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JEAN L'HOTE
LA
COMMUNALE
roman
DESSINS DE PAUL GRIMAULT
ÉDITIONS DUSE UIL
-27, rue Jacob, Paris VIe
1 " ,
L A ETE TIRE DE CET OUVRAGE
VINGT-CIQ EXEMPLAIRES
SUR VÉLIN NEIGE
, ,
NUMEROTES DE 1 A 25
DONT 3 HORS COMlERCE
, , ..
CONSTITUANT L EDITION
OR IGIN ALE.
Tous droits de reproduction 1 d'adaptation et de traduction
réservés pour tous les pays.
(Ô 1957, by Editions du Seuil.
LE 18 JUILLET 1936, Monsieur le Ministre de
la Guerre rédigeait et signait un décret remplaçant dans
toutes les unités tactiques de la métropole le cheval par
des engins automoteurs. Du point de vue militaire, cett
décision marquait un progrès évident, mais à Lunéville, ce
fut une catastrophe.
La gloire de cette ville de 24.300 habitants avait été
jusque-là sa garnison de trois régiments de cavalerie, dont
un d'élite. De tous temps, il a été reconnu que l'officier de
cavalerie n'est pas un officier comme les autres. Son nom
souvent à particule, son uniforme strictement ajusté ont
fait de lui le type même du parfait homme du monde. Un
général, deux colonels, douze commandants (mais deux
d'entre eux n'étaient pas passés par Saint-Cyr), trente-six
capitaines et toute une cour de lieutenants, de sous-lieute-
nants et d'aspirants formaient alors l'essentiel de la bonne
société de Lunéville. Il y avait bien aussi quelques commet,
çants enrichis, l'adjoint au maire et deux médecins qui
7
LA C'OMMUN ALE
fréquentaient, par faveur spéciale, les soirées du cercle mili-
taire. Mais ils y étaient tolérés plutôt qu'invités soit qu'ils
fussent officiers de réserve, soit simplement qu'ils eussent
des femmes jolies. Le sous-préfet était le seul civil masculin
dont la présence fut considérée comme un honneur. Iviais
il ne se rendait là que dans l'uniforme de sa fonction.
Le décret terrible qui supprimait la cavalerie allait porter
un coup à l'activité mondaine de la ville. Les grandes
familles où l'on était officier de père en fils s'en allèrent
à Saumur, dernier bastion de l'arme d'élite.
Ce fut un soir d'octobre, à la tombée de la nuit, que
le dernier escadron du 8 e hussard quitta la ville. Les troupes
défilèrent une dernière fois. La fanfare jouait L'Adieu,
une marche lente composée par son capitaine. Les officiers,
sabre au clair, portaient tous des gants blancs. Aux halcons
de la rue de la République, plusieurs femmes pleuraient.
La musique disparut enfin tout au bout de l'Avenue de la
Gare. Le journal L'Est Républicain devait écrire le lende-
main qu'un « chapitre de l'histoire locale venait de se
terminer et que l'aube des temps modernes allait se lever
pour Lunéville! ))
Il était alors quatre heures de l'après-midi, et ce jour-là,
mon père, le maître de l'école des garçons, lâcha ses élèves
plus tôt que d'habitude. Il sortit derrière eux, avec son
chapeau, sans dire où il allait. Cela faisait déjà plusieurs
jours qu'il partait ainsi mystérieusement. Ma mère, insti-
tutrice au cours élémentaire dans la même école, l'observait
depuis sa fenêtre.
J'avais neuf ans et j'étais l'élève de mon père. La situa-
tion des fils d'instituteurs n'est guère enviable. Non seu-
R
LA CONfMUNALE
lement il faut être en classe l'élève modèle qui reçoit seul
des coups de règle sur les doigts, à titre d'exemple, mais il
faut encore faire à la maison des devoirs supplémentaires,
citer à n'importe quel moment du repas la date de la
bataille d'Azincourt ou dire à la première personne ren-
contrée pendant la promenade du dimanche si les pattes
du hanneton se rattachent au thorax ou bien à l'abdomen.
Ce soir-là mon père nous avait donné comme sujet de
composition française à faire à la maison : « Dites quelle
est la carrière que vous aimeriez embrasser et pourquoi. »
J'étendis sur la table de la cuisine une double page de
journal, déballai minutieusement mon attirail d'écolier et
me mis à rêvasser. A cette époque de l'année, les hiron-
delles se rassemblent tous les soirs avant leur grand départ
vers les pays qui ne connaissent pas l'hiver. J'aurais passé
toutes mes soirées à les regarder, par la fenêtre ouverte,
qui tournaient dans le ciel en poussant leur long cri. Mais
, ,. , d l , , l " d
ma mere etalt remontee e eco e, enervee sans oute par
l'inexplicable absence de mon père et il me fan ut examiner
sérieusement quelle carrière je voulais embrasser. D'ailleurs
le sens de cette expression m'échappait totalement. Pour
moi, une carrière était un grand trou taillé dans une col-
line.
- Ne suce donc pas ton porte-plume, dit ma mère, tu
vois bien que tu avales la peinture et après, tu t'étonneras
si tu as des boutons!
Le bout de mon porte-plume avait perdu depuis long-
temps toute couleur et des morceaux de fibres au go-fit
amer me restaient dans la bouche chaque fois que mon
père nous donnait un devoir difficile. Les cancres de la
9
LA COMMUNALE
classe finissaient par ne plus avoir, en guise de porte-
plumes que de maigres moignons de bois au bout d'une
plume.
Tout en préparant le repas du soir, ma mère se penchait
sur mon travail.
- Alors, tu n'as encore rien écrit! Mais réfléchis donc.
Tu as bien une idée... Voyons, quelle sorte de carrière
voudrais-tu a voir?
- U ne petite!
- Ce n'est pas une réponse, ça! De quel genre la vou-
drais-tu?
- Près de la rivière!
- Tu voudrais être pêcheur, alors!
- Non.
- Alors, quel métier voudrais-tu avoir?
- ... Je voudrais être pape!
- Ecoute. Je n'ai pas de temps à perdre. Ton père va
rentrer et les pommes de terre ne sont pas encore sur le
feu!
J'essayai plusieurs professions. Ma mère trouvait que
celle de pâtissier ne convenait pas à un fils d'instituteur,
que je devais avoir plus d'ambition. Le métier d'expio.
rateur lui paraissait trop scabreux et d'ailleurs, pourquoi
aller chercher si loin ce qu'on peut trouver ici même, c'est-
à-dire un emploi stable, honorable et bien rémunéré? Je
proposai « chauffeur de locomotive» mais ma mère n'était
pas d'accord. Il y a des risques d'accidents et trop de linge
à laver. Ce qu'il me fallait, c'était une profession qui eût
suffisamment d'agréments pour permettre, en les énumé-
rant, l' em ploi de tous les pronoms relatifs, de quelques
10
Pla11che J
Opticien, Orfèvre.
Pâti"sier, Rôtisseur.
Imprilneur.
Luthier.
Vzgnettes De Berny.
LES MÉTIERS
Cordonnier, Bottier.
Pharmacien, Herboriste.
Jardinier, Fleuriste.
LA COMMUNALE
substantifs nobles comme le mot labeur et de plusieurs
adjectifs rares.
Au bout d'une demi-heure, ce fut ma mère qui me fit
des propositions.
- Que dirais-tu d'être un jour pharmacien? Tu aurais
une blouse blanche, un magasin bien propre...
Cet avenir ne me plaisait pas. Cela sentait l'éther et la
maladie.
- Avocat! Tu ne voudrais pas être avocat? Tu porte-
rais une grande robe noire et tu défendrais les innocents!
J'ignorais complètement cette fonction. A mon âge, je
ne concevais pas qu'il pût y avoir des grandes personnes
coupables, à part les ivrognes qui se conduisaient mal dans
la rue.
Finalement, pour me permettre de trouver plusieurs idées,
ma mère me donna l'ordre de décrire dans ma rédaction les
avantages d'un métier que je connaissais bien, celui d'insti-
tuteur. Mais là encore, je ne trouvais rien à raconter, pas
la moindre petite anecdote pittoresque qui m'eût permis
d'avoir au moins un six sur dix. Tous les événements de
la vie quotidienne de mes parents me semblaient d'une
banalité peu enviable et n'étaient sûrement pas dignes des
honneurs d'une composition française. Ma mère s'impa-
tientait. Je trouvai enfin une première phrase :
- Ah! Quel beau métier que le métier d'instituteur!
- Bon, voilà déjà un début. Il n'y a pas de fautes
d' orthogra phe, continuer
Les pommes de terre finirent de cuire et j'en étais tou-
jours au même point, risquant fort, ce soir-là, d'aller au
lit sans dîner. Tout à coup, la sonnette retentit.
12
LA COMMUNALE
C'était lui. Je l'avais reconnu tout de suite à l'habitude
qu'il avait de sonner trois petits coups brefs. Mon oncle
Henri n'attendait pas pour entrer qu'on vienne lui ouvrir
la porte. Je l'entendis aussitôt qui grimpait l'escalier quatre
à quatre, en sifflant « Vous n'aurez pas l'Alsace et la
Lorraine! » Il ouvrit la porte et lança joyeusement :
- Bonjour, la compagnie!
- C'est toi, Henri! dit ma mère, tu me fais de ces
frayeurs chaque fois que tu arrives!
J'abandonnai mes travaux et désormais, je n'eus plus
d'yeux et d'oreilles que pour mon oncle.
J'admirais beaucoup mon oncle Henri. C'était un per-
sonnage extravagant et jovial, un peu vantard. Son appa-
rence témoignait d'une certaine recherche de distinction,
ce qui était rare en province. Il portait binocle à cordon,
moustaches Napoléon III, veston d'alpaga gris luisant,
cravate sombre à pois blancs, pantalon crème, chaussures
de toile recouvertes de surpieds en feutre gris. Chez lui,
tout m'étonnait. Il avait une façon tellement impression-
nante d'allumer ses cigares en frottant son allumette sous
sa chaussure, à son derrière et souvent même dans mon
dos.
C'était un homme qui avait considérablement voyagé.
Après l'autre guerre, il fut engagé par son ancien caporal
comme commis épicier chez Félix Potin à Bordeaux et ]es
souvenirs qu'il nous racontait de son séjour dans le Midi
n '1 en finissaient pas de me faire rêver.
C'est ainsi par exempJe que, depuis la fenêtre de la
petite chambre <lU 'il occupait en ce temps-là, il pouvait
voir, tout en bas, dans la cour de l'immeuble, un palmier
Il
LA COMMUNALE
planté dans un tonneau qu'on ne rentrait même pas en
hiver tant le climat de ces régions-là est agréable.
Son sens de ce qu'il appelait la psychologie du client lui
valut ensuite une place de confiance dans une société lor-
raine de produits d'épicerie. Il gravit lentement les échelons
de la hiérarchie et, à la fin de sa carrière, on lui confia le
poste d'inspecteur des succursales. De cette façon, nous
avions sa visite deux ou trois fois par an.
La première chose qu'il faisait, en arrivant, était de
déballer quelques cadeaux, toujours des produits d'épicerie
de provenance exotique, ce qui augmentait encore son
prestige à mes yeux. Il y avait du cacao dans des boîtes
métalliq ues sur lesq uelles étaient peints des moulins à vent
et des médailles d'or, du café dans des cornets de papier
d'argent et de mystérieux paquets jaunes où l'on voyait
des sauvages à demi nus couper du maïs que l'on chargeait
sur des voiliers à trois mâts.
Ma mère ne paraissait pas heureuse de la visite de son
frère, elle était préoccupée et répondait vaguement aux
questions traditionnelles sur notre santé et le jardin.
- Mais où est donc ton mari? Je ne l'ai pas vu dans sa
classe?
- Je ne sais pas!
Et elle fondit en larmes comme si, d'un seul coup, elle
libérait plusieurs semaines de désespoir contenu.
- Mais enfin, dit l'oncle, iJ n'est pas parti!
- Si! dit-elle dans un sanglot.
- Où?
-- Je ne sais pas!
- Depuis longtemps?
14
LA COMMUNALE
- Depuis tout à l'heureI A la sortie des classes, il a
pris son cha pea u et il est parti.
- Il avait fait ses valises?
- Non, il n'a même pas pris sur lui son tricot de laine I
Mon oncle partit d'un grand éclat de rire.
- En voilà une affaire! Si toutes les femmes se croyaient
abandonnées quand leur mari met son chapeau sur la tête
pour aller faire un petit tour... I
- Si ce n'était qu'aujourd'hui! Mais voilà quinze jours
qu'il s'en va tous les soirs.
- Il est peut-être au café.
- Oh! Lui qui ne buvait jamais!
- Ou bien à la mairie, je ne sais pas moi... Comment
est-il quand il rentre?
- Tout content, comme au début de notre mariage.
- Crois-moi, s'il avait une mauvaise conduite, il ne
serait pas fier de lui en rentrant à la maison' Ne pense
plus à cela. Je lui parlerai ce soir, entre hommes... et tu
verras que tu te faisais des idées.
Mon oncle se pencha sur ma page blanche.
- Qu'est-ce que c'est que ce travail-là? Une composi-
tion française! De mon temps, on apprenait à lire et à
compter et ça suffisait bien pour vivre!
- Henri! laisse donc cet enfant faire ses devoirs.
- Tu ferais mieux de l'envoyer jouer dans les champs.
Regarde-le, il est pâle comme un fromage blanc.
- Son père lui a donné une composition française à
faire, il faut d'abord qu'il la finisse.
- Bah! Tl la finira demain jeudi. A]]ez, je l'emmène tout
de suite faire un tour jusqu'à 1;1 rivièrel
15
LA COMMUNALE
En séchant ses dernières larmes, ma mère tenta de s' oppo-
ser à cette promenade, mais mon oncle était l'aîné de ses
frères.
Nous partîmes comme le soleil commençait à disparaître.
A vant de sortir de la ville, mon oncle s'arrêta à l'épicerie
pour m'acheter une boîte d'anis. C'était une vieille habi-
tude que nous avions en cachette de mes parents.
- Reste là, dit mon oncle, il ne faut pas que l'épicière
te voie. Elle le dirait à ta mère demain matin.
Le fait d'avoir pour complice une grande personne de
la famille me donnait une assurance sans limites et me
remplissait d'une reconnaissance infinie pour mon oncle.
Tandis que je le voyais choisir à la vitrine une boîte de
bonbons à couvercle doré, comme si c'était pour lui, je
rêvais de résoudre les problèmes d'arithmétique les plus
difficiles, rien que pour lui offrir les résultats.
En sortant du magasin, il me glissa la boîte dans la
main, comme s'il se fût agi d'un objet volé.
- Tiens, mets ça dans ta poche, avec ton mouchoir par..
dessus et ne le dis à personne f
Je répondis :
- D'accord!
Nous étions entre hommes et je me devais de parler un
rude langage Mon oncle marchait à grands pas, je courais
, " 1
presque a ses cotes.
- Moi, mon petit, disait-il, à la guerre de 14, j'étais
dans les chasseurs à pied et laisse-moi te dire que ce n'était
pas une armée de traîne-la-patte f
Pour rien au monde, je n'aurais dit à mon oncle que
j'étais fatigué ou que j'avais un caillou dans ma chaussure.
Ir)
LA COMMUNALE
J'aurais trotté ainsi des heures entières à côté de lui, sans
me plaindre. Notre conversation roulait toujours sur les
" .
memes sUJets.
-- Alors, qu'est-ce qu'il fait, ton père? Il l'achète cette
radio? Il a pourtant les moyens...
Ou bien :
- Vous avez cueilli beaucoup de petits pois cette année?
Ta mère a dû en mettre en conserves, tu parles, avec le
congé tous les jeudis et dimanches, il leur est facile de
s'occuper d'un jardin, tes parents!
Mon père m'avait donné pour consigne de ne pas
répondre quand mon oncle Henri me « tirait les vers du
nez » . Mais j'étais trop heureux de trahir nos pl us chers
secrets familiaux. J'exagérais même et j'inventais des
récoltes phénoménales qui excitaient l'imagination de mon
oncle.
- Quand je pense, disait-il, que si j'étais resté dans
l'armée après l'autre guerre, j'aurais ma retraite aujour-
d'hui. Je l'aurais, mon jardin, avec tout le temps pour le
cultiver. Ahl bougre de bougre de bougre de bougre!
Nous arrivâmes près de la rivière.
- Attends-moi un instant, dit mon oncle, je vais tout
de même aller voir ce qui se passe de ce côté-là!
Et il disparut au travers des roseaux. J'entendis ensuite
la fuite désordonnée d'un troupeau d'oies. Au bout de
quelques minutes, mon oncle: réapparut, crotté jusqu'au
mollet mais content de lui.
- Sacré nom de nom! Si seulement j'avais apporté mes
lignes. C'est un vrai nid de perches, cet endroit-là. Avec
des hameçons de 90 et quelques suzées, moi je te parie que
17
LA COMMUNALE 2
LA COMMUNALE
demain matin, je te sors deux kilogs de poissons de là, et
sans amorcer! Ces animaux-là, c'est comme les humains,
ça aime les bons coins. Il n'y a rien de nouveau sous le
soleil, va 1
Il commençait à faire nuit et nous revînmes lentement
vers la maison. < Avant l'entrée du pays, une vieille auto-
mobile nous dépassa et s'arrêta non loin de nous.
- Tu vois, dit mon oncle, ces engins-là roulent main-
tenant à tombeau ouvert ct qu'est-ce que l'humanité en a
de plus, je te le demande?
Il faisait sombre et nous ne distinguions pas les deux
hommes qui venaient de descendre de l'automobile, mais
nous entendions leur conversation.
- Bien sûr, bien sûr, vous avez raison de ne pas prendre
de risques, 1\1onsieur le Directeur, mais enfin, si vous ne
roulez jamais à plus de trente kilomètres à 1 'heure, com-
ment voulez-vous que je fasse pour vous apprendre à passer
la troisième vitesse?
- Que voulez-vous, j'ai toujours peur d'arriver trop
vite dans les virages!
J'eus l'impression de connaître cette dernière voix. L'autre
reprit :
- Vous avez tort de vous en fa ire. Dans les virages,
il yale réflexe qui agit. C'est automatique, ce truc-là!
- On ne sait jamais! De nos jours, il y a tant d'acci-
dents dans les journaux!
- Bah! Faut bien mourir un jour!
- Comme vous y allez! Je n'ai pas enVIe de mourir
sans avoir profité de ma retraite!
Il n'y avait plus de doute, c'était ]a voix de mon père.
18
LA COMMUNALE
Ainsi donc, il apprenait à conduire en cachette, sur la
vieille automobile du chauffeur du châtelain. Mon oncle
s'approcha doucement et lui donna une grande tape dans
le dos.
- Alors, mon gaillard, on se paie du bon temps!
Je n'ai jamais vu mon père aussi gêné que ce soir-là.
Il dut s'expliquer, comme un coupable. S'il aV2it caché à
ma mère qu'il allait tous les soirs apprendre à conduire
une automobile, c'est qu'il voulait lui faire une surprise.
Il avait commandé une conduite intérieure Peugeot 301
qu'un chauffeur devait amener très bientôt de Nancy.
- Farceur, va, dit mon oncle, et moi qui croyais que
, .
tu etaIS...
Il acheva sa phrase à voix basse, à l'oreille de mon père
qui rit d'un air gêné.
En rentrant à la maison, il fut convenu qu'on ne dirait
rien à ma mère. Toutefois, pour la rassurer, mon oncle
proposa de justifier mon père en inventant une histoire de
maire qui, par manque d'imagination, devait faire écrire
ses discours en cachette par l'instituteur.
La soirée fut gaie. Avant le repas, j'eus vite fait de
· .. A , , .
termIner ma cOmpOSItIOn, grace surtout a mon pere qUI
avait faim et préféra me dicter quelques phrases, pour aller
plus vite.
« Plus tard, quand je serai grand et que l'heure du
choix d'une profession aura sonné pour moi, je choisirai
le métier d'instituteur. Ah! quel beau métier que le métier
ci 'instituteur! »
-- Ça, tu l'as dit, reprit mon oncle, vous, les fonction-
naires, vous êtes des petits vernis. A cinquante-cinq ans,
1 ()
LA COMMUN ALE
vous avez la retraite, plus de soucis! Tandis que nous,
dans l'alimentation!...
- D'accord 1 dit mon père. Mais vous, dans l'alimen-
tation, quand vous rentrez à la maison le soir, c'est fini!
Les pantoufles et la T. S. F.! Tandis que nous, dans l'en-
seignement, ça n'est jamais fini! Après la classe, il y a les
tableaux du lendemain à préparer, et après les tableaux,
les leçons de choses et cœtera, et cœtera!
Ils auraient pu discuter ainsi des heures entières. Mon
oncle était rempli de l'éternelle jalousie des petits bour-
geois à l'égard des. fonctionnaires et mon père, fils de
paysan, se serait fait tuer plutôt que de reconnaître que
sa situation présentait le moindre avantage.
- D'accord, mon cher Henri, disait-il, mais après la
guerre, quand je suis rentré dans l'enseignement où on ne
gagnait que trois cents francs par mois, toi, tu choisissais
le monde des affaires, avec l'appât d'une fortune rapîde!
Mon oncle faisait le bilan des sacrifices de son passé. Ça
n'était pas de sa faute s'il avait été ruiné dans l'affaire de
l'emprunt russe et si les actions des tramways de Shangaï ne
valaient presque plus rien.
Pendant ce temps, mon père me glissait une expression
pour ma composition française. « ... Quoi de plus passion-
nant que d'assister à l'éveil de jeunes intelligences!... » et
répondait à mon oncle :
- C'est un métier qui tue son homme! Avec les exa-
mens, les parents d'élèves...
- Tout de même, répondait l'oncle, vous êtes logés
gratuitement et vous ne payez pas l'eau, l'éclairage...
« Et quelle joie »..., me soufflait mon père, tandis
20
LA COMMUNALE
que ma mère prenait sa relève dans la discussion, « ... quelle
joie de retrouver plus tard sous le costume du forgeron, du
laboureur ou de l'avocat, l'enfant à qui l'on a appri autre-
fois les grandes dates de l'histoire de France! »
Pour sortir vainqueur du débat, mon oncle Henri se
servit alors d'une ruse perfide.
- Et les vacances! Qu'est-ce que tu en fais des vacances?
Deux mois et demi à se baguenauder en automobile! Parce
que tu ne vas tout de même pas me dire qu'avec vos deux
salaires et les économies que vous faites en cultivant le
jardin, vous ne pourriez pas vous acheter une automobile!
Moi, je vous verrais très bien, tous les trois, dans une
grande limousine noire, par exemple une Peugeot 301...
Mon père était mal à l'aise et essayait, par des signes,
de faire comprendre à mon oncle qu'il allait un peu fort.
Mais celui-ci, avec des clins d'yeux complices à mon égard,
s'amusait à vanter les qualités de la Peugeot 301, sa carros-
serie brillante à angles droits, ses sièges aussi confortables
que des fauteuils de salle d'attente chez un médecin...
- Ah! soupira ma mère, si seulement c'était vrai, il y a
si longtemps que j'ai envie de voir la mer!
- Ecoute Henri, tu exagères, dit mon père, tu vas
mettre des idées de grandeur dans la tête du gosse!
Je n'écoütai plus le reste de la discussion. Mon oncle
venait de me donner une magnifique idée que je déve-
loppai immédiatement dans ma composition française. A
mon point de vue, Je meilleur aspect du métier d'institu-
teur, c'étaient les vacances et j'imaginai un grand voyage
en automobile.
« ... Après quatre jours de voyage, nous parvenons enfin
21
LA COMMUNALE
au sommet du Massif Central. De là, notre vue s'étend
jusqu'au Midi, à droite Bordeaux avec sa Gironde et ses
établissements Félix Potin, à gauche Marseille, sa canebière
et ses habitants si sympathiques. Devant, toute droite et
bordée de palmiers plantés dans des tonneaux, la route
étale son fin ruban de goudron j usq u' à la mer... »
- Bon, cela suffit, dit mon père, maintenant, nous allons
pouvoir dîner!
Il descendit à la cave chercher une bonne bouteille et
tout le monde se mit à table.
Cette nuit-là, mon oncle dormit dans sa « chambre
réservée ». C'était une pièce mystérieuse, toujours obscure.
Comme nous n'avions presque jamais d'invités à loger,
on y tenait continuellement les volets clos, pour protéger
du soleil une belle tapisserie à fleurs vertes et rouges. Il y
régnait une odeur étrange de cire et de naphtaline et le
lit, où ma mère rassemblait les matelas inutiles, était d'une
hauteur impressionnante. Seul, mon oncle Henri était assez
grand pour coucher là-haut.
L'ÉCOLE Où NOUS HABITIONS se trouvait dans un
quartier extérieur de Lunéville, en bordure directe de la
campagne. Le bâtiment avait cet aspect austère et campa-
gnard qu'ont tous les bâtiments administratifs de province,
gares, mairies, écoles. Par-devant, il y avait un ja.rdinet
interdit aux élèves. Mon père y cultivait les œillets et les
22
LA COMMUNALE
dahlias dont on avait justement besoin au moment de leur
floraison, c'est-à-dire aux anniversaires de mes parents. On
y trouvait aussi quelques plants de ciboule et de persil
dissimulés derrière une rangée de géraniums. Il était plus
rapide de venir les chercher là, quand on en avait subite-
tement besoin au moment de servir la soupe, que de courir
jusqu'au jardin qui, lui, se trouvait par derrière, au bout
de la cour de récréation.
De ce côté, les dépendances de' l'école s'étendaient assez
loin. A gauche, un garage s'ouvrait à la fois sur la rue
et du côté du jardin. C'est là que les pompiers remisaient
leurs instruments. Quelquefois, en été, quand il faisait
très chaud, le capitaine disait à mon père, en rentrant de
l'exercice du dimanche matin :
- Si vous voulez, on va profiter que notre matériel est
déballé pour arroser votre jardin!
Mon père acceptait toujours et les pompiers, en grand
uniforme, déroulaient leurs longs. tuyaux de toile dans les
allées. Leur chef se chargeait seul de l'arrosage. Il faut
en effet un certain doigté pour ne pas abîmer les légumes
quand on les asperge avec une lance d'incendie. La tech-
nique du capitaine consistait à décrire en l'air de grandes
arabesques avec son jet d'eau. Ces jours-là, mon père ren-
trait toujours à la maison mouillé jusqu'à la chemise.
Tout le côté droit de l'école, de sa cour et du jardin
était bordé par une grande propriété dans laqueHe s'exer-
çait une singulière industrie. C'était l'usine « Toubens père,
fils, petit-fils et Cie » où l'on fabriquait depuis 1864 le
fameux chapeau à fibres de Panama ou canotier. En fait,
le vieux père Toubens était le seul maître de la maison.
23
LA COMMUNALE
Il avait fondé seul l'entreprise et entendait la gérer seul.
Il traitait de gamins ses trois fils qui étaient pourtant des
messieurs respectables. L'un d'eux portait même une mous-
tache et un bouc. Quant au petit-fils, il était seulement
capable de transporter sur une brouette jusqu'à la gare
les colis de canotiers à expédier dans presque tous les pays
du monde. En ce temps-là, les deux meilleurs clients de
la maison étaient le Cameroun et le Canada.
La fanlille T oubens était une famille très unie. Le
dimanche, on la voyait toujours se promener au complet
et, en toutes saisons, les hommes ne portaient pas d'autres
chapeaux que les canotiers de leur fabrication.
Mon père avait souvent demandé au père Toubens s'il
pourrait faire visiter son usine aux élèves de l'école; il n'y
a pas de meilleur enseignement que celui qui s'accompagne
d'une démonstration. Mais le vieux s'y était toujours refusé.
Il avait un secret de fabrication qui rendait se chapeaux
indéformables et ne voulait le communiquer à personne.
Ses fils eux-mêmes n'avaient pas le droit de pénétrer dans
l'atelier principal, un grand hangar en planches dont il
avait promis de ne leur donner la clef que sur son lit de
mort.
Depuis les fenêtres de l'école, nous avions tout de même
un a perçu substantiel de la fabrication des canotiers à fibres
de Panama. L'activité de l'usine commençait vers six
heures du matin. Les fils et le petit-fils venaient déposer
à la porte de l'atelier principal de grandes bûches que le
père emportait seul à l'intérieur. Peu après, on voyait sortir
une épaisse fumée noire par la longue cheminée qui dépas-
sait du toit et on entendait une machine à vapeur se mettre
24
LA COMMUNALE
en marche avec peine. Son bruit augmentait progressive-
ment, mêlé de coups sourds et de sifflements aigus j us-
qu'à devenir, aux environs de dix heures, un vacarme
assourdissant qui obligeait mon père à fermer les fenêtres
de sa classe s'il voulait que ses élèves entendissent sa leçon
d'histoire.
A onze heures, il se produisait une formidable explosion
qui ébranlait tout le quartier et faisait tomber les pétales
des Reurs sur le bureau de mon père. Dans notre salle à
manger, les pendeloques de cristal de la suspension
électrique n'en finissaient plus de s'entrechoquer et mes
parents retrouvaient souvent les portes des armoires grandes
ouvertes.
Après chaque explosion, la machine se taisait. On n'en-
tendait plus que les aboiements inquiets des chiens du
quartier. De tous les interstices des planches mal jointes
de l'atelier, il s'échappait alors une abondante vapeur
blanche. Les trois épouses des fils T oubens accouraient
avec de grands paniers d'osier, qu'elles passaient au vieux
par la porte entr'ouverte. Il les leur rendait peu après,
rem plis des canotiers fumants sortis de la machine.
Elles s'en allaient ensuite dans le grand verger, derrière
l'usine, et déposaient délicatement chaque chapeau sur l'un
des innombrables petits bâtons plantés là par les fils. Depuis
la cour de l'école, nous admirions le spectacle de cette
interminable plantation de chapeaux blancs qui dégageaient
vers le ciel une brume subtile et bleutée.
Cette industrie ne pouvait s'exercer qu'à la belle saison,
quand le soleil était assez chaud pour sécher les canotiers.
Mais chaque année, le père Toubens essayait de prolonger
25
LA COMMUNALE
son activité le plus tard possible. Il disait à mon père,
par-dessus la barrière du jardin :
- Bah! L'été de la Saint-Martin durera bien encore
quelques jours!
Cette année-là, le père Toubens fut puni de sa cupidité.
En bordure de sa propriété et au bout de notre jardin, mon
père avait un verger, avec quelques mirabelliers, deux ou
trois pommiers et surtout un noyer immense dont on disait
qu'il avait été planté en 1789. Mon père utilisait ce détail
pour mieux faire évaluer à ses élèves le temps qui séparait
notre époque moderne de celle de la Révolution Française.
Cet arbre vénérable produisait chaque année une si
grande quantité de noix qu'il était plus rapide de les faire
ramasser par les garçons de la grande classe. Tous les
instituteurs de campagne se sont ainsi servis de leurs élèves
pour accomplir quelques travaux fastidieux. A la maison,
c'est de cette façon qu'on écossait les haricots ou qu'on
désherbait les allées du jardin. Là-dessus, Messieurs les
Inspecteurs d'école primaire ferment toujours les yeux et
les parents des élèves trou vent la chose absolument normale.
A la campagne, il est de règle de s'aider mutuellelnent
et mon père ne manquait pas d'occasions de rendre service
aux familles de ses élèves. Aux enterrements, par exemple,
comme la plupart des gens n'avaient pas les moyens de
faire imtprimer des faire-part, c'était mon père qui s'en char-
geait. Il inscrivait le texte au tableau noir, et toute la classe
le recopiait soigneusement sur de beaux papiers blancs en-
tourés de noir. Les exemplaires qui n'avaient pas de fautes
d'orthographe étaient seuls utilisés et l'exercice compt1it
pour le classement de fin de mois.
26
Planche II
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Fig. l, Le noyer. - Fig. 2, La feuille de noyer. - Fig. 3, Le fruit
(:'oix). - Fig. 4, Casse-noix. - Fig. 5, Cerneau. - Fig. 6, Gaule
pour gauler les noix. - Utilisations industrielles : a, Planches de
noyer ; b 1 Huile de noix ; c, Brou de noix ; d, Emploi du brou
de noix dans l'ébénisterie.
LA COMMUNALE
Un jour de ce mois d'octobre, donc, nous étions tous
occupés à ramasser les noix. Pour nous empêcher d'en
manger, mon père avait imaginé de nous faire chanter en
même temps. Dans un chœur, il est facile de déceler les
chanteurs qui ont la bouche pleine. La mélodie qu'il pré--
férait pour accompagner ce travail était « V enise et Bre-
tagne ». Mais de temps en temps, pour nous faire retrou-
ver le rythme qui se perdait, il battait la mesure avec la
longue perche de bois dont il se servait pour gauler les
.
nOIx.
Nous étions à cette période de l'année qui ne garde
de l'été que les apparences. Quand les journées sont enso-
leillées, il fait presque aussi chaud qu'en août et on se
met à regretter les vacances. Mais si le ciel se couvre, il
fait froid d'un seul coup et l'on se réjouit déjà du bon
feu qu'il y aura l'hiver à l'école. Pendant que nous étions
occupés à ramasser les noix, personne ne remarqua que
le soleil venait de disparaître derrière un nuage. Le Père
Toubens était dans sa maison et ne s'en inquiétait pas non
pl us.
Brusquement, il y eut un violent coup de vent qui fit
tomber une avalanche de noix sur nos têtes. Comme s'ils
étaient pris d'une panique soudaine, les chapeaux d'à côté
s'envolèrent de leurs piquets et vinrent rouler dans le
verger. Mon père nous laissa les poursuivre. Malheureuse-
ment, le père Toubens perdit huit chapeaux dans l'affaire.
Trois ne furent jamais retrouvés. Deux furent piétinés par
leurs poursuivants. Deux autres roulèrent dans une Raque
de boue, on les donna à deux élèves et leurs pères les
portèrent pour aller à la pêche. Quant au dernier, il resta
28
LA COMMUNALE
accroché au sommet d'un poteau télégraphique. Les pom-
piers allèrent le décrocher un dimanche et en firent cadeau
à leur capitaine.
L , , . l , ,
automne etalt a.
LE JEUDI SUIVANT, mon père se leva de bonne
heure et se mit à nettoyer de fond en comble le garage.
Il rangea de côté l'attirail des pompiers et laissa libre une
grande place au milieu. A midi, il était couvert de pous-
sière et dégoulinait de sueur.
- Tu n'aurais pas dû te mettre dans des états pareils,
lui dit ma mère, tu avais le temps, ce garage pouvait bien
attendre!
- Bah! tu sais ce que c'est, répondit mon père, quand
on commence quelque chose, on n'aime pas que ça traîne,
je vais prendre un bain, ça me fera du bien!
Ce qu'on appelait le bain, dans notre famille, était une
cérémonie rare que mon père était seul à pratiquer, et
dans les grandes occasions seulement, veille de distribution
des prix ou de 14 J uil1et par exemple.
Mon père avait reçu en héritage de ses parents une
splendide baignoire de cuivre qui avait, paraît-il, appartenu
au Tsar de Russie. C'était une véritable œuvre d'art qui épou-
sait la forme du corps et ressemblait à une grosse botte.
Par beau temps seulement, mon père sortait l'engin dans
le jardin et l'installait sur deux grosses pierres, entre deux
rangées de haricots grimpants, de façon à n'être vu de
29
LA COMMUN ALE
personne. Puis il le remplissait à demi, avec de l'eau qu'il
apportait dans des seaux et il allumait un feu de bois en
dessous. Ensuite, il mettait son maillot de bain et prenait
place à l'intérieur de la baignoire, assis sur un petit banc
qui le protégeait de la chaleur de la flamme.
Depuis la maison, je l'apercevais, au travers de la fumée
et des branches, qui se lavait, semblable à un missionnaire
que des sauvages feraient cuire.
A une heure, mon père vint s'asseoir à table, avec son
costume sombre des dimanches et sur le visage les cicatrices
des jours où il se rasait de trop près.
- Mais qu'est-ce qui se passe, dit ma mère, tu ne
m'avais pas dit que tu allais à Nancy aujourd'hui!
Mon père prit un air indifférent.
- Je ne vais pas à Nancy.
- Mais alors, pourquoi t'habilles-tu?
- Pour être habillé, c'est tout. Suppose que des parents
d'élèves viennent me voir, ça peut arriver! N'oublie pas
que le jeudi après-midi est le jour de réception du maître
d'école! Et puis, on ne sait jamais, l'Inspecteur peut passer.
Il suffisait de prononcer le nom de Monsieur 1'1 nspecteur
pour qu'un je ne sais quoi de grave et de solennel planât
sur la famille. L'inspecteur d'école primaire est aux insti-
tuteurs de campagne ce que le colonel est aux sous-officiers.
A la pensée qu'il allait peut-être venir cet après-midi, ma
mère devint nerveuse et servit le repas avec précipitation.
Le déjeuner fut expédié en vingt minutes. A deux heures,
tout était rangé dans la maison. Pour plus de précautions,
ma mère mit sa robe noire à boutons et col blancs, me
fit enfiler mon costume de velours et, comme pour un
jO
LA COMMUN ALE
dimanche, me passa sur les cheveux une couche de gomina,
produit gluant qu'elle fabriquait eHe-même dans des pots
à confiture et qui donnait en séchant l'impression de porter
un casque.
Puis ce fut l'attente. Assise derrière la fenêtre, ma mère
cousait, mais elle regardait le coin de la rue plus souvent
que son ouvrage. J'étais sur une chaise, sans bouger, pour
ne pas salir le costume. De temps en temps, mon père
sortait de l'école et allait jusqu'au bout de la rue. Quand
il voyait que ma mère l'observait, il se donnait des airs de
quelqu'un qui regarde le ciel pour voir s'il ne va pas faire
de l'orage.
A quatre heures exactement, elle arriva. Il n'y avait pas
dans tout le département d'automobile aussi belle. Sa car-
rosserie noire à angles droits lui donnait un air sérieux
et luxueux à la fois. Elle s'avançait dans la rue de l'église,
brillante et silencieuse.
- Tiens! Un étranger, dit ma mère, on dirait qu'il
cherche son chemin.
L'auto s'arrêta devant la maison. Un homme tout habillé
de blanc en descendit et se mit à klaxonner, comme pour
appeler quelqu'un. Mon père fut aussitôt près de lui et
lui manifesta les plus grands signes d'amitié. Ses gestes
disaient « Entrez donc, cher Monsieur! » mais l'autre
regardait sa montre et ne semblait pas décidé à accepter
l'invitation. Finalement, ils entrèrent ensemble.
- Mon Dieu, disait ma mère affolée, qui est-ce donc?
Le personnage était si grand qu'il dut se baisser en PdS
sant la porte de notre cuisine. Il portait un étrange habit
blanc, d'une seule pièce de la tête aux pieds et dont le
?1
LA COMMUNALE
devant était partagé par une longue £ermeture-éclair. Mon
père suivait, la mine épanouie.
- Je te présente Monsieur... je m'excuse, je ne sais pas
votre nom!
- Monsieur Raoul, tout le monde m'appelle comme ça
au garage.
- Monsieur Raoul amène notre automobile...
Ma mère semblait ne pas comprendre.
- J'ai pensé, pour l'anniversaire de nos dix ans de
mariage.... Voilà, j'ai acheté l'auto.
Ma mère devint pâle, puis toute rouge, et finalement
éclata en sanglots. Mon père me fit sortir car les enfants
ne doivent jamais voir pleurer leurs parents.
Quand je revins sur la pointe des pieds, ils ne s'en aper-
çurent même pas tant ils étaient absorbés par ce que leur
disait Monsieur Raoul. Mon père lui servit un petit verre
d'eau-de-vie de mirabelle et demanda :
- Avec une voiture comme celle-là, pensez-vous que je
puisse aller dans la même journée jusqu'à... Paris, par
exemple?
- Paris! Mais Monsieur, pensez donc que c'est une
voiture de chez nous qui a gagné le rallye de Monte-Carlo
de l'an dernier, plus de mille kilomètres dans une seule
. , ,
Journee.
- Monte-Carle! Vous parlez sans doute de Monte-Carlô,
sur la côte d'Azur?
- Oui, bien sûr, et sans compresseur, sans machin
spécial, tout simplement avec une bonne voiture de série,
comme la vôtre!
Mes parents étaient étonnés de se sentir si près de pays
j2
LA COMMUNALE
qui leur paraissaient presque irréels quand ils en voyaient
les photographies sur les livres de géographie du cours du
certificat d'études. Monsieur Raoul en parlait avec détache-
ment, en technicien habitué à jouir quotidiennement des
merveilles de la science moderne.
- Tout ça, c'est bien be.au, dit-il en vidant son verre
et en réprimant une grimace, il faut que je m'en aille si
je ne veux pas manquer le train de six heures.
- Mais nous allons vous y conduire en automobile, dit
,
mon pere.
- Je ne dis pas non. Comme il faut justement que je
vous montre comment ça marche, on en profitera!
Après quelques explications sur l'entretien que mon père
reçut en connaisseur, nous partîmes à la gare. Quelque
voisins avaient fermé leurs volets, pour mieux nous épiel
pa r derrière.
Sur le quai, mes parents firent leurs adieux à Monsieur
Raoul avec autant d'empressement que s'il se fût agi d'un
parent. Mon père dit, en regardant le train s'éloigner :
- Très intéressant, ce monsieur, il a l'air de bien con
naître son métier!
Le retour en automobile fut une JOIe encore plus corn.
plète que l'aller. Cette fois, nous étions seuls dans la voi-
ture. Mon père roulait doucement et saluait tout le monde
au passage, mais, comme les gens du pays n'étaient pas
habitués à nOl1S rencontrer dans une automobile, ils nous
regardaient avec étonnement sans nous reconnaître. Mon
père klaxonnait presque sans arrêt et cela faisait apparaître
aux portes des ménagères, avec leur casserole, qui avaient
cru entendre le laitier.
33
LA COMMUNALE 3
LA COMMUNALE
L'auto fut rangée soigneusement au garage. Pendant le
dîner, on ne parla que d'elle. Mon père se lançait dans
des calculs très compliqués. Connaissant les distances et
la vitesse horaire moyenne de la voiture, il évaluait combien
de temps il faudrait pour se rendre chez le grand-père de
Bayon, à Nancy, au pèlerinage de Sion, chez son frère dans
les Vosges, etc... De temps en temps, il me demandait
de faire mentalement une opération, mais il était trop
impatient pour attendre mon résultat. Ma mère prévoyait
déjà la couleur du tissu avec lequel elle ferait des housses
pour les sièges. Pour la première fois, je terminai ma
soupe avant tout le monde.
Le soir même, avant d'aller au lit, nous revînmes tous
les trois la regarder une dernière fois, avec un m:lnteau
sur nos chemises de nuit. Les parents s'assirent devant
et moi derrière. Mon père mit en route le moteur.
- ,C'est formidable les moteurs qu'on fait maintenant,
dit-il, ça obéit au doigt et à l'œil, mieux que des élèves.
Ensuite, il alluma les lumières, plein phare pour la
grande route, code lorsqu'on rencontre un autre automo-
biliste, ce qui est tout de même assez rare la nuit, et veil-
leuse pour la traversée des villes. Je voyais à chaque déclic
les taches lumineuses grossir puis pâlir sur le matériel des
pompiers rangé dans le fond du garage. Mon père ne
donna, pour terminer, qu'un très léger coup de klaxon car
il ne fallait pas réveiller les voisins.
- Avec une voiture comme celle-là, dit-il, c'est un plai-
sir de voyager. Depuis ]' époque des diligences, l'humanité
a tout de même fait des progrès!
14
LA COMMUNALE
A PARTIR DE CE JOUR, l'automobile fut le centre
des préoccupations de la famille et devint même la vedette
de tous les exercices scolaires de préparation au certificat
d'études. Mon père fit une dictée du reportage des 24 heures
du Mans paru dans l'Illustration. Les problèmes de mathé-
matiques étaient du genre : « Sachant qu'une automobile
est partie d'un point A à 8 heures du matin et à la vitesse
de 30 km à l'heure et qu'une autre automobile est partie
d'un point B à 9 heures du matin à la vitesse de 45 km à
1 'heure, à queUe heure les deux automobiles se rencontre-
ront-elles? La distance à parcourir est de 200 kilomètres. »
Nous avons conjugué « Je me promène en automobile » à
tous les temps de l'indicatif, du subjonctif et de l'impératif.
Il y avait peu de cours où il ne fût pas question de l'auto-
mobile et mon père trouvait toujours l'occasion d'en parler,
même sur des sujets qui en semblaient tout à fait éloignés.
Quelquefois, en plein milieu de l'après-midi, alors que
tous les élèves étaient penchés en silence sur un laborieux
exercice de grammaire, on entendait au loin le bruit d'un
moteur . Toutes les têtes se redressaient et mon père écou-
tait aussi. Si par hasard l'automobile s'engageait dans la
rue de l'école, nous nous précipitions tous aux fenêtres
pour la voir passer. Auparavant, c'eût été un grave man-
q uement à la discipline de la classe, mais désormais, mon
père le tolérait, trop curieux lui aussi d'aller regarder l'auto-
mobile. Finalement, au bout de quelques jours, tout le
35
LA COMMUNALE
monde se lassa de cet exercice. Nous voyions passer pres-
que toujours la même voiture, la vieille Citroën du médecin
qui habitait un peu plus loin dans la rue.
Combien plus excitants étaient les rêves de voyage en
automobile que nous rédigions dans nos compositions fran-
çaises! Notre imagination n'avait besoin d'aucun accessoire
pour nous figurer que nous étions au volant d'une puissante
voiture de course et chaque soir, en nous précipitant hors
€le l'école, au lieu de crier comme autrefois, nous imitions
la pétarade d'une troupe d'automobiles qui démarrent.
Plusieurs parents s'émurent d'une telle spécialisation dans
la formation de leurs enfants. L'un d'eux dit un soir à mon
père, en le rencontrant sur e seuil de la porte, à la sortie
des classes :
- Bonsoir, Monsieur le Directeur, si ça continue, ce
n'est pas le certificat d'études que vous ferez passer à nos
enfants, mais le permis de conduire.
Sur le moment, mon père trouva la remarque plaisante,
mais il devait s'apercevoir bientôt que les réflexions de ce
genre cachaient des arrière-pensées. Les gens du quartier
n'étaient plus les mêmes à notre égard. Le petit rentier
d'en face ne nous saluait plus. On se taisait brusquement
chez le boulanger quand ma mère y entrait. Au début,
cela étonnait mes parents. A va i ent-ils, dans leur enseigne-
ment, dit quelque chose qui pût choquer les parents des
élèves? Ce ne pouvait être une question de religion puis-
qu'ils étaient eux-mêmes catholiques, comme tout le monde)
ni une affaire de politique, ils n'en parlaient jamais.
Mon père eut l'explication grâce à la femme de ménage
de l'école. C'était une personne âgée qui avait la manie
3 6
LA COMMUNALE
de parler toute seule. En balayant les classes, elle faisait
à haute voix ses réflexions personnelles, commentait les
derniers événements locaux. Une fois même, elle se mit
en colère sans raison apparente et cassa le manche de son
balai. Mon père ne fréquentait jamais les lieux publics, il
était trop occupé chaque soir à travailler dans sa classe, seul
avec la balayeuse qui le tenait ainsi involontairement au
courant de l'actualité du pays. Un soir, il l'entendit qui
grognai t :
- Une auto... Si c'est pas une honte! Est-ce que j'ai une
auto, moi! Ça se prélasse dans des logements de six pièces,
aux frais de l'Etat, avec des vacances, comme des rois.
Est-ce qu'on me paie, moi, pendant les vacances de ces
Messieurs-Dames?... Pas du tout. Mais seulement, qu'est-ce
qui paie les impôts? C'est le pauvre monde pour que ces
gens-là se trimbalent en automobile...
De temps en temps, elle interrompait son ouvrage et
considérait mon père en silence, avec dans le regard une
telle expression de colère qu'il jugea préférable d'aban-
donner les lieux. Du même coup, mes parents perdirent
la joie neuve de posséder une automobile. Ils se mirent à
en avoir honte et n'osèrent plus la sortir.
On continua tout de même à en profiter mais en cachette.
Nous passions une partie du jeudi après-midi enfermés
dans le garage. Mon père, en bras de chemise, astiquait
la carrosserie avec un gros morceau de coton hydrophile.
Ma mère confectionnait sur mesure des housses pour les
sièges dans une grande pièce de tissu à dessins jaunes
et roses, et prenait soin de renouveler toutes les semaines
les fleurs du petit vase qui se trouvait suspendu entre les
37
LA COMMUNALE
deux portières, à l'intérieur de l'auto. J'étais responsable
de la propreté des pneus et des pare-chocs.
La belle saison était loin désormais, nous étions en
novembre et le froid commençait. A l'école, mon père
alluma les poêles. Jamais l'éventualité d'un voyage en auto-
mobile n'avait semblé aussi lointaine. La famille traversait
une période de tristesse.
C'EST A CETTE ÉPOQUE que mourut le grand-père
de Bayon, père de ma mère. Quand le facteur apporta le
télégramme, ma mère se mit à sangloter. Cette fois, mon
père ne me fit pas sortir car il est normal de pleurer quand
quelqu'un meurt dans la famille. Je versai aussi des larmes,
j'aimais beaucoup le grand-père. Pourtant, mes parents ne
me le présentaient que comme modèle à suivre. Chaque
fois que je paressais sur mes devoirs ou que je faisais une
tache sur mon cahier, on me disait :
- Prends donc exemple sur ton grand-père, voilà un
homme qui a travaillé toute sa vie. Jamais il ne s'est reposé!
Le meilleur souvenir que je gardais de mon grand-père
datait de l'époque où il dirigeait une société de musique,
« L'Harmonieuse », qui était en même temps la société
de gymnastique « La Vaillante ».
Chaque année, au deuxième dimanche après Pâques,
cette double société donnait une fête. Le grand-père invitait
pour cette occasion tous ses enfants et petits-enfants. Après
3 8
LA COMMUNALE
le repas, la famille allait assister au spectacle, dans la loge
d'honneur, la seule du stade d'ailleurs, qui nous était réser-
vée. Les musiciens apparaissaient d'abord sur le terrain et
interprétaient ({ La Marseillaise» et ({ Aubade », un mor-
ceau composé par le grand-père. Puis ils disparaissaient
quelques instants derrière une haie et revenaient, habillés
en gymnastes, pour exécuter la « pyramide humaine » et
divers exercices de force et d'agilité. Les gymnastes se
transformaient encore en musiciens et la fête se terminait
par un concert symphonique. J'admirais beaucoup le grand-
père pour sa prestance de chef d'orchestre et surtout pour
la rapidité avec laquelle ses musiciens pouvaient se trans-
former en pyramide d'athlètes.
Chaque fois que nous allions le voir, il profitait d'un
moment où parents et cousins étaient fort occupés à s'en-
tretenir d'affaires importantes, pour me prendre par la
main et m'emmener derrière la maison, dans l'enclos des
volailles. Il puisait du maïs dans un grand sac et m'en
donnait une poignée, pour que les poules et les coqs
viennent manger dans ma main. Quelquefois, il s'asseyait
sur un tonneau, me prenait sur ses genoux et me deman-
dait de lui réciter à l'oreille la table de multiplication du
six ou du neuf. Comme récompense, il me conduisait
ensuite au verger. Autour du pied de chaque arbre, il y
avait une touffe d'herbe épargnée par la faux. Il y cachait
les plus belles pommes, pour me les donner. A cause de
cette manie et aussi de la grande amitié du grand-père
pour les animaux, mes parents disaient d'un ton tragique
que « ce pauvre papa vieillissait » et je ne comprenais pas
la relation entre ces deux choses.
39
LA COMMUNALE
Les obsèques devaient avoir lieu le jeudi suivant, pour
permettre aux nombreux instituteurs et institutrices de la
famille d'y assister. Mon père décida qu'on s'y rendrait en
automobile.
En vingt-quatre heures, nous fûmes tous les trois habil-
lés de noir. Le deuil commençait. Les convenances vou-
laient qu'il durât un an, suivi du demi-deuil, période allant
du gris sombre jusqu'au gris clair, six mois plus tard.
Notre vie était ainsi striée d'époques sombres et claires.
Dans la famille, au-delà de 45 ans, une sorte d'habitude
de la mort s'installait et les alternances de teintes dispa-
raissaient au profit du noir.
Nous partîmes de bon matin. L'auto resplendissait. A
l'avant, ma mère essuyait de temps en temps une larme.
Seul derrière, je ne cachais pas mon enthousiasme pour
mon père qui conduisait à 30 kilomèt,res à l'heure. Il profita
de l'occasion pour me faire une leçon de morale :
- Vois-tu, une automobile, c'est comme un être humain,
il faut savoir la mener par les bons chemins. Prends
exemple sur ton grand-père, c'est un homme qui a toujours
sui vi le droit chemin.
Il se rappela alors qu'il connaissait un raccourci qui
nous mènerait plus rapidement à Bayon. L'auto s'y enga-
gea. C'était un chemin vicinal très mal entretenu.
- Ça au moins, dit mon père, c'est de la voiture. Ça
passe partout! En 18, les chars d'assaut Renault ne faisaient
pas mIeux.
Ma mère se laissait aussi gagner par notre joie. Elle
était fière des housses qu'elle avait confectionnées elle-
même et qui enveloppaient si bien les sièges.
4°
.
LA COMMUNALE
- Je suis contente aussi pour la couleur. Le jaune et
le rose de ce tissu ressortent tout à fait bien sur le fond noir
de la carrosserie.
Elle surprit avec honte son visage souriant dans la glace
du rétroviseur.
- Et ce pauvre papa qui est mort! dit-elle.
Les parents se composèrent aussitôt des attitudes de deuil.
Le voyage se serait poursuivi de la sorte, avec des éclair-
cies de bonheur mêlées à des pensées funèbres si la situa-
tion n'avait gravement empiré, le chemin vicinal devenant
de plus en plus impraticable. Il restait une côte à franchir
mais il avait plu la veille et les roues glissaient sur l'argile
-mouillée. Nous étions pourtant presque au sommet, et l'on
apercevait déjà le clocher de Bayon dans la vallée de la
Moselle.
Mon père descendit en relevant le bas de son pantalon
noir. Ma mère, toute voilée de crêpe, voulut le suivre, mais
dès qu'elle posa le pied par terre, elle perdit l'une de ses
chaussures à haut talon et fut obligée de rester assise à
l'intérieur, avec moi. Mon père essaya de pousser la voi-
ture par derrière, mais ce fut lui qui glissa et je le vis
se redresser, les mains pleines de boue.
Dans le lointain, les cloches sonnèrent le premier coup
du service des morts. Dans une demi-heure, la cérémonie
devait commencer. Ma mère fondit en larmes.
- C'est toi qui l'as voulue, cette auto de malheur!
Mon père ne répondit pas, il valait mieux éviter une
scène, par respect pour le grand-père défunt.
C'était la fin de l'automne et à cette heure matinale, le vent
froid rougissait les yeux et faisait apparaître une goutte au
4 1
LA COMMUNALE
bout du nez de mon père. Le soleil luisait d'un jaune pâle,
sans chaleur, faisant briller seulement la rosée sur l'herbe.
Près de nous, à demi caché par la pente du terrain, un
paysan labourait en guidant son attelage de la voix. De
la terre qu'il retournait montait un léger brouillard et ses
bœufs lançaient par leurs naseaux des jets réguliers de
vapeur. Mon père le regarda et tout d'un coup, partit en
courant dans sa direction. Je les vis parler ensemble et, au
bout de quelques instants, ils revinrent avec les bœufs pour
tirer l'auto. Nous étions sauvés...
Mais nous étions en retard. Quand nous arrivâmes, le
cortège funèbre venait de sortir de l'église et se dirigeait
vers le cimetière. Nous le suivîmes lentement en auto. La
nouvelle de notre arrivée se répandit rapidement parmi les
rangs des parents et amis qui marchaient devant nous. De
temps en temps, des têtes se penchaient en dehors des
rangs et nous regardaient avec une expression de sincère
admiration pour notre si belle voiture.
Devant le cimetière, quand ils descendirent de l'auto,
mes parents eurent tellement honte de la boue qui recou-
vrait leurs chaussures et faisait quelques taches claires sur
leurs vêtemets de deuil qu'ils rejoignirent la tombe en
faisant un détour.
Je me trouvai là à côté de l'oncle Auguste qui, lui, se
tenait à l'écart pour de tout autres raisons. Il était anti-
clérical et la vue du curé récitant des prières en latin devant
le cercueil l'exaspérait. Il se mit à frotter ses chaussures
vernies contre la bordure de buis d'une tombe voisine et
me dit à voix basse :
- Tu vois, tout ça, c'est de la foutaise!
4 2
LA COMMUNALE
Mon père m'attira brusquement, il connaissait trop bien
les opinions de l'oncle Auguste et évitait de me laisser
seul avec lui.
Après la bénédiction, il y eut un discours prononcé par
mon oncle Cyrille. C'était le seul de mes oncles que je ne
connusse pas encore. Il était, paraît-il, poète à Paris. Le jour
où il demanda la main de ma Tante Julie au grand-père,
celui-ci l'interrogea sur ses ressources. Il répondit :
- Qu'importe, le Bon Dieu s'occupe bien des petits
oiseaux du ciel, il ne nous laissera pas mourir de faim!
Cette réponse, qui n'était d'ailleurs qu'une citation de
l'Evangile, lui valut un refus définitif de la part du grand-
père... Mais mon oncle Cyrille était obstiné, il enleva ma
Tante Julie, l'emmena à Paris par le train en deuxième
classe, ce qui prouvait bien son manque d'économie, et
l'épousa sans autorisation. Depuis ce temps, personne ne
les avait revus. Les seules nouvelles que nous avions étaient
chaque année une carte de vœux rédigée en vers. Mon oncle
Auguste, qui se vantait de ne pas « mâcher ses mots »,
disait qu'à Paris « ce saltimbanque de Cyrille vivait aux
crochets de cette pauvre Julie ».
En fait, je l'appris plus tard, ce saltimbanque de Cyrille
était dans son milieu un poète dîstingué. Pendant la guerre
de 1914, il avait été secrétaire particulier de Paul Déroulède
et c'est lui qui écrivit L'adieu aux armes, sous la dictée du
maître, un jour que celui-ci était particulièrement inspiré.
Depuis, il avait composé plusieurs œuvres poétigues, toutes
en alexandrins, dont la plus importante, Mes Tentations.
paru t dans le bulletin paroissial de Versailles. Al' occasion
de la mort du grand-père, il s'était réconcilié avec toute
43
LA COMMUNALE
la famille et s'était même proposé pour faire le discours.
Comme il n'y avait pas d'autre candidature, on accepta.
Il était debout devant le cercueil et déclamait en agitant
les bras. Sa pèlerine et les rubans de sa cravate de poète
s'agitaient dans le vent. Je ne comprenais pas le sens de
ses paroles mais je me souviens toutefois qu'il comparait
le grand-père au Maréchal Lyautey. Tandis qu'il parlait,
j'entendais à mes côtés l'oncle Auguste qui grognait dans
sa moustache je ne sais quelles injures contre ce qu'il
appelait la calotte.
Après le discours, il y eut une minute de silence pendant
laquelle on entendit un ouvrier passer derrière le mur du
cimetière en sifflant une chanson à la mode. La grand-mère
éclata en sanglots. Quelques hommes, qui étaient nu-tête,
. "
se mIrent a etern uer.
Enfin le cercueil fut descendu dans la fosse et tout le
monde vint le bénir en pleurant, tandis que les musiciens
de « L'Harmonieuse » jouaient en signe d'adieu l'aubade
que le grand-père avait composée pour eux.
Pour la cérémonie des condoléances, le bedeau fit dis-
poser la famille en ligne, près de la porte du cimetière,
juste devant l'auto. Il plaça mes parents au deuxième rang,
pour qu'on ne voie pas la boue sur leurs vêtements. TOlls
les amis défilèrent alors en serrant les mains d'un air
lugubre, mais lorsqu'ils arrivaient à nous, ils jetaient un
coup d'œil vers notre voiture, leur expression changeait et
leur poignée de main semblait vouloir dire : « Bra vo 1
Toutes nos félicitations pour votre automobile. Elle est
vraiment tout à fait chic. »
Il y eut ensuite un repas dans la maison du grand-père.
44
LA COMMUNALE
Dans la famille, tous les événements importants, gais ou
tristes, se terminaient par un banquet. Celui-là, bien en-
tendu, était plus simple que les traditionnels festins de
. , .
premlere communIon.
A vant la cérémonie, toutes mes tantes s'étaient rassem-
blées à la cuisine, avaient relevé leur voile de crêpe noir
sur leur chapeau et s'étaient mises à préparer un rôti et un
grand plat de légumes. Tandis qu'elle tournait la sauce,
ma Tante Julie s'était subitement mise à se lamenter sur
son pauvre père qu'elle n'avait pas revu depuis si long-
temps et regretta de s'être mariée sans son consentement.
Elle pleura et la sauce brûla.
Au début, l'atmosphère fut triste. De temps en temps,
une voix s'élevait pour faire l'éloge de ce pauvre grand-
père à propos d'un point de détail tout à fait particulier.
- Vous souvenez-vous, dit l'oncle Henri, comme il
savait bien s'occuper de ses arbres. Jamais il n'a eu de ver
dans ses fruits!
Il Y avait ensuite un silence et quelqu'un d'autre repre-
nait la louange. Tantes et oncles se rappelèrent avec émo-
tion l'époque de leur enfance. J'eus la surprise d'apprendre
que mon oncle Henri jouait des tours pendables à l'époque
de ses culottes courtes.
La grand-mère, qui ne voulait rien manger, était replié
sur elle-même et sanglotait en silence. Elle était si vieille
et si ridée qu'en pleurant, son visage paraissait effrayant.
J'appris aussi ce jour-là que lorsqu'elle était petite fille, ma
mère était presque toujours la dernière de sa classe et qu'elle
grimpait aux arbres, bien que le grand-père l'eût défendu.
En évoquant ces vieux souvenirs, l'atmosphère se déten-
5
LA COMMUNALE
dit peu à peu. Il y eut même des éclats de rire quand
mon oncle Henri raconta comment l'oncle Auguste vida
un jour une bouteille d'encre noire dans le bénitier de
l'église. Il paraît qu'après cet exploit, les fidèles sortaient
du saint lieu avec, sur le front, de grosses taches noires
qu'ils s'étaient faites en se signant.
Mon oncle .Cyrille fit alors observer qu'il était peut-être
indécent de se réjouir de la sorte à un repas de funérailles.
On pouvait parler de choses moins tristes mais sérieuses
comme réciter de la poésie. Ce pauvre grand-père aimait
tant, à la fin d'un repas, entendre quelques poèmes bien
sentis. Justement, mon oncle Cyrille avait sur lui le recueil
de ses œuvres complètes et il proposa de nous déclamer
les deux premières de ses Tentations en alexandrins.
C'est ainsi que j'appris que cet oncle, un homme d'appa-
rence pourtant calme et bourgeoise, s'étai t déj à trouvé pl u-
sieurs fois dans sa vie face à face avec le diable.
La première fois, il était en train de cultiver le petit
jardin qui entoure sa maison, à l'Hay-les-Roses, près de
Paris, quand tout à coup, il vit le diable surgir de derrière
un groseillier. C'était un personnage hideux, avec un corps
velu, des cornes, des pattes de bouc et une longue queue.
Il se mit à danser dans un carreau de poireaux, sans les
écraser, et dit, d'une voix sinistre :
Te nom mes-tu Cyrille? N'est-ce point une illusion?
Ainsi donc tu prétends, minuJcule homoncule,
Résister à ma loi, braver la tentation!
le te verrai enfin J avorton ri dicule,
Bientôt de la luxure, devenir un esclave...
4 6
Planche III
LA GRANDE PYRAMIDE
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Si toutes les pierres de la Grande Pyramide étaient employées pour
construire un mur tout autour de la France, ce mur aurait 26 cm.
de haut sur II cm. de large (calculs effectués par M. Cyrille D...).
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()
LA COMMUNALE
Il disparut aussitôt, ne laissant derrière lui qu'une odeur
de soufre.
... Cette odeur bien connue, qui re1nplit les CUISInes
Lorsqu'au mois de septembre, on y 1net en conserve
La blonde mirabelle et la pomme reinette...
Mon oncle croyait en avoir terminé avec le diable mais,
peu après, alors qu'il repiquait des laitues, son attention
fut attirée par un bruit de chuçhotements et de rires qui
semblaient venir de la rue. Il écouta et entendit très distinc-
tement des appels.
... Cyrille! Viens avec nous! 0 toi, l'élu des mUJes!
Laisse donc ton jardin. Nous voguerons ensemble
Vers ces pays lointains où sans cesse on s'amuse...
Mon oncle, qui voulait en avoir le cœur net, laissa là
ses laitues et s'approcha de la clôture du jardin. Il écarta
le lierre et aperçut, sur le trottoir d'en face, la femme du
boulanger, simplement vêtue d'une combinaison jaune
canari, qui le regardait d'un air provocant en lui faisant
signe de s'approcher. Outré de tant d'impudeur, mon oncle
rega gna ses salades.
Mais deux minutes plus tard, les mêmes appels se firent
à nouveau entendre, plus pressants et plus tendres. Mon
oncle regarda encore et vit sur le même trottoir, en plus
de la boulangère, la femme du photographe qui lui lançait
des œillades. Il retourna à son jardin en récitant un pater
et un ave pour chasser la vision et se remit à planter ses
salades.
4 8
LA COMMUNALE
Il venait à peine de terminer la première rangée quand
il entendit à nouveau les diaboliques appels. Cette fois,
très en colère, il saisit un rateau et se précipita dans la
. rue, bien décidé à chasser par la force ces ambassadrices
du démon. Mais alors, quelle ne fut pas sa surprise en
trouvant, alignées sur le trottoir d'eR face et toutes en
combinaisons multicolores, la boulangère et la femme du
photographe, la femme du maire, l'épicière et la crémière,
la marchande de journaux, Madame Marjolin, la chaisière
de l'église, la doyenne de la commune... etc! La file était
si longue qu'elle se prolongeait à perte de vue, coupant
au loin l'avenue de la Répubique, ce qui provoquait un
embouteillage.
A ce moment, mon oncle Auguste interrompit le récit
de mon oncle Cyrille par un formidable éclat de rire.
Tout le monde fut choqué de cette incongruité. Mon oncle
Henri pria poliment mais fermement mon oncle Auguste
de se taire. Mais celui-ci riait tant qu'il ne put s'arrêter
et préféra sortir. ,Cette scène pénible avait suffi pour vexer
mon oncle Cyrille qui refusa de continuer. Plusieurs oncles
et tantes .le supplièrent de poursuivre. On n'avait pas si
souvent l'occasion, dans la famille, de terminer un repas
par des émotions artistiques. D'ailleurs, la noblesse d'ins-
piration de mon oncle Cyrille était au-dessus de tout soup-
çon. Il tint à préciser lui-même que s'il décrivait ainsi
les ravages de la luxure, ce n'était pas pour réveiller les bas
instincts de son lecteur mais pour lui apprendre à mieux
y résister. Ma tante Pauline, qui était institutrice, ajouta
qu'il n'y avait aucune honte à réciter des poèmes le jour
d'un enterrement. Victor Hugo lui-même n'a-t-il pas COM-
49
4.<4 COMMUNALE 4
LA COMMUNALE
posé d'admirables vers le jour où sa fille s'est noyée? La
poésie n'est pas qu'un divertissement, on peut et même on
doit s'en servir dans les moments les plus difficiles de la
vie. C'est un secours au même titre que la religion. Bref,
c'était un devoir pour mon oncle Cyrille que de reprendre
le récit de ses tentations. Quant à ce païen d'Auguste
dont on continuait à entendre le gros rire dans le couloir,
il n'avait qu'à rester où il était. C'était un être incapable
de comprendre la poésie.
Mon oncle Cyrille rechercha dans ses feuillets l'endroit
où il s'était arrêté.
Ainsi donc, la circulation était interrompue dans l'ave-
nue de la République par le cortège des femmes en com-
binaison. Il y en avait de toutes les couleurs et de toutes
les tailles. Mon oncle fut effrayé par l'extraordinaire puis..
sance du malin qui était capable de mobiliser en tenue
légère toutes les femmes d'une ville. Il crut même qu'il
allai t succomber, mais, par un sublime effort de volonté,
il résista et s'agenouilla pour réciter le Confiteor. Quand
il releva la tête, la rue avait retrouvé son apparence de
tous les jours.
...Un enlployé du gaz, qui passalt Justement
S'étonnait de 1ne voir, à genoux à la porte.
Il ne se doutait pas, l' honnête travailleur,
Que je venais tout seul, de vaincre le détllon...
Toute la falnille applaudit, comme à la fin d'un match.
Ma tante Julie rayonnait de joie, fière du succès de son
époux. Celui-ci attendait la fin des bravos d'un air modeste.
Mon oncle Henri trouvait que c'était puissant, ma tante
5°
LA COMMUNALE
Pauline que c'était émouvant. Mon oncle Gilbert ne for-
mula pas d'avis mais il fronça les paupières de cet air
qui voulait dire : « Ça, c'est quelque chose! »
Tout le monde se mit alors à questionner mon oncle
Cyrille sur le détail de ces tentations. Comment se sentait-il
après? N'avait-il pas de maux de tête? Cela ne lui donnait-
il pas peur la nuit? Sa femme ne voyait-elle pas aussi
les mêmes apparitions? Mon oncle Cyrille et ma tante
Julie répondaient avec simplicité à toutes les questions. La
seule chose que ma tante ait remarquée, c'est que mon
oncle avait moins d'appétit les jours où il voyait le diable.
Quant à elle, elle n'avait même pas aperçu le bout de
ses cornes. Elle le regrettait car cela doit être une chose
curIeuse.
Comme le sujet intéressait la famille, mon oncle Cyrille
proposa de réciter sa tentation suivante, la gourmandise.
Mon oncle se trouvait seul au fond d'un imlnense temple
romain bâti sur un roc au milieu de l'océan. Il était à demi
allongé sur une bergère recouverte d'un tissu vert et bleu,
la même exactement que celle qui se trouvait dans la
salle à manger de sa maison de l'Hay-les-Roses. Le temple
était vide. Chaque fois que mon oncle toussait, car il y
faisait frais, l'écho répétait cc bruit cinq fois et tellement
amplifié qu'on eût dit la grosse Bertha sur le front, pen-
dant la guerre de 14- 18. Mon oncle était bien étonné de
se trouver dans un endroit si solennel, d'autant qu'il por-
tait par-dessus son costume noir, celui-là même qu'il avait
aujourd'hui, une serviette de table brodée à ses initiales
dont un bout était glissé dans l'ouverture du col, de sa
chemise.
51
LA COMMUNALE
Tout à coup, une grande porte s'ouvrit au fond du
temple. Le suisse de l'église de l'Hay-les-Roses parut dans
son costume rouge de cérémonie et donna sur le sol dallé
un coup de crosse qui résonna comme l'explosion d'un
obus. Aussitôt, une file interminable de garçons de café
passa la porte et s'approcha lentement. Chacun d'eux tenait
sur un plateau une terrine de tripes au vin blanc, le plat
préféré de mon onclç que le médecin lui avait formelle-
ment interdit, à cause de son estomac.
La tentation était trop forte. Mon oncle se recueillit,
fermant les yeux et les mains jointes. Il invoqua saint
Cyrille son patron. Quand il ouvri t les yeux, il vit le pre-
mier garçon de café tomber et s'évanouir avec une mau-
vaise odeur de tripes pas fraîches. Dans cette même nuit,
mon oI?-cle anéantit ainsi à lui seul cent quatre-vingt-douze
garçons de café.
Mon oncle Auguste, qui venait de rentrer depuis peu
fit remarquer à ce moment que ce « ballot de Cyrille »,
aurait pu au moins, s'il ne les mangeait pas lui-même,
garder ces tripes pour la famille. Un long regard mépri-
sant de toute l'assemblée le fit taire aussitôt.
Quand le dernier garçon de café eut disparu, il se pro-
duisit alors un phénomène quasi miraculeux. La vapeur
des terrines de tri pes se transforma lentement en une
brume bleutée qui semblait descendre du ciel. Soudain,
il y eut dans l'air une odeur d'encens. Une musique douce
tombait des voûtes et mon oncle reconnut la mélodie du
Chant des Anges de Sweet, un morceau que ma tante
Julie jouait autrefois si souvent au piano. Quand la brume
céleste commença à se dissiper, mon oncle eut la j oie de
52
LA COMMUNALE
découvrir qu'il se trouvait, non plus dans un temple romain,
mais dans une splendide cathédrale, si haute qu'on en
apercevait à peine les voûtes. Une douce lumière descn-
dait des vitraux et les grandes orgues reprenaient avec
force le thème du Chant des Anges. Mon oncle Cyrille
n'était plus allongé sur une bergère. Maintenant, il était
agenouillé sur un prie-Dieu recouvert de velours rouge et
il ne portait plus au cou de serviette de table.
Mon oncle replia lentement ses feuillets. Il y eut dans
la salle à manger un long silence. Chacun méditait pro-
fondément. Brusquement, la grand-mère se mit à pleurer.
Ma tante Pauline dit alors d'une voix grave que je ne lui
connaIssaIS pas :
- Pauvre Papa! C'est notre destin à tous.
- Hé oui! dit une voix au bout de la table.
- Le plus tard sera le mieux, conclut l'oncle Auguste.
Et l'on fit repasser le plat de légumes une seconde fois.
Vers cinq heures de l'après-midi, mon père décida de
partir. Il ne voulait pas être surpris sur la route par la
nuit. Nous fîmes un détour pour accompagner mon oncle
Henri à la gare la plus proche.
- Vous ne m'aviez pas dit que c'était une voiture de
maÎtreJ dit-il en tâtant avec admiration les ressorts des
banquettes.
Oh ' · , d . , , 1
- . tu saIS..., repon It mon pere, ça n use pas p us
de dix litres au cent!
Ma mère sanglota.
- Le pauvre papa! il aurait été si heureux de savoir
qu'on avait une automobile!
- Hélas! il ne l'aura pas connue, dit mon père.
53
LA COMMUNALE
Suivirent alors quelques considérations sur la brièveté
de la vie, la vanité des entreprises humaines et les vitesses
étonnantes des moyens de transport modernes. Mon oncle
dit avant de nous quitter :
- Il faut profiter de l'existence tant qu'on a la santé
et les moyens. Maintenant, vous allez pouvoir vous payer
des voyages!
- Il ne faut pas y penser, dit ma mère, nous sommes
en deuil.
- D'ailleurs, ajouta mon père, c'est la mauvaise sai..
son, on reparlera de tout ça au printemps.
L'AUTO FUT RELÉGUÉE au garage, avec une
vieille toile à matelas par-dessus pour la protéger des pous-
sières. A la fin de novembre, les premiers grands froids
apparurent. Dans la propriété du père Toubens, les piquets
à chapeaux disparaissaient presque sous les feuilles mortes.
Chaque' matin, les élèves arrivaient à l'école les joues rouges
et la goutte au nez. Et puis un jour, la température devint
plus douce. La bise s'arrêta de souffler. On eût dit qu'un
événement exceptionnel se préparait dans le ciel gris.
Vers trois heures de l'après-midi, mon père relisait len-
tement la dictée quotidienne et le poêle qui ronflait créait
une délicieuse impression de confort quand tout à coup,
sans bruit, l'événement se produisit. Ce ne furent d'abord
que queJques gros flocons indécis qui fondirent en arri-
54
Planche IV
fig. 1
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LE CYCLE DE L'EAU
fig. 2
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Fig. 1, Passage de l'état liquide à l'état gazeux (vapeur d'eau). -
Fig. 2, Sous l'effet d'un refroidissement de l'atmosphère, la vapeur
(nuage) se condense en (luie, grêle, ou neige. - Fig. 3, Cristaux
de neige. - Fig. 4, Paysage sous la neige. - Fig. 5, Thermomètre
centigrade. - Fig. 6, Carafe brisée par la glace.
LA COMMUNALE
vant au sol, mais il n'en fallait pas plus pour suspendre
la lasse dans l'admiration de ce phénomène éternel, la
.
neige.
Mon père, qui trouvait en toutes choses matière à ensei-
gnement, savait aussi qu'il ne contiendrait pas longtemps
la nervosité de ses élèves s'il ne tirait pas immédiatement
parti de l'événement. En effet, la seule vue des flocons
qui tombaient faisait naître en chacun de nous une telle
envie d'aller sortir les luges et de nous jeter des boules
de neige qu'il nous était désormais impossible de fixer
notre attention sur un autre sujet. Bousculant l'ordre du
programme prévu pour la préparation du certificat d'études,
mon père décida de commencer aussitôt la leçon de choses
sur la neige.
Les leçons de choses étaient la partie la plus spectacu-
laire de l'enseignement de mon père. D'habitude, enes
avaient lieu le lundi après-midi et nous nous en réjouissions
autant que d'aller au cirque. D'ailleurs, mon père les pré-
sentait à la manière d'un numéro de music-hall et il est
certain qu'il éprouvait lui-même un grand plaisir à les
faire. Il y mélangeait ses connaissances scientifiques et le
récit d'expériences vécues. La plus célèbre était la leçon
de choses sur le gaz d'éclairage. C'était celle qui se prêtait
le mieux à la mise en scène. Mon père enfermait dans
une pipe quelques petits morceaux de charbon, il recou-
vrait ensuite le fourneau de terre glaise et mettait le tout
à chauffer au-dessus d'une lampe à alcool. Au bout de
quelques minutes, il approchait une bougie du bout du
tuyau 'de la pipe et aussitôt, l'effet se produisait. Une petite
flamme bleue se mettait à trembler.
)6
Planche V
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LE GAZ D'lCLAIRAGE
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Fig. l, Fabrication du gaz d'éclairage à partir de houille chauffée
au rouge sur un réchaud à gaz. - Fig. 2, Coupe transversale
d'un gazomètre à tuyaux articulés, système Pauwels. - Fig. 3,
Indicateur de pression. - Utilisations du gaz: a, Eclairage (Bec de
gaz); b, Chauffage (Cuisinière à gaz); c, Aérost.1tion (Balic)n
gonflé au gaz).
LA COMAfUNALE
- Voyez-vous, messieurs! (mon père ne nous appelait
messieurs que dans ces circonstances-là) ça n'est pas autre-
ment qu'on fabrique le gaz d'éclairage contenu dans ces
énormes gazomètres que vous pouvez voir à l'entrée de
Nancy. .
En ce qui concernait la leçon de choses sur la neige,
l'expérience pratique était d'un moindre intérêt. Néan-
moins, nous étions tout de même fort étonnés de retrouver
les petits cristaux géométriques dessinés au tableau dans
cette matière froide qui nous servait à élever des bons-
hommes.
Mais là où l'imagination de mon père ne connaissait
plus de limites, c'était au moment de décrire la formation
subite, à plus de trois mille mètres d'altitude, de ces
« petites merveilles de la nature que ne pourrait imiter
la main de l'homme et qui se créent soudainement, sous
l'effet d'une brusque décharge électrique aussitôt suivie
d'un incroyable refroidissement de l'attl1osphère ». Un
aéronaute fut même un jour surpris dans l'un de ces tour-
billons cosmiques et on ne retrouva de lui qu'un bon-
homme de neige moustachu et barbichu.
La démonstration fut faite sur-le-champ. Le garçon de
confiance de la classe, un petit blond timide qui, à douze
ans, savait tricoter et fabriquer des choux à la crème, alla
remplir de neige une casserole que mon père mit ensuite
sur le poêle. Le miracle ne se fit pas attendre. En deux
minutes, la neige se changea en eau, mon père triomphait.
Il expliqua alors que pour procéder à l'opération inverse,
il fallait disposer de moyens considérables et que la science
de demain ne renonçait pas à y parvenir un jour.
58
LA COMMUNALE
D'une manière générale, mon père avait en matière
d'enseignement des conceptions autoritaires. A son avis,
l'instituteur devait préparer minutieusement ses leçons, au
besoin même en répéter les gestes à l'a vance, de façon à
subjuguer l'élève. Celui-ci n'avait plus ensuite qu'à écouter
d'une manière passive, son seul travail étant d'apprendre
1 ' ,
par cœur e resume.
Mon père se méfiait de ces méthodes nouvelles dont on
parlait dans les journaux pédagogiques. Il savait ce qu'il
en coûte de laisser à l'initiative personnelle de l'enfant
le soin de s'instruire lui-même. Il en avait fait l'expérience,
un soir où, n 'ayant pl us le temps de leur faire dessiner
en plan, en coupe et en élévation une traditionnelle cafe-
tière à fleurs, il avait dit à ses élèves, à titre d'essai :
- Demain jeudi, vous me dessinerez à la maison une
figure que vous connaissez bien et que vous choisirez tout
seuls!
Le vendredi, trois enfants sont revenus avec un portrait
de mon père en plan, en coupe et en élévation. L'un d'eux
avait même recopié de son livre de sciences naturelles
quelques appellations scientifiques comme le pharynx, le
larynx ou la luette et les avait reliées par un pointillé
aux parties du visage qu'elles désignaient.
Cette opposition de mon père aux méthodes modernes
d'éducation s'expliquait aussi par sa formation personnelle.
Il n'avait pas pu, comme les autres instituteurs, passer
par l'Ecole Normale. Au moment d'y entrer, en 1914, il
était parti à la guerre et à son retour, comme il avait la
Croix de Guerre et plusieurs citations, on n'avait pas pu
faire autrement que de le nommer tout de même institu-
59
LA COMMUNALE
teur. Quant aux études, il les avait rapidement faites le
soir, sous la direction du vieux maître d'école de son
village, un homme qui s'en tenait encore aux méthodes
d'avant 1870. Ceci n'empêchait d'ailleurs pas ses élèves
d'être tous reçus chaque année au certificat d'études pri-
maires.
La guerre de 1914 était responsable de quelques lacunes
dans le vocabulaire de mon père qui les transmit très naï-
vement à plusieurs générations. Il nous disait par exemple
qu'un autodidacte est un monsieur qui conduit lui-même
son automobile ou que la grande surprise se manifeste par
un justaucorps subit.
Mon père avait l'habitude, chaque fois qu'il nous donnait
à rédiger une corn position française, de nous en faire
apprendre par cœur un corrigé modèle qu'il composait
lui-même. Les sujets et les corrigés de ces rédactions ne
variaient pas d'une année à l'autre. Je me souviens de
quelques titres : « Un jeudi, vous montez au grenier et
soudain, vous entendez le murmure d'une petite voix.
Vous écoutez. C'est une vieille chaussure qui parle, racon-
tez ce qu'elle vous a dit. » Mon père ne faisait pas parler
que les chaussures. Pour lui, tout ce qui avait un passé
digne d'une rédaction avait une voix. Mais il avait un
élève, le Jean Rayer, qui ne comprit jamais que ces com-
positions françaises étaient des œuvres d'imagination. Il
passait des jeudis entiers au grenier et revenait le vendredi
avec une page blanche. Pour le punir, mon père le mettait
« au piquet ».
Un jour que le Jean Rayer était ainsi debout dans un
coin de la classe, face au mur et les mains derrière le dos,
60
LA COMMUNALE
nous le vîmes se déplacer lentement, les yeux fixés sur
une araignée qui parcourait la cloison.
- Bravo, dit mon père en interrompant la correction
d'une composition française sur les souvenirs d'une vieille
auto, bravo monsieur Royer!" Monsieur Royer s'ennuie,
monsieur Royer se promène, monsieur Royer voudrait
peut-être aussi que je lui fasse ses rédactions!
.......... -- ----...)
.............---
A LA FIN DE DÉCEMBRE, une épaisse C(;uche de
neige recouvrait le paysage, tout autour de l'école. Dans
le verger de la fabrique T oubens, les longue liles de bâtons
à chapeaux étaient presque recouvertes. Mon père les
observait chaque matin. Quand il les trouvait entièrement
ensevelies,. il décidai t de mettre ses bottes pour traverser
la cour et aller ouvrir la grille de l'école.
61
LA COMMUNALE
Ces jours-là, avant d'entrer en classe, mon père nous
faisait marcher en rond sous le préau et chanter le Chant
du Départ en marquant bien le pas pour faire tomber ainsi
la neige de nos chaussures. Quand ma mère, qui était très
pointilleuse au sujet de la propreté de l'école, trouvait que
nous avions les pieds assez propres, elle avertissait mon
père et celui-ci faisait cesser le manège.
Puis nous rentrions en classe, très heureux d'y retrouver
cette bonne atmosphère de salle d'école qui sentait l'encre
et la craie. Quand le vent et la pluie frappaient les vitres,
nous nous sentions là en sécurité. Pendant les matinées
d'hiver, l'odeur du chou qui mijotait à la cuisine descen-
dait jusqu'à nous et ajoutait encore à notre sensation de
confort.
Le nouvel an arriva, c'était une époque redoutable. La
tradition exigeait que le maître d'école rendît chaque
année une visite de courtoisie au curé de la paroisse. Mes
parents croyaient en Dieu; il fallait bien quelqu'un pour
faire marcher cette grande machine, le monde. Mais comme
ils étaient instituteurs laïques, il convenait que leurs pra-
tiques religieuses fussent réduites au minimum. Que pen-
serait monsieur le député du département, ministre radicai
de l'Education, qui s'était vanté, un jour, de croquer tous
les matins pour son petit déjeuner une chère sœur et deux
curés, s'il apprenait qu'un de ses instituteurs était bigot?
La chose eût été d'autant plus grave que ces Messieurs
de Paris considéraient Lunéville COlnme une ville de
combat où malheureusement l'école catholique accaparait
les meilleurs éléments de la société, les fils de bourgeois
et d'officiers.
62
LA COMMUNALE
Notre VIsIte du nouvel an ne s'adressait donc qu'au
représentant de Dieu sur terre. D'ailleurs, le curé était fils
de paysans comme mon père, et les deux hommes eussent
préféré n'avoir entre eux aucun sujet de désaccord.
La vieille sœur de monsieur le curé s'appelait mademoi-
selle Marie et tenait lieu de servante à son frère. C'était une
personne si douce et si discrète qu'elle ne parlait jamais
à haute voix. Elle avait toujours l'air de s'excuser d'être
là. Elle ne sortait que pour se rendre chaque matin à la
petite messe de six heures et demie. Pour ne pas se faire
remarquer, elle entrait à l'église par la porte de la sacristie.
Jamais elle n'aurait osé assister à une grand-messe, à un
mariage ou à un enterrement au-dessus de la deuxième
classe. Elle vivait cachée dans ce grand presbytère, en fai-
sant si peu de bruit que les portes elles-mêmes ne grin-
çaient pas à son passage. El1e soignait son frère avec un
dévouement infini. Il n'était pas rare de la voir se glisser
dans l'église le samedi après-midi, au moment où l'on
faisait la queue devant le confessionnal de Monsieur le
Curé, pour apporter à celui-ci un tricot de laine. Un mau-
vais rhume est si vite arrivé quand on reste longtemps
immobile dans une grande église froide!
Son frère était un personnage d'un genre tout à {ait
opposé. Un peu obèse et le teint très coloré, il ne parlait
qu'à voix haute, en ayant l'air de prêcher. Le thème de
ses sermons, toujours le même d'ailleurs, était de comparer
le monde à une marmite en ébullition. Chaque dimanche,
il trouvait des expressions nouvelles pour décrire les forces
du mal bouillonnant à l'intérieur de cette marmite et
chaque fois que survenait dans la semaine un tremblement
63
LA COMMUNALE
de terre, un naufrage ou le déclenchement d'une guerre
coloniale, il commençait son sermon par cette phrase :
« Au nom du père, du fils et du Saint-Esprit. Mes chers
frères! Ainsi donc, la marn1ite vient encore d'exploser! »
Dans le jardin que mademoiselle Marie entretenait der-
rière le presbytère et où son frère disait son bréviaire
après les repas pour faciliter la digestion, il y avait des
espaliers qui produisaient les meilleures poires du diocèse.
A chaque récolte, elle nous en réservait un panier.
Cette année-là, mes parents voulurent lui prouver leur
reconnaissance à l'occasion du nouvel an en lui offrant une
plante verte. Ils étaient sûrs que ce genre de cadeau lui plai-
rait car mademoiselle Marie aimait tout ce qui pouvait
servir à l'ornement de l'église. Ils choisirent un fuchsia
rose, parce que monsieur le curé, dans son sermon de
Noël, avait comparé l'enfant Jésus qui venait de naître
à la fleur d'un fuchsia rose. Mais mes parents ne voulaient
pas l'offrir eux-mêmes. Ils me désignèrent d'office pour
porter le cadeau. Comme ma timidité était plus forte que
mon obéissance, à aucun prix, je ne voulais y aller seul.
Mes parents durent alors s'habiller en dimanche et me
conduisirent au coin de la rue qui menait au presbytère.
- Tu diras bien à monsieur le Curé, je vous souhaite
une bonne année, une bonne santé et le paradis à ]a fin de
vos Jours.
En dernière minute on supprima le paradis, considérant
que c'est un bénéfice attaché d'office à la charge de curé.
- Tiens-toi droit..., dit mon père en me donnant
l'exemple, et surtout, ne casse pas le pot!
Rien n'y fit, ni les menaces du parapluie, ni les pro-
64
LA COMMUNALE
messes de chocolat au lait. J'avais bien trop peur de mon-
sieur le Curé et de ses marmites bouillonnantes. Je restai
là, planté comme une bourrique.
Il fallut envisager les grands moyens. Mon père me
saisit par la main et m'entraîna jusqu'à la porte. Il sonna
et prit la fuite, nl'abandonnant à l'angoisse d'une attente
interminable. Le moindre abandon de ma part eût entraîné
de graves punitions. La porte ne s'ouvrait pas et mes jambes
tremblaient. La grosse poignée de la porte avait la forme
d'une gueule de lion.
Jerne retournai vers le coin de la rue pour implorer la
pitié de mes parents et quelle ne fut pas ma surprise en
apercevant derrière eux, sur l'autre trottoir, le curé stupé-
fait qui considérait la scène sans corn prendre! La plante
verte me tomba des mains et le pot se brisa sur mes chaus-
sures vernIes.
D'où j'étais, je n'ai pas compris ce qui s'est passé ensuite.
Je me souviens seulement que parents et curé arrivèrent
ensemble en parlant d'autre chose, visiblement gênés par
cette plante verte que mon père ramassa et emballa gros-
sièrement dans le papier. A ce moment, monsieur le curé
feignit la surprise :
- Oh, le joli fuchsia !
- Ce n'est rien, dit ma mère, seulement un petit cadeau
pour mademoiselle Marie! Malheureusement, les enfants
d'aujourd'hui sont si maladroits!
- Pardonnez-lui! Si la plante ne reprend pas, j'en ferai
des boutures.
Mon père offrit le paquet à nladenloiselle Marie qui, en
l , , / 1\ d ,
ouvrant, ne s etonna meme pas y trouver une motte
65
LA COMMUNALE
de terre qui s'effrita entre ses doigts et un fuchsia dont
la belle fleur rose-bonbon pendait lamentablement sur sa
tige.
- Quel joli fuchsia! dit-elle.
- Je suis confuse, dit ma mère, si cet enfant ne l'avait
1 ., b ,
alsse tom er....
- Ce n'est rien, dit mademoiselle Marie, les £uchsias
souffrent toujours un peu du transport.
Nous pénétrâmes dans le bureau de monsieur le Curé,
une pièce intime au confort douillet. C'est ici que les
femmes de quelques notables venaient confier leurs peines
à Dieu. Sur la haute cheminée de marbre, au-dessus d'un
crucifix d'ivoire fixé dans un encadrement de velours rouge,
il y avait déjà quatre £uchsias roses dans leurs pots. L'un
d'eux portait un ruban bleu. Mes parents semblèrent ne
pas les voir.
- Vous prendrez bien quelque chose, dit monsieur le
Curé.
- Oh! vous savez!... dit ma mère... Nous ne voulons
pas vous déranger, nous passions.
- Vous prendrez bien tout de même un petit verre
de mon eau-de-vie de poire.
- Puisque vous insistez! Comment refuser de l'eau
bénite dans un presbytère?
Mon père répétait cette plaisanterie tous les ans et chaque
fois, ma mère se choquait.
- Il a bien raison... Pourquoi le Seigneur ne bénirait il
pas aussi cette eau-là? D'ailleurs, ne dit-on pas eau-de-
vie ?
Mes parents eurent un petit rire Je politesse. Le curé
66
LA COMMUNALE
fit apporter par sa sœur une bouteille et quatre petits
verres qu'il aligna sur son bureau.
- Oh! mais le petit n'en prend pas, dit ma mère.
- Juste un petit peu! Ça ne lui fera pas de mal. A son
âge, on est déjà un homme. Quel âge as-tu?
- Neuf ans, monsieur le Curé, répondit ma mère.
Le curé en profita pour me verser tout de même quelques
gouttes d'eau-de-vie au fond d'un verre. Mademoiselle
Marie s'approcha doucement et y ajouta un sucre, en me
faisant signe de ne rien dire, comme s'il se fût agi d'un
sucre volé.
- Pour moi, rien qu'une larme, monsieur le Curé! dit
,
ma mere.
- Bah! dit le curé en remplissant tout de même le
verre... elle ne vous fera pas de mal. Elle est de 1917.
- 1917! En effet, c'était une bonne année!... dit mon
père. Et brusquement, il devint sombre et ajouta :
- Mais pas pour tout le monde. Moi, en 17, j'étais sur
le front, dans le Pas-de-Calais. .
- Tiens, dans le Pas-de-Calais! Moi aussi, j'y étais.
- Mais vous ne m'aviez jamais dit ça!
- Je sortais juste du séminaire. J'étais caporal infirmier
au 26 e d'infanterie.
- Au 26 e ! Mais nous aurions pu nous rencontrer. Moi
j'étais au 4 e chasseurs à pied.
- Au 4°! En effet, je Ille souviens. Mais alors, vous
êtes allé en cantonnement à Bailleul, près d'Armentières?
- A Bailleul, mais oui!
-- Alors, vous vous souvenez des Alnéricains!
- Si je m'cn souviens!
67
LA COMMUNALE
Mon père se mit à réfléchir, les yeux perdus dans le
vague, tandis que le curé évoquait avec nostalgie ses sou-
venirs de guerre.
- Vous vous rappelez leurs chapeaux de feutre, comme
ceux des scouts... C'étaient de fameux soldats. Je me sou-
viens, la première fois qu'ils sont montés aux tranchées,
ils nous ont demandé où étaient les Allemands. Nous leur
avons montré la direction. Ils ont retroussé leurs manches
et ils sont partis à l'attaque, comme s'ils allaient aux cham-
plgnons.
- Je me souviens, leur général mesurait plus de deux
mètres.
- Le général Pershing?
- Non, ce n'était pas Pershing. C'était un nom qui se
terminait par « on » comme W attson ou Mattson.
- Vous n'étiez pas au chemin des Dames, alors!
- Hé non! répondit mon père avec un air de regret.
- Ah! ca, le chemin des Dames, c'était quelque chose!
C'est là que j'ai baptisé un capitaine.
- Vous avez baptisé un capitaine?
- Il devait même passer comlTIandant deux jours plus
tard. Pendant le bombardement, il a été frappé par la grâce.
Hélas! Quelques instants plus tard, il recevait un éclat
d'obus derrière l'oreille. Il n'a eu que le temps de venir
tomber près de moi. Je l'ai baptisé avec un peu de l'eau
que je portais toujours dans ma gourde, et après, je lui ai
donné le reste à boire.
Mon père et le curé terminèrent leur verre d'eau-de-vie
de poire. Ma mère trempa ses lèvres sur le bord du sien
en faisant une grimace.
68
LA COMMUNALE
- C'est fort, dit-elle.
- Mais c'est bon, dit mon père en faisant claquer la
langue.
Comme j'étais un enfant, on m'avait donné en guise de
siège le prie-Dieu recouvert de velours rouge sur lequel
s'agenouillait tous les ans Monseigneur, évêque de Nancy
et de Toul, quand il venait célébrer la cérémonie de la
confirmation. J'étais fier, mais fort mal à l'aise sur cette
petite chaise et de plus, il restait encore dans mes souliers
vernis de la terre du pot cassé. N'y pouvant tenir, je me
décha ussai en cachette. Comme j'étais assis sur le côté,
presque au ras du sol, j'étais le seul à pouvoir observer les
choses étonnantes qui se passaient sous le bureau de Mon-
sieur le Curé.
Celui-ci, en effet, avait quitté ses chaussures et posé ses
pieds sur une petite chaufferette placée là sans doute par
mademoiselle Marie. Je profitai de ce que les grandes cha us..
sures ecclésiastiques étaient à ma portée pour y vider les
miennes. Personne ne s'en a perçut.
- J'irai au Paradis avant vous, monsieur le Curé, disait
mon père en plaisantant..., parce que les voyous et les
fils du peuple, c'est pour nous, les instituteurs de l'école
laïque.
- Dieu seul est juge, dit le curé. Le Royaume des
Cieux appartient déjà aux pauvres de ce monde. Ce sont
les riches qu'il faut sauver.
Ma mère, qui craignait cette discussion scabreuse, inter-
vint avec le sourire.
- Monsieur le Curé a raison, il faut de tout pour faire
un monde r
69
LA COMMUNALE
- A propos, dit mon père, vous avez bien le jeune
Pierson au catéchisme?
- Le gros rouquin, celui dont le père travaille à la
faïencerie?
- C'est ça. Je ne sais pas comment il est avec vous
mais moi, je ne peux rien en tirer. Il n'apprend pas ses
leçons, il est étourdi!
- Au catéchisme, c'est la même chose.
- Et pourtant, il est intelligent, il a un bon fond.
- Que voulez-vous, c'est le milieu! La mère se teint
les cheveux! Et le petit Midon, qu'est-ce qu'il donne chez
vous?
- Très tête en l'air en ce moment.
- Chez moi, c'est la même chose. Lundi dernier, il m'a
répondu au catéchisme que Dieu était un pur esprit,
entouré d'eau de toutes parts.
- Vous ne m'étonnez pas. Il ne sait jamais ses leçons
de géographie!
- Il Y a en ce moment un laisser-aller général. La mar-
mite bouillonnera jusqu'au jour où...!
- Et lui! dit ma mère en me montrant du doigt, com-
ment va-t-il?
- Je crois que ça va. Mademoiselle Gosselin m'a dit
qu'il savait bien les commandements de Dieu. Pour les
commandements de l'Eglise, il faudra qu'il travaille encore.
Depuis un an, en effet, j'allais au catéchisme deux fois
par semaine, avec mademoiselle Gosselin qui nous faisait
réciter les prières, quelques cantiques et les commande-
ments.
Je n'ai gardé qu'un mauvais souvenir de ces leçons sup-
7°
LA COMMUNALE
plémentaires. Nous, les garçons de la communale, étions
mélangés là avec les élèves de l'école libre et ceux-ci nous
considéraient avec un tel mépris qu'ils ne nous adressaient
même pas la parole. Le catéchisme avait lieu dans lenr
école où ils avaient déjà leurs habitudes, leurs places réser-
vées. Mademoiselle Gosselin était aussi leur institutrice. Les
seules récompenses qu'elle distribuait étaient des bons points
qui n'avaient cours que pour le classement de fin de mois
de l'école libre. Quand l'un de nous en recevait" cela lui
était aussi inutile qu'une monnaie étrangère. Bientôt, il
y eut un marché noir. Pendant un certain temps, cinq de
ces bons points se vendirent cinquante centimes. Mais le
trafic fut découvert. A partir de ce moment, mademoiselle
Gosselin inscrivit le nom du bénéficiaire sur le bon point.
Pour nous venger de notre isolement, nous formions un
clan qui menait une guerre d'usure féroce et sournoise
contre celui de l'école libre. L'épisode le plus fameux eut
lieu un dimanche matin, pendant la grand-messe. Le Joseph
Sil va, le plus intrépide des élèves de mon père, fit un
croche-pied à l'enfant de chœur de l'école libre qui faisait
la quête. Celui-ci s'étala de tout son long, son plateau se
renversa et tout l'argent de la quête roula sur une grille de
chauffage qui se trouvait là. Trois cents francs au moins
passèrent au travers, on ne put jamais les récupérer, en
dépit des efforts du suisse et du bedeau qui accoururent
aussitôt sur les lieux.
Je me rendis moi-même coupable de plusieurs méfaits.
Je dérobais en particulier un peu de soufre qui servait à
mon père pour les leçons de choses et je le remettais à
un enfant de chœur laïque qui le mélangeait ensuite à
7 1
LA COMMUNALE
l'encens. Il Y eut ainsi quelques offices pendant lesquels
l'atmosphère de l'église devint irrespirable. Le curé n'en
finissait pas ci' éternuer et ne pouvait même plus chanter.
Les enfants de chœur pleuraient. Après avoir changé plu
sieurs fois de fournisseur d'encens, monsieur le Curé fit
lui-même une enquête serrée et mon complice avoua. Quand
il découvrit que j'étais le fournisseur du soufre, le curé
étouffa l'affaire, de crainte que cela ne servît de prétexte
à envenimer les rapports de l'école libre et de l'école laïque.
C'est pour cette raison que je n'en menais pas large
quand mon père dit au curé :
- Si jamais un jour il se conduit mal ou s'il n'apprend
pas son catéchisme, n'ayez pas peur de me le dire, mon-
sieur le Curé!
Le curé, avant de répondre, me regarda en silence pen-
dant quelques secondes, d'un air peu rassurant. Toujours
en me fixant, il dit lentement, en séparant chaque syllabe :
- Soyez tranquille, je vous préviendrai.
Je ne fus soulagé que lorsque mes parents se mirent à
parler de la belle saison prochaine.
- Venez donc au jardin voir mes ruches, dit le curé.
Je crois que cette année, j'aurai bien une centaine de
livres de miel, si le gel ne « coule » pas mes fleurs.
Il remit ses chaussures et nous conduisit jusqu'au rucher.
Chemin faisant, il se mit à marcher d'une curieuse
manière, comme si quelque chose le gênait sous les pieds.
Mais cela ne l'empêcha pas de nous montrer, comme tous
les ans, ses ruches en sommeil et ses espaliers emmitouflés
dans des manchons de paille.
Au moment de notre départ, mademoiselle Marie s'appro-
72,
LA COMMUNALE
cha doucement et demanda à voix basse à ma mère :
- Alors! Et les petits pois?
- Parfaits! Je les ai conservés comme vous me l'avez
recommandé. Une cuillerée de sel pour deux cuillerées
d'eau tiède. Ils sont excellents. Chaque dimanche, nous en
ouvrons un bocal et nous pensons à vous.
Ma mère mentait. Mademoiselle Marie lui avait bien
donné une recette nouvelle qui permettait de conserver
les petits pois sans les cuire, mais le résultat n'avait pas
été excellent. En effet, un mois après que les bocaux eussent
été rangés un peu partout dans la maison, quelques-uns
sous les lits, d'autres sur les armoires, mes parents furent
réveillés en pleine nuit par une violente explosion. Ma
mère, sentant sur elle la, présence d'un liquide dont la
consistance ressemblait à du sang, se mit à pousser des cris.
Mon père alluma. Il y avait des petits pois partout, sur le
lit, dans le lustre, dans les cheveux de mes parents, sur
le tapis... Les murs en étaient éclaboussés. Un bocal rangé
sur l'armoire venait d'exploser.
Trois jours plus tard, on retrouvait encore des petits pois
dans le bénitier du crucifix et derrière les portraits de
famille suspendus au mur.
Le lendemain, mes parents décidèrent de descendre les
autres bocaux à la cave d'où le bruit des explosions ne
nous parvenait que fortement atténué.
--- Je suis contente de savoir que ma recette vous a réussi,
dit mademoiselle Marie, je le dirai à ces dames de la
Ligue qui n'osaient pas encore faire leurs conserves de
cette façon. Quand elles sauront que vous êtes satisfaite,
elles n'auront plus d'hésitation.
73
LA COMMUNALE
Mes parents remercièrent enrore une fois mademoiselle
Marie et nous rentrâmes à la maison.
LE PRINTEMPS fit irruption au début de mars.
Dans la nuit déjà, de grandes transformations s'étaient
faites, on avait entendu la neige fondre des toits. Au matin,
le soleil semblait moins pâle, l'air était doux et les murs
de l'école encore froide étaient devenus subitement tout
humides. Dans le verger voisin, les alignements de bâtons
apparaissaient à nouveau et l'on entendait la machine à
chapeaux que le père Toubens essayait de remettre en
marche.
- Et dire que je n'ai pas encore fait ma leçon de géo-
graphie sur les glaciers! dit mon père en descendant ouvrir
la porte de l'école.
Ce matin-là, les élèves assemblés dans la cour ne cou-
raient pas et se parlaient à voix basse, comme s'ils péné-
traient pour la première fois dans une école neuve. En
entrant en classe, les premiers s'arrêtèrent sur le seuil.
Nous avions devant les yeux un spectacle étonnant.
D'innombrables papillons blancs voletaient dans les rayons
du soleil. Ils se posaient sur le globe terrestre, au bord des
encriers, sur le buste de femme en plâtre qui représentait
la République, au-dessus du bureau de mon père.
L'explication du phénomène était simple. Mon père
voulait nous enseigner de visu les mystères de la nature.
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Les métamorphoses de la Piéride ou Grand papillon blanc du chou
(Pieris brassicae L.).
LA COMMUNALE
Pour cela, chacun d'entre nous possédait sur le rebord de
la fenêtre un petit bocal au fond duquel quelques chry
sali des de pyérides du chou dormaient dans leur cocon.
Chaque jour, nous observions leur sommeil mystérieux et
ce matin-là, toutes ces chrysalides s'étaient métamorphosées
en papillons blancs.
Mon père ouvrit les fenêtres et petit à petit les papillons
se dispersèrent dans la campagne. Quelques-uns, qui ne
supportaient pas le grand air, tombèrent et expirèrent dou-
cement en battant de l'aile.
Mon père nous fit asseoir et nous dicta aussitôt !e Pr1nier
sourire du Printemps de Théophile Gautier.
Tandis qu'à leurs œuvres perverJes
Les hommes courent haletants
Mars qui rit malgré les averses
Prépare en secret le printemps.
Pour les petites pdquerettes
Sournoisement lorsque tout dort
Il repasse des collerettes
Et ciselle des boutons d'or.
Puis, lorsque sa besogne eJt faite
Et que son règne va finir
Au seuil d'avril tournant la tte
Il dit : « Printemps, tu peux venir! »
Après avoir copié cette récitation, mon père nous la fit
réciter plusieurs fois à haute voix, sur un ton monotone.
Pendant ce temps, il marchait lentement tout autour de la
classe et regardait, comme il en avait l'habitude à chaque
dictée, les photographies qui décoraient les murs.
7 6
LA COMMUNALE
Près de son bureau, il y en avait une petite qui le repré-
sentait, lui et ses élèves, au cours d'un exercice pratique
d'enseignement agricole. Il s'agissait, par cette image, de
démontrer l'utilité des engrais azotés. On y voyait un
terrain divisé en deux parties égales, à gauche) une herbe
basse, de médiocre apparence, à droite, de grandes tiges
dures et pleines de sève. Au centre, dans le sillon, mon
père qui a mis son grand chapeau de paille, tenait une
pancarte dans chaque main. A gauche, on lisait : « Blé sans
azote », à droite « Blé avec azote ».
Pour frapper davantage les esprits et leur rendre plus
évi?ent le contraste, il avait aligné les petits de quatre ans
de la classe enfantine dans le champ de blé sans azote
et les grands garçons du certificat d'études dans le champ
de blé avec azote. Le tableau aurait convaincu même ceux
qui disent : « Les poudres chimiques, ça tue les plantes
par le dedans J »
Cette photographie avait été reproduite en de nombreuses
cartes postales qui servirent cette année-là de souvenir sco-
laire aux élèves photographiés.
Il y avait aussi plusieurs reproductions d'automobiles.
Les deux plus grandes représentaient, l'une le roi des Belges
en costunle de sport, un pied posé sur le marchepied de
sa voiture découverte, l'autre, le départ des taxis de la
Marne. Après avoir longuement contemplé ces deux images,
Inon père s'arrêta devant la fenêtre et se mit à regarder
d'un air mélancolique la porte fermée de notre garage. Il
ne fut tiré de sa rêverie que par le silence qui suivit la
dernière phrase de la récitation :
« Printemps, tu peux venir. Théophile Gautier. »
77
LA COMMUNALE
C RAQUE PRINTEMPS ramenait la fête religieuse
des Rogations où toute la paroisse demandait à Dieu le
beau temps et de belles moissons.
Cette année-là, comme j'étais en deuxième année du
catéchisme, j'eus la permission d'y participer avec les
autres enfants de la paroisse. Je dus me lever au petit jour
car la procession devait commencer à six heures.
Quand j'arrivai à l'église, l'office était déjà commencé.
La nef était presque remplie. Les paysans de la région
comptaient plus sur les prières que sur les engrais pour
obtenir de belles récoltes.
Vers six heures et quart, la procession se mit en route.
Il y avait en tête le suisse, le bedeau et un premier groupe
de solides enfants de chœur qui devaient se rela yer pour
porter la lourde croix dorée ornée de pierreries. Les autres
arrivaient ensuite : les « pots de fleur » simples figurants
en robe rouge et surplis blanc qui se croisaient les bras,
le thuriféraire et le naviculaire avec l'encensoir, les deux
acolytes en soutane blanche, le cérémoniaire, le plus beau
de tous avec une robe violette, un surplis de dentelle et
un scapulaire bordé d'hermine. Derrière les jeunes abbés
venait monsieur le Curé revêtu d'une grande chape brodée.
Il tenait le Saint Sacrement enfern1é dans un ostensoir
ayant la forme d'un soleil aux rayons d'or. Quatre mes-
sieurs de la Confrérie, tous anciens comhattants avec leurs
décorations, portaient au-dessus de lui un grand dais doré
7 8
LA COMMUNALE
bordé de franges d'argent. Puis il y avait le cortège des
enfants de Marie, en tuniques bleu-ciel, avec leur bannière
et la statue de la vierge portée par quatre jeunes filles aux
épaules larges. Elles chantaient des cantiques d'une voix
aigrelette. Les enfants du catéchisme, nous venions ensuite,
les filles devant, les garçons derrière, surveillés par made-
moiselle Gosselin qui avait mis pour l'occasion son chapeau
à voilette. Après nous, marchaient en rangs serrés les lou-
veteaux, les cœurs-vaillants, les scouts et enfin la masse
noire et compacte des paroissiens.
Comme il faisait beau, la procession devait faire le grand
tour, jusqu'aux limites du territoire de Domjevin, le vil-
lage voisin. Elle quitta d'abord la ville où l'on ne rencon-
trait que les laitiers ou des ménagères qui s'empressaient
de cacher leurs têtes couvertes de bigoudis dès qu'elles
s'apercevaient que c'était le Bon Dieu qui passait. Un com-
mis pâtissier nous croisa. Il s'arrêta, très embarrassé, et dut
poser à terre le panier qu'il portait sur sa tête, pour pou-
voir enlever sa casquette et se signer d'un air dévôt.
La dernière maison du pays était en construction. Les
maçons ne prêtèrent pas attention à la procession. Ils sifflo..
taient en chœur un air à la mode. Pour couvrir leurs voix,
les enfants de Marie se mirent à chanter plus fort au pas-
sage. Mais le sifflet des ouvriers réapparaissait entre les
couplets du cantique.
Le cortège s'engagea sur la grand-route. Le soleil com-
n1ençait à luire au travers de la brume qui s'élevait de
partout mais qu'un vent froid venu de l'Est chassait rapi-
dement. De temps en temps, une automobile passait en
ralentissant. On voyait à l'intérieur les hommes se décou-
.1
79
LA COMMUNALE
vrir et les femmes se signer, puis la voiture repartait à
toute vitesse tandis que dans les rangs du catéchisme nous
nous disputions à voix basse pour décider si c'était une
Peugeot ou une Citron. Quelquefois, mademoiselle Gosse-
lin mettait fin au débat par une gifle sonore. La plupart du
temps, cette punition ne frappait pas le vrai coupable. La
vieille demoiselle devait avoir du mal à le reconnaître, avec
sa voilette sur laquelle la rosée formait en se condensant
un grillage éblouissant.
Après quelques centaines de mètres, les ra'ngs des dames
de la Ligue commencèrent à se dégarnir. Les plus âgées
ne pouvaient pas marcher aussi longtemps. Elles s'en
retournaient tout doucement et leurs silhouettes noires di 5-
paraissaient dans la brume.
Au pont de la Meurthe, la procession quitta la route et
s'engagea dans un chemin large qui traversait la plaine
jusqu'au bas des collines. On passa devant le café « Chez
Fernand » et là, il Y eut encore quelques défections. Plu-
sieurs hommes, assoiffés peut-être par les chants religieux,
s'esquivèrent pour aller boire un verre. Un peu plus tard,
quelques-uns eurent des remords et rejoignirent le cortège
au pas de course, tenant leur parapluie d'une main, leur
chapeau sur la tête de l'autre.
La procession sui vit la rivière et rencontra un pêcheur
qui se leva et ôta son vieux chapeau au passage du Saint
Sacrement. Juste à ce moment, son bouchon se mit à dis-
paraître et l'on devinait que le poisson qui tirait sur la
ligne devait être de forte taille. Quelques hommes de 13
procession essayèrent de faire comprendre au pêcheur par
des signes muets que ça mordait.
80
Planche VII
LA PERCHE
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A, La Perche ; B, Le squelette de la Perche ; C, Canne à pêche
pour la pêche de la Perche ; D, Flotteur ou bouchon ; E, Hame-
çon ; F, Plombs de différentes grosseurs ; G, Un bon coin.
LA COMMUNAlE 6
LA COMMUNALE
U fi peu plus loin, un chien sortit d'une ferme et vint
aboyer de toutes ses forces autour de monsieur le Curé.
Ces messieurs de la confrérie essayèrent de l'éloigner à
coups de pied, mais comme ils avaient les mains occupées
à porter le lourd dais doré, leur rayon d'action était réduit
et ils ne pouvaient que s'agiter comme des pantins. Heu
reusement, un vieux chef scout en culottes courtes accou
rut, mit le chien en fuite à coups de pierres et lui cria,
dès qu'il fut assez loin pour que le curé ne l'entende pas :
« Sale cabot, roquet mal léché! » Mais un vieux paysan
parut sur le seuil de la ferme et lui répondit : ({ Regarde-
toi plutôt ! Va donc, eh, déguisé! »
Le chef scout prit un air digne et regagna les rangs où
il se remit à chanter le V eni creator d'une belle voix grave
qui dominait celles des autres et il sortait plus de vapeur de
sa bouche que de celle de ses voisins.
Le lent cortège s'étirait dans la campagne. Les dernières
brumes disparaissaient très haut dans le ciel. Le soleil
commençait à devenir chaud et l'on entendait le cri heureux
des alouettes invisibles. De temps en temps, on apercevait
un paysan qui quittait la procession pour aller redresser un
piquet de clôture ou voir où en était son champ de blé
vert. Dès qu'il quittait le chemin, il relevait le bas de ses
pantalons noirs, pour ne pas les mouiller dans la rosée.
Mademoiselle Gosselin avait beaucoup de mal pour main-
tenir la discipline dans nos rangs. Il y avait tant de détails
qui sollicitaient notre attention, la fuite soudaine d'un lapin
de garenne, l'envol bruyant d'une compagnie de perdreaux
ou tout simplement la présence dans le pré voisin de
petits champignons blancs poussés dans la nuit.
82
LA COMMUNALE
Le chemin s'arrêtait au bas de la colline. Ensuite, il n'y
avait plus qu'un sentier qui montait en lacets, au travers
des vignes et des vergers en fleurs. Ces messieurs de la
confrérie ne pouvaient aller plus loin avec leur dais. Ils
le posèrent dans un champ et s'assirent à son ombre en
s'épongeant le front. Ils étaient exténués et semblaient
satisfaits de devoir attendre là le retour de la procession.
Ils furent remplacés par un enfant de chœur qui déplia
une sorte de grand parapluie de velours doré qui ressem-
blait à celui que Vendredi portait au-dessus de la tête de
Robinson Crusoé, dans nos livres de lecture.
Pendant cet arrêt, monsieur le Curé bénit les propriétés
voisines et se reposa. Il confia le lourd ostensoir à un jeune
abbé qui le reçut avec vénération. Puis il se débarrassa
quelques instants de sa chape d'or qui le faisait transpirer
et agita les bras, pour chasser les crampes.
Tout au long de la procession, un murmure s'éleva. Dans
les rangs du catéchisme, nous faisions la chasse aux insectes.
Dans le verger voisin, on apercevait les soutanes rouges
de quelques enfants de chœur, à demi cachés par les
branches basses des pommiers, qui satisfaisaient un besoin
na turel pressant.
Il était déjà presque dix heures quand la procession se
remit en marche. Elle s'engagea dans le petit sentier et
s'étira en une longue file, multicolore au début, noire à la
fin. Il y avait dans l'air le bourdonnement des premières
abeilles, l'odeur enivrante de la terre mouillée et des fleurs
nouvelles. Les demoiselles de la Congrégation des Enfants
de Marie se sentaient trans portées dans les airs. Elles
s'étaient remises à chanter les cantiques avec exaltation.
83
LA COMMUNALE
On eût dit qu'lles voyaient de beaux athlètes blonds aux
ailes de coton voleter doucement derrière les buissons et
que leurs âmes chaviraient dans des abîmes bleus comme
la robe de la Vierge. Suivant la direction du vent, nous
percevions plus ou moins bien ce que chantaient les pre-
miers et quand, par moments, on entendait ensemble toutes
les voix de la procession, cela donnait un vacarme discor-
dant. De temps en temps, le chef scout courait le long de
tout le cortège pour indiquer le titre du cantique qu'il
fallait chanter mais quand il arrivait à une extrémité de
la procession, l'autre commençait déjà le cantique suivant.
Il y eut aussi un petit enfant de chœur qui fut piqué
par une guêpe et qui se mit à hurler de douleur. La mère,
qui reconnut depuis la queue du cortège la voix de son
enfant, accourut en bousculant tout le monde et en criant :
« Mon pauvre Pierrot, mon pauvre Pierrot! »
De temps en temps, la procession s'arrêtait, pour donner
à monsieur le Curé le temps de bénir la campagne et de
réciter quelques prières. Puis elle reprenait son chemine-
ment lent entre les vignes. Quelquefois, on s'arrêtait aussi
parce que les enfants de chœur de la tête avaient des diffi-
cultés à faire passer leur haute croix dorée sous les branches
basses des arbres fruitiers. Ils devaient l'incliner doucement,
en évitant de recevoir sur leurs têtes la rosée condensée
sur les feuilles. Une chère-sœur surveillait toutes ces opé-
rations et prenait garde à ce que les beaux surplis de
dentelle ne fussent pas déchirés par les branches. Pendant
ces courts arrêts, l'encensoir immobile dégageait une fumée
blanche qui laissait ensuite dans le verger une odeur de
sacriti.
84
LA COMMUNALE
Le soleil était haut dans le ciel. Monsieur le Curé sem-
blait mort de fatigue et de chaleur quand nous arrivâmes
au calvaire de la croix d'Houdemont, ultime étape de la
procession. Nous trouvâmes là la paroisse de Domjevin
qui terminait aussi son pèlerinage mais qui, dans ses can-
tiques, demandait au ciel moins de soleil et beaucoup de
pluie.
Domjevin, en effet, cultivait dans le fond de sa vallée
l'osier qui a besoin de beaucoup d'eau pour grandir et
rester souple. Les paroissiens de Lunéville, point du tout
choqués du fait qu'on osât présenter à Dieu des reven-
dications contraires aux leurs, attendirent patiemment la
fin des prières des gens de Domjevin. Quelques hommes
s'assirent à l'ombre des mirabelliers, tandis que dans le
ciel de gros nuages sombres se rassemblaient.
- Il faisait trop chaud pour la saison, dit une voix.
- Les orages de printemps sont les plus traîtres! dit une
autre.
L'orage éclata pendant que la paroisse de Lunéville
demandait à Dieu la chaleur et le beau temps. Ce fut une
giboulée si violente que les fleurs perdirent leurs pétales,
et que tout le monde fut mouillé jusqu'à la chemise. Il n'y
eut que ces messieurs de la confrérie qui, tout seuls dans
leur champ, réussirent à se protéger en s'abritant sous le
grand dais rouge dont ils avaient la garde.
Sur le chemin du retour, on marcha d'un bon pas, pour
se réchauffer.
85
LA COMMUNALE
LE JEUDI SUIVANT, mon père profita du beau
temps pour bêcher le jardin. Ma mère et moi, nous l'ai-
dâmes dans l'après-midi à nettoyer les allées et à brûler
les mauvaises herbes. Comme le garage avait aussi une
porte de ce côté, mon père l'ouvrit toute grande et poussa
l'auto de deux mètres au dehors.
- Il faut lui faire prendre l'air! dit-il en la débarras-
sant de sa housse... ça fera du bien au moteur.
Jamais elle ne nous avait paru aussi belle. Le soleil la
faisait étinceler et les branches du pêcher en fleurs s'in-
clinaient doucement jusqu'à toucher s.a carrosserie. La pré-
sence de l'auto décupla le courage de mon père.
Il se mit à retourner la terre avec ardeur. De temps en
temps, il relevait la tête en s'essuyant le front du revers
de la main et se reposait quelques instants en contemplant
l'auto.
- Il faut dire ce qui est, les voitures d'aujourd'hui ont
tout à fait la ligne harmonieuse, ce qui n'enlève rien à
la puissance du moteur, d'ailleurs.
Ma mère regardait l'auto d'un air rêveur.
- Tu ne crois pas qu'il faudrait aussi de temps en
temps la faire rouler, dit-elle, pour que le dedans du
moteur ne rouille pas?
- Tu sais bien qu'on a été en deuil jusqu'à présent.
Ma mère se tut. Le souvenir de la mort de son père
l'assombrit brusquement. Mon père reprit :
86
LA COMMUNALE
- Et puis, il y a les VOISIns, ils sont jaloux. On con)-
mence déj à à raconter des histoires.
- Des histoires?
- Pas grand-chose. Ça rentre par une oreille et ça res-
sort par l'autre.
- Qu'est-ce qu'on dit?
- Il ne faut pas y faire attention, ce sont des racontars.
Si j'en parle, c'est seulement pour dire qu'il vaut mieux
ne pas trop montrer l'auto, du moins au début.
- Qu'est-ce qu'ils disent, les gens?
- Rien, je te dis... L'autre jour, la mère Murère disait
au laitier que ton père avait bien fait de mourir mainte-
nant et que sans l'héritage, on n'aurait pas pu payer
l'auto... Tu vois, ce sont des histoires.
Ma mère n'était pas insensible à la rumeur publique.
- Tout ça ne serait pas arrivé si on avait sorti l'auto
avant l'enterrement.
Petit à petit, la conversation s'envenima. Les disputes
étaient rares à la maison. Elles n'étaient jamais graves et
provenaient toujours du dépit que mes parents éprouvaient
à se savoir mal considérés par les autres. Dans ces cir-
constances pénibles, ils trouvaient toujours un prétexte
pour m'éloigner quelques instants. Mon père m'envoya
chercher une bouteille de bière chez le père Godechot.
J'essayai de ne pas obéir sur-le-champ, j'étais impatient
de connaître l'issue de la discussion et de savoir si l'on
se déciderait un jour à faire un voyage en automobile. Mais
mon père me chassa du jardin sur un ton qui n'adlnettait
pas de réplique.
La maison du père Godechot était construite juste au-
87
LA COMMUNALE
dessus de la rivière. En été, c'était, avec l'église, le seul
endroit frais du pays. On n'y rencontrait guère que deux
ou trois paysans qui sentaient la sueur, parlaient en jurant
et s'en allaient en laissant sur la table des pièces de mon-
naie et des ronds humides où les mouches venaient se
noyer en bourdonnant. Le père Godechot était un pêcheur
enragé. Il avait profité de la situation particulière de sa
maison pour faire ouvrir dans le plancher de la salle de
café une tra ppe donnant directement sur la ri vière. Il
passait là ses journées, assis près du comptoir et pêchant
en silence par le trou du plancher.
Je dus attendre un long moment avant qu'il prêtât
attention à ma présence. Il avait un air terrible et je n'osais
pas l'interrompre. Enfin, au bout de vingt minutes, il sortit
de son trou un petit goujon qui luisait dans la pénombre.
Comme le père Godechot ne pêchait que pour le plaisir,
il jeta le poisson à son chat qui attendait patiemment près
de la trappe. Il posa ensuite sa ligne sur le comptoir et
sortit d'un tiroir une corde terminée par un crochet avec
laq uelle il remonta de la ri vière une canette de bière.
Pendant ce temps, le chat jouait avec le goujon qui sautait
sur le plancher, comme une souris.
Je posai mon argent sur le comptoir et je partis en cou-
rant, serrant contre moi la bouteille fraîche et humide.
Pendant ma courte absence, l'idée d'un voyage en auto-
mobile n'avait pas fait beaucoup de progrès dans l'esprit de
mes parents. Mon père était de mauvaise humeur et m'en-
voya au diable quand je lui présentai ma bouteille de
bière.
- Va la ranger à l'ombre, dans le garage, me dit ma
88
LA COMMUNALE
mère sur ce ton bas que l'on n'emploie qu'au chevet des
malades.
Je partis avec ma bouteille. L'auto était toujours là, tris-
tement immobile à l'ombre du pêcher et reflétait sur sa
carrosserie l'image déformée et grotesque de mes parents
qui s'acharnaient à travailler en silence.
Je la contournai, et pénétrai dans le garage. Quand mes
yeux se furent habitués à l'ombre qui régnait là, j'aperçus
par terre, juste à l'endroit où la voiture se trouvait nor-
malement, une grande tache noire. Il n'y avait pas de
doute possible, c'était l'automobile qui avait perdu une
partie de son liquide intérieur et cette tache était aussi
pénible à voir qu'une tache de sang sur le lieu d'un
accident. L'événement me parut si grave que j'en oubliai
la mauvaise humeur de mes parents et je courus aussitôt
les prévenir.
Mon père posa sa bêche et vint au garage, en essayant
de cacher son inquiétude. Il arriva sur les lieux et consi-
déra longuement la tache. Ma mère et moi retenions notre
respiration. Mon père se baissa, trempa son doigt et alla
l'examiner au grand jour.
- C'est de l'huileL.. dit-il d'une voix grave. Elle pro-
vient sûrement du moteur.
Aussitôt, il essuya son doigt, monta à la maison pour
prendre une veste et partit sans donner d'explication, avec
un air si préoccupé que ma mère n'osa pas le question-
ner. Nous l'attendîmes en silence, assis sur le marche-
pied.
De temps en temps, ma mère soupirait.
- Ah! C)était trop beau. J'étais sûre qu'elle attraperaIt
89
LA COMMUNALE
quelque chose. Passer tout un hiver dans un garage sans
feu!
Au bout d'une heure, mon père revint avec un petit
homme gros et sale qui portait à la main une caisse à
outils. Le petit homme se gratta le menton et dit, après
quelques instants de réflexion : « Ouais! » Et il se mit
à déballer ses outils.
- C'est sûrement une fuite, dit-il. Peut-être la boîte de
vitesses, peut-être le pont. Je vais regarder.
Mes parents s'empressèrent autour de lui. Ma mère pro-
posa d'aller chercher une couvrture pour que cela lui
paraisse moins dur de s'allonger sur le sol. Mon père
voulait apporter une lampe électrique, pour éclairer le
dessous de la voiture. Mais le mécanicien n'avait besoin de
rIen.
- Laissez-moi faire! dit-il. J'ai l'habitude. J'ai perdu
depuis longtemps l'envie d'avoir des courbatures.
Il se glissa sous l'auto. On ne voyait plus que ses pieds.
Pendant un long moment, il ne bougea pas. A la fin, mes
parents se regardèrent, inquiets.
- Alors, dit mon père timidement, vous voyez quelque
ch ose?
Le mécanicien ne répondit pas et se mit à siffloter une
chanson de Tina Rossi.
- Voulez-vous que je vous aide? reprit mon père.
L'ouvrier continuait à siffler et donnait de temps en
temps un coup de marteau.
-- Va donc lui chercher un peu à boire, dit mon père
à ma mère, il va a voir soif d'être ainsi couché sur le dos.
Quand ma mère revint avec un verre et une bouteille
9°
LA COMMUNALE
de vin, l'ouvrier donnait des coups de marteau si violents
que toute la voiture en tremblait.
- Tu es sûr qu'il s'y connaît en automobiles? demanda
ma mère à voix basse.
Bien qu'il parût, lui aussi, très inquiet, mon père répon-
dit avec assurance que ce monsieur était digne de confiance.
C'était le père d'un des élèves les plus sérieux de sa classe
et il avait déjà réparé plusieurs fois l'auto du médecin.
- Alors! Ça va? dit mon père en se penchant.
Après quelques instants, la voix du mécanicien répon-
dit :
- Moi, ça va. C'est votre auto qui ne va pas.
- C'est grave?
- Justement, je n'en sais rien. Je ne trouve pas la fuite.
Il se passa encore un long moment d'attente et puis, brus-
quement, le petit homme couché sous la voiture s'écria
- Ça y est! J'ai trouvé.
- Ah! dit mon père avec une indifférence feinte.
Et comme l'autre n'en disait pas davantage, il ajouta
au bout d'un moment :
Q , " .?
- u est-ce que c etalt.
Le mécanicien ne répondit pas. On l'entendit donner
encore quelques petits coups de marteau et enfin" il réap-
parut au grand jour.
- Voilà ce que c'était, dit-il en se levant et en mon-
trant une goutte d'huile qu'il avait reçue en plein milieu
de sa joue droite. C'est votre bouchon de carter qui fermait
mal. Il suffisait de le revisser un peu.
- Vous êtes sûr qu'il n'y a rien d'autre?
-' Tout à fait sûr. Elle est neuve, cette bagnole-là! Vous
9 1
LA COMMUNALE
ne voudriez tout de même pas qu'elle s'en aille déjà en
petits bouts!
- On ne sait jamais, dit ma mère timidement.
- Si vous voulez, je vais faire tourner le moulin, his-
toire de vous rassurer.
Il entra dans la voiture, mais en ressortit aussit8t, en
se bouchant le nez.
- Vous voulez m'asphyxier. Mais qu'est-ce que vous
avez bien pu mettre dans votre voiture pour que cela
sente si fort?
- Juste un peu de naphtaline, répondit ma mère d'un
air modeste,... pour chasser les mites.
- Avec une dose pareille, il ne doit plus en rester
beaucoup, des mites.
Mon père ouvrit les portières, pour aérer et des boules
de naphtaline blanche roulèrent un peu partout. Le méca-
nicien consentit alors à revenir dans la voiture et mit le
moteur en marche.
- Vous voyez, ça tourne, dit-il.
Mais on entendit aussitôt des petits bruits qui ressem-
blaient à des grincements. Le mécanicien ouvrit le capot
pour observer le moteur.
- Ça alors! dit-il en manifestant le plus grand éton-
nement. Mais vous ne vous servez donc jamais de votre
auto?
- Rarement, dit mon père d'un air coupable.
- Ça ne m'étonne pas.
Et il sortit de dessous le capot toute une nichée de petits
chats miaulants.
Ils ont bien six semaines.
9 2
LA COMMUNALE
- C'est sûrement la chatte des voisins, répliqua mon
,
pere.
- Elle est passée par en dessous, dit le mécanicien. Sur
les voitures modernes, on laisse maintenant un petit espace
entre le moteur et l'avant du chassis. N'empêche qu'ils
ont eu chaud 1 Un peu plus et ils étaient tués par l'hélice
de ventilation.
Ma mère mit les petits chats dans une boîte, en se pro-
mettant d'aller les rendre aux voisins. Le mécanicien pro-
fita de ce que le capot était ouvert pour examiner soigneu-
sement chaque pièce du moteur. Quand il eut terminé,
il se redressa et hocha la tête d'un air grave.
- Monsieur, ça ne me regarde peut-être pas, mais c'est
mon devoir de vous le dire... Une automobile, c'est fait
pour rouler. Si vous ne roulez pas, la mécanique se dété-
riore, c'est forcé. Les aciers se rouillent, les accus perdent
du courant, les câbles se dessoudent, les joints se desserrnt,
les courroies sont rongées par l'humidité. Une automobile,
c'est comme un être humain, si on ne la fait pas fonction-
ner, elle dépérit. Je vous parie que si dans un an, vous ne
vous en êtes pas encore servis, elle partira en morceaux le
jour où vous la sortirez du garage. Les roues iront d'un
côté, la carrosserie d'un autre et vous...!
En achevant sa phrase, il eut un geste vague qui laissait
présager les pires malheurs.
- On pourrait aller de temps en temps à Bayon, dit
,
mon pere.
- Bien sllr, ce serait mieux que rien, mais pour vrai-
ment rôder un moteur, il faudrait lui faire parcourir des
g-r:Jndes distances. Moi.. je dis qu'une voiture qui n'a
93
LA COMMUNALE
jamais fait plus de cinq kilomètres d'un coup, n'est pas
un voiture rodée. Qui vous dit qu'elle ne vous lâchera
pas le jour où, déjà usée par des petites promenades de
rien du tout, vous voudrez vous en servir pour entreprendre
un véritable voyage? Tenez, prenez par exemple une voi-
ture qui aurait fait sans pépins la traversée du Sahara ou
la Croisière jaune, ça, ça serait une voiture sérieuse!
- D'accord, mais on ne peut tout de même pas aller
au Sahara.
- Bien sûr.
- Alors! Où nous conseillez-vous d'aller?
- Moi, j'ai de la famille dans le Nord, près de Rou-
baix. On y va tous les ans. Ça n'est pas mal, cette région-
là et les routes sont plates.
- On va y réfléchir. Merci de votre consei1. Vous pren-
drez bien un verre de vin.
Mais le mécanicien refusa et remballa ses outils avec
l'air important du médecin qui vient d'établir un diagnos-
tic grave.
Quand il fut parti, mon père repoussa la voiture à l'inté-
rieur du garage et ferma la porte en grognant.
- Roder la voiture, roder la voiture! C'est facile à dire,
mais où aller?
PENDANT LE REPAS du soir, on passa en reV-Je
tous les parents qui habitaient lOir} et à qui on aurait pu
94
LA COMMUNALE
rendre visite aux prochaines vacances. Il y avait un cousin
Maxime, employé de bureau à Marseille mais il était
pauvre et n'aurait jamais pu nous recevoir dans son loge-
ment de deux pièces. Nous avions un cousin Paul, capi-
taine à Vernon.
- Non, dit mon père, celui-là, c'est un prétentieux.
Le jour de son mariage, il ne nous a même' pas remerciés
quand nous lui avons offert la suspension. Depuis qu'il a
trois galons, il se croit plus que nous.
Il ne restait plus que la cousine Elizabeth à qui l'on
n'avait jamais pardonné d'avoir épousé, à la mairie seule-
ment, un instituteur communiste. Personne de la famille
n'avait assisté à ce semblant de mariage et depuis, on ne
répondait jamais à ses cartes de nouvel an. Bien qu'elle eût,
paraît-il, une splendide maison à Saint-Nazaire, avec une
vue sur la mer, le sens le plus élémentaire de la fierté nous
interdisait de renouer avec elle.
Mon .père proposa qu'on fasse le tour des principaux
champs de bataille de la guerre 1914-1918. Ça lui serait
une occasion de revoir des endroits qu'il connaissait bien.
Mais ma mère n'était guère enthousiasmée par ce projet.
Elle le trouvait trop triste. Elle préférait les pays du midi.
- Ce dont j'ai toujours rêvé, c'est de voir au moins une
fois dans ma vie Nice et la promenade des Anglais!
- Tu ne te rends pas compte, répondit mon père. Il y
a 1.300 kilomètres environ à vol d'oiseau, ce qui fait au
moins 1.350 par la route.
- Le midi, ça n'est pas seulement la côte d'Azur.
Henri disait que du côté de Bordeaux, on trouve aussi des
palmiers.
95
LA COMMUNALE
- Peut-être! Mais qu'est-ce qu'on irait faire à Bor-
deaux? Il n'y a que la Gironde et on ne connaît personne.
Comme on ne trouvait rien, mon père entreprit une
recherche méthodique. Il remonta de sa classe la série des
cartes Vidal- Lab1ache, chacune représentant la France sous
un aspect différent, géologique, géographique, hydrogra-
phique, économique, démographique, etc... Il les installa
au-dessus du buffet et on les étudia une par une, cherchant
une idée de voyage. On élimina d'abord les régions dan-
gereuses : l'Aquitaine à cause des crues subites de la
Garonne et la région de Paris où la densité de la population
atteignait le chiffre extraordinaire de 37.000 habitants au
kilomètre carré. Mon père y voyait déjà son automobile
submergée par la foule.
Par contre, il se sentait attiré par des régions hercy-
niennes comme la Bretagne ou le Massif Central. Leur
grand âge, l'austérité de leur végétation et la modestie
de leur relief faisaient à mon père une impression de
sérieux que ne donnaient pas les Alpes avec' leurs préci-
pices et leurs avalanches. Le mont Gerbier-de-Jonc lui
paraissait sympathique, à cause de ses prairies paisibles et
de ses modestes 1.551 mètres d'altitude. Il aurait aimé
visiter aussi le canal de Briare, construit par Henri 1\7.
Les goûts de ma mère étaient plus futiles. Elle mourait
d'envie d'aller voir un puits artésien dans la région du
Nord et cette fameuse boutonnière du pays de Bray à
laquelle elle pensait chaque fois qu'elle recousait un bou-
ton. Elle était aussi très intéressée par ce singulier plis-
sement calcaire en forme de chapeau de gendarme qui se
trouve près de Saint-Claude, dans le Jura.
9 6
LA COMMUNALË
Malheureusement, les suggestions de mon père et celles
de ma mère ne se situaient pas dans les mêmes régions. Il
fallut chercher encore. Mon père apporta les cartes des
provinces et finalement, vers 22 heures, ils se mirent d' ac-
cord sur les Pyrénées occidentales où mon père voulait
visiter le col de Roncevaux et où ma mère avait envie de
voir le cirque de Gavarnie. Cette idée plut tellement à mes
parents qu'ils se mirent à évoquer tout ce qu'ils savaient
au sujet de ces deux sites pittoresques : Roland jouant de
l'olifant à Roncevaux et brisant sa fidèle épée Durandal,
mon oncle Henri racontant qu'on avait entendu des tigres
rugir dans le cirq ue de Gavarnie le j our de la mort de
Clemenceau...
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LA COMMUNALE
En examinant la carte d'un peu plus près, ils firent une
découverte qui les décida tout à fait à aller dans cette
région. Entre Roncevaux et Gavarnie, il y avait une ville
dont l'importance dépassait à leurs yeux toutes les autres
curiosités naturelles, c'était Lourdes. En allant à Lourdes,
ce n'était plus un voyage d'agrélTIent qu'ils entreprenaient
mais un pélerinage. Avec cet alibi, ils pouvaient désormais
ne plus avoir honte de faire un voyage en automobile. Et
puis, les pélerinages sont utiles, on a toujours quelque
chose à demander à la Sainte Vierge. Mon père se voyait
déjà guéri d'un rhumatisme qu'il avait ramassé à la guerre.
- Ça n'est pas juste! Ils auraient pu inscrire Lourdes
en grosses lettres sur la carte, dit ma mère. Des lettres au
moins aussi grosses que celles de Pau.
- Que veux-tu, répondit mon père, c'est une carte des
ressources agricoles!
Quand le premier moment d'enthousiasme fut passé,
mon père se mit à avoir des remords. N'était-ce pas une
folie que de s'aventurer ainsi dans des régions qu'on ne
connaissait pas ?
- J'ai une idée, dit ma mère, emmenons Henri, mon
frère. Il connaît bien le pays, lui. Il a été deux ans commis
épicier chez Félix Potin à Bordeaux, ça lui fera certaine-
ment plaisir de revoir le pays. Et puis, on partagera les
frais.
Mon père réfléchit et trouva l'idée intéressante.
- Ecris-lui, dit-il, on verra bien ce qu'il répondra.
9 8
LA COMMUNALE
LA RÉPONSE de mon oncle Henri fut rapide,
elle nous parvint pendant une leçon de géographie. Mon
père essayait de nous faire retenir par cœur la liste des
principaux sommets des Pyrénées. Quand il eut pris con-
naissance de la lettre que le facteur venait d'apporter, il
devint très joyeux et se mit à nous vanter les paysages gf'1-
nitiques et les richesses naturelles des Pyrénées avec un
lyrisme que je ne lui connaissais pas. Dans son exposé, il
donna une telle importance à la ville de Lourdes, proche
du cirque de Gavarnie, que les élèves furent persuadés
qu'elle était la capitale du midi de la France.
Après la leçon, pendant que nous copiions le résumé
inscrit au tableau, mon père vint près de moi et, bien que
le fait de s'adresser en particulier à son fils pendant la
classe fût contraire à ses principes, il me dit à l'oreille
- Ton oncle Henri accepte.
Sa joie était si apparente qu'il la cOlnmuniqua bientôt à
toute la classe. La leçon s'acheva par des conseils opti-
mistes à l'intention des douze « grands » qui allaient
bientôt passer le certificat.
- Le certificat d'études, disait mon père, c'est comme
si vous aviez à franchir le col de Puymorens. Si vous avez
bien appris vos leçons pendant toute l'année, vous passez
le col en automobile. Si vous ne les avez pas apprises ou
si vous avez bayé aux corneilles pendant la classe, il faut
rnonter à pied... Il n'y a qu'à Lourdes qu'on trouve des
miracles. Dans la vie, pour réussir, il faut d'abord
d
a ppren re ses resumes.
99
LA COMMUNALE
A PARTIR DU MOIS DE MAI, il régna à la maison
une intense activité. Ma mère s'occupait plus particuliè-
rement de l'organisation de notre voyage t passait une
grande partie de son temps au grenier. Là-haut, elle triait
et classait méthodiquement tout ce qu'il faudrait emporter
à Lourdes. Mon père avait encore moins de temps libre
car, en plus de la préparation du certificat d'études qui
l'absorbait déjà considérablement, il avait entrepris de C011-
jurer la jalousie des voisins en leur proposant de les trans-
porter dans notre automobile chaque fois qu'ils en avaient
besoin.
C'est ainsi que mon père servit de chauffeur aux gens
du quartier dans les circonstances les plus diverses : ma-
riages, baptêmes, enterrements. La mauvaise langue quïl
redoutait le plus était la vieille demoiselle d'en face. Il
l'emmena trois fois, elle et son chien, chez un célèbre vété-
rinaire de Nancy, mais cela n'empêcha pas cette terrible
personne de rendre mon père responsable d'un rhume de
cerveau qu'elle avait soi-disant contracté en route. Quel-
quefois, quand il restait de la place, j'avais la permission
d'y aller aussi, mais ma mère n'y consentait qu'à regret
parce que, selon elle, l'habitude de voyager en automobile
risquait de me donner la folie des grandeurs. D'ailleurs,
elle n'aimait guère cette façon qu'avait mon père de servir
de chauffeur de taxi aux voisins. Elle était inquiète de le
savoir seul sur les routes et craignait que ses passagers ne
salissent les belles Qousses neuves dont elle avait recouvert
100
LA COMMUNALE
les sièges. Mon père la rassurait en lui démontrant que ces
petits voyages étaient nécessaires à notre automobile de
même qu'un gymnaste doit s'entraîner par de fréguents
exercices s'il veut être en forme le jour des grandes compé-
titions.
En classe, les deux mois qui nous séparaient encore du
certificat d'études furent consacrés à la révision générale de
nos connaissances. Il n'y avait cette année-là que douze
candidats, mais toute la classe préparait quand même cet
examen.
- On ne sait jamais de trop, disait mon père, et ce sera
toujours ça d'appris pour les candidats de l'année pro...
chaine.
Comme la base de l'enseignement de mon père était la
leçon apprise par cœur, nous avions déjà tout oublié à la
.
rentree SUIvante.
Chaque année, il fallait donc rabâcher à nouveau la liste
des fleuves et de leurs affluents, celle des départements et
de leurs chefs-lieux, la série des noms en « ou » qui
prennent un x au pluriel : bijou, caillou, chou, genou, jou-
jou, hibou, pou, la famille qui-que-quoi-dont-où-Iequel et ses
enfants. Le plus difficile était de retenir les dates princi-
pales de l'Histoire de France et de faire correspondre à
chacune d'elles un événement précis. La seule série qui
nous amusât était celle des conjonctions de coordination :
mais, OU, et, donc, or, ni, car. Malheureusement, mon
père ne nous l faisait réciter que très rarement, comme
s'il se fût agi d'une récompense dont il ne fallait pas abuser.
Au grenier, ma mère avait installé un véritable chantier,
une sorte d'atelier de triage de toutes les choses qu'on
101
LA COMMUNALE
devrait peut-être emmener à Lourdes. Au début, elle y
monta tout ce qui lui semblait utile pour ce voyage. Il y
avait presque tous nos vêtements, y compris les manteaux
et les cache-nez, car il paraît que dans les montagnes, les
températures peuvent descendre à un niveau très bas pen-
dant la nuit. Elle avait rassemblé aussi des provisions de
toutes sortes, bocaux de légumes, viandes en pâtés, gâteaux
secs, confitures, fruits au sirop car mon oncle Henri racon-
tait que dans certains hôtels on ne mangeait pas à S3 faim.
Elle avait encore amené des couvertures et un matelas
pour les cas où les hôtels seraient complets et où il faudrait
coucher dans les salles de bains ou sur les tables de billard.
Elle pensait aussi qu'en apportant un peu de matériel de
couchage, les prix de pension devaient être diminués. Il y
avait des couverts, des casseroles, un réchaud à alcool pour
le pique-nique, un réveille-matin, cinq morceaux de savon,
toute notre armoire à pharmacie, un miroir, une chaise,
quelques kilos de pommes de terre, deux parapluies, du
sucre, une cuvette, une plante verte à laquelle ma mère
tenait beaucoup et qui se serait desséchée en restant seule
pendant un mois, douze portemanteaux, un nécessaire à
chaussures, deux missels, un cornet de fleurs de tilleul pour
les tisanes... etc.
Ma mère profita de cet inventaire pour nettoyer toutes
ces choses, remettre un bouton par-ci, recoudre une dou-
blure par-là. Bref, au bout de quinze jours, notre grenier
était complètement encombré. Ma mère avait étendu des
journaux sur le sol et rangé soigneusement par-dessus le
matériel de l'expédition. Il y avait un tas pour les habits
à mettre en cas de pluie, un autre pour les grands froids.
102
Planche VIII
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.
pOU
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pou très gro.si
Tahleau complet des noms qui prennent un X au pluriel.
Ex. : un genou, des genoux.
LA COMMUNALE
Les provisions aussi étaient classées par catégories et pen-
dant longtemps, mes parents se demandèrent quel système
adopter. Fallait-il par exemple séparer les denrées sucrées
des denrées salées ou plutôt valait-il mieux ranger ensemble
les emballages fragiles ou encore réunir les provisions du
petit déjeuner, celles de midi, celles du goûter et celles
du soir?
Quand mon père découvrit un matin l'amoncellement
d'objets qu'il faudrait entasser dans l'automobile, il déclara
tout net à ma mère que c'était impossible. Jamais les res-
sorts de la voiture ne résisteraient à une pareille charge.
D'ailleurs, il y en avait là deux fois plus que l'auto n'en
pouvait contenir. Ma mère dut alors reprendre une à une
toutes les choses préparées et en éliminer plus de la moitié.
Chaque fois qu'elle redescendait à la maison un de ces
objets utiles mais non indispensables, elle soupirait comme
si on lui arrachait son bien le plus précieux. Ce travail
l'occupa jusqu'à la fin du mois de mai. Quand mon père
avait un moment libre, il allait la rejoindre et donner les
conseils pratiques que seuls les conducteurs d'automobile
peuvent donner. Par exemple : les secousses de la voiture
ne risquaient-elles pas de dérégler le mécanisme du
réveille-matin ou de faire exploser les bocaux de fruits au
sirop ?
Un jeudi que mes parents étaient au grenier et que
j'étais en train de faire mes devoirs, tout seul à la cuisine,
j'eus la visite de monsieur Sarfatini, le premier adjoint au
Conseil municipal. C'était un petit homme brun, avec des
cheveux frisés et une longue moustache noire. Il portait un
ruban noué en guise de cravate et paraissait perdu dans un
1°4
LA COMMUNALE
pardessus trop large. Il était toujours préoccupé par les plus
grands projets et semblait n'être jamais en repos. Dans la
rue, il ne marchait pas, il trottait. Dès qu'il parlait il était
aussitôt enthousiasmé par son sujet et se mettait à faire
de grands gestes.
Je voulus le faire attendre à la salle à manger, mais
quand il sut que mes parents étaient au grenier, il m'em-
pêcha d'aller les chercher.
- Je ne veux pas interrompre leur travail, dit-il, je vais
monter les voir.
Et il grimpa quatre à quatre le petit escalier qui montait
au grenier. Quand ils l'aperçurent, mes parents furent très
gênés d'être ainsi surpris dans leur travail et en tenue
négligée, mais Monsieur le premier adjoint ne remarqua
rien et, après les excuses et salutations d'usage, il entra
dans le vif de son sujet.
- Ah, mon cher ami, dit-il à mon père d'un air accablé,
rien ne va plus! Il faut absolument que vous nous sauviez
la vie, au Conseil Municipal et à moi-même.
- C'est donc grave!
- Très grave! Et cela ne date pas d'aujourd'hui. Vous
savez que depuis le départ de nos chers régiments de cava-
lerie, Lunéville est une ville morte.
- Ah!
- Saviez-vous que les touristes ne s'arrêtent même plus
au château, qu'à partir de huit heures du soir nos rues sont
désertes et que le dimanche il n'y a pas à Lunéville de dis-
traction digne d'un homme cultivé? Si nous nous laissions
glisser sur cette pente dangereuse, nous finirions tous par
crever d'ennui. Que vaudrait la vie sans ce je ne sais quoi
1°5
LA COMMUNALE
d'idéal et de poésie qui donne son sel à l'existence, je vous
le demande?
- Rien, répondit mon père d'un air poli.
Tout en parlant, le premier adjoint gesticulait, marchait
en travers du grenier, s'appuyait aux poutres et au bout de
quelques minutes, il avait déjà ,une toile d'araignée sur
l'épaule.
- Il fallait donner le coup de barre, dit-il, trouver quel-
que chose de nouveau pour ramener la vie dans les artères
de notre vieille cité. On en a beaucopp discuté au Conseil
et j'ai eu une idée. Nous avons un théâtre, construit par le
roi Stanislas. Avant, on y donnait des revues, des petits
spectacles de Paris pour nos militaires, ils le méritaient
bien, les braves! Pourquoi n'y donnerait-on plus de repré-
sentations? Car, après tout, nous sommes là, nous autres!
- C'est vrai, dit mon père.
- Alors j'ai dit à ces messieurs du Conseil : pour la
première séance, il faut frapper un grand coup, que ce soit
un succès formidable 1 Tout le monde était d'accord. On a
donc décidé de rouvrir le théâtre. Mais alors, le maire m'a
dit : « D'accordl on veut bien refaire les plâtres et remettre
en état les fauteuils du théâtre, mais qu'est-ce qu'on y
jouera comme pièces et qui s'en occupera? Ces mesieurs
les officiers avaient leur répertoire. Ils s'occupaient de tout,
mais nous, nous n'avons rien. » Ça c'est bien vrai! A Luné-
ville, une fois la cavalerie partie, il n'y a plus personne qui
s'y connaisse en théâtre. Pour ce qui est de s'occuper de la
chose proprement dite, je me suis proposé, j'ai vu tellement
de pièces de théâtre dans ma vie, j'ai même souvent parlé
à des acteurs célèbres. Pensez donc que pendant douze ans
106
LA COMMUNALE
j'ai tnu un petit commerce sur le boulevard de Stras-
bourg, juste en face du théâtre Antoine' Alors j'ai dit à
ces messieurs du conseil : « Messieurs, pour le choix de la
pièce, faites-moi confiance ». Vous qui êtes maître d'école,
qu'est-ce que vous auriez choisi comme pièce, à ma
place ?
En disant cela, le premier adjoint avait ce petit sourire
narquois qu'ont ceux qui posent des devinettes avec l'assu-
rance qu'ils seront les seuls à donner la bonne réponse.
Mon père réfléchit longuement.
- C'est difficile à dire... Ie Cid, de Corneille...
- Je vous vois venir, dit monsieur Sarfatini d'un air
finaud, vous pensez tout de suite à quelque chose d'ins-
tructif, à cause de vos élèves. Non, non, ça n'est pas cela
qu'il faut. Ah, si ces messieurs les officiers avaient encore
été là, je ne dis pas non. Mais il n' y a guère qu'eux ou des
gens cultivés comme vous et moi qui puissions comprendre
ces choses-là. C'est très beau ce mélange de passion et de
patriotisme du Cid...
A ce moment, je m'aperçus qu'il avait une seconde toile
d'araignée sur l'épaule et qu'en s'appuyant à une poutre, il
avait recouvert de poussière le dos de son pardessus.
- ... Mais est-ce que le peuple comprendra? Moi je dis
non d"avance. Ce qu'il faut au peuple, c'est de l'aventure,
de l'amour et de la chanson. Cela ne signifie pas quelque
chose de vulgaire qui Ratte les bas instincts. Au contraire,
il fallait trouver quelque chose d'artistique et d'élevé.
- Dans Victor Hugo... peut-être qu'en cherchant bien
- Victor Hugo! Vous voulez rire. Notre public s'y
perdra.
1°7
LA COMMUNALE
- Je ne suis pas de votre avis. Jeanne au pain sec, c'est
tout de même une belle récitation!
- Ouais! Sur ce sujet, on pourrait discuter des heures
et des heures, chacun est libre d'a voir son opinion. Ce n'est
pas pour cela que je suis venu vous voir. La pièce que j'ai
.choisie, c'est Carmen!
Et monsieur Sarfatini attendit la réaction de surprise et
d'admiration qu'il prévoyait chez mon père après une telle
révélation. Mais ce dernier demanda :
- Carmen!... De Prosper Mérimée?
Monsieur Sarfatini parut désarçonné par cette question
- De Prosper Mérimée! Mais pourquoi...? Y en aurait..
il donc plusieurs?
- Ah oui! Il Y a le rOInan de Prosper Mérimée et il y
a l'opéra de Bizet qui en est tiré.
- C'est sûrement la Carmen de Bizet puisque j'ai
demandé à la troupe du théâtre de Nancy de venir nous
jouer la Carmen qui est chantée, celle où il y a cet air...
Et monsieur Sarfatini se mit à chantonner « Torea-
dor... »
- En effet, ce doit être celle de Bizet. L'autre, ça n'est
,
qu un roman.
- Vous alors, dit monsieur Sarfatini, vous me faites
de ces peurs! Vous vous rendez compte de ce qui serait
arrivé le jour de la représentation si la troupe était venue
pour jouer une pièce et que notre orchestre en ait appris
une autre?
- Parce que c'est un orchestre de Lunéville qui
jouera?
- Bien entendu! Cela nous aurait occasionné trop de
108
LA COMMUNALE
frais de faire venir de Nancy à la fois les acteurs et l'or-
chestre. On a demandé à la musique municipale d'ap-
prendre la partition. Il a suffi que monsieur Muracciole
rajoute quelques violons ct cela fait un orchestre aussi
capable que les autres...
Il y avait en effet à Lunéville une fanfare qu'on appelait
« Les fromages blancs» à cause de la forme et de la cou-
leur des casquettes de ses musiciens. Son chef, monsieur
Muracciole était un officier de marine en retraite. Le pre-
mier adjoint continuait :
- ... Tout était prêt. Le conseil municipal avait voté
les crédits pour acheter les partitions. Depuis déjà quinze
jours les musiciens travaillaient dessus. Aux dernières nou-
velles, monsieur Muracciole avait déjà obtenu des résultats
très prometteurs. D'ailleurs, il faut dire qu'il a dans son
orchestre monsieur Mathieu et monsieur Malfille qui sont
de vrais as.
--- Monsieur Malfille, l'économe de l'hôpital?
- Ah non! son frère, celui qui est contremaître au ser-
vice des Eaux.
- Ah!
- Je vous disais donc que tout allait très bien. Au
théâtre} on avait commencé les travaux de peinture. Mon...
sieur Marnier s'occupait de faire recouvrir de velours rouge
les fauteuils d'orchestre. Un décorateur était venu de Nancy
prendre les mesures des décors. Mais ne voilà-t-il pas que
monsieur Muracciole vient me trouver hier soir et me dit :
« Qu'est-ce qui est prévu pour le chœur des mendiants du
deuxième acte? » Moi je lui réponds « Quoi, quels men-
diants, quel deuxième acte ') Vous pensez, cela fait main-
lOg
LA CoMMUNALE
tenant plus -de dix ans que je n'ai pas vu Carmen, Je rte
me souvenais plus qu'il y a en effet au deuxième acte toute
une bande de petits mendiants qui montent sur la scène et
qui chantent : « C'est nous la garde montante, nous arri-
vons, nous voilà ! » J'ai téléphoné au régisseur du théâtre de
Nancy qui m'a dit : « Nous vous fournissons les acteurs,
les décors et les costumes mais pas les figurants. » Alors je
lui ai dit « Bon! Je veux bien essayer d'en trouver à Luné-
ville, mais dites-moi comment il faut les choisir! » Il m'a
répondu « Il faut que ce soient des enfants et l'essentÏel est
qu'ils sachent la partition. » Avec monsieur Muracciole,
on a réfléchi pendant longtemps et on s'est dit : « Il n'y a
qu'un seul endroit où l'on peut trouver des enfants, c'est à
l'école publique. » V ous pensez bien qu'on n'allait pas
demander à l'école libre. D'ailleurs, pour Carmen, ils n'au-
raient jamais marché...
Monsieur Sarfatini sortit de son pardessus un gros livre
à couverture de cuir, il le tendit à 1110n père et se fit sup-
pliant.
- Cher Monsieur, il faut que vous nous rendiez ce
service, apprenez la partition à vos élèves. Vous verrez,
c'est très facile et monsieur Muracciole viendra vous aider
avec son orchestre quand vous le voudrez. Vous voyez, j'ai
mis une remarque à la page de « C'est nous la garde
montante! »
Mon père prit le gros Ii vre et se mit à le feuilleter, il le
tendit à Ina mère.
- C'est une chose à examiner, dit-il.
Il ne pouvait décider lui-même car, en matière de mu-
sique, c'était ma mère qui assurait l'enseignement dans les
110
LA COMMUNALE
deux classes de l'école. En contrepartie, mon père s'occu-
pait de la gymnastique.
- Vous voulez un chœur à plusieurs voix? demanda
,
ma mere.
- Faites comme c'est écrit là, répondit l'adjoint.
- ,C'est que je vois plusieurs lignes, violons, flûtes,
hautbois, cor, tuba...
- Ne vous en occupez pas, ça c'est pour monsieur Mu-
racciole. V ous, suivez seulement cette ligne au-dessous de
laquelle il y a les paroles.
- Pour quand faut-il que ce soit prêt?
- Pour le 14 juillet. Mais ne fignolez pas. Tout le
monde comprendra que dans des délais si courts vous
n'ayez pas eu le temps de faire du grand art.
- Tout de même, répondit ma mère d'un air pincé, si
on s'y met, il faudra que ce soit bien.
- Chère Madame, vous me sauvez la vie. Enfin je
res pire!
- C'est pour vous rendre service, répondit mon père.
Monsieur Sarfatini partit en se confondant en remer-
ciements. Quand mes parents se retrouvèrent seuls avec le
gros livre de Carmen, ma mère dit tristement.
- Comme si on n'avait pas assez de travail comme ça!
- Que veux-tu, répondit mon père, si on ne lui rend
pas ce service-là, le Conseil refusera de refaire les peinturs
de l'école pour l'année prochai.o..
III
LA COMMUNALE
MON PÈRE ne voulait pas que la préparation de
Carmen portât préjudice à celle du certificat d'études. Le
ternps des répétitions fut donc pris sur celui des récréations.
A u lieu d'aller jouer dans la cour, tous les élèves se réunis-
saient dans la grande classe de mon père.
Nous étions séparés en deux groupes, au premier rang
les trente meilleurs élèves de l'école qui auraient le privi-
lège de paraître sur la scène le jour de la représentation et
derrière, les autres qui ne chanteraient que de la coulisse.
Cette décision avait suscité bien des jalousies. Plusieurs
parents d'élèves étaient venus trouver mon père et, après
avoir déposé un peu d'argent dans la caisse des pupilltS
de l'école publique, avaient demandé que leurs fils eussent
aussi le droit de faire partie de la garde montante. Mais
mon père avait été inflexible. Il avait même rendu leur
offrande à certains. La partition de Carmen indiquait qu'il
n'y avait que trente petits mendiants àans le chœur de la
garde montante, à aucun prix mon père n'aurait voulu
apporter des nlodifications à l'œuvre de Georges Bizet.
Pour les répétitions, nla mère installait sur le bureau le
guide-chant, une sorte de petit harmoniun1 portatif qu'on
actionnait par un levier latéral. D'habitude, c'était le Jean
Royer qui était chargé de ce travail. On l'avait choisi parce
qu'il était le plus fort de la classe de mon père et parce
gu'il chantait si faux qu'il valait nlicux lui donner autre
chose à faire. Mais cc paisible petit géant était très senti-
mental. Il lui arrivait souvent de se laisser attendrir par
112
LA COMMUNALE
la musique et alors, il devenait immobile, la bouche ouverte
et les yeux perdus dans le vague. Dans ces moments d'émo-
tion, il oubliait d'actionner le levier du guide-chant et,
faute de souffle, la musique expirait lamentablement. Pour
le ramener à la réalité, ma mère lui donnait un coup de
règle sur les doigts et aussitôt, il se remettait au travail
a vec ardeur.
Ainsi donc, à la place de la récréation du matin et de
ceHe du soir, nous apprenions à chanter « C'est nous la
garde montante, nous arrivons, nous voilà! » Sur le livret
de Carmen, une indication de mise en scène précisait que
cette garde montante défilait. Pour donner cette impression,
ma mère nous faisait marquer le pas sur place et cela nous
permettait de conserver le rythme.
Pendant ce temps, mon père faisait le tour de la classe,
surveillant tout particulièrement les derniers rangs où il y
avait quelques paresseux qui ne prenaient même pas la
peine de lever les pieds.
Après chaque répétition, les deux classes se séparaient,
on rangeait le guide-chant sous le bureau et chaque élève
regagnait sa place.
Comme les i nstitllteurs avaient la liberté de choisir ce
que leurs candidats présenteraient à l'épreuve de chant du
certificat d'études, mon père décida que cette année-là ses
élèves chanteraient « La garde montante ». On l'avait tant
et si bien répété que c'était une excellente occasion de pré-
senter à l'examen un chant parfaitement mis au point.
Il?
LA COMMUNALE
LE GRAND JOUR du certificat d'études primaires
arriva enfin. Dès sept heures du matin, les candidats com-
mencèrent à arriver des cam pagnes voisines. Les fils de
riches fermiers venaient en cabriolet, avec leur père. Les
autres étaient montés sur d'ordinaires chars à bancs conduits
par l'instituteur lui-même. Il y eut bientôt devant l'école
un grand rassemblement d'enfants endimanchés, de pay-
sans, de bœufs, de chevaux et de voitures. On reconnaissait
les candidats au cartable de cuir bouilli qu'ils portaient
précieusement sous le bras et sur lequel on pouvait lire
l'inscription publicitaire d'une marque d'apéritif ou de
machines agricoles. Le fils d'un gros propriétaire fit une
." , d b ' ", ci
arrlvee tres remarquee, e out sur un tracteur, a cote e
son père qui, en allant aux champs, avait fait un détour
pour le conduire à l'école.
Les instituteurs membres du jury s'étaient rassemblés
dans notre salle à manger et parlaient de leurs candidats
comme de jeunes poulains qu'ils présenteraient au comice
agricole.
- J'en ai un, dit l'instituteur d'Avricourt, un véritable
phénomène. Il a une mémoire d'éléphant. Il sait ses dates
et ses départen1ents mieux que moi. Il peut les réciter à
l'endroit, à l'envers...
- Moi, dit l'instituteur de Frémonville, je leur ai appris
à rédiger en vers leur composition française. J'en ai un en
particulier qui raconte en alexandrins une journée de fenai-
son... Il faudrait que vous voyiez ça!
114
LA COMMUNALE
Pendant ce temps, ma mère servait à ces messieurs des
tasses de thé ou de café. Elle avait mis de côté à la cui-
sine une cruche de chocolat et quelques croissants frais
pour Monsieur l'Inspecteur primaire qui avait, paraît-il, un
faible pour ces friandises-là. Pour rien au monde, mes
parents n'auraient manqué à cette tradition, ils avaient un
bien trop grand respect pour Monsieur l'Inspecteur. D'ail-
leurs, c'était un homme qui portait un habit noir, un col
cassé, un bouc et la rosette de la légion d'honneur. Il
habitait la villa « SAM SUFFY » à deux kilomètres de
Lunéville.
Il se déplaçait touj ours sur une grande bicyclette noirc)
avec un grelot en guise d'avertisseur. Par souci de sa
dignité, il la laissait toujours à la première maison et venait
en ville à pied.
Ce jour-là, il fut surpris en route par l'un de ces petits
orages matinaux qui ne sont jamais graves au mois de
juillet mais qui suffisent, en cinq minutes, à tremper un
homme jusqu'à la chemise. Comme l'ouverture des
épreuves devait se faire solennellen1ent à huit heures pré-
cises sous la présidence de Monsieur l'Inspecteur, celui-ci
ne se mit pas à l'abri et arriva à l'école complètement
mouillé. Mais ma mère avait tout prévu. Lorsqu'elle vit à
huit heures moins dix l'averse tomber, elle mit le fer à
repasser à chauffer sur la cuisinière et quand l'Inspecteur
arriva, essoufflé et dégoulinant de pluie, elle le conduisit
directement à la cuisine et me fit sortir sur le palier car je
ne devais pas assister à ce qui allait se passer ensuite.
Toutes ces précautions avaient tellen1ent excité ma curio-
sité que je ne pus résister à l'envie de regarder par le trou
1I5
LA COMMUNALE
de la serrure. J'aperçus alors tout à fait distinctement le
grand homme qui quittait son veston noir et qui attendait
en bras de chemise que ma mère ait terminé de repasser
l'habit trempé, pour le sécher.
Dans la classe, l'émotion était grande. Une minute
encore et l'examen devait commencer. Monsieur l'Inspec-
teur ne fut pas en retard, il fit son entrée juste comme
huit heures sonnaient. Il monta sur l'estrade, ajusta ses
lorgnons et chercha dans sa poche le texte des épreuves
qu'il avait établi lui-même et qu'il était le seul à connaître
jusqu'à ce moment. Toute la classe était suspendue à ses
moindres gestes. De quel genre serait le problème d'arith-
métique qui allait sortir de l'une de ses poches? Serait-ce
une réduction de fractions au nlême dénominateur ou, ce
qui était plus redoutable encore, un problème mettant en
cause les volumes des sphères, des cylindres et des paral-
lélépipèdes? Enfin, Monsieur l'Inspecteur trouva. Il déplia
un papier humide et se mit à lire.
Il se passa un phénomène extraordi naire. L'orage était
terminé et le soleil, qui se mit à luire à nouveau, enve-
loppait Monsieur l'Inspecteur de ses rayons obliques. On
eût dit que celui-ci flottait dans un nuage, auréolé d'une
lumière intense. De son habit se dégageait une brume dia-
phane qui s'élevait doucement vers le plafond. L'inspec-
teur éternua deux fois et dit d'une belle voix grave :
- Deux trains partent à la même heure, en direction
l'un de l'autre, le premier d'une gare A, Je second d'une
gare B. Sachant que le premier roule à la vitesse de
50 km/heure et le second à la vitesse de 45 km/heure et
que la distance à parcourir est de 500 kilomètres, à quelle
116
LA COMMUNALE
heure se rencontreront-ils? Ils sont partis à 9 h 53.
Aussitôt, tous les candidats se penchèrent sur leur copie.
Seuls, les élèves de mon père restèrent le nez en l'air) avec
une expression de douloureuse inquiétude. L'inspecteur dit
à l'un d'eux :
- Alors, toi L.. Tu n'as pas compris les données du pro-
blème?
- On n'a jamais fait de problèmes en locomotive,
M' sieur!
- La belle affaire! Figure-toi que ce sont des aéro-
planes ou bien des automobiles.
Renseignés par cette précieuse indication, les candidats
,de mon père se mirent à l'ouvrage avec ardeur.
La classe était plongée dans le silence. On n 'entendait
que le crissement des plumes neuves sur le papier. Les
deux instituteurs chargés de la surveillance passaient len-
tement entre les rangées. Quelquefois ils s'arrêtaient der-
rière un élève, se penchaient sur son travail et repartaient
avec cet air énigmatique, plus terrible qu'un reproche pour
les candidats inquiets.
Les élèves de mon père terminèrent leur problème dix
minutes avant les autres. L'épreuve suivante était la com-
position française. Monsieur l'Inspecteur remonta sur l'es-
trade et déplia un grand papier sur lequel il ne lut que
ces mots :
- Racontez quelles sont vos occupations le jeudi après-
midi.
A nouveau, la classe devint silencieuse. Au bout de
quelques minutes on entendit un bruit bizarre. C'était un
élève de mon père, le Jean Royer, qui rêvait. Il avait Je
117
LA COMMUNALE
regard perdu au plafond et imitait avec sa bouche le ron-
flement d'une automobile qui démarre, change de vitesse
puis roule à toute allure.
- Voyons, Monsieur, où vous croyez-vous donc? dit
1 ' inspecteur.
Très étonné de s'entendre appeler Monsieur, le Jean
Royer se tut et resta immobile, les yeux ronds, la bouche
ouverte.
- Ce n'est pas moi qu'il faut regarder, dit l'inspecteur,
fermez votre bouche et travaillez.
Le Jean Royer se pencha sur sa copie. Après quelques
instants de travail, il se laissa à nouveau aller à son ima-
gination et se mit encore à imiter le moteur d'une auto-
mobile. Mais il s'aperçut aussitôt de son inconvenance et
plaça sa main devant sa bouche pour achever sa compo-
sition française.
Pendant ce temps, Monsieur l'Inspecteur éternuait de
plus en plus. Au début, il fit plusieurs fois le tour de la
classe à grandes enjambées mais cela ne suffit pas à le
réchauffer. Il sortit et vint à notre cuisine demander un
café chaud à ma mère. Celle-ci s'affola, croyant déjà l'ins-
pecteur malade.
- C'est sûrement l'averse de ce matin. Vous auriez dÔ
vous sécher complètement avant d'entrer en classe, Mon-
sieur l'Inspecteur.
- Je ne suis jamais arrivé en retard aux épreuves du
certificat d'études primaires, Madame. Ce n'est pas, a près
vingt-cinq ans de métier, un petit orage qui l11e fera perdre
cette belle habitude.
Les épreuves écrites se terminaient à onze heures et
Il8
LA COMMUNALE
demie. Dès qu'ils sortirent de la salle d'examen, les élèves
allèrent dans la cour former autour de leurs maîtres des
petits groupes où chacun rendait compte de l'heure à la-
quelle il avait fait se rencontrer les trains. De la fenêtre de
l'école, on devinait aisément que les résultats rapportés
ne concordaient pas toujours. On apercevait plusieurs
groupes au milieu desquels l'instituteur dessinait sur le
sable de la cour le trajet des deux locomotives.
A midi, mon père fit un saut à la maison, pour prendre
son chapeau.
- Je me sauve, dit-il, on m'attend pour le banquet. Je
crois qu'ils ont tous trouvé le bon résultat pour le pro-
blème. Il n'y a que ce nigaud de Jean Royer qui a changé
les locomotives en automobiles. Je pense que le jury ne
tiendra compte que de l'heure de la rencontre.
Mon père partit en courant rej oindre les autres institu-
teurs au banquet annuel du certificat d'études.
Je restai seul avec ma mère. Loin d'éprouver du regret
de ne pas être invités au banquet, nous nous réjouissions
au contraire de ce repas que nous prenions tous les deux,
car c'était !e seul de l'année où nous mangions des arti-
chauts, le légume que mon père détestait.
La plupart des candidats s'étaient dispersés avec leurs
instituteurs dans les cafés et restaurants des environs. Qut"I-
ques-uns étaient restés devant l'école. Assis à l'ombre des
charrettes, ils avaient déballé devant eux des paniers entiers
de provisions et mangeaient en silence, une serviette nouée
autour du cou. Il faisait chaud et on n'entendait que le cri
monotone d'une poule en train de pondre dans line ferme
VOISine.
Il ()
LA COMMUNALE
Au banquet, on dut bQire beaucoup car, lorsque l'ins.
pecteur et les instituteurs revinrent à l'école, plusieurs
avaient la mine rouge et parlaient avec une gaieté inhabi-
tuelle. J'entendis au passage le gros monsieur Moujenc qui
disait :
- Quand on enterrera Léon Blum, les tambours feront
blum, blum, blum!
Et il se mit à rire bruyamment.
La première épreuve de l'après-midi était le dessin.
Monsieur l'Inspecteur vint trouver ma mère et lui demanda
un objet décoratif qui pourrait servir de modèle. Elle lui
confia la théière de notre service en porcelaine et les ca n-
didats s'appliquèrent à en reproduire exactement tous les
détails.
Au bout de quelques instants, Monsieur l'Inspecteur dé"
couvrit un élève qui dessinait sur la théière, non pas les
petites fleurs qu'il voyait, mais une bergère et ses moutons.
Son étonnement augmenta encore quand il s'aperçut que
plusieurs autres candidats faisaient la même erreur. Il
essaya de comprendre ce phénomène curieux en s'appro-
cant de la théière pour l'observer minutieusement. Il n'y
avait pas de doute possible, elle était décorée de fleurettes
roses et vertes qui ne ressemblaient ni à une bergère ni à
des moutons. Monsieur l'Inspecteur s'assit derrière le
bureau et médita profondément. Tout à coup, en relevant
la tête, il vit sur la théière une bergère et des moutons
dessinés de son côté. Les élèves ne pouvaient donc pas les
voir. Cela devint alors un mystère trop grand pour l'intel-
ligence de Monsieur l'Inspecteur.
Il ignorait que cette théière servait depuis toujours aux
120
Planche IX
LEÇON DE DESSIN
ÉLÉVATION (PROFIL ET FACE)
fig. 1
...
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fig. 3
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.....
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1
"
F/ .4
Fig. l, Dessin géOll1étral d'une théière. - Fig. 2, Un observa-
teur placé en a' ne peut apercevoir que la face A de la théière. -
Fig. 3, Tracé de l'ellipse. - Fig. 4, Compas à crayon.
LA COMMUNALE
leçons de dessin de mon père et que les candidats de celui-
ci savaient la dessiner par cœur.
Les épreuves de chant et de récitation eurent lieu dans
une atmosphère d'euphorie et d'indulgence. La chaleur du
mois de juillet et les suites du trop bon repas de midi
ajoutaient leurs effets pour créer chez messieurs les exami-
nateurs un agréable engourdissement. On pouvait les voir,
chacun devant une petite table d'écolier, dodeliner de la
tête pendant qu'un candidat leur chantait sur un ton confi-
dentiel Les Allobroges, Le chant du départ ou Ma Nor-
mandie.
Monsieur Herzog, le doyen des instituteurs de la cir-
conscription, n'avait pas pu résister. Il dormait en ronflant,
la tête penchée en avant, tandis que le Jean Royer lui
récitait avec application : « Ah! qu'elle était donc jolie,
la petite chèvre de Monsieur Seguin, qu'elle était jolie avec
ses yeux doux, sa barbiche de sous-officier, ses sabots noirs
et luisants... Et puis docile, caressante, se laissant traire
sans bouger, sans n1ettre son pied dans l'écuelle. {J n 2ffiour
de petite chèvre! » Lorsqu'il arriva à la fin « ... Alors le
loup se jeta sur la petite chèvre et la mangea. Alphonse
Daudet... )) comme le maître dormait toujours, l'élève
reprit au début sur le même ton uniforn1e « ... Ah! qu'elle
était donc jolie !... » en agrémentant le texte de gestes
expressifs. Mais au beau milieu de la récitation et bien que
ce fût la deuxième fois, il eut une perte de mémoire. En
arrivant à « ... la nuit tombait. La montagne devint... »
il s'arrêta net, ne se souvenant plus de la couleur qu'avit
prise la montagne à la nuit tombante. Il répéta plusieurs
fois de suite « la montagne devint, la montagne devint... »
122
LA COMMUNALE
.
en hasardant plusieurs couleurs « ... jaune... verte... rouge...
bleue... » Mais chaque fois quelque chose lui disait qu'il
se trompait. Alors il resta là, planté devant l'instituteur
endormi et se mit à se balancer sur une jambe, le regard
perdu au plafond. De temps en temps, il avait une brusque
illumination et disait « La montagne devint jaune orangé »
ou bien « La montagne devint marron foncé » mais mon-
sieur Herzog continuait de dormir et le Jean Royer repre-
nait la contemplation muette des mouches qui volaient au
plafond.
Cette situation eût pu durer longtemps si Monsieur
l'Inspecteur n'était pas intervenu. Quand il le vit s'ap-
procher, le Jean Royer reprit la récitation au début, mais
quand il arriva à cette fameuse couleur de la montagne,
il s'arrêta à nouveau. L'Inspecteur se pencha un peu vers
l'instituteur et cria très fort « violette! » Monsjeur Herzog
se réveilla d'un seul coup, avec un « han! » d'étonnement.
- Hé oui, dit l'Inspecteur sur un ton calme et comme
s'il s'adressait au candidat... la montagne devint violette,
comme la robe d'un évêque ou la fleur du même nom!
- Un évêque, une montagne, dit monsieur Herzog
avec cet air effrayé qu'ont toujours les dormeurs réveillés
en sursaut.
- Continuez! dit l'Inspecteur sur un ton dédaigneux,
et il regagna lentement son poste d'observation sur l'es-
trade.
Le Jean Royer acheva la récitation d'une seule traite et
monsieur Herzog inscrivit ostensiblement un 10 de récom-
pense. .
L'atnbi:lnce de la S:1IIc d'examen s'anima quand les can-
12 3
LA COMMUNALE
didats de mon père se présentèrent à l'épreuve de chant.
Bien entendu, chacun chanta « C'est nous la garde mon-
tante, nous arrivons, nous voilà! » Mais ce qui surprit
beaucoup les examinateurs, ce fut la curieuse habitude
qu'avaient ces enfants de marcher au pas sur place en
même temps qu'ils chantaient. Le bruit que cela faisait
sortit les instituteurs de leur somnolence. Quelques-uns
firent remarquer à haute voix qu'on n'était pas à l'épreuve
de gymnastique, d'autres affirmèrent au contraire que cett
façon de marquer le rythme n'était pas si mauvaise. Tous
furent d'accord pour dire que l'instituteur qui avait eu
l'idée d'apprendre un air de Carmen à ses élèves faisait
preuve de bon goût et d'originalité et qu'à l'avenir on
devrait faire une place plus grande au répertoire d'opéra
dans les programmes scolaires. Pendant ce temps, mon
père venait épier à la porte ce qui se disait de ses élèves.
Chaque fois que les nouvelles lui paraissaient bonnes, il
allait aussitôt à la cuisine les communiquer à ma mère.
- Je crois que le Jean Royer s'en sortira, dit-il en se
frottant les mains. Il a récité entièrement La chèvre de
monsieur Seguin. Il y a juste une phrase sur laquelle il a
buté mais Herzog lui a laissé l temps de se racheter.
Les épreuves se terminèrent par la gymnastique. Les
instituteurs de ce temps-là ne lui accordaient aucune impor-
tance. Ils estimaient que les enfants de la campagne se
donnaient assez d'exercice en aidant leurs parents aux
travaux des champs. Aussi n'était-ce que par pure forn1e
qu'on invita les candidats à descendre dans la cour pour les
faire sauter au-dessus d'une corde tendue entre deux
chaises. Quant à l'épreuve de course, il ne restait plus assez
12 4
LA COMMUNALE
de temps pour la faire passer à chaque élève séparément.
Monsieur l'Inspecteur fit aligner tous les candidats devant
le grand mur de la cour et décida que ceux qui mettraient
plus de trente secondes pour parvenir au mur d'en face,
auraient deux points en moins. Le trajet était si court que
tout le monde arriva en même temps.
A cinq heures, la correction des copies était terminée. Il
restait à examiner le cas de quelques candidats dont la
note était un peu inférieure à la moyenne mais qui méri-
taient peut-être d'être rachetés. Le jury, présidé par l'Ins-
pecteur, se réunit dans notre salle à manger. De la cui-
sine, on entendait parfaitement la conversation. A un cer-
tain moment, il dut être question d'un élève de mon père
car celui-ci se mit à écouter attentivement, debout derrière
la porte.
- Prenons garde, disait une grosse voix, l'obscuran-
tisme clérical est en train de faire des ravages dans nos
campagnes. Un candidat a écrit textuellement que la houille
blanche était un miracle et qu'on en produisait beaucoup
dans la région de Lourdes.
- Vous ne m'étonnez pas, répondit une petite voix.
Moi, j'ai lu trois copies où les enfants racontaient que le
jeudi après-midi, ils allaient à Lourdes, en automobile. Il y
en a même un, au retour, qui est mort de soif en traversant
le Massif Central.
- Et pourquoi n'iraient-ils pas à Lourdes? dit une
autre voix fluette. Le climat y est sain.
- Vous écrivez sain avec un t? reprit la grosse VOIX,
Il Y eut alors un rire général et l'on entendit un bruit
de verre cassé.
12 5
LA COMMUNALE
- Le service! dit ma mère en se levant, inquiète.
- Messieurs, un peu de calme, s'il vous plaît, dit l'Ins-
pecteur et procédons par ordre. Examinons d'abord les
copies de calcul arithmétique. Il yale cas de ce candidat
qui a répondu un chiffre juste au problème mais qui l'a
donné en « automobiles » et non en « locomotives ». A
votre avis, méritera-t-il quand même la bonne note?
- Mais bien sûr! répondirent toutes les voix en même
temps.
- Je n'en suis pas si sûr, reprit aussitôt la voix fluette.
De nos jours, on ne pense plus qu'au plaisir. Il y a d'abord
eu le cinéma, puis la bicyclette, maintenant l'automobile
et pourquoi pas le ballon dirigeable pendant que vous y
" ,
ctes.
- Oh! dit mon père, scandalisé.
L'Inspecteur intervint pour calmer la VOIX {luette mals
celle-ci ne voulait plus s'arrêter.
- Que les ministres ou les médecins aient une automo-
bile, d'accord! Mais vous n'allez tout de même pas me
dire que nos paysans en ont besoin. D'ailleurs, avec la boue
qu'il Y a dans nos chemins, elles seraien t jolies, vos a uto-
mobiles...
- Messieurs, je crois que la majorité est suffisante pour
que...
Mais l'autre ne laissa pas l'Inspecteur achever sa phrase.
- Et vous, Monsieur l'Inspecteur, vous avez une auto-
mobile ? Non ! Vous allez en vélo ou à pied, comme moi,
,
et nous n en sommes pas morts.
A ce moment, la petite voix fluette fut coupée par deux
éternuements de l'Inspecteur.
120
LA COMMUl\T ALE
Finalement, tous les candidats de mon père furent, cette
année-là, reçus au certificat d'études primaires. Quand les
résultats eurent été proclamés, les membres du jury et
quelques autres instituteurs décidèrent d'aller arroser ça
à la Brasserie d'Alsace. Mon père me permit de l'accom-
pagner et nous partîmes rejoindre les autres. En route,
nous rencontrâmes Monsieur le Curé en costume d"église
qui marchait lentement à la tête d'un enterrement. Mon
père s'arrêta sur le bord du trottoir et enleva dévotement
son chapeau. A ce moment, le curé nous aperçut, il cessa
de murmurer ses prières et dit en nous regardant :
- Combien?
- Cinq, répondit mon père.
En effet, sur huit candidats présentés par l'école libre,
cinq seulement avaient été reçus.
Le curé se replongea dans la lecture de son livre de
prières, l'enterrement s'éloigna et nous arrivâmes à la Bras-
serie d'Alsace.
De tous les cafés de Lunéville, c'était le seul où les insti-
tuteurs aimaient à se retrouver. Sa façade en imitation de
bois verni et l'allure noble de tnonsieur Robert, le garçon,
lui donnaient cet air sérieux qui plaît tellement aux
membres du corps enseignant.
Ces n1essieurs du jury étaient rassemblés sur la terrasse,
derrière une rangée de tonneaux peints en bleu où pous-
saient des pois de senteur. Ils parlaient encore de cette
fameuse plaisanterie que monsieur Herzog avait faite, en
demandant à monsieur Fifrelet s'il mettait un « t »à
l'adjectif « sain ».
- Je voudrais bien vous VOIr, disait ce dernier de sa
12 7
LA COMMUN ALE
voix grêle, quand sonnera pour vous l'heure du réglement
de compte. Ah! j'en ai connu des esprits forts qui auraient
craché sur le goupillon, mais quand ils sentaient la fin
approcher, ils étaient bien heureux de faire venir le curé.
Cette pensée profonde provoqua des protestations. Ce
n'était tout de même pas un soir de certificat qu'on allait
se mettre à broyer du noir.
- ... Du noir de soutane, enchaîna Inonsieur Herzog.
Cette chute fit rire tout le monde, y compris monsieur
Fifrelet qui déclara qu'on ne s'ennuiera certainement pas
en enfer en compagnie de cet incorrigible Alphonse Her-
zog. On commanda une seconde tournée de bière, mais
mon père demanda au garçon de ne m'apporter qu'une
limonade à la grenadine.
- Hein, quoi! s'écria monsieur Herzog, de la grena-
dine parmi nous! Tu fais boire de ce jus de tomate à ton
fils?
Mon père, un peu gêné, essaya d'expliquer que c'était
ma mère qui l'exigeait.
- Taratata. On est entre hommes. Garçon! Un demi
de plus!
Mon père n'insista pas.
Les instituteurs bavardèrent longtemps encore à la ter-
rasse du café. Ils parlèrent de politique, de jardinage et
d'école. Pendant ce temps, seul dans mon coin, j'apercevais
au travers des pois de senteur le lent défilé des voitures qui
reconduisaient dans les villages maîtres d'écoles et can-
didats reçus au certificat d'études. Quelquefois, il y avait
à l'arrière un ou deux recalés qui baissaient la tête, les
jambes ballantes, insensibles aux cahots. Finalement.. Je
128
LA COMMUNALE
long cortège, enveloppé de poussière, s'éloigna dans la
lumière oblique du soleil couchant.
LE CERTIFICAT D'ÉTUDES avait eu lieu le 3 juil-
let. Il ne restait plus que onze jours avant la représentation
de Carmen. Enfin débarrassés du souci de l'examen, mes
parents purent se consacrer entièrement aux répétitions du
chœur des petits mendiants. D'ailleurs, cette courte période
qui précède les vacances est toujours considérée dans les
écoles primaires comme une récréation. C'est le moment
où les maîtres racontent des histoires au lieu de faire des
dictées et où les garçons n'ont plus envie de faire l'école
buissonnière. On se met à découvrir à la salle de classe des
charmes qu'on n'avait pas aperçus auparavant. Sur les
planches d'histoire naturelle, les hannetons ressemblent à
nouveau atL hannetons qu'on trouve dans les arbres et au
mur, les cartes de géographie ont un petit air touristique
qui donne envie d'aller visiter toute la liste des chefs-lieux
de département.
Pendant les premiers jours, nous continuâmes à répéter
Car1nen comme auparavant, c'est-à-dire les deux classes
réunies sous la direction de ma mère. Mais le sdmedi sui-
vant, au début de l'après-midi, monsieur MtirJcciole et
son orchestre vinrent à l'école pour nous accompagner.
Quand nous vîmes arriver ces messieurs, certaine; avec un
12 9
LA COMMUNAI,E 9
LA COMMUNALE
uniforme complet, les autres avec seulement la casquette,
il Y eut du côté des chanteurs une grande effervescence.
C'était la première fois que nous allions assister à l'exhi-
bition d'une fanfare dans la salle de classe même.
Les musiciens s'installèrent et déballèrent leurs instru-
ments en donnant un air d'importance à chacun de leurs
gestes. Quand l'un d'eux avait remonté sa clarinette ou
fixé l'embouchure d'une trompette, un trille furtif s'échap-
pait soudain et, le plus souvent, se terminait par une fausse
note. De derrière la grosse caisse, monsieur Royer adressait
des petits saluts timides à son fils qui le regardait, béat
d'adlniration. De temps en temps, il frappait quelques
petits coups sur son énorme instrument pour bien montrer
qu'il savait s'en servir. Le grand monsieur Midon, habi-
tuellement employé de chemin de fer, cherchait partout
une tige rigide pour retirer les papiers de journal qu'il
avait enfoncés dans le tuyau de sa clarinette pour le sécher.
U / 1 ' 1 ." , l
n e eve Ul preta sa reg e.
Pendant ce temps, monsieur Muracciole s'entretenait avec
mon père de questions n1.usicales.
- Par les temps qui courent, disait-il, la musique ne
nourrit plus son homme. Pour vivre, il faut avoir un autre
/ . .
metler ou une retraIte.
- Vous avez raison, on apprend la musique aux enfants
n1ais si cet enseignement fait naître chez l'un d'eux une
véritable vocation, on ne peut pas l'encourager. Il faut
a vaut tout leur donner une situation.
- A Inoins qu'ils ne rentrent dans l'armée. Là au
nl0ins, on donne aux vrais artistes l'occasion de faire valoir
leurs talents.
l3°
LA COMMUNALE
- Oui, mais il faut quand même être au moins sous-
officier.
- Pour être chef d'orchestre, d'accord! On ne peut
tout de même pas confier l'exécution d'une symphonie à
un gradé en dessous d'adjudant! Mais pour ce qui est de
jouer des instruments proprement dit, n'importe quel
homme de troupe peut se porter candidat, à condition de
savoir, bien entendu.
- Mais à l'armée, vous ne jouiez pas de tous les mor-
cea ux.
- Je vous demande pardon. Quand j'étais aux équi-
pages de la flotte, bien sûr, je jouais de la trompette
pour les défilés mais par contre chaque fois qu'il y avait
une cérémonie dans une salle, à l'occasion d'un bal par
exemple, je rangeais ma trompette et je sortais mon violon-
celle.
- Vous jouez de deux instruments?
- Plus que çela! Avant que je sois le chef, j'étais
l'homme à tout faire de l'orchestre. J'ai tenu les cymbales,
le triangle, la grosse caisse, le tambour...
Il Y eut à ce moment un grand vacarme dans la salle de
classe. Profitant de l'inattention de mon père, les élèves
s'étaient mêlés aux musiciens et certains s'essayaient même
à jouer de quelques instruments. Monsieur Muracciole dut
prier ces messieurs de la fanfare de bien vouloir se souvenir
qu'ils n'étaient plus des enfants. De son côté, mon père
prévint ses élèves que ne participeraient pas à la représen-
tation de Carmen ceux qui seraient surpris en train de
toucher aux instruments. D'ailleurs certains, la clarinette
par exemple, étaient d'une grande fragilité et leur mani-
1 J'
LA COMMUN AI-JE
puIation par des mains inexpérimentées pouvaient abîmer
une pièce dont le rem placement était très coû teux. A ce
moment, on entendit un coup sourd au fond de la classe.
C'était le Jean Rayer qui osait enfin toucher à la grosse
caisse de son père.
- Monsieur Rayer fils, dit mon père. Venez un peu ici.
Ainsi donc, vous jouez de la grosse caisse. Dites-nous
donc, puisque vous savez tant de choses, quelle est cette
sorte de toile tendue dont on fait les tambours?
Le Jean Rayer se mit à se balancer sur une eule jambe,
signe évident qu'il ne savait pas quoi répondre.
- On ne souffle pas, dit mon père à l'adresse d'un
joueur de cor de chasse qui remuait les lèvres en regardant
fixement le Jean Rayer. Celui-ci crut comprendre la mi-
mique et s'écria :
- Peau d'âne!
Il y eut un vaste éclat de rire où se mêlaient les VOIX
claires des enfants, celles plus graves des musiciens et
quelques fausses notes échappées d'un instrument.
Quand le calme fut revenu, mon père négligea de punir
le Jean Rayer. On P9uvait bien lui pardonner une fois de
plus, puisqu'il avait été reçu au certificat d'études et puis,
monsieur Rayer père se serait peut-être vexé si l'on avait
puni son fils publiquement.
Les musiciens s'alignèrent à gauche et les enfants à
droite. Monsieur Muracciole prit place sur l'estrade et nla
mère vint installer près de lui son guide-chant.
- V DUS savez, dit monsieur Muraccio]e très poJiment,
je crois que l'emploi de votre instrun1ent sera superflu.
- Mais c'est pour le la! dit ma mère.
13 2
LA COMMUNALE
- Si ce n'est que ça, nous vous le donnerons. Monsieur
Leroy, le la, s'il vous plaît!
Un son sourd et profond, semblable à la sirène d'un
bateau, sortit de la masse compacte des musiciens. M3
, . . ,
mere prit un air atterre.
- Vous n'en avez pas d'autre?
- Pourquoi? Le basson ne va pas?
Ma mère eut un geste vague. Monsieur Muracciole plissa
les paupières et se mit à réfléchir à voix basse tout en pro-
menant son regard sur l'orchestre.
- Monsieur Corval, pas question, il ne joue que les
airs et pas les notes isolées... Monsieur Michel, trop fort...
Monsieur Gérardin, trop faible... Monsieur Terrand... oui,
tiens c'est une idée. Tenez, monsieur Terrand, donnez-
nous donc le la !
Un grand personnage maigre se redressa et fit signe qu'il
ne pouvait pas jouer du trombone à coulisses dans des
rangs si serrés. A chaque mouvement, il risquait d'attraper
au vol l'oreille de monsieur Lange ou la casquette de
monsieur Corval.
- Jouez en l'air, dit monsieur Muracciole.
Monsieur Terrand dirigea son instrument vers le plafond
et en fit sortir une longue plainte cuivrée. Pour ne pas
retarder davanta,ge la répétition, ma mère affirma que ce la
était parfait. Elle donna ses dernières recommandations
aux chanteurs.
- Surtout, dit-elle, souvenez-vous que vous allez chan-
ter après des grands artistes. Vous n'êtes pas dans une
cour de récréation. Alors, ne criez pas!
- Messieurs, dit monsieur Muracciole, j'espère bien
133
[A COMMUNALE
que lorsque les com,édiens retourneront au grand théâtre
de Nancy, ils pourront dire que la musique municipale
de Lunéville ne les a pas abandonnés. N'ayez pas
peur de montrer que vous êtes là. Bien sûr, ne courez pas.
Tout le monde doit avoir fini en même temps. De la pré-
sence !
Et dans un même mouvement, monsieur Muracciole et
ma mère levèrent chacun leur baguette pour battre la
mesure de départ. Ils se regardèrent alors et s'aperçurent
aussitôt que l'un des deux était de trop. En galant homme,
monsieur Muracciole proposa de s'esquiver.
- Ces messieurs seront trop heureux d'être conduits
par une dame, dit-il en faisant une révérence.
Ma mère rougit et refusa. Jamais elle n'avait conduit
un orchestre.
- Vous verrez, insistait monsieur Muracciole, c'est
facile. Cela se conduit comme un troupeau de moutons. Il
suffit de les regarder bien en face et de leur faire les gros
yeux quand ils vont trop vite.
Ma mère hésitait mais mon père intervint pour dire à
monsieur Muracciole que c'était lui qui devait diriger. Seul
un homme de son expérience pouvait maintenir sous sa
baguette autant de musiciens et de chanteurs réunis. Mon-
sieur Muracciole déclara que puisqu'il en était ainsi, il ne
pouvait pas refuser. Il remonta sur l'estrade, étendit les
bras comme s'il allait s'envoler et, dans le silence général,
il promena lentement son regard sur la classe, avec dans
les yeux cette expression de domination que les anciens
militaires sont seuls à savoir composer. Du bout des doigts,
il se mit à remuer doucement sa baguette en comptant à
134
LA COMMUNALE
voix basse « Une... deux... trois... » A quatre, un vacarme
épouvantable ébranla la classe.
La fanfare avait l'habitude de jouer soit en plein air,
soit sous l'immense coupole du marché couvert et son chef
n'avait pas prévu que notre salle d'école serait trop petite
pour contenir l'explosion harmonique d'un orchestre com-
posé surtout de cuivres et de tambours. Les vitres trem-
blaient. Nous, les chanteurs, nous ouvrions la bouche mais
nous avions l'impression qu'aucun son n'en sortait, la fan-
fare dominait tout. Dans un coin, ma mère avait une gri-
mace de douleur et monsieur Muracciole lui-même sem-
blait effrayé par la tempête qu'il avait déchaînée. Au bout
d'une minute, il comprit qu'il fallait faire cesser ce
vacarme. Il fit signe à ses musiciens de s'arrêter, ce qui ne
fut pas immédiat, la plupart étant trop occupés par leur
instrument pour suivre des yeux le chef d'orchestre.
- Nous sommes un peu trop forts, dit-il.
- On pourrait ouvrir les fenêtres, répliqua mon père.
- Et pourquoi n'irait-on pas dans la cour? dit monsieur
Muracciole. Une musique, ça n'est pas fait pour jouer
dans une classe.
Mon père regarda ma mère qui fit signe qu'elle était
d'accord. Au point où en étaient les choses, on pouvait
bien décider tout ce qu'on voudrait, ce ne pourrait être
pire que ce qu'elle venait d'entendre. Pensant sans doute
avec regret au joli arrangement à trois voix qu'elle avait
fait de la partition de Carmen et dont il ne restait rien,
elle descendit mélancoliquement l'escalier, derrière musi-
ciens et élèves qui se rendaient dans la cour.
Mon père et monsieur Muracciole se concertèrent pour
I35
LA COMMUNALE
décider de la façon dont allait se poursuivre la répétition.
Monsieur Muracciole était d'avis de mettre l'orchestre &1U
centre de la cour et de faire tourner les enfants autour, au
pas.
- Après tout, dit-il, ce chœur est une marche.
Ma mère accepta, au moins, cela nous permettrait de
garder le rythme.
Et c'est ainsi que se poursuivirent les répétitions de Car-
men. Au début de chaque exercice, il y avait un semblant
d'entrée en scène; nous nous rassemblions dans un coin
du préau, l'orchestre attaquait seul, jouait quelques me...
sures de toute la force de ses quarante-deux instruments,
et, sur un signe de ma mère, nous nous avancions au pas
et en rang. Ensuite, nous faisions indéfiniment le tour de
la fanfare et celle-ci s'efforçait de nous accompagner en
sourdine. Monsieur Muracciole avait demandé à quelques
exécutants, à la grosse caisse en particulier, de s'abstenir
de jouer durant lèS passages où nous chantions.
Quand mon père trouvait que l'un de nous manquait
d'enthousiasme, il le faisait sortir des rangs et l'obligeait
à marcher seul en chantant, accompagné par le cor d'har..
mOhie.
Le samedi suivànt, la fanfare reviht répéter une dernière
fois avant le grand jour. Après trois heures d'une labo-
rieuse répétition, ma mère et monsieur Muracciole réus-
sirent enfin à mettre sur pied le chœur des petits men...
diants.
Pendant qu'à l'école nous consacrions ainsi notre temps
à la musique, au grand théâtre, les ouvriers ne chômaient
pas non plus. Plusieurs équipes de tapissiers et de menui-
I3 6
LA COMMUNALE
Slers travaillaient sans relâche. Le Conseil municipal, qui
ne voulait pas faire les choses à moitié, avait voté des
crédits exceptionnels pour faire recouvrir les fauteuils d'ol-
chestre de velours rouge. On repeignait les couloirs, les
balcons, la rampe de la scène.
Huit dames de la haute société s'étaient portées volon-
taires pour raccommoder le grand rideau. Comme cette
énorme pièce de tissu ne pouvait être partagée en huit,
ces dames venaient l'après-midi et s'installaient en demi-
cercle sur la scène du théâtre. Elles portaient sur leurs
genoux une partie du grand rideau étalé à leurs pieds et,
à la lumière des projecteurs verts, jaunes et rouges, elles
cousaient en bavardant. Le plus souvent, elles parlaient
de la pluie et du beau temps ou se confiaient les dernières
nouvelles, mais quelquefois, impressionnées sans doute par
le décor espagnol que des ouvriers montaient autour d'elles,
elles se mettaient à traiter de sujets élevés. La jeune ma-
dame Dacrement, femme du Receveur de l'enregistrement,
affirmait allégrement qu'il était dans la nature féminine
de susciter des passions redoutables, comme cette Carmen
de monsieur Mérimée.
- Oui, mais vous oubliez une chose, rétorqua la femme
du capitaine de gendarmerie, supposez que cette madame
Carmen ait eu des enfants, que seraient-ils devenus?
- L'Assistance Publique les aurait placés dans des
familles honorables, qui leur auraient peut-être permis de
faire des études et, qui sait, ces enfants seraient peut-être
devenus des savants, des évêques ou des architectes.
- Parlons-en de l'Assistance Publique, c'est du joli! dit
très en colère mademoiselle Mansout. C'est un encoura-
I37
LA COMMUNALE
gement au vice. Aujourd'hui, n'importe qui peut faire des
enfants naturels puisque c'est l'Etat qui paie!
- Ça c'est bien vrai! ajouta une autre. D'ailleurs, les
enfants de l'Assistance placés dans les fermes sont toujours
paresseux et vicieux.
- Bien sûr, c'est l'hérédité, dit mademoiselle Mansout
en triomphant.
- Moi, je ne crois pas à l'hérédité! dit madame Da-
crement.
- Et pourtant le fameux criminel qui assassina la veuve
Poisson en 32...
- Weidmann?
N ' , . 1 , ,
- on, ce n etalt pas ce nom- a.
- Ce n'était pas un certain Million?
- Ce n'est pas ce nom-là non plus. Million était un
grand brun, avec des cheveux qui descendaient jusque-là
devant les oreilles, une moustache noire et des yeux
bleus...
Les petits yeux de Mlle Mansout brillaient tandis qu'elle
montrait par des gestes la longueur des rouflaquettes d(
1 , ·
assaSSIn.
- Celui dont je vous parle était un grand blond.
- Qu'importe le nom, dit une voix impatiente, racon-
tez-nous ce qu'il a fait!
- Eh bien! il a eu un fils qui est devenu criminel à
son tour. Le. jour de ses vingt et un ans, il a assassiné une
vieille rentière pour lui voler ses dents en or.
En entendant le récit d'un tel crime, ces dames pous-
sèrent ensemble un petit cri d'horreur. Mademoiselle M3n-
sout poursuivit :
I3 8
LA COMMUNALE
- Heureusement, on lui a coupé la tête tout de suite
et il n'a pas eu le temps d'avoir des enfants.
- On devrait couper la tête des assassins avant qu'ils
ne commettent leurs crimes, dit la femme du capitaine de
gendarmerie. Après, c'est trop tard!
A ce moment, les ouvriers qui construisaient le décor
se mirent à faire un tel tapage que la conversation devint
de plus en plus difficile. Ces dames devaient crier pour
se dire d'un bout de la scène à l'autre la façon dont elles
comptaient s'habiller pour Carmen.
- Je ferai poser une voilette à mon chapeau de den1i-
saison, criait mademoiselle Mansout.
- Non, non, il ne se mettra pas en civil, répondait la
femme du capitaine de gendarmerie croyant qu'on parlait
de son mari.
- Vous avez raison, le noir est encore ce qui va le
mieux pour les cérémonies, disait une autre.
La rénovation du théâtre municipal se serait achevée
avant la date prévue si un ennemi auquel on n'avait pas
pensé n'était intervenu pour gâcher le travail accompli. En
effet, depuis que cette grande bâtisse rem plie de boiseries
et de chiffons ne servait plus, les souris s'y étaient mul-
tipliées en grande quantité. Au début, on avait essayé de
les empoisonner, mais les plus résistantes survécurent et s'at-
taquèrent avec une vigueur redoublée au nouveau velours
rouge des fauteuils d'orchestre. Craignant un désastre,
le Conseil municipal lança, par la voix du tambour muni-
cipal, un appel à la population. Toutes les personnes pos-
sédant un chat apte à la chasse aux souris étaient priées de
bien vouloir se présenter au théâtre avec l'animal à jeun.
139
LA COMMUNALE
Trente-deux chats furent ainsi rassemblés et lâchés dans
le théâtre trois jours avant la représentation. Le lendemain
toutes les souris avaient disparu. On ne sut jamais si elles
a vaient été dévorées ou si elles s'étaient enfuies du théâtre,
effrayées par le tapage qu'y faisaient les chats.
Au SOIR DU 12 JUILLET, mon père et ma mère
donnèrent leurs ultimes recommandations à tous leurs
/ 1 '
e eves.
- Exceptionnellement, vous avez congé demain, dit
mon père, mais ce n'est pas Hne raison pour aller faire les
zouaves dans la rue. Restez chez vous et répétez par cœur
les paroles de la garde montante. Au besoin, demandez à
votre grande sœur, à votre grand frère ou à vos parents de
vous les faire réciter. Surtout, ne criez pas, cela vous abî-
merait la voix.
- Et demain soir, reprit ma mère sur un ton grave, je
veux que vous soyez tous au lit avant huit heures. Quand
on va chanter sur la scène d'un théâtre, on se couche de
bonne heure. Le jour du 14 juillet, ne vous bourrez pas
de tartes, de bonbons ou de gâteaux à la crème! Si vous
avez l'estomac chargé, la chaleur de la scène et la lumière
des projecteurs vous rendraient malades.
- Surtout, pas de glaces ! dit mon père. D'ailleurs elles
ne sont jamais aux œufs frais.
14°
LA COMMUNALE
- Que diraient vos parents s'ils vous voyaient vous
évanouir sur la scène du grand théâtre?
- Et ceux qui viendront au théâtre avec les ongles noirs,
les oreilles mal lavées ou les cheveux en bataille, ceux-là
ne chanteront pas.
- Et vous direz à vos mamans de vous mettre votre
costume du dimanche.
Il fut décidé que ma mère dirigerait la chorale sur la
scène même, comme cela se faisait à toutes les distribu-
tions de prix. Monsieur Muracciole avait déjà assez de
travail avec l'orchestre pour pouvoir s'occuper encore des
chœurs. Ma mère passa donc la plus grande partie de la
journée à nettoyer, à recoudre, à repasser la robe de crêpe
de chine noir à volants et à col de dentelle blanche qu'elle
s'était fait faire pour le mariage de mon cousin Paul et
qu'elle allait remettre le lendemain pour la seconde fojs.
EIJe donna aussi un coup de fer à ce qu'elle appelait mon
« costume », un petit uniforme de marin dont les jambes
trop courtes m'humiliaient nlais que l'on continuait à me
mettre parce qu'il me rajeunissait et que cela permettait à
mes parents de ne payer pour moi que demi-tarif dans les
tramways de Nancy.
1\100 père était si énervé qu'il ne pouvait s'enlployer à
aucun travail continu. II oublia nlême d'aller à quatre
heures chercher à la gare mon oncle Henri qui avait pour..
tant annoncé par lettre qu'il arrivait ce jour-là.
- Je préfère venir maintenant, avait-il écrit, je ais ce
que c'est qu'un voyage. Trois jours ne seront pas de trop
pour nous organ1ser...
14 1
LA COMMUNALE
A quatre heures et demie, il y eut un grand bruit dans
l'escalier. C'était mon oncle Henri qui arrivait, chargé
comme un baudet.
- Bravo! dit-il en entrant, je débarque du train avec
tout mon barda et qui est-ce que je trouve sur le quai pour
m'aider? Personne.
Mon père s'excusa en expliquant la situation, la repré-
sentation du 14 juillet, le chœur des petits mendiants que
mes parents avaient dû monter tout seuls.
- Nous avons une vraie vie de bohème, dit ma mère.
Mon oncle Henri n'était jamais de mauvaise humeur
plus de deux minutes consécutives. Il plaisanta et, tout en
me lançant des clins d'œil complices, feignit de croire que
mes parents tenaient un rôle dans la pièce. Mon père se
défendait d'avoir jamais eu un tel projet.
- Allez, allez, disait l'oncle Henri à ma mère, avoue
que Carmen, c'est toi !
- Henri! disait-elle, scandalisée,. en faisant signe que
j'assistais à la conversation.
- J'espère au moins que vous m'avez réservé une place
de loge?
Ma mère mit soudain une main devant sa bouche, de
l'air de quelqu'un qui s'aperçoit subitement d'un oubli
important.
Pour sauver la face, mon père affirma qu'il avait fait le
nécessaire, mais il suffisait d'observer son air coupable
pour comprendre que ce n'était pas vrai. Prétextant une
course urgente, il prit son chapeau et partit régler l'affaire
sur-le-champ. Quand il revint, à l'heure du dîner, il avait
la mine réjouie et dit avant de nlanger la soupe :
14 2
LA COMMUNALE
- Mon cher Henri, le premier adjoint t'a réservé une
place dans la loge officielle, à la gauche de Monsieur le
Maire.
- Très bien!... répondit mon oncle d'un air naturel,
comIne si l'honneur qu'on lui faisait était la moindre des
choses et il ajouta :
- ... Tu pourras dire à ces messieurs de commencer
sans moi si jamais je suis un petit peu en retard.
Ce soir-là, mes parents me mirent au lit à sept heures.
- Tu as besoin de prendre des forces pour demain, dit
ma mère, il faut dormir de bonne heure.
Mais le soleil était encore haut dans le ciel. Par la fenêtre
ouverte, j'entendais les autres enfants qui jouaient dans
la rue et je n'avais aucune envie de dormir. Dès que je fus
seul, je me levai, et, en chemise, j'allai m'asseoir sur la
fenêtre pour observer l'activité de la rue au travers des
persiennes closes. S ur le seuil de la maison d'en face, un
vieux paysan assis par terre, frappait sans fin le tranchant
d'une faux, pour l'aiguiser. Un peu plus loin, devant leur
petite villa aux volets fraîchement repeints, un couple de
vieux rentiers étaient assis sur deux de leurs chaises de salle
à manger, au milieu d'une a.1lée de leur jardin, et assis-
taient au coucher du soleil. J'apercevais leurs silhouettes
immobiles entre une rangée de haricots grimpants et un
massif de dahlias rouges. Dès que le soleil eut cOlnplè-
tement disparu sous la ligne de l'horizon, ils se levèrent en
même temps et rentrèrent à petits pas, en traînant leurs
chaises derrière eux.
Insensiblement, les bruits diminuèrent. Un chien se Init
à aboyer dans une ferme éloignée, plus loin cncore, une
143
LA COMMUNALE
cloche tinta. L'air avait la douceur tranquille des belles
soirées d'été, des odeurs de tilleul et de foin sec arrivaient
de la campagne voisine. Les hirondelles tournaient autour
de l'église interminablement, en lançant leur long cri,
tandis que beaucoup plus haut un oiseau solitaire, perdu
dans le ciel immense, planait doucement, ençore éclairé
par les rayons du soleil.
Peu à peu, un singulier concert s'éleva des quatre coins
de l'horizon. Au début, ce ne furent que quelques son-
neries de clairon échappées d'une ferme lointaine, puis on
entendit nettement un solo de clarinette qui provenait d'une
maison près de la rivière. Presque aussitôt, un cor de chasse
nostalgique commença à se manifester du côté de la gare,
ensuite ce fut une série de roulements de tambour qui 'par-
tirent du coin de la mairie. Les musiciens de monsieur
Muracciole répétaient, chacun dans son coin, sa partition
de Carmen. De temps à autre, on pouvait reconnaître des
ébauches d'airs célèbres qui s'achevaient par de fausses
notes. Seule, ue petite flûte réussissait ses trilles et ses
arpèges. On ne l'entendait que pendant les silences des
autres instruments, car sa délicate musique arrivait de très
loin, de la lisière de la forêt.
La nuit commença à tomber, les hirondelles se turent.
Dans le grand pré qui entourait la fabrique de chapeaux
voisine, deux ombres de femmes glissaient, portant un
grand panier d 'osier dans lequel elles t.écoltaient les cano-
tiers de panama qui avaient séché au grand soleil de la
journée. Bientôt, toutes les silhouettes blanches des cha-
peaux disparurent et les contours des maisons voisines s'éva-
nouirent dans la nuit. Il y eut alors dans l'air des bruisse-
144
LA COMMUNALE
ments d'ailes inconnues. Dix heures sonnèrent au clocher
d'un village voisin puis deux ou trois autres horloges loin-
taines se mirent à sonner la même heure mais avec des
timbres différents. Notre église fut la dernière et aussi la
plus grave et la plus lente. Ensuite, le silence parut plus
profond, on n'entendit plus que la petite flûte du bûcheron
dont les sonorités grêles arrivaient, portées par le vent qui
se levait.
LE LENDEMAIN MATIN, nous fûmes réveillés
brusquement par une fanfare qui jouait sous les fenêtres
de l'école un air militaire célèbre mais sur lequel nous, les
garçons, nous ne connaissions que ces paroles :
Si tu ne veux pas que ta femme t'embête
Te marie pas, te marie pas!
Si tu ne veux pas que ta fe111me t'eti2bête
Te marie pas, elle t'embêtera pas!
Je bondis à la fenêtre, et, par les volets entrouverts, je
vis quatre messieurs de l'orchestre Muracciolc, deux trom-
pettes, un trombone et un petit tambour, jouant l'aubade
en grand uniforme de la fanfare. La coutume voulait que
chaque année, au 14 juillet, l'orchestre municipal se divisât
en petites formations de trois ou quatre musiciens qui
allaient, sur le coup de sept heures du matin, réveil1er en
musique les notabilités de la ville et, C]uelguefois aUSSI,
145
l , ,n:\f\n '\' 1 f 10
LA COMMUNALE
une demoiselle auprès de qui l'un de ces messieurs voulait
sc distinguer.
J'entendis un reiTIue-ménage insolite dans la chambre
de mes parents, un bruit de chaise renversée puis quelques
jurons de mon père qui, dans sa hâte, ne devait pas réussir
à fixer ses bretelles par derrière. Enfin il ouvrit les volets
de sa chambre et salua les musiciens de ce geste ample
qu'ont les hommes d'Etat aux balcons des Hôtels de Ville.
Les volets de la fenêtre voisine s'ouvrirent aussi et mon
oncle Henri parut, en bras de chemise, fixant sa cravate
à système sur son faux-col alnidonné. Les musiciens ces-
sèrent de jouer, saluèrent bien bas, secouèrent leurs ins-
truments pour en faire sortir la salive et se mirent à inter-
, L A
pre ter e reve passe.
A toutes les maisons du quartier, des fenêtres s'ouvraient
et des silhouettes apparaissaient. Quelques hommes étaient
encore en chemise de nuit ou avaient le visage recouvert
de savon à barbe, des femmes se cachaient pudiquement
derrière leurs rideaux, et ne laissaient voir que des têtes
couvertes de bigoudis, tandis que des visages d'enfants sc
montraient auras des fenêtres. Finalement, cc fut tout le
quartier qui applaudit quand les musiciens eurent terminé
de jouer. Ils remercièrent en saluant de tous les côtés à
la fois.
-- Vous monterez bien prendre un petit verre, leur dit
mon père. Ils n'eurent pas besoin de se consulter longtemps
pour accepter. Ils montèrent aussitôt à la cuisine où nla
mère leur avait préparé quatre petits verres d'eau-de-vic
de mirabelle. Devenus soudain timides, ils s'assirent autour
de la table, tenant sur un genou leur instrument de mu-
14 6
LA COMMUNALE
sigue et sur l'autre leur belle casquette galonnée d'or, lais-
sant ainsi apparaître la peau blanche de leur crâne.
- Vous ne voulez pas que je vous débarrasse? dit md
mère en proposant de déposer sur le buffet casquettes et
instruments de musique. Ils refusèrent tous ensemble,
comme en s'excusant.
- Vous n'êtes pas essoufflés, dit mon père, de jouer
ainsi de la musique de si grand matin?
Ils firent signe que non et qu'au contraire, ils se sen-
taient en forme. La conversation manquait de rebondis-
sements. Ces messieurs étaient assez impressionnés de se
trouver chez le maître d'école. Ce fut surtout mon oncle
qui parla en demandant à chacun dans quel régiment il
avait fait la guerre de 14 et en racontant une aventure qui
lui était arrivée sur le front, en 1917. Mais, au beau milieu
de l'histoire, en entendant sonner l'horloge de l'égHse, les
quatre musiciens se levèrent ensemble et s'en allèrent en
s'excusant parce que, disaient-ils, ils avaient encore une
autre personne à faire.
Ils avaient à peine tourné le coin de la rue qu'ils se
remettaient déjà à jouer de la musique. Peu à peu, le son
de leurs instruments diminua puis disparut et j'aperçus,
par la fenêtre, leurs quatre silhouettes qui traversaient la
. .
praIrIe.
- Ce n'est pas le moment de bayer aux corneilles, me
d . ' T " , d h '"
It mon pere. u vas paraltre sur une scene e t eatre.
Il faut te débarbouiller de la tête aux pieds.
Le temps était splendide ce jour-là, on en profita pour
installer la baignoire au jardin, comme cela sc faisait dans
les grandes occasions. Mon oncle d'abord, puis n10n père et
147
LA COMMUNALE
moi ensuite, nous nous y baignâmes et nous nous £rottmes
soigneusement au savon de Marseille. ,Cette opération dura
toute la matinée, et personne de la famille n'eut le temps
d'assister aux cérémonies traditionnelles du 14 juillet. D'ail-
leurs celles-ci furent brèves, la municipalité avait tenu à
ménager la fanfare dont les forces devaient être intactes
pour la grande représentation de Carmen l'après-midi.
D'habitude, il y avait une reconstitution de la prise de la
Bastille figurée par une baraque en planches gu' on incen-
diait et qui brûlait en laissant fuser des pétards, mais, cette
année-là, le Conseil municipal manquait d'argent. Il avait
fallu engager des acteurs, ren1ettre le théâtre à neuf et faire
imprimer un si grand nombre d'affiches multicolores que,
pour les utiliser toutes, on avait dû en coller sur les troncs
des arbres isolés dans la campagne, dans les vignes et au
bord des forêts. En guise de manifestation patriotique, il
n'y eut donc qu'une petite minute de silence devant le
monument aux morts, suivie de la Marseillaise jouée par la
fanfare. J'étais dans la baignoire au milieu du jardin, à
l'ombre du cerisier, quand l'hymne national retentit dans
le lointain.
- Déjà! dit ma mère. Jamais nous ne serons prêts.
Mon oncle I-Ienri faisait preuve du plus grand calme en
face de l'énervement de mes parents. Il se promenait
dans la cour de l'école, en bras de chemise, les pouces
passés sous les bretelles et fumait tranquillement un petit
cIgare.
L'affolement de mes parents fut inutile car, à une heure
de l'après-midi, nous étions déjà prêts. Les enfants COJTI-
mencèrent à arriver dans la cour de l'école vers une heure
14 8
Planche X
BALNÉA TION
fig. 1 - ..".- _ - t :- :1 - _.:
=--=- 1 \ : . . .\ --< \t:* .. - ',. (ll' '
Il' ".", J 1" , , ,.'
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fig. 7
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Fig. l, L'heure du bain aux Iles Fidji. - Fig. 2, Baignoire
antique. - Fig. 3, Baignoire sabot (lvIarat fut assassiné en 1793 par
Charlotte Corday dans une baignoire de ce type). - Fig. 4,
Chauffe-bain-et-linge 1875. - Fig. 5, Baignoire, 2 6 moitié du
XIX. siècle. (Style « retour d'Egypte ».) - Fig. 6, Les bains Turcs à
Paris, début du xx. ièc1e. - Fig. 7, Salle de bains moderne_
LA COMMUNALE
et demie. Tous étaient habillés comme pour aller à la
messe. Le costume marin dominait, avec chaussettes
blanches et souliers vernis, mais il y avait aussi quelques
petits complets vestons dont les pantalons descendaient en
dessous des genoux. Toutes les têtes étaient soigneusement
coiffées. Beaucoup même avaient gominé leurs cheveux.
Il Bottait dans l'air une forte odeur d'eau de Cologne et de
brillantines diverses.
Quand mes parents firent leur entrée dans la cour de
l'école, il y eut un silence subit et tous les regards des
enfants étonnés se fixèrent sur eux. Jamais ils n'avaient vu
leur instituteur avec cette jaquette noire, ce pantalon à
ra yures sombres, ces cheveux plaqués et tant de cicatrices
laissées par le rasoir sur le visage. Les plus petits n'en
revenaient pas non plus de voir leur institutrice dans cette
longue robe de satin noir presque collante, avec ce large
jabot de dentelle blanche et le visage irrégulièrement cou-
vert de poudre de riz. J'arrivais derrière, honteux du pan-
talon trop court de mon costume marin.
Mon père rassembla tout le monde et compta les pré-
sents, il ne manquait personne. Ma mère nous fit alors
chanter une dernière fois le fameux air des petits men-
diants, mais cette ultime répétition fut lamentable. Chacun
de nous comparait son costume du dlmanche à celui de son
voisin et les deuxièmes voix terminèrent avec plusieurs
secondes de retard sur les premières. Mon père se mit en
colère et distribua trente-deux mauvais points à valoir sur
l'année SU! vante.
Nous partîmes pour le théâtre au pas. Au sortir de
l'école, quelques mères nous attendaient sur le trottoir d'en
r l)()
LA COMMUNALE
face et accoururent pour vérifier une dernière fois le cos-
tume de leur fils.
En arrivant devant le théâtre, nous fûmes arrêtés par
un encombrement de voitures et de chevaux qui arrivaient
des villages environnants pour assister à la représentation
de Carmen. La plupart de ces familles de paysans étaient
les oncles, les tantes, les cousins ou les grands-parents des
enfants de l'école participant au chœur des petits men-
diants. Tous ces gens étaient venus au théâtre comme on
va à l'église le jour de la première communion. Les places
avaient été louées par paquets de dix en moyenne.
Nous fûmes triomphalement accueillis par cette fouJe.
On nous interpellait de partout à la fois.
- Hé, François, ne lâche pas tes canards!... Pierrot!
Lève la tête, t'auras l'air d'un chanteur!... Salut, Tina
Rossi!
Mes parents, très dignes, nous frayaient un chemin en
direction de l'entrée des artistes.
Dans les coulisses, nous eûmes l'impression de pénétrer
dans un autre monde. Des spadassins et des gitanes pas-
saient sans nous voir. Leurs visages avaient une étrange
couleur ocre et leurs yeux, leur bouche, leurs rides étaient
dessinés à gros traits noirs. On nous fit attendre dans un
coin où s'entassaient de vieux décors défraîchis, dans la
poussière et les toiles d'araignées.
Un peu plus loin, le régisseur de la troupe avait une
explication orageuse avec monsieur le pemier adjoint parce
que, selon lui, les loges et le théâtre tout entier sentaient
le chat. L'autre répondait que ça sentait peut-être le chat,
mais que cela valait mieux que de sentir le rat. Furieux,
15 1
LA COMMUNALE
le régisseur le quitta et arriva vers nous. Quand il nous vit,
il s'arrêta, stupéfait.
- C'est ça, vos mendiants? dit-il à mon père. Je vous
ai demandé les bas-fonds de Lunéville et vous m'envoyez
des enfants de chœur. Bravo, je vous félicite! Vous n'avez
plus qu'à mettre des chapeaux gibus et ils pourront jouer
Folie viennoise.
Mon père répondit sèchement qu'il dirigeait une école
et non pas une roulotte de saltimbanques. Le régisseur
devait avoir eu tant de mauvaises surprises durant cette
journée qu'il ne prit même pas la peine de riposter. Il
partit en haussant les épaules.
Quelques minutes plus tard, le premier adjoint nous
apporta une grande malle d'osier qui portait de tous les
côtés l'inscription « Tournées artistiques, lyriques et dra-
matiques. Théâtre Alfred Joumaistre. Les Trois Mousque-
taires ».
- Essayez de vous débrouiller avec ça, dit-il à mes
parents. Je crois que vous y trouverez quelques costumes
de mendiants.
Dans la malle, il n'y avait guère que quatre ou cinq
déguisements complets. Pour tout de même travestir le
plus grand nombre de chanteurs, mon père décida de les
distribuer pièce par pièce aux plus méritants. Ceux qui
avaient été reçus au certificat d'études furent servis d'abord
et chacun reçut un chapeau de mousquetaire qui ,lui tom-
bait sur le nez. Le premier eut même droit à une panoplie
de corsaire. Les autres eurent ce qui restait, trois ou quatre
vestes trop longues, quelques bottes en nombre impair,
deux rapières et quatre sabres d'abordage.
15 2
LA COMMUNALE
Le rideau se leva sur l'orchestre au grand complet qui
avait pris place dans le décor du premier acte pour inter-
préter la Marche Lorraine et la Marseillaise. Monsieur le
Maire monta ensuite sur scène, avec son écharpe tricolore,
et fit un discours très applaudi qui se terminait par : « Et
maintenant, place aux artistes! »
De la coulisse, il nous était difficile, à nous autres chan-
teurs, de bien comprendre ce qui se passait au premier
acte. Nous avions plutôt l'impression que toute cette his-
toire était truquée. Les soldats buvaient dans des gobelets
vides, payaient avec des rondelles de zinc, se battaient avec
des couteaux de bois et se réconciliaient dès qu'ils taient
sortis de scène. Dans la salle, les familles ne corn prenaient
pas davantage et certains cousins, qui venaient pour la
première fois au théâtre, demandaient tout haut à leurs
voisins de leur traduire en langage courant les paroles
chantées que s'adressaient Don José et Carmen.
A un certain moment, il y eut un chat, resté là depuis
la campagne contre les rats, qui s'avança sur le bord d'un
faux balcon espagnol et son ombre, démesurément
agrandie, se projeta sur le mur de la maison. L'animal se
mit à se promener paisiblement dans le décor. Chaque fois
qu'il passait à proximité d'une fausse fenêtre, une main
sortait et essayait de le saisir sans jamais y parvenir. Enfin,
il s'approcha du trou du souffleur, et disparut subitement
avec un long miaulement de douleur. Dans la salle, une
vieille dame sortit en se lamentant.
Tout à coup, le décor de la place d'Espagne se vida. Ma
mère, rouge d'émotion, donna le signal du départ et dé-
boucha à reculons sur la scène, vérifiant d'un œil sévère
153
LA C'OMMUNALE
si nous avancions bien en rangs impeccables. Quand elle
fut arrivée au niveau du trou du souffleur, elle nous tit
aligner sur le devant de la scène et prendre ROS distances,
comme nous avions coutume de le faire à l'école. Les
projecteurs s'allumèrent et une exc]amation de surprise
jaillit de la salle, les familles ne reconnaissaient plus leurs
enfants. En plus du costulne bizarre que nous portions,
nous avions ramassé dans l'ombre des coulisses pas mal de
poussière et de toiles d'araignées sur nos beaux habits du
dimanche.
Ma mère battit une mesure pour rien et, avec l'orchestre,
nous attaquâmes vigoureusement « C'est nous la garde
montante, nous arrivons, nous voilà! » Pour conserver le
rythme, nous marquions le pas sur place. Mais cette hahi,
tude scolaire eut très rapidement les plus fâcheuses consé-
quences. La poussière, enfermée depuis longtemps dans le
vieux plancher du théâtre, se mit à ressortir sous l'effet de
nos battements de pieds et s'éleva doucement en un nuage
blanc.
Le public, dérouté au début par ces circonstances impré-
vues, fut petit à petit séduit par l'harmonie de notre
chœur à plusieurs voix et surtout par le spectacle de ses
propres enfants alignés sur la scène. Il ne remarqua pas
qu'à chacun de nos silences, un mystérieux écho arrivait
de la coulisse avec un léger retard sur la mesure. Quand
nous eûmes terminé et que ma mère se fut retournée vers
la salle pour faire un salut timide, parents, oncles, tantes,
cousins et amis se mirent à applaudir avec un tel enthou-
siasme qu'il fallut exécuter le dernier couplet une seconde
r ·
fOI s.
1 5'-1
LA COMMUNALE
Ce fut un triomphe. En dépit des aveuglantes lumières
de la rampe, nous apercevions dans la pénombre des ali-
gnements de visages ébahis qui nous dévoraient du regard
avec attendrissement. A leurs yeux, nous devions être le
plus merveilleux spectacle, baignés dans la lumière mul-
ticolore des projecteurs et enveloppés par le nuage blanc
de la poussière qui montait des planches. La fanfare n'avait
jamais joué d'une manière aussi expressive et avec autant
de « lié» dans la mélodie. A son pupitre, monsieur Murac-
ciole gesticulait avec aisance. Les décors tremblaient, nos
chaussures neuves grinçaient et, pour la première fois,
j'aperçus une larme au coin de l'œil de mon père qui nous
observait depuis la coulisse.
Un peu plus loin, Don José, Carmen et leur équipe
bigarrée de gitanes et de spadassins contenaient mal une
colère violente. Mais personne ne prenait garde à eux.
Notre chœur s'acheva dans un tonnerre d'applaudis-
sements. Ma mère ne savait plus ce qu'elle devait faire.
Son embarras augmenta encore quand un petit garçon du
cours préparatoire sortit de la coulisse, poussé par mon
père, et s'avança vers elle avec un gro bouquet de dahlias
et de pivoines cueillis probablement dans notre jardin. Les
applaudissements redoublèrent. Dans la salle) beaucoup
d'yeux de mères devinrent humides et sur la scène, les têtes
des chanteurs de la coulisse apparurent par chaque orifice
du décor. Dans la loge d 'honneur, j'a percevais mon oncle
Henri qui me montrait fièrement du doigt à son voisin,
Monsieur le Maire, dont il semblait devenu le meilleur
.
amI.
Enfin, nous refluâmes en désordre vers la coulisse,
':155
LA COMMUN ALE
poussés par ma mère, rouge d'émotion. Nous ne laissions
derrière nous, sur la scène vide, qu'un nuage de poussière.
et quelques pétales de pivoines. Au même moment, la
salle se vida presque entièrement. Les parents se ruèrent
vers l'entrée des artistes pour féliciter et embrasser les héros
de la soirée. Malgré le premier adjoint assisté des pom-
piers, la foule se dispersa pour terminer la fête en famille.
Les habitants de Lunéville ne surent jamais que Don José
tua Carmen.
NOTRE DÉPART à Lourdes avait été fixé au
16 juillet. La journée du 15 fut consacrée aux derniers
préparatifs. Mon père disposa sur le toit de l'auto une
plate-forme où l'on commença à empiler les bagages. Mon
oncle Henri donnait les conseils.
- Vous devriez sortir la voiture devant la maison,
disait-il.
- Tu n'y penses pas, répondit ma mère, les voisins
nous verraient.
- Il faudra tout de même que vous sortiez l'auto.
- Quand on partira, dit mon père, demain, à trois
heures du matin.
M ,. d ' d , , A
es parents etalent ans un etat enervement extreme.
Si mon oncle n'avait pas été là pour les calmer par sa
bonne humeur, ils risquaient fort de renoncer à leur voyage
devant la difficulté qu'ils avaient à loger tous les bagages
dans la voiture.
15 6
LA COMMUNALE
- On ne sera jamais prêts pour demain, disait ma
,
mere.
- C'est de ta faute, répondait mon père, moi je voulais
qu'on ne parte qu'au mois d'août.
Pour essayer d'arranger les choses, mon oncle Henri
proposa de n'emporter que la moitié de son attirail de
pêche. Sa suggestion fut aussitôt retenue con1me normale.
Pour ma part, j'aimais beaucoup cette activité fébrile
qui changeait tellement de la morne routine quotidienne.
Malheureusement, comme cela ne manquait jamais d'ar-
river dans ces circonstances-là, mes parents m'envoyèrent
arracher les mauvaises herbes au fond du jardin, avec
ordre de n'en pas bouger avant le soir.
Mais il faisait chaud par cet après-midi de juillet. J'ar-
rachai deux ou trois pissenlits et je me réfugiai dans cet
asile d'ombre et de fraîcheur que sont en été, dans les
jardins potagers, les rangées de haricots grimpants entre-
croisées par le sommet. J'y passai plus d'une heure à
regarder les fourmis. J'aidais celles qui essayaient de trans-
porter de trop grosses brindilles. Je ]eur fis même Ja sur-
prise de déverser mes fonds de poches sur leur parcours;
elles y trouvèrent 'une belle provision de miettes de pain
et de sucre.
Je fus tiré de ces passionnantes occupations par de mys-
térieux chuchotements qui semblaient provenir de la ruc.
Je sortis de ma cachette, je regardai par-dessus le mur du
jardin et je découvris, de l'autre côté, tous les élèves reçus
au certificat d'études rassemblés autour d'un gros paquet
posé sur le sol.
- Je te dis qu'il ne faut pas J'ouvrir ici" disait un pedt.
T 57
LA COMMUNALE
- Moi, je te dis qu'il faut le déballer d'abord, répli-
quait un autre.
Un rouquin qui venait de passer son certificat d'études
pour la seconde fois trancha le débat en affirmant que
l'année précédente, on l'avait déballé.
Alors tous se n1irent à ouvrir le paquet et quand ils
eurent enlevé des cartons, des papiers et de la paille, ils
firent apparaître une suspension électrique en imitation de
cristal. Il' Y eut quelques sifflements aJn1iratifs.
- Allez, maniez-vous, les gars! dit le rouquin. On
pourrait nous voir.
Ils suspendirent le lustre au milieu d'un gros bâton dont
chaque bout fut posé sur l'épaule des deux garçons les
plus forts.
- T'as le compliment? dit le rouguin à un petit qui
sortit un long rouleau de papier décoré d'un ruban rouge.
- Allez, pas de dégonflés! On y va.
Un petit cortège se forma et se dirigea vers l'entrée de
l'école. Les deux porteurs avaient beau marcher en dou-
ceur, ils ne pouvaient empêcher le grand lustre- de tinter
lorsqu'à chaque secousse, ses pendeloques de verre s'entre-
choquaient. Je courus à la maison pour assister à la
, .
receptIon.
Tout d'abord, mes parents ne semblèrent pas surpris.
Dans les années passées, on leur avait déjà offert tant de
suspensions électriques qu'à la maison, on en avait instal1é
même aux endroits où d'habitude on se satisfait d'une vul-
gaire ampoule. A Lunéville, c'était une tradition que
d'offrir au maître d'école des lampadaires, des lustres ou
des lampes de chevet. Cela venait du fait que le marchand
T 58
Planche XI
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Armor 1938
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Géraldv 1926
Suspensions électriques offertes au Maître par les Elèves reçus au
Certificat d'Etudes aux dates indiquées ci-dessus.
LA COMMUNALE
d'appareils électriques de la ville consentait de fortes réduc-
tions aux enfants des écoles qui voulaient faire des cadeaux
aux instituteurs. De la sorte, mes parents avaient pu non
seulement s'équiper entièrement en lustres artistiques mais
encore se servir des superflus comme cadeaux de noces
chaque fois qu'un cousin ou une cousine se mariait.
Mon père se mit à examiner le lustre en hochant la tête
d'un air satisfait.
- Avec quoi fait-on le cristal? dit-il brusquement en
pointant le doigt vers le grand rouquin.
Celui-ci resta bouche bée, étonné qu'on lui posât encore
des questions pareilles pendant les vacances. Mon père
sourit paternellement et emmena tout le monde dans sa
classe où, traditionnellement, la réception se faisait tous
les ans.
Les élèves posèrent le lustre entre deux tables et s'ali-
gnèrent en demi-cercle autour du bureau. Le plus petit
sortit son compliment enrubanné et se mit à lire d'une
voix mal assurée.
« Monsieur et très cher Maître,
« C'est avec une joie infinie que nous venons aujourd'hui
vous exprimer nos sentiments de plus profonde reconnais-
sance pour le dévouement sans limites que vous avez
a pporté au couronnement des efforts de notre travail.
« Pendant ces années de première, vous nous avez
donné, sous une forme récréative et, partant, si intéressante,
la science générale et pratique qui marquera désormais
un grand pas en avant dans notre amour du travail et Je
l'étude.
160
LA COMMUNALE
P " d , ,
« our nous tous, vous vous etes epense sans mesure,
tous les jours, à nous faire aimer le devoir dans le travail,
nous donnant à la fois votre cœur généreux. Vous avez
conquis le nôtre aussi, très cher et vénéré maître; oui, vous
l'avez conquis pour toujours, car nous n'oublierons jamais
votre bonté paternelle pour préparer en nous de futurs
hommes de bien, des hommes utiles à notre cher pays, par
la grande culture de l'amour de la patrie.
({ Un jour, lorsque nous serons dans les rangs militaires,
nous nous souviendrons avec affection de Celui qui fut
pour nous COlnme le père de la patrie bien-aimée.
« Avec nos profonds remerciements de gratitude, nous
vous souhaitons, très cher Maître, de longues années d'en..
seignement et de parfaite santé, afin de former à nouveau
un nombre illimité d'élèves pour leur bonheur et celui de
notre Lorraine chérie.
Vos élèves du certificat d'études. »
Pendant cette lecture, mon père ne put s'empêcher de
paraître ému, mais à la fin, ses habitudes de maître d'école
reprirent le dessus. Il examina le compliment et admira sa
décoration, une croix de Lorraine dessinée en perspective
et entourée de deux drapeaux français.
- Tu as fait ça tout seul? dit-il à celui qui venait de
le lire.
- Mon papa m'a un peu aidé, répondit l'enfant d'un
air coupable.
- Eh bien, tu diras à ton papa que le verbe oublier
prend un e à la prerr;re personne du pluriel du futur de
l'indicatif.
161
L.\ COMMUNALE II
LA COMMUNALE
Mon père disait cela d'un air bonhomme. C'était bien
la seule fois de l'année où il ne punissait pas de cinq mau-
vaises notes l'élève qui s'était fait aider de ses parents.
Il fit ensuite un petit discours qui reprenait à peu près
les idées déjà exprimées dans le compliment. Il remerciait
ses élèves pour le beau lustre qu'ils venaient de lui offrir
et qui lui avait tant fait plaisir. Il leur souhaitait de tou-
jours suivre dans la vie le chemin droit de leur conscience,
les sentiers tortueux ne menant qu'à l'échafaud.
Puis il voulut leur offrir un petit verre de cassis, mais
ma mère ne trouvait plus la bouteille. Elle devait être
emballée avec les provisions du voyage et il fallut retourner
plusieurs valises avant de mettre la main dessus.
- Vous êtes des hommes maintenant, on ne fait plus
de faux cols en vous servant à boire, dit mon père en rem
plissant à ras la rangée de petits verres.
Chaque enfant dit ensuite quelle sorte de cadeau il avait
reçu de ses parents pour son succès au certificat d'études.
Il y avait deux bicyclettes, trois montres, un costume avec
pantalons longs, un stylomine et deux paires de chaussures.
- Je pense que vous avez bien remercié vos parents,
dit mon père en guise de conclusion, et que, pendant les
vacances, vous saurez leur être utile en les aidant aux tra-
vaux des champs.
Tous promirent de devenir les meilleurs fils. 1on père
distribua à chacun un exemplaire du livre d'Hector Malot
Sans Fanlille, et les neuf garçons quittèrent définitivement
l'école primaire.
162
LA CoMMUN ALE
ON NE DORMIT PAS beaucoup ce soir-là. A deux
heures du matin, mon père donnait le signal du réveil. A
trois heures, le moteur tournait dans le garage.
Mon oncle Henri ouvrit la porte, fit signe à mon père
que la rue était vide et qu'on pouvait sortir. L'auto fit
quelques mètres et commença à sortir quand il y eut subi-
tement à l'arrière un grand fracas. Les bagages empilés
sur le toit de l'auto s'étaient effondrés sur le sol, les valies
ouvertes, les provisions mélangées aux habits. Le char-
gement avait été construit plus haut que la porte du
garage.
Il fallut tout refaire au-dehors, dans la crainte d'être
vus des voisins. Heureusement, quand la lune se leva, vers
.quatre heures, et qu'elle se mit à éclairer la scène. tout
était réparé. Ma mère fondit en larmes et nous partÎme:s.
Mon oncle Henri, assis à l'avant, indiquait à mon père
la route de Bordeaux. Le moteur ronflait régulièrement.
Sur le côté, la lune nous suivait. Quelquefois, je la voyais
qui filait, à demi cachée par un rideau de grands arbres,
d'autres fois, elle disparaissait derrière la forêt et je la
retrouvais de l'autre côté de l'auto. Puis elle pâlit et le
jour se leva.
Mon oncle indiqua alors à mon père un chemin à droite
et nous débouchâmes sur un vaste plateau d'où l'on aper-
cevait une grande ville éclairée par les rayons obliques du
soleil levant.
16 3
LA COMMUNALE
Mon oncle évalua le panorama d'un air connaisseur, en
:sc: grattant la moustache.
- Poitiers! dit-il, c'est Poitiers 1
Mon père se sentit brusquement tout joyeux de découvrir
cette ville à laquelle tant de souvenirs historiques sont
attachés.
On s'arrêta un peu plus loin à un poste d'essence et mon
père m'apprit qu'à cet endroit, Charles Martel avait écrasé
les Arabes en 732.
- Alors, mon brave, dit-il au pompiste, et les Arabes 1
Le pompiste parut très étonné et nous partîmes à toute
vitesse en direction de Poitiers. Mon oncle Henri sifflotait
une marche militaire.
A l'entrée de -la ville, nous nous trouvâmes devant un
panneau indicateur qui portait ce nom de ville presque
incroyable, NANCY.
Ainsi donc, nous avions passé la nuit à tourner en rond
sur la route stratégique qui fait le tour de la forêt, entre
Lunéville et Nancy. Il était déjà neuf heures et nous
" . .
n etlons presque pas partIs.
Mon père acheta une carte routière et nous nous remîmes
en route.
Pour cette première journée, mon père mit son point
d'honneur à « manger » le plus grand nombre possible
de kilomètres. On s'arrêta à la tombée de la nuit dans la
ville de Tonnerre.
Le choix de l'hôtel était le problème le plus délicat. Mes
parents n'avaient aucune expérience en cette matière. Le
premier qu'on rencontra s'appelait « Café. Hôtel. Casse-
croûte. .Chez Jules ». On le trouva vulgaire. Le suivant
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LA COMAJUNAI-.lE
était le « Tonnerre Palace ». Un panneau publicitaire
disait à l'entrée que les chambres étaient munies de l'eau
chaude, de l'eau froide, du téléphone et de l'éclairage
indirect.
- Trop riche pour nous, dit mon père.
Finalement on descendit à l'Hostellerie du Roy Henri.
Ce nom inspirait confiance à mon père qui pensait
qu'Henri IV avait été le meilleur roi de France. Dans un
hôtel qui portait son nom, on devait sûrement trouver la
poule au pot et une chaude ambiance familiale. Nous fûmes
reçus à l'entrée par un valet de chambre en habit noir qui
fit remplir un imprimé à mon père. Il fallait y préciser en
particulier si notre voyage était d'ordre professionnel ou
touristique. Mes parents se concertèrent à voix basse avec
mon oncle et décidèrent d'inscrire sur la fiche que notre
déplacement était « religieux ». Pendant ce temps, le
garçon nous observait d'un air soupçonneux. Il nous con-
duisit à nos chambres en proposant même d'y porter nos
b . ' 1 '"
agages, malS mon pere arreta.
- Vous ne voudriez tout de même pas, dit-il, nous les
porterons bien nous-mêmes.
Les chambres nous parurent d'un luxe excessif. Dans
chacune, il y avait un lavabo avec deux robinets.
- Tu aurais dû demander le prix, dit ma mère.
- Ça ne se fait pas, on nous prendrait pour des
paysans.
Nous restâmes dans la chambre juste le temps qu'il fal-
lai t pour laisser croire au valet que nous y changions de
toilette.
En descendant au restaurant, ma mère emporta un reste
166
LA COMMUNALE
de lapin de n1idi, quelques œufs et demanda au maître
d'hôtel de bien vouloir nous les réchauffer. Celui-ci prit
un air pincé et disparut dans la cuisine avec nos provisions
enveloppées dans du papier journal.
Ma mère choisit une table éclairée par une lampe dont
l'abat-jour en simili parchemin portait cette inscription en
lettres gothiques Ronny soie qui male y pense. Mon père
me fit une courte leçon sur l'évolution de l'écriture au
cours des âges tandis que je voyais, par le guichet de la
cuisine, les cuisiniers en bonnet blanc qui semblaient s'amu-
ser beaucoup en nous apercevant.
Nous parlions à voix basse, pour ne pas troubler le
silence qui régnait dans ce restaurant. A la table voisine,
un jeune élégant solitaire, en tenue de tennis, donnait en
cachette des bouts de viande à un vieux caniche pelé tapi
sous la table.
- C'est une honte, chuchota mon père, de se tenir si
mal dans un grand restaurant.
- C'est une honte aussi, murmura ma mère, d'habiller
son chien avec un petit manteau alors que tant de mal-
heureux n'ont rien à se mettre sur le dos.
- BahL.. dit bien fort mon oncle Henri en se tapant
sur les cuisses, ce qui fit se retourner tous les autres
clients... L'essentiel pour n10i, c'est de m'enfiler une bonne
omelette, avec du camembert et du vin, j'ai une de ces
faims!
- Chut, dit ma mère, tu vas nous faire remarquer.
- Et après! Quand on paie, on est les maîtres.
Le garçon apporta notr lapin réchauffé dans un magni-
fique plat d'argent.
16 7
LA COMMUNALE
- Il ne fallait pas, dit mon père, notre pot de camp
aurait suffi.
Le garçon nous proposa ensuite du pain d'ans une
corbeille. Mon père le remercia, nous avions ce qu'il
fallait.
- Et qu'est-ce que ces messieurs dame prendront
comme boisson?
- Rien, rien, merci, dit mon père et il sortit d'un
panier une bouteille de vin étendu d'eau. Nous avions un
tel appétit que le lapin et les œufs furent rapidement
avalés.
- J'ai encore faim, dit ,m on oncle Henri, que diriez-
vous si je commandais un petit quelque chose?
Mes parents n'osaient pas accepter, mon oncJe appela Je
garçon et lui demanda une bonne omelette à la ciboule,
avec des pommes de terre autour.
- La voulez-vous flambée? demanda le garçon.
Nous ne savions pas ce que cela voulait dire. Pour ne
pas paraître ignorant, mon père répondit :
- Bien sûr, flambée.
On apporta près de nous une table roulante autour de
laquelle quatre garçons en blanc s'affairèrent. Ils instal-
lèrent un a1ppareil bizarre qui sentait le pétrole. Nous ne
parlions pas et regardions le déroulement des opérations
avec beaucoup de curiosité. Un cuisinier de grade supérieur
apporta de fines omelettes rangées sur un plat. Un maître
d'hôtel cérémonieux y versa un peu d'une liqueur contenue
dans une bouteille de forme étrange. Un aide enflamma la
mèche de l'appareil bizarre qui était en fait une lampe à
alcool et le maître d'hôtel plaça son plat au-dessus. Presque
168
LA COMMUNALE
aussitôt, une grande flamme jaillit et ma mère poussa un
cri. Le maître d'hôtel eut un sourire de pitié condescen-
dante.
Mon oncle Henri dit à l'oreille de ma mère :
- Ce n'est rien, c'est une recette à eux, je la connaiS,
tu verras, ça n'est pas mauvais.
En effet, ça n'était pas mauvais du tout et il ne resta pas
une seule crêpe. Nous achevâmes aussi rapidement les
pommes de terre qu'un garçon avait déposées sur la table.
- Je ne sais pas ce qu'ils ont, mais ils ne sont pas sym-
pathiques, dit mon père à propos des garçons.
- Les valets ont toujours des âmes de valets, dit Henri.
Ne t'en occupe pas, si tu n'es pas content, tu appelles le
patron et comme c'est toi qui paies, il te donnera raison.
Le repas s'acheva dans une chaude ambiance de confort.
Mon oncle avait commandé du vin de Bordeaux de 1920,
l'année où il y avait habité. Je voyais que les garçons chu-
chotaient dans les coins et nous montraient du doigt en
riant, mais mes parents ne s'en apercevaient pas et se féli-
citaient d'être descendus dans une si belle hostellerie.
- Je serais tout de même curieuse de savoir combien
coûte leur omelette flambée, dit Orna mère, si ce n'est pas
trop cher, je vous en ferai quand on sera rentré à la
.
maIson.
Mon père appela le garçon et lui demanda l'addition.
- Et en même temps, vous demanderez au chef qu'il
nous donne la recette de son omelette. Elle était délicieuse.
- Mais vous paierez demain, dit le garçon, avec la
chambre.
- Non, non, je voudrais payer maintenant, dit mon
16 9
Lfl COMMUNALE
père à qui le Bordeaux 1920 donnait de l'assurance. Le
maître d'hôtel nous servit la note sur une petite assiette et
s'esquiva. Quand mon père en lut le montant, son visage
changea de couleur.
- Ce n'est pas possible, dit-il, et il appela le maître
d'hôtel.
- Dites-moi, Monsieur, votre employé ne se serait pas
trompé, par hasard?
Le maître d 'hôtel examina la note.
- Non, Monsieur, c'est bien cela, il n'y a pas d'er-
reur.
- Mais enfin, c'est impossible, trois cents francs pour
une omelette, des pommes de terre et une bouteille de vin.
- Je regrette, Monsieur, mais c'est le prix.
Mon père discuta longuement et cita le cours des œufs
dans notre pays. Il calcula qu'au prix de la graisse, une
omelette ne pouvait pas coûter plus de cinquante francs
même en comptant largement le chauffage et le salaire des
cuisiniers. Il y avait déjà autour de nous un attroupement.
Mon père menaçait d'écrire à son député, le maître d'hôtel
voulait appeler les gendarmes. Finalement le patron arriva
et prit aussitôt la défense de son personnel.
- C'est bon, dit mon père, puisque c'est comme ça, je
paie, mais nous partons.
- Je suis inspecteur de l'alimentation, Monsieur, dit
l'oncle Henri, et j'en référerai à qui de droit!
- C'est ça, dit le patron sur un ton arrogant, référez!
Nous fîmes nos bagages en cinq minutes et nous nous
retrouvâmes dans l'auto en pleine nuit. Ma mère se mit
à pleurer.
17°
LA COMMlINALE
- Où va-t-on coucher à une heure pareille? dit-elle.
On ne trouvera plus de chambre libre.
- Et même qu'on en trouverait, dit mon père très en
colère, je n'en voudrais pas. C'est la première et la der-
nière fois que je vais à l'hôtel.
- Mais où va-t-on coucher? dit Henri très inquiet.
- On ira à l'école, le directeur ne pourra pas refuser
de nous recevoir.
Il nous fallut plus d'une heure pour découvrir l'école en
pleine nuit dans une ville déserte. Malheureusement, le
directeur était déjà couché. En entendant klaxonner devant
sa porte, il entr' ouvrit ses volets, crut avoir affaire à des
romanichels et nous renvoya coucher ailleurs. Mon père
était de très mauvaise humeur. Il jurait que plus jamais
il ne ferait de si grand voyage.
Nous reprîmes la route, à minuit. Un peu après la sortie
de la ville, mon père rencontra sur la droite un petit
chemin.
- Nous nous arrêterons là, dit-il, et nous dormirons
dans l'auto. Demain, nous rentrerons à la maison.
Mon oncle essaya de le faire changer d'a vis, mais en
vain. Nous étions tous trop fatigués d'ailleurs pour a voir
des idées claires et nous nous endormîmes très rapidement.
Nous fûmes brutalement réveillés au petit jour par un
coup de sifflet strident. En ouvrant les yeux, nous aper-
çûmes en face de nous une forme énorme qui crachait
de la vapeur dans un vacarme étourdissant. Peu à peu, je
pris conscience clairement de notre situation. Je compris
h b 1\ , ,
que cette c ose ruyante arretee nez a nez avec notre auto-
mobile était la locomotive d'un petit train local et que
17 1
LA COMMUNALE
nous étions stationnés un endroit où la petite voie ferrée
traversait le chemin vicinal. A toutes les fenêtres de
l'unique wagon, il y avait des ouvriers qui s'amusaient
beaucoup à notre spectacle.
- Alors, les touristes, criaient-ils, on fait du camping
sur la voie ferrée?
Mon père s'énervait. Le moteur refroidi ne voulait pas
se remettre en marche et la locomotive n'en finissait plus
de siffler.
Le mécanicien était un brave homme, il eut pitié de
nouls et vint avec quelques voyageurs pousser la voiture
jusqu'à la grande route. Le moteur se mit enfin à tour-
ner, et les voyageurs du train nous souhaitèrent un bon
voyage.
Au bout de quelques kilomètres parcourus en silence,
mon père s'aperçut brusquement que nous roulions dans
la direction du midi alors qu'il avait décidé la veille de
rentrer à la maison.
- Bah! dit mon oncle, continuons donc. Ce soir, on
trou vera bien un petit hôtel sérieux et pas cher.
- Ah non, les hôtels, c'est fini, dit mon père dont
l'amour-propre avait été profondément blessé par la scène
de la veille.
Il arrêta l'auto sur le bord de la route et déplia la carte
routière. En roulant à une vitesse moyenne et en prenant
le temps de se reposer pour les repas, il calcula qu'on serait
à Pau avant la fin de la soirée.
- Mais j'y pense, j'ai un ami à Pau, le Charles Meyer.
On était ensemble à la guerre de 14, il est maintenant
Conservateur au Musée. Tous les ans, au Premier janvir,
17 2
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Fig. 6
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Fig. 1, Berceau présumé d'Henri IV. - Fig. 2, Flacon de vin de
Jurançon. - Fig. 3, Gousse d'ail. - Fig. 4, Panache blanc. - Fig. 5)
Poule au pot. - Pjg. 6, Poignard du fanatique Ravaillac.
LA COMMUNALE
il m'écrit qu'on aille le voir. On pourrait coucher chez lui.
Il doit y avoir de la place.
On décida donc de passer la prochaine nuit chez Mon-
sieur le Conservateur du Musée de Pau.
- Ce qu'il va être surpris de nous voir! reprit mon
père. Cela fait dix-neuf ans qu'on ne s'est pas vus. Ah,
le pauvre vieux! Quand il a été blessé au chemin des
Dames, j'ai bien cru qu'il n'en reviendrait pas. Je l'ai
emmené sur mon dos jusqu'à l'ambulance et il me disait
tout le temps « Jure-moi que tu écriras à ma femme et
que tu t'occuperas de lui faire avoir la pension. » Deux
mois plus tard, il trottait déjà. Le veinard! Il a eu une
permission et il n'est revenu au front que pour fêter l'ar-
mistice.
La journée se passa sans incident. A cinq heures de
l'après-midi, nous faisions notre entrée dans la cour du
château historique de la ville de Pau. Le concierge se pré-
. . .",
clplta aussltot a notre rencontre.
- Hep là! C'est interdit d'entrer en voiture dans la
cour du château! Il faut retourner... allez plus vite que
ça.
- Je m'excuse, Inon an1i, dit l'oncle Henri d'un air très
digne, mais nous sommes attendus par Monsieur le Conser-
vateur.
Le concierge prit un air soupçonneux.
- Vous êtes attendus par Monsieur le Conservateur?..
C'est de la part de qui?
Mon oncle le pria d'annoncer notre non1 et ajouta :
- Dites-lui que c'est son ami qui lui a sauvé la vie 8U
Chemin des Dames en 17.
174
LA COMMUNALE
- C'est vous? dit le concierge stupéfait.
- Non, ce n'est pas moi, c'est Monsieur qui conduit la
voiture.
- Mon vieux Raymond, dit le concierge en tendant les
bras vers mon père.
- Mon vieux Charles, dit mon père en reconnaissant
.
son ami.
Mon père eut le privilège de garer la voiture avec tout
son échafaudage de bagages dans la remise du château, à
côté du carrosse dans lequel Henri IV avait été poignardé
par le traître Ravaillac.
Le concierge nous reçut dans la petite loge où il vivait
avec son épouse. De temps en temps, des touristes étran-
gers frappaient à la porte et proposaient de forts pour-
boires pour visiter le château bien que l'heure de la ferme-
f l\ ,
ture ut passee.
- Non, non, répondait le concierge, aujourd'hui, rien
à faire. Je suis avec mon ami. Le château est fermé.
- Mais je te croyais ,Conservateur, dit mon père.
- Tu sais, c'est un peu la même chose. Ici, c'est moi
qui fais tout le boulot, le nettoyage, la visite... Le Conser-
vateur ne fait rien. Il est toute la journée dans son bureau
en train d'écrire un livre sur l'enfance d'Henri IV. On ne
le voit jamais. Si je n'étais pas là, je me demande bien
comment marcherait la maison!
- On était passés te dire bonjour mais on pensait aussi
que tu pourrais nous loger pour la nuit.
Le concierge parut embarrassé et réfléchit longuement
en regardant sa femme.
- Ça va être difficile, dit-il, ce n'est pas que je refuse
175
LA COMMUNALE
mais regarde comme nous sommes logés... Tu VOIS,
Juliette, c'est lui dont je te parle souvent.
- Ça, c'est bien vrai, dit l'épouse, il n'y a pas de soir
où mon mari ne me parle pas de vous.
Par politesse, ma mère se crut obligée d'ajouter :
- C'est comme moi, chère Madame, mon mari me
parle aussi du vôtre presque tous les jours...
Pendant que les deux épouses fraternisaient, le concierge
se pencha à l'oreille de mon oncle Henri et lui dit d'un air
malin :
- Hé hé! Ce sacré Raymond n'a pas fait une mauvaise
affaire en épousant votre sœur.
Mon oncle trouva la plaisanterie très drôle et rit de
bon cœur tandis que les femmes, qui ne connaissaient pas
le sujet de cette gaieté, observèrent que « ces messieurs
étaient bien contents de se retrouver après si longtemps. »
Mon père était gêné de ma présence. Il essaya de changer
de sujet de conversation.
- Alors, comme ça, tu crois que tu ne pourras pas
nous loger?
- Je vais essayr quand même. Ce n'est pas tous les
jours qu'on retrouve un vieux copain de guerre. Juliette,
apporte-nous une bouteille de Bordeaux. Vous, Monsieur
Henri, vous prendrez bien un verre de Bordeaux?
- Le Bordeaux, je ne bois que ça... Justement, j'ai tra-
vaillé à Bordeaux après la guerre, parce que moi aussi,
cher Monsieur, j'ai fait la guerre, j'étais...
Mais ce mot de guerre dut évoquer de joyeux souvenirs pour
l'ami de m9n père. Il interrompit mon oncle pour s'écrier :
- Ah, ce vieux Raymond! Quand je pense à tous les
17 6
LA COMMUNALE
bons tours qu'on a faits ensemble. Tu te souviens du
Capitaine Frossart. Tu l'avais appelé Froussard.
Mon père se sentait très gêné par cette amitié encom-
brante. En famille, il n'avait jamais raconté de la guerre
que des souvenirs héroïques et convenables. Et voilà que
cet ami, à qui il avait pourtant sauvé la vie, se mettait à
raconter sur son compte des histoires que les enfants ne
devaient pas entendre.
- Ecoute, mon vieux, dit mon père, si tu ne peux pas
nous loger, dis-le tout de suite. Je vois qu'il se fait tard,
on se mettra à chercher quelque chose dans le pays.
- Tu n'y penses pas!... répondit le concierge visible-
ment excité par plusieurs verres de vin... Je coucherais
plutôt sur la paille. Vous allez rester là et je vous logerai
au château. Seulement, vous comprenez, je ne peux pas
vous conduire tout de suite. Ce n'est pas que ce soit
interdit de coucher quelqu'un dans les appartements. Mais
je préfère tout de même attendre qu'il fasse nuit. Le
Conservateur n'habite pas loin d'ici et s'il vous voyait à
la fenêtre, il pourrait me chercher des histoires. Tu sais
comment sont les vieux savants. Toujours à chercher la
petite bête.
Mes parents ne voulaient pas accepter.
- Vous êtes trop bon, Monsieur, disait ma mère. Mais
nous ne voudrions surtout pas vous déranger.
- Mais vous ne me dérangez pas. Il y a de la place ici.
C'est même une honte de voir de si grands appartements
vides quand moi, le concierge, je n'ai qu'une pièce. Je ne
vous cache pas que lorsqu'il y a une première communion
ou une noce, on ne les envoie pas coucher à l'hôtel...
177
J.A COMMUNA1.E. 12
LA COMMUNALE
- Tu as bien raison, dit mon père, les hôtels, j'en
connais quelque chose!
- Vous verriez, chère Madame, dit l'épouse du
concierge, comme notre petite fille Ghislaine est mignonne
quand mon mari la couche dans la carapace de tortue
d'Henri IV.
- Bien entendu, dit le concierge confidentiellement,
tout ceci est entre nous.
- Tu as ma parole, dit mon père.
Mes parents acceptèrent de passer la nuit dans les anciens
appartements d'Henri IV.
- Surtout, ouvre bien tes yeux! me dit ma mère.
- Décidément, ajouta l'oncle Henri, on voyage sous
le signe de mon grand patron, le roi Henri. Je savais bien
qu'un jour je coucherais dans son lit; ce gars-là, c'était
un type dans mon genre, il aimait le bon vin, le poulet et...
Mon oncle chuchota le reste à l'oreille de la concierge
qui rougit et se mit à rire aux éclats.
La soirée s'acheva dans la gaieté. Le concierge et mon
père évoquèrent le bon temps de la guerre de 14. Mon
oncle Henri cherchait à briller aux yeux de la concierge
en lui racontant qu'il savait rouler à bicyclette et poser les
papiers peints. Il lui récita même la tirade des nez de
Cyrano de Bergerac, mais elle prit assez mal la chose car
elle avait justement un grand nez. Ma mère se contenta
d'échanger avec elle quelques recettes pour accommoder
les restes de viande.
Nous passâmes une excellente nuit au château
d'Henri IV. Le lendemain matin, mon père avait déjà
oublié les deux premières journées. Il se leva avant tout le
17 8
LA COMMUNALE
monde et fit seul le tour du château, pensant déjà à la
magnifique leçon d'Histoire de France qu'il pourrait faire
l'année suivante sur le règne d'Henri IV rien qu'en uti-
lisant ses souvenirs personnels.
A huit heures, il sortait la voiture de la remise aux car-
rosses et nous faisions nos adieux au concierge et à son
,
epouse.
- Encore une fois, merci, dit mon père.
- Tu veux rire, ce n'était rien!
- Si, si! insista mon père, et promettez-nous que vous
viendrez nous voir en Lorraine. Mais vous ne coucherez
pas dans un château 1
- Oh, tu sais, répondit le concierge d'un air modeste
en jetant un coup d'œil sur la grande bâtisse... c'est un
petit château. Mais pour ce qui est d'aller vous voir, on
ne dit pas non. Seulement, on ne pourra y aller qu'à la
mauvaise saison. En été, ici, on ne sait plus où donner de
la tête. Il arrive des touristes de partout. Tu sais comment
c'est avec ces gens-là, surtout depuis qu'ils ont les congés
payés, il faut les surveiller, sinon, il y a bien des chost's
qui disparaîtraient.
D Ès LE PREMIER ABORD, la ville de Lourdes
enchanta mes parents. Mon père trouva que c'était bien
aussi grand que Nancy. Ce qui l'étonna le plus, ce fut
le grand escalier qui monte au premier étage de la façade
de la basilique.
17<)
LA COMMUNALE
- C'est exactement le même qu'à Fontainebleau, dans
la cour des adiux où Napoléon embrassa sa vieille garde
avant' de partir pour Sainte- Hélène.
Mon père arrêta la voiture dans une rue principale. A.
toutes les fenêtres, il y avait des fleurs et des banderoles.
On entendait sonner des cloches et une grande quantité de
gens endimanchés se pressaient en direction de la basilique.
- Les commerçants doivent 'tous aller à la messe par
ici, dit mon oncle Henri en remarquant que tous les éta-
lages étaient composés sur un thème religieux.
Dans les pâtisseries, on ne voyait que des vierges en pain
d'épice, en nougat ou en guimauve et dans les charcuteries,
tous les pains de saindoux avaient la forme de la basi-
lique. On décida de suivre le mouvement de la foule et on
laissa l'aut? là, sans voir qu'elle se trouvait sous un pan-
neau indiquant qu'il était interdit de stationner les jours
de procession.
- Tu ne crois' pas qu'on pourrait nous voler quelque
chose sur le toit? dit ma mère.
Tu ne voudrais tout de même pas, dit mon père, pas
à Lourdes.
Nous nous retrouvân1es en queue d'une procession qui
suivait un grand char du haut duquel un évêque bénissait
la foule. Tout autour de nous, les fidèles chantaient à
pleine voix :
[Jrends 1na couronne
Je te la don11e.
Au ciel, n'est-ce paJ,
Tu 1J'Je la rendras
180
LA COMMUNALE
Le service d'ordre était assuré par des hommes en béret
q.ui portaient beaucoup de décorations sur la poitrine. Mon
oncle dit à mon père d'un air entendu :
- ,Ce sont les Croix de Feu. Il paraît que leur chef,
le colonel de la Roque, est un homme qui a de la poigne.
C'est lui qu'il nous faudrait, en France, pour mater un peu
les profiteurs, les hôteliers...
Le cortège s'engagea dans la rue même où nous avions
laissé notre voiture. Il y eut alors un long moment d' at-
tente. Ma mère se réjouissait :
- Comme ça, disait-elle, notre auto sera bénie.
La procession se remit en marche et mes parents remon-
tèrent toute la rue sans retrouver leur auto.
- Ça alors, dit mon père, c'est un petit peu fort:- il me
semblait bien pourtant que c'était dans cette rue qu'on
s'était arrêtés. .
-:- On doit se trolnper,. dit mon oncle, dans les grandes
villes, toues les rues se ressemblent.
Cependant, mon père n'était pas tranquille. Nous aban-
donnâmes la procession et revînmes sur nos pas.
- Ce sera facile à reconnaître, dit mon père, c'était
devant une charcuterie où il y avait une basilique de
saindoux.
Mais toutes les charcuteries avaient leur basilique de
saindoux. On questionna plusieurs cOlnmerçants, mais, par
hasard, ce ne fut jamais à l'endroit même où la voiture avait
été perdue. Personne ne put nous dire où elle se trouvait.
Ma mère se lamentait, mon père était en colère et mon oncle
trouvait que c'était plus fort que de jouer au bouchon.
L'après-midi se passa en vaines recherches. Nous allâmes
181
LA COMMUN ALE
à la gendarmerie pour déposer une plainte. Le capitaine
ne la prit pas au sérieux, mais, comme c'était son métier,
il l'enregistra tout de même.
- Vous la retrouverez, votre auto, dit-il, on ne vole pas
une voiture qui a sur son toit toutes les choses que vous
me dites. Vous avez dû la garer dans une rue que vous
ne reconnaissez pas. Cherchez bien. Si vous ne l'avez pas
retrouvée ce soir, revenez me voir, je ferai mon enquête.
En sortant de la gendarmerie, nous allâmes à la basi-
lique. Nous n'avions jamais fait de prières plus ferventes
que ce jour-là. Mon père dépensa pour cinquante francs
de cierges et mon oncle aida à les allumer tous. Ma mère
égrenait son chapelet, mon père lui dit à voix basse :
- Continue, moi je vais aller voir avec Henri si on
ne trouve pas quelque chose.
Ma mère et moi restâmes seuls dans l'église où la nuit
se mit à descendre doucement.
Mon oncle et mon père revinrent juste comme on allait
fermer les portes de l'église. Ils n'avaient rien trouvé. Il
ne restait plus qu'à retourner à la gendarmerie.
Nous remontâmes dans la ville en suivant le trajet que
le matin même la procession avait emprunté. La rue dé-
serte était maintenant jonchée des fleurs que les enfants
de Marie avaient jetées sur le passage du char de l'évêque.
Au coin d'une ruelle, un vieux marchand ambulant rem-
ballait son étalage d'objets de piété. Il nous arrêta pour
nous proposer à prix réduit quelques souvenirs garantis
bénis par l'évêque.
- Dites-nous plutôt, dit mon oncle, si vous n'avez pas
vu une auto abandonnée ou volée.
182
["A COMMUNALE
- Ah non! Je n'ai pas vu ça.
- C'était une limousine noire, à quatre places, avec
sur son toit des bagages.
- Non, je ne l'ai pas vue, mais par contre, j'ai Jà des
petites statues de Saint Antoine, c'est souverain contre les
pertes.
- Nous vous remercions, mais nous avons déjà essayé.
- Attendez donc... une voiture noire avec des bagages
par-dessus... mais ce ne serait pas celle-ci par hasard?
Et il nous découvrit, derrière son magasin ambulant,
l'automobile perdue. Mon père n'en revenait pas, ma mère
affirmait que c'était un miracle et mon oncle répétait que
c'était plus fort que de jouer au bouchon.
- Mais, qui est-ce qui l'a mise là? demanda mon
,
pere.
- Ce sont ces Messieurs de l'Action Française, ce matin.
Ils ont dû la transporter là pour laisser passer la procession.
Ils n'étaient pas contents. Il y en a même un qui a dit
qu'on devrait envoyer aux colonies tous ceux qui sta-
tionnent aux endroits interdits.
- C'est interdit de stationner là?
- Bien sûr, cher Monsieur, regardez la pancarte.
- On ne l'avait pas vue.
- Il fallait bien que le char de Monseigneur passe. Pour
ranger votre voiture dans ce coinlà, il a même fallu que
je dérange tout mon étalage.
Mon père était si heureux de retrouver sa voiture qu'il
acheta au vieux marchand une statue en couleurs de la
Sainte Vierge et les trois derniers litres d'eau de Lourdes
qu'il n'avait pas vendus dans la journée.
18 3
LA COMMUNALE
- Ça me débarrasse, dit le marchand, et pour vous, ça
fera un sou venir utile.
Il était si tard et on était soulagés d'un si grand poids
que mon père décida qu'on coucherait à l'hôtel.
- Mais demain, dit-il, on quitte ce pays.
ON PARTIT LE LENDEMAIN en direction de Bor-
deaux, pour permettre à l'oncle Henri de revoir la ville
de sa jeunesse. Dans les Landes, la route devint une ligne
droite entre deux forêts de pins. Il faisait une chaleur
lourde et le chant des cigales couvrait le ronflement du
moteur. Au bout de quelques kilomètres, un petit filet
de vapeur se mit à jaillir à l'avant du moteur.
- Je crois que ça chauffe un peu, dit mon père, on va
s'arrêter pour laisser refroi dir le moteur.
Et il en profita pour me donner une leçon de sciences
naturelles.
- Tu vois, me dit-il, nous sommes dans les Landes. Tu
as remarqué, je pense, que ces arbres sont des pins et
qu'on a fixé à leur tronc des petits pots où s'écoule la
résine. Qu'est-ce qu'on fait avec la résine?... Tu ne sais
pas?... Dis-le-lui, Henri.
Mon oncle répondit avec une belle assurance :
- Avec la résine? Mais on fait des tas de choses. Si tu
ne sais pas ça, qu'est-ce que ton père t'apprend à l'école?
18 4
LA COMMUNALE
- Je lui ai pourtant expliqué qu'on fait de l'essence
de térébenthine avec la résine, mais ces gosses-là, ça oublie
tau t.
- Qu'est-ce que tu veux, dit mon oncle, ce sont les
vacances.
Mon père déroba un petit pot de résine.
- Ce n'est pas un vol, dit-il, ça me servira pour mes
leçons de choses. .
On repartit avec le pot de résine qui répandit dans l'auto
une bonne odeur de pins.
Aussitôt, le nuage de vapeur se mit à jaillir de l'avant
du moteur. On roula encore quelques centaines de mètres,
mais il fallut s'arrêter, mon père ne voyait plus la route
devant lui. Il descendit et dévissa le bouchon du radiateur.
Un puissant jet de vapeur s'en échappa comme d'une sou-
pape de chaudière. Mon oncle flenri pensait que le phéno-
mène était dû à la trop grande chaleur qui règne dans
.
cette reglon.
- D'ailleurs, dit-il, les incendies de forêt ne sont pas
rares par ici. Quand ils se produisent, ils embrasent le ciel
et on peut les voir depuis Bordeaux.
Mon père se pencha au-dessus du radiateur et s'aperçut
qu'il y manquait de l'eau. Comment faire pour s'en pro-
curer? Il n'y avait pas une seule maison à proximité.
- Je ne vois qu'un moyen, dit mon père, on va arrêter
les voitures qui passent... Toi, Henri, mets-toi de l'autre
côté et fais signe à toutes les autos, moi, je resterai ici.
Les premières voitures ne s'arrêtèrent pas. C'étaient de
grosses limousines de luxe qui filaient si vite qu'on n'avait
même pas le temps de voir les visages à l'intérieur. Au
18 5
LA COMMUNALE
bout de vingt minutes environ, on aperçut tout au bout de
la route une grosse voiture qui arrivait lentement.
- Celle-là, elle aura le tem ps de nous voir, nous cria
mon oncle.
On distingua bientôt sa forme. C'était une grosse auto
d'un modèle déjà ancien. Comme la nôtre, elle portait sur
son toit un amoncellement de bagages hétéroclites. Mon
père leva le bras. L'auto n'était plus qu'à une centaine de
mètres de nous et on entendait de pl us en pl us clairement
chanter à l'intérieur. Mon père, choqué par tant de l1isser-
aller, rabaissa son bras.
- Henri, dit-il, laisse-les passer.
Il était trop tard, la grosse automobile s'arrêtait près de
nous et une douzaine de têtes hilares apparaissaient aux
portières. Le chauffeur, un gros homme en casquette et
maillot de corps, nous cria avec l'accent de Paris :
- Qu'est-ce qu'il y a pour votre service, M'sieur dame?
Mon père s'avança par politesse.
- Excusez-nous de vous avoir arrêté, Monsieur, mais
ce n'est rien. On cherchait de l'eau. Il y a mon radiateur
qui chauffe parce qu'il en manque.
- De l'eau! On n'en a pas.
- Excusez-moi encore. Je ne voulais pas vous retarder.
- On ne va pas vous laisser comme ça sur la route.
Georgette! Les gosses ont bu toute l'eau qui restait?
U ne grosse dame écarta cinq ou six gosses pour passer
la tête.
- De l'eau! Tu sais bien qu'il n'yen a plus, tu as tout
bu avec Tonton Charles. Il y a peut-être encore un fond
de limonade.
186
LA COMMUNALE
- De la limonade, ça vous irait?
- Vous êtes trop gentils, Messieurs dames, on ne vou-
drait pas vous priver de votre limonade.
- Pensez-vous! C'est en famille, on vous la donne,
prenez-la.
- Prenez-la, prenez-la ! Tu as facile à dire, cria la
femme, il faudrait d'abord que je la trouve, cette limo-
nade.
- D'ailleurs, dit mon père, je ne sais pas si la limo-
nade convient aux automobiles.
- Bah! dit le gros homme, tout leur convient. Tenez,
regardez la nôtre. On l'a achetée d'occasion à l'évêque de
Versailles pour aller en vacances. Vous parlez, c'est la
première année, on en profite. Mais quand j'ai vu qu'elle
bouffait vingt-cinq litres au cent, avec ma femme, on
s'est dit que c'était trop cher, même si on emmenait avec
nous la famille de Charles. Alors, je mélange de l'alcool
à brliler à l'essence et vous voyez, ça' marche quand
A
meme.
I.la femme ne trouva pas la limonade et son mari mani-
festa le plus grand regret de ne pas pouvoir nous aider.
Comme pour se faire pardonner son impuissance, il des-
cendit de sa voiture et engagea la conversation avec mon
père qui le trouvait « sympathique dans le fond ».
- Alors comme ça, vous allez aussi à la mer?
- Non, nous revenons de Lourdes où nous sommes
allés en pèlerinage.
- Vous avez déjà vu la mer, alors?
- Non, nous n'avons pas encore eu l'occasion.
- Vous y allez maintenant?
18 7
LA COMMUNALE
- Non plus, maintenant nous rentrons chez nous, en
Lorraine.
- Tu entends, Georgette? V'là ces Messieurs dame
qui rentrent dans leur pays sans avoir vu la mer.
- Vous avez tort, dit Georgette, nous, on va à Arca-
chon exprès pour ça.
- .ça c'est vrai, elle a raison ma femme, vous devriez
venir voir la mer. Il paraît que ça vaut le déplacement! Elle
st là, juste en ace. En ligne droite, il y en a pour vingt
. ,.
mInutes a peIne.
- On verra, on va réfléchir.
- Venir de si loin et ne pas aller voir la mer, ce serait
trop bête. Nous, on se dépêche. On voudrait arriver pour
midi. Les gosses ont faim. Le grand air, ça creuse. Au
revoir, M'sieur dame.
La grosse voiture repartit. De toutes les fenêtres, des bras
dépassaient pour nous saluer.
- Ça ne serait pas une mauvaise idée, dit mon oncle
Henri, on pourrait aller voir la mer.
- On est venu à Lourdes, dit mon père, on n'et pas
venu aux bains de mer.
- Ça pourra servir au gosse, dit timidement ma mère,
il pourra dire plus tard qu'il a vu la mer.
Mes parents discutèrent longuement. Mon père avait
accepté d'aller à Lourdes parce que ce voyage avait un
caractère pieux et utile. Mais si l'on se mettait à aBer aux
bains de mer, le pèlerinage devenait une partie de plaisir
et cela le choquait. Il réfléchit, tout en regardant le bouchon
du radiateur et dit brusquement :
-:- Dans le fond, il faut l'avoir vue avant de mourir et
188
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Tableau comparatif des protondeurs abyssales. - Jhg. 1, Mélano-
cétus (Poisson des grandes profondeurs). - Fig. 2, Scaphandrier. -
Fig. 3, Chlorure de sodium ou sel marin.
LA COMMUNALE
ça pourra me servir pour mes leçons de géographie.
Ma mère, mon oncle et moi manifestâmes aussitôt notre
enthousiasme. Mais il restait un problème à résoudre, l'eau
pour l'automobile. Mon oncle proposa ci' em ployer les trois
litres d'eau de Lourdes que nous avions achetés la veille.
Ma mère craignait que ce ne fût un péché, mais mon père,
qui venait déjà de surmonter tant de préjugés en acceptant
d'aller à la mer, eut moins de scrupules.
- Bah! Le Bon Dieu comprendra.
Grâce à cette eau bénite, notre automobile prit un
départ foudroyant. Une heure plus tard, toute la famille
tait, pour la première fois, en face de ce spectacle grGn-
. diose : l'Océan Atlantique.
EMM. GREVIN ET FILS. IMP. DE LAGNY. - 0, L. l or TIC 1957. NO 795-
. (SI 46).