussent avec
la voix.
C’est ce lieu accroupi qu’ils ont abordé à pied, de
face, à l’aube, eux, il y a quelques heures.
Il n’y a pas de passage dans les fils de fer ! Sur
la montée qui aboutit au vague château fort de terre,
des fils barbelés sont rangés intacts en ordre comme
les plantations d’un pépiniériste et cette fantastique
vigne d’enfer sur le coteau, est pleine de choses
lourdes à moitié debout.
Il n’est pas vrai que la préparation avait détruit
toutes les défenses, comme les officiers l’avaient juré
aux soldats avec des serments solennels et des effu¬
sions de prêtres, la main sur leur cœur, pour ne pas
« porter atteinte au moral ».
L’infime incident local a été homologué et réglé à
jamais par quelques mots du grand chef : « Nous
nous sommes piqués les doigts à des fils barbelés,
et dans cet endroit, nous avons été pas mal canar¬
dés. »
Il y a des paroles rapetissées et rampantes
qui disent vrai et qui pourtant sont des men¬
songes.
Ceux qui avaient vécu jusque-là ont vu les fils de
fer comme je les vois. Ils ont vu le signe de leur
exécution fatale. En ce moment même les balles
CE QUI FUT SERA 237
s’éparpillent et claquent encore ! Si je sortais mon
bras, ce vent-là me l’arracherait.
Plusieurs heures après que l’ennemi était avisé de
l’attaque, ils sont allés à la mort en montant une
pente; C’est cela qui est fabuleux, la pente ! A pied,
de face, ils sont arrivés en plein jour, et si vite qu’ils
allaient, ils sont apparus très lentement. Ils ne pou¬
vaient pas espérer, imaginer, de salut. Il est impos¬
sible qu’ils aient fait cela. Ils l’ont fait pourtant.
Ils ont respiré l’air qui foudroie, la pluie de
pierres, d’acier, et de cendres. Ils se sont avancés
sur la terre brassée et qui germait épouvantablement
sous les pieds. Ils ont marché sur la mer.
Avec les lignes minces de leurs fusils, le geste nain
de leurs baïonnettes courtes comme le bras, avec
leurs habits aussi fragiles que leurs peaux, leurs
casques frêles comme leurs crânes, sur la pauvre
richesse de leurs poumons et de leurs cerveaux, ils
ont affronté les rafales qui troueraient des murs. Ils
sont montés, portant leur sang que le moindre heurt
ferait couler tout entier sur la terre, portant dans
leurs mains nues tout le mystère de leur vie, belle
et chétive comme une fleur. Ils ont heurté leur chair
de pensée et de bonheur à la machine métallique du
ciel, à la flamme des torpilles qui déracinaient la
terre de la terre ; de faible souffle de leurs cœurs à
celui des obus qui entre dans la vie comme une aile
et l’emporté! Ils ont vu dans le jour la flamme
courte et rouge qui sort de la mitrailleuse et les fusils
qui les regardaient en plein, tandis qu’ils allaient,
les travailleurs manuels de la guerre, pour tuer les
fusils avec des baïonnettes, pour bâillonner la mi¬
trailleuse avec leurs mains, et engluer les coups de
canon avec leur masse.
Il y a tellement de ravage que ce ravage ressus¬
cite et clame aux oreilles, dans ce coin de campagne
si morne, si banal, si gris. Ces gens qui se sont lan¬
cés pour se fracasser la tête contre la force, c’est
238 LES ENCHAÎNEMENTS
un châtiment qui dépasse l’esprit humain. Cette pu¬
nition, les religions l’attribuent au péché originel,
et cette explication sauvage dans son absurdité, est
la seule qui ait eu au moins les proportions immenses
de la réalité. Les paupières battantes, sur l’immobi¬
lité de ces choses bleu clair disposées en ordre, je
crois voir des trous de ciel à travers un plancher sus¬
pendu sur un vide d’azur. Ma voix dit toute seule :
Le péché originel de l’obéissance.
Au bout du boyau, en haut — l’un d’eux — une
masse. Il y a une capote adossée debout qui fait un
geste. Je n’ai pas osé lever les yeux en passant de¬
vant cette destinée. J’ai vu ses pieds.
J’ai traversé par le boyau, la tranchée dont la na¬
tionalité a été retournée avec le parapet. Cette pre¬
mière ligne allemande ressemble à notre ex-première
ligne ; c’est la même caverne écorchée au tumultueux
mutisme, le même estuaire dévasté par les puis¬
sances scientifiques, c’est la même. Si on voulait
exposer l’image de la ressemblance, il faudrait
prendre les deux côtés d’une ligne frontière, qui ne
diffèrent au monde que sur les cartes.
★
★ ★
J’arrive à un lieu qui est étrange à travers les
meules en terre lassée, mourante, des talus : des îlots
érodés par des marées de pluie et dissous en immen¬
sité, croûtes de paille, boue rocailleuse. Je ne suis
plus qu’une vague conscience qui centralise de la
fatigue. Le ciel n’est que la fumée triste de la terre,
et moi, je ne suis plus qu’une imploration debout
et qui marche parce que les pieds. tombent l’un
devant l’autre et qu’on marche comme on respire.
Cette plaine montagneuse avec des éboulements
courbes, cette terre lâche, tamisée par l’acier, teinte
à perte de vue, de fiel, et de sang qui n’est plus du
sang, on ne sait pas ce qui a pu s’y passer ; on ne
CE QUI FUT SERA
239
sait pas. Le silence lui-même y est mort. Du vent si¬
nistre y passe, mais on ne sait pas d’où il vient. Il y
glisse un reflet de soufre, de vert de gris. Et je sens,
je vois, ce reflet livide m’empreindre et faire de mon
épouvante, sur ma face, un épouvantail.
Moi qui suis là, fuyant, tout petit dans ces désola¬
tions, j’essaye de rassembler mes idées, de situer
cette immobilité décomposée. Mais c’est inutile de
chercher où je suis. On invente parfois l’amplitude
des choses par les subterfuges du raisonnement, on
la mesure, transposée en un raccourci chimérique
par les plans, mais des horizons réels ne sont pas faits
pour les hommes. Lamentable effort rogné — ou
tordu par la perspective — du regardeur refusé par
l’espace. A peine l’œil pénètre en cachette dans
quelques spectacles : on n’a que des plaques de réalité
qui s’anéantissent l’une l’autre, on n’a rien.
★
★ ★
Ce sont les morts qui sont la substance de l’uni¬
vers. Ceux dont les poings carbonisés, en paquets, en
fagots, sortent des trous latéraux de la tranchée, en
même temps qu’une odeur de viande grillée —
ceux-là ont été enfumés par les nettoyeurs. Ceux qui
sont étendus en travers sont creusés au milieu parce
qu’où leur a marché longuement sur le ventre. Tous
si écartelés, si ouverts, qu’il semble impossible que
leurs âmes n’aient pas été aussi mutilées. Des baïon¬
nettes sanglantes de rouille, des têtes rouillées de
sang. Les faces sont informes et noirâtres ; et cette
rondeur-ci, caillouteuse de caillots, me suggère l’idée
baroque et terrible que c’est le dessous d’une figure !
Des morts ossifiés — des momies aux yeux séchés,
aux mains en raquettes que le regard traverse, dont
la tête est une poulie qui tient par des cordes, dont
les coudes ont crevé les manches, dont les jambes
sont maigres comme des jambes de bois — ont été
ii.
11
240 LES ENCHAÎNEMENTS
déterrés par le feu avec les croix qui leur ressemblent,
et vomis sur les corps plus récents dont le sang car¬
miné s’effile comme de la soie. Là, tout est enseveli
sous les vieux débris, lapidé par les ossements de la
génération des morts de l’année dernière. C’est le
monde renversé.
Je regarde chaque chose, baissant la tête, lassé,
attardé, dispersé. Ils ont une effroyable volonté glacée
de multiplication, et ils finissent, les uns dans les
autres, par m’empêcher de passer. C’est un mur. Ils
ont des gestes et sont immobiles. Ils s’acharnent tou¬
jours. Ils geignent, mais éternellement, comme des
statues. De quel pays sont-ils ? L’immonde orage a
écrasé sur la terre la couleur des uniformes. De leur
bouche sort un cri trop informe et trop humain pour
se rattacher à aucune langue.
Et je vois que l’un d’eux soutient toute la masse
— plié et disloqué par la force avec laquelle ceux
d’en haut veulent tomber.
Je vois sa face aux grands trous, sa face serrée et
avortée où l’on n’a jamais laissé entrer le savoir, au
regard mort-né qui tombe devant soi, sa face que le
fardeau accapare et qui est condamnée à ne pas
penser à elle-même : la cariatide !
Dans le lointain des temps, j’ai vu sur un rivage
la forme d’un esclave vivant porter sur son dos la
pesanteur des choses et des règnes. Aujourd’hui le
même esclave est mieux écrasé.
« Il n’y a plus d’esclaves à notre époque. C’est de
la vieille histoire. » Je répète machinalement, si
machinalement .que c’est le vent qui semble leur
faire traverser ma tête — ces paroles dites un soir
par l’Aveugle, par le Sourd, par le Fou.
★
★ ★
Cette face est trouée au milieu, près du nez, d’un
trou gonflé. Ce pare-balles aussi est troué, pour
CE QUI FUT SERA
241
qu’on puisse voir. Je suis monté sur les poutres, et
j’ai mis mes yeux sur cette lucarne semblable à
une lunette de guillotine, et pour cela, j’ai dû me
poser contre le mort installé là et m’agripper à lui.
Des ricochets de balles modulaient leurs plaintes.
L’un d’eux lit sonner la planche de fer comme un
gong — et j’ai entendu un clou pénétrant dans les
tissus flasques de la terre avec un bruit de rassa¬
siement.
J’ai vu un gouffre de quelques secondes. Là-bas,
une grappe d’hommes qui se battaient dans un cou¬
loir de nuages avec des gestes de discoboles. Je ne
voyais pas leurs adversaires ; je voyais leur rage
contre rien. A cinquante mètres, les grenadiers se
détachaient sur un contre-jour titanesque, une sorte
de lumière frisante, comme des ombres sur une
falaise. Malgré la distance, la sueur étincelait sur
leurs faces et leurs cous. Ils brillaient comme s’ils
étaient au milieu des flots, des rangs rugissants des
lames.
Je me suis rejeté en arrière. J’ai lâché l’homme.
Je sentais son haleine morte déboucher de tout son
corps, son épaule m’a bavé sur la manche, et je me
suis enfui ailleurs.
J’emporte dans mes yeux, et presque dans mes
mains crispées le spectacle de la bataille, de la be¬
sogne suprême de haine... Mais non, ce n’était pas
la bataille, c’en était un petit épisode, fragmentaire
et insignifiant. Une ou deux sections tout au plus.
On ne voit jamais la pleine bataille. Elle est trop
grande pour qu’un homme la voie autrement que par
les signes qu’on lit. C’est là-bas qu’elle se déchaîne,
c’est ailleurs, toujours ailleurs.
★
★ ★
Ayant levé la tête vers le ciel, je m’aperçois que
242 LES ENCHAÎNEMENTS
le soir tombe. Ce n’est plus l’orage assombri avec
ses langes. C’est le jour qui finit. Si la lumière finit,
c’est la fin de tout. Je sens bien que je ne pourrai
plus maintenant marcher longtemps. Je suis à bout,
et j’ai peur de moi. Je voudrais rencontrer quelqu’un.
Je vois un homme venir à moi entre les parois.
C’est un soldat en armes, ballotté. Arrivé sur moi,
il fait un faux pas. Il rit aux éclats. Il passe en
titubant.
Je me suis caché de ce rire animal qui sent le vin.
L’obéissance, on l’a tantôt par le fouet, tantôt par
le vin et l’alcool et on a besoin qu’elle rie pour
la pousser de travers en plein dans la Comédie.
J’ai trouvé l’officier que je cherchais. Je me suis
reposé et je suis reparti.
■■
— Pour retourner, il faut prendre à gauche, les
bords de la rivière, le pont de bois, et la plaine de
Vancouvert. C’est calme. C’est par là qu’on évacue
les blessés.
Bientôt une petite pluie tombe, légère, énorme.
C’est triste, ces étendues où le jour s’éteint et qui
peu à peu, se mouillent. Je suis enfoncé dans la pluie,
moi qui ai été emmuré dans la terre et dans la
fumée.
Je rattrape des êtres qui vont très lentement : des
blessés.
Le premier que j’atteins parmi ces évacués, ces
éliminés des boyaux, me dit : « Nous sommes les
hommes-ordures ! »
Les soldats que j’ai vus jusqu’ici — ou presque
tous — étaient morts. Ceux-là sont encore un peu
vivants, — et leur remuement me harcelle et me
persécute. Leurs yeux sont encore écarquillés du sou¬
venir d’horreur du bombardement de l’église où ils
GE QUI EUT SERA
243
étaient entassés. Quelques-uns en parlent tout seuls :
« C’était horrible. Ça se crevait de partout. Les pi¬
liers remuaient comme des jambes. On a laissé les
blessés sous les grosses pierres qui tombaient et on
les a entendus, en une minute, se taire l’un après
l’autre. »
Le blessé, frappé d’un, éclair de résignation popu¬
laire, dit :
— On pouvait pas faire mieux; c’est la faute à
personne.
Il y a eu pourtant une fausse manœuvre. On les
a fait aller vers l’avant au lieu de les diriger vers
l’arrière ! Cette faute, me dit-on, a garni les talus
de moribonds.
Je rattrape les survivants les uns après les autres
puisqu’ils vont tout doucement et avec précaution.
Ils sont de plus en plus massés.
Il y a les blessés normaux (la majorité des sages,
qu’on trouve partout), qui vont régulièrement de¬
vant eux, le bras en écharpe ou la tête emmaillotée,
le casque et une étiquette attachés à une bouton¬
nière. Ils ne pensent à rien, pour marcher mieux.
Deux se disputent, en se soutenant. Leurs deux
jambes qui se touchent sont attachées ensemble,
ils marchent sur trois jambes. Leur discussion avec
les petits chocs de haine qu’elle provoque, leur fait
faire des zigzags, mais ils avancent parce qu’ils
sont appuyés l’un sur l’autre et qu’ils sont liés par
une corde.
Deux autres se sont arrêtés. Au lieu de marcher, ils
s’amusent à se regarder. Ils ont trouvé qu’ils se res¬
semblent ayant tous les deux le nez tranché par le
couperet d’un éclat. Ils se regardent, ils se regardent
— et ils rient.
L’aveugle s’est arrêté aussi pour soupirer : « Ah !
si j’avais vécu ! »
Un me guettait. Il met la main sur moi. Il me
tend quelque chose : qu’est-ce que c’est ? Une pho¬
244 LES ENCHAÎNEMENTS
tographie et un crayon : « Arrange ça. C’est pour
envoyer à ma femme pour qu’elle n’ait pas trop
de surprise. » Il montre un portrait et sa figure
rabotée, à l’épiderme de poumon. Je me suis appliqué
à barbouiller cette figure d’homme, tandis que j’en¬
tends deux interlocuteurs vanter une ingénieuse
ruse de guerre qui a permis « d’en tuer tant qu’on
a voulu ». Un manchot me tend ses moignons d’un
blanc de toile encore neuf. Ce commencement de
geste... Il me tend les bras, on voit ses bras infinis.
La route s’emplit d’ombres et de rumeurs. Me
voilà dans une foule parmi les grands enfuiements
du crépuscule. On voit des hommes qui sont près de
leur fin, qui tracent le bout de leur destinée — et
ils s’arrêtent çà et là ! J’en ai vu, des derniers pas
sur la terre. Chacun d’eux, quand je m’approche,
me paraît gigantesque. Ce ne serait pas assez de
toute mon âme pour en recueillir un. Ils pointillent
le soir et personne ne pourra jamais les compter.
L’un s’installe entre deux poutres et dit avec une
espèce de sourire : « Je suis bien. » Son sourire
s’agrandit, et on voit qu’il s’envole.
Cet autre, que l’ombre azure, a ouvert sa bouche
noire pour un appel qui ne retentit plus que dans la
pure vérité.
J’ai entendu un autre de ces immobilisés qui, bais-
sant la tête, par crans, disait :
— Plus tard, elle ne saura jamais que je suis là,
au bord, entre le puits et le chemin. Qui lui dira ?
J’ai dit : « Moi ! » J’ai essayé plutôt de le dire.
Ma gorge a résonné et un cri est sorti de travers
comme celui qu’on pousse au fond d’un rêve. Je
tends la main pour mendier son nom, mais il ne
répond pas. Il ne vit plus. Le fouiller ? Je n’ai pas
osé. Debout, appuyé entre les pierres, il était sur¬
naturel.
Des histoires étroites — damnées d’étroitesse —
CE QUI FUT SERA
245
l’une après l’autre, sur la route. Ce grand vautour
se déployant en hauteur, est tombé sur moi (comme
s’il avait reconnu quelqu’un de ceux ou de celles
que la mort lui enlèverait), et je l’ai traîné ; il m’a
arrêté, raidi et s’enfonçant dans le sol ainsi qu’une
lourde croix. Celui-là malmène de sa main gauche
son poignet droit sanguinolent et insensible, sans
voir que son bras épinglé à la capote est fracassé à
l’épaule et ne tient que par la manche. Un autre a
parlé d’une mine : « Là où les tranchées sont des
égouts avec des parapets qui descendent à vue d’œil.
Ça a éclaté. On s’est éparpillé au galop. Il en est
resté des tombereaux tassés au fond, deux cents types
rouges d’un seul rouge, comme un volcan. Et par
hasard, hein, par hasard, tous les officiers étaient
très en arrière du bétail quand c’est parti en l’air. »
L’autre répond en disant : « C’est le 75 qui nous a
tués, pas seulement moi, mais tant d’autres ! »
Le soir me cachait bien des choses lorsque je suis
arrivé au bord du Clénarcisse.
Le rivage était strié de longs traits pâles placés
régulièrement à côté l’un de l’autre. Je regarde
mieux, ce sont des cadavres attachés deux à deux. La
tête de l’un est bandée par un mouchoir à carreaux
jaunes. Je le reconnais, je les reconnais : les pri¬
sonniers allemands. Ils sont tout aplatis et coulants.
— il y en a à perte de vue — et ils ont fait un ruis¬
seau noir qui a afflué dans la rivière.
Au bout, quelque chose bouge. Une silhouette ges¬
ticulante me dit d’une voix éraillée :
— On m’a mis là pour les garder. Mais y a pas la
peine.
L’ivrogne armé ajoute :
— C’est nous, la compagnie, qui les a zigouillés
tous. Le capitaine en avait trop envie. Il nous a donné
à boire du rhum à pleins quarts, puis il nous a dit :
« Mes petits gars, voici : ils sont de trop ces gens-là. »
Mon vieux, c’en a été un boulot ! C’est qu’on a dû les
246 LES ENCHAÎNEMENTS
jeter par terre et se cramponner sur eux comme sur
des femmes. Il en a fallu de l’amour !
Il ricanait et soufflait. On voyait goutter des larmes
de chaque côté de son nez ardent.
Je baissai la tête, et je partis, ivre de son ivresse.
Un homme creusait une fosse. Il était couleur du
soir comme elle, et à moitié plongé dedans.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Tu vois.
— Quoi ?
— Ben, c’est une fosse.
— Pour un mort ?
— Il n’est pas encore mort. On va le faire mourir
au petit jour et l’apporter vite ici. Je n’ai que le
temps. C’est un territorial. Pendant deux nuits il
était allé chercher dans la plaine un corps de copain.
La troisième nuit, mis de faction, il n’a pas pu s’em¬
pêcher de s’endormir. Le colonel est passé, et comme
il fallait justement un exemple, il a signalé au gé¬
néral qui a dit : « Qu’on le fusille. » C’est un vieux
de quarante-cinq ans qui a trois enfants. Pour sûr
il ne l’a pas fait exprès. Il s’est trompé, et puis, y
a pas eu de mal. C’est un bon homme, je le sais :
c’était mon ami, avant.
Il s’est tu, apeuré, comme s’il rôdait une espèce
de contagion du châtiment. Les soldats sont de
pauvres frères qui sont trop pauvres pour fraterniser.
— Ce n’est pas possible...
L’homme répondit :
— C’est pour l’exemple, tu comprends. Ordre du
Général commandant le Corps d’Armée.
Comme une antienne de boîte à musique, une
phrase chanta mécaniquement : « On a dû prendre
des mesures énergiques. » Voilà ce que cela signifie,
ces phrases légères dont l’abstraction pudique et le
vague effacent ce qu’elles disent, et qui tournent la
vérité terrible. Ah ! si on ne parlait pas toujours, tou¬
jours, pour mentir — et surtout si on ne reculait
CE QUI FUT SERA 247
jamais devant le sens des phrases qu’on entend !
J’ânonne :
— C’est exceptionnel.
On cria à côté de moi :
— Exceptionnel ? tu me fais rire la figure !
Un homme qui était assis et ; qui écoutait — au
repos, en pleine paix ! — avait jailli debout en même
temps que deux ombres pareilles à lui, symétrique¬
ment ; l’une le doublait, l’autre le triplait.
A grands gestes, il grondait : « Malheur ! » Il res¬
semblait à un prophète de malheur entre ses deux
acolytes, ce portefaix, avec la peau de bique qui lui
bourrait la poitrine et le dos, tout gonflé de mar¬
mites, de bidons et de bosses de pain. Sa face était
embroussaillée de poil, son nez crochu. Un de ses
yeux était mort, couvert d’une taie et entouré d’une
peau cicatrisée pareille à du papier de soie. Il portait
sans cesse la main à cet œil, lui donnait des coups de
poing, le frottait et le roulait avec sa manche ou avec
le bout de son doigt.
— Y en a comme ça des choses exceptionnelles
qui ont recommencé plusieurs fois par jour pendant
des années.
— Oui, dit son camarade, qu’un rhume tenait
par le haut : une vague pluie humectait sa figure
assombrie de rougeurs, il avait le nez gorgé, la voix
de bois.
L’homme de corvée cita des exemples, plusieurs
en même temps, mêlés, redressant pesamment son
multiple faix de mangeaille dans de la ferraille. Il
montra la fosse avec son bâton de marcheur, et
l’agrandit à l’infini.
— Y a eu celui-ci, puis celui-là.
« Et Tonnelier, mon ami qui était beau comme
j’étais moi, du temps où je me ressemblais, sais-
tu ce qu’ils en ont fait avec douze balles ? Et un
nommé Alfred dont je ne me rappelle plus du nom.
Et Angelino ? Il n’avait jamais eu de chance. Rien
248 LES ENCHAÎNEMENTS
ne lui avait réussi depuis qu’il était né. Pourtant,
quand il est allé en permission, je ne sais pas com¬
ment, comme dans les contes de fées, une jolie fille
lui a fait de l’œil. Et lui qui avait toujours été mal¬
heureux était si heureux que, quand il est revenu,
il chantait tout le temps. Le soir même, il était de
patrouille, et il ne pouvait s’empêcher de chanter,
et dans la plaine, l’adjudant a eu peur de ce ron-
ronneur, et l’a fait taire avec un couteau de tranchée,
comme un cochon. Et Blanquat qui avait seulement
dit en voyant le haut d’une corvée couler dans la
tranchée : « V’là les Boches ! », je l’ai vu, moi, par
terre, ignoble, écrasé par la volée de balles comme
par un train — pour l’exemple. Au milieu de tout
l’régiment, avec l’aumônier, au premier rang, qui
dit amen, et les baïonnettes comme des cierges.
Ordre du colonel (qui s’appelait... Comment qu’i
s’appelait... J’ai oublié son nom, tiens) et du conseil
de guerre du régiment.
— Il n’y a pas de conseil de guerre du régiment.
— Quoi tu dis ? Possible. C’était pas du régiment,
alors. Je ne sais pas les enseignes. Ce que je sais,
c’est que voilà un homme qu’on a eu, c’est que Bel¬
lamy, la nuit qui a été avant ce jour, est venu me
trouver : il était du peloton. Il m’a demandé : « Est-
ce que je lui tirerai-je ? Si je lui tire, ce sera fini plus
vite pour lui. Mais si je ne tire pas, eh bien, je lui
aurai pas tiré ! » On a réfléchi. Je lui ai dit : « Bien
sûr faut que tu lui tires. » On a pleuré tous les deux,
on a remué la tête : « Ah, si on en revient, hein ! »
Il a crié : « T’en fais pas. On en reviendra pas, mon
pauvre vieux. » De dire ça, ça le consolait. Mais ce
n’est que plusieurs mois après qu’il a eu sa balle —
une balle qui n’était peut-être pas plus méchante que
les siennes.
« La chambre où on leur pose les questions. J’ai
vu ça par une trappe de porte, une fois en passant.
Ils se démènent autour de lui. Tous qui l’empoignent
CE QUI FUT SERA
249
et un qui écrit, et un vieux qui fait le gentil : « Dis
que tu as excité contre les chefs. Dis à qui tu as
parlé. Dis-le, tu sauveras ta peau, on te fera grâce. »
(C’est pas vrai ce qu’on dit là entre les quatre murs
de la cuisine du Conseil de guerre ; celui-là, il sera
jeté, lui aussi, sur la terre d’un champ, un de ces
matins, comme une boîte d’ordures.) Ah ! quand
je pense à ça — attention, y a un trou, ne t’casse
pas le porte-pipe — je sens là, tout du long, mon
manger qui prend l’ascenseur.
«Sais-tu ce que c’est, toi, que décimer un régi¬
ment ? On fait ranger les compagnies par ordre de
taille, longuement, pour qu’il n’y ait pas d’injus¬
tice. Puis les1 officiers comptent : un, deux, jusqu’au
numéro 10 qu’on fait sortir. On conduit les nu¬
méros 10, un à un, pas ensemble — quelque part —
et on les tue. Alors maintenant, vois-tu, laisse-les,
les journalistes, les députés, et les ministres, nous
raconter le droit des peuples, et faire la civilisation,
la justice, et, la république — avec leurs gueules !
« ... Michael ! Je ne dis plus que c’est du caprice
et de l’amusement. Celui-là a été fusillé pour quelque
chose. Mais ce quelque chose, c’était qu’il ne voulait
pas tuer. Les hommes du peloton, ce jour-là, ils
ont fusillé leur cœur, leur tête. Seul contre tous,
à dire : « L’homme, c’est l’homme, tout va chan¬
ger », ça ne sert à rien : Rien à faire, rien, rien. »
Le doigt du ravitailleur pointa sur quelque chose
dans le vide :
— Ah ! y en a un qui est rapporteur au Conseil
de guerre du Corps d’Armée. Ç’ui-là— comment que
tu l’appelles ? — un petit vieux, je l’ai entendu, moi,
demander la peau d’un homme. Eh bien, rien que
pour la façon dont il la voulait — si j’avais du
cœur ou si je devenais seulement un honnête homme,
ç’ui-là, n’importe où je le recontrerais, j’y foutrais
mon couteau dans la poitrine — si je pouvais être un
honnête homme.
250 LES ENCHAÎNEMENTS
Tandis qu’il prononçait ce jugement, je voyais
dansoter devant mes yeux la physionomie du vieux
galantine que l’uniforme ridiculisait et dont la grande
affaire était de courir après les femmes.
Le prophète de malheur reprit :
— Ça et ça et encore ça, vois-tu, on ne le saura
pas. On ne saura jamais rien.
« Tout est recouvert déjà I Même entre moi et toi
tout à l’heure, y aura un bol d’air, et dans la vie
civile, je t’rechercherai pas ta compagnie.
« Les gradés ne parleront pas. Même ceux qui sont
bons, ils sont trop polis entre eux. Ils diront même :
ce n’est pas vrai. Parce que les bons comme les
autres, ils mènent les hommes par le mensonge, et
ils sont attachés ensemble et ça n’irait plus, s’il y
avait justice de faite, et c’est comme ça. Ils ne diront
rien. Il y aura tant de canailles pour faire des articles
et des livres. Et si quelque chose ressort, des salauds
comme toi diront : « C’est exceptionnel. » T’en fais
pas ! Ils sauveront la guerre. Les soldats, eux, ils
oublient. C’est ça qui est le plus pire : oublier. Hé
oui, le cri est frais quand on y est — et j’t’ forcerai
à réfléchir, moi I On dit : Il faudrait une rude purge
pour me faire oublier ça. Mais pourtant on oublie.
Le forçat libéré, il ne se reconnaîtra plus de joie
quand il ira dans les rues, oui, les mains dans ses
poches, mon vieux ! C’est triste d’oublier, c’est la
ruine des ruines. »
Cette grande parole ouvre des abîmes dans l’avenir.
Mais il ajoute : « On n’en reviendra pas. Si on res¬
suscite de cette affaire-là, ce sera pour une autre.
Alors, ce qui a été fait, personne ne le saura jamais.
Je te dis tout ça à toi, mais personne — personne —
ne saura jamais. »
Il allume son briquet à essence et se baisse comme
pour chercher, dans l’encombrement où on est.
Des ordures, des restes moulés de gamelle, des
excréments de gamelle. Du linge éparpillé, une
CE QUI FUT SERA
251
chaussette cuireuse et noircie où le pied a déteint.
Debout, une croix : squelette d’arbre planté sur un
squelette. Au loin, les nuages déchus de l’obus, les
lueurs coupantes. L’odeur des morts grandissante,
lourde, qui vous soufflette.
L’homme s’est accroupi avec un bruit de quincail¬
lerie, on entend grincer les poulies de ses genoux,
sa tête de fumeur s’entoure de fumée comme une
marmite. Et les deux autres pliés à côté de lui —
l’enrhumé dont le crâne ronfle.
Soudain il éclaire (sa main enflammée tremble)
deux ronds lustrés, deux yeux par terre, sertis dans
du masque noir, globulaires, striés, mappemondes.
La flamme est si proche que les cheveux de terre du
mort ont grésillé. La main morte, la main vide, tient
un journal sur lequel on lit le gros titre d’un article :
Sur le front. L'héroïsme joyeux de nos petits soldats.
Et justement le mort est en train de rire, la joie im¬
primée au fer rouge sur l’instrument de chair.
Le cuisinier aboie :
— Hein ! Le v’là, le certificat de la rigolade.
Il lève sa tête ; sa bouche ouverte roule une boule
de fumée comme de l’ouate ; il s’adresse à un de
ses compagnons :
— Pas ?
L’autre, sombre, dit :
— J’sais pas. J’attends qu’on me dise.
— Tout ça, c’est parce qu’on a obéi. Pourquoi
qu’ils marchent, tous ces fantassins-là, ces marcheurs
qui n’arrivent jamais — qu’à la fin de leur vie. Ces
hectares de morts qui font dans les champs autant
de racines qu’une forêt, — heureusement qu'au
moment horrible ils n’ont pas compris combien
c’était de leur faute !
« Ils ont raison, les chefs, raison à leur manière,
de séparer les troupeaux d’hommes, et de donner
des uniformes aux arbres et des opinions aux champs
de blé. Ils ont bien raison, puisque c’est eux qui, en
252 LES ENCHAÎNEMENTS
fin de compte, récoltent l’or sur leurs képis ou dans
leurs poches. Il n’y. aurait, pour avoir plus raison
qu’eux, que les hommes qui se lèveraient un jour
ensemble, et leur casseraient la tête... Ce n’est pas
eux, c’est nous les malfaiteurs. S’il n’y avait pas
toi et moi, ils ne pourraient rien faire. C’est toi qui
leur dis : Ce que vous osez remuer dans vos têtes,
eh bien moi, je vais le faire avec mes mains, moi
peloton d’exécution, moi vague d’assaut, j’assassine¬
rai mes frères tant que vous voudrez, et tu viens; tou¬
jours pour leur obéir. Tous sont tout. La guerre est
nécessaire, pourquoi ? Parce que tout le monde le
laisse dire. A la chienne il faut prendre ses petits de
force. Mais la mère, elle donne les siens avec le sou¬
rire: Je ne suis qu’un pauvre bougre qui ne sait rien
que par hasard. Ne vois-tu pas que c'est partout, et
toujours la même chose : dis-le. »
Il crache un bout de cigarette transparent de
mouillure, que mâchaient ses lèvres, et me regarde.
J’avoue :
— Oui.
N’avaient-elles pas retenti depuis des éternités,
ces paroles, heurtées aux têtes dures et obscurcies
des hommes, leur montrant les mêmes évidences,
le même crime d’évidence. Cet homme désordonné
qui a trop de choses à crier, qui est trop frappé par
le mécanisme simple de l’esclavage, si visible à travers
le mensonge, ressuscitait comme l’humanité elle-
même: Ce petit crieur affolé par les grands préceptes
d’Évangile et de réunion publique qu’il a en lui, l’in¬
finie révolution en cage — c’est toujours le même,
c’est le même !
Il s’apprête à partir, se secoue ; il grince encore
comme une charpente et il dit tandis qu’il s’étire,
grandissant, d’autres paroles éternelles d’espoir :
— Tout de même, tout de même, écoute-moi bien.
C’est de ce sang-là que nous disons que sortiront
plus tard — avant la fin du monde — des choses
CE QUI FUT SERA
253
plus vraies que les nôtres. Quoi, après tout, peut-
être que je m’en tirerai ! Nous ne crèverons pas tous,
hé ? Je parlerai, moi. Je m’aimerais si je vivais !
Il s’éloigne pour aller porter le ravitaillement à
quelque poste. Du côté des ambulances en planches,
basses, grandes et longues comme des cercueils
d’armée, on le voit, sur le fond vert, se silhouetter
tout noir, suivi de ses deux aides. Mais il marche à
grands pas, il les dépasse.
On ne voit que lui. On voit converger sur lui le
grand vent pointu. Le feu de bengale verdâtre du cou¬
chant est si lumineux en ce moment qu’on distingue
la ligne de son bâton, son coude plié, son bras en
boule parce qu’il se frotte l’œil.
Tout à coup, au-dessus de l’endroit où il est, des¬
cend un arceau de gros nuages ferrugineux, pleins
d’illuminations. Un fracas tonitruant, multiplié, s’abat
sur tout, nous remplit la tête d’une surdité chance¬
lante ; la terre remue sourdement : La rafale.
Il s’est arrêté, debout sur la plaine, presque im¬
perceptible sous le rideau noir déchiré et l’arcade
d’étoiles furieuses tombant de l’infini. Je regarde
cette chose verticale qui oscille : c’est un homme,
un tombeau de vérité.
Il courait, désemparé, s’arrêtait, puis prenait son
élan dans une autre direction. Il semblait poursuivi
par la voûte de fracas et de poussière, et l’aplomb
des éclairs. Je crus voir qu’il mettait ses poings sur
ses yeux puis qu’il étendait ses bras en avant, l’un
avec son bâton d’aveugle. Il cherchait un trou où
plonger 1 Une chose énorme, au reflet de fer rouge
blanchissant, fondit sur l’homme qui galopait la
capote au vent, et le fît disparaître avec le radeau de
terre où il se débattait. Le retentissement de cette
explosion arriva ensuite à mon oreille et, après que
l’homme eût été anéanti, j’entendis, aigu, son cri
vivant ! Cet appel extraordinaire de l’au-delà, ce cri
surhumain d’un être qui disait tout d’un coup ce
254
LES ENCHAÎNEMENTS
qu’il avait contenu, m’a fait retentir un instant d'une
autre âme, m’a changé des pieds à la tête.
•
Une foule énorme, brumeuse et battante, ou plutôt
le bout, le bord extrême entrevu de cette foule éten¬
due et disparaissante. La masse est immobile. Je
m’approche des points qui forment l’extrémité de la
grande relève. L’homme à qui je m’adresse et qui
est un de ceux qui bornent la plaine vivante, me
dit :
— Voilà six heures qu’on piétine sur place.
Puis il profère une phrase semblable à celle qui
a servi à l’homme dont le témoignage et la cons¬
cience ont été dispersés aux quatre vents du ciel :
— C’est la même chose tous les jours, depuis des
mois et des années.
Ils ont des figures défaites où durcit le givre de
la sueur. Ils halettent. Ils finissent par râler à force
de rester debout.
Le temps ne compte pas. Rien ne compte, sinon
transporter d’ici là une rangée d’épingles-fanions.
Pour réussir, il faut du gaspillage. Ils le disent, les
grands chefs ; qui donc parmi eux ou au-dessus
d’eux, l’a dit : « C’est le gaspillage qui déjoue le
hasard et qui fait le pont », et garantit la tran¬
quillité du commandement. S’ils n’avaient pas eu le
gaspillage à leur disposition, aucun d’eux qui n’eût
été tout de suite honteusement arrêté. C’est la pro¬
digalité de temps, d’argent et d’existences', la sura¬
bondance folle de ces réalités aux mains puériles
des maîtres, qui comble les lacunes, efface les erreurs,
régularise les fausses-manœuvres. La guerre se sou¬
tient non pas parce qu’elle est bien faite — elle est
mal faite —, mais parce qu’elle se déroule à crédit,
appuyée toute sur l’avenir, dans le vide, parce qu’on
ne compte pas, et qu’il y a trop d’hommes.
CE QUI FUT SERA 255
Je n’ai fait que lés entrevoir, ces troupes qui
montent là-haut, heurté au coin de leur marée, à
leur mur habillé. Ils sont jeunes, terribles, ce sont
de vagues géants augmentés par la boue. Leurs of¬
ficiers aussi sont boueux, ils leur ressemblent et
sont mêlés à eux. Ils ne ressemblent guère aux of¬
ficiers d’État-Major qui ne descendent jamais de
leur trône jusqu’ici. Mais tous ces hommes qui
obéissent, honte sur eux !
Pendant le rassemblement qui les emporte, quel¬
ques-uns m’avisent. Ils me méprisent à cause de mes
stigmates brodés de bureaucrate. L’un d’eux en
passant devant moi soulève son casque par le bord ;
à la façon d’un chapeau melon, et dît : « Pardon,
monsieur ! »
Un autre me vocifère tout bas dans la figure :
— On marche parce qu’on ne peut pas faire au¬
trement, mets-toi bien ça dans la tête, ballot!
Et enfoncé dans la cohue fangeuse et rectangulaire
de l’attelage d’hommes où se heurtent les bâts
et les jougs, il se retourne et me crie encore quelque
chose. Je vois s’ouvrir sa bouche comme un point de
nuit dans le crépuscule. Mais la bourrasque qui
souffle chasse ses paroles au loin, et lui est emporté
par le rang — la herse de la discipline, — par
l’ignoble obéissance.
Ils me méprisent, moi figurant de l’État-Major,
mais on voit bien qu’ils ont tout de même peur de
moi, parce que État-Major signifie commandement,
et qu’ils sont des esclaves. On sait ce qu’ils pensent.
On les confesse, mais sans qu’ils le sachent — par
l’espionnage. Plus qu’ils ne le croient, ils sont pris
par ceux qui les conduisent. On met, par un service
méthodique, la main sur les gestes de rêve qu’ils
hasardent jusqu’à leurs pays, leurs foyers et le choix
de créatures faites pour les écouter, on vole et on
lit leurs lettres, leurs riches et pauvres lettres.
256 LES ENCHAÎNEMENTS
Comme j’ai vu dans le terrain plat l’extrême bor¬
dure flottante de la relève montante, j’effleure le
remous de la relève descendante. Ce sont là ceux
qui ont participé en quelque chose à l’attaque. Ils
sont vieillis à cause de cette semaine qu’ils ont passée
au bord à vif du secteur, sales de la teinte de la
guerre. Les pauvres qui restent propres sont des
saints.
Il y a un attroupement, une discussion autour d’une
voiture et d’un vieux cheval. Des hommes entourent
la voiture, de lourds paquets dans les mains. Ils
croyaient pouvoir mettre leurs cartouches, les deux
cents cartouches qui leur scient les reins, dans la
voiture régimentaire, ce qui est toléré dans cet
endroit-ci. Mais le voiturier — la sueur a fait des
sillons larmoyants et à demi nègres dans ses traits
ravinés — lève les bras et leur montre son cheval.
— Regardez-le. Je l'conduis par la figure. Il n’peut
pas ; il est trop fatigué. C’es’un ch’val. Vous êtes des
cents et des cents.
Ils regardent le cheval qui oscille sur ses jambes
blanc-gris, couleur de squelette et baisse sa tête dont
le cuir est usé. Alors, ils se taisent, ils le regardent
mieux, ils lui disent : « Mon vieux », comme si
soudain ils avaient reconnu cet être qui se traîne.
Ils remettent chacun leur charge dans leur musette
et regagnent leur place avec une pauvre joie.
Comme dans la lande bretonne où la plante est
couleur de granit, comme l’alignement des menhirs
se rangeait aux yeux des gens de Noménoé et de
Conan Mériadek, des chevaux debout sont en rangs
à perte de vue. Il pleut sur eux. On entend l’eau
pointillée s’abattre sur leurs flancs. Ils ne font rien.
— Il y a quatre jours qu’ils sont là. A quoi pense-
t-on ? dit leur morne gardien revêtu par l’averse.
Là, sans bouger, chacun planté sur ses quatre
jambes, et attaché à un piquet par la barre raide
CE QUI FUT SERA
257
d’une corde, ils sont abîmés et meurtris, les durs
spectres, leur tête pierreuse, le tapis raclé, et troué,
de leur peau, l’écorce sanguinolente aux angles.
A les voir, immensément immobiles, on voit la
réalité se décomposer jusqu’au fond. Leur innocence
est plus criante encore que celle des hommes. Qu’est-
ce que ça leur fait, à eux, l’épithète qu’on met à
l’Alsace-Lorraine, et le panache de la victoire, et les
traités — gloire au recto, commerce au verso —
pour lesquels leur chair saigne, s’use et saute à la
meule ! Qu’est-ce que ça leur fait, le nom de ceux
qui sont à l’autre bout ?
Sur la figure si nocturne du gardien qui partage
leur silence, j’ai lu ce que je pensais.
Une autre ressemblance : N’importe qui se dres¬
serait et commanderait, qu’ils obéiraient tous en¬
semble. Ils sont prêts au premier cri, au premier
aboi !
... « Héroïsme militaire ! » écrit-on dans les jour¬
naux et les livres. Ces spectres sérieux prouvent que
cet héroïsme n’existe pas, que c’est une vertu qu’on
s’amuse à découper au hasard dans un petit coin de
la souffrance.
Plus que des hommes, ils ressemblent à l’homme.
Mais s’ils devenaient libres, ils seraient perdus ; si
les hommes étaient libres, ils se retrouveraient enfin.
Le pont d’arbres. Un chiffre se dessine et s’ap¬
plique à l’envers de mon front : 273 06. Je profère
cela tout haut, et j’ai un choc de surprise, presque
de honte, à m’entendre : cette locution est en marge
de la réalité et pourtant, c’est le nom du lieu tel
que l’a désigné le grand chef qui a créé ce pont avec
une note sur un papier, après avoir anéanti les autres
en trois coups d’ongle.
Je marche sur une chaussée plus dure. Le sol est
feutré, mais la lune du projecteur accourt, et pro¬
258
LES ENCHAÎNEMENTS
mène un éclairement polaire qui vient me balayer
de son grésil étincelant. Le sol est semé de cristaux
de lumière et de plâtras étoilés. Mais j’ai pu voir
que je marchais sur des corps écrasés : les chasseurs
à pied. « Les Boches ont bombardé la plaine de
Vancouvert, mais ils se sont trompés. Il n’y avait
là que quelques unités. » Jusqu’au bout, je serai
poursuivi par le blasphème des mots ! Je me souviens
que j’ai remarqué le drapeau de ce bataillon à la
parade où les généraux jetaient en musique leurs
paroles de fourbes : « Vous serez tous libérés dans
trois mois », en caracolant devant les carrés de
troupes — quadrille illuminé par le soleil.
Un Allemand et un Français se sont débattus pour
n’être pas noyés l’un par l’autre dans la terre. Ils
se tiennent dans un inséparable silence, ces deux
aigles brûlés. Entre eux, est une ressemblance qui
ne finira plus jamais. Ils se ressemblent à crier.
Quand inventera-t-on le moyen de faire apparaître
sur l’écran du ciel cette ressemblance! J’ai une
marche funèbre que j’écoute, attentif, captivé, plus
belle que tout ce que je pouvais imaginer avant elle,
et qui me met un masque de splendeur ; mais cet
hymne restera enseveli et mentira tant que les cou¬
leurs des uniformes déteindront sur la peau des
hommes !
Le pays est plat autour de moi : des champs, des
champs de betteraves qu’on a abandonnées dans la
terre et qui sont mortes et creusées de pourriture
comme des glandes. L’infection compacte de ce
champ tuberculeux me remplit la tête.
La piste, la ruine limoneuse qui me serre par ses
ornières, a l’air d’être l’entrée d’un village. Voilà
que ma destinée et toutes celles dont elle est faite
aboutissent à quelque chose qui n’est plus : une rue
morte, un village mort.
Bruit d’attelage, fouet, jurons — et coupant l’éten¬
CE QUI FUT SERA
259
due en longueur où je vague sur une dépouille de
route, file et s’enfonce le croupion d’une charrette
de sabbat ou d’une prolonge d’artillerie. Un être
s’y débat, enchaîné. C’est un mort, un monstre à
la pâleur phosphorescente. Je le vois qui fuit, adossé
à la vitesse, en gigotant aux cahots.
Les abords du village sous la pluie de cendres.
Dans les plus sublimes poèmes de désespoir, dans les
décors les plus majestueux que les grands poètes ont
abattus sur le papier, il n’y a rien de pire que cette
étendue terne où mes pieds heurtent des récifs. Une
petite colline de débris laissés par les campements et
les caravanes, — comme partout, comme toujours —
os, épluchures, ustensiles transpercés par l’usage ou
cassés et blessants ; tessons aiguisés, rondelles Touil¬
lées. Autour de la nappe animale et minérale, jouent
des gamins. Non, plus d’enfants ; c’étaient des
spectres...
Une mare sur la place, et au milieu, une fontaine
carrée. Cette fontaine qui s’est noyée elle-même,
s’accompagne d’un commencement d’arbre. La co¬
lonne rompue d’un arbre qui n’a plus de toit.
N’était-ce pas celui où dans la niche, flottait une
déesse, réponse bleue aux prières ?...
C’est le village, c’est lui. Je sais où je suis. Je suis
chez moi. Il fait froid. Je n’ai jamais quitté mon
chemin.
Tous les chemins aboutissent là. Et on doit bien
les voir jusqu’au fond, vides, fourmillants de silence,
dans l’écorchement de la région ; les chemins du
trafic et de la réquisition qui ont cassé les couples
et écartelé les familles. Le réseau par quoi est partie
la vie et venue la mort. Les chemins qui rattachent
tous les hommes à quelques hommes, et qui finissent
toujours mal.
Ce corps avec, jetés autour de lui, ses gestes sin¬
guliers qui sortent du cadre des gestes, a été déterré
par quelque fourche crochue de foudre, et mêlé au
260
LES ENCHAÎNEMENTS
bois mort. Qu’est-ce que cela lui fait ! Ce ne sont plus
les êtres qui sont fragiles, ce sont leurs tombeaux.
Les murs, disloqués, sont rapetissés, en files de
corps blêmes. Des ruines sont blanches et neuves ;
sur d’autres, l’incendie a imprimé son grand soir.
Des arbres ? L’un vient de se poser là, immense,
effiloché, puis tremble et s’enfuit courbé.
Pourtant, presque plus de canonnade, plus de
mouvement, plus rien. Je regrette le mort qui est
passé au galop et m’a laissé. Tous les reliefs, tous les
revêtements sont noirs. C’est l’heure du jour —
non c’est l’heure du destin — où tous ont le même
uniforme noir.
Les maisons, en rang, sont tombées dans les caves
et les jardins. Les maisons sont des sépulcres de
maisons entourés de grilles, ce sont des plans de
maisons qu’on déchiffre ; vous voyez que vous fran¬
chissez le seuil, mais rien ne vous le dit.
Elle a encore ses soubassements, la cruauté d’un
cadre, ses bords déchirants, cette chambre jetée hors
d’elle-même, cette chambre du froid. Je m’y avance,
le pied lent, les bras en avant, gauche, embrassant
le vide de toutes les chambres vides à la fois, et Je
deuil sans lacune. Le deuil est si grand qu’il m’est
personnel.
Des cadavres peuplent les ruines. Des tas font des
simulacres de groupes. Je m’assois sur une pierre.
Fatigué de souffrir, on crée de la douceur. A force,
l’ombre apporte une espèce de lumière et le silence
apporte des voix. Ceux qui sont ici ne sont pas ceux
qui y durèrent, puisque ce sont des soldats (tous les
soldats sont étrangers dans les maisons, même dans
leurs familles), mais comme ils se ressemblent tous,
les grands inconnus humains !
C’est ici qu’il y a la cuisine (le débris d’évier
comme un débris d’autel, et le plafond a neigé
dessus), la prison des légumes amoncelés : les poi¬
reaux, tibias à barbe de ficelle, les tomates, outres
CE QUI FUT SERA
261
d’humidité teinte, le chou-fleur cérébral, et le long
concombre qui porte tout cela sur son dos de rugo¬
sité fraîche, comme un crocodile, et la marmite à la
mince lèvre vernissée, mouillée. Ici, à l'écart, on
revoit aussi la robe de vermeil de la cuisinière, et le
ronron intelligent du feu enfermé. L’horloge presque
saignante avec son angelus parlé. Dans la chambre, le
jeune ménage ; les meubles neufs comme le soleil
levant.
Il y a une lettre qui bat et frémit par terre. Une
lettre de soldat : ce papier sans doute a été souillé
et violé par les jésuites en uniformes, par les froides
mains qui rampent autour de la conscience des
foules.
Les corps qui sont autour du mien, ils sont plus
laids les uns que les autres. Devant les couleurs en
putréfaction, j’évoque la nuit intime que le soir pé¬
trissait dans la chambre. Dans la couleur grise comme
dans la bise, j’évoque le rose, la couleur tiède, un
corps nu de femme à travers les voiles.
Je sens une odeur de violettes. Il y a quelque part,
en bas de l’assombrissement bâti là, des touffes qui
pensent. Et sur des pierres cassées, un volubilis ha¬
bille complètement une ortie.
Je suis resté à rêver longtemps... Je suis tenu
par une main ; il n’était pas mort quand je suis
venu, et il est mort en me tenant. J’écarte ses doigts.
Toute la masse retombe en arrière. Lorsqu’un être
meurt devant vous, il semble tout d’un coup que
par miracle on le connaissait et on l’aimait depuis
longtemps.
Celui-là, il a la bouche ouverte. On voit bien qu’il
crie. Je le soulève 1 Son poids me montre la force
de sa tendresse qui trônait au milieu de ses enfants.
Celui-là, dans l’encoignure de la chambre noyée
par les espaces, de la chambre dont la tiédeur fut
violemment extirpée, il est nu. On voit son ventre,
ses organes. On voit plus loin que son ventre : on voit
262 LES ENCHAÎNEMENTS
trembloter et luire la pieuvre de ses entrailles. Il
n’est pas sûr que les ongles de sa main n’étreignent
pas la matière même de son cœur.
Il ressemble à tous. J’entends sa voix. Que dit-
elle ? Ce que disent les voix. Elle dit : « Toi »...
On est, tous, des bêtes de petitesse, et morts et
vivants, on est tué par l’ombre. Mais on est fait pour
vivre le plus possible, — et c’est aux ruines peu¬
plées par des assassinés, que j’aboutis dans le soir
d’aujourd’hui et des âges, sans quitter mon chemin.
Dans la direction de la rue, s’avance une appa¬
rition droite et noire. C’est une femme en deuil, une
veuve, une mère aux longs nuages noirs. La face
est terrible, affreusement blanche et aussi grima¬
çante que la mort elle-même. Mais cette blancheur,
c’est son mouchoir qu’elle applique sur sa figure
pour séparer sa douleur du monde autant qu’elle le
peut. On ne voit plus que cette tache blafarde dans les
ténèbres de cette créature.
Je marche vers elle. Les accumulations qui rem¬
plissent et dévastent les lieux me font zigzaguer. A
mon approche, elle se déforme, se fend, son âme
devient du vent. Ce n’est plus une femme, c’est un
buisson avec un haillon sombre et un haillon blanc
qui se sont accrochés dessus et remuent : Rien ne
remue plus ici, que les choses. C’est une illusion.
Elle n’est pas là, cette femme en deuil, elle est
partout. Mon regard se porte avec elle partout. Elle
n’est pas une illusion ! — avec sa chair de pénitente
et de suppliciée, ses genoux endoloris de mère qui
cognent les dalles du sol comme pour appeler sour¬
dement, et entr’ouvrir le monde des morts. Tant de
soldats, et tant de mères qui ont souffert pour les
mettre au monde — pour rien ; tant de femmes inu¬
tilement éventrées, et même qui ne sauront jamais
la hideur de leurs morts. Et personne ne pourra seu¬
lement comprendre le nombre des morts.
Partout, le chemin creusé par les départs. Partout,
CE QUI FUT SERA
263
le père emmené sur qui s’appuyait la maisonnée. Lui
parti, elle chancelle et tombe. « Il le faut ! » —
« Oui ! » — « Il faut aussi qu’on sourie c’est
beau !» — « Oui ! ». Partout, comme autrefois, les
idoles. Le totem de l’aigle ou celui du coq. Nos civi¬
lisations ce sont des mensonges et des mots. Les
Allemands et les Français, tous les noms d’hommes,
ce sont des mots — et des mensonges.
J’ai beau fuir, la puanteur me rattrape et me
caresse. Nous sommes à la fin des âges. Le monde
est à bout, usé par la guerre, malgré l’entêtement
à vivre du large peuple vague. Tous les noms propres
deviennent des noms de batailles, les écriteaux d’une
destruction, d’une défaite de pauvres. On rencontre
à chaque pas la preuve criante du crime des victoires.
Depuis les déluges, la masse humaine est de plus
en plus vaincue. Telle est la forme de suicide que
prend la fin du monde, — aux yeux d’un fuyard en
qui se réveillent les charniers, qui, la tête baissée,
regarde ses mains sombres qui lui font l’effet d’être
rougies.
Le vieux homme qui tremblotait près du feu dans
sa chambre misérable et telle qu’il y en a des mil¬
lions, et qui disait : « Il n’y a plus de sacrifices hu¬
mains », le petit bourgeois insignifiant et à vue basse
qui en parlant ainsi se changeait en bête malfai¬
sante... Mon père, le vénérable professeur qui disait :
Les sublimes exigences de la race », et faisait du
mot : « Nous », le plus haïssable des mots. Ma mère
l’infirmière qui ornementa avec de la vertu l’idée
de la guerre... Je les maudis tous ; je maudis mon
père et ma mère !
Voici s’approcher le Perron, le sanctuaire que
l’ennemi ne bombarde jamais (tacite réciprocité).
Je n’ai plus qu’à traverser les faubourgs de ba¬
raques crues, pleins de bourdonnements et de sil¬
houettes, qui font dans l’immense carrière une foire
II. 12
264
LES ENCHAÎNEMENTS
que chaque nuit allonge par quelque pan : Les am¬
bulances — les croix rouges dessinées avec les baïon¬
nettes sur la peau des baraques, — les bureaux, les
magasins, l'intendance, les Étapes, les ateliers, les
sections techniques, tous les services annexes, la
cité factice, de bois et de papier, où se centralise,
s'enregistre et se multiplie l'industrie de destruction
— la ville de cancer.
Des nègres postés en armes. En me voyant ils font
le geste d’embrocher, et leur mâchoire moud avec
un rire : « soldats français ! » Ils sont là, à la lisière
des opérations, pour empêcher la fuite du matériel
humain — c'est-à-dire pour tuer les soldats français
qu’ils voient. Je traverse cette file de monstres enchaî¬
nés et déchaînés avec le cliquetis de leurs griffes
d’acier et leur rire ténébreux. L'un d'eux, au bout,
tousse. On comprend, mieux que lui, ce que dit cette
plainte-là. Cette autre face, tellement ouverte par un
bâillement que c’est un anneau de bronze, je le con¬
nais de toujours ; cela ne me donne pas le change,
l’oripeau de couleur qui passe avec les époques sur la
statue en airain de l’esclave.
Je suis rentré dans la cabane du commandement.
A travers le tohu-bohu de la victoire, on a
amené au maître un prisonnier : un espion
ennemi — officier déguisé en soldat français et
qui s’était glissé ici. Comme il est officier,
par courtoisie, on l’a laissé libre sur parole. Il a
repris sa structure d’officier : tous les tronçons de
sa personne durement emboîtés, il présente le fixe
et raide hommage charnel de la position réglemen¬
taire — aristocratique et chic (ces messieurs du
premier Bureau le constatent à voix basse) à travers
sa mise de pauvre.
— Je serai beau joueur, dit le général, je vous
fais grâce 1
Le grand chef allait et venait fébrilement pendant
qu’il parlait. A un moment son dos a disparu parmi
CE QUI FUT SERA
265
des dos et je l'ai confondu avec les autres, puis il
est revenu sur ses pas. Pourquoi est-il le despote
et le répartisseur de la vie et de la mort, ce vieux
monsieur à la figure médiocre qui ressemble triste¬
ment à tant de ses contemporains ?
— Je vous remercie, mon général, dit sobrement
l'officier allemand en un pur français, et d’une voix
où perçait le sens le plus parfait de la hiérarchie.
— Vous n'avez pas à me remercier, ober-lieu-
tenant. Je ne fais que me conformer aux traditions
chevaleresques de la France.
Émotion, coquetterie. Ils ont échangé un coup
d’œil, ils n'ont pu s’empêcher d’échanger un trait
d’union, ces deux hommes de même espèce, qui ap¬
partiennent — comme c'est visible — à la même
catégorie d’acteurs sur le théâtre universel.
Le capitaine Fontanges élégant et fougueux,
s’écrie :
— Il a été téméraire, ce Boche, et moi j’aime la
témérité par-dessus tout. Après tout, on a besoin de
nobles ennemis !
Il piaffe — le cheval gallo-franc 1 J’ai déjà vu
que les plus nettes originalités des peuples, ce sont
leurs ridicules — et que par-dessus les identités
humaines, on ne peut mieux montrer les caracté¬
ristiques nationales que par la caricature.
— C'est plus émouvant encore, me souffle dans
un coin un camarade, que lorsque tout à l'heure
le général a remis lui-même la croix d’officier de la
Légion d’Honneur au colonel Malen qui avait abso¬
lument voulu que son régiment fût désigné pour
progresser dans la région du triangle gamma où on
savait qu’une mine était préparée — la mine a tué
quarante-sept hommes exactement : ça valait bien
une rosette 1 — ou bien quand il a donné l’accolade
au général Bédorez, commandant l’Artillerie, pour
montrer qu’il n'attachait pas plus d’importance qu'il
ne convient à toutes ces histoires de tirs trop courts
266
LES ENCHAÎNEMENTS
du 75, ces critiques ayant énervé manifestement ce
bon Bédorez. Un général ne peut pas être tenu comme
responsable de ce qui se fait de travers sous ses
ordres. Il n’est responsable que des bons résultats
d’ensemble, n’est-ce pas ?
Dans le coin rayonnant, le général dictait le com¬
muniqué :
— ... Nos pertes sont légères, un point.
Silence. Ils sont heureux et légers eux-mêmes de
ces pertes légères.
— 2.500 hommes, dit à mi-voix, le chef d’État-
Major, la plume en suspens.
— C’est trop, sans doute... Mais ce n'est pas
beaucoup.
Il se trouve quelqu’un pour reprendre la phrase
que se répète le plus souvent le haut commandement
pendant une guerre : « on ne fait pas d’omelette
sans casser des œufs. »
— 2.500 ? dit le général. N’écrivez pas. Écrivez :
1.500, ce sera ainsi : 1.500. C’est bien assez.
Ces étranges paroles eussent semblé une plaisante¬
rie si elles avaient été proférées ailleurs que dans
un sanctuaire. Nous savons très bien qu’il n’y aura
pas de fuite et que ce chiffre sera, en effet, le chiffre
historique, définitif, que nul ne pourra plus jamais
modifier.
Je m’irrite contre ces gens. Dans le passé, les
moines disposaient des événements sous la dictée de
leurs supérieurs. Le militarisme imite la machina¬
tion religieuse ; mais, plus encore, les militaires
ressemblent par leurs faces et dans leurs têtes, aux
hommes à soutane.
Je les observe tous avec une précision, une froi¬
deur hostile... Cet officier anglais et son masque
de propreté, ce lieutenant étincelant de trophées
épinglés — un par victime — son taximètre
sur la poitrine. Et celui-là, là-bas, dans le groupe,
cet officier que je ne connais pas, très chamarré
CE QUI FUT SERA
267
aussi, très décoré, brillant, charmant, qui se dé¬
mène, rit et parle très fort. Je n’entends que la fin
de son colloque avec le chef d’État-Major qui a l’air
penaud devant lui. Levant les bras en l’air, en un
geste vif, aisé et mondain, d’impuissance, le nou¬
veau venu s’écrie :
— Mais non, pas d’ordre écrit, je ne peux pas
vous en donner, voyons !
Il rit.
— Je conseille simplement le bras séculier pour
le maintien du moral. Je dis ce que j’ai vu, rien
de plus, rien de moins.
Il y avait une nuance de menace très nette dans
la jolie voix sonore. Le Chef d’État-Major baissa la
tête. On sentait qu’il se passait quelque chose qui
répugnait à sa droiture simpliste. Mais ce n’était
pas lui — ni le général même — qui aurait pu tenir
tête à ce missionnaire confidentiel à cinq galons,
au légat secret du ministère.
J’ai dû secouer les épaules, serrer les poings, et
observer haineusement tous ces princes enivrés de
leur subit pouvoir absolu. A ce moment même, j’ai
senti se clouer sur moi le regard du lieutenant Lecto.
J’ai quitté ma place, mal à l’aise d’être épelé par cet
être glacé, à l’immobilité de saurien.
Je me dirige vers le Plan Directeur. Je veux le voir
après ce que j’ai vu. J’effleure l’officier rapporteur
qui gagne rapidement la porte. Il a obtenu une per¬
mission qu’il va consacrer aux amours. Ses pas sont
d’une légèreté ailée et il sourit déjà.
Le Plan Directeur... Il y en a deux côte à côte,
tout pareils !
L’un bordé d’une bande tricolore ; l’autre d’un
liseré noir et rouge : un plan trouvé dans un poste
d’État-Major allemand, un trophée.
La ressemblance de ces deux cartes en relief est
frappante. Voici les deux tables de jeu qui ont servi
à faire le grand coup, celle du gagnant et celle du
268
LES ENCHAÎNEMENTS
perdant, les deux appareils dont les combinaisons
se sont transposées là-bas, là-bas, dans l'immensité
saignante.
Et alors, l’irritation qui bouillonne en moi contre
ces hommes-ci, je la condamne, je la fais taire. La
réalité est plus grande que cela !
Ce sont les ennemis des soldats, mais ils sont dans
leur rôle.
Ils ont raison, les agents d’exécution qu’ils sont,
du haut en bas de l’échelle. Ils ont raison d’avantager
de toutes manières les gradés qui organisent, enca¬
drent et animent le troupeau de guerre. Ils ont raison
d’entretenir d’illusions l’ouvrier manuel des batailles,
d’éliminer en cachette et sans recours le mécontente¬
ment et l’esprit d’examen, de dissimuler aux sacrifiés
l’étendue des sacrifices, de considérer les soldats
comme des soldats de plomb, ou même comme des
pions, ou même comme des points géométriques, de
triturer la réalité ou de mentir — d’exercer leur mé¬
tier militaire dans toute son ampleur — toute sa bru¬
talité et toute sa perfidie.
Le général a été mis ici pour réussir une attaque
qui coûte un milliard, et il a réussi. Ils ont raison,
de ne plus savoir ce qu’ils disent, de ne plus savoir
ce qu’ils font, puisqu’ils obéissent, et que tout obéit.
Un homme est venu, que quelques-uns ont nommé
et dont on parle : M. Clément Massard. Le général
est allé au-devant de lui et l’a accueilli avec un em-
pressement et même une déférence qui n’ont échappé
à personne.
On lui a montré le communiqué. Il a fait ajouter
dans une phrase le mot a « patriotique ». Il a visité en
auto quelques tronçons de route. Il a été voir tes
morts, piloté par 1e général qui s’est excusé de la
mauvaise odeur : « Que voulez-vous, ce n’est pas de
CE QUI FUT SERA
269
leur faute à ces pauvres gens ! » Il manifeste une
prétention qui déplaît aux jeunes officiers et les fait
sourire, car il est ridicule avec son extinction de
voix, sa face à la peau glabre bondée de globules
blancs et les deux cercles d’or — bijoux dégoûtants
— qui lui plantent les dents dans la bouche... Il
semble en vérité, dit-on, qu’il est dans son domaine.
On croirait qu’il vient contempler son œuvre !
Il parle peu. Il a dit cependant avec sa voix râpée
par la laryngite chronique : « Guerre du Droit, Pa¬
trie, Démocratie » et : « Le bonheur des uns est fait
du, malheur des autres. » Il s’est attendri aussi à voir
un soldat lamper de l’alcool dans son quart : « Bois,
mon ami, bois un peu d’illusion ! » lui a-t-il dit
affectueusement.
Savent-ils à qui ils ont affaire ? Les plus avertis,
les mieux initiés, peuvent s’en douter, situer l’homme
à l’immense fortune mondiale, celui qui a réussi par¬
dessus les autres, qui marche sur toutes les têtes, qui
domine le reste, même les gloires militaires, pour qui
un commandant de Corps d’Armée ou un ministre de
la Guerre est un petit fonctionnaire qu’on place, et
qui est, dans le cadre fantastique de la civilisation, en
personne, Attila.
Par-dessus tous, il a raison, l’être qui a forcé les
autres à voir sur lui un reflet divin et à lui obéir pour
des raisons purement magiques ; lui qui a domes¬
tiqué là nature et les hommes, et toute l’in¬
dustrie arithmétique, déesse des abattoirs, et la
science, et la religion, et la morale, et généralisé,
au milieu des louanges, l’assassinat ; qui alors que
chaque homme de la foule porte tout son avoir avec
lui et n’a qu’une mort au bout de lui, — dépense
des millions d’hommes, et vit des millions de morts.
Il a raison, puisqu’on lui obéit, que dans les taudis,
les cabanes et les chaires, tous les automates répè¬
tent : « Il n’y a plus d’esclaves, plus de tyrans ». Il
n’y aurait, pour avoir plus raison que lui, que les
270
LES ENCHAÎNEMENTS
hommes qui se lèveraient un jour ensemble dans un
grand réveil de sagesse et de colère, et lui casseraient
la tête.
J’ouvre les yeux dans l’atelier tandis qu’un de
mes compagnons littéraires, subversif et conserva¬
teur, fait des jeux de mots avec des idées dans le cha¬
rabia d’ironie, et se moque du monde poétiquement
et philosophiquement. Tout près de mon œil, sur
l’étoffe, je discerne un moustique tué, flocon si pe¬
tit que même le mot : cadavre, est trop consistant
pour cela : et pourtant ce point m’attache; et aussi,
à travers le vitrage, un petit oiseau, virgule du ciel,
...Et je ne sais pourquoi se refait obstinément d’un
bout à l’autre de ma tête la ligne tonitruante du
mensonge humain dans les nuées : « J’ai pris
les armes pour glorifier mon Dieu Assur ! »
Loin des voix, je souffre. Tous mes souvenirs se
traduisent par : J’ai souffert. Comme j’ai souffert !
Si je devais subir cela encore, j’aimerais mieux mou¬
rir. Quelle souffrance ? Où ? Physique, morale ? Je
ne sais pas. Mais je souffre de la vie ; le mal des
autres s’est détaché des autres pour tomber sur moi.
XXV
LE PREMIER HOMME
Serré dans l’étau des gens, le cou tendu, je con¬
templais.
Par-dessus l’assistance illuminée, bossue et os¬
seuse, et la fumée — la place publique comprimée
par un plafond — je contemplais la tribune où se
balançait et bégayait l’être informe.
Il était mal vêtu, sordide. Il ne savait pas parler.
On regardait sa bouche.
Après les discours républicains qui avaient soulevé
la jeune assistance dans un bel élan orageux, on
avait demandé là-haut (la Trinité du Bureau) : « Quel¬
qu’un a-t-il des objections à présenter ? » Alors ce-
lui-là avait paru dans le centre lumineux et s’était
juché sur la tribune.
Il grondait, au bord de l’estrade de bois « Non,
Non ! » le mot chose, le coup de réalisme contre la
réalité : « Non ! » Il ne savait dire que cela : Non !
Il tâchait de briser avec de la fureur et de la souf¬
france, de ses poings autant que de ses mâchoires,
tout ce qui avait été dit avant lui.
Il faisait peur, et il faisait rire, sur son pilori où
il peinait et geignait creux comme ceux qui travail¬
272
LES ENCHAÎNEMENTS
lent et sentent l’outil rentrer en eux : un blessé, un
estropié, un homme étouffé. Il essayait dans sa gorge
les mots qui le stupéfiaient le plus, lui faisaient le
plus mal.
— Rien ! Tout ce que vous dites, rien du tout.
Tout ça, des mensonges pour endormir le peuple.
Votre religion d’enfer, votre république de profi¬
teurs, votre patriotisme qui tape sur les hommes, et
vos journaux par millions de ballots de linge sale.
Dans le même sac, gauche et droite, royalistes, répu¬
blicains, Français et Allemands — c’est toujours mi¬
sère et boucherie. Votre progrès, rien, rien !
Sa négation furieuse et rauque sonnait mal dans
ce public chauffé et tendu par la parole des tribuns ;
et autour de lui la foule était lourde comme une
ville.
Moi, j’ai tremblé de toute ma vie. Au-dessus de
h houle des têtes, sous la rangée des pontifes et les
bustes du Président et des Assesseurs (bondieuserie
triangulaire de boutique dans la dorure électrique),
j’ai reconnu l’Hilote, le Père. J’ai vu l’esclave se
détacher sur le chaos public : comme un monu¬
ment. La cariatide qui a porté sur son cou toute
l’histoire dorée des autres, elle s’est montrée à moi,
semblable à ce qu’elle m’apparut un soir sur le
rivage, puis d’autres fois depuis, déblayée par ins¬
tants à mes yeux de la salissure des grands événe¬
ments.
Ce morceau de foule qui n’accepte plus ce qu’on
dit, qui rejette les enlacements des phrases à coups
d’épaules, d’une façon grossière et grandiose comme
lui, qui grogne un bruit de chaînes, montre son
cœur comme un drapeau, et crie tout entier, il se
dresse contre une universalité de mensonges. Il est
dans un monde nouveau, c’est le premier homme, qui
épelle et qui appelle. « Non ! » la première syllabe
de l’action !
LE PREMIER HOMME
273
J’ai entendu d’autres voix. Tout à l’heure, avant
l’homme, et aussi depuis toujours, j’ai entendu les
deux autres voix, amplifiées par le procédé de l’élo¬
quence : celle qui nous engloutit dans le passé, les
mains jointes, et celle des arrangeurs du présent,
des intarissables arrangeurs de l ’immédiat, des oppor¬
tunistes qui courent sur place, qui dansent.
Et voici une autre voix par-dessus celle du passé
et celle du présent. Elle crie « Non ! Tout cela, c’est :
rien ! »
Rien, les bonnes intentions, les bonnes pro¬
messes, les bonnes paroles. Avec ces bontés-là, il n’y
a jamais de commencement. La large vie doit se
refaire par les hommes mêmes, et non plus par les
mots.
L’ébauche humaine montre avec ses mains déchi¬
rantes, que nous sommes au siècle stupide des mots.
Nous sommes englués par les grands vocables qui se
sont accumulés et s’étendent. Liberté, Patrie, Justice,
Civilisation, et tout le filet sonore. Nous sommes les
proies du signe, de la monnaie du signe, de la
valeur fiduciaire du langage. Nous sommes au mi¬
lieu de malfaiteurs, de menteurs et d’aliénés qui
confondent les paroles et les choses. Notre république
n’est république que sur ses prospectus. Notre libé¬
ralisme, notre altruisme, notre beauté, n’existent
que dans les inscriptions tracées sur les murs, ou
bien dans les gosiers des orateurs ; et sous le jeu
éblouisseur des formules abstraites, les riches chan¬
gent les pauvres en bêtes et en pourriture avec une
férocité divine.
Ce n’est plus une voix qui vagit là, sur la char¬
pente de bois, c’est le bord de l’Histoire charnelle
qui s’est haussée, et qui saigne, comme saignèrent
le grand homme bleu du Golgotha, et les corps de
couleur de la guerre. Le peuple qui n’avait plus de
l’homme que l’odeur, et que la faim forçait à ne
penser qu’avec sa chair ; le nombre, anonyme comme
274 LES ENCHAINEMENTS
la terre et comme l’eau, le grand mort — a pris
conscience.
Il a pris corps (le corps est la joie de ce qu’on
pense). Sa tête, sa poitrine, son poing, sa pierre.
Qu’ils disent ce qu’ils voudront, les gens de là-
haut ! Que les mots redeviennent mots, et les chaînes
s’envoleront. Des extrémistes, et qu’ils avancent.
Marcher sur tout ce qui a été dit.
Je regarde l’aréopage figé en série sur des chaises,
Avocats, législateurs, moralistes, lauriers 1 — Jé¬
suites du droit romain et de la complication infer¬
nale, sectaires du médiocre et de l’à peu près, (« ni
réaction, ni révolution », ce cri qui plaît tant aux
âmes vulgaires : la réaction vraiment trop laide, la
révolution vraiment trop belle), vous qui enfilez des
équations sur les mots de violence ou d’idéal et gas¬
pillez le temps des malheureux en essayant de faire
tenir dans ce qui n’est qu’un système métrique, tous
les rêves sans fond, professeurs qui attendez le mes¬
sie et avez attaché un grelot ridicule au grand terme
scientifique et révolutionnaire de justice, poètes au
crâne de cygne, utopistes assis, ironistes brillants qui
dites sans dire, papillons du coche — vous tous par
qui notre sanglante démocratie d’opéra-comique se
déroule, la créature du bas-fond universel vous do¬
mine par la noblesse, et par l’esprit.
Ce bégayeur de gestes dont la géniale et parfaite
rectitude unit ensemble contre lui, dans le secteur
de ses deux bras ouverts — de la droite à la gauche
— tous les conservateurs de l’exploitation, tous, sa
raison c’est le poids des choses. Il est la révolte du
plus fort. Il règnera parce qu’il règne. Il sortira, lui
— sa tête d’abord — du cycle des révolutions et des
réformes retombées, parce qu’il manipulera non plus
les conséquences, mais les causes. « Non ! » hurlé
par le marteau sur l’enclume. La logique rouge ; la
vérité rouge.
Au moment où l’homme se perd dans l’assistance
LE PREMIER HOMME 275
blindée de lumière, parmi le silence explosif qui fait
long feu dans un rire méchant — je me suis tourné
à jamais vers lui. Sa voix m'a brassé comme l'a fait
ailleurs le grondement des cloches et celui du canon.
Son cri, berger des hommes !
XXVI
LA MUSIQUE
Je l’ai vue une fois. Elle tournait au bout d'une
rue. Elle a disparu. Cette résurrection de la morte...
Elle a disparu — naturellement.
Depuis le soir qu’elle est partie en sanglotant, de¬
vant moi, elle ne m’a plus cherché... Aucun geste
vers moi. Elle a pu, tout d’un coup, ne rien faire.
Comme elle est acharnée ! Les femmes mettent de la
passion dans l’indifférence.
On m’a dit qu’elle avait été malade. Moi aussi, je
suis malade. Je suis au bout de mes forces. Quand je
veux réfléchir, je me heurte, je suis au bout de ma
pensée.
C’était la dernière fois que j’ai pu sortir de ma
chambre, cette fois où j’ai vu, par hasard, disparais¬
sant, ce corps admirable qui fut à moi avec tout ce
qu’il renferme d’âme. Sa forme visible n’a pas
changé, et on voit bien que rien n’a changé ici-bas.
Simplement, sur ce qui fut, la mort transparente et
parfaite. Elle qui m’a aimé, elle est passée là-bas,
devant moi qui l’aime, avec sa pudeur assassi¬
nante...
Je regarde brûler les lettres que je me suis décidé
278
LES ENCHAÎNEMENTS
à arracher de leur tiroir et à jeter dans la cheminée.
C’est triste de détruire des êtres vivants qui se débat¬
tent autant qu’ils peuvent, essayent de montrer des
paroles, et, infimes, veulent durer, comme le premier
homme.
★ ★
Le médecin est venu. Il s’est passé entre lui et
moi quelque chose de cérémonieux, de solennel.
Quand il s’en est allé, quand la porte s’est refer¬
mée... Ce point final.
★
★ ★
Maintenant je suis seul avec la fièvre. Le sopha, le
lit où je suis attaché, me brûle.
Là, des papiers empilés, celui du dessus, poussié¬
reux. Je leur donne un commencement de sourire :
mes premiers essais littéraires, vieux de trois ans.
Je tends la main, je fais trembler ces pages et je
les frôle du regard, trop las de part en part pour y
pénétrer. Mais voici qu’un mot m’a sauté aux yeux !
J’ai crié lourdement comme dans les grands mo¬
ments de ma grande vie... J’ai lu, en titre d’un
récit : Clément Nourrit.
Je me souviens encore, au loin, de la soirée ar¬
dente où j’ai écrit cela, où j’ai revécu une heure
d’enfer, où je m’imaginais inventer les sensations
et les images qui allaient de ma tête à mes doigts !
Je m’accroche au résidu d’écriture, je déchiffre le
reflet noir de la plainte — les plaques éparses du
cri.
Plus rien que les murs et que moi. Tout le reste
a été cassé, brûlé, réduit en poussière et jeté au vent.
Mon secret n'est plus, tout petit, qu'au fond de moi.
Mes bras sont trop lourds et font, avec peine, un en-
LA MUSIQUE
279
trechoquement de fer. Mon cou est chargé et rongé.
Ah, ah! la foi et la raison, les sentences lapidaires
du "blanc tribunal sans oreilles qui était sculpté dans
ta salle du couvent !
Poussé, bousculé au dehors, j’ai sur ma figure en¬
traînée, des souffles de rues, des vociférations comme
des crachats, et, plus près, de tranquilles chants fu¬
nèbres, une procession des morts où je suis enterré.
Et au fond de tout, je suis tombé et ai été redressé.
L’immense nuée tourne et bat autour de moi... J’ai
été redressé, au milieu de la place creuse du Marché
(les déchirures des pignons et des toits en cercle sur
an ciel orageux). Et d’autres êtres de chair sont atta¬
chés debout près de moi, au fond de l’entonnoir de
cette place, et plantent un alignement, devant un
buisson fumeux et grondant, roulé sur le sol à nos
pieds...
Mon menton heurte ma poitrine. La nappe noire
jaillissante souffle, et me jette aux yeux l’éclat
de sa griffe! La flamme qui lèche en mordant et
dont la dévoration humide s’enfonce. Je tends le cou
et le front vers le haut des nuées. Il y a un vent
tumultueux, comme une démolition du ciel. Il
y a tant de vent que ma tête a été tournée de
force par les matériaux de l’air,et j’ai vu à côté de moi
un arbre noir tordu et encore attaché par le milieu
du corps. Plus loin brûle un flambeau échevelé qui a
les dimensions humaines, et on entend la vie qui
passe toute dans un cri de lion. Mes efforts changent
mes liens en bêtes.
Mais les ténèbres s’entassent sur le jour. L’étendue
est devenue lourde, livide, blême. Les toits noirs se
confondent avec l’espace qu’ils découpaient ; il n’y
a plus de ciel. Et tout s’écroule en pluie. L’eau a
ruisselé, par torrents rigides, et elle démolit le feu.
L’eau qui troue et rabat la fumée en tissus, montre
la place devenue un lac éclaboussé et criant, si en¬
vahie et si battue qu’il y roule des vagues. Le désar¬
280
LES ENCHAÎNEMENTS
roi des spectres pointus en files se démène au bord,
vidé des chants funèbres, et le peuple patauge, qui
hurle sa déception incroyable devant la mort du
feu... Les gens que le supplice attise, et qui veulent
saigner de reflets rouges, restent là, autour des sta¬
tues roses et noires aux peaux coulantes, dans les¬
quelles le rayonnement monta, où il dessécha le sang
comme une branche, et que s'arrachent les éléments.
Alors, ils s'ingénient. Ils rapportent du bois, soignent
une flamme ; chacun — riche ou pauvre, homme ou
femme — son fagot, sa torche. Ils se déploient en
courant pour redonner l'animation à ce bûcher qui
surnage, pour que la passion des victimes, qui détei¬
gnait dans leurs yeux, continue.
Elle est là! Au bord du peuple immergé et fustigé
par la pluie plus furieuse encore que lui, sur le ma¬
récage de cette place, elle est elle...
Elle est revenue vers moi, elle qui était partie
avec l'autre, avec les autres, et je tremble à la voir
pour la dernière fois, comme j'ai tremblé la pre¬
mière fois que je l'ai vue. Mais ses yeux sont marty¬
risés, vides ; on croirait qu'elle a perdu la vue. La
douleur a marbré sa belle figure comme le froid et
diminué son cou et ses épaules. Je l'appelle :
« Annette » — tout bas, et pourtant je crie avec ma
voix de souffle, égorgée, ma voix qui n'est qu'une
poussée. Elle est revenue, brisée par la vie, pour
tomber le plus près de moi qu'elle pouvait. Elle
s'abaisse comme la nuit, les bras étendus devant moi
dans la désolation du monde. Celle que la souffrance
inconnue a rapportée, elle est tombée à genoux par
terre, sur la grève d'eau et de tisons. Je crie — je
veux crier ; elle est aussi sourde que je suis muet,
prosternée devant mes pieds boueux.
Plus rien sur le papier.
C’est lui qui, il y a trois ans, un soir, se soulevant
LA MUSIQUE 281
hors de tous les morts, a pris ma présence et a écrit
cela.
Je regarde, sur les feuillets, entre mes mains, le
miracle de rapprochement — une sorte de conta¬
gion — s’effacer, s’en aller de moi. Je me regarde
encore une fois à travers l’effrayant grillage d’écri¬
ture, et même j’écoute, au loin, l’exclamation d’an¬
goisse décisive sauter en moi et lâcher ma gorge.
Je ressens encore le feu et l’eau, et la sueur glacée
qui m’a couvert dans cette effusion d’agonie... Mais
comment, après, suis-je mort ?
Moi, je sais que je ne peux plus vivre. Il me l’a dit,
l’étranger cérémonieux et scrutateur, il me l’a bien
dit. Et mes souffrances me forcent à entendre
ce qu’il a dit. Ma tête m’emplit d’une torture élar¬
gissante qui me mure dans les choses d’alentour.
Je comprends maintenant — il m’a fallu m’y re¬
prendre à deux fois — combien fut terrible le
moment où il m’a parlé... Cet homme que je n’avais
jamais vu et qui se dressant devant moi, m’a dit
plus que personne ne m’avait jamais dit... J’ai posé
les feuillets près de moi avec du vertige parce que
j’ai pensé : Je ne les reverrai plus.
Je vais disparaître, moi. La laideur mortelle de la
vieillesse sera tombée toute sur moi en quelques
jours. Est-ce que je me ressemble encore ? Elle m’at¬
teint et s’applique sur ma dernière figure, la chose
qui embrasse tout. Telle qu’elle l’embrassait lui,
l’être antérieur si grand, quand ses yeux vacillaient,
et qu’il a vu son ange brisé, reliquaire de son cœur,
devant lui.
★
★ ★
Elle a poussé la porte et elle est entrée.
Elle est entrée ici, dans ma chambre, pour la pre¬
mière fois.
Marthe !
282
LES ENCHAÎNEMENTS
Je me soulève avec mon coude, étendu que je suis.
Je la regarde. La souffrance elle-même, suspendue,
attend.
Elle s’avance, vêtue de sombre, avec la sainte pâ¬
leur carrée de son visage, la créature qui est beau¬
coup plus moi que moi-même.
Elle est changée, les traits altérés ; ses deux yeux
accablent son visage — comme l’autre dans l’hor¬
reur des siècles.
A travers la chambre, elle vient à moi qui suis
faible et cloué. Je l’appelle. Elle sourit. Mais est-ce
qu’on donne un sourire ! Elle a été malheureuse, et
on aperçoit sa blessure vide sur sa figure. Revient-
elle parce qu’elle a trop mal ou parce que j’ai trop
mal ? Je ne sais pas. Elle n’est plus elle.
Il était impossible qu’elle revînt. Elle revient. Ce
ne sont plus les mesures de la vie. Mais, comme au
commencement, je veux qu’elle croie en moi, et
qu’elle voie ma grandeur. Je la vois bien, moi, ma
grandeur. Peut-être, folle de souffrir, comprendra-
t-elle ma folie de penser. Ma folie : pousser, fouiller
jusqu’au fond des disputes, et comme celui dont la
voix s’est éteinte depuis tant de soleils, être le
suiveur de pensée. Le fou, c’est le fou au milieu des
sages ; mais c’est aussi le sage au milieu des fous.
Elle s’est assise, elle s’est perdue dans l’ombre,
dans la boue du soir.
Cette femme qui est là, à partir de ce coin, aussi
grande que si elle était encore absente, son cœur,
ce fut moi. Je connais son corps comme le mien.
Elle fut devant moi blanche et raide comme un
temple. Souvent, sa volupté enfermée, elle me l’a
amenée toute pendant des instants, et s’est montrée à
moi retournée de joie. Nous avons fait entre nous
l’amour comme un enfant.
Elle tend vers moi sa belle pâleur. J’ai dit :
« Toi ! » Elle s’est détournée. Ce qu’elle veut, c’est
savoir le secret que je lui ai caché.
LA MUSIQUE 283
Je lui dis tout ce que je suis capable de lui dire
pour me montrer à elle.
★
★ ★
Le soir vient horizontalement dans ma chambre et
verse à la fenêtre une eau glauque. Ah, mon amie,
ma bien-aimée, la nef qui cherchait la liberté...
L’avant étagé comme une maison aiguë, l’enracine¬
ment large et penché de sa poulaine, et sa figure de
proue, compacte, aveugle et avide, et son chœur de
mécontents magnifiques !
Aujourd'hui, que reste-t-il de tout cela.
Quelque chose, en moi, d’immense, qui cherche
encore. Mais ma passion est perfectionnée. L’eau
chaude de la fièvre ruisselle sur mon corps : un jour
— je me dresse, malgré les gens, sur mon matelas,
— pour voir — plus avant — des formes justes —
un jour, l’analytique fut conçue pièce par pièce, afin
de donner par la géométrie une carcasse presque
animale à l’algèbre qui ne sait pas regarder devant
elle, et aussi pour adjoindre à la géométrie, comme
une chimère, l’infini rationnel de l’algèbre... (Et
c’est l’inflexible procédé d’exploitation du vrai, qu’il
apportait, le passant opiniâtre et noir des rues hol¬
landaises, celui qui écrivit la première phrase de la
seule Bible : N'accepter pour vrai que ce qui appa¬
raît nécessairement être tel.)
Moi, le dernier venu, que des mains essayent de
tenir au bout des jours, moi qui ai tant besoin de
trouver — ma fauve conviction, — ce qui me porte,
ce n’est plus l’antique vaisseau-fantôme, mais un
wagon béant bouché par l’ouragan ; mais une aile
parmi les harpes de l’espace. L’aile intégrale qui
s’encastre toute dans les fluides : l’hélice, squelette
où s’incorpore le mouvement charnu, l’hélice qui
copie, dans l’épaisseur concrète, la théorie des tour¬
billons, et fait la musique des sphères.
284
LES ENCHAÎNEMENTS
Ceux d’autrefois, par l’impétuosité et l’irritation
de misère, ont découvert le monde nouveau qui
existait étendu dans le monde. Nous, nous découvri¬
rons les pays du monde tels qu’ils sont et tels qu’ils
attendent —, à force de réfléchir : d’apprendre ce
que nous savons.
Le grand décor se forme à nos pieds dans la brume.
Iamgadal (mes yeux finissent comme ils ont com¬
mencé !)
La mappemonde en relief sur la mer est faite d’un
tracé géométrique simplifié : le contenu du linéa¬
ment européen avec ses trente-trois mille kilomètres
de côtes, ses membres déliés et son corps globulaire
biseauté, en bas, vers la mer intérieure, en haut,
vers les cratères communiquants des mers du nord.
La vieille image bossuée — on a le désir illumi-
neur de la ramasser d’un coup, comme un Plan Di¬
recteur, — la vieille image que l’éclat du soleil tire
droit à lui, est revêtue de l’agglomération minérale
que l’âge quaternaire a mis des milliers de fois mille
ans à apporter sur les fonds tertiaires, et de la
couche pourrissante et fertile qui chauffe la vie. Au
sein de l’organisme continental s’enfoncent les
sombres gisements de houille radiculaire dont on
a calculé l’âge à quatre cent quatre-vingt-dix mil¬
lions d’années.
Laissez-moi surplomber. Il faut voir l’ensemble.
C’est la magnificence, c’est la vertu du point hu¬
main, de ne pas arrêter ses yeux. Il faut voir s’élever
et s’abaisser comme les projectiles étirés des fils té¬
légraphiques, le long desquels on glisse, le lignage
des parallèles équatoriales. La perspective déboîte les
compartiments de la vue, et les étendues plus lentes
du premier plan se bouchent successivement l’une
l’autre, à mesure que les horizons m’entrent dans
le corps.
L’Europe holocène, telle qu’elle s’est maintenue
LA MUSIQUE
285
sans changement perceptible, dans le champ visuel
du temps, depuis les yeux. C’est presque maintenant,
c’est sur cette pellicule-ci qu’erra le déluge glaciaire
où en personne j’ai frissonné — alors qu'avait évolué
le primate supérieur, l’hominien dont les vestiges
grimaçants sont plus rares que le diamant, la bête
« qui sait ». Et la scène du monde est si peu peuplée
encore aujourd’hui, que si tous les vivants étaient
à égale distance l’un de l’autre, à peine s'aperce¬
vraient-ils.
Fini le conventionnel, le factice. N’est-ce pas,
nous sommes trop tristes pour voir ce qui n’est pas.
Mais quel est le sujet du drame des hommes !
★
★ ★
A travers le fouillis de notations que je lis, à travers
les cerceaux et les étiquettes et les teintes criardes,
étalées au pinceau — l’aniline patriotique, rose,
mauve, vert, — qui distinguent entre elles suivant des
contours tremblés, les devantures géographiques, à
travers tout, crevant les signes et seuls réels, seuls
profonds, comme la troisième dimension, le blanc
ET LE NOIR DES DEUX CASTES.
Blanc et noir, éclat et ombre contraires des deux
moitiés humaines — l’exploiteur et l’exploité — la
guerre des guerres ! Voilà ce qu’il y a dans les chairs
du plan bariolé.
Dante le gothique — est-ce que je n’ai pas été aussi
celui-là ? sous un éclair d’élévation, il me le semble
— Dante qui a franchi le seuil de l’enfer le jour du
vendredi saint de l’an 1300, a vu le monde plonger
dans l’espace, puis revenir et apparaître si près de
lui qu’il a distingué les rues de Florence. Les Ghi-
belins blancs, contre les Guelfes noirs ? Plus violente,
plus grande — trop grande pour qu’il ait pu la
voir, même lui, les deux yeux de son siècle, — à
286 LES ENCHAÎNEMENTS
travers les prétextes, et les noms, et les conjonctures
— la lutte inégale du bétail et du maître !
Il n’y a plus que cela à vif devant ma face ; ce n’est
pas à cause de l’ombre, c’est à cause de l’ossature.
Le travail noir répandu sur le dessin universel,
comme les taches du champ de bataille. La pous¬
sière de peuple, qui use les formes de la nature, qui
use les gîtes ramifiés des matières premières, les riches
morceaux de la planète. Les souterrains qui plongent
dans des foules ; le pétrole — là où est le grand dis¬
trict noir et gras on mettrait le feu à la mer ! — Les
immeubles prismatiques, le relief des chantiers
criblés de corps d’armée, les bâtisses partout iden¬
tiques, échantillons sales d’infini ; les machines,
absolus de ressemblance. La crasse qui salit les
prisons de la production comme l’ombre coulante des
corps salit les machines de guerre. L’effort étranger à
lui-même ; le travail, colère gaspillée, la joie sans
joie ; hommes aux têtes coupées, animaux plus tristes.
Sur tous les rivages de la mer repoussée, noir de
fumée, plombagine des rails, encre et craie : des
ports, des rades, des docks. Un encadrement mo¬
notone de citadelles sur la mer mure les grands pays.
Les enseignes versicolores au vent des flottes pareilles,
dans les océans fumants du midi ou au pied des
bornes de glace, dans les épaississantes mers froides
où les bateaux blanchis sont des cathédrales.
Les fleuves chargés noirs comme des rues, et les
rues engrenages ; la bosse du tonnage qui court sur
les choses. Partout l’enfer de similitude se jette sur
lui-même , le mécanisme et le mécanisme marié à la
chair. Et l’illumination de richesse, elle est pla¬
cardée aux quatre coins du monde, à travers les na¬
tions théoriques : les palais où, la nuit, phosphore la
société bourgeoise, les casinos en série où les for-
LA MUSIQUE 287
tunes se redistribuent à la mécanique, et les temples
surmontés du signe plus.
Je veux savoir plus loin ; par toutes les échappées :
télescope, microscope.
Dans les gratte-ciel transparents, vers la batterie
centrale des machines à écrire, un gribouillis de
droites convergentes et mouvantes, à la façon de
courroies de transmission, et où dansent des chiffres.
On voit le dedans du corps des bureaux, et à travers
les lettres des firmes sur les glaces et le cinémato¬
graphe souverain des cotes et des changes sur un
écran, et les fusées de la publicité — les voici, les
joueurs de chiffres, les hommes de bois qui pré¬
sentent comme des blasons les tranches rondes de
leurs têtes.
Leur écriture, leur signe, leur grosse spirale pué¬
rile, centralise. La roue dentée, noir sur blanc,
s’embraye dans les mobilisations souples et la bou¬
cherie du travail, à partir du stylographe de ces bons¬
hommes qui ont des crânes obtus et ne contiennent
pas plus de génie que les généraux sur quoi le
laurier d’or est greffé.
Le tripotage petit nègre — hausse et baisse — en¬
gendre des mentalités d’appareils, agrandies par des
opérations d’espèce photographique. Celui qui est
au croisement des circonstances et allégé d’idées et
de scrupules, ressort.
Ils concentrent, concentrent, concentrent. La loi
d’attraction universelle grossit la grosseur ; la mon¬
naie s’enfle comme des ventres. Les trusts rassem¬
blent les produits, les trusts verticaux rassemblent les
trusts. Les rois sont de moins en moins nombreux et
de plus en plus rois du monde, depuis qu’il y a des
rois au monde.
II
13
288
LES ENCHAÎNEMENTS
Ah, ah, cela se voit de force que l’or est devenu
quelqu’un : l’instrument-dieu.
Cela se voit que la Caricature difforme et élastique,
et évasée comme une colline, a avalé les progrès de
la science, a avalé l’Institution, et s’incorpore aussi
les journaux qui fabriquent l’air qu’on respire et qui
forcent — par la réclame — le consommateur à
consommer la mitraille, les écoles où l’on endigue
l’énergie motrice par petits paquets tendres, les tri¬
bunaux sur lesquels est ciselé : Justice, et les parle¬
ments qui contiennent le mot : République, et les
temples qui contiennent le mot : Dieu.
La convoitise sans bornes a dévasté cette Europe
du soir. Regarde. Le monde est à bout, vaincu par la
guerre. Les parts de continents en proie aux plus
forts, aux plus perfides, en proie aux individus, en
proie aux désirs. Il a tout ravagé le désir de quelques-
uns, avec son va-et-vient de multitudes attachées.
Le soir, sous l’espace désert, domaine des paroles
et des abstractions, le monde se dénude des couleurs,
et les petitesses l’abandonnent. On perd le sentiment,
si souvent criminel, des nuances. Dans le grand soir
en haut duquel il me semble que je passe, que nous
passons, ma bien-aimée, on voit toute la configura¬
tion de la terre gisante — la terre ouvrière — se
tendre vers l’arc du ciel livide. J’ai senti cette pré¬
sence dont le monde est la patrie — le monde
est la patrie de quelqu’un. Les différences entre les
hommes seraient compliquées et superficielles ? Non :
ce sophisme fait rire et pleurer. Non. Elles sont en
simplicité et en profondeur. Elles sont en clair et
en sombre, en chair et en sang. Ce n’est pas la race
et la race, ni même la langue et là langue (tout cela,
broderies de la vie massive, et tous les nouveau-nés
de l’homme, sous toutes les latitudes, se ressem¬
blent avec perfection). C’est partout, la manipulation
charnelle et sauvage des corps et des fronts vaincus.
LA MUSIQUE
289
La classe victoire contre la classe défaite. C'est l’ex¬
ploitation du plus fort par le plus faible, et tout
ce qu’il faut de mythologie, de tambour, de trom¬
pettes, de baptêmes et d’illuminations, pour mas¬
quer cette énormité.
Dans le crépuscule qui vide les décors du détail
parasitaire, de tout près, elle porte la guerre blanche
et noire aussi clairement que si on la regardait au
loin dans les cieux avec les écailles lumineuses de
ses cinq continents, la planète qui va aux abîmes.
Au regard des astres, qu’importent les infimes vi¬
cissitudes historiques qui se succèdent ici-bas...
Même au regard des astres, notre première pé¬
riode d’humanité, déréglée et carnassière, est assez
grande pour compter ! On n’a jamais rien changé à
rien, durant le temps précisé où trois cent milliards
d’hommes se sont piétinés en superficies successives.
Le présent du monde est aussi pareil à son passé que
son Occident à son Orient sous le disparate des ap¬
pellations et la fantaisie des lumières. Un peu de
savoir prélève entre les civilisations des festons de
contrastes que plus de savoir efface. Je suis jeté,
tout secoué d’arguments, au malheur unique de la
civilisation. Ce malheur fut tel qu’on ne pourra
jamais le connaître, et que la définition de l’histoire
des hommes — des hommes qui parlent tout bas —
c'est : l’Innombrable Secret.
Voilà ce qu’a fait l’homme blanc, qui a réuni les
terres par-dessus les mers, l’exilé du paradis aryen,
sculpteur sanglant du perfectionnement, créateur de
Dieu et de l’idéal, auteur divin de la ruine. Voilà ce
que nous voyons tous les deux... Mais non, tu n’es pas
là, tu n'es pas là !
290
LES ENCHAÎNEMENTS
Je suis seul à me déchirer à ce champ de bataille
du progrès matériel. Je veux savoir plus. Ma chair
a besoin d’être tenaillée par l'entrechoque ment des
idées. C’est mon dénuement qui me jette sur l’in¬
connu de demain, comme les autres, là-bas.
Vous tous, le nombre, c’est de votre faute ! Ce
qu’ils ont fait, nommez-le : ce que vous avez fait,
puisqu’ils l’ont fait avec vos mains. Il faut que le
peuple sache que ce qu’il a créé socialement jus¬
qu’ici, c'est le mal.
Mais le remords ne suffit pas. « Rien ne sera
pire ! » l’anathème qui nous fait prendre pied dans
la fange f Mais la colère ne suffit pas. Pour être
honnête, il faut savoir. L’ordre, l’équilibre, la jus¬
tice, lois physiques des masses, la raison qui n est.
même quand on l’appelle moralité, que la face in¬
terne des fatalités lourdes, la méthode. Bacon, Des¬
cartes, la science théorique. Karl Marx, la science
appliquée, les théoriciens de la pratique. La science
corps et âme, le réalisme intégral, et le mysticisme
entré dans la logique ! Le moment n’est-il pas arrivé
où toutes les forces de salut se croiseront, ainsi qu'il
fut prédit. Oui, c’est devenu enfin possible sur la
terre, pour la plus grande des batailles humaines,
Le vrai démolisseur ce n’est pas celui qui marche
de travers avec ses bombes comme une femme en¬
ceinte, c’est le logicien. La loi du privilège com¬
mence par la fin. Il faut commencer par le commen¬
cement. J’ai prêté l’oreille aux grands accords gron¬
dants, à la musique furieusement douce, et voici que
vibre, sonore, cette chose, ce spectacle : Debout les
damnés de la terre !
Le cri de printemps qui souffle de la gorge des
ombres debout, traîne sur le sol une splendeur de
marche funèbre — la mêlée de création est noire.
Partout du sein du soir naissent les ombres des
hommes. Le sang est noir dans le crépuscule, et le
LA MUSIQUE 291
drapeau écorché qu’on n’effacera plus qu’après le
sang des êtres, est, sous la pénombre, un drapeau de
deuil, lui qui est un drapeau de joie !
Un soir...
Un soir, des gens se rencontreront dans la rue...
comme autrefois.
La place de la Concorde. Je ne peux pas tout voir
dans l’espace gigantesque. Je vois le bord de la
foule. Une ville, les statues d’une place, et aux con¬
fins de cette foule, voici une bande de jeunes gens
et de jeunes filles qui dansent.
Les jeunes sont tous des messies. Ceux-là sont éclairés
à contre-jour. Le soleil leur fait des caresses qu’on
voit ensuite s’éloigner largement en écharpe... Mais
il n’y a pas tant de changement que cela, après cette
Révolution.
Même aspect de la ville autour de cette place qui
a gardé son vieux nom. Les conditions de l’activité
terrestre sont modifiées, non ses formes. Ce qui est
nouveau, ce sont les grands liens qu’on ne voit pas.
Il y a des lignes droites de chacun à tous. Ce qu’on
voit différer sur la foule nouvelle, c’est seulement
ce qui a différé toujours, de mieux en mieux, sur
la foule : la mode, cette fête dont se revêt le grand
nombre comme d’une saison... N’est-ce pas qu’elle
donne un nom propre à chaque dimanche du temps?
Mais il y a sur les larges édifices communs et les
ensembles de pierre un luxe unique, un luxe géant,
qu’on n’avait jamais vu. Et ce luxe fait bloc, fait
ciel à travers la foule comme le bruit des cloches.
L’homme que je rencontre, au coin d’une rue
semblable à un rivage, c’est l’ouvrier de la révolu¬
tion. Il l’a construite avec ses mains.
Il est devant moi ce vainqueur, tout à fait pareil
aux apôtres vaincus de tous les temps, grand, simple.
292
LES ENCHAÎNEMENTS
Ce n’est pas un thaumaturge, c’est un homme, un
homme, un homme.
Il dit d’abord
— D’un seul coup, on a vu ce qu’on ne voyait
pas...
— C’est dans ces jours surhumains de nouveauté
qu’aurait dû naître le mot république. Ce mot se
serait prolongé de lui-même ; on aurait vu, sans se
tromper comme on l’a fait, que la république, c’est
la chose de tous.
— Avoir attendu si longtemps pour le voir et le
faire !
Nous avons été pris d'un frisson, et nous avons dit
tout bas « J’ai honte ! »
— On a vu qu’il n’y avait pas d'étrangers.
— On ne le voyait pas, on l’a vu... A l’instant où
sur le front de guerre, les premiers rangs des soldats
se sont donnés à l’idée, et ont jeté leurs armes dans
l’enfer, où ceux qui s’étaient avancés dans la plaine
en tendant leur cœur, leur chair, qu'ils avaient à
eux, en ont rencontré d’autres, désarmés aussi jus¬
qu’au sang, et qui venaient en masse d'un autre sens
du monde, — toute la machination millénaire a été
cassée parce que c’était une chose artificielle, et on
n’a plus trouvé à la place de la guerre que quelques
hommes dorés qui gonflaient leurs joues pour souf¬
fler le massacre. Dès qu’on eût remonté le courant
de l’obéissance militaire, on a ressenti la nausée de
toutes nos démocraties véreuses et stupides, et de
leurs singes couronnés. Mais le moment où le change¬
ment universel fut quelque part et pas partout, ce fut
le moment le plus dramatique de l’histoire.
— Le peuple a enfin qualifié crimes les plus vastes
crimes, ceux par qui l’humanité meurt de bassesse,
et qui sont ne pas Comprendre, oublier, et se lais¬
ser tromper. Il a compris tout ce que c’était que
comprendre. Alors ce fut une question majestueuse
de force ; il n’a plus fait l’aumône de la discussion ;
LA MUSIQUE 293
la tête contre la pierre. La victoire du prolétariat :
miracle du bon sens.
« Le plan écrit, puis l’ouvrier du plan. Voilà. »
Il dit ensuite, du ton calmé de ceux qui, de très
haut, constatent et rendent la justice :
— Avant ceux d’en face qui mitraillaient, il a fallu
abattre ceux d’à côté qui ont poignardé.
— Oui, il a fallu : je sais. L’homme n’a guère
changé au milieu de tous les changements.
Guère changé... Baissant la tête dans la rue, je pense
que si je pouvais m’approcher tout près des veux
d’une de ces jeunes femmes éployées, je trouverais ià
l’étrange miroir où je me reconnaîtrais tout entier
une fois de plus !
Une femme, moi. Je retombe à moi.
« Qu’est-ce que nous venons faire ici-bas ? »
Etre heureux ? Ah... Les créatures lèvent les bras
au ciel.
Voilà cinq heures du soir qui sonnent. Déjà le soir
existe (pourtant on ne le voit pas bien). Un mendiant
chante dans la cour. Sa traînante mélopée gémit :
« On revient toujours à ses premières amours. » Ba¬
nalité terrifiante... J’ai pitié de moi.
Le regret vient me tenter. Un suprême effort pour
m’enfoncer silencieusement dans tout ce qu’il peut y
avoir de matin et de paix, et plus rien d’autre. M’en¬
fuir... Non, pas m’enfuir, m’enfouir ; et j’ai essayé
de cacher ma figure dans mes mains pour pleurer.
C’est ta figure qui pleure chaudement contre la
mienne dans les haillons du lit. Ah ! ta tendresse
veut me faire croire que c’est toi qui pleures, et pas
moi...
Une figure ? éclipse. Rien. Je me dresse, tout seul,
comme toujours.
Des coups étouffants emplissent ma tête, frappent
ma gorge, et à travers l’asphyxie, je vois des gens.
294
LES ENCHAÎNEMENTS
Ma chambre est peuplée : les figures familières, en
rond — et jusqu’à celui-là, venu exprès du pays des
Pics Courbes. Jamais ma chambre n’a contenu tant
de monde. Sur ce bord de foule, mes immenses pau¬
pières s’abaissent comme la nuit.
... Ces présences qui s’approchent de moi — de
mieux en mieux elles-mêmes — sont une douceur
telle que c’est de la tiédeur que je vois. Tous les
chiens que j’ai eus et qui sont morts l’un après l’autre
sous mes yeux, les voici. Ils sont là, tout autour, ap¬
prochés, leur tête battante d’yeux tendue vers celui
qu’ils viennent chercher. Un peu plus haut qu’eux,
le haut de la multitude, avec ses faces si donnantes,
si prenantes, le doux remords des faces connues, qui
reflue au-devant de moi. Clairine, Odon, Clément, et
lui, et elle, et elle... Leurs visages et leurs destinées
restent clairs tandis que le jour s’abat.
Tous, tous ! Mes mains qui n’ont plus d’espérance
à toucher, qui ont besoin de s'appuyer, qui cher¬
chent et qui tirent, ont un sursaut. Je trouve à tâtons
des présences. On est seul et on s’appuie sur tous.
Je sais... Je sais, moi qui ai tout fait, et moi, le
damné de précision, le furieux de persuader, je sais
l’abîme qu’il y a entre chacun et tous. Que l’absolu,
c’est chacun ; que c’est en dedans de nous que se
fabrique notre réalité. (Tout à l’heure elle est entrée,
et j’ai eu la joie de toutes mes douleurs.)
Et pourtant, il faut sortir de la mêlée de soi-même,
du règne des deux têtes contraires, de l’amour uni
par une cassure, — et aller dans les chancellements
de la foule. Parce que ce cœur trop central est im¬
muable et informe, et qu’il joue orageusement avec
les moments présents, et tue les jours avec les jours.
Le cœur n’a pas d’avenir. Peut-on être heureux ?
Oui, et puis : non. Il n’y a pas de réponse. La loi
du cœur, c’est que tout, toujours, se perd, tandis
que la loi de tous, c’est que rien, jamais, ne se perd.
LA MUSIQUE 295« C’est à nous seuls, crie à Faust le premier Génie
surnaturel qu'il évoque, de plonger dans le tumulte
de l’activité, dans ces vagues éternelles de la vie que
la naissance et la mort élèvent et précipitent, repous¬
sent et ramènent, nous sommes faits pour travailler
à cette œuvre de Dieu et du temps... Mais toi, qui ne
peux concevoir que toi-même... »
Toi, « Cherche leur joie ! » Aujourd’hui, ce soir,
adonne-toi aux autres par-dessus ton inquiétude, avec
elle. Fais de la destinée de tous les autres ton rêve
égoïste. Mets les autres dans ta tête, et aime cela.
Dans cette tâche, la découverte est mille fois plus
avide que l’embrassement, l’effort s’ajoute à l’effort,
se thésaurise, et l’ignorance, heure par heure, se
désavilit. « Seul ce qui vit existe. » Il faut dire, pour
être plus tranquille : « Seul ce qui vivra existe. » Il
n’est d’avenir que pour tous.
Ces jeunes gens qui chantent et qui dansent pour
s’unir plus précisément, tandis qu’un beau soir
mûrit les couleurs et fait les fleurs plus fleurs, ils ont
conscience d’être quelque chose d’attendu dans la
joie de vivre. Et bien qu’il y ait une armature posi¬
tive, le dessin qu’ils font ensemble est plutôt de la
musique que du calcul.
Abandon partiel de l’égoïsme — pas abandon com¬
plet, et c’est là la sagesse et la splendeur pratique !
— abandon partiel, mélange, musique.
Par là s’élèveront les prodiges. Le sur-égoïsme, si
fanatique, des amoureux et des artistes, sera sur¬
monté, peut-être. Rompre avec le labeur solitaire
et le couple jaloux où vient s’ensevelir, l’infini d’ai¬
mer, qui sait, peut-être l’osera-t-on un jour — pour
l’œuvre caressée, et peut-être pour le lien criant de
la caresse. Mais on ne crée pas des sentiments. Si,
on crée des sentiments. Tout ordre nouveau a imposé
de nouveaux battements à l’âme, et la foi a obéi à
l’institution. Alors, il faut que ce soit l’intelligence
qui règne,
296
LES ENCHAÎNEMENTS
Alors, il faut sortir du mensonge social.
Je vois celui que je n’ai pas été, mais jusqu’où,
par moments je me suis déchiré, moi dont les rêves,
évadés du néant, y sont rentrés, mais qui ai parfois
entendu crier en haut et au fond des choses. Vous
qui êtes ici à m’écouter parce que mon drame est
tombé ici, voici celui que je n’ai pas été : l’honnête
homme, la conscience logique, le soldat pur, entrant
fortement, hostilement, parmi les hommes crépuscu¬
laires, pantins d’une farce grandiose ; capable de
faire lâcher le consentement bestial qu’on apporte
aux grands mots minuscules ; l’homme rongé par
la honte d’être contemporain d’une apothéose d’igno¬
minie et de grotesque, l’agissant, le violent, n’ayant
d’autre prière à la bouche, ni d’autre pierre à la
main que l’évidence et la joie qui lui furent volées.
Il m’assaille, le souffle qui s’appuyait sur moi
quand, un peu avant moi, le feu écrasait le cœur
ardent des hérétiques, et que leurs corps illuminaient
la joie de la foule, aux inventeurs de science, aux in¬
venteurs de destinée, aux commenceurs... Et les sup¬
plices qui ne sont pas encore, je les subis d’avance,
comme Jérémie. Est-il possible qu’on crucifie encore
la chair fraîche de ceux qui ont montré la simplicité
des enchaînements 1 Pitié, peuple, pitié pour toi. Sois
ton cœur, sois ton génie. Lève-toi. Secoue l’ignoble
respect encore cramponné sur toi avec ta souffrance.
Deviens le démolisseur monumental, et ne lâche plus
le monde. Prends-les par leurs habits sacrés, les pon¬
tifes de la Patrie, de la Démocratie et de la Religion»
et crache-leur à la figure.
Subjuguez le troupeau que vous êtes, le troupeau
de bêtes. Les hommes sont-ils méchants ? Je ne sais
pas : la méchanceté, spectre mélodramatique, comme
la bonté — mais ils sont bêtes. Par sagesse, par pitié.
révoltez-vous !
Août 1924.
NOTE
Il me semblerait bien prétentieux de fournir la liste
des ouvrages documentaires dont je me suis servi pour
Ce livre. Je remplirai cependant un devoir de grati¬
tude en citant tout au moins, en dehors des traités
historiques spéciaux, l'Histoire de la Civilisation de
Rambaud, la monumentale Chronologie Universelle
de Dreyss, et les six admirables volumes de /'Homme
et la Terre, d'Elisée Reclus, grand maître de l'histoire
universelle.
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