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73 avant J.-C.
2 mars
Grand-mère Aurélia ne m’a pas souvent fait de cadeaux. Aussi,
lorsqu’elle m’a offert tôt ce matin un rouleau de papyrus flambant
neuf, j’ai été vraiment
surprise. Elle semblait contente de son geste et moi, j’en ai été si
étonnée que je suis restée sans réaction, les bras ballants.
– Garde-le, ma petite-fille, et n’oublie jamais qu’il sera ton plus sûr
compagnon ! Tu peux lui confier tes joies, tes peines, tous tes
secrets, il ne répétera rien.
Elle m’a souri, a doucement caressé mes longs cheveux bruns,
avant d’ajouter à voix basse :
– Ne le montre à personne.
– Même pas à toi ?
– Surtout pas à moi ! À ton âge, tu dois apprendre à surveiller tes
propos et à taire certaines pensées…
Je n’en croyais pas mes oreilles. J’étais persuadée au contraire
qu’il fallait tout dire, être franche et loyale, ne rien dissimuler.
– Julia, écoute : parler avec discernement est difficile, je le sais,
poursuivit-elle. Je l’ai appris jadis à mes dépens… Donc, note sur ce
papyrus ce que tu veux, comme tu veux, quand tu veux, et cache-le.
Dans quelques années, à la veille de ton mariage, brûle-le parce
qu’il pourrait devenir gênant s’il tombait en de méchantes mains.
– Quelles mains, Grand-mère ?
– Celles des ennemis de notre famille, des ennemis de Rome.
Cette ville est dangereuse et les ragots vont bon train… Sois
prudente, mon enfant, ton avenir en dépend.
Je ne comprends pas ses conseils, mais j’ai confiance en sa
sagesse. Désormais, j’en fais serment, je ne me confierai qu’à toi,
Papyrus, ami fidèle et silencieux.
3 mars
Par tous les dieux, que ce voyage est long, monotone, ennuyeux !
En un mot : interminable. Je devrais être heureuse de rouler vers
Rome, la plus belle ville du monde, et je n’ai qu’une envie : me
plaindre.
Oh là là ! je dois arrêter de me lamenter sur mon sort !
Comment, moi, Julia, fille de Jules César et de Cornélia Cinna,
puis-je écrire de telles sottises ? Je l’ignore. J’ai honte de moi. Je
dois et je vais changer.
Dorénavant, cher Papyrus, je te confierai mes joies et mes peines,
sans tricheries ni cachotteries ! C’est promis.
Autant commencer tout de suite. Voici la vérité : depuis mon
départ, tout ce que j’ai vu m’a passionnée. Au rythme lent des
chevaux qui tirent ma voiture à quatre énormes roues, j’ai découvert
des paysages étonnants, des oliveraies immenses et des vignes
bien alignées. J’ai vu des enfants plus jeunes que moi garder des
troupeaux et des centaines d’esclaves travailler dans les champs.
J’ai remarqué des cavaliers pressés et d’autres qui flânaient en
chemin.
C’est vrai, les cahots de ces routes dallées m’agacent autant que
les soupirs de Grand-mère. Elle se plaint de son dos avant de
retrouver le sourire grâce à de mystérieux onguents. Elle cache son
bonheur à l’idée de revoir Jules, son fils préféré. Mais je sais que
ces retrouvailles la ravissent. Quant à ma mère, radieuse de beauté,
elle trouve tout merveilleux. En fait, elle a raison.
Quel beau voyage ! Quel merveilleux printemps !
Tout est nouveau pour moi. Jusqu’à présent, je n’avais jamais
quitté ma luxueuse villa du Nord où je vivais heureuse et
insouciante. Seulement voilà, mon père nous attend à Rome. Et ce
que veut Jules César est un ordre !
4 mars
Je profite d’une halte au bord d’un champ pour m’isoler. Assise au
pied d’un vieil olivier, loin des regards indiscrets, j’ai déroulé mon
papyrus. J’ai sorti mon matériel à écrire : un roseau fin, un encrier...
et je suis restée là, figée, indécise. Faut-il vraiment noter mes
pensées secrètes ? Écrire en toute honnêteté, sans rien dissimuler ?
D’après Grand-mère, oui.
Je dois donc te raconter, ami Papyrus, ma colère matinale. Je n’en
suis pas fière, mais c’est ainsi. Ma voiture avait à peine démarré que
j’ai voulu écrire tout en roulant. Une série de secousses m’en a
empêchée. La Via Cassia, cette belle route pavée que tout le monde
admire, n’est qu’une série de creux et de bosses hostiles aux
écrivains. Alors j’ai rouspété. Ma mère m’a grondée d’une voix
terrible, me fixant de ses yeux noirs, sévères et durs. Je déteste la
voir ainsi, mais je ne la crains pas puisqu’elle peut être, l’instant
d’après, la douceur même. La rage au cœur, car je savais qu’elle
avait raison, j’ai jeté mon papyrus dans mon baluchon, celui qui ne
me quitte jamais, et refermé mon encrier en grognant :
– Mère, j’en ai assez d’être bringuebalée ainsi ! Quand arriveronsnous à Rome ?
– Nos routes sont faites pour faciliter les déplacements de nos
légionnaires, pas pour satisfaire tes caprices d’enfant gâtée, a-t-elle
répliqué. Cesse de te plaindre. Tu es grande maintenant. Tu vas
avoir dix ans, il me semble. Accepte les petits tracas de la vie, ma
fille, et en silence, s’il te plaît.
J’ai baissé le nez, déconfite. Puis j’ai calé un coussin sous mes
fesses, regardé dehors et observé nos esclaves qui, eux, voyagent
sans récriminer dans des conditions moins confortables que les
miennes.
7 mars
Cet après-midi, j’ai découvert Rome que j’avais quittée toute jeune
!
À la porte de la cité, j’ai dû abandonner, comme ma mère et Grandmère, voiture et chevaux pour monter sur une litière portée par des
esclaves. Et hop, en route ! Je suis passée par des ruelles étroites et
bruyantes, bordées de maisons surpeuplées, hautes et laides. J’ai
traversé des places grouillantes de monde, déambulé dans
d’incroyables embouteillages de chevaux, d’ânes, de passants, de
porteurs d’eau et autres marchands ambulants. J’ai longé de belles
maisons, des temples et des bâtiments impressionnants dont
j’ignore jusqu’au nom. Je pensais que la maison de mon père serait
par là. Pas du tout !
– Nous habitons plus loin, m’a rassurée Grand-mère depuis sa
litière. C’est un vieux quartier, moins élégant mais joyeux et
populaire.
Là, tu peux être fier de moi, cher Papyrus : aucun reproche n’a
franchi mes lèvres. J’ai dissimulé mon étonnement et mes craintes
sous un sourire faussement tranquille. Pourtant, je m’enfonçais dans
un monde inconnu et hostile…
On m’appelle, je reprendrai le récit de ma découverte de Rome
demain. Bonsoir, Papyrus.
8 mars
Les premiers rayons de soleil m’ont réveillée en douceur. Légers
frottements de balais, bruits de pas et murmures discrets, nos
esclaves travaillent déjà. Moi, j’écris...
Hier, plus j’avançais dans Rome, plus les ruelles me semblaient
sales, bruyantes, peuplées de gens inquiétants, d’enfants
dépenaillés, de chiens féroces et faméliques. Des odeurs
nauséabondes envahissaient mes narines, me soulevant le cœur, et
ma peur augmentait.
Tout à coup, nos litières aux rideaux à demi clos se sont arrêtées
devant des boutiques, l’une débordante de tissus, l’autre de paniers.
À ma grande surprise, Grand-mère et ma mère en sont descendues.
Je n’ai pas pu m’empêcher de crier avec insolence :
– Croyez-vous que ce soit le moment de faire des courses ?
– Viens ! ont-elles répondu en chœur. Nous y sommes.
Elles ont poussé la porte de bois coincée entre les misérables
échoppes et sont entrées. Je m’apprêtais à les suivre quand des
miaulements m’ont intriguée. Un
adorable chaton gris sautait d’un panier à l’autre sur l’étal du
marchand-vannier. J’avais très envie de le caresser, mais la crainte
de rester seule dans cette rue inconnue m’a poussée à franchir le
seuil de la maison.
Mes premières impressions sont bonnes, ami Papyrus. Tout à ma
joie de pouvoir me dégourdir les jambes après un si long voyage, j’ai
fait plusieurs tours du bassin de l’atrium inondé de soleil, en
sautillant sur un pied, puis sur l’autre.
– Cesse tes enfantillages, ma fille ! riait ma mère.
Comme je sais depuis toujours qu’un ordre donné avec des rires
dans la voix n’en est pas un, j’ai continué. Je sautais à cloche-pied
quand, soudain, je me suis figée. Un rossignol buvait l’eau du
bassin.
– Il vient se rafraîchir ici, tous les jours à la même heure, Julia.
Mon père était là, sourire aux lèvres, me tendant les bras. Quel
bonheur !
12 mars
Avant
de me lever, j’ai un aveu à te faire, Papyrus : je suis
heureuse dans ce vilain quartier de la monstrueuse Rome. Oui, très
heureuse. Voilà, c’est dit, mais mon temps libre s’est réduit comme
peau de chagrin.
– Tu as des obligations, Julia, me rappelle sans cesse ma mère.
Fais ce que tu dois et sois à l’heure !
Bref, cher ami, je dois te quitter pour passer un peu d’eau sur mon
visage, rajuster ma longue robe, nouer ma ceinture et mes sandales
avant l’arrivée de Touria, mon esclave, ma chère nourrice. Elle ne va
pas tarder. Comme tous les matins, elle peignera et nattera mes
cheveux avant de les tresser ou de les nouer en un chignon bas, sur
la nuque. Seules les femmes mariées portent un chignon au sommet
du crâne. Plus tard, cette coiffure
m’embellira-t-elle ou pas ? Si je demandais à Touria
d’essayer, juste pour voir ? Inutile, elle refuserait. C’est trop
d’audace.
À bientôt, Papyrus, elle entre, portant en triomphe mon petit
déjeuner : un morceau de pain, du fromage et de l’eau.
Un peu plus tard…
Catastrophe ! Je suis arrivée en retard devant l’autel de la famille
où brûle en permanence le feu sacré. Tous m’ont lancé des regards
noirs, chargés de reproches et de promesses de punition.
– Que cela ne se renouvelle pas, Julia, a dit mon père de sa belle
voix grave.
César n’a pas besoin de crier pour impressionner son auditoire et
le réduire au silence. Il a en lui un étonnant mélange d’autorité et de
douceur qui exclut toute rébellion.
J’ai bafouillé de lamentables excuses qu’il a arrêtées d’un geste de
la main. Je l’ai alors écouté chanter des hymnes et prier les mânes
de nos ancêtres. Puis César a offert des fleurs aux Lares et aux
Pénates. Il nous a saluées et a regagné à grands pas son bureau-
bibliothèque.
J’ignore s’il va sortir pour assister à une réunion politique ou s’il va
recevoir ses amis et ses « clients ». Ceux-ci sont parfois si
nombreux qu’au lieu de patienter dans l’atrium, ils s’asseyent sur le
banc de pierre installé à la porte de la maison. Hommes libres
pauvres et endettés ou esclaves affranchis, ses clients attendent sa
protection et son aide financière. En contrepartie, ils voteront pour lui
lors des élections, le soutiendront dans ses entreprises politiques ou
militaires et l’accompagneront sur la plus grande place de Rome : le
célèbre Forum.
– Pourquoi une telle escorte ? ai-je demandé l’autre soir à mon
père.
– Tu poses trop de questions, fillette ! Réfléchis et tu trouveras la
réponse, m’a-t-il dit.
Après le repas du soir…
Depuis, j’ai envisagé d’innombrables solutions. Je les ai presque
toutes rejetées sauf deux : cette escorte est-elle là pour le protéger
ou pour prouver sa puissance ? Une seule chose est sûre : les liens
unissant un « patron » à ses clients sont compliqués, et je n’ai aucun
moyen de les comprendre puisque je ne sais même pas ce que fait
César de ses journées. Ça m’intrigue et m’agace à la fois.
D’accord, ami Papyrus, ce ne sont pas mes affaires. Une fille n’a
pas à surveiller les allées et venues de ses parents. Cependant,
comprends-moi, j’ai peur qu’il ne lui arrive malheur, qu’il ne rentre
pas, qu’il parte pour des mois ou des années, ou pire, qu’on l’enlève
ou le tue. Tout est possible à cause de nos hommes politiques
ambitieux, jaloux et magouilleurs, même une guerre civile.
13 mars
J’ai oublié de te raconter quelque chose d’important, Papyrus. Ce
matin, après les prières et les offrandes, je flânais dans l’atrium au
lieu de réviser mes leçons. Bref, je rêvassais quand un rossignol
s’est perché sur le toit et s’est mis à chanter. Je l’ai aussitôt
reconnu : c’est celui du jour de mon arrivée à Rome, celui que
j’entends parfois gazouiller la nuit.
Mais comment des trilles si mélodieux peuvent-ils sortir du gosier
d’un si petit oiseau ?
Je ne vois qu’une solution pour le découvrir : l’apprivoiser en
utilisant la méthode la plus simple, c’est-à-dire émietter du pain sur
le bord du bassin, pour l’habituer à ma présence et l’observer de
près.
Sitôt dit, sitôt fait. J’ai eu de la chance : l’oiseau avait faim. Il m’a
regardée d’abord de loin d’un air craintif. Puis il s’est enhardi. Il s’est
approché, a picoré une miette, une deuxième, une troisième… Par
malchance, Milon, mon esclave-pédagogue, est arrivé et le rossignol
s’est envolé.
– Ce n’est pas le moment de rêver, mademoiselle Julia, votre litière
est prête, m’a-t-il dit.
Il avait raison.
14 mars
C’est ainsi tous les matins, cher Papyrus, et, crois-moi, j’ai de la
chance ! Suivre les cours de savants renommés est rare pour les
filles qui, en général, ne sortent guère de chez elles. Leurs familles
se désintéressent de leur éducation. Mais j’ai des parents
extraordinaires qui veulent le meilleur pour moi ! Seraient-ils
différents si j’avais un frère ?
Milon m’accompagne toujours. Il marche près de ma litière. Il porte
mon matériel à écrire : ma tablette enduite de cire et mon stylet,
pointu d’un côté pour écrire, plat de l’autre pour effacer. Il n’oublie
jamais ma boisson et mes biscuits pour la pause. Il assiste aux
cours. Bref, dès que je franchis le seuil de la maison, il ne me quitte
pas d’une semelle.
Je connais Milon depuis que je suis toute petite et je l’aime bien.
Dès mes sept ans, c’est lui qui m’a enseigné les bases du grec, du
latin et des mathématiques. Grand et maigre, le regard vif et le
sourire rare, il a une patience infinie et un savoir impressionnant.
J’aimerais un jour être plus savante que lui, mais est-ce possible ?
29 mars
Depuis quelques jours, circuler en litière à Rome ne m’angoisse
plus. J’ai pris l’habitude des embouteillages, de la saleté et des cris.
Ce remue-ménage m’amuse ! Mes cours me passionnent. Mon
maître est très savant et j’en suis ravie. Hélas, sur les neuf enfants
qui travaillent avec moi, il y a huit garçons et une fille. J’avais espéré
m’en faire une amie, mais, timide à l’excès, elle reste toujours avec
ses frères et leur esclave-pédagogue. Dommage, car être fille
unique n’est pas drôle tous les jours.
7 avril
Un mois déjà que je suis à Rome ! Ma nouvelle vie me plaît. Après
les cours, je rentre à la maison, je déjeune rapidement, en général
avec ma mère et ma grand-mère, parfois seule. Puis je fais la sieste,
comme tous les Romains. Je profite de ce moment de calme pour
t’écrire, cher Papyrus. J’aime bien te confier mes petits secrets.
Grand-mère avait raison, comme toujours.
11 avril
Avec
le retour des beaux jours, les nuits raccourcissent, les
journées rallongent, les braseros sont rangés ; le froid oublié, je me
sens mieux.
Après la sieste, je me suis installée dans notre minuscule jardin si
bien caché à l’arrière de la maison. J’aime cet endroit, plus calme
que l’atrium, avec ses fleurs, ses arbres et la statue de pierre qui se
dresse au milieu du bassin.
Comme tous les jours à la même heure, j’ai éparpillé des miettes
de pain et j’ai patienté. J’ai entendu les trilles joyeux du rossignol
avant de l’apercevoir. Il s’est posé en douceur à trois pas de moi,
s’est mis à sautiller et s’est arrêté près de moi. Je n’ai pas bougé.
J’étais comme pétrifiée par Méduse, la déesse qui transforme en
pierre ceux qui la regardent. Il m’a dévisagée de ses petits yeux
noirs avant de picorer de bon appétit. Une fois rassasié, il a chanté,
sa façon de me remercier, et s’est envolé.
– Julia ! Julia ! a crié ma mère.
Une fois de plus, j’étais en retard. Mais j’ai des excuses, ami
Papyrus : il est plus important de nourrir un rossignol que de filer et
tisser. Ces activités occupent une grande partie de mes après-midi
et m’ennuient horriblement.
12 avril
Quelle merveilleuse journée ! En ce jour de fête en l’honneur de
Cérès, notre déesse de la Végétation, personne n’a travaillé, sauf
les esclaves, évidemment, puisqu’ils sont nés pour nous servir nuit
et jour.
Mon père, nommé depuis peu pontife, c’est-à-dire Grand Prêtre, a
quitté la maison au lever du soleil, juste après les prières devant
l’autel de la famille. En tant que responsable religieux, il doit veiller
au bon déroulement des cérémonies.
Je suis sortie plus tard pour participer à la procession en l’honneur
de la déesse avec ma mère et Grand-mère. Quelques-uns de nos
esclaves, prêts à nous défendre en cas d’ennuis, nous ont escortées
au centre de Rome. Et, là, misère, j’ai compris ce que le mot
« cohue » signifiait ! Des centaines de Romains et de Romaines se
saluaient, se pressaient, se bousculaient.
– Ma mère, pourquoi sommes-nous tous habillés en blanc des
pieds à la tête ? lui ai-je demandé. Est-ce pour plaire à Cérès ?
– Pas exactement, Julia. Le blanc est une couleur joyeuse. C’est
une façon de s’associer au bonheur de la déesse qui retrouve
aujourd’hui sa fille Proserpine.
Elle m’a souri. Par tous les dieux, qu’elle est jolie ! J’aimerais tant
lui ressembler plus tard.
– Voyons, ma petite, a ajouté Grand-mère d’un ton de reproche, tu
devrais savoir à ton âge que, depuis le jour de son enlèvement,
Proserpine vit six mois avec sa mère et six mois avec son mari, le
terrible dieu des Enfers,
Pluton !
– Je le sais, bien sûr. J’ai juste un peu oublié.
– Ne me coupe pas la parole et grave ces mots dans ta mémoire !
Quand Cérès est heureuse, c’est le printemps. Les arbres retrouvent
leurs feuilles, les herbes poussent, les épis de blé sortent de terre et
les vignes se couvrent de feuilles. Mais le jour où Proserpine
retourne aux Enfers, l’automne arrive et les feuilles tombent comme
autant de larmes versées par sa mère. C’est pour cela qu’on n’offre
jamais…
– … jamais de fleurs à la déesse Cérès ! ai-je crié pour remonter
dans son estime, car c’est en cueillant des fleurs que Proserpine a
été enlevée.
Grand-mère m’a félicitée, ma mère m’a caressé la joue.
13 avril
Hier, c’était déjà l’heure du dîner et je n’ai pu achever mon récit,
cher Papyrus. Je vais essayer de le finir ce matin, avant l’irruption de
Touria dans ma chambre.
La procession est donc arrivée devant le temple de Cérès. Les
prêtres ont récité des hymnes et des prières près de l’autel divin. Ils
ont multiplié les offrandes et les libations : gâteaux au miel, lait,
encens... Puis ils ont immolé une truie grassouillette. Mon père était
parmi eux, digne, sérieux et attentif.
Ceci fait, la foule vêtue de blanc s’est dirigée vers le cirque. J’ai
suivi le mouvement, étroitement surveillée par ma mère et Grandmère. Le trajet m’a paru bien long.
Assise sur un gradin de bois, je me suis laissé gagner par
l’excitation ambiante. J’avais hâte que le spectacle commence ! Des
gens de toutes sortes, des jeunes, des vieux, des gros ou des
maigres, parlaient haut et fort. Certains criaient, d’autres
gesticulaient pour attirer l’attention d’un ami ou d’un parent. Soudain,
le silence est tombé, comme par miracle. Des cavaliers et des
chevaux sont arrivés sur la piste et la première course a
commencé.
Avant chaque départ, je choisissais mon favori que j’encourageais
de mes cris. Parfois, mon préféré gagnait ! D’autres fois, il tombait
ou arrivait bon dernier. Qu’il perde, qu’il gagne, de toute façon, j’étais
contente. J’ai tremblé en voyant des cavaliers qui montaient deux
chevaux à la fois et sautaient de l’un à l’autre. Ou quand ils
s’agenouillaient puis se couchaient sur le dos d’un animal au grand
galop. Quand ils ramassaient l’étoffe jetée au sol sans ralentir et
sans mettre pied à terre, j’ai applaudi. Quelle adresse ! Parfois, j’ai
eu peur pour eux, tout en me gavant de noix et de bonbons. Je dois
reconnaître mon faible pour les chevaux à robe sombre, presque
noire.
– Vous griffonnez encore ! a grogné Touria, bras croisés sur le seuil
de ma chambre.
Je ne l’ai pas entendue venir. Adieu, cher Papyrus. Mais sache que
la fête va continuer encore plusieurs jours et ça, c’est merveilleux.
20 avril
À l’heure de la sieste, j’ai aperçu une chose grise et ronde couchée
sur mon lit.
– Horreur ! un rat ! Touria ! Touria !
J’ai reculé d’un pas, épouvantée. J’attendais mon esclave pour
qu’elle vienne me sauver, armée d’un balai, quand la raison m’est
revenue. Premièrement, un rat ne se mettrait jamais en boule.
Deuxièmement, il se serait enfui à mon approche. Conclusion, ce
n’était pas un rat. J’ai avancé d’un pas en tapant des mains pour
réveiller la « chose »… Deux petites oreilles grises se sont dressées,
deux yeux verts m’ont fixée d’un air de reproche.
« Qui es-tu pour oser me déranger ? » semblait me
demander l’adorable chaton du vannier, car c’était lui.
Émue aux larmes, je ne l’ai pas chassé, ami Papyrus. Je me suis
allongée près de lui et me suis endormie. À mon réveil, il avait
disparu. J’espère de tout cœur qu’il reviendra.
21 avril
Non seulement le chaton gris est revenu, mais il me suit partout. Il
a même réussi à se faire apprécier de nos esclaves en attrapant
deux souris ce matin.
22 avril
Avant le coucher du soleil, j’ai retrouvé ma famille dans le triclinium
qui ouvre sur l’atrium. Pour moi, c’est le meilleur moment de la
journée. Allongés sur des lits disposés en U, on a dégusté des
grives grillées, servies avec des lentilles, puis des laitues, des
poireaux, des olives vertes et noires pour finir par un gâteau
d’épeautre arrosé de miel. Un régal ! On a bavardé, on a ri ou
frissonné en écoutant César nous raconter ses aventures militaires
orientales. Il nous a décrit d’étranges pays aux villes étonnantes, aux
coutumes singulières et aux habitants parfois inquiétants. Il nous a
détaillé avec des mots criants de vérité d’effroyables tempêtes en
mer, des marches forcées, des campements dressés à la hâte et le
courage de ses légionnaires lors des combats. C’était passionnant,
même mon chaton l’écoutait, les yeux brillants. J’avais mille
questions à lui poser quand…
– J’ai une devinette pour vous, a proposé ma mère, toute joyeuse.
Écoutez, elle est difficile à résoudre : « Dans les livres, je fais un
malheur bien que je ne les sache pas par cœur. Je les habite mais je
suis un cancre et je les mange avec ardeur. Qui suis-je ? »
Il y a eu un long silence. César a froncé les sourcils. Il a glissé ses
pouces dans sa ceinture trop lâche, à croire qu’il ne sait pas la serrer
correctement, et a dit d’une voix hésitante :
– L’encre ?
– Non.
– La poussière, alors ?
– Pas du tout.
– Les lettres de notre alphabet ? a hasardé Grand-mère.
De mon côté, je n’avais pas le début d’une proposition.
– Voulez-vous la réponse ? s’est amusée Cornélia. C’est la mite !
La mite, ce petit insecte pâlichon qui grignote les pages de nos livres
ou de nos lainages.
Savourant sa victoire, elle a réclamé un peu de vin coupé d’eau.
Bons perdants, nous l’avons félicitée, mais elle a refusé de nous dire
qui lui avait posé cette devinette.
26 avril
Pour
la première fois de ma vie, mon père m’a proposé de
l’accompagner sur le Forum, mais à pied ! Célius, l’esclave préféré
de César, et mon fidèle Milon ont reçu l’ordre de nous suivre, des
paniers vides à la main. Une demi-douzaine de clients nous ont
emboîté le pas.
– Pas de litière, marcher te sera salutaire, ma fille ! a affirmé César
d’un air satisfait. Vois-tu, je m’y rends chaque jour, comme tout
citoyen romain qui se respecte.
– Comment ! Tu te promènes pendant que j’étudie ?
– Absolument pas, Julia. J’agis par devoir puisque le Forum est le
cœur de la vie politique et économique de notre belle République.
Quelle merveille, cet État sans roi tyrannique ! Cet État dans lequel
les citoyens détiennent, tous ensemble, le pouvoir ! Attends-toi à voir
du monde sur le Forum, ma fille : des magistrats, des citoyens
escortés de leurs clients ou de riches marchands venus conclure de
bonnes affaires… Discuter avec eux est à la fois intéressant et
nécessaire à qui veut vivre en Romain responsable. On y rencontre
aussi des étrangers, ravis de donner les dernières nouvelles de leur
pays, et des essaims d’esclaves qui font les courses de leurs
maîtres dans les boutiques des basiliques ou des rues voisines.
Tout en parlant, César, avec son énergie et ses grandes jambes,
marchait deux fois plus vite que moi. J’avais du mal à le suivre. Un
affreux point de côté me transperçait le ventre. Cependant, pas
question de me plaindre, ami Papyrus.
– Admire, Julia ! s’est écrié mon père sitôt arrivé sur la place. Ici, tu
as le temple de la Concorde, là le temple de Saturne. Plus à gauche,
une basilique avec ses tribunaux et ses magasins. Tourne-toi. Làbas se dresse le temple de Castor et Pollux, les fils de Jupiter. Saistu qu’ils ont mené l’armée de Rome à la victoire, il y a plus de cinq
cents ans ?
– Oui, à la bataille du lac Régille. Castor était un guerrier
extraordinaire et Pollux un vrai champion de boxe ! Ils ont aussi…
– Viens, m’a coupée net César.
Moi qui pensais éblouir mon père par mon savoir… C’était raté !
Toujours essoufflée, j’ai admiré le temple des frères Castor et
Pollux avec son fronton triangulaire joliment sculpté. Deux
tourterelles roucoulaient, juchées sur le toit de tuiles rouges.
– Oh ! J’ai oublié de nourrir mon rossignol. Il va avoir faim et mourir
par ma faute.
– Ne dis pas de sottises, ma fille ! Un oiseau se débrouille tout
seul.
Il m’a prise par la main et m’a entraînée vers le temple rond de la
déesse Vesta, puis vers une seconde basilique plus grande encore
que la première. Il a ralenti en passant devant la Curie, le grand
bâtiment où se réunit le très puissant Sénat.
– Un jour, tu seras sénateur, ai-je murmuré à son oreille.
– Que les dieux t’entendent, Julia. Pour le moment, je n’ai que
vingt-sept ans. Je suis trop jeune pour devenir sénateur.
Je n’ai pas voulu le contrarier, mais je ne le trouve pas
particulièrement « jeune ». J’ai même remarqué quelques rides sur
son front.
Nous avons continué notre tour de la place du Forum, à un rythme
accéléré, comme si Jules César voulait conquérir plus vite l’honneur
de siéger au Sénat de Rome ! J’ai longé au pas de course une
troisième basilique avant de découvrir la prison. J’ai tenté d’imaginer
la tête des prisonniers enfermés derrière ces murs. Je n’y arrivais
pas. Quel endroit effrayant !
– Mon père, quelles horreurs ont commises ces gens pour être
arrêtés ?
– Finissent ici ceux qui ne savent pas prendre la bonne décision au
bon moment !
Cette réponse de César a claqué, nette et sèche. Se voulait-il
rassurant ou menaçant ? Je l’ignore. Soudain, il a sursauté. Il a fait
signe à nos esclaves de le suivre de près et, tout en regardant
régulièrement derrière lui, il m’a entraînée dans la foule. Il ne s’est
arrêté qu’à l’ombre du temple de Vesta.
– Mon père, pourquoi tant de hâte, que crains-tu ?
– J’ai cru voir… Non, rien. Il est temps de faire nos courses. Qu’en
penses-tu, Julia ?
Sa figure s’est éclairée d’un sourire figé.
Bien plus tard…
Nous avons acheté de la viande, des pains, des légumes, des
œufs et de superbes olives. Les paniers de nos esclaves étaient
pleins à ras bord, mon père avait retrouvé son assurance habituelle
et, moi, je continuais à me faire du souci.
Ami Papyrus, je n’ai pas rêvé : César a eu peur. Qu’a-t-il vu sur le
Forum ? Qu’a-t-il craint ? Je n’ose pas le lui demander, mais je sens
qu’il est en danger. Grand-mère m’avait prévenue durant notre
voyage en me parlant « des ennemis de notre famille, des ennemis
de Rome, une ville dangereuse où les ragots vont bon train ».
Que veulent ces gens ?
Tuer mon père ou juste l’empêcher de devenir consul, la
magistrature la plus prestigieuse ?
Ô divin Jupiter ! ô divine Vénus, ancêtre de notre famille, protégezle !
J’étais affreusement triste quand nous sommes sortis de la
basilique. Mais le courage de mon père, la présence de ses clients
et de nos esclaves, grands et musclés, ont vite chassé mes idées
noires. Je les suivais vers le temple de Saturne quand un
attroupement m’a intriguée.
Poussée par la curiosité, je me suis faufilée dans la foule pour
découvrir un combat de chiens : chien noir contre chien blanc à
taches brunes. Des hommes pariaient sur le nom du vainqueur sans
quitter des yeux les bêtes furieuses. Les pièces de monnaie, nos
beaux sesterces, circulaient de main en main. Aboiements, coups de
griffes, de dents ou de queue, nuages de poussière, odeurs de
sueur ! Le chien blanc a pris l’avantage, mais le noir, un instant à
terre, a roulé dans la poussière avant de foncer sur son adversaire.
J’étais fascinée. Je n’avais jamais vu chose pareille.
– Mon père, à ton avis, qui va gagner ?
Aucune réponse. Surprise, je me suis retournée. Malédiction !
J’étais entourée d’inconnus excités qui hurlaient au milieu de
glapissements effroyables. La panique m’a prise. J’ai fait demi-tour,
j’ai couru de droite, de gauche… J’ai eu beau chercher : mon père
avait disparu avec clients et esclaves. Même mon fidèle Milon, mon
ombre, mon éternel protecteur, s’était évaporé.
J’étais bel et bien perdue.
Désolée, Papyrus, je tombe de sommeil. Je continuerai mon
histoire demain matin.
27 avril
Hier, seule dans la cohue du Forum, j’ai cherché un visage connu
dans la foule. Il n’y en avait pas. Je voulais rentrer à la maison, mais
comment ? Quelle rue choisir ? Elles se ressemblent toutes ! J’étais
terrorisée. Pis, j’étais sûre que César m’avait abandonnée, moi, sa
fille unique, sa seule enfant ! Ne rêve-t-il pas d’avoir un fils, un fils…
un fils… J’avais envie de pleurer. Et puis soudain, le bon sens m’est
revenu. Je me trompais : César m’aimait. Il avait longtemps vécu loin
de moi parce qu’il avait été capturé par des bandits, des ennemis
politiques, des envieux, des jaloux, des moins que rien, des pirates,
mais il ne m’avait pas oubliée…
Je me suis assise sur les marches du temple de la Concorde,
anéantie. J’y suis restée longtemps à broyer des idées noires. Et,
tout à coup, un homme s’est dressé devant moi, droit comme une
statue. J’ai levé les yeux. C’était Milon, mon sauveur.
– Où étais-tu passé ? Tu dois toujours rester avec moi ! Et mon
père ? Comment va-t-il ?
– Le maître a rencontré un ami sénateur. Il est parti avec lui. Fort
contrarié par votre disparition, il m’a chargé de vous retrouver et de
vous raccompagner à la maison. Venez, mademoiselle Julia !
Après la sieste…
Je pensais me faire gronder pour avoir disparu. Pas du tout ! César
m’a demandé où j’étais passée, avant de s’intéresser au combat de
chiens. Il a même réclamé des détails. Puis il s’est levé, m’a
embrassée et a murmuré :
– Ne recommence plus jamais, ma petite fille, à me causer de
telles frayeurs. Je tiens à toi plus que tu ne l’imagines.
Des mots comme ça, j’aimerais en entendre tous les jours ! Mais
mon père parle rarement de ses sentiments. Pourquoi les taire ? Je
ne comprendrai jamais les grandes personnes, et encore moins
César !
4 mai
Cher Papyrus, je t’écris très tôt, car il m’est arrivé quelque chose
de terrible cette nuit !
Réveillée par un affreux cauchemar, j’ai tenté d’apaiser mon cœur.
Rien à faire. Alors, je me suis levée, j’ai noué mes sandales et couru
vers l’atrium. J’avais besoin d’air frais et de calme.
L’air frais, oui, je l’ai trouvé, mais le calme… Quelle erreur ! Il y
avait un vacarme incroyable, un mélange de carambolages de
charrettes, de roues grinçantes, de cris, d’injures, de hennissements
de chevaux, de braiments d’ânes et de miaulements de chats se
battant sur les toits. Ces bruits affreux entraient par l’ouverture du
toit, grossissaient, résonnaient d’un mur à l’autre, se glissaient entre
les colonnes et me cassaient les oreilles. C’est étrange mais, à
Rome, la loi n’autorise les livraisons qu’après le coucher du soleil.
Pourquoi ? Pour empêcher les Romains de dormir ? Pas du tout.
C’est à cause des embouteillages de litières, des marchands
ambulants, des porteurs d’eau ou des piétons qui déambulent dans
la journée. Résultat, cette ville est en perpétuelle agitation.
Seule dans l’atrium peuplé d’ombres inquiétantes, j’espérais la
visite du chaton ou de mon rossignol. Ils ne sont pas venus. Toute la
maisonnée dormait, sauf moi.
Tout à coup, j’ai entendu un grincement de porte, des bruits de
pas… Était-ce un animal dangereux, un voleur, un assassin ou, pire,
un fantôme ? J’étais tétanisée.
– Que fais-tu ici ? m’a demandé mon père.
Il s’est assis près de moi, a posé un bras protecteur sur mes
épaules et a ajouté :
– Julia, dis-moi ce qui te tracasse.
Alors, je lui ai raconté mes peurs, mes histoires de chiens
agressifs, de prisonniers évadés, de pirates ou de revenants, et j’ai
conclu :
– Je croyais vraiment que… tu avais des ennuis…
– Voyons, ma fille ! Les chiens ne mordent pas sans raison et les
portes de nos prisons sont solides.
– Et les fantômes ?
– Il n’y en a pas à Rome puisqu’un mort ne devient fantôme que s’il
a été privé de sépulture. Ce genre de chose n’arrive jamais ici. Tu as
ma parole ! Es-tu rassurée ?
– Non, tu risques d’être encore enlevé par des pirates !
– Oublie-les, Julia ! Ils aiment la mer autant que les poissons, et ils
y restent.
– Ceux qui t’ont capturé quand j’étais petite peuvent recommencer
demain, après-demain ou dans un mois.
– Certainement pas ! Mais, pour te tranquilliser, je te raconterai la
véritable histoire de mon rapt. Cela t’évitera d’imaginer n’importe
quoi. Maintenant, va dans ta chambre et dors !
– Pourquoi moi et pas toi ? Tu te lèves le premier, te couches le
dernier et te promènes dans la maison au milieu de la nuit.
– Au lit, Julia !
5 mai
Mon père m’a demandé de le rejoindre dans son bureau après la
sieste. J’ai obéi, franchement inquiète. Quels reproches allait-il me
faire ?
– Entre, Julia ! m’a-t-il dit. Assieds-toi et écoute-moi sans
m’interrompre, je te prie.
Ce côté autoritaire de mon père m’impressionne toujours. Il peut se
montrer si dur et sa voix si tranchante.
– Il y a quelques années, a-t-il commencé, j’ai quitté Rome en toute
hâte… Tu t’en souviens à peine évidemment. Tu étais toute jeune…
Je t’expliquerai les raisons de ce départ précipité une autre fois.
Disons que je désirais suivre les leçons du savant Apollonios de
Rhodes.
Devant ma mine déconfite, il a ajouté :
– Sais-tu où est Rhodes, ma fille ?
D’un signe de tête j’ai avoué mon ignorance.
– C’est une île à l’orient de la Grande Mer. Bref, j’embarquai sur un
navire marchand qui gagna le large le jour même. Les vents nous
étaient favorables, les voiles claquaient et les oiseaux marins nous
escortaient. Pas de tempête ni d’écueils dangereux, tout allait bien.
Mais un matin, des bateaux foncèrent droit sur nous. Abordage,
bagarres, des cris, des larmes, des morts et des blessés que ces
monstres jetaient à la mer. Je me battais avec fureur quand les
pirates, supérieurs à nous par le nombre, réussirent à me désarmer
et s’emparèrent de moi.
– Ils voulaient te tuer !
– Me tuer, moi ? Rien à craindre de ce côté-là. Ces bandits des
mers ne font jamais couler le sang pour le plaisir, ils veulent de
l’argent, toujours plus d’argent ! Ils réclamèrent donc une rançon de
vingt talents en échange de ma liberté. En entendant cela, j’ai éclaté
de rire avant de leur crier : « Bande d’ignorants, ne savez-vous donc
pas qui vous avez capturé ? Je suis Jules César, citoyen de Rome,
et je vaux non pas vingt, mais cinquante talents ! »
– Pourquoi demander une telle fortune ? Étais-tu devenu fou ?
Je suis désolée, ami Papyrus, mais on m’appelle. Je dois
t’abandonner.
Après le dîner…
Le repas fut délicieux, mes parents d’excellente humeur et Grandmère nous a fait rire avec des histoires de sa jeunesse. En plus,
pour moi qui adore manger du poisson, il y avait ce soir des anchois.
Un vrai régal !
J’ai sommeil, cher Papyrus. Il est tard, mais je veux terminer mon
récit avant de dormir.
César a donc continué son monologue, l’air absent. Il regardait au
loin, comme s’il voyait la Grande Mer à travers les murs de la
maison.
– Tandis que mes esclaves allaient de cité en cité pour rassembler
la somme exigée, j’étais prisonnier sur l’île des pirates. Je
m’ennuyais. Je rêvais de vengeance du matin au soir, car ces
gredins devaient être châtiés, tous, jusqu’au dernier ! En attendant
l’heure de la justice, j’agissais avec eux comme s’ils étaient non des
geôliers, mais des gardes du corps. Je dissimulais mes sentiments,
ce qui est infiniment plus difficile que de se rebeller. Je cachais mon
mépris, ma rage, mon envie de les tuer. Je me mêlais à leurs jeux et
à leurs entraînements au combat. Quand ils voulaient bavarder un
peu, je leur ordonnais de se taire. J’agissais en chef.
– Mais, tu risquais de…
– Je t’ai demandé de ne pas m’interrompre, ma fille ! Certains
jours, j’écrivais des poèmes ou des discours. Puis je lisais mes
textes devant une poignée de pirates. S’ils les critiquaient, je les
traitais de Barbares, d’incultes, menaçais de les pendre ou de les
crucifier. « César, tu es un sacré farceur ou un grand naïf », disaientils sottement entre deux éclats de rire. En un mot, j’apprivoisais ce
ramassis d’imbéciles ! Ce fut ma seule distraction.
César a avalé une coupe d’eau fraîche avant de poursuivre :
– Sitôt ma rançon versée, je fus libéré. Ces trente-huit jours
d’inactivité m’avaient rendu enragé. À moi la vengeance ! Ni une ni
deux, j’équipai des navires dans le port de Milet, me lançai à leur
poursuite, attaquai leur île et pris leur fabuleux trésor…
– Bravo !
– Chut ! je n’ai pas fini, Julia… Je fis crucifier ces scélérats dont je
connaissais toutes les faiblesses. Oui, crucifier, ce supplice dont je
les avais menacés en plaisantant ! Ceci fait, je partis pour Rhodes.
Mon père, qui adore faire de longs discours, m’a souri, très content
de lui. Il s’est levé avec lenteur. Il s’est dirigé vers sa
« bibliothèque », une grande niche creusée dans un des murs de la
pièce. Il a ouvert le vantail de bois et a contemplé des rouleaux de
papyrus sagement alignés sur des rayonnages. Il en a saisi un, l’a
déroulé et est venu s’asseoir près de moi.
– Ma petite fille, j’ai déniché ce papyrus dans le trésor des pirates.
À coup sûr, il vient d’Égypte. J’ignore ce qui est écrit, mais cela me
plaît, m’intrigue et me donne envie de découvrir ce pays que l’on dit
fort riche.
– Tu m’emmèneras ?
– Peut-être… Sais-tu que, là-bas, les prêtres utilisent ce genre de
petits dessins en guise d’écriture ? Regarde comme c’est charmant !
Ici, tu as un oiseau… un faucon probablement. Là, une caille et un
homme qui marche. Qu’en penses-tu, Julia ?
Je n’en pensais rien. J’étais émerveillée.
6 mai
Mon père est étonnamment présent et bavard en ce moment. Voilà
une grande nouvelle, cher Papyrus ! J’ignore combien de temps cela
durera, mais je l’adore ainsi.
Cet après-midi, j’attendais mon rossignol dans le jardin du péristyle
quand mes parents sont venus s’asseoir près de moi.
– Julia, aimes-tu cette maison ? m’a demandé César. Elle est
modeste et le quartier n’est pas formidable non plus…
– Je m’y sens bien puisque nous sommes tous ensemble.
– Assurément. Mais je te promets, ma fille, d’acheter un jour une
luxueuse demeure au cœur de la Rome élégante. Nous y serons
encore mieux ! Enfin, pas tout de suite car pour le moment… je
manque un peu d’argent.
– Tu en manques et tu en dois beaucoup, mon cher, a précisé ma
mère.
– Je payerai mes dettes, Cornélia ! Sois sans crainte.
Ils échangèrent alors des regards d’une incroyable douceur. Ils
étaient seuls dans leur monde. Je n’existais plus pour eux.
– Nous aurons une maison au cœur de Rome, sur la Via Sacra, a
continué mon père, perdu dans ses rêves de grandeur. Et une villa à
la campagne, non loin d’ici, à Aricie, délicieuse cité au calme et à la
beauté légendaires. Qu’en penses-tu ?
– Ton amour du luxe te perdra, Jules.
– Qu’importe ! J’aime le beau, le somptueux, le rare, le plus que
splendide. Je te rapporterai de mes voyages des carrelages, des
mosaïques, des vases ciselés, des statues, des esclaves élégants et
cultivés… Peu importe le prix, je veux t’offrir de l’exceptionnel, de
l’unique, du magnifique. Quant à toi, Julia, ajouta-t-il en se tournant
vers moi, tu auras un chien. Noir ou blanc, que préfères-tu ?
7 mai
Quand je repense à ma journée d’hier, j’ai le cœur en joie.
Les confidences de mon père m’ont fait plaisir et, pour la première
fois, le rossignol a mangé toutes mes miettes de pain. Il a même osé
en picorer une au creux de ma main tout en évitant les griffes du
chaton. Car, attention, cette minuscule boule de poils aux yeux verts
croque oiseaux et souris en un clin d’œil. Je l’ai vu faire. Il semble
inoffensif, il est redoutable !
Et ce n’est pas tout ! En attendant le dîner, on a joué aux dés en
famille. La chance était avec moi. J’ai gagné chaque fois. À ma
septième victoire, César s’est plaint d’une violente migraine avant de
bougonner :
– J’arrête ! Je déteste ces jeux de hasard idiots, qui ne laissent
aucune part à la réflexion.
– Que dirais-tu d’une partie de latrunculi ? lui a proposé ma mère
en lui caressant la main.
– Bonne idée, ma chère ! Voilà un jeu, un vrai ! Car manœuvrer
des pions sur un damier ne dépend que de l’intelligence et de
l’habileté des joueurs.
Hélas pour lui, ma mère a pris l’avantage dès le début. Puis une
curieuse faute d’étourderie l’a mise en mauvaise position. L’a-t-elle
fait exprès pour plaire à César ? Je le crois car elle se moque de
gagner ou de perdre. Elle joue pour rire et s’amuser. Mon père, au
contraire, mène un véritable combat sur l’échiquier. Il manœuvre
comme sur un champ de bataille. Ses pions sont ses légions. Sa
victoire est celle de Rome.
Ouf ! le grand Jules César a gagné en un temps record et retrouvé
sa bonne humeur.
– Julia, que dirais-tu d’une partie d’osselets ? m’a-t-il proposé.
Cette fois, j’ai perdu. Je crois qu’il a triché, mais j’ignore comment.
Puis, à ma grande surprise, il a saisi le gobelet à dés, l’a secoué et a
murmuré :
– Alea jacta est ! « Les dés sont jetés ! »
Ensuite, il n’a eu que des six ! J’étais furieuse… C’est désagréable
à avouer, cher Papyrus, mais je suis aussi mauvaise joueuse que lui.
23 mai
Ce matin, triste nouvelle ! Grand-mère m’a annoncé son prochain
départ. Elle préfère passer l’été dans notre villa du Nord. L’air y est
moins torride, l’endroit plus calme. Je la comprends, mais elle va me
manquer. Elle seule sait m’écouter, me rassurer, m’encourager. Elle
me lit des textes grecs ou latins compliqués, m’explique ce que je ne
comprends pas. Le soir, elle me raconte parfois les aventures
d’Ulysse, le roi aux mille ruses. Elle est intarissable à propos du
cyclope mangeur d’hommes ou des sirènes aux chants
ensorcelants.
Comme pour me consoler, mon chaton ne m’a pas quittée de toute
la journée. Il m’a suivie dans la maison, tel un chiot. Il n’a pas
essayé de manger le rossignol, pas même de l’effrayer. Il a senti ma
tristesse aussi bien que ma mère, avec qui j’ai joué aux osselets.
Coup de chance, j’ai gagné toutes les parties !
25 mai
– Dépêche-toi, Julia, a crié ma mère. As-tu oublié que nous allons
au théâtre ? Nos litières nous attendent.
Le départ de Grand-mère tôt ce matin m’a mis la tête à l’envers.
Oui, j’avais oublié. Pourtant, j’aime sortir et m’amuser comme tous
les Romains.
Après un trajet qui m’a semblé une éternité, j’ai découvert le
théâtre pour la première fois. Il est gigantesque. J’ai admiré la scène
en contrebas et, tout autour, les gradins de bois disposés en demicercle, qui craquaient sous le poids des spectateurs et des
spectatrices.
– La saison théâtrale ne dure que du printemps à
l’automne, m’a expliqué ma mère à voix basse. En hiver, il fait trop
froid. Alors, profitons-en.
Assise près d’elle, je m’impatientais au milieu d’un brouhaha
impressionnant de bavardages, de cris et de rires. Puis le silence est
tombé tandis que des prières et des offrandes étaient faites au divin
Bacchus.
– Comment devient-on acteur, ma mère ?
– Je ne sais pas exactement, mais ce sont uniquement des
esclaves et des affranchis. Aucun citoyen romain ne se montrerait
ainsi en public car c’est… comment dire… infamant.
– Pourquoi infamant ?
– Se montrer en public est un acte déshonorant, c’est tout.
– Moi, je trouve formidable de faire rire ou pleurer les gens en leur
racontant des histoires.
– Tu dis des sottises, Julia ! De toute façon, cela ne te concerne
pas puisque seuls les hommes peuvent devenir acteurs. Jamais une
femme, même esclave, ne se déshonorerait à ce point ! Tu
n’imagines quand même pas des… comment pourrait-on les
appeler… des « actrices » ?
– Chut ! a exigé mon père. Le joueur de hautbois entre en scène...
Là-bas, sur la gauche.
Le musicien n’est pas resté seul longtemps. Vêtus de costumes
somptueux aux couleurs variées, trois acteurs ont surgi devant le
rideau de scène. Leurs masques nous indiquaient s’ils jouaient un
rôle d’homme ou de femme, s’ils étaient joyeux, tristes ou terrifiés. Et
le spectacle a commencé. Par chance, ce n’était pas une tragédie,
mais une suite de petites scènes amusantes. C’était formidable ! J’ai
hué l’avarice du vieux Pappus et les méchantes astuces de
Pseudélus le fripon qui trompe tout le monde. J’ai regretté les ennuis
de Maccus le maigre face à Bucco le gros. J’ai ri de la stupidité de
l’homme parti à la recherche d’un frère jumeau qu’il n’avait jamais
rencontré. Je n’ai pas vu le temps passer. Tout s’est terminé trop
vite, cher Papyrus. Et quel succès !
Je ne comprendrai jamais les Romains. D’un côté, ils
s’enthousiasment pour le théâtre. De l’autre, ils taxent d’« infamant »
le métier de ceux qui leur donnent tant de bonheur. C’est vraiment
curieux.
26 mai
Hier, après le théâtre et le dîner, mes parents se sont éclipsés
dans le bureau. Ils parlaient à mi-voix, ce qui m’a donné l’envie de
les espionner. Pieds nus, je me suis glissée derrière une colonne.
– Ce théâtre est indigne de la grandeur de Rome, disait mon père.
Il faudrait en bâtir un plus grand, en belles pierres, avec au moins
vingt mille places.
– Oui, Jules. Je… je voulais te demander si… As-tu remarqué les
hommes qui, au lieu de profiter du spectacle, ne te quittaient pas des
yeux ?
– Oui, je les ai vus. Ils étaient trois.
– Les connais-tu ?
– Ils ne sont pas de mes amis. Ils me surveillent peut-être, mais ils
me craignent puisqu’ils ont évité de venir jusqu’à moi. C’est le
principal.
– Es-tu sûr qu’ils ne préparent pas un mauvais coup ?
– Je sais qu’à Rome les complots politiques sont une triste
habitude. Dès que tu t’exposes au grand jour, tu te fais des ennemis.
Seul celui qui n’agit pas n’en a pas. Il y a des risques à prendre, je
les prends ! Mais ne t’inquiète pas, Cornélia. Tout va pour le mieux.
Le ton de sa voix disait le contraire. J’ai regagné mon lit, le cœur
gros.
28 mai
Quelle merveilleuse journée ! Mon maître m’a félicitée ! Et ce n’est
pas tout, ma chère Touria m’a préparé des gâteaux aux raisins, mes
préférés. Quant à Milon, il a eu la bonne idée de vérifier mon
matériel à écrire. Il a bien fait. J’avais oublié ma tablette d’argile. Il
est parfait et je suis comblée.
Milon, Touria… Que serait ma vie sans nos esclaves ? Pourrais-je
vivre sans eux ? Oui, mais mal car ils font tout, des travaux les plus
simples aux plus délicats.
29 mai
Ami Papyrus, je crois que je ne t’ai pas encore parlé de la fille de
Touria. Elle est mon aînée de quelques mois et je l’aime bien. Je
l’oblige parfois à quitter la cuisine, où elle épluche, coupe ou lave
des montagnes de légumes, pour jouer avec moi. L’ennui, c’est
qu’elle me bat au lancer de noix. Elle gagne aussi au jeu de pile ou
face et devine toujours combien je tiens de noix dans mon poing
fermé. Comment fait-elle ? J’aimerais qu’elle soit non pas mon
esclave, mais une Romaine, une amie, une sœur. Avoir une sœur,
ou même deux, j’en rêve. Hélas ! je dois me contenter d’une poupée,
d’un chat et d’un rossignol.
Il est temps d’aller retrouver mes parents devant l’autel de la
famille. Après les prières, je nourrirai mon oiseau. Quant au chaton,
il se débrouille très bien sans moi pour manger. L’autre jour, il a volé
une caille rôtie dans la cuisine. Nos esclaves l’ont chassé à grands
coups de balai. Moi, j’ai grondé nos esclaves et consolé mon chat.
4 juin
Après mes mésaventures de la matinée, je n’ai pas besoin de
sieste mais d’écrire car j’ai failli mourir ! Non, je n’exagère pas.
Ce matin, comme tous les matins, j’ai quitté la maison très tôt. Mon
maître déteste les élèves en retard. Je me récitais un passage
d’Homère, douillettement installée sur les coussins de ma litière,
quand j’ai entendu un affreux grondement. Mon cœur s’est mis à
battre trop vite. Je me suis recroquevillée derrière mes rideaux qui
ne protègent de rien, sauf des regards des curieux.
– Courez ! Courez donc ! a hurlé Milon qui m’escortait, comme
toujours, à pied.
Mes esclaves-porteurs se sont mis à cavaler dans la ruelle étroite,
noire de monde en cette heure matinale. Un second craquement
s’est fait entendre, plus fort que le précédent, et… une insula,
maison haute et étroite comme il y en a des milliers à Rome, s’est
effondrée d’un coup ! Une pluie de briques, de bois et d’objets divers
est tombée dans un vacarme assourdissant. Un tabouret a échoué
sur le toit de ma litière, suivi d’un balai et d’une amphore. Tout autour
de moi, on criait, on pleurait, on gémissait. Muette de frayeur,
couverte de poussière de brique, j’ai décidé d’aider ces pauvres
gens.
– Mademoiselle Julia, restez tranquille ! a protesté Milon. Ne partez
pas… Restez ici… Revenez !
Je ne l’écoutais pas. Oubliant Homère, j’ai marché vers un enfant
perdu au milieu des décombres.
– Maman ! Maman ! gémissait-il.
Il devait avoir trois ans, guère plus. Perplexe, je me demandais si
je devais m’occuper de lui ou aider ceux qui cherchaient des
survivants sous les débris. J’hésitais encore quand le petit s’est
précipité vers moi. Il était là, blotti au creux de mes bras comme un
chat lorsque j’ai aperçu la tête ensanglantée d’un de mes porteurs.
Je me suis dépêchée d’examiner sa blessure. La vue de cette plaie
béante m’a soulevé le cœur, mais la fille de César ne doit jamais
faiblir.
– Tu as la peau du crâne tranchée net comme par la lame d’un
couteau, lui ai-je dit sans ménagement. Ça va aller…
– Jeune maîtresse, c’est ce brasero qui m’a assommé.
Il a pointé le coupable tout cabossé après sa chute, gisant à deux
pas de nous. Je n’avais aucune idée de la gravité de son état. J’étais
juste certaine qu’il fallait empêcher le sang de couler. J’ai arraché le
drap coloré posé sur le matelas de ma litière. J’ai déchiré une longue
bandelette de tissu que j’ai entortillée autour de sa tête meurtrie.
Puis, fière de ce pansement de fortune, j’ai rassuré mon blessé qui,
encore sous le choc, parlait à peine. J’ai ordonné au plus fort de mes
esclaves de le prendre sur son dos, de le porter jusqu’à la maison et
de revenir.
Pendant ce temps, le petit garçon ne m’avait pas lâchée,
cramponné à ma robe, silencieux et en larmes. Que faire ? Faute
d’une meilleure idée, je lui ai offert mon goûter de la matinée qu’il a
aussitôt dévoré. Tout à coup, un large sourire a éclairé son visage :
sa mère était là, elle lui tendait les bras.
– Mademoiselle Julia, venez, écoutez-moi ! insistait Milon.
– Je ne partirai pas sans savoir où iront cette femme et son fils.
Leur maison n’existe plus, ils ont tout perdu.
Une grand-mère aux cheveux blancs, courbée sur sa canne, a
alors proposé à mes deux protégés de venir chez elle. Elle vivait
seule dans une insula voisine, juste audessus de la boulangerie. Elle s’est excusée de la petitesse de son
logement. Elle a insisté… Une telle générosité chez des gens si
pauvres m’a beaucoup touchée.
– Milon, mon père te confie toujours un peu d’argent, n’est-ce
pas ? Eh bien, donne-le à cette femme.
– Mais… je ne puis sans ordre de…
– Vide ta bourse, c’est un ordre de Julia ! Et ne t’affole pas, César
m’approuvera.
Milon a obéi en maugréant. La femme m’a remerciée
chaleureusement. L’enfant m’a baisé les mains. J’étais à deux doigts
de pleurer quand j’ai regagné ma litière. J’ai tiré les rideaux, trop
heureuse de pouvoir lâcher mes larmes si longtemps retenues. Que
de misère !
Ai-je bien agi, ami Papyrus ? Aurais-je dû rester plus longtemps sur
place pour aider d’autres malheureux ?
5 juin
Hier soir quel dîner ! Je pensais étonner mes parents avec le récit
détaillé de la catastrophe. Il n’en fut rien.
– L’effondrement d’une insula à Rome est banal, a soupiré ma
mère. Imagine ces logements minuscules qui s’empilent sur trois,
quatre, parfois six étages au-dessus des boutiques du rez-dechaussée. De pauvres Romains les louent pour s’y entasser en
famille.
– Que veux-tu, Cornélia, cette ville est surpeuplée ! a ajouté mon
père. Rome est à l’étroit, coincée entre ses murailles. Alors, les
maisons gagnent en hauteur pour loger tous ces gens. Les unes
résistent au temps, les autres s’effondrent. Le problème est d’autant
plus grave que certains architectes bâtissent de véritables tours
avec des matériaux de mauvaise qualité pour… pour gagner plus
d’argent. Le résultat, Julia, tu l’as vu hier.
Je n’ai pas eu le temps de répondre que ma mère déposait déjà un
tendre baiser sur mon front en murmurant :
– Que les dieux et les déesses en soient remerciés, tu n’as pas été
blessée… et notre esclave sera sur pied dans quelques jours. Grâce
à toi, il n’a pas perdu trop de sang.
César a frappé dans ses mains et Célius a accouru.
– Apporte le dessert ! a ordonné mon père. Fais vite, car tu m’as
parlé d’un gâteau d’épeautre arrosé de vin miellé !
Il s’est tourné vers moi et a ajouté avec bonne humeur :
– Julia, je vais te raconter une histoire d’insula nettement plus
amusante. Écoute… Cette année-là, Rome grelottait par un hiver
glacial. Les braseros réchauffaient à peine ces misérables
logements. Soudain, un taureau, échappé du marché, entra dans
une de ces maisons. Il gravit les escaliers quatre à quatre, jusqu’au
troisième étage. Les habitants, épouvantés, hurlaient sur son
passage. Ils se cachaient, tentaient de se protéger au mieux de la
bête furieuse qui enfonçait des portes, brisait des amphores,
renversait des enfants. Tout à coup, ne voyant pas d’autre issue, le
taureau galopa droit vers une fenêtre et sauta dans le vide.
– Jules, ne raconte pas de pareilles sornettes à notre fille, je te
prie ! Tu l’alarmes inutilement.
– Mes sornettes, comme tu dis, sont l’exacte vérité. Ensuite, Julia
étant ma fille, elle ne doit jamais connaître la peur.
Sur ces paroles, il a dégusté une belle part de gâteau en souriant.
Faut-il le croire ou est-ce une blague ?
9 juin
Hier, tout allait bien ; aujourd’hui, rien ne va plus.
Mon chaton a disparu, mon rossignol aussi. Pourtant, j’ai laissé
dans le péristyle un morceau de fromage et des miettes de gâteau.
Je les ai attendus. Ils ne sont pas venus. Sont-ils morts de faim ou
de chaleur ? Ont-ils été volés ? Sont-ils morts écrasés sous les
roues des charrettes qui foncent dans la ville assoupie ? Ont-ils été
tués par l’orage qui a empêché Rome de dormir cette nuit ? Le
grand dieu a tonné si fort que les murs de la maison tremblaient.
Divin Jupiter, pourquoi cette colère ?
10 juin
Ami Papyrus, console-moi ! J’ai vécu la pire des humiliations, ce
matin, quand mon maître m’a interrogée.
– Julia, a-t-il dit, qui a écrit : « La fortune change vite ; la vie n’est
que vicissitudes. Nous l’avons vu riche, comme il nous a vus
pauvres. Les rôles sont retournés : bien sot qui s’en étonnerait » ?
J’ai rougi, pâli, avoué mon ignorance, bredouillé des excuses
lamentables.
– Voyons, cet auteur a écrit en latin plus d’une centaine de pièces
de théâtre, a continué le maître. Il aimait faire rire, multipliait les
quiproquos, les friponneries et les jeux de mots.
Je suis restée là, nez baissé, immobile et muette.
– Il fut acteur, commerçant vite ruiné, puis esclave d’un meunier
avant d’être écrivain, a-t-il ajouté pour m’aider. Il est mort il y a plus
de cent ans… Alors, Julia ?
Malgré ces indices, je ne sentais qu’un grand vide dans ma tête,
comme si une méchante pluie avait effacé tout mon savoir. La gorge
sèche, le corps couvert de sueur froide, j’étais incapable de
répondre.
– C’est Plaute ! a rugi le maître. Le célèbre Plaute. Ce nom
t’évoque-t-il quelque chose ?
Heureusement, Milon m’a réconfortée sur le chemin du retour en
une phrase :
– Tout le monde a des trous de mémoire, même Plaute ou
Homère.
Irremplaçable Milon, il trouve toujours les mots qui consolent.
20 juin
Quelle horrible journée ! Mon père, si joyeux ces derniers temps,
avait la mine sombre dès son réveil. Après les prières, il s’est plaint
de migraine. Il a avalé ses médecines en grognant. Puis il a discuté
avec des hommes aussi tristes que lui pendant des heures. Soudain,
il est parti d’un pas nerveux, l’œil mauvais, l’air renfrogné, sans un
mot.
Quand il est revenu, peu avant le dîner, il a longuement discuté
avec ma mère. Ils parlaient à mi-voix, se taisaient à mon approche
ou prenaient un air faussement décontracté pour m’envoyer à l’autre
bout de la maison.
Que se passait-il ?
Pour le découvrir, j’ai repris mes activités d’espionne. Voilà les
quelques bribes de conversation que j’ai pu glaner, cher Papyrus :
« Qui gouverne vraiment ? », « La situation s’aggrave… », « Le
Sénat s’agite en vain… », « Il est pourtant interdit de franchir armé
les portes de Rome… »
Je n’y comprends rien. Est-ce un coup d’État ? Mon père devra-t-il
fuir une seconde fois Rome ? Disparaîtra-t-il encore de ma vie
pendant des mois, des années ?
28 juin
La chaleur augmente de jour en jour et César est toujours là,
soucieux mais terriblement actif.
Pour fuir la canicule, les riches familles romaines passent l’été
dans leur villa, à la campagne. Quant à moi, je profite des thermes
de Rome pour me rafraîchir et me distraire. Ma mère m’y
accompagne, Touria aussi. Si tu crois, ami Papyrus, que les thermes
sont une simple maison de bains, tu te trompes. Il y a de tout là-
bas, et j’y passe des après-midi formidables !
Tout à l’heure, sitôt la porte franchie, je suis allée au vestiaire. Puis
j’ai retrouvé des filles de mon âge, presque des amies, dans
l’immense jardin des thermes. Nous avons bavardé, assises dans
l’herbe, tandis que nos mères allaient de leur côté. Nous avons
partagé mille petits secrets. Nous avons ri, joué à la balle, couru,
sauté ou frappé un énorme ballon bourré de farine, plaisir que
réprouve ma mère qui le qualifie de « jeu de garçon ».
Quand la fatigue s’est fait sentir, nous sommes entrées, toutes
ensemble et couvertes de sueur, dans le caldarium. Touria
m’attendait dans cette salle embuée de vapeurs chaudes pour
nettoyer ma peau à l’aide d’un strigile en métal, véritable instrument
de torture. J’ai détesté ça car, comme d’habitude, elle raclait trop
fort. Ensuite, elle m’a aspergée d’eau brûlante et frottée avec une
éponge. Là, j’ai adoré.
Toute propre, j’ai gagné le tepidarium, enveloppée d’une serviette
qui me battait les mollets. La température de cette grande pièce était
idéale ! Je me suis baignée dans son bassin d’eau tiède avec mes
compagnes. Nous nous sommes amusées. Le temps s’était arrêté et
mes soucis envolés comme par magie. Il a fallu toute l’énergie de
Touria pour me sortir de cet endroit de rêve.
Après un passage éclair dans le bain glacé du frigidarium, je me
suis allongée dans une autre pièce, plus petite, où je me suis
abandonnée aux mains de mon esclave… Massages, crèmes
parfumées : un vrai bonheur !
2 juillet
En cette belle journée d’été, César nous a emmenées, ma mère et
moi, au théâtre. Les acteurs ont été formidables, et la pièce très
amusante. J’étais enchantée comme tous les spectateurs.
– Cette comédie de Térence est une merveille ! s’est enthousiasmé
mon père, d’habitude avare en compliments. Ah ! cet homme savait
jouer avec les mots pour faire sourire sans rire. Quel talent !
– Entièrement d’accord, Jules ! a approuvé un inconnu en lui
tapotant l’épaule.
– Varron ! Quelle surprise ! Que fais-tu ici ?
– Comme toi, je sors du théâtre. Il n’y a pas à dire, Térence dépeint
le caractère des gens avec justesse et drôlerie. C’est un don divin
qui me manque cruellement.
– Ne fais pas le modeste, mon ami. Tes poèmes satiriques en
amusent plus d’un et j’en fais partie.
– Ah ! aimables flatteries si douces à entendre ! Laisse la vérité
franchir tes lèvres car, moi, Varron, je ne suis qu’un auteur minable,
un gribouilleur, un moins que rien…
– Au lieu de dire des sottises, viens dîner à la maison !
Le poète acceptait avec joie quand un vieil homme, à l’énergie
surprenante pour son âge, s’est campé devant mon père. Il a
agrippé son bras, l’a regardé droit dans les yeux et l’a injurié. Il lui a
dit des choses affreuses. Il l’a accusé de trop aimer le pouvoir... J’ai
cru un instant qu’ils allaient en venir aux mains.
– Nous sommes nombreux à penser ainsi. Moi, j’ose te le dire ! a
hurlé l’inconnu en guise d’adieu.
Puis il a tourné les talons et a disparu dans la foule des
spectateurs. J’étais terrifiée et je le suis encore.
Est-il possible que tant de gens détestent mon père ?
3 juillet
Est-ce
la conséquence des menaces proférées hier devant le
théâtre ? Probablement. Une chose est sûre : je ne suivrai plus les
cours pendant quelque temps. Ordre de César ! J’étudierai à la
maison avec Milon.
De quoi suis-je punie ? De rien, juste d’être la fille de l’ambitieux
Jules César et de vivre à Rome, une ville en perpétuelle ébullition.
Quelle injustice !
Mon père craint-il que je ne sois en danger de mort ou sur le point
d’être enlevée ? Ses adversaires politiques sont-ils si dangereux ?
4 juillet
Je ne suis pas stupide. Je vois bien que mes parents tentent de me
cacher leurs soucis. Ils se trompent s’ils croient que je suis toujours
une petite fille. Bien sûr, je m’amuse avec un chaton, j’apprivoise un
rossignol et je joue parfois à la poupée. Ces occupations de bébé ne
m’empêchent absolument pas de grandir. Mon maître et mes
lectures m’ont appris à réfléchir.
Cher Papyrus, j’ai décidé de leur demander ce qui les tracasse, ce
soir, au dîner. Et quand j’ai pris une décision, je m’y tiens.
5 juillet
J’ai dit ce que j’avais décidé de dire.
– Ne t’occupe pas de ces vieilles querelles imbéciles, Julia ! m’a
répondu sèchement mon père.
– Jules, je pense que les secrets et les cachotteries augmentent
l’angoisse, a affirmé ma mère. Aie confiance en notre fille, aussi
intelligente et têtue que son père. Confie-toi à elle, comme tu te
confies à moi.
Perdu entre de tristes souvenirs et de sombres pensées, César l’a
approuvée d’un hochement de tête.
– Julia, a-t-il enfin murmuré, le vieil homme au théâtre était au
service de Sylla, mon pire ennemi…
– Sylla ? Tu oublies qu’il est mort il y a longtemps.
– Lui oui, mais pas ses amis. Certains sévissent encore, m’envient,
me craignent ou me haïssent. La plupart de leurs critiques sont
mensongères, pas toutes. Il est vrai que je rêve d’une carrière
politique glorieuse. Mais n’est-ce pas le droit et le devoir de tout
citoyen romain ?
– Certes…
– Écoute, ma fille… J’avais seize ans quand j’ai épousé ta mère, la
fille du puissant Cinna, car j’avais besoin d’appuis solides. Grâce à
elle, j’étais à deux doigts des plus hautes fonctions de la République
quand mes protecteurs Cinna et Marius sont morts brutalement. Mes
espoirs d’une carrière rapide ont disparu avec eux. Et puis… Sylla a
dirigé Rome en véritable tyran. Il a régné par la terreur. Il a dressé
des listes de personnes à écarter ou à tuer. Il a ordonné des
arrestations et des milliers d’exécutions. J’ai perdu des amis très
chers…
César s’est tu. Il a pris sa tête dans ses mains, effondré de chagrin.
– Sylla était un monstre, a continué ma mère. Je me souviens,
comme si c’était hier, de ses yeux bleu sombre, de son visage
rougeaud parsemé de taches blanches. On se moquait de lui à
Athènes en disant : « Sylla ressemble à une mûre saupoudrée de
farine ! » Moi, il ne m’a jamais fait rire.
– C’est alors que Sylla m’a ordonné de répudier
Cornélia ! a rugi mon père.
– Pourquoi exiger ce divorce ? Désirait-il l’épouser ?
– Tu n’y es pas du tout, ma fille, il voulait se venger de Cinna en
humiliant sa fille ! Ah ! ah ! C’était mal me connaître ! J’ai refusé de
me séparer de ma chère épouse malgré ses ordres et ses menaces.
– Je t’ai supplié d’obéir, Jules. T’en souviens-tu ?
Mes parents se sont regardés avec tant de douceur, tant d’amour,
que je me suis sentie enveloppée de tendresse. Non seulement ils
étaient jeunes, beaux, élégants et cultivés, mais ils s’aimaient.
Cher Papyrus, je continuerai mon récit demain. C’est l’heure du
dîner, mes parents détestent attendre et j’ai affreusement faim.
6 juillet
Le dîner s’achevait. Dans la salle silencieuse, les ronronnements
de mon chaton lové sur mes genoux ponctuaient les paroles de
César. Je l’écoutais, cherchant le rapport entre cette histoire de
répudiation et le vieil homme du théâtre. Je n’en trouvai aucune.
– Sylla m’a ajouté à sa liste de proscrits, a dit mon père. Il a promis
une récompense de deux talents d’or à celui qui me tuerait. Il a fait
saisir nos biens et notre maison. Il a emprisonné certains de nos
amis. Cornélia était prête à se sacrifier pour me protéger. Elle voulait
que j’obéisse au tyran, que je la répudie.
– Et Grand-mère Aurélia, que te conseillait-elle ?
– Elle approuvait mon refus. « Entre la mort et la honte, choisis la
mort, mon fils ! Ne cède jamais. Reste ferme, tel un roc dans la
tempête », me disait-elle. Je lui ai obéi et j’ai quitté Rome, déguisé
en paysan. J’ai vécu un temps caché dans les grottes des monts
Sabins. Hélas ! un soir, les soldats de Sylla m’ont surpris et arrêté.
Par chance, j’ai réussi à convaincre leur chef de me relâcher en
échange de deux talents d’or. Telle est la magie de l’éloquence,
Julia ! Ne sous-estime jamais le pouvoir des mots et… de la
richesse !
– N’aie crainte, je n’oublierai pas. Que s’est-il passé ensuite ?
– J’ai couru jusqu’à la mer. J’ai embarqué sur le premier bateau en
partance. Où allait-il ? En Grèce ? Plus loin encore ? Aucune
importance, je devais disparaître de Rome. Je me suis volatilisé !
Plus tard, ma mère m’a fait savoir qu’elle avait obtenu ma grâce de
Sylla. L’idée de retrouver ma toute petite fille, ma femme et ma mère
me poussait à rentrer à Rome. Cependant, j’avais des doutes sur la
sincérité du tyran. La prudence l’a emporté sur l’envie et j’ai rejoint
l’armée romaine qui se battait en Orient. Là-bas, j’ai conduit plus
d’une fois nos légionnaires à la victoire.
La nuit était tombée depuis longtemps. Les flammes des lampes à
huile répandaient leurs lueurs tremblotantes. César parlait, parlait.
Cornélia l’admirait, et le chaton ronronnait au creux de mes bras,
comme un bébé. Moi, les paupières lourdes, je luttais contre le
sommeil. Je ne voulais pas perdre une seule miette du long récit
paternel.
– Sylla a abdiqué l’année de tes cinq ans, Julia, a-t-il continué. À
l’annonce de sa mort un an plus tard, je me suis senti libéré d’un
poids immense. J’avais vingt-deux ans et je n’étais plus en danger
de mort. Comprends-tu ?
– Oui, mais quel rapport y a-t-il entre la haine de Sylla et cet
homme qui t’a menacé devant le théâtre ? Le connais-tu ?
– Ce visage reste gravé à jamais dans ma mémoire. C’est
Cornélius, le chef des soldats qui a accepté deux talents d’or en
échange de ma liberté.
– Et alors ? Ne t’a-t-il pas relâché ?
– Ce fourbe est prêt à tout. Il est de ceux qui obéissent aux tyrans.
Quant à ses insultes, elles me confirment qu’une nouvelle guerre
civile nous menace. Ce serait une catastrophe pour Rome qui doit
rester unie et forte pour être indestructible. Maintenant, va te
coucher, Julia, il est temps.
Mes yeux se fermaient malgré moi quand Touria m’a prise dans
ses bras et m’a portée jusqu’à ma chambre. Je dormais déjà
lorsqu’elle m’a allongée sur mon lit et ôté mes sandales.
15 juillet
Je pense et repense chaque soir à cette conversation. Savoir que
la longue absence de mon père quand j’étais toute petite n’était ni un
choix de sa part ni un abandon, mais une question de vie ou de
mort, m’a fait plaisir. Jamais César n’a oublié sa famille. Jamais son
amour pour nous n’a faibli.
Cependant, ami Papyrus, je sais qu’il n’est pas du genre à s’affoler
pour rien. Donc, ses craintes sont fondées sur des faits précis que
j’ignore. Quel mauvais coup l’affreux Cornélius, l’homme du théâtre,
prépare-t-il ? Avec qui complote-t-il ? Contre qui ? Jules César, sa
famille, ses amis et ses clients ? Est-ce pour cela que je n’ai plus le
droit d’aller étudier chez mon maître ?
2 août
Puisque nous passons tout l’été à Rome, mes parents ont décidé
d’aller souvent au spectacle et ils m’emmènent. Des esclaves
musclés nous escortent toujours. Jeux du cirque, théâtre,
promenades sur le Forum ou au Champ de Mars, nous avons
l’embarras du choix !
Chaque fois, je sors avec plaisir, car je me sens un peu prisonnière
dans ma propre maison. Je franchis trop rarement l’unique porte
donnant sur la rue et je n’ai pas une seule fenêtre à ouvrir ! Certes,
j’y vis à l’abri des curieux, protégée des dangers, mais coupée du
monde. Est-ce une bonne idée ?
Dis-moi, ami Papyrus, pourquoi une domus n’a-t-elle jamais de
fenêtres alors qu’une insula en a beaucoup ? Pourquoi priver les
riches du spectacle de la rue ?
4 août
Pas de promenade aujourd’hui. Les heures passent, mortellement
lentes. La chaleur ralentit mes gestes et ramollit mon esprit. Je
survis dans l’attente du crépuscule. Lorsqu’il arrive enfin, je profite
d’un soupçon de fraîcheur dans le jardin du péristyle. Je chante, joue
de la flûte, apprends mes leçons car, canicule ou pas, je travaille dur
tous les matins. Milon y veille.
11 août
Grand-mère me manque. Mon chaton a beau ronronner, il ne la
remplace pas. D’ailleurs, mon chaton n’en est plus un. Il est devenu
un beau grand chat. Cet après-midi, je partais aux thermes avec ma
mère quand il a sauté dans ma litière. Milon l’a attrapé par la peau
du cou pour l’en sortir. Que ferait-il là-bas ? Il déteste l’eau !
19 août
Écrasée par la chaleur de midi, j’agitais avec mollesse l’eau du
bassin à l’aide d’une brindille tout en écoutant mon oiseau chanter.
– Les trilles des rossignols calment les douleurs des malades, a dit
ma mère surgissant de je ne sais où. Par contre, j’ignore si elles
donnent aux filles l’envie de tisser. Qu’en penses-tu ?
En vérité, ce que j’en pensais ne l’intéressait pas. C’était un ordre
que je traduirais ainsi : « Lève-toi, Julia, ton métier à tisser t’attend. »
Misère ! J’ai fait semblant de ne pas entendre l’injonction. Je
préférais admirer les fourmis noires qui avançaient à la queue leu
leu entre une miette de pain et une énorme pierre. Comment
peuvent-elles transporter des charges plus grosses qu’elles ?
– Julia !
Le ton rude de ma mère m’a fait bondir. Cher Papyrus, crois-moi, je
me suis dépêchée de la rejoindre.
25 août
Pour une surprise, c’en est une ! Tôt ce matin, je suis passée
devant la porte de la chambre de mon père, entrebâillée à cause de
la chaleur, et je l’ai entendu.
– Je vais être chauve et laid, se lamentait-il. Chauve, te rends-tu
compte ? Je ne le veux pas.
Célius, l’esclave qui le coiffe et le rase chaque matin, tentait en
vain de le réconforter.
– Parler ne sert à rien, agis ! Renseigne-toi ! Trouve le baume qui
ralentit la chute des cheveux… Non, un ralentissement ne me suffit
pas. Je veux arrêter cette catastrophe. Je veux les voir repousser
ici… et là… En attendant, ramène ces mèches vers l’avant pour
cacher ma misère.
Par tous les dieux, comment est-ce possible ? Mon père si élégant,
si beau avec sa haute taille, son teint pâle et ses yeux noirs, se
trouve enlaidi par quelques cheveux perdus. Lui qui a résisté à Sylla,
lui qui a remporté d’incroyables victoires en Asie, il s’affole pour une
broutille ! Les grands hommes ont d’étranges faiblesses.
4 septembre
Je
vais t’étonner, cher Papyrus, mais je me suis habituée au
quartier de Suburre. À mon arrivée, je l’ai trouvé sale, bruyant,
pauvre et surpeuplé. C’est vrai. Les maisons brûlent ou s’effondrent,
les brigands pullulent, les esclaves en fuite s’y cachent, les ruelles
sentent mauvais, les bagarres sont quotidiennes, les rats se régalent
des détritus qui jonchent les rues... À présent, je le trouve agréable,
vivant, et puis, César y est né. Il a grandi dans cette jolie domus au
cœur de cette perpétuelle effervescence.
7 septembre
Tout à l’heure, j’émiettais du pain près du bassin de l’atrium quand
j’ai surpris une conversation qui provenait du bureau de mon père.
Comme je suis curieuse, j’ai dressé l’oreille.
– Que penses-tu de cette révolte d’esclaves ? disait César. On
compte des centaines de rebelles, des hommes et des femmes qui
deviendront peut-être des milliers.
– Dans quelques jours, on n’en parlera plus, ricanait l’inconnu assis
près de lui. Ce Spartacus, leur chef, va se trouver face à deux
légions romaines bien armées et bien entraînées. L’issue d’un tel
combat ne fait aucun doute.
– J’admire ton optimisme, sans le partager, mon ami ! Tu oublies
un peu vite les rêves de liberté de ces esclaves. Ils combattent
Rome avec l’énergie du désespoir, et le désespoir augmente le
courage.
– Je suis réaliste, un point c’est tout.
Cher Papyrus, j’avais presque oublié les tyrans, les guerres civiles
et les menaces de l’homme du théâtre ! Ma vie avait repris son cours
entre les murs de ma maison. Et voilà que le danger viendrait de nos
propres esclaves !
8 septembre
À la maison, nos esclaves sont comme d’habitude, efficaces et
souriants. Pensent-ils comme les révoltés ? Rêvent-ils de s’enfuir
pour rejoindre Spartacus ?
J’ai peur. Je brûle d’envie d’interroger mes parents à ce sujet, mais
il me faudrait avouer que j’ai écouté une conversation qui ne m’était
pas destinée. Je vais donc me taire, pour le moment. Curieusement,
mon père semble serein. Ma mère l’est beaucoup moins et moi, pas
du tout.
9 septembre
L’invitation ou, plus exactement, la convocation de mon père après
la sieste, m’a épouvantée. Désirait-il me parler des esclaves
révoltés ? De danger imminent ? D’un prochain départ ?
– Julia, ton niveau en grec me navre, a-t-il grogné.
Je m’attendais à tout sauf à ça.
– Ce matin, je t’ai entendue lire Homère avec Milon. Tu butes sur
les mots les plus simples, des mots visiblement inconnus de toi.
Quelle honte, à ton âge !
– C’est un alphabet compliqué, une langue difficile et…
– Elle est difficile pour tout le monde, ma fille. Travaille plus. Ah,
oui, une petite chose encore. Tu n’as aucune raison de t’inquiéter à
propos de cette révolte d’esclaves. Ils sont loin de Rome, dans le
Sud, et pas pour longtemps.
– Pourquoi me dis-tu ça ?
– Je sais ce que je sais, Julia. Cesse d’écouter les conversations
des autres. C’est une grave impolitesse. Maintenant, file étudier
Homère.
Les joues en feu, je me suis dépêchée d’obéir. Mais, cher Papyrus,
comment mon père fait-il pour tout savoir ? A-t-il des espions dans la
maison ? L’esprit ailleurs, j’ai marché sur la queue de mon chat. Il a
miaulé de douleur. Il aurait pu se venger par quelques coups de
griffes, il n’en a rien fait.
14 septembre
J’aime le mois de septembre avec ses fêtes en l’honneur du divin
Jupiter ! J’ai participé à la grande procession, assisté à des courses
de chevaux, à des combats de gladiateurs, et je suis allée trois fois
au théâtre !
J’ai retrouvé le plaisir de me promener en litière dans Rome.
Comme c’est amusant !
19 septembre
Ce matin, j’ai demandé à mon père l’autorisation de retourner
étudier auprès de mon maître. Il a refusé net. J’ai insisté, j’ai menti
en prétendant que ma faiblesse en grec était liée à cela. Rien n’y a
fait.
En revenant des thermes cet après-midi, je suis passée près de
l’insula effondrée il y a trois mois. À ma grande surprise, la ruelle est
dégagée, les débris ont été enlevés et les travaux de reconstruction
ont commencé. J’aimerais avoir des nouvelles du petit garçon.
J’ignore comment m’y prendre et Milon ne m’aidera certainement
pas.
28 septembre
Quelle curieuse journée ! Tout a commencé avec la disparition de
Touria que j’attendais pour me coiffer. Je l’ai cherchée jusque dans
la cuisine où deux esclaves bavardaient en épluchant des oignons.
« Cesse d’écouter les conversations des autres », m’avait rappelé
mon père. Cher Papyrus, « les autres » désigne-t-il aussi les
esclaves ? À mon avis, non, et j’ai décidé de n’en faire qu’à ma tête.
Collée derrière le chambranle de la porte, je les ai écoutés.
– De jour en jour, la révolte grossit, disait l’un d’eux.
– Quel courage ils ont ! répondit l’autre. Tu crois qu’ils vont
l’obtenir, leur liberté ?
– J’en sais trop rien… Paraît qu’il y a surtout des esclavesgladiateurs et des esclaves-paysans, pas des esclaves-domestiques
comme nous autres.
– Vrai, ils sont plus à plaindre. Dans les maisons, on a la vie plus
douce.
– Plus douce, plus douce, c’est vite dit ! Ça dépend des maîtres. Y
en a des cruels.
– Probable, mais pas ici. Ah ! mademoiselle Julia, besoin de
quelque chose ?
– Je cherche Touria.
– Elle fait une course pour madame Cornélia et elle revient. Sûr
qu’elle ira vous voir tout de suite.
Seule dans ma chambre, j’aurais aimé comprendre pourquoi nos
esclaves pensaient exactement le contraire de mes parents. Non
seulement ils n’avaient pas peur de la révolte, mais ils s’en
réjouissaient. J’ai tourné et retourné ce problème dans ma tête, sans
résultat.
Avant de dormir…
Un petit mot rapide, Papyrus, car le désordre de mon pauvre esprit
n’a fait qu’augmenter au cours du dîner.
Je ne comprends plus rien.
– J’ai appris, de source sûre, que le nombre de révoltés grossit de
jour en jour, a affirmé César tout en
dégustant une caille rôtie. Parmi eux, il y a plus de trois cents
esclaves-gladiateurs, des hommes solides sachant se battre, de
redoutables guerriers.
– Mais c’est affreux ! s’est écriée ma mère. Où sont-ils ? Loin de
Rome ?
– Nos légionnaires vont mettre fin à ce désordre. Fais-moi
confiance, Cornélia, tout sera bientôt fini pour eux !
Je regardais à la sauvette les esclaves qui nous servaient. Ils
étaient là, silencieux, serviables, attentifs à nos moindres désirs.
Que pensaient-ils des paroles de mon père ? Je sais qu’ils admirent
les révoltés et qu’ils nous considèrent comme de bons maîtres…
Peut-être ne veulent-ils plus de maître du tout ? Espèrent-ils que
César les affranchisse, qu’il leur rende leur liberté ? Vont-ils
s’enfuir ?
2 octobre
Depuis dix jours, j’attends en vain mon rossignol. Je sifflote, je
chantonne, je l’appelle, j’émiette du pain qui durcit ou que les
fourmis emportent. Le ciel reste désespérément vide, silencieux.
– Inutile de rester là, m’a dit Touria en me voyant si triste. Votre
oiseau s’est envolé vers les pays de soleil, au sud. Il déteste l’hiver
et ne reviendra qu’au printemps.
– Comment le sais-tu ?
– Croyez-moi, mademoiselle Julia, il a ses habitudes. Venez, je
vais vous montrer quelque chose.
Elle m’a pris la main et m’a emmenée dans le péristyle. Là, à
genoux au pied du vieux cyprès, elle a écarté des branches basses.
– Voilà son nid ! a-t-elle triomphé. Vous avez vraiment bien fait de
le nourrir puisque son chant aide les malades et éloigne la mort.
Avoir un rossignol dans son jardin est une bonne chose.
3 octobre
Ce soir, je me suis montrée odieuse. Il y avait un ragoût infâme au
dîner. C’était un horrible mélange de poisson salé, de foies de
volaille, d’œufs et de fromage.
– Je suis désolée, mais cette odeur de pourri me soulève le cœur !
ai-je dit en refusant de manger.
Ma mère m’a dévisagée d’un air suspicieux. Elle a goûté le ragoût
avant de demander à nos esclaves :
– L’avez-vous arrosé de sauce au poivre avant de le cuire à feu
doux ?
– Nous avons fait comme d’habitude, madame
Cornélia.
– Avez-vous pensé à l’origan, au miel et aux graines de cumin ?
– Tout y est, madame Cornélia.
– Alors, mange, Julia ! m’a-t-elle ordonné, implacable.
– Fais un effort, a insisté mon père en avalant une énorme
bouchée de ce plat immonde aussitôt suivie d’une gorgée de vin.
Domine tes sentiments. Apprends l’indifférence. Méprise ton dégoût
puisque ce que tu manges n’a aucune importance.
– Je n’y arriverai pas.
J’étais au bord des larmes.
– Bien sûr que si, fillette. Allez ! a exigé César, tu vas faire honneur
à ce plat avec nous. Et pour te donner du courage, je vais te
raconter une histoire, une histoire vraie… Un soir, il y a deux ou trois
ans de cela, j’avais été invité chez un homme que je connaissais
peu. Parmi quantité de mets délicieux, on nous servit de mauvaises
asperges, assaisonnées de vieille huile rance ou, peut-être, de
parfum bon marché. Loin de les dédaigner, je m’en montrai friand
afin de ne pas reprocher sa négligence à mon hôte. Les autres
convives agirent comme toi, Julia. Ils goûtèrent, recrachèrent, se
plaignirent. « N’en mangez pas si cela vous déplaît, s’énerva notre
hôte. Cependant, sachez que ceux qui signalent ce genre de bévue
sont eux-mêmes des rustres. » C’était désagréable à entendre, mais
il avait mille fois raison.
La leçon était claire. Je savais ce qui me restait à faire. J’en ai
avalé la moitié, réprimant une irrésistible envie de vomir.
– Pardonnez-moi, je n’ai pas très faim ce soir…
M’autorisez-vous à offrir le reste de mon ragoût au chat ?
Mes parents ont acquiescé d’un signe de tête. Alors, j’ai posé mon
assiette sur le sol. À ma grande surprise, le gourmand à quatre
pattes a tout dévoré en un clin d’œil et miaulé sa satisfaction. Le
traître !
9 octobre
En ce moment, il règne une grande tension en ville, m’a confié
Touria. Du matin au soir, de rue en rue, aux thermes comme sur le
Forum, on ne parle que des révoltés. On raconte que plus de
soixante-dix esclavesgladiateurs ont attaqué des chariots transportant des armes avant de
retrouver le gros des fuyards sur les pentes du Vésuve, le volcan de
la baie de Naples. On dit aussi que, chaque jour, ils sont rejoints par
d’autres esclaves, ceux qui travaillent dans nos champs ou gardent
nos troupeaux. Vont-ils organiser une véritable armée ? Veulent-ils
attaquer Rome, nous voler, nous tuer jusqu’au dernier et… tout
brûler, y compris toi, cher Papyrus ?
15 octobre
Loin de Spartacus et de ses horribles compagnons, j’ai passé une
journée formidable avec mes parents. Nous sommes allés au
Champ de Mars. C’est une vaste plaine située hors de la ville, entre
le Tibre et les remparts de Rome. Les soldats s’y entraînent souvent.
Les généraux victorieux y exposent le butin arraché à l’ennemi. Les
citoyens s’y réunissent pour voter, élire leurs magistrats, se
promener en famille ou pour certaines fêtes.
En ce beau jour d’automne, on y célébrait la fin des campagnes
militaires et des travaux agricoles. Le repos hivernal commence pour
les soldats comme pour la nature !
Ami Papyrus, tout a commencé par des prières, des offrandes et
des libations sur l’autel de Mars, le dieu de la Guerre. Ensuite, la
course de chars à deux chevaux a commencé. Les bêtes se sont
élancées. La foule les suivait des yeux, retenant son souffle,
silencieuse, attentive. Mon cœur cognait dans ma poitrine à un
rythme aussi fou que le galop des chevaux. J’avais l’impression de
les voir voler au-dessus du sol. J’appréhendais d’assister à un
accident : un aurige à terre, une roue brisée, deux chars qui
s’accrochent… Rien de tel ne s’est produit. Un des attelages a pris
rapidement l’avantage, l’a gardé et a remporté l’épreuve avec une
apparente facilité.
L’aurige vainqueur savourait sa victoire tandis que les prêtres
sacrifiaient l’un de ses chevaux au dieu Mars. Un coup de javelot
leur a suffi pour le tuer. Le sang de l’animal a coulé sur l’autel divin.
Sa queue a été tranchée net et transportée au pas de course au
temple de Vesta. Quant à sa tête, coupée et ornée de guirlandes,
elle est devenue l’enjeu d’une lutte entre les habitants de deux
quartiers de Rome. De cet étrange combat aux règles obscures, si
toutefois il existe des règles, ceux de Suburre sont sortis vainqueurs.
Une poignée d’entre eux est partie accrocher le trophée sanglant au
sommet de la tour Maximilienne. C’est la promesse d’une année de
prospérité, cher Papyrus ! Une raison de plus pour moi de vivre
heureuse dans ce quartier.
16 octobre
Hier, pendant la fête au Champ de Mars, César a été élu tribun
militaire. Le voilà désormais quelqu’un de très important dans
l’armée. J’ai osé lui demander :
– Quel sera ton rôle exactement ?
– Voyons, Julia, ton ignorance m’étonne et m’afflige à la fois ! a
grogné mon père. Il y a vingt-quatre tribuns militaires, six par légion,
nommés tous les ans. Chacun d’eux commande dix centuries et, par
roulement, la légion tout entière.
J’ai pris l’air de celle qui comprenait, ce qui était pourtant loin d’être
le cas. Puis je lui ai demandé s’il partirait longtemps : il l’ignorait. S’il
allait combattre les esclaves révoltés : il l’espérait.
– Je m’en irai prochainement, m’a-t-il annoncé avant de tourner les
talons.
Mon cœur s’est serré à l’idée de ce départ et, pour calmer mon
angoisse, j’ai décidé d’interroger Milon ce matin, avant mon cours.
J’espérais obtenir des réponses claires à toutes mes questions.
– Une centurie compte cent hommes, a-t-il précisé avec le calme
habituel du pédagogue. Dix centuries en comptent mille, une légion
six mille. Être tribun militaire est une magistrature glorieuse, un
immense honneur pour votre père qui n’est âgé que de vingt-sept
ans.
En fait, il n’a rien expliqué. Il a ajouté de nouvelles informations
avant de me parler de Caton l’Ancien et de son « De re militari » ou
« Traité sur l’art de la guerre ».
21 octobre
À Rome, la rumeur enfle. Certains parlent de désastre militaire
pour nos légionnaires face à Spartacus et ses compagnons !
D’autres gardent un silence prudent. Chacun sait que les rumeurs
sont souvent fausses. Alors, qu’en est-il exactement ? Nos
esclaves ont-ils envie de fuir pour les rejoindre ? Touria et Milon
vont-ils m’abandonner ?
Pour le savoir, j’ai décidé de les espionner. C’est mal, je le sais…
Mais cela reste mon jeu préféré. Ils travaillaient si dur dans la cuisine
qu’ils ne m’ont ni vue ni entendue.
– Il paraît qu’ils sont arrivés dans le dos des soldats, par-derrière !
disait le vieux cuisinier tout en vidant des volailles. Mais par où sontils passés pour ne pas être vus avant d’attaquer ? Tu le sais, toi ?
– Sont passés là où personne ne passe, là où y a pas de sentier,
par la pente raide du Vésuve, a répondu son aide.
– Et ils ont pas glissé ? Sont pas tombés ? s’est étonné le cuisinier.
– Pas du tout ! Ils ont fabriqué des échelles en sarments de vigne.
Ils les ont accrochées, en haut, à des rochers. Puis ils sont
descendus, tranquilles.
Ils se réjouissaient tous de cette ruse. Ils riaient, applaudissaient la
victoire de cette armée d’esclaves qui venait d’écraser les trois mille
légionnaires du général Gaius
Claudius Glaber !
Comme je m’y attendais, Papyrus, le récit de cette bataille fut très
différent au dîner. Mon père s’étranglait de rage.
– Quel désastre ! hurlait-il. Nous devons mater au plus vite ce
troupeau d’esclaves révoltés !
– Que va-t-il se passer, Jules ? a gémi ma mère.
– Rassure-toi, Cornélia, deux légions viennent d’être envoyées sur
place, les meilleures. Elles vont les châtier comme il convient et
rétablir l’ordre en un clin d’œil.
À ces mots, un plat couvert de gâteaux au miel a glissé des mains
de notre jeune esclave et s’est brisé sur le dallage. Accroupi au
milieu de ce désastre sucré, le malheureux s’est excusé. Il a tout
ramassé, s’excusant encore, bouleversé par l’annonce de
l’anéantissement prochain des révoltés. Mon chat s’est précipité
pour l’aider, léchant le sol avec gourmandise.
Ami Papyrus, suis-je la seule à comprendre la véritable raison de
sa maladresse ?
23 octobre
Ce matin, je suis allée dans la cuisine sous prétexte de choisir de
belles noix. Je me suis mise à fouiller avec mollesse dans un panier
joufflu tout en écoutant nos esclaves. J’espérais passer inaperçue.
Raté !
– Mademoiselle Julia, c’est pas des noix que vous cherchez ici.
Qu’est-ce que vous voulez, en vrai ? m’a demandé le cuisinier aux
joues aussi rondes que son ventre.
– Savoir qui est Spartacus.
– Ah ! j’en sais pas grand-chose. On dit que c’est le chef des
révoltés ou l’un des chefs, un homme courageux et excellent
cavalier.
– Il vient de Thrace, a ajouté Touria. Il a combattu les légionnaires
pour que son pays ne devienne pas une province romaine. Il a perdu
et a été enrôlé de force dans les troupes auxiliaires de Rome.
– Comment sais-tu cela, nourrice ?
– Votre père en parlait l’autre jour avec un client ; moi, je leur
servais des boissons. D’après eux, Spartacus a déserté l’armée pour
devenir brigand… je ne sais pas trop où. Il a été capturé, puis vendu
comme esclave à Lentulus Batiatus, le maître d’une célèbre école de
gladiateurs à Capoue.
Touria a avalé d’un trait une coupe d’eau fraîche avant d’ajouter :
– C’est là que la révolte a commencé, mademoiselle Julia. Faut
comprendre… Être gladiateur est dangereux. Spartacus ne craint
pas la mort, oh, non ! Il rêve de liberté. Alors, il a pris la fuite avec
d’autres élèves gladiateurs, et des milliers d’esclaves-paysans les
ont rejoints.
– Ah ! misère, a murmuré le cuisinier. Ceux qui
travaillent dans les champs, tous les jours, du lever au coucher du
soleil, vivent un enfer ! À la moindre bêtise,
à la moindre faiblesse, les coups pleuvent. J’ai connu ça et j’en porte
encore les marques, sans parler de la mauvaise nourriture. Puis, un
jour, mon maître m’a vendu à madame Aurélia. Depuis, je vis ici et,
si je mange mal, c’est ma faute, pas vrai ?
Il a éclaté de rire et s’est remis à vider un poisson aussi long que
son bras.
– Prenez un petit gâteau tout juste sorti du four, mademoiselle
Julia, m’a-t-il proposé.
Je ne me le suis pas fait dire deux fois.
19 novembre
En quatre mois, Milon a réalisé un véritable miracle ! J’ai beaucoup
progressé grâce à ses leçons faites d’un curieux mélange de
lectures, de dictées, de règles de grammaire, de listes de
vocabulaire, de calculs embrouillés, de problèmes à résoudre et de
dizaines de vers appris par cœur. Et ce n’est pas tout ! À ma grande
surprise, j’ai pris goût à l’étude. Oui, j’aime découvrir des textes
anciens ou modernes, en grec comme en latin, langues que je
comprends, écris et lis parfaitement.
Mes parents se sont dits « satisfaits de mon niveau ».
« Satisfaits » ! J’aurais aimé un peu plus d’enthousiasme et même
des félicitations.
3 décembre
Rome est sous la pluie depuis hier, balayée par un vent glacial. Je
déteste ce temps et, cruauté du destin, je suis restée bloquée dans
un immense embouteillage en revenant des thermes. Ma litière
suivait celle de ma mère qui a subitement disparu.
– Ne vous tracassez pas, mademoiselle Julia, m’a rassurée Milon.
L’insula qui a brûlé cette nuit cause ce désordre. Rien de grave.
– Si je comprends bien, quand ces maisons trop hautes ne
s’écroulent pas, un incendie les consume. C’est bien ça ?
– Hélas, oui…
– Puisque ma litière ne peut passer, viens ! Je rentre à pied et tu
m’escortes.
Papyrus, mon cher complice, si tu avais vu la tête de Milon ! Terrifié
par ma proposition, il a tenté de me dissuader de cette « folie ». J’ai
repoussé un à un tous ses arguments et je me suis éloignée. Il m’a
suivie.
Par chance, la pluie avait cessé. Je me suis faufilée parmi les
passants. J’ai évité les flaques d’eau, çà et là, sur le sol boueux. J’ai
découvert des ruelles inconnues, des places exiguës, des fontaines
publiques, des maisons et des boutiques avenantes ou crasseuses.
J’ai accéléré le pas devant une taverne ouverte aux courants d’air.
On y proposait des boissons et des plats chauds à manger sur
le pouce. L’endroit n’avait rien d’effrayant, mais les pauvres gens qui
se bousculaient au comptoir m’ont mise mal à l’aise. Ils criaient et
riaient à la fois. Ils mangeaient en faisant de grands bruits et de
grands gestes. Que d’agitation ! Plus loin, j’ai découvert des graffitis
gravés à la pointe d’un couteau sur le mur d’une domus. Ce ne sont
que quelques mots ou des dessins rapides ! Je me suis arrêtée pour
lire ces textes très brefs, tantôt drôles, tantôt tristes, souvent
amoureux. J’ai ri devant certaines caricatures. Les soucis et les
bonheurs des Romains et des Romaines s’étalaient là, sous mes
yeux…
Milon, toujours aussi inquiet, me pressait d’avancer quand une
odeur délicieuse m’a attirée vers une boulangerie. J’y ai acheté un
pain rond, doré à point, et l’ai partagé avec de jeunes mendiants.
J’en aurais volontiers gardé une part pour mon rossignol, mais il
avait fui Rome et son hiver glacial.
Ami Papyrus, je ne te cacherai pas mon plaisir de retrouver ma
maison si propre et si calme. Je suis ravie de ma promenade, même
si j’ai horriblement mal aux pieds. Il faut reconnaître que je n’ai pas
l’habitude de marcher.
Quant à ma mère, bloquée dans sa litière, elle est rentrée après
moi. Elle n’a pas commenté mon escapade, ne m’a pas adressé la
moindre remarque désagréable, ce qui m’a surprise. Peut-être
regrette-t-elle de n’avoir pas fait comme moi ?
5 décembre
Le grand froid s’est installé. Les braseros réchauffent à peine les
pièces. Je suis gelée dès que je quitte mon lit surchargé de
couvertures de laine. J’ai tourné et retourné le problème cent fois
dans ma tête et n’ai trouvé que trois façons de survivre : m’asseoir à
moins d’un pas du brasero, courir autour du bassin de l’atrium ou
rester couchée avec mon chat tout doux et tout tiède.
Ma mère m’a proposé une quatrième solution : finir de tisser l’étoffe
de laine commencée l’été dernier et me draper dedans.
J’ai donc passé mon après-midi coincée entre un brasero et un
métier à tisser, mon chat sur les pieds !
13 décembre
Rome claque des dents. Le froid, la pluie et le vent n’en finissent
pas de nous tourmenter. Ô divine Cérès, vivement le printemps !
Écrire est difficile quand on a les doigts gourds. Je ne vais pas rester
longtemps avec toi, Papyrus. Excuse-moi.
16 décembre
Je me suis beaucoup amusée hier aux saturnales. Cette fête en
l’honneur du puissant Saturne a lieu quand les jours sont les plus
courts et les nuits les plus longues.
Selon la coutume, les Romains et les Romaines s’invitent les uns
chez les autres. Ils partagent de délicieux repas ici et là, allant,
venant, repartant, oubliant les règles de la politesse et s’offrant des
cadeaux… Tout est permis. Tout est sens dessus dessous. Dans
chaque maison, les esclaves devenus les maîtres se font servir. Ils
exigent, réprimandent, critiquent ou imitent nos défauts. Ils se
montrent exigeants, autoritaires, moqueurs.
Alors, balayer, cuisiner ou porter les plats dans le triclinium avec
mes parents m’a beaucoup amusée. Touria, Milon et le cuisinier ont
commandé, mimé nos gestes, copié notre façon de parler. Cela m’a
fait rire et m’a poussée à réfléchir sur notre manière d’être.
Mais ce n’est pas tout ! Je garde le meilleur pour la fin, ami
Papyrus, car les esclaves ne sont pas seuls à profiter de ce jour de
fête : les enfants ont le droit d’agir comme des adultes, et les
femmes comme des hommes ! Résultat, j’ai imposé mes volontés à
César et à Cornélia qui, elle aussi, a donné des ordres à César…
Pauvre Jules, aujourd’hui, il a obéi à ses esclaves, à sa femme et à
sa fille ! Quelle journée formidable !
20 décembre
– Dis-moi, Milon, sais-tu si Spartacus et ses compagnons ont fêté
les saturnales ? C’est impossible puisqu’ils n’ont plus de maîtres.
Il écarquilla les yeux, sa façon habituelle de souligner la sottise de
mes propos.
– Poser une question immédiatement suivie de sa réponse est une
attitude étrange, mademoiselle Julia, m’a-t-il fait remarquer.
– D’accord, et alors, qu’en penses-tu ?
– Certes, ils n’ont plus de maîtres, mais comme ils ont des chefs,
sans oublier les enfants et les femmes, ils ont pu honorer le divin
Saturne.
– Tant mieux pour eux !
– En outre, ils savent que, par cette fête, nous aidons le soleil à
remonter au ciel et les graines à germer.
Souvenez-vous que Saturne, sitôt détrôné par ses enfants, se
réfugia dans la campagne romaine. Rome n’existait pas alors... Dès
son arrivée, il donna des lois aux humains sauvages qui vivaient
dans la région. Il régna longtemps avec douceur et justice. Il n’y
avait alors ni maîtres ni esclaves, ni bons ni méchants. Les hommes
et les femmes vivaient dans la joie, sur un pied d’égalité. C’était l’âge
d’or…
– Si je comprends bien, Milon, on célèbre ces temps heureux ?
– Exactement. C’est aussi pendant cette fête que sont choisis les
deux consuls qui gouverneront Rome pendant un an. Espérons que
leur sagesse sera aussi grande que celle du dieu.
Comment Milon fait-il pour tout savoir sur tout ? Mystère.
72 avant J.-C.
10 janvier
Les grands froids de décembre ont disparu. La pluie a cessé, le
vent s’est calmé, mais le soleil reste timide.
Voilà, ami Papyrus, une première raison d’être joyeuse. J’en ai une
autre : aux Calendes de janvier, c’est-à-dire le premier jour du mois
de Janus, tout le monde échange des cadeaux. César a offert à ma
mère un collier de grenats et de perles d’or. Elle lui a donné une
tunique de lin tissée par ses soins et une tragédie de Sophocle,
écrite en grec sur papyrus.
Quant à moi, j’ai reçu un bracelet en forme de serpent, tout en or,
magnifique ! Je l’ai glissé à mon poignet, résolue à ne jamais l’ôter.
Comme je suis heureuse !
Et pourtant, cette sourde angoisse qui me noue le ventre depuis
des mois est toujours là... Ô Janus au double visage, toi, dieu de la
Lumière et des Commencements, toi qui connais le passé et l’avenir,
dis-moi si, oui ou non, Spartacus et ses compagnons vont marcher
sur Rome ! Ils me font si peur.
6 février
Tous les matins, j’étudie avec Milon. Pendant ce temps, ma mère
décide des menus et vérifie que nos esclaves ne négligent aucune
besogne. Ensuite, elle m’interroge sur mes leçons. Si elle est
satisfaite, nous bavardons jusqu’à l’heure du déjeuner. Elle est aussi
savante que belle. J’aimerais lui ressembler plus tard.
Figure-toi, ami Papyrus, que, depuis que j’étudie à la maison, je
travaille beaucoup plus ! C’est logique puisque je ne perds pas un
instant en transport. Comme je regrette les longs moments passés
dans les embouteillages ! J’étais bien sur ma litière. Je révisais mes
leçons. Je voyais des tas de gens, l’incroyable spectacle de la rue.
Et surtout, j’allais retrouver mes camarades chez le maître !
9 février
De jour en jour, mes craintes augmentent avec le récit des batailles
meurtrières opposant nos légions aux esclaves révoltés qui passent
l’hiver du côté du Vésuve. Que font-ils là-bas ? Rien de bon, à mon
avis. Malgré le mauvais temps, ils s’arment, s’entraînent à la guerre
et pillent pour se nourrir. Spartacus va-t-il réussir à transformer son
troupeau d’esclaves en véritable armée ? Imagine-t-il pouvoir
vaincre Rome ?
23 mars
Je ne t’ai pas oublié, Papyrus, mais j’ai été très occupée par mes
études, mes après-midi de tisserande et… un horrible rhume qui m’a
beaucoup fatiguée. Depuis ce matin, je vais mieux. J’ai participé, au
Champ de Mars, à la fête en l’honneur du dieu de la Guerre. Le
soleil était au rendez-vous, les Romains et les Romaines aussi.
« Que nos légions volent de victoire en victoire dans les pays du
Nord comme en Orient ! » criait-on, le sourire aux lèvres.
Tous songeaient à nos futures conquêtes, à la gloire de nos
généraux, aux défilés de leurs Triomphes, aux riches butins, aux
longues files de prisonniers enchaînés devenus nos esclaves. Aucun
n’osait évoquer les révoltés de Spartacus impossibles à vaincre.
Pourtant, je suis sûre que ces misérables hantaient tous les esprits.
Moi, je pensais à eux et surtout à mon père. Allait-il partir ? La vie
sera si triste sans lui ! Qui prendra le temps, chaque soir, de lire
avec moi un texte d’Homère ou d’Hérodote, l’infatigable voyageur ?
J’aimerais tant que Grand-mère revienne. Elle me manque.
2 avril
Le printemps est vraiment arrivé : ciel bleu et douceur de l’air. Le
bonheur ! Ma matinée a été studieuse et mon déjeuner rapide. Après
la sieste, je suis allée profiter du soleil dans le jardin du péristyle. Un
esclave bêchait la terre, plantait des fleurs tout en chantonnant une
berceuse dans une langue inconnue.
– Arrache les mauvaises herbes, mais ne touche pas au vieux nid !
– Je ne ferais jamais une chose pareille, mademoiselle Julia. Et je
vous préviendrai dès qu’il y aura des œufs. Comptez sur moi.
Je le remerciais quand j’ai entendu mon rossignol chanter. Il était
de retour, perché au faîte du grand cyprès. Accompagnait-il la
chanson du jardinier ou me disait-il gentiment bonjour ?
3 avril
Grand-mère est enfin de retour ! Après un dîner de fête en son
honneur, nous avons bavardé et beaucoup ri à la lueur des lampes à
huile.
Ami Papyrus, elle m’intrigue. Elle m’étonne. Elle m’éblouit. Elle a
toujours mille choses passionnantes à raconter. Elle a rencontré des
gens intéressants et lu des ouvrages formidables. En plus, elle reste
belle malgré les soucis qui s’accumulent et les années qui passent.
Comment fait-elle ?
4 mai
Après un mois d’espionnage infructueux pour découvrir les secrets
de Grand-mère, j’ai décidé d’agir. Je me suis glissée dans sa
chambre. J’ai ouvert son grand coffre de bois empli à ras bord de
vêtements. Je l’ai fouillé, chamboulé, avant de tout remettre en
place. Efforts inutiles. J’ai vidé un coffret incrusté d’ivoire, en ai
ouvert un autre. Rien. Je fouinais toujours quand une voix m’a
clouée sur place.
– Que cherches-tu, Julia ?
J’ai gardé le silence, terrassée par la honte.
– Ma petite-fille, si tu as une question, pose-la ! Se taire pousse à
agir stupidement. Allons, je t’écoute !
Sa perspicacité m’a exaspérée et soulagée à la fois.
– Ce n’est ni du vol ni… de l’indiscrétion, Grand-mère, ai-je
bafouillé, j’essaie juste de… de connaître le secret de ta peau
douce, de tes cheveux magnifiques et de ton chignon qui ne
s’écroule jamais.
– Voyons ! Il n’y a aucun mystère.
Elle m’a alors montré, serrés dans un coffret, ses peignes, ses
pinces à épiler, sa pierre ponce, ses épingles d’ivoire, d’or ou de
bois. Elle m’a fait sentir un baume parfumé à la rose. Elle m’a prêté
ses miroirs. L’un était en bronze, l’autre en argent. Puis elle a ouvert
sa boîte à bijoux. Des colliers, des bracelets, des bagues, des
pendants d’oreilles et des fibules attendaient d’être choisis.
– Je suis certaine que Touria te coifferait aussi bien que mon
esclave si tu lui en laissais le temps, m’a-t-elle confié. Apprends la
patience.
– Peut-être, mais je n’ai ni miroir ni crème.
– Alors, prends ce miroir de bronze. Je te l’offre. Quant au baume,
mon esclave t’en apportera un pot dès demain.
Je me suis sentie rosir de plaisir.
– Ma petite-fille, je t’offre en outre deux conseils à ne jamais oublier
pour être et rester belle : instruis-toi et garde le sourire en toutes
circonstances.
15 mai
D’après Grand-mère, je devrais écrire moins souvent ! Les adultes
sont parfois compliqués. L’an passé, elle m’affirmait que toi,
Papyrus, tu serais mon compagnon le plus sûr, que je devais te
confier mes joies, mes peines et mes secrets. Aujourd’hui, elle me
demande le contraire. Faut-il vraiment que je lui obéisse ?
3 juin
Mon rossignol a non seulement réaménagé son vieux nid, mais il
s’est trouvé une épouse ! Ce soir, fidèle à sa promesse, l’esclavejardinier m’a montré quatre œufs blancs, légèrement bleutés, bien
au chaud sous le ventre de la femelle. Je comprends mieux pourquoi
mon chat rôde si souvent près du vieux cyprès. Est-ce la faim ou la
jalousie ? Peu m’importe, je dois le surveiller.
27 juin
Des bébés rossignols sont nés ! Ni beaux, ni élégants, ni bons
chanteurs, ces êtres chétifs sont vêtus d’un duvet rare, collé
d’humidité. Malgré cette surprenante laideur, leurs parents semblent
les aimer. À tour de rôle, ils glissent dans ces quatre petits becs des
baies, des araignées, des insectes ou mes miettes de pain.
25 août
Comme tu as pu le constater, cher Papyrus, j’obéis à Grand-mère :
j’écris peu et j’en souffre. Je ressens une absence, un vide affreux.
Tu me manques, mon ami.
Mais, aujourd’hui, l’événement est tellement important que je veux
le partager avec toi ! Il paraît que le
terrible Spartacus et sa bande de révoltés ont vaincu nos braves
légionnaires très au nord, dans la plaine du Pô, le grand fleuve.
Malheur de malheur, encore une
victoire pour eux ! D’ailleurs, que font-ils là-bas ? Pourquoi ont-ils
quitté les pentes du Vésuve ? Approchent-ils de
Rome ?
Après le dîner…
Je ne pensais qu’à eux lorsque j’ai pénétré dans le triclinium.
– Les rebelles sont-ils nombreux, mon père ? ai-je demandé en
m’installant sur un lit de banquet. Des centaines ou des milliers ?
– Seuls le général Crassus et les vingt-quatre mille hommes de ses
quatre légions, qui se battent contre eux, pourraient te donner un
chiffre exact, Julia. Patience, l’ordre sera rétabli. Songe que Rome a
subi des revers dans le passé, mais Rome a toujours vaincu.
– Personne n’est invincible et ces esclaves sont très dangereux !
– Exact, seulement Crassus a changé de tactique. Il n’attaque plus
les ennemis de front. Il anéantit ceux qui vont chercher du
ravitaillement.
– Ça va durer des dizaines d’années s’il n’en tue qu’une vingtaine
par-ci par-là !
– Tu te trompes, ma fille ! En tuant les hommes partis chercher des
vivres, Crassus en tue peu, mais il affame tous les autres. Et on
meurt tout aussi bien d’un coup de lance que d’un ventre vide.
– Aie confiance en notre armée, a ajouté ma mère. Elle est
chargée de mater la révolte, elle y parviendra.
J’aimerais partager leur optimisme. Cette guerre contre nos
esclaves s’éternise et j’ai peur que le Sénat n’envoie mon père les
combattre. Tous connaissent le talent militaire de Jules César qui a
sauvé la vie d’un citoyen romain lors des guerres d’Asie. Pour ce
haut fait, il a reçu la Couronne civique, la plus glorieuse de nos
décorations militaires.
23 septembre
Enfin une bonne nouvelle, Papyrus ! Poussés par la faim, harcelés
par nos légionnaires, les révoltés ont quitté la plaine du Pô. Ils
descendent vers le sud et tentent de regagner la Sicile.
17 octobre
Jamais je n’avais assisté à un tel festin ! L’élégante beauté de ma
mère et de Grand-mère charmait autant César que nos invités. Moi,
j’étais subjuguée. Allongées sur le lit d’honneur près du maître de
maison, elles souriaient, surveillaient le service et bavardaient avec
esprit. Elles prenaient le temps de s’intéresser à chacun de nos
convives installés sur les lits placés en U. Ces gens, presque tous
des inconnus pour moi, m’impressionnaient. Ils racontaient des
blagues, annonçaient des mariages, colportaient des rumeurs. Ils
prédisaient une éclipse de soleil et d’autres événements inquiétants.
Ils parlaient fort et riaient trop, ce qui me mettait mal à l’aise.
Imagine-moi, cher Papyrus, seule, assise sur un tabouret devant le
lit de mes parents. Je me sentais perdue dans ce monde d’adultes,
une fois encore désespérée de n’avoir ni frère ni sœur !
Heureusement, alléché par les bonnes odeurs, mon chat est venu
se cacher sous mon siège. Il attendait un dîner de fête, il l’a eu. Je
lui ai donné tout ce qu’il espérait et même plus.
Mis à part lui, personne n’a fait attention à moi. Je me suis
horriblement ennuyée. J’ai profité de cette soirée interminable pour
admirer le travail de nos esclaves. Ils avaient joliment décoré le
triclinium, plaçant çà et là des guirlandes et des bouquets de fleurs,
des lampes à huile et des torches enflammées. Ils avaient disposé
des coupes, des couteaux, des cuillères et des cure-dents sur les
tables basses. Maintenant, ils passaient et repassaient parmi les
convives, proposant à chacun des loirs enduits de miel et de pavot,
des saucisses grillées, des salades variées, des petits pains chauds,
des œufs de paon au poivre ou des choux cuits à l’huile. Les lampes
et les torches éclairaient la pièce de lueurs mouvantes. Les fleurs
embaumaient la salle. Le vin coulait à flots. Des musiciens, des
jongleurs et des danseuses joueuses de castagnettes nous
divertissaient comme le veut la coutume Au milieu de la nuit, je
pensais que le dîner s’arrêterait là. Quelle erreur ! Nos esclaves sont
alors arrivés avec des asperges, des bolets rissolés, des
charcuteries de Gaule, des lentilles, des mulets grillés et des
poissons à la sauce piquante. Pour finir, ils ont servi des figues
africaines, des prunes asiatiques, des gâteaux et des raisins…
Contrairement à moi, mes parents et leurs convives avaient encore
faim. Ils ont pioché avec leurs doigts ou piqué avec la pointe d’un
couteau ce qui les tentait, et ils se sont régalés. Ils ont vidé leur
coupe emplie de vin coupé d’eau et exigé qu’on les resserve encore
et encore.
Incapable de manger autant qu’eux, je passais mon temps à
observer leurs façons, à surveiller leurs regards. C’est ainsi que j’ai
découvert l’importance de Jules César, toujours écouté, parfois
épié… Pourquoi l’épier, cher Papyrus ? Fait-il des jaloux avec sa
haute taille, son teint blanc, ses yeux vifs, sa conversation plaisante
ou acerbe, toujours éblouissante. Suscite-t-il l’envie ou la peur ?
Certains de ses ennemis se cachent-ils parmi nos
invités ?
Quand je suis partie me coucher, terrassée de sommeil, l’ami
Varron déclamait des vers de sa composition. Les musiciens, les
jongleurs et les danseuses aux castagnettes s’étaient tus pour
permettre à tous de l’écouter.
21 octobre
Cet après-midi, Grand-mère était sortie et ma mère, d’humeur
bavarde. J’en étais ravie… J’ai vite déchanté.
– Une bonne épouse est faite pour élever ses enfants, afin de
perpétuer la famille, m’a-t-elle dit tout en filant la laine. Elle doit
veiller à la bonne marche de sa maison et à aider son mari en toutes
circonstances.
– L’aider comment ?
– En l’entourant de tendresse, en l’écoutant et en le conseillant, car
dans la vie, hélas, les soucis ne manquent pas. Quand tu seras
mariée, tu devras réfléchir, oublier les flatteries pour deviner les
véritables sentiments des gens.
– As-tu quelque reproche à me faire pour me parler ainsi ?
– Aucun, Julia ! Je ne me préoccupe que de ton éducation… Donc,
ne juge personne sur sa manière de vivre ou sa fortune. Fonde-toi
sur sa valeur. Sois sévère ou indulgente selon le cas, toujours
généreuse et attentive au moindre détail. L’autre soir, lors du
banquet, as-tu observé nos invités ?
– Oui, je n’avais rien d’autre à faire.
– Que penses-tu de l’homme qui était installé près de notre ami
Varron ?
– Je crois qu’il déteste mon père. Il le regardait avec de la haine
plein les yeux.
– Tu as raison. Je l’ai également remarqué. Mon devoir était de
prévenir Jules, je l’ai fait. Tel est le rôle d’une épouse.
Elle a gardé le silence un moment, s’est levée pour m’embrasser,
n’a fait aucun commentaire sur les imperfections de mon tissage et a
poursuivi :
– Les femmes de Rome n’ont ni le droit de vote ni le droit de
participer aux décisions politiques. Cependant, la réalité est plus
subtile ! Elles peuvent discuter avec leur mari et les faire changer
d’avis, signer des messages de soutien à tel ou tel candidat lors des
élections, favoriser des amitiés politiques ou aplanir certaines
difficultés… Julia, beauté et élégance sont essentielles, mais
totalement inutiles sans un esprit bien formé.
Je commençais à deviner où elle voulait en venir.
– Aussi, je te prie d’étudier avec plus d’ardeur, ma chère petite. Lis,
apprends, réfléchis… Fais-moi confiance. Tu me remercieras plus
tard.
La leçon de morale était terminée. Mais je ne suis pas sûre,
Papyrus, que mon travail en soit vraiment la cause. Qu’a-t-elle
derrière la tête ? Mes prochaines fiançailles ?
4 novembre
Rien
de plus amusant que d’écouter une conversation en
cachette ! C’est mal et je m’en moque. J’ai onze ans, l’âge de
commettre mes dernières bêtises avant de plonger dans le monde
compliqué des adultes. Et je me sens si seule.
Hier, juste avant de dormir, je suis allée voler un bout de fromage à
la cuisine. J’en donne un morceau chaque soir à mon chat pour le
plaisir de l’écouter ronronner de bonheur. C’est ainsi que j’ai surpris
une discussion fort intéressante.
– Pourquoi cette mine maussade, Jules ? demandait Grand-mère.
Es-tu souffrant ?
– Pas du tout, mais je tourne en rond. J’en ai assez de ces
journées trop calmes, de cette routine effrayante d’ennui. Pompée et
Crassus agissent, eux ! Ils ont été nommés consuls l’an passé.
– Tout Rome est au courant, et alors ?
– Pompée, couvert d’honneurs, a obtenu ce poste glorieux alors
que, selon la loi, il est trop jeune pour y accéder. Et moi, moi qui suis
jeune également, je n’ai rien ou presque rien… Mon inaction me
rend fou.
– Comment oses-tu parler ainsi ! Allons, Jules,
souviens-toi…
Puis, sans reprendre son souffle, elle a énuméré tout ce qu’il avait
fait ces derniers mois.
– Des broutilles, s’est lamenté mon père. J’ai vingt-huit ans et je
n’ai accompli aucune action d’éclat. Tu entends : aucune ! À mon
âge, Alexandre le Grand avait soumis la Terre entière. Il gouvernait
un vaste empire, régnait sur des peuples innombrables. Alors,
laisse-moi pleurer et gémir.
– Jules, je te rappelle qu’Alexandre était prince, fils unique du roi
de Macédoine, ce qui n’est pas ton cas. Patience, mon petit,
souviens-toi des devins qui t’ont prédit un avenir glorieux. Ils ont
parlé de vastes espérances, d’empire du monde.
– Je n’ai ni espoir ni empire… Je n’ai rien.
71 avant J.-C.
28 janvier
En ce mois des étrennes, j’espérais que Grand-mère m’offrirait un
papyrus tout neuf. Je lui avais dit que je n’avais presque plus de
place pour écrire. Erreur, j’ai reçu trois épingles à cheveux et je n’ai
pas réussi à lui cacher ma déception.
– Tu apprendras la concision, a-t-elle murmuré à mon oreille.
D’ailleurs, où ranges-tu ton papyrus, Julia ?
– Je l’ai caché et, pour t’obéir, je ne te dirai pas où. N’aie crainte, je
le brûlerai la veille de mon mariage.
– Tes parents t’ont-ils parlé de fiançailles prochaines ?
– De… de fiançailles ? Pas du tout… Sais-tu quelque chose ? Dis
vite !
Mon chat a eu la mauvaise idée de nous interrompre par une
course folle sous le péristyle. Il poursuivait un rat qu’il a bloqué dans
un recoin et tué d’un coup de patte avant de s’acharner sur lui.
Grand-mère s’est éloignée, écœurée par un tel carnage. Moi, je suis
restée là, choquée, entièrement préoccupée par mon avenir : César
m’a-t-il déjà choisi un mari ? Rien que de l’écrire, cela me terrorise.
Non, je ne peux pas imaginer quitter ma maison, ma famille, pour
vivre avec un inconnu… Impossible !
25 février
L’hiver me semble interminable ! Ma vie ressemble à celle de ma
mère, mis à part l’emploi du temps de mes matinées. Pendant
qu’elle s’occupe de la domus et des esclaves, le savant Milon
m’enseigne l’art de jouer de la lyre, seul moment heureux de la
journée. Puis il me fait découvrir des auteurs inconnus. Avec lui, je
lis, écris et récite des poèmes. Enfin, je ne les « récite » pas, je les
« chante » en m’accompagnant de ma lyre. Il paraît que le grand
Homère faisait ainsi. D’après ma mère, j’ai une jolie voix.
Si je sors l’après-midi, je vais aux thermes ou chez une cousine
éloignée de Grand-mère, une vieille dame bavarde, plus fripée
qu’une noix sèche. La plupart du temps, je m’ennuie à la maison. Je
tisse, je file, j’apprends par cœur les pièces qui m’ont plu au théâtre,
actuellement fermé puisque c’est la mauvaise saison. Parfois,
j’insiste pour les jouer avec Milon. Le pauvre, il déteste me donner la
réplique. Il me rappelle chaque fois que je ne serai jamais « actrice »
puisque les femmes ne montent pas et ne monteront jamais sur
scène. Quel dommage !
25 mars
Très cher Papyrus, pardon ! Je t’ai oublié pendant un mois pour
plaire à Grand-mère. Je t’ai abandonné dans cet étroit renfoncement
situé sous mon grand coffre de bois. Tu ne risquais rien dans cette
cachette. Touria y range mes vêtements sans jamais le soulever ni le
déplacer. Il est si lourd !
Peu à peu, mon envie de me confier à toi s’est atténuée. Mais
aujourd’hui, j’ai douze ans, presque treize, et je me sens si triste que
j’ai besoin de raconter mon chagrin à quelqu’un : César est
parti juste après les fêtes du Champ de Mars, qui ouvrent de
nouvelles campagnes militaires. Il m’a promis de revenir dans
quelques jours. Mais « quelques », c’est combien ? Cinq, cinquante
ou cinq cents ?
31 mars
– Oublie la sieste et viens dans l’atrium, m’a proposé Grand-mère
après un repas rapide. Il faut profiter de ce soleil printanier.
Je l’ai suivie, certaine qu’elle avait bien autre chose en tête que le
soleil. Je ne me trompais pas, ami Papyrus. Elle s’est émerveillée de
la douceur de l’air, des premières fleurs, du vert tendre des jeunes
feuilles... Soudain, elle m’a souri et a dit :
– Ton père avait seize ans le jour de son mariage et dix-sept le jour
de ta naissance. Ta mère s’est mariée plus jeune que toi aujourd’hui.
Es-tu prête pour de belles fiançailles ?
– Avec qui ?
– Tu le sauras bientôt, Julia.
Merveilleuse catastrophe ! L’idée de quitter ma famille pour vivre
avec un inconnu me terrifie. Ô Junon, puissante déesse du Mariage,
accorde-moi un bon mari !
Heureusement, où que j’aille, Touria me suivra et je partirai avec
mon chat. Quant au rossignol, s’il veut me rejoindre, il devra voler.
1er avril
Vivre seule avec ma mère et ma grand-mère réserve parfois des
surprises. Au dîner, nous parlons souvent de notre famille, de nos
ancêtres ou de l’histoire de
Rome.
– N’oublie jamais que tu appartiens, par ton père, à l’une des plus
vieilles familles de Rome, la gens Julia, m’a rappelé fièrement
Grand-mère. Tu descends de la déesse Vénus et de Iule, le fils
d’Énée, lui-même fils du prince troyen Anchise.
– Iule n’est-il pas le lointain ancêtre de Romulus et Rémus, les
fondateurs de Rome ?
– Absolument, ma petite-fille ! Nourris par une louve, ces jumeaux
ont eu pour mère la princesse latine Silvia et pour père le divin Mars.
Iule, Jules, Julia… Comprends-tu ?
– Quant à moi, a poursuivi ma mère, je suis de la famille de Lucius
Cornélius Cinna, célèbre consul, ami du général Marius, le chef du
Parti Populaire et… ennemi de Sylla qui a pourchassé César.
Elles ont tellement parlé qu’elles ont réussi à me brouiller l’esprit.
Les noms de tous ces illustres ancêtres se sont mélangés dans ma
tête et m’ont ôté le sommeil. Tant et si bien qu’après m’être confiée à
mon chat, à ma poupée puis à mon oreiller, je t’ai sorti de ta
cachette, Papyrus, et j’ai écrit. Grâce à toi, je me sens mieux. J’ai
réussi à mettre de l’ordre dans mes idées. Je vais essayer de dormir.
2 avril
César a tenu parole. Il est rentré à la maison huit jours après son
départ. Où est-il allé ? Qu’a-t-il fait ? Il n’a répondu à aucune de mes
questions. Se confie-t-il à sa femme ou à sa mère ? Peu importe. Il
est de bonne humeur et c’est le principal.
10 avril
En ce dernier jour de fête en l’honneur de la déesse Cybèle, j’ai
assisté en famille, comme tous les Romains et les Romaines, à des
courses de chevaux. Le cirque était plein à craquer, le temps
délicieux et le spectacle fabuleux. Est-ce cela le bonheur, cette
sensation de plénitude, de douce tranquillité ?
3 mai
Comme tu le sais, Papyrus, une promenade familiale au Champ de
Mars est un moment de joie. Hélas ! Grand-mère est restée à la
maison, fatiguée par une mauvaise toux. Le médecin lui a prescrit
quantité de médecines. Il s’est montré rassurant, mais je me fais du
souci pour elle.
Après la sieste, ma mère et moi avons été prêtes en un clin d’œil.
Pourtant, César s’impatientait déjà dans l’atrium tout en admirant,
chose rare, mon rossignol.
Nos litières ont eu du mal à se faufiler dans les ruelles tortueuses.
Un de nos esclaves nous suivait, tenant par la bride le cheval de
mon père, un superbe animal à robe noire. Parvenir jusqu’à la porte
de Rome la plus proche a été une rude épreuve à cause des
embouteillages. À peine arrivé sur le Champ de Mars, César a
enfourché son cheval.
– Je fus le premier à le monter et suis le seul cavalier qu’il tolère !
a-t-il fanfaronné. Je me demande s’il t’accepterait, Julia…
– Il est hors de question que notre fille le monte, l’a coupé ma mère
avec énergie.
César lui a souri. Il a murmuré quelques flatteries à l’oreille du bel
animal, tapoté son encolure et lissé sa crinière du plat de la main.
Un hennissement joyeux l’a remercié pour ses gentilles attentions.
– Quand j’étais jeune, Julia, m’a-t-il dit, je le lançais à toute allure et
galopais sans tenir les rênes. Je croisais les mains derrière la tête
ou dans le dos et je fonçais sans jamais tomber… Pas comme ces
imbéciles !
Il a pointé un doigt accusateur vers la vingtaine de garçons qui
s’exerçaient au combat à quelques pas de nous. Certains d’entre
eux s’affrontaient à la lutte ou au bâton. D’autres obligeaient leurs
chevaux à marcher au pas ou au petit trot. Tous évitaient le
dangereux galop.
– Ils ont des progrès à faire avant de devenir de valeureux soldats,
a ricané César. Oublie ces maladroits et regarde là-bas, Julia !
J’ai alors aperçu, à l’autre bout du Champ de Mars, des dizaines
de légionnaires marchant au pas, les armes à la main et le
paquetage sur le dos. Tout était parfait : ardeur guerrière et discipline
exemplaire.
À cet instant, sans que je sache pourquoi, j’ai pensé à ce futur mari
qui vit quelque part, peut-être tout près de moi. Ami Papyrus,
connais-tu son nom ? S’entraîne-t-il sur le Champ de Mars ou est-il
déjà parti se battre pour la gloire de Rome ? Pourquoi ne me parle-ton plus de fiançailles ? Suis-je donc si laide et si sotte pour que
personne ne veuille de moi ? J’ai hâte de savoir et pourtant cette
nouvelle vie me fait peur.
Mes parents m’ont tirée de mes sombres pensées par leur
bavardage. Tous trois, nous avons longé le Tibre et admiré un
faiseur de tours d’une habileté étonnante avec de simples balles.
Nous avons acheté des gâteaux et de l’eau à un vendeur ambulant.
Puis ma mère a rencontré une amie et admiré son petit dernier qui
se traînait à quatre pattes dans l’herbe. L’envie m’a vrillé le cœur. La
maison serait tellement plus gaie si je la partageais avec des frères
et sœurs !
4 mai
Grand-mère est guérie et moi, j’ai horriblement mal aux pieds.
– Une promenade trop longue et des sandales trop petites ou des
pieds trop grands, c’est aussi simple que cela, m’a rassurée Touria.
Ne vous inquiétez pas, mademoiselle, cet onguent fera merveille.
Elle s’est agenouillée devant moi pour ôter le bouchon du petit pot
qu’elle tenait à la main. D’un doigt, elle a pris une noix de crème
couleur ivoire, l’a étalée sur les zones douloureuses et m’a massée
avec douceur. Je me sentais déjà mieux quand César m’a aperçue.
Ses cheveux trop rares ébouriffés sur son crâne attestaient sa
mauvaise humeur.
– Que se passe-t-il ici ? a-t-il rugi.
Je lui ai raconté la terrible nuit que je venais de passer, ces
sensations de brûlures et de picotements. Il a éclaté d’un rire
agressif.
– Quoi ! ma fille se plaint d’ampoules aux pieds ! Cette comédie
ridicule serait plaisante au théâtre, elle est inadmissible dans ma
maison. Je me moque de tes égratignures et de tes caprices. Viens
dans mon bureau, immédiatement !
Plus tard…
César faisait les cent pas quand je l’ai rejoint, pieds nus pour
moins souffrir.
– Julia, tu dois être forte en toutes circonstances puisque tu es
romaine, a-t-il commencé. Pense aux souffrances de nos ancêtres
qui bâtirent Rome, aux sacrifices de nos soldats qui firent sa
puissance ! Songe aux longues marches de nos fantassins, à
l’endurance de nos cavaliers. Ils avancent par tous les temps, tête
nue sous le soleil ou la pluie. Ils franchissent des fleuves à la nage.
Ils portent des armes et de lourds paquetages. Ils ne se plaignent
jamais.
– Et leur général ?
– Lui aussi a la vie dure. Il doit être un exemple, inspirer à ses
hommes un tel dévouement et une telle ardeur que, affrontant tous
les périls, ils deviennent invincibles.
– Invincibles ! Seuls les dieux et les déesses le sont, mon père.
– Tu ne me crois pas, Julia, alors écoute… Un jour, au plus fort
d’une bataille navale, le légionnaire Acilius aborda un navire ennemi.
Il y monta, pressé de combattre. Il pourchassa, blessa, tua tant et
plus. Dans le feu de l’action, sa main droite fut tranchée d’un coup
d’épée, mais il ne lâcha pas le bouclier qu’il tenait de la gauche. Il en
frappa ses adversaires, les mit en fuite et, à lui seul, s’empara du
vaisseau… Ce ne sont pas là racontars, mais pure vérité. J’y étais,
je l’ai vu… Qu’en dis-tu ?
– C’est admirable.
– Quel général peut obtenir un tel courage de ses hommes ? La
réponse s’impose d’elle-même. C’est celui qui affronte le danger
avec eux ; celui qui ne renâcle jamais devant la fatigue ; celui qui se
montre généreux en octroyant faveurs et honneurs aux méritants ;
celui qui amasse des richesses non pour son propre plaisir, mais
pour récompenser ses meilleurs soldats.
– Es-tu ainsi sur le champ de bataille ?
– En doutes-tu, Julia ?
– Pas du tout, mais comment fais-tu avec ces migraines qui te font
si souvent souffrir ?
– Je méprise la douleur. Je les soigne par la guerre et par l’action.
J’endurcis mon corps par des marches forcées, des nuits à la belle
étoile, des privations et une nourriture simple. Maintenant, laisse-moi
travailler, ma petite.
Quelle leçon, ami Papyrus ! Je ne me plaindrai plus jamais.
17 mai
Tisser,
encore tisser, toujours tisser… Comment occuper mon
esprit tandis que mes doigts s’activent ? Rêver, réciter des vers,
chantonner, j’ai tout essayé mais rien à faire, ça m’ennuie.
– Ma petite Julia, sais-tu que j’étais fiancée à ton âge ? m’a
soudain demandé ma mère. J’ignore qui ton père te choisira comme
époux, mais il s’en occupe et je te souhaite un mari aussi
merveilleux que le mien : intelligent, beau, affectueux,
ambitieux. Peut-être moins dépensier, car mon César est couvert de
dettes.
Cher Papyrus, j’aurai treize ans au début de l’hiver et mes
fiançailles se préparent, c’est sûr. Mais avec qui ? Et quand aura lieu
le mariage ? Dans quelques mois ou dans quelques années ? Mon
père en décidera. Je dois lui faire confiance. Tout de même, cela
m’angoisse beaucoup !
17 novembre
Il y a six mois, ma mère évoquait mes possibles fiançailles. Depuis,
c’est le silence. Ouf ! je suis un peu soulagée. Car je ne me sens
pas du tout prête à quitter ma maison.
De toute façon, qui voudrait épouser la fille d’un citoyen endetté ?
21 novembre
Je viens d’apprendre une nouvelle incroyable, ami Papyrus : la
révolte des esclaves est finie ! Oui, finie ! Depuis quand ? Je l’ignore.
Spartacus et ses révoltés ont perdu face au général Crassus et à
ses légions. Ils ont été privés de ravitaillement, tués par petits
groupes, peu à peu refoulés vers le sud avant d’être décimés, tués
sur place ou crucifiés. Imagine le spectacle, Papyrus : six mille croix
plantées le long de la Via Appia entre Rome et Capoue, six mille
rebelles crucifiés ! De quoi ôter à quiconque l’envie de se révolter.
Quant à Spartacus, il est mort, dit-on, les armes à la main. L’ordre
est rétabli. Touria a la voix triste ; moi, j’ai le cœur léger.
5 décembre
Mon père parle souvent des consuls Crassus, le vainqueur de
Spartacus, et Pompée rentré couvert de gloire d’Hispanie. Il
apprécie leur puissance, leur façon de revenir aux traditions
républicaines avec des assemblées, des discussions et des votes.
Ce retour aux valeurs de la République affaiblit les ennemis de
César et nous rassure tous.
À la maison, Grand-mère affiche un éternel sourire, mes parents
rivalisent de bonne humeur et mon père organise des fêtes de toutes
sortes.
Pourquoi agit-il ainsi ? Les offre-t-il pour augmenter sa popularité ?
Ses invités sont-ils de vrais amis, de simples clients ou des alliés
d’un jour qui, tous, voteront pour lui ? Ce qui est sûr, c’est que le
grand César se ruine. Parviendra-t-il à rembourser ses dettes ?
8 décembre
– Je suis fier de toi, ma fille ! s’est exclamé César après avoir prié
et déposé des offrandes sur l’autel de la famille. Oublie ton travail et
accompagne-moi sur le Forum. Il fait frisquet ce matin, une
promenade te donnera du rose aux joues. Es-tu prête ?
Je l’étais. Il traversait le vestibule qui conduit à la porte de la
maison quand il a trébuché sur mon chat. Il s’est rattrapé au mur, a
pesté contre cette maudite bestiole avant de retourner sa mauvaise
humeur contre moi.
– Par Jupiter ! dépêche-toi, Julia. J’ai de vastes projets pour Rome
et souhaite ton avis.
Qu’arrive-t-il à César pour qu’il s’intéresse à mon opinion ?
Je n’en croyais pas mes oreilles. Un sentiment de fierté m’a
envahie, suivi d’une vague de bonheur intense… Je me suis mise à
courir derrière lui et me suis allongée sur ma litière qui a aussitôt
démarré derrière celle de mon père, rideaux tirés. Nos esclaves
fonçaient dans la cohue du petit matin.
Le froid était extrême, le ciel d’un bleu intense, l’air vif picotait mes
yeux. Je soufflais sur mes doigts engourdis, ravie de cette sortie
inespérée. Je suis descendue de ma litière près du temple de Vesta
pour suivre un César mutique. J’ai marché près de lui sur la Via
Sacra, noire de monde. Milon et Célius nous escortaient, prêts à
intervenir en cas de besoin.
César a longé la grande basilique. Il a tourné le dos à la place des
Comices, où se tenait une discussion politique animée, et s’est
arrêté devant le temple de Saturne.
– Notre vieux Forum est trop petit pour une population qui grossit
d’année en année, m’a-t-il dit. Un jour, j’embellirai cette ville
surpeuplée et bruyante. Tu vas me demander : « Comment ? »
J’ai compris à son regard lointain qu’il n’attendait aucune réponse
et sûrement pas mon avis.
– J’élèverai ici un temple pour Vénus, notre divine ancêtre, là un
autre, le plus vaste du monde, pour Mars.
– Mais où, mon père ? La place manque.
– Je ferai abattre ces anciens bâtiments et les remplacerai par du
beau, du neuf, du grandiose ! Et ce n’est pas tout, Julia, je bâtirai
dans un autre quartier un théâtre immense et des bibliothèques, où
les œuvres grecques et latines seront à la disposition de tous.
– Quelle merveilleuse idée !
– Tu m’approuves ? Bravo. Ensuite, ou en même temps,
j’assécherai les marais situés au nord de la ville pour chasser
mauvaises odeurs et moustiques affamés. Je construirai une route
reliant la mer de l’Est au Tibre, une route qui franchira les
montagnes !
– C’est impossible.
– Pas du tout, il suffit de suivre les vallées et d’enjamber les
rivières avec des ponts de pierre.
– Et quand feras-tu cela ?
– Le jour où je serai consul, ma fille, a-t-il chuchoté à mon oreille.
Puis il m’a entraînée à l’autre bout du Forum. Il discourait sur ses
futures campagnes militaires, toutes victorieuses, sur ses triomphes
innombrables. Il était certain de s’enrichir par le butin et de
rembourser ses dettes. Il s’imaginait élu à la plus noble des
magistratures.
– Je ferai de Rome la plus belle ville du monde, une ville
éternelle !
Ami Papyrus, que penser des rêves de gloire de Jules César ? Se
réaliseront-ils un jour ? Je l’ignore. Pour le moment, je suis triste et
déçue : il ne recherchait pas mon avis, seulement une oreille
attentive à ses projets grandioses.
16 décembre
Ce soir, César m’a annoncé de but en blanc qu’il pensait à mes
fiançailles ! Avec qui ? Il en a gardé le secret. Le choc fut tel que
mon corps s’est glacé. Mon cœur s’est emballé et ma langue
alourdie ne parvenait plus à parler.
– Ce n’est pas pour demain, Julia… Rassure-toi, a-t-il ajouté en
embrassant mon front.
Bref, je dois cesser de t’écrire, Papyrus ! Te confier mes peines m’a
aidée à grandir. Tu vas me manquer… Je ne te sortirai que pour
t’annoncer de grands événements et te brûlerai la veille de mon
mariage, pas avant. Tu m’offriras alors un bouquet de flammes
joyeuses qui me porteront bonheur. Ce sera notre adieu.
68 avant J.-C.
20 janvier
Plus de deux ans de silence ! Je te sors de ta cachette tout
poussiéreux, très cher Papyrus. J’ai souvent eu envie de te
retrouver. Je m’en suis abstenue. J’ai gardé mes pensées secrètes
ou les ai partagées avec mon chat. Mais, aujourd’hui, j’ai quatorze
ans, bientôt quinze, et de belles nouvelles !
Pour commencer, je ne suis toujours pas fiancée ! César ne m’en a
jamais reparlé. Cela me convient puisque je n’ai aucune envie de
quitter cette maison… et me chagrine aussi. Pourquoi aucun Romain
ne désire-t-il m’épouser ? Suis-je un mauvais parti ? Suis-je trop
laide, trop sotte, pas assez riche, ou les trois à la fois ?
La seconde nouvelle est vraiment excellente : ma mère est
enceinte ! Le bébé sera bientôt là ! Peu m’importe que ce soit un
petit frère ou une petite sœur. Un garçon serait le bienvenu car lui
seul peut assurer le culte des ancêtres et entretenir le feu sacré qui
brûle en permanence sur l’autel de la famille.
5 mars
Tristesse, tristesse ! César a été nommé questeur en Hispanie. Il
va nous quitter pour de longs mois, peut-être des années. Là-bas, il
s’occupera des finances publiques de cette lointaine province
romaine. Il réglera les dépenses, percevra les impôts et veillera à
l’approvisionnement des légions installées sur place.
Je devrais me réjouir de cette nomination puisque c’est la première
étape de la carrière des honneurs qu’il espère gravir vite. Mais je
suis égoïste et ne pense qu’au chagrin de ne plus voir mon père. Il
me manquera beaucoup. Va-t-il me fiancer à la hâte avant de partir ?
me marier ?
La vie me fait peur…
28 mars
César ne partira pas en Hispanie avant la naissance du bébé. Pour
nous, le temps est comme suspendu. La maison est bouleversée,
ma mère épuisée par son ventre rebondi, Grand-mère aussi
attentionnée qu’efficace. Quant à moi, j’aide à la bonne marche de la
maison tandis que mon chat mène une guerre totale contre rats et
souris.
Ce soir, au dîner, mon père a parlé de ses efforts pour réconcilier
Pompée et Crassus car les deux hommes les plus influents de
Rome sont en froid. Ma mère a loué sa sagesse, Grand-mère l’a
approuvé, moi pas.
– Être leur ennemi te mettrait en danger, ai-je dit.
– Exactement, Julia ! s’est exclamé César, surpris par la pertinence
de ma remarque. Et j’ai un plan…
Il a baissé la voix avant de poursuivre :
– Depuis quelque temps, j’essaie de transformer la rivalité entre
Pompée et Crassus en amitié. J’agis discrètement. Petit à petit, je
me rapproche d’eux. L’affaire est déjà bien engagée. Sous peu, je
leur serai indispensable, à l’un comme à l’autre. Alors, nous
formerons un trio exceptionnel et nous agirons. À trois, nous serons
capables de redonner au peuple de Rome la toute-puissance qui est
la sienne et de remettre à leur juste place les sénateurs issus des
grandes familles ! Et là, ma fille, tu auras un rôle important à jouer.
– Qu’attends-tu de moi ?
Je n’ai obtenu en guise de réponse qu’un sourire encourageant et
énigmatique.
À ton avis, Papyrus, à quoi pense-t-il ? M’a-t-il trouvé un mari qui
favoriserait ses projets ? Le cherche-t-il encore ?
7 mai
Malheur ! Désespoir ! Abominable chagrin ! Ma mère est morte en
mettant au monde le bébé, mort lui aussi. Qu’allons-nous devenir
sans elle ? Je pleure depuis des jours et des nuits. Le chagrin
m’anéantit.
8 mai
Grand-mère pleure presque autant que moi, même si elle tente de
me cacher ses larmes. Ce soir, elle a promis à César de veiller sur la
maisonnée pendant son absence, car César part dans quelques
jours pour l’Hispanie ! Et il sera absent longtemps. Je crois qu’il est
content de quitter Rome. Comme j’aimerais embarquer avec
lui !
15 mai
Cher Papyrus, je ne travaille plus, je ne tisse plus, je n’ai plus goût
à rien. Je reste des heures à caresser mon chat en admirant les
fleurs de notre jardin. Peut-être que si je te raconte les heures
atroces qui ont suivi la mort de ma mère et celle du bébé, je me
sentirai mieux… J’en doute, mais je vais quand même essayer.
Tout a commencé à la maison. On a couché ma mère, revêtue de
sa plus belle robe, sur un lit funéraire dressé dans l’atrium. On l’a
entourée de guirlandes de fleurs. On a brûlé de l’encens et mon
rossignol a chanté pour elle. Ô divinités immortelles, qu’elle était
belle ! Puis on a glissé dans sa bouche la pièce de monnaie dont
elle a besoin pour payer Charon, le redoutable nocher des Enfers.
Comme engourdie de tristesse, j’ai vécu au rythme lent des visites
de ceux qui désiraient lui dirent adieu. Ils ont été nombreux.
Ensuite, tout a été très vite. Le cortège funèbre a quitté la maison
pour escorter ma mère, immobile dans son cercueil sans couvercle.
Famille, amis, musiciens, chanteurs, pleureuses et masques de cire
de nos ancêtres, rien ne manquait. Nos esclaves portaient des
torches enflammées, souvenir du temps où les enterrements
s’effectuaient de nuit. Le soleil brillait sur mon désespoir.
Le cortège s’est arrêté au nord du Forum. Mon père est monté sur
les Rostres, la tribune aux harangues qui permet aux orateurs de
s’adresser au peuple de Rome. Il savait que faire l’éloge funèbre
d’une femme âgée est une vieille coutume romaine. Il savait aussi
qu’il était inconcevable de prononcer un tel discours pour une jeune
femme. Pourtant, il a fait, des sanglots dans la voix, l’éloge de son
épouse chérie, morte à vingt-six ans. Son audace lui a valu les cris
de quelques mécontents hostiles à ce genre de nouveauté. Mais la
foule a couvert leurs hurlements par des applaudissements. Le
silence revenu, elle a écouté César avec attention. Elle a senti son
émotion et son chagrin. Elle a remarqué la pâleur de son teint, ses
mains tremblantes et ses yeux embués de larmes. Elle en a été
émue.
Le discours terminé, le cortège s’est reformé et s’est dirigé à pas
lents vers la nécropole, la ville des morts située en dehors de Rome.
Maintenant, me voilà seule, encore plus seule qu’avant.
16 mai
Milon n’essaie même plus de me faire travailler. Je traîne de
l’atrium au péristyle, rôde dans la cuisine, caresse mon chat ou
murmure des sottises à mon rossignol. Seul son chant parvient à
atténuer mon chagrin.
17 mai
Si tu savais, Papyrus, comme ça a été dur pour moi de voir Touria
nettoyer la chambre de ma mère ! Elle pleurait tout en travaillant, car
elle aimait sa maîtresse. Elle a emporté ses vêtements pour les
ranger ailleurs ou les donner aux pauvres. Puis elle m’a apporté ses
objets de toilette (j’ai deux miroirs désormais) et a remis à César son
coffret à bijoux.
À l’heure du dîner, mon père est arrivé en retard, ce joli coffret sous
le bras.
– Tiens, Julia, les bijoux de Cornélia sont à toi désormais, a-t-il dit
en accrochant un collier d’or à mon cou.
Je n’ai pas pu retenir mes larmes.
– Ne pleure pas, ma petite fille… Garde le souvenir de ta mère au
plus profond de toi. Imite sa vie d’amour, d’honneur et de dignité.
21 mai
Il faisait si doux ce soir que l’après-dîner s’est éternisé dans le
péristyle. Grand-mère restait silencieuse, perdue dans ses pensées.
César discourait sur l’Hispanie et je m’inquiétais pour lui.
– Que sais-tu de l’agitation continuelle de cette province, mon
père ? Ta vie n’y sera-t-elle pas en danger ?
– Bien sûr que non, Julia ! D’ailleurs, pour assurer ton avenir, j’ai
décidé de te fiancer avant mon départ.
– Me fiancer ? À qui ?
Ma voix tremblait.
– À Quintus Servilius Caepio de la grande famille des Servilii qui,
depuis fort longtemps, occupe les plus hautes magistratures
romaines. C’est un homme jeune, vigoureux, promis à un brillant
avenir. Mais, rassure-toi, il s’agit de fiançailles, pas de mariage. Pour
le moment, tu restes tranquillement à la maison.
Je ne sais rien de ce Quintus. Je ne l’ai jamais vu. J’entends son
nom pour la première fois. Je suis sûre que mon père ne l’a pas
choisi à la légère. J’ai confiance en lui, donc je lui obéirai. Un
mariage est avant tout une alliance entre deux familles, deux
puissances, c’est tout.
Ami Papyrus, comment dormir après une telle
nouvelle ?
Au milieu de la nuit…
Je cherchais en vain le sommeil quand Grand-mère est entrée
dans ma chambre. Elle a réveillé mon chat qui a miaulé son
mécontentement, plissant les yeux jusqu’à les réduire à deux fentes
luisantes de fureur.
– Vraiment pas commode, l’animal ! s’est-elle amusée en
s’asseyant au bord de mon lit.
– Il ne te griffera pas.
Elle m’a caressé la joue et a ajouté d’une voix douce :
– Tes fiançailles étaient prévues depuis des mois et ta mère les
approuvait. À mon avis, Jules aurait dû attendre son retour
d’Hispanie pour te les annoncer. Cette nouvelle me semble
malvenue en ces jours de deuil. Je lui ai conseillé de patienter, mais,
que veux-tu, ce charmant entêté n’en fait qu’à sa tête ! Ce qui est fait
est fait… Écoute-moi, Julia. Je suis là pour t’aider, te guider et je
serai toujours disponible pour toi. N’aie crainte.
Quelle chance d’avoir une grand-mère aussi formidable !
27 mai
Je suis fiancée, cher Papyrus !
Le décès de ma mère est si récent et le départ de mon père si
proche que mes fiançailles se sont résumées à un échange de
promesses entre Quintus et son père d’un côté, César et moi de
l’autre. Puis, devant Grand-mère et quelques amis, nos témoins, j’ai
reçu en cadeau un collier et un anneau d’or vite passé à mon doigt.
On nous a servi ensuite un excellent dîner. Hélas ! l’émotion m’a
empêchée de savourer le délicieux marcassin en croûte qui nous a
été proposé.
En fait, au lieu de manger, j’ai dévisagé mon fiancé, j’ai tenté de
deviner ses goûts et son caractère. Grand, mince, brun, l’œil triste et
le sourire rare, il semblait aussi mal à l’aise que moi et me lançait de
petits coups d’œil inquisiteurs.
– L’amour vient après, ma petite Julia, c’est normal, m’a assuré
Grand-mère, la cérémonie terminée.
Est-ce vrai ?
30 mai
C’est décidé : César quittera Rome après-demain.
2 juin
– Je devais partir et je suis toujours là. Es-tu contente, ma fille ?
César m’a embrassée avec une infinie tendresse. Comme toujours,
mon chat, sous l’emprise de la jalousie, est venu se frotter à nos
mollets pour réclamer sa part de caresses. Mon père l’a pris dans
ses bras. Puis, l’air grave, il m’a annoncé que certains de ses
créanciers, furieux, s’opposaient à son départ. L’angoisse m’a
aussitôt gagnée.
– Ma mère avait raison en te reprochant tes dettes faramineuses !
– Oui et non, car j’ai tout prévu, a fanfaronné l’astucieux César.
– Vraiment ?
– Oui, demain, j’irai voir Crassus, le plus riche des Romains. Pour
lui, mes dettes représentent peu de chose. Il les payera, et je
voguerai vers l’Hispanie en toute tranquillité.
– Ce sont tes dettes, pas les siennes !
– N’invente pas des problèmes là où il n’y en a pas, Julia ! La
situation est simple : j’ai besoin de son argent et lui de mon soutien,
de ma jeunesse et de mon ardeur au combat. Bref, je peux lui rendre
de grands services, il m’aidera.
J’espère qu’il a raison, ami Papyrus. César sait pourtant que de
nombreux
Romains
se
sont
retrouvés
esclaves
pour
dettes impayées !
7 juin
Mon père avait raison : Crassus a versé sans rechigner huit cent
trente talents d’or à ses créanciers. César vogue d’ores et déjà vers
l’Hispanie et je tourne en rond dans la maison. Je réfléchis sur ce
qu’est devenue ma vie. En quelques jours, j’ai gagné un fiancé
inconnu et perdu mes parents, le goût de lire, de manger et
d’étudier. Je suis horriblement triste…
Touria multiplie les gentilles attentions, me prépare mes plats
préférés, me raconte des histoires drôles. Mais ma tristesse
demeure intacte. De son côté, Milon tente en vain de me faire
travailler. Il me lit des poèmes et des comédies longues et
amusantes. Je l’écoutais ce matin d’une oreille distraite quand
Grand-mère nous a rejoints.
– Ma petite-fille, travailler est le meilleur moyen, non, le seul
moyen, d’adoucir ton chagrin ! a-t-elle déclaré. Cesse de soupirer et
de gémir sur ton sort !
Elle a ordonné à Milon de nous laisser et à moi de la suivre dans le
bureau de mon père.
Cette idée m’a enchantée. J’aime tellement cette grande pièce
ouverte aux courants d’air, ce qui est désagréable l’hiver mais
délicieux l’été.
– Julia, a-t-elle dit, ta vie s’annonce merveilleuse ! Je sais que tu
vas devenir une belle femme élégante, férue de lettres grecques et
latines, respectant les dieux et les déesses, aimant son mari, ses
enfants, sa maison, les fêtes, les jeux, les rires et les plaisirs.
Je l’ai approuvée d’un signe de tête.
– Puisqu’il en est ainsi, agis en conséquence ! a-t-elle poursuivi.
Réagis aux chagrins de l’existence !
Elle a posé devant elle la tablette sur laquelle j’avais écrit, l’an
passé, un poème de mon invention. Elle l’a lu à voix haute, m’a
félicitée pour mon style net et concis, pour la clarté de mon esprit et
la précision de mon vocabulaire.
– Tu es douée, Julia.
– Je ne trouve vraiment pas, Grand-mère.
– Chasse ta douleur en écrivant des poèmes. Cherche l’idée
originale, le mot juste, la phrase musicale… Tu verras, cette
excellente médecine tue les idées noires. Si tu veux, travaille dans le
bureau de ton père. Tu t’y sentiras plus près de lui. Étudie,
improvise, invente, crée, poursuis ta chance jusqu’au fond de l’eau !
De quelle eau parlait-elle ? Du Tibre ? Je n’ai pas osé lui demander
ce qu’elle voulait dire par des propos si étranges. Quoi qu’il en soit,
je me suis mise à écrire. Le temps est passé si vite que l’heure du
déjeuner est arrivée sans que je m’en rende compte.
10 août
J’ai reçu une lettre de mon père, immense bonheur ! J’ai couru la
montrer à Grand-mère qui, comme d’habitude, a énuméré les
nombreuses qualités de son fils adoré. Elle a loué son intelligence,
sa vaste culture, sa mémoire prodigieuse, son endurance, son
énergie indomptable, sa patience, sa lucidité, son habileté politique
teintée d’audace et de prudence.
– Grand orateur et grand écrivain, mon petit Jules connaît l’art de
manœuvrer en silence, a-t-elle conclu. Il laisse les autres se mettre
en avant et attend son heure… Sais-tu, Julia, que tu lui ressembles
beaucoup ?
Elle ne pouvait me faire plus beau compliment.
11 août
Grand-mère est entrée dans une terrible colère en me trouvant,
hier après-midi, assise sur mon lit, occupée à t’écrire, très cher
Papyrus.
– Maintenant que tu es fiancée, Julia, ça suffit. Oublie-le, brûle-le !
Je ne veux pas avoir à te le redire.
J’ai promis de te détruire la veille de mon mariage et, en attendant,
de te laisser dans ta cachette… Adieu, fidèle ami.
67 avant J.-C.
6 janvier
J’ai tenu cinq mois sans t’écrire, mais ce soir, je me sens si triste
dans cette grande maison que je t’ai sorti de dessous le coffre.
Mes matinées se passent à étudier avec Milon ou à écrire des
poèmes dans le bureau paternel. Bref, jusqu’au déjeuner, je ne
m’ennuie pas, contrairement aux après-midi qui s’étirent, monotones
et pénibles.
Parfois, après la sieste, Grand-mère vérifie l’élégance de ma
coiffure, de mes vêtements, jusqu’au choix de mes bijoux. Elle se
montre exigeante, un tantinet cruelle. Quand elle ne m’entraîne pas
aux thermes, elle m’emmène chez des amies ou de vagues
cousines. Elle exige que je participe à la conversation. Au début, je
lui en ai voulu. À présent, j’apprécie sa sagesse : ma peur de
m’exprimer devant des inconnues s’est atténuée, avant de s’envoler.
J’ai pris de l’assurance grâce à elle.
Restent les moments passés à la maison à filer et à tisser dans un
silence pesant encombré de souvenirs. Mais aujourd’hui, ami
Papyrus, tout a changé. Grand-mère a eu la merveilleuse idée de
demander à Milon de nous lire L’Iliade d’Homère.
– « Chante, déesse, la colère d’Achille, le fils de Pélée, détestable
colère, qui aux Achéens valut des souffrances sans nombre… », a
commencé l’esclave.
C’était magnifique. Assise devant mon métier, je l’ai écouté avec
ravissement. Mes doigts tissaient et mon esprit vagabondait dans la
plaine de Troie où s’affrontaient de vaillants guerriers. J’imaginais les
lances s’entrechoquer, les roues des chars se briser, les boucliers
rouler à terre et les yeux des blessés s’emplir de larmes.
– Milon, tu nous liras la suite demain, a ordonné Grand-mère en se
levant. Julia, va te recoiffer avant le dîner.
Je sens que je vais adorer ces lectures, tous les jours, à la même
heure… Une sorte de rendez-vous.
28 mai
Une lettre de mon père est arrivée ! Le bonheur de le savoir en
bonne santé et l’annonce de son prochain retour ont fait monter les
larmes aux yeux de Grand-mère. Moi, j’ai pleuré de joie avant même
d’en avoir achevé la lecture.
– Ma Julia chérie, es-tu capable de garder un secret qui ne doit
pas sortir de la famille ?
– Bien sûr !
Je déteste quand elle me prend pour une gamine alors que
j’approche de mon seizième anniversaire.
– Ton père est promis à un avenir glorieux. Jules veut depuis
toujours être le meilleur, le plus intelligent, le plus fort. Il souhaite
être aimé et admiré, préférant être le premier dans un misérable
village plutôt que le second à Rome !
– Être le premier des Romains ? Espère-t-il devenir roi ? Est-il las
de la République ?
– Absolument pas ! Pour comprendre ton père, songe qu’enfant, il
a connu les horreurs de la guerre civile, des assassinats, des
règlements de compte et des batailles inutiles. Adolescent, il a vu le
pouvoir faire régner la terreur. Il a été pourchassé, banni… Je crois
qu’il cherche simplement le meilleur moyen de faire triompher
Rome.
15 octobre
César est de retour et, avec lui, le bonheur d’être ensemble ! Il est
intarissable à propos de l’Hispanie, du pays comme de ses
habitants. Il affirme préférer à cette nouvelle province les terres à
l’Est de la Grande Mer.
– Ma fille, naviguerai-je un jour sur le Nil, le Tigre et l’Euphrate ?
Ah, comme j’aimerais arpenter ces lointaines contrées, découvrir
leurs palais magnifiques, leurs temples et les mille autres merveilles
évoquées par Hérodote ! Hérodote, l’enquêteur des temps anciens,
l’infatigable voyageur, l’auteur d’admirables descriptions du royaume
de Crésus, de la Grèce, de la Perse ou de l’Égypte ! Julia, as-tu lu
ses Histoires ?
Pourquoi César doute-t-il toujours de mes connaissances ? Me
prend-il pour une jeune imbécile, une ignorante ?
– Hérodote d’Halicarnasse nous raconte dans ses écrits tout ce
qu’il a vu et entendu au cours de ses voyages, lui ai-je répondu pour
l’impressionner. Il veut que « le temps n’abolisse pas le souvenir des
actions des hommes et que les grands exploits accomplis soit par
les Grecs, soit par les Barbares, ne tombent pas dans l’oubli. »
– Bravo, ma fille ! Réciter de mémoire le début de cette œuvre
monumentale est une belle chose.
– J’en ai appris par cœur de longs passages.
Un sourire admiratif a illuminé le visage de César, suprême
récompense pour tant de matinées studieuses. À son tour, il m’a cité
Hérodote, soulignant l’intérêt de tel ou tel passage. Il était
passionnant, enthousiaste, intarissable. Quand il s’est enflammé
pour le mariage de je ne sais quel pharaon égyptien, j’ai senti
monter en moi une sourde angoisse.
Mes noces sont-elles imminentes ?
16 octobre
Quelle erreur ! Certes, hier, mon père pensait au mariage, mais
pas au mien, au sien !
– Je vais épouser Pompéia, la petite-fille de Sylla, a-t-il annoncé au
cours du dîner. Grâce à elle, j’obtiendrai l’appui d’hommes puissants,
très influents chez les sénateurs comme parmi le peuple de Rome.
Grand-mère l’a félicité, j’ai bredouillé ma stupeur.
– La petite-fille de Sylla ? Ce monstre qui souhaitait ta mort, c’est
ça ?
– Les temps changent, ma fille, la roue tourne... Que veux-tu, la
politique dirige nos vies, elle nous oblige à prendre certaines
décisions.
– Quand même !
– Julia, l’honneur d’appartenir à la gens Julia, l’une des plus vieilles
familles de Rome, impose certains devoirs.
– Réfléchis, ma petite-fille ! est intervenue Grand-mère. Ton père et
toi, vous êtes les descendants de Romulus et Rémus, de Iule,
d’Énée, de la déesse Vénus et du dieu Mars ! Leur sang coule en
vous et vous dicte votre conduite pour la plus grande gloire de
Rome. Jules l’accepte, fais de même.
– Pompéia sera ma femme dans quelques jours, a ajouté César
d’une voix grave. Mais je n’oublierai jamais ma chère Cornélia.
2 novembre
César et Pompéia se sont mariés aujourd’hui !
Tôt ce matin, mon père s’est habillé et rasé avec soin. Grand-mère
a mis son plus beau collier et des boucles d’oreilles assorties. Elle a
surveillé ma tenue, m’a complimentée pour mon élégance et a
murmuré :
– Tu es devenue une très belle jeune fille, Julia.
Puis elle m’a embrassée, submergée d’émotion. Quand le peu de
famille que nous avons à Rome et nos amis sont arrivés, nous
sommes partis tous ensemble chez la fiancée.
Pompéia nous a accueillis dans la maison de son père. Elle portait,
comme la coutume l’exige, une robe de laine fine sans ourlet, une
ceinture à double nœud, un manteau couleur safran, un voile orangé
et une couronne tressée de marjolaine et de verveine. Elle était
moins belle que ma mère mais, je dois l’avouer, assez jolie.
Le moment solennel des épousailles approchait. On a prié, on a
fait des offrandes sur l’autel de la famille, on a examiné les entrailles
de l’animal sacrifié… Tout allait bien : les divinités se montraient
favorables à cette union.
La cérémonie pouvait continuer !
Alors, César et Pompéia ont apposé leurs cachets sur le contrat de
mariage. Puis elle a placé sa main droite dans celles de mon père et
ils ont échangé leurs consentements.
– Que le bonheur soit avec vous ! ont crié les invités.
Mon père semblait heureux, ou plus exactement satisfait, de cette
union en échange d’un appui politique efficace. Il m’a souri. Il savait
que je ne pensais qu’à ma mère, âme errante dans le monde des
Enfers. Et lui, y pensait-il ?
Ensuite, un festin extraordinaire a commencé. Heureusement car
j’avais très faim. J’ai dégusté des plats exquis. J’ai bavardé, écouté
les musiciens, admiré des jongleurs, des danseuses et des
acrobates.
Au coucher du soleil, Pompéia a quitté la domus de son enfance.
J’imagine qu’elle devait avoir le cœur serré d’angoisse. Le cortège
nuptial s’est formé autour d’elle. Des joueurs de flûte et des esclaves
porte-torches ouvraient la marche. On chantait, on riait, on lançait
des noix aux enfants rencontrés en chemin. On est arrivés à la
maison et la jeune épousée en a franchi le seuil dans les bras de
deux amis de César. Chacun sait que ses pieds ne devaient pas
toucher terre, en souvenir de l’enlèvement des Sabines, événement
à l’origine des premières familles romaines. Trois de ses esclaves
l’ont suivie, portant la quenouille et le fuseau de leur maîtresse.
César lui a remis les clés de la maison. Il lui a offert l’eau et le feu,
symboles de la vie familiale. Puis il l’a conduite dans sa chambre, il a
fermé la porte. La fête était finie !
Grand-mère, épuisée, m’a souhaité une bonne nuit avant de se
coucher. Maintenant, seule, allongée sur mon lit, mon chat roulé en
boule à mes pieds, je ne dors pas, rongée de soucis. L’idée de mon
propre mariage m’effraie, vivre avec Pompéia ma belle-mère
m’angoisse plus encore. Que vais-je devenir ?
24 novembre
À ma grande surprise, j’ai découvert une Pompéia joyeuse et facile
à vivre. Ses décisions sont justes et ses rires réchauffent nos cœurs
endeuillés. Me donnera-t-elle dans quelques mois un petit frère ou
une petite sœur ? Je l’espère. En attendant, je ne suis qu’une sotte,
ami Papyrus. J’avais tort de la craindre.
30 novembre
Dîner après dîner, César ne parle que des victoires du célèbre
Pompée.
– Avant, les pirates écumaient la Grande Mer, ils faisaient régner la
terreur sur les côtes comme sur les navires, a-t-il raconté ce soir
pour la énième fois. Ils volaient, capturaient des hommes, des
équipages, des bateaux entiers. Ils exigeaient des rançons… Et mon
ami Pompée a réglé le problème en deux temps, trois mouvements !
– Mon père, comment a-t-il réussi un tel exploit en seulement trois
mois ?
– Rapidité et efficacité sont les clés du succès, Julia ! Pompée a
attaqué à la fois leurs navires en pleine mer et les îles où ils se
pavanaient entre deux abordages. Il a tué ceux qui lui résistaient, il a
épargné ceux qui déposaient les armes. Enfin, quand je dis
« épargner », je veux dire qu’il en a fait nos esclaves, afin de leur
offrir une seconde chance. Même les bêtes sauvages se laissent
apprivoiser ! Il les a installés loin de la mer, dans la région de
Tarente, dans le Sud. Puis il les a répartis ici et là, dans les champs
et les villes, là où la main-d’œuvre manquait.
– De nos jours, mieux vaut être l’ami de Pompée que son ennemi,
a fait remarquer Grand-mère.
– Tu as raison et je m’y emploie, a approuvé César.
Ensuite, son regard s’est voilé et une ébauche de sourire a illuminé
un instant son visage.
Ami Papyrus, à quoi pensait-il ? Que prépare-t-il ? Quel plan
peaufine-t-il ? Tout compte fait, cela ne me concerne pas. Une seule
chose m’intéresse vraiment : mon mariage avec Quintus que
personne n’évoque.
Je n’ai presque plus de place pour écrire, ami Papyrus !
60 avant J.-C.
17 juin
Peu d’événements importants ont marqué ma vie ces dernières
années. J’ai vingt-deux ans et je ne suis toujours pas mariée. Je me
sens vieille, inutile, repoussée par tous les beaux partis de Rome. Et
je ne comprends pas pourquoi. Plus d’une fois, j’ai imploré Junon, la
déesse du Mariage, et cela n’a rien donné.
– Patience, tu auras le meilleur des époux, m’assure Grand-mère.
– Ne suis-je pas fiancée à Quintus ?
– Certes… Fais confiance à ton père. Il est très occupé, ces tempsci.
Elle n’a pas son pareil pour trouver des excuses à son Jules chéri.
Il est exact que je le vois peu depuis qu’il assume les fonctions de
pontife. Quant à Pompéia, je crois qu’elle se désintéresse de mon
sort. D’ailleurs, pourquoi n’a-t-elle toujours pas donné un fils à
César ?
20 juin
D’habitude, la République a deux consuls à sa tête, élus pour un
an. Cette fois, elle en a trois : le riche Crassus, le puissant général
Pompée et… Jules César, mon père ! Le Sénat vient d’inventer le
triumvirat. C’est incroyable : pendant un an, le pouvoir suprême sera
entre les mains de ces trois hommes !
22 décembre
César a divorcé ! Si j’ai bien compris, Pompéia a été plus ou moins
mêlée à une histoire très bizarre lors d’une fête religieuse. Je n’en
sais pas plus et Grand-mère, ulcérée, a refusé de me donner des
détails. Le fait de ne pas avoir donné à mon père le fils tant espéré a
joué, à coup sûr, en sa défaveur.
Bref, en famille et devant témoins, les tablettes du contrat de
mariage ont été brisées. Pompéia a rendu les clés de la maison
avant de retourner vivre chez son père. Elle va me manquer.
59 avant J.-C.
3 juin
Tout s’est passé très vite. César a rompu mes fiançailles avec
Quintus et organisé mes noces avec Pompée ! Je l’épouse demain.
La date a été soigneusement choisie : juin est le mois de la divine
Junon. C’est de bon augure.
Inutile d’être devin pour comprendre les raisons de ce choix :
Pompée est l’homme le plus puissant de Rome. Grâce à moi, mon
père se fait un allié sûr. Je suis heureuse de pouvoir l’aider dans sa
carrière, mais… mais je vais avoir un mari vieux, très vieux, plus
vieux que mon père !
Ma tenue est prête. Elle est tellement élégante que je l’admire sans
cesse. J’ai presque hâte de la porter ! Une robe de laine fine avec
une ceinture à double nœud, un manteau couleur safran (une teinte
qui me va à ravir, d’après Grand-mère) et un voile orangé. Demain,
je poserai une couronne de marjolaine et de verveine sur mes
cheveux. Le grand moment va enfin arriver… On m’a dit tant de bien
de Pompée que j’ai un peu moins peur.
J’avais promis à Grand-mère de te brûler la veille de mon mariage,
cher ami Papyrus. Mais je ne peux m’y résoudre.
Cette nuit, je te glisserai dans une petite amphore et t’enterrerai
dans le jardin du péristyle. Par chance, notre esclave-jardinier a
creusé ce matin un trou profond pour planter un cyprès. Tu y seras
bien… Adieu.
Ce mariage politique a été un arrangement peu romantique. Cependant,
Pompée et Julia ont vécu heureux dès les premiers jours de leur union. Le général
a succombé au charme de sa jeune femme qui alliait l’intelligence à la beauté. De
vingt-trois ans sa cadette, Julia a découvert un mari amoureux et dévoué, qu’elle a
aimé à son tour.
En l’an 58 av. J.-C., Jules César est parti à la conquête de la Gaule. Il espérait
une guerre rapide, elle ne l’a pas été.
En 54 av. J.-C., Julia est enceinte quand elle apprend que Pompée a été
encerclé par une foule hostile lors d’une réunion politique. Elle a envoyé prendre
de ses nouvelles, sans en obtenir. C’est alors qu’un esclave lui a apporté la toge
de Pompée maculée de sang. Julia l’a imaginé blessé, peut-être même mort… Il
ne lui est pas venu un seul instant à l’esprit que ce sang puisse être celui d’un
autre homme. Terrassée par l’émotion, elle a été prise des douleurs de
l’enfantement, a fait une fausse couche et est décédée rapidement. En apprenant
sa mort, sa grand-mère, Pompée et César en ont conçu un immense chagrin.
Lexique
Atrium : vaste salle, en partie couverte, donnant accès aux autres pièces de la
maison. Son toit est largement ouvert au centre. Le bassin qui se trouve sous
cette ouverture recueille les eaux de pluie et laisse passer le soleil.
Aurige : conducteur de char.
Bacchus : dieu du Vin et de l’Inspiration artistique (Dionysos chez les Grecs).
Basilique : grand bâtiment servant à la fois de lieu de rencontre et de
commerce, mais aussi endroit où l’on rend la justice.
Caton l’Ancien (234-149 av. J.-C.) : homme politique et écrivain romain.
Cérès : déesse de la Végétation et des Moissons (Déméter chez les Grecs).
Charon : génie immortel qui, sur sa barque, fait traverser le fleuve séparant le
monde des vivants du monde des Enfers aux âmes des nouveaux morts.
Cirque : vaste édifice tout en longueur où se déroulent des courses de chevaux
ou de chars.
Comices : nom donné par les Romains aux assemblées qui élisaient leurs
magistrats ou réglaient certaines affaires publiques.
Marcus Crassus (115-53 avant J.-C.) : général et homme politique romain.
Cybèle : déesse de la Fertilité adoptée par les Grecs puis par les Romains.
Cette déesse asiatique du Proche-Orient est la mère des dieux, la personnification
de la nature sauvage.
Étrusques : peuple vivant depuis longtemps dans le centre de la péninsule
italienne.
Fibule : fermoir de métal, parfois en or ou en argent, servant à agrafer son
vêtement.
Gens : mot latin dont on prononce le « s ». Ensemble des grandes familles de
Rome qui portent le même nom et sont censées avoir les mêmes ancêtres.
Grande Mer : mer Méditerranée.
Hérodote (Ve siècle av. J.-C.) : historien et géographe grec.
Italiotes : venus du nord de la péninsule italienne, ils se composent de divers
peuples, comme les Latins ou les Sabins.
Lares et Pénates : statuettes représentant les divinités protectrices du Foyer ou
des Provisions.
Latrunculi : jeu d’échecs à la romaine.
Légion : une légion compte environ 6 000 soldats appelés des légionnaires.
Magistrat : sorte de ministre à l’époque romaine, élu pour un an par les
citoyens.
Mânes : âmes des ancêtres morts qui, oubliées, peuvent devenir dangereuses
et malfaisantes.
Mars : dieu de la Guerre (Arès chez les Grecs).
Mer de l’Est : mer Adriatique.
Pédagogue : personne qui instruit les enfants, professeur.
Péristyle : galerie couverte avec de nombreuses colonnes, autour d’une cour
intérieure ou à l’extérieur d’un bâtiment.
Plaute (254-184 av. J.-C.) : écrivain latin.
Pluton : dieu des Enfers (Hadès chez les Grecs).
Pompée (106-48 av. J.-C.) : général et homme politique romain.
Proserpine : reine des Enfers et déesse des Saisons (Perséphone chez les
Grecs).
Saturne : mari de Rhéa, père des déesses Junon, Cérès et Vesta et des dieux
Jupiter, Pluton et Neptune (Cronos chez les Grecs).
Sénat : assemblée composée de tous les anciens magistrats, issus
généralement des grandes familles romaines.
Sesterce : ancienne monnaie d’argent ou de bronze utilisée dans la Rome
antique.
Sophocle (495-406 av. J.-C.) : dramaturge grec, auteur de cent vingt-trois
tragédies, dont seules sept sont parvenues jusqu’à nous.
Sylla (138-78 av. J.-C.) : homme politique romain.
Talent : monnaie d’or ou d’argent très courante en Grèce, puis dans l’Empire
romain.
Térence (190-159 av. J.-C.) : écrivain latin, auteur de nombreuses pièces de
théâtre dont il ne nous reste que six comédies.
Triclinium : salle à manger des belles demeures.
Varron (116-27 av. J.-C.) : écrivain latin, surnommé « le plus érudit des
Romains ».
Vesta : déesse du Foyer et protectrice de Rome (Hestia chez les Grecs).
Vénus : déesse de la Beauté et de l’Amour (Aphrodite chez les Grecs).
Via Cassia : route partant de Rome et se dirigeant vers le nord.
Via Sacra / Voie Sacrée :la plus ancienne et la plus célèbre rue de Rome.
Pour aller
plus loin
Une longue page d’histoire
Des débuts bien modestes
L’histoire de Rome est celle d’un village devenu un immense empire.
La vie des Italiotes et des Étrusques qui habitent la péninsule italienne change
vers 750 av. J.-C., avec l’arrivée de Grecs venus chercher fortune. Paysans ou
bergers, ils cohabitent tant bien que mal. Rome n’est qu’un petit village qui grossit
peu à peu, noue des alliances, conclut des mariages, se défend, attaque, se bat.
La légende raconte que les jumeaux Romulus et Rémus, fils du dieu Mars et
d’une princesse latine, sont abandonnés à la naissance au bord du Tibre. Ils sont
allaités par une louve, puis recueillis par un berger. Devenus grands, ils décident
de bâtir « leur » ville. Mais qui en sera roi ? Les frères se disputent. Romulus tue
Rémus, fonde Rome avec quelques compagnons et règne. C’est à lui que cette
cité doit son nom.
739-509 av. J.-C. : les rois
Sept rois se succèdent sur le trône de Rome, la ville aux sept collines. D’abord,
ils défendent leur cité. Puis vient le temps des conquêtes.
Le roi Ancus Martius (640-616 av. J.-C.) construit Ostie, un port à l’embouchure
du Tibre, car Rome est loin de la mer.
Le roi Servius Tullius (578-535 av. J.-C.) entoure Rome d’une haute muraille de
pierre.
En 509 av. J.-C., les Romains se révoltent et chassent leur roi, l’odieux Tarquin le
Superbe.
509-27 av. J.-C. : la République
La République est née. Désormais, le pouvoir se partage. L’Assemblée du
Peuple choisit les magistrats qui gouverneront pendant un an, un an seulement. Il
y a deux consuls à la tête de l’État et divers magistrats exerçant des fonctions
administratives ou religieuses. Les anciens magistrats deviennent sénateurs à vie.
La République en danger (509-350 av. J.-C. ) : Rome se bat souvent contre des
voisins turbulents ou règle les conflits opposant les bergers aux paysans. Petit à
petit, elle impose sa loi à toute la région, le Latium.
La République à la conquête de l’Italie (350-270 av. J.-C. ) : Rome se bat contre
les Étrusques, les Sabins, et gagne. Bientôt, elle règne sur toute l’Italie !
La République de conquête en conquête (270-27 av. J.-C. ) : Peu à peu, Rome
soumet tous les pays qui bordent la mer Méditerranée et gênent son
développement économique et politique. Elle réduit Carthage en cendres, domine
l’Afrique du Nord et l’Espagne, part à la conquête de l’Orient : la
Macédoine, la Grèce, l’Asie Mineure… Pour finir, la voici en Gaule et autres terres
du Nord.
Ces conquêtes sont l’œuvre d’une armée disciplinée, entraînée au combat,
habituée aux travaux de terrassement, à la construction de ponts et de routes pour
faciliter ses déplacements. Un général victorieux reçoit le titre d’Imperator et a
droit à un Triomphe : il défile dans Rome à la tête de ses soldats suivis par les
chefs vaincus ligotés et le butin pris sur l’ennemi.
Pourtant, le dernier siècle de la République est une période de guerres civiles.
Le système politique ne convient plus à cet État devenu gigantesque. Des
généraux couverts de gloire, comme Marius, Sylla ou Pompée, essaient de
prendre le pouvoir. Après sa conquête de la Gaule
(58-52 av. J.-C.), Jules César est à la fois Dictateur à vie, Imperator, Grand
Pontife… Certains le soupçonnent de vouloir devenir roi et le tuent en mars 44.
27 av. J.-C. - 476 apr. J.-C. : l’Empire
César assassiné, le général Marc Antoine, un proche de César, s’oppose à
Octave, le petit-neveu et fils adoptif de César. Et c’est Octave qui gagne ! Prudent,
habile et rusé, il fait semblant de conserver le système républicain. En fait, il
obtient tous les pouvoirs.
En quelques années, Octave devient le « premier des Romains », le général en
chef de l’armée, le Grand Pontife et même Augustus, le protégé des dieux et des
déesses, un être sacré, adoré tel un dieu. Selon la loi, il exerce le pouvoir avec le
Sénat. En fait, Octave-Auguste gouverne seul, nomme les sénateurs qui, parce
qu’ils lui doivent tout, lui obéissent. Personne n’ose s’opposer à lui : question de
vie ou de mort.
Officiellement, la République continue mais, en quarante ans de règne, OctaveAuguste fonde l’Empire romain, qui durera plus de quatre siècles.
Cet empire atteint sa plus grande extension au IIe siècle, demeure solide
jusqu’au IIIe siècle, puis connaît des moments difficiles. Il est impossible de donner
le nombre exact des empereurs romains : une centaine, sans compter les
usurpateurs. Les uns sont sages, autoritaires et justes ; d’autres, cruels, faibles ou
fous. Le dernier empereur est détrôné en 47 : l’Antiquité s’achève, le Moyen Âge
commence.
Être esclave à Rome
Que ce soit pendant la royauté, la République ou l’Empire, un esclave à Rome
est considéré comme une marchandise. Qu’il appartienne à l’État ou à une famille,
il peut être battu, acheté ou vendu sur des marchés spécialisés. Il travaille sans
être payé, n’a aucun droit et doit toujours obéir à son maître.
Comment devient-on esclave ? C’est simple. Il suffit d’être un enfant abandonné
ou né de mère esclave, un prisonnier de guerre, une personne kidnappée ou un
citoyen endetté.
Les conditions de vie des esclaves dépendent du caractère de leur maître mais
aussi de l’endroit où ils vivent. Certains s’épuisent dans les champs ou sur les
navires. D’autres, moins malchanceux, travaillent en ville, dans un atelier, une
boutique ou dans la maison de leur maître. Rares sont ceux qui deviennent
secrétaire, pédagogue ou comptable au service de leur maître.
Posséder plusieurs centaines d’esclaves est un signe de richesse à Rome.
En cas de désobéissance ou de tentative de fuite, les punitions sont terribles :
privations de toutes sortes, bastonnade, marque au fer rouge ou collier de fer
autour du cou avec le nom de son propriétaire gravé dessus.
Dans quelques cas exceptionnels, un esclave peut espérer gagner sa liberté.
Par exemple, s’il est un gladiateur vainqueur aux arènes, ou si son maître
l’« affranchit » par testament. Hélas, même si l’affranchi est un homme libre, il
n’aura jamais tous les droits des citoyens.
Le calendrier de la République romaine
Si Julia avait réellement rédigé ce journal, elle aurait indiqué les dates de façon
bien différente. Ainsi, elle aurait écrit « 5e jour avant les Ides de mars de l’an
680 », et non « 11 mars 73 avant Jésus-Christ ». Pour faciliter la lecture de ce
journal fictif, toutes les dates ont été modernisées car le calendrier sous la
République romaine est compliqué. À vous d’en juger !
Il y a trois façons d’indiquer l’année : soit à partir de la fondation légendaire de
Rome (753 av. J.-C. étant l’an zéro), soit à partir de l’expulsion du dernier roi (509
av. J.-C.), soit par le nom du consul à la tête de Rome cette année-là.
L’année compte 355 jours regroupés en 12 mois, plus un petit mois
supplémentaire tous les deux ans.
Chaque mois est divisé en 3 parties de longueurs inégales et variables d’un mois
à l’autre : les Nones, les Ides et les Calendes. De plus, on compte les jours à
reculons. Par exemple, le 15 mai étant « le 1er jour des Ides de mai », le 13 mai
est « le 3e jour avant les Ides de mai », et le 12 mai correspond au « 4e jour avant
les Ides de mai ».
Jules César modifie ce calendrier en 46 av. J.-C. Sa réforme le simplifie un peu.
Il conserve les noms des mois qui sont très proches de ceux que nous utilisons
encore aujourd’hui :
Januarius : mois de Janus, dieu de la Lumière et des Commencements (=
janvier).
Februarius : mois des februo, c’est-à-dire des purifications (= février).
Mars : mois de Mars, dieu de la Guerre (= mars), premier mois de l’année.
Aprilis : origine mystérieuse de ce nom (= avril).
Maius : mois de Maia, déesse de la Fertilité (= mai).
Junius : mois de Junon, déesse du Mariage (= juin).
Quintilis, qui deviendra en 44 av. J.-C. Julius en l’honneur de Jules César (=
juillet).
Sextilis, qui deviendra en 8 av. J.-C. Augustus : en l’honneur d’Octave-Auguste
(= août).
September : 7e mois de l’année (= septembre).
October : 8e mois de l’année (= octobre).
November : 9e mois de l’année (= novembre).
December : 10e mois de l’année (= décembre).
Quelques dates
Vers 3 200 av. J.-C. : naissance de l’écriture : le cunéiforme en Mésopotamie et
les hiéroglyphes en Égypte.
Vers 2 500 av. J.-C. : construction des grandes pyramides d’Égypte.
Vers 1 200 av. J.-C. : légendaire guerre de Troie.
Vers 810 av. J.-C. : selon la légende, la reine Didon fonde Carthage, la future
grande rivale de Rome, en Afrique du Nord.
753 av. J.-C. : fondation légendaire de Rome par Romulus et Rémus.
739-509 av. J.-C. : époque des rois de Rome.
509-27 av. J.-C. : République romaine.
479-431 av. J.-C. : Âge d’or d’Athènes.
334-323 av. J.-C. : Alexandre le Grand conquiert un immense empire.
221 av. J.-C. : Qin, le premier empereur de Chine, commence la construction de
la Grande Muraille.
Vers 106 av. J.-C. : naissance de Pompée.
100 av. J.-C. : naissance de Jules César.
Vers 95 av. J.-C. : naissance de Cornélia, fille de Cinna.
Vers 84 av. J.-C. : mariage de Cornélia et de Jules César.
Vers 83 av. J.-C. : naissance de Julia, fille de Cornélia et César.
82-81 av. J.-C. : dictature de Sylla.
73-71 av. J.-C. : révolte des esclaves dirigés par Spartacus contre Rome.
Vers 68 av. J.-C. : mort de Cornélia, épouse de Jules César.
Vers 67 av. J.-C. : mariage de Pompéia et de Jules César.
67 av. J.-C. : le général Pompée élimine tous les pirates de la mer Méditerranée.
Vers 60 av. J.-C. : divorce de Pompéia et de Jules César.
60 av. J.-C. : premier triumvirat : Crassus, Pompée, César.
59 av. J.-C. : César élu consul.
Vers 59 av. J.-C. : mariage de Julia et de Pompée.
58-51 av. J.-C. : conquête de la Gaule par Jules César et ses légionnaires.
55 av.-J.-C. : Pompée et Crassus élus consuls.
Vers 54 av. J.-C. : mort de Julia, fille de César.
48 av. J.-C. : assassinat de Pompée.
45 av. J.-C. : César nommé Dictateur à vie.
44 av. J.-C. : assassinat de Jules César.
30 av. J.-C. : à la mort de la reine Cléopâtre, l’Égypte devient province romaine.
27 av. J.-C. : fin de la République : Octave, fils adoptif de César, reçoit le titre
d’Augustus.
27 av. J.-C. - 476 apr. J.-C. : Empire romain.
64 apr. J.-C. : grand incendie de Rome : l’empereur Néron accuse à tort les
chrétiens.
79 apr. J.-C. : éruption du Vésuve et destruction de la ville de Pompéi.
364 apr. J.-C. : l’Empire romain est divisé en deux pour mieux se défendre
contre les peuples « barbares ». Il y a désormais l’Empire romain d’Occident et
l’Empire romain d’Orient.
Des livres, des films et des visites
À LIRE
Des documentaires
Sur les traces de Jules César, par Stéphanie Morillon,
Gallimard Jeunesse
Les Romains, par Gérard Coulon,
collection « Voir 6-9 ans », Fleurus
Au temps des Romains, par Éric Morvillez,
collection « Voir l’histoire », Fleurus.
Des légendes et des romans
Récits tirés de l’histoire de Rome, par Jean Defrasne, Pocket
Les Poisons de Rome, par Béatrice Nicodème,
Livre de Poche jeunesse, Hachette
Des BD
Les Aventures d’Alix, par Jacques Martin,
Casterman
La Naissance de Rome, par Viviane Kœnig et Clémence Paldacci, collection
« La Mythologie en BD », Casterman
Rome et son Empire, par Dominique Joly et Emmanuel
Olivier, collection « L’Histoire du monde en BD », Casterman
À VOIR
Jules César, de Joseph Mankiewicz (1953), avec Marlon Brando
Ben-Hur, de William Wyler (1959), avec Charlton Heston
Spartacus, de Stanley Kubrick (1960), avec Kirk Douglas
À VISITER EN FRANCE
Le musée des Antiquités romaines d’Arles
Le pont du Gard
Le théâtre antique et l’arc de triomphe d’Orange
Les arènes et la Maison Carrée à Nîmes
Les antiquités romaines au musée du Louvre à Paris
Les arènes de Lutèce et les thermes de Cluny à Paris
Le temple d’Auguste et de Livie à Vienne
L’auteure
Historienne, enseignante, Viviane Koenig s’est plongée pour vous dans la Rome
antique. De livre en livre, de musée en musée, de visite en visite, elle a retrouvé
les traces de ces temps anciens. Elle a réuni tous les renseignements possibles
sur Julia, la fille du célèbre Jules César, dont la vie fut si brève et si vite oubliée.
Avec son habituel souci d’exactitude, Viviane Koenig fait revivre les anciens
Romains dans ce journal fictif. Hommes ou femmes, jeunes ou vieux, riches,
pauvres ou esclaves, elle les tire de l’oubli. Elle décrit leurs soucis, leurs peurs et
leurs joies d’il y a plus de deux mille ans.
Du même auteur,
dans la collection « Mon histoire »
MINÉMÈS, EXPLORATEUR POUR PHARAON
Récit d’une expédition, an 8 du règne de Thoutmosis
AU TEMPS DU THÉÂTRE GREC
Journal de Cléo, Athènes, 468 av. J.-C.
MARCO POLO, LA GRANDE AVENTURE
Journal sur la route de la soie, 1269-1275
Julia, fille de César
Journal d’une jeune Romaine
Viviane Koenig
26 AVRIL DE L’AN 73 AVANT J.-C.
« Ami Papyrus, je n’ai pas rêvé : César a eu peur. Qu’a-t-il vu sur le Forum ?
Qu’a-t-il craint ? Je n’ose pas le lui demander, mais je sens qu’il est en danger.
Grand-mère m’avait prévenue durant notre voyage en me parlant « des ennemis
de notre famille, des ennemis de Rome, une ville dangereuse où les ragots vont
bon train ». Que veulent ces gens ? Tuer mon père ou juste l’empêcher de
devenir consul, la magistrature la plus prestigieuse ? »
Avis au lecteur :
Pour plus de clarté, l’auteure utilise le calendrier en usage aujourd’hui et non pas
celui en vigueur à Rome au milieu
du Ier siècle avant Jésus-Christ. (voir le dossier p. 153).
Gallimard Jeunesse
5, rue Gaston Gallimard, 75007 Paris
www.gallimard-jeunesse.fr
Portrait de couverture : Thomas Ehretsmann
Carte : Vincent Brunot
© Éditions Gallimard Jeunesse, 2020
Cette édition électronique du livre
Julia, fille de César. Journal d’une jeune Romaine
de Viviane Koenig a été réalisée le 21 février 2020
par Melissa Luciani et Françoise Pham
pour le compte des Éditions Gallimard Jeunesse.
Elle repose sur l’édition papier du même ouvrage,
achevé d’imprimer en février 2020, en Italie,
par l’imprimerie L.E.G.O
(ISBN : 978-2-07-512720-2 – Numéro d’édition : 349903).
Code sodis : U24876 – ISBN : 978-2-07-512723-3
Numéro d’édition : 349906
Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949
sur les publications
destinées à la jeunesse.