Author: Koenig V.  

Tags: fiction  

ISBN: 978-2-07-512723-3

Year: 2020

Text
                    






73 avant J.-C. 2 mars Grand-mère Aurélia ne m’a pas souvent fait de cadeaux. Aussi, lorsqu’elle m’a offert tôt ce matin un rouleau de papyrus flambant neuf, j’ai été vraiment surprise. Elle semblait contente de son geste et moi, j’en ai été si étonnée que je suis restée sans réaction, les bras ballants. – Garde-le, ma petite-fille, et n’oublie jamais qu’il sera ton plus sûr compagnon ! Tu peux lui confier tes joies, tes peines, tous tes secrets, il ne répétera rien. Elle m’a souri, a doucement caressé mes longs cheveux bruns, avant d’ajouter à voix basse : – Ne le montre à personne. – Même pas à toi ? – Surtout pas à moi ! À ton âge, tu dois apprendre à surveiller tes propos et à taire certaines pensées… Je n’en croyais pas mes oreilles. J’étais persuadée au contraire qu’il fallait tout dire, être franche et loyale, ne rien dissimuler. – Julia, écoute : parler avec discernement est difficile, je le sais, poursuivit-elle. Je l’ai appris jadis à mes dépens… Donc, note sur ce papyrus ce que tu veux, comme tu veux, quand tu veux, et cache-le. Dans quelques années, à la veille de ton mariage, brûle-le parce qu’il pourrait devenir gênant s’il tombait en de méchantes mains. – Quelles mains, Grand-mère ?
– Celles des ennemis de notre famille, des ennemis de Rome. Cette ville est dangereuse et les ragots vont bon train… Sois prudente, mon enfant, ton avenir en dépend. Je ne comprends pas ses conseils, mais j’ai confiance en sa sagesse. Désormais, j’en fais serment, je ne me confierai qu’à toi, Papyrus, ami fidèle et silencieux. 3 mars Par tous les dieux, que ce voyage est long, monotone, ennuyeux ! En un mot : interminable. Je devrais être heureuse de rouler vers Rome, la plus belle ville du monde, et je n’ai qu’une envie : me plaindre. Oh là là ! je dois arrêter de me lamenter sur mon sort ! Comment, moi, Julia, fille de Jules César et de Cornélia Cinna, puis-je écrire de telles sottises ? Je l’ignore. J’ai honte de moi. Je dois et je vais changer. Dorénavant, cher Papyrus, je te confierai mes joies et mes peines, sans tricheries ni cachotteries ! C’est promis. Autant commencer tout de suite. Voici la vérité : depuis mon départ, tout ce que j’ai vu m’a passionnée. Au rythme lent des chevaux qui tirent ma voiture à quatre énormes roues, j’ai découvert des paysages étonnants, des oliveraies immenses et des vignes bien alignées. J’ai vu des enfants plus jeunes que moi garder des troupeaux et des centaines d’esclaves travailler dans les champs. J’ai remarqué des cavaliers pressés et d’autres qui flânaient en chemin. C’est vrai, les cahots de ces routes dallées m’agacent autant que les soupirs de Grand-mère. Elle se plaint de son dos avant de retrouver le sourire grâce à de mystérieux onguents. Elle cache son
bonheur à l’idée de revoir Jules, son fils préféré. Mais je sais que ces retrouvailles la ravissent. Quant à ma mère, radieuse de beauté, elle trouve tout merveilleux. En fait, elle a raison. Quel beau voyage ! Quel merveilleux printemps ! Tout est nouveau pour moi. Jusqu’à présent, je n’avais jamais quitté ma luxueuse villa du Nord où je vivais heureuse et insouciante. Seulement voilà, mon père nous attend à Rome. Et ce que veut Jules César est un ordre ! 4 mars Je profite d’une halte au bord d’un champ pour m’isoler. Assise au pied d’un vieil olivier, loin des regards indiscrets, j’ai déroulé mon papyrus. J’ai sorti mon matériel à écrire : un roseau fin, un encrier... et je suis restée là, figée, indécise. Faut-il vraiment noter mes pensées secrètes ? Écrire en toute honnêteté, sans rien dissimuler ? D’après Grand-mère, oui. Je dois donc te raconter, ami Papyrus, ma colère matinale. Je n’en suis pas fière, mais c’est ainsi. Ma voiture avait à peine démarré que j’ai voulu écrire tout en roulant. Une série de secousses m’en a empêchée. La Via Cassia, cette belle route pavée que tout le monde admire, n’est qu’une série de creux et de bosses hostiles aux écrivains. Alors j’ai rouspété. Ma mère m’a grondée d’une voix terrible, me fixant de ses yeux noirs, sévères et durs. Je déteste la voir ainsi, mais je ne la crains pas puisqu’elle peut être, l’instant
d’après, la douceur même. La rage au cœur, car je savais qu’elle avait raison, j’ai jeté mon papyrus dans mon baluchon, celui qui ne me quitte jamais, et refermé mon encrier en grognant : – Mère, j’en ai assez d’être bringuebalée ainsi ! Quand arriveronsnous à Rome ? – Nos routes sont faites pour faciliter les déplacements de nos légionnaires, pas pour satisfaire tes caprices d’enfant gâtée, a-t-elle répliqué. Cesse de te plaindre. Tu es grande maintenant. Tu vas avoir dix ans, il me semble. Accepte les petits tracas de la vie, ma fille, et en silence, s’il te plaît. J’ai baissé le nez, déconfite. Puis j’ai calé un coussin sous mes fesses, regardé dehors et observé nos esclaves qui, eux, voyagent sans récriminer dans des conditions moins confortables que les miennes. 7 mars Cet après-midi, j’ai découvert Rome que j’avais quittée toute jeune ! À la porte de la cité, j’ai dû abandonner, comme ma mère et Grandmère, voiture et chevaux pour monter sur une litière portée par des esclaves. Et hop, en route ! Je suis passée par des ruelles étroites et bruyantes, bordées de maisons surpeuplées, hautes et laides. J’ai traversé des places grouillantes de monde, déambulé dans d’incroyables embouteillages de chevaux, d’ânes, de passants, de porteurs d’eau et autres marchands ambulants. J’ai longé de belles maisons, des temples et des bâtiments impressionnants dont j’ignore jusqu’au nom. Je pensais que la maison de mon père serait par là. Pas du tout ! – Nous habitons plus loin, m’a rassurée Grand-mère depuis sa
litière. C’est un vieux quartier, moins élégant mais joyeux et populaire. Là, tu peux être fier de moi, cher Papyrus : aucun reproche n’a franchi mes lèvres. J’ai dissimulé mon étonnement et mes craintes sous un sourire faussement tranquille. Pourtant, je m’enfonçais dans un monde inconnu et hostile… On m’appelle, je reprendrai le récit de ma découverte de Rome demain. Bonsoir, Papyrus. 8 mars Les premiers rayons de soleil m’ont réveillée en douceur. Légers frottements de balais, bruits de pas et murmures discrets, nos esclaves travaillent déjà. Moi, j’écris... Hier, plus j’avançais dans Rome, plus les ruelles me semblaient sales, bruyantes, peuplées de gens inquiétants, d’enfants dépenaillés, de chiens féroces et faméliques. Des odeurs nauséabondes envahissaient mes narines, me soulevant le cœur, et ma peur augmentait. Tout à coup, nos litières aux rideaux à demi clos se sont arrêtées devant des boutiques, l’une débordante de tissus, l’autre de paniers. À ma grande surprise, Grand-mère et ma mère en sont descendues. Je n’ai pas pu m’empêcher de crier avec insolence : – Croyez-vous que ce soit le moment de faire des courses ? – Viens ! ont-elles répondu en chœur. Nous y sommes. Elles ont poussé la porte de bois coincée entre les misérables échoppes et sont entrées. Je m’apprêtais à les suivre quand des miaulements m’ont intriguée. Un adorable chaton gris sautait d’un panier à l’autre sur l’étal du marchand-vannier. J’avais très envie de le caresser, mais la crainte
de rester seule dans cette rue inconnue m’a poussée à franchir le seuil de la maison. Mes premières impressions sont bonnes, ami Papyrus. Tout à ma joie de pouvoir me dégourdir les jambes après un si long voyage, j’ai fait plusieurs tours du bassin de l’atrium inondé de soleil, en sautillant sur un pied, puis sur l’autre. – Cesse tes enfantillages, ma fille ! riait ma mère. Comme je sais depuis toujours qu’un ordre donné avec des rires dans la voix n’en est pas un, j’ai continué. Je sautais à cloche-pied quand, soudain, je me suis figée. Un rossignol buvait l’eau du bassin. – Il vient se rafraîchir ici, tous les jours à la même heure, Julia. Mon père était là, sourire aux lèvres, me tendant les bras. Quel bonheur ! 12 mars Avant de me lever, j’ai un aveu à te faire, Papyrus : je suis heureuse dans ce vilain quartier de la monstrueuse Rome. Oui, très heureuse. Voilà, c’est dit, mais mon temps libre s’est réduit comme peau de chagrin. – Tu as des obligations, Julia, me rappelle sans cesse ma mère. Fais ce que tu dois et sois à l’heure ! Bref, cher ami, je dois te quitter pour passer un peu d’eau sur mon visage, rajuster ma longue robe, nouer ma ceinture et mes sandales
avant l’arrivée de Touria, mon esclave, ma chère nourrice. Elle ne va pas tarder. Comme tous les matins, elle peignera et nattera mes cheveux avant de les tresser ou de les nouer en un chignon bas, sur la nuque. Seules les femmes mariées portent un chignon au sommet du crâne. Plus tard, cette coiffure m’embellira-t-elle ou pas ? Si je demandais à Touria d’essayer, juste pour voir ? Inutile, elle refuserait. C’est trop d’audace. À bientôt, Papyrus, elle entre, portant en triomphe mon petit déjeuner : un morceau de pain, du fromage et de l’eau. Un peu plus tard… Catastrophe ! Je suis arrivée en retard devant l’autel de la famille où brûle en permanence le feu sacré. Tous m’ont lancé des regards noirs, chargés de reproches et de promesses de punition. – Que cela ne se renouvelle pas, Julia, a dit mon père de sa belle voix grave. César n’a pas besoin de crier pour impressionner son auditoire et le réduire au silence. Il a en lui un étonnant mélange d’autorité et de douceur qui exclut toute rébellion. J’ai bafouillé de lamentables excuses qu’il a arrêtées d’un geste de la main. Je l’ai alors écouté chanter des hymnes et prier les mânes de nos ancêtres. Puis César a offert des fleurs aux Lares et aux Pénates. Il nous a saluées et a regagné à grands pas son bureau-
bibliothèque. J’ignore s’il va sortir pour assister à une réunion politique ou s’il va recevoir ses amis et ses « clients ». Ceux-ci sont parfois si nombreux qu’au lieu de patienter dans l’atrium, ils s’asseyent sur le banc de pierre installé à la porte de la maison. Hommes libres pauvres et endettés ou esclaves affranchis, ses clients attendent sa protection et son aide financière. En contrepartie, ils voteront pour lui lors des élections, le soutiendront dans ses entreprises politiques ou militaires et l’accompagneront sur la plus grande place de Rome : le célèbre Forum. – Pourquoi une telle escorte ? ai-je demandé l’autre soir à mon père. – Tu poses trop de questions, fillette ! Réfléchis et tu trouveras la réponse, m’a-t-il dit. Après le repas du soir… Depuis, j’ai envisagé d’innombrables solutions. Je les ai presque toutes rejetées sauf deux : cette escorte est-elle là pour le protéger ou pour prouver sa puissance ? Une seule chose est sûre : les liens unissant un « patron » à ses clients sont compliqués, et je n’ai aucun moyen de les comprendre puisque je ne sais même pas ce que fait César de ses journées. Ça m’intrigue et m’agace à la fois. D’accord, ami Papyrus, ce ne sont pas mes affaires. Une fille n’a pas à surveiller les allées et venues de ses parents. Cependant, comprends-moi, j’ai peur qu’il ne lui arrive malheur, qu’il ne rentre pas, qu’il parte pour des mois ou des années, ou pire, qu’on l’enlève ou le tue. Tout est possible à cause de nos hommes politiques ambitieux, jaloux et magouilleurs, même une guerre civile.
13 mars J’ai oublié de te raconter quelque chose d’important, Papyrus. Ce matin, après les prières et les offrandes, je flânais dans l’atrium au lieu de réviser mes leçons. Bref, je rêvassais quand un rossignol s’est perché sur le toit et s’est mis à chanter. Je l’ai aussitôt reconnu : c’est celui du jour de mon arrivée à Rome, celui que j’entends parfois gazouiller la nuit. Mais comment des trilles si mélodieux peuvent-ils sortir du gosier d’un si petit oiseau ? Je ne vois qu’une solution pour le découvrir : l’apprivoiser en utilisant la méthode la plus simple, c’est-à-dire émietter du pain sur le bord du bassin, pour l’habituer à ma présence et l’observer de près. Sitôt dit, sitôt fait. J’ai eu de la chance : l’oiseau avait faim. Il m’a regardée d’abord de loin d’un air craintif. Puis il s’est enhardi. Il s’est approché, a picoré une miette, une deuxième, une troisième… Par malchance, Milon, mon esclave-pédagogue, est arrivé et le rossignol s’est envolé. – Ce n’est pas le moment de rêver, mademoiselle Julia, votre litière est prête, m’a-t-il dit. Il avait raison. 14 mars
C’est ainsi tous les matins, cher Papyrus, et, crois-moi, j’ai de la chance ! Suivre les cours de savants renommés est rare pour les filles qui, en général, ne sortent guère de chez elles. Leurs familles se désintéressent de leur éducation. Mais j’ai des parents extraordinaires qui veulent le meilleur pour moi ! Seraient-ils différents si j’avais un frère ? Milon m’accompagne toujours. Il marche près de ma litière. Il porte mon matériel à écrire : ma tablette enduite de cire et mon stylet, pointu d’un côté pour écrire, plat de l’autre pour effacer. Il n’oublie jamais ma boisson et mes biscuits pour la pause. Il assiste aux cours. Bref, dès que je franchis le seuil de la maison, il ne me quitte pas d’une semelle. Je connais Milon depuis que je suis toute petite et je l’aime bien. Dès mes sept ans, c’est lui qui m’a enseigné les bases du grec, du latin et des mathématiques. Grand et maigre, le regard vif et le sourire rare, il a une patience infinie et un savoir impressionnant. J’aimerais un jour être plus savante que lui, mais est-ce possible ? 29 mars Depuis quelques jours, circuler en litière à Rome ne m’angoisse plus. J’ai pris l’habitude des embouteillages, de la saleté et des cris. Ce remue-ménage m’amuse ! Mes cours me passionnent. Mon maître est très savant et j’en suis ravie. Hélas, sur les neuf enfants qui travaillent avec moi, il y a huit garçons et une fille. J’avais espéré m’en faire une amie, mais, timide à l’excès, elle reste toujours avec ses frères et leur esclave-pédagogue. Dommage, car être fille unique n’est pas drôle tous les jours.
7 avril Un mois déjà que je suis à Rome ! Ma nouvelle vie me plaît. Après les cours, je rentre à la maison, je déjeune rapidement, en général avec ma mère et ma grand-mère, parfois seule. Puis je fais la sieste, comme tous les Romains. Je profite de ce moment de calme pour t’écrire, cher Papyrus. J’aime bien te confier mes petits secrets. Grand-mère avait raison, comme toujours. 11 avril Avec le retour des beaux jours, les nuits raccourcissent, les journées rallongent, les braseros sont rangés ; le froid oublié, je me sens mieux. Après la sieste, je me suis installée dans notre minuscule jardin si bien caché à l’arrière de la maison. J’aime cet endroit, plus calme que l’atrium, avec ses fleurs, ses arbres et la statue de pierre qui se dresse au milieu du bassin. Comme tous les jours à la même heure, j’ai éparpillé des miettes de pain et j’ai patienté. J’ai entendu les trilles joyeux du rossignol avant de l’apercevoir. Il s’est posé en douceur à trois pas de moi, s’est mis à sautiller et s’est arrêté près de moi. Je n’ai pas bougé. J’étais comme pétrifiée par Méduse, la déesse qui transforme en pierre ceux qui la regardent. Il m’a dévisagée de ses petits yeux
noirs avant de picorer de bon appétit. Une fois rassasié, il a chanté, sa façon de me remercier, et s’est envolé. – Julia ! Julia ! a crié ma mère. Une fois de plus, j’étais en retard. Mais j’ai des excuses, ami Papyrus : il est plus important de nourrir un rossignol que de filer et tisser. Ces activités occupent une grande partie de mes après-midi et m’ennuient horriblement. 12 avril Quelle merveilleuse journée ! En ce jour de fête en l’honneur de Cérès, notre déesse de la Végétation, personne n’a travaillé, sauf les esclaves, évidemment, puisqu’ils sont nés pour nous servir nuit et jour. Mon père, nommé depuis peu pontife, c’est-à-dire Grand Prêtre, a quitté la maison au lever du soleil, juste après les prières devant l’autel de la famille. En tant que responsable religieux, il doit veiller au bon déroulement des cérémonies. Je suis sortie plus tard pour participer à la procession en l’honneur de la déesse avec ma mère et Grand-mère. Quelques-uns de nos esclaves, prêts à nous défendre en cas d’ennuis, nous ont escortées au centre de Rome. Et, là, misère, j’ai compris ce que le mot « cohue » signifiait ! Des centaines de Romains et de Romaines se saluaient, se pressaient, se bousculaient. – Ma mère, pourquoi sommes-nous tous habillés en blanc des
pieds à la tête ? lui ai-je demandé. Est-ce pour plaire à Cérès ? – Pas exactement, Julia. Le blanc est une couleur joyeuse. C’est une façon de s’associer au bonheur de la déesse qui retrouve aujourd’hui sa fille Proserpine. Elle m’a souri. Par tous les dieux, qu’elle est jolie ! J’aimerais tant lui ressembler plus tard. – Voyons, ma petite, a ajouté Grand-mère d’un ton de reproche, tu devrais savoir à ton âge que, depuis le jour de son enlèvement, Proserpine vit six mois avec sa mère et six mois avec son mari, le terrible dieu des Enfers, Pluton ! – Je le sais, bien sûr. J’ai juste un peu oublié. – Ne me coupe pas la parole et grave ces mots dans ta mémoire ! Quand Cérès est heureuse, c’est le printemps. Les arbres retrouvent leurs feuilles, les herbes poussent, les épis de blé sortent de terre et les vignes se couvrent de feuilles. Mais le jour où Proserpine retourne aux Enfers, l’automne arrive et les feuilles tombent comme autant de larmes versées par sa mère. C’est pour cela qu’on n’offre jamais… – … jamais de fleurs à la déesse Cérès ! ai-je crié pour remonter dans son estime, car c’est en cueillant des fleurs que Proserpine a été enlevée. Grand-mère m’a félicitée, ma mère m’a caressé la joue. 13 avril Hier, c’était déjà l’heure du dîner et je n’ai pu achever mon récit, cher Papyrus. Je vais essayer de le finir ce matin, avant l’irruption de Touria dans ma chambre. La procession est donc arrivée devant le temple de Cérès. Les
prêtres ont récité des hymnes et des prières près de l’autel divin. Ils ont multiplié les offrandes et les libations : gâteaux au miel, lait, encens... Puis ils ont immolé une truie grassouillette. Mon père était parmi eux, digne, sérieux et attentif. Ceci fait, la foule vêtue de blanc s’est dirigée vers le cirque. J’ai suivi le mouvement, étroitement surveillée par ma mère et Grandmère. Le trajet m’a paru bien long. Assise sur un gradin de bois, je me suis laissé gagner par l’excitation ambiante. J’avais hâte que le spectacle commence ! Des gens de toutes sortes, des jeunes, des vieux, des gros ou des maigres, parlaient haut et fort. Certains criaient, d’autres gesticulaient pour attirer l’attention d’un ami ou d’un parent. Soudain, le silence est tombé, comme par miracle. Des cavaliers et des chevaux sont arrivés sur la piste et la première course a commencé. Avant chaque départ, je choisissais mon favori que j’encourageais de mes cris. Parfois, mon préféré gagnait ! D’autres fois, il tombait ou arrivait bon dernier. Qu’il perde, qu’il gagne, de toute façon, j’étais contente. J’ai tremblé en voyant des cavaliers qui montaient deux chevaux à la fois et sautaient de l’un à l’autre. Ou quand ils s’agenouillaient puis se couchaient sur le dos d’un animal au grand galop. Quand ils ramassaient l’étoffe jetée au sol sans ralentir et sans mettre pied à terre, j’ai applaudi. Quelle adresse ! Parfois, j’ai eu peur pour eux, tout en me gavant de noix et de bonbons. Je dois reconnaître mon faible pour les chevaux à robe sombre, presque noire. – Vous griffonnez encore ! a grogné Touria, bras croisés sur le seuil de ma chambre. Je ne l’ai pas entendue venir. Adieu, cher Papyrus. Mais sache que la fête va continuer encore plusieurs jours et ça, c’est merveilleux.
20 avril À l’heure de la sieste, j’ai aperçu une chose grise et ronde couchée sur mon lit. – Horreur ! un rat ! Touria ! Touria ! J’ai reculé d’un pas, épouvantée. J’attendais mon esclave pour qu’elle vienne me sauver, armée d’un balai, quand la raison m’est revenue. Premièrement, un rat ne se mettrait jamais en boule. Deuxièmement, il se serait enfui à mon approche. Conclusion, ce n’était pas un rat. J’ai avancé d’un pas en tapant des mains pour réveiller la « chose »… Deux petites oreilles grises se sont dressées, deux yeux verts m’ont fixée d’un air de reproche. « Qui es-tu pour oser me déranger ? » semblait me demander l’adorable chaton du vannier, car c’était lui. Émue aux larmes, je ne l’ai pas chassé, ami Papyrus. Je me suis allongée près de lui et me suis endormie. À mon réveil, il avait disparu. J’espère de tout cœur qu’il reviendra. 21 avril Non seulement le chaton gris est revenu, mais il me suit partout. Il a même réussi à se faire apprécier de nos esclaves en attrapant deux souris ce matin.
22 avril Avant le coucher du soleil, j’ai retrouvé ma famille dans le triclinium qui ouvre sur l’atrium. Pour moi, c’est le meilleur moment de la journée. Allongés sur des lits disposés en U, on a dégusté des grives grillées, servies avec des lentilles, puis des laitues, des poireaux, des olives vertes et noires pour finir par un gâteau d’épeautre arrosé de miel. Un régal ! On a bavardé, on a ri ou frissonné en écoutant César nous raconter ses aventures militaires orientales. Il nous a décrit d’étranges pays aux villes étonnantes, aux coutumes singulières et aux habitants parfois inquiétants. Il nous a détaillé avec des mots criants de vérité d’effroyables tempêtes en mer, des marches forcées, des campements dressés à la hâte et le courage de ses légionnaires lors des combats. C’était passionnant, même mon chaton l’écoutait, les yeux brillants. J’avais mille questions à lui poser quand… – J’ai une devinette pour vous, a proposé ma mère, toute joyeuse. Écoutez, elle est difficile à résoudre : « Dans les livres, je fais un malheur bien que je ne les sache pas par cœur. Je les habite mais je suis un cancre et je les mange avec ardeur. Qui suis-je ? » Il y a eu un long silence. César a froncé les sourcils. Il a glissé ses pouces dans sa ceinture trop lâche, à croire qu’il ne sait pas la serrer correctement, et a dit d’une voix hésitante : – L’encre ? – Non. – La poussière, alors ? – Pas du tout. – Les lettres de notre alphabet ? a hasardé Grand-mère. De mon côté, je n’avais pas le début d’une proposition.
– Voulez-vous la réponse ? s’est amusée Cornélia. C’est la mite ! La mite, ce petit insecte pâlichon qui grignote les pages de nos livres ou de nos lainages. Savourant sa victoire, elle a réclamé un peu de vin coupé d’eau. Bons perdants, nous l’avons félicitée, mais elle a refusé de nous dire qui lui avait posé cette devinette. 26 avril Pour la première fois de ma vie, mon père m’a proposé de l’accompagner sur le Forum, mais à pied ! Célius, l’esclave préféré de César, et mon fidèle Milon ont reçu l’ordre de nous suivre, des paniers vides à la main. Une demi-douzaine de clients nous ont emboîté le pas. – Pas de litière, marcher te sera salutaire, ma fille ! a affirmé César d’un air satisfait. Vois-tu, je m’y rends chaque jour, comme tout citoyen romain qui se respecte. – Comment ! Tu te promènes pendant que j’étudie ? – Absolument pas, Julia. J’agis par devoir puisque le Forum est le cœur de la vie politique et économique de notre belle République. Quelle merveille, cet État sans roi tyrannique ! Cet État dans lequel les citoyens détiennent, tous ensemble, le pouvoir ! Attends-toi à voir du monde sur le Forum, ma fille : des magistrats, des citoyens escortés de leurs clients ou de riches marchands venus conclure de bonnes affaires… Discuter avec eux est à la fois intéressant et nécessaire à qui veut vivre en Romain responsable. On y rencontre aussi des étrangers, ravis de donner les dernières nouvelles de leur pays, et des essaims d’esclaves qui font les courses de leurs maîtres dans les boutiques des basiliques ou des rues voisines. Tout en parlant, César, avec son énergie et ses grandes jambes,
marchait deux fois plus vite que moi. J’avais du mal à le suivre. Un affreux point de côté me transperçait le ventre. Cependant, pas question de me plaindre, ami Papyrus. – Admire, Julia ! s’est écrié mon père sitôt arrivé sur la place. Ici, tu as le temple de la Concorde, là le temple de Saturne. Plus à gauche, une basilique avec ses tribunaux et ses magasins. Tourne-toi. Làbas se dresse le temple de Castor et Pollux, les fils de Jupiter. Saistu qu’ils ont mené l’armée de Rome à la victoire, il y a plus de cinq cents ans ? – Oui, à la bataille du lac Régille. Castor était un guerrier extraordinaire et Pollux un vrai champion de boxe ! Ils ont aussi… – Viens, m’a coupée net César. Moi qui pensais éblouir mon père par mon savoir… C’était raté ! Toujours essoufflée, j’ai admiré le temple des frères Castor et Pollux avec son fronton triangulaire joliment sculpté. Deux tourterelles roucoulaient, juchées sur le toit de tuiles rouges. – Oh ! J’ai oublié de nourrir mon rossignol. Il va avoir faim et mourir par ma faute. – Ne dis pas de sottises, ma fille ! Un oiseau se débrouille tout seul. Il m’a prise par la main et m’a entraînée vers le temple rond de la déesse Vesta, puis vers une seconde basilique plus grande encore que la première. Il a ralenti en passant devant la Curie, le grand bâtiment où se réunit le très puissant Sénat. – Un jour, tu seras sénateur, ai-je murmuré à son oreille. – Que les dieux t’entendent, Julia. Pour le moment, je n’ai que vingt-sept ans. Je suis trop jeune pour devenir sénateur. Je n’ai pas voulu le contrarier, mais je ne le trouve pas particulièrement « jeune ». J’ai même remarqué quelques rides sur son front. Nous avons continué notre tour de la place du Forum, à un rythme accéléré, comme si Jules César voulait conquérir plus vite l’honneur de siéger au Sénat de Rome ! J’ai longé au pas de course une troisième basilique avant de découvrir la prison. J’ai tenté d’imaginer
la tête des prisonniers enfermés derrière ces murs. Je n’y arrivais pas. Quel endroit effrayant ! – Mon père, quelles horreurs ont commises ces gens pour être arrêtés ? – Finissent ici ceux qui ne savent pas prendre la bonne décision au bon moment ! Cette réponse de César a claqué, nette et sèche. Se voulait-il rassurant ou menaçant ? Je l’ignore. Soudain, il a sursauté. Il a fait signe à nos esclaves de le suivre de près et, tout en regardant régulièrement derrière lui, il m’a entraînée dans la foule. Il ne s’est arrêté qu’à l’ombre du temple de Vesta. – Mon père, pourquoi tant de hâte, que crains-tu ? – J’ai cru voir… Non, rien. Il est temps de faire nos courses. Qu’en penses-tu, Julia ? Sa figure s’est éclairée d’un sourire figé. Bien plus tard… Nous avons acheté de la viande, des pains, des légumes, des œufs et de superbes olives. Les paniers de nos esclaves étaient pleins à ras bord, mon père avait retrouvé son assurance habituelle et, moi, je continuais à me faire du souci. Ami Papyrus, je n’ai pas rêvé : César a eu peur. Qu’a-t-il vu sur le Forum ? Qu’a-t-il craint ? Je n’ose pas le lui demander, mais je sens qu’il est en danger. Grand-mère m’avait prévenue durant notre
voyage en me parlant « des ennemis de notre famille, des ennemis de Rome, une ville dangereuse où les ragots vont bon train ». Que veulent ces gens ? Tuer mon père ou juste l’empêcher de devenir consul, la magistrature la plus prestigieuse ? Ô divin Jupiter ! ô divine Vénus, ancêtre de notre famille, protégezle ! J’étais affreusement triste quand nous sommes sortis de la basilique. Mais le courage de mon père, la présence de ses clients et de nos esclaves, grands et musclés, ont vite chassé mes idées noires. Je les suivais vers le temple de Saturne quand un attroupement m’a intriguée. Poussée par la curiosité, je me suis faufilée dans la foule pour découvrir un combat de chiens : chien noir contre chien blanc à taches brunes. Des hommes pariaient sur le nom du vainqueur sans quitter des yeux les bêtes furieuses. Les pièces de monnaie, nos beaux sesterces, circulaient de main en main. Aboiements, coups de griffes, de dents ou de queue, nuages de poussière, odeurs de sueur ! Le chien blanc a pris l’avantage, mais le noir, un instant à terre, a roulé dans la poussière avant de foncer sur son adversaire. J’étais fascinée. Je n’avais jamais vu chose pareille. – Mon père, à ton avis, qui va gagner ? Aucune réponse. Surprise, je me suis retournée. Malédiction ! J’étais entourée d’inconnus excités qui hurlaient au milieu de glapissements effroyables. La panique m’a prise. J’ai fait demi-tour, j’ai couru de droite, de gauche… J’ai eu beau chercher : mon père avait disparu avec clients et esclaves. Même mon fidèle Milon, mon ombre, mon éternel protecteur, s’était évaporé. J’étais bel et bien perdue. Désolée, Papyrus, je tombe de sommeil. Je continuerai mon histoire demain matin.
27 avril Hier, seule dans la cohue du Forum, j’ai cherché un visage connu dans la foule. Il n’y en avait pas. Je voulais rentrer à la maison, mais comment ? Quelle rue choisir ? Elles se ressemblent toutes ! J’étais terrorisée. Pis, j’étais sûre que César m’avait abandonnée, moi, sa fille unique, sa seule enfant ! Ne rêve-t-il pas d’avoir un fils, un fils… un fils… J’avais envie de pleurer. Et puis soudain, le bon sens m’est revenu. Je me trompais : César m’aimait. Il avait longtemps vécu loin de moi parce qu’il avait été capturé par des bandits, des ennemis politiques, des envieux, des jaloux, des moins que rien, des pirates, mais il ne m’avait pas oubliée… Je me suis assise sur les marches du temple de la Concorde, anéantie. J’y suis restée longtemps à broyer des idées noires. Et, tout à coup, un homme s’est dressé devant moi, droit comme une statue. J’ai levé les yeux. C’était Milon, mon sauveur. – Où étais-tu passé ? Tu dois toujours rester avec moi ! Et mon père ? Comment va-t-il ? – Le maître a rencontré un ami sénateur. Il est parti avec lui. Fort contrarié par votre disparition, il m’a chargé de vous retrouver et de vous raccompagner à la maison. Venez, mademoiselle Julia ! Après la sieste…
Je pensais me faire gronder pour avoir disparu. Pas du tout ! César m’a demandé où j’étais passée, avant de s’intéresser au combat de chiens. Il a même réclamé des détails. Puis il s’est levé, m’a embrassée et a murmuré : – Ne recommence plus jamais, ma petite fille, à me causer de telles frayeurs. Je tiens à toi plus que tu ne l’imagines. Des mots comme ça, j’aimerais en entendre tous les jours ! Mais mon père parle rarement de ses sentiments. Pourquoi les taire ? Je ne comprendrai jamais les grandes personnes, et encore moins César ! 4 mai Cher Papyrus, je t’écris très tôt, car il m’est arrivé quelque chose de terrible cette nuit ! Réveillée par un affreux cauchemar, j’ai tenté d’apaiser mon cœur. Rien à faire. Alors, je me suis levée, j’ai noué mes sandales et couru vers l’atrium. J’avais besoin d’air frais et de calme. L’air frais, oui, je l’ai trouvé, mais le calme… Quelle erreur ! Il y avait un vacarme incroyable, un mélange de carambolages de charrettes, de roues grinçantes, de cris, d’injures, de hennissements de chevaux, de braiments d’ânes et de miaulements de chats se battant sur les toits. Ces bruits affreux entraient par l’ouverture du toit, grossissaient, résonnaient d’un mur à l’autre, se glissaient entre les colonnes et me cassaient les oreilles. C’est étrange mais, à Rome, la loi n’autorise les livraisons qu’après le coucher du soleil. Pourquoi ? Pour empêcher les Romains de dormir ? Pas du tout. C’est à cause des embouteillages de litières, des marchands ambulants, des porteurs d’eau ou des piétons qui déambulent dans
la journée. Résultat, cette ville est en perpétuelle agitation. Seule dans l’atrium peuplé d’ombres inquiétantes, j’espérais la visite du chaton ou de mon rossignol. Ils ne sont pas venus. Toute la maisonnée dormait, sauf moi. Tout à coup, j’ai entendu un grincement de porte, des bruits de pas… Était-ce un animal dangereux, un voleur, un assassin ou, pire, un fantôme ? J’étais tétanisée. – Que fais-tu ici ? m’a demandé mon père. Il s’est assis près de moi, a posé un bras protecteur sur mes épaules et a ajouté : – Julia, dis-moi ce qui te tracasse. Alors, je lui ai raconté mes peurs, mes histoires de chiens agressifs, de prisonniers évadés, de pirates ou de revenants, et j’ai conclu : – Je croyais vraiment que… tu avais des ennuis… – Voyons, ma fille ! Les chiens ne mordent pas sans raison et les portes de nos prisons sont solides. – Et les fantômes ? – Il n’y en a pas à Rome puisqu’un mort ne devient fantôme que s’il a été privé de sépulture. Ce genre de chose n’arrive jamais ici. Tu as ma parole ! Es-tu rassurée ? – Non, tu risques d’être encore enlevé par des pirates ! – Oublie-les, Julia ! Ils aiment la mer autant que les poissons, et ils y restent. – Ceux qui t’ont capturé quand j’étais petite peuvent recommencer demain, après-demain ou dans un mois. – Certainement pas ! Mais, pour te tranquilliser, je te raconterai la véritable histoire de mon rapt. Cela t’évitera d’imaginer n’importe quoi. Maintenant, va dans ta chambre et dors ! – Pourquoi moi et pas toi ? Tu te lèves le premier, te couches le dernier et te promènes dans la maison au milieu de la nuit. – Au lit, Julia !
5 mai Mon père m’a demandé de le rejoindre dans son bureau après la sieste. J’ai obéi, franchement inquiète. Quels reproches allait-il me faire ? – Entre, Julia ! m’a-t-il dit. Assieds-toi et écoute-moi sans m’interrompre, je te prie. Ce côté autoritaire de mon père m’impressionne toujours. Il peut se montrer si dur et sa voix si tranchante. – Il y a quelques années, a-t-il commencé, j’ai quitté Rome en toute hâte… Tu t’en souviens à peine évidemment. Tu étais toute jeune… Je t’expliquerai les raisons de ce départ précipité une autre fois. Disons que je désirais suivre les leçons du savant Apollonios de Rhodes. Devant ma mine déconfite, il a ajouté : – Sais-tu où est Rhodes, ma fille ? D’un signe de tête j’ai avoué mon ignorance. – C’est une île à l’orient de la Grande Mer. Bref, j’embarquai sur un navire marchand qui gagna le large le jour même. Les vents nous étaient favorables, les voiles claquaient et les oiseaux marins nous escortaient. Pas de tempête ni d’écueils dangereux, tout allait bien. Mais un matin, des bateaux foncèrent droit sur nous. Abordage, bagarres, des cris, des larmes, des morts et des blessés que ces monstres jetaient à la mer. Je me battais avec fureur quand les pirates, supérieurs à nous par le nombre, réussirent à me désarmer et s’emparèrent de moi. – Ils voulaient te tuer ! – Me tuer, moi ? Rien à craindre de ce côté-là. Ces bandits des mers ne font jamais couler le sang pour le plaisir, ils veulent de
l’argent, toujours plus d’argent ! Ils réclamèrent donc une rançon de vingt talents en échange de ma liberté. En entendant cela, j’ai éclaté de rire avant de leur crier : « Bande d’ignorants, ne savez-vous donc pas qui vous avez capturé ? Je suis Jules César, citoyen de Rome, et je vaux non pas vingt, mais cinquante talents ! » – Pourquoi demander une telle fortune ? Étais-tu devenu fou ? Je suis désolée, ami Papyrus, mais on m’appelle. Je dois t’abandonner. Après le dîner… Le repas fut délicieux, mes parents d’excellente humeur et Grandmère nous a fait rire avec des histoires de sa jeunesse. En plus, pour moi qui adore manger du poisson, il y avait ce soir des anchois. Un vrai régal ! J’ai sommeil, cher Papyrus. Il est tard, mais je veux terminer mon récit avant de dormir. César a donc continué son monologue, l’air absent. Il regardait au loin, comme s’il voyait la Grande Mer à travers les murs de la maison. – Tandis que mes esclaves allaient de cité en cité pour rassembler la somme exigée, j’étais prisonnier sur l’île des pirates. Je m’ennuyais. Je rêvais de vengeance du matin au soir, car ces gredins devaient être châtiés, tous, jusqu’au dernier ! En attendant l’heure de la justice, j’agissais avec eux comme s’ils étaient non des
geôliers, mais des gardes du corps. Je dissimulais mes sentiments, ce qui est infiniment plus difficile que de se rebeller. Je cachais mon mépris, ma rage, mon envie de les tuer. Je me mêlais à leurs jeux et à leurs entraînements au combat. Quand ils voulaient bavarder un peu, je leur ordonnais de se taire. J’agissais en chef. – Mais, tu risquais de… – Je t’ai demandé de ne pas m’interrompre, ma fille ! Certains jours, j’écrivais des poèmes ou des discours. Puis je lisais mes textes devant une poignée de pirates. S’ils les critiquaient, je les traitais de Barbares, d’incultes, menaçais de les pendre ou de les crucifier. « César, tu es un sacré farceur ou un grand naïf », disaientils sottement entre deux éclats de rire. En un mot, j’apprivoisais ce ramassis d’imbéciles ! Ce fut ma seule distraction. César a avalé une coupe d’eau fraîche avant de poursuivre : – Sitôt ma rançon versée, je fus libéré. Ces trente-huit jours d’inactivité m’avaient rendu enragé. À moi la vengeance ! Ni une ni deux, j’équipai des navires dans le port de Milet, me lançai à leur poursuite, attaquai leur île et pris leur fabuleux trésor… – Bravo ! – Chut ! je n’ai pas fini, Julia… Je fis crucifier ces scélérats dont je connaissais toutes les faiblesses. Oui, crucifier, ce supplice dont je les avais menacés en plaisantant ! Ceci fait, je partis pour Rhodes. Mon père, qui adore faire de longs discours, m’a souri, très content de lui. Il s’est levé avec lenteur. Il s’est dirigé vers sa « bibliothèque », une grande niche creusée dans un des murs de la pièce. Il a ouvert le vantail de bois et a contemplé des rouleaux de papyrus sagement alignés sur des rayonnages. Il en a saisi un, l’a déroulé et est venu s’asseoir près de moi. – Ma petite fille, j’ai déniché ce papyrus dans le trésor des pirates. À coup sûr, il vient d’Égypte. J’ignore ce qui est écrit, mais cela me plaît, m’intrigue et me donne envie de découvrir ce pays que l’on dit fort riche. – Tu m’emmèneras ? – Peut-être… Sais-tu que, là-bas, les prêtres utilisent ce genre de
petits dessins en guise d’écriture ? Regarde comme c’est charmant ! Ici, tu as un oiseau… un faucon probablement. Là, une caille et un homme qui marche. Qu’en penses-tu, Julia ? Je n’en pensais rien. J’étais émerveillée. 6 mai Mon père est étonnamment présent et bavard en ce moment. Voilà une grande nouvelle, cher Papyrus ! J’ignore combien de temps cela durera, mais je l’adore ainsi. Cet après-midi, j’attendais mon rossignol dans le jardin du péristyle quand mes parents sont venus s’asseoir près de moi. – Julia, aimes-tu cette maison ? m’a demandé César. Elle est modeste et le quartier n’est pas formidable non plus… – Je m’y sens bien puisque nous sommes tous ensemble. – Assurément. Mais je te promets, ma fille, d’acheter un jour une luxueuse demeure au cœur de la Rome élégante. Nous y serons encore mieux ! Enfin, pas tout de suite car pour le moment… je manque un peu d’argent. – Tu en manques et tu en dois beaucoup, mon cher, a précisé ma mère. – Je payerai mes dettes, Cornélia ! Sois sans crainte. Ils échangèrent alors des regards d’une incroyable douceur. Ils étaient seuls dans leur monde. Je n’existais plus pour eux. – Nous aurons une maison au cœur de Rome, sur la Via Sacra, a continué mon père, perdu dans ses rêves de grandeur. Et une villa à la campagne, non loin d’ici, à Aricie, délicieuse cité au calme et à la beauté légendaires. Qu’en penses-tu ? – Ton amour du luxe te perdra, Jules. – Qu’importe ! J’aime le beau, le somptueux, le rare, le plus que
splendide. Je te rapporterai de mes voyages des carrelages, des mosaïques, des vases ciselés, des statues, des esclaves élégants et cultivés… Peu importe le prix, je veux t’offrir de l’exceptionnel, de l’unique, du magnifique. Quant à toi, Julia, ajouta-t-il en se tournant vers moi, tu auras un chien. Noir ou blanc, que préfères-tu ? 7 mai Quand je repense à ma journée d’hier, j’ai le cœur en joie. Les confidences de mon père m’ont fait plaisir et, pour la première fois, le rossignol a mangé toutes mes miettes de pain. Il a même osé en picorer une au creux de ma main tout en évitant les griffes du chaton. Car, attention, cette minuscule boule de poils aux yeux verts croque oiseaux et souris en un clin d’œil. Je l’ai vu faire. Il semble inoffensif, il est redoutable ! Et ce n’est pas tout ! En attendant le dîner, on a joué aux dés en famille. La chance était avec moi. J’ai gagné chaque fois. À ma septième victoire, César s’est plaint d’une violente migraine avant de bougonner : – J’arrête ! Je déteste ces jeux de hasard idiots, qui ne laissent aucune part à la réflexion. – Que dirais-tu d’une partie de latrunculi ? lui a proposé ma mère en lui caressant la main. – Bonne idée, ma chère ! Voilà un jeu, un vrai ! Car manœuvrer des pions sur un damier ne dépend que de l’intelligence et de l’habileté des joueurs. Hélas pour lui, ma mère a pris l’avantage dès le début. Puis une curieuse faute d’étourderie l’a mise en mauvaise position. L’a-t-elle fait exprès pour plaire à César ? Je le crois car elle se moque de gagner ou de perdre. Elle joue pour rire et s’amuser. Mon père, au
contraire, mène un véritable combat sur l’échiquier. Il manœuvre comme sur un champ de bataille. Ses pions sont ses légions. Sa victoire est celle de Rome. Ouf ! le grand Jules César a gagné en un temps record et retrouvé sa bonne humeur. – Julia, que dirais-tu d’une partie d’osselets ? m’a-t-il proposé. Cette fois, j’ai perdu. Je crois qu’il a triché, mais j’ignore comment. Puis, à ma grande surprise, il a saisi le gobelet à dés, l’a secoué et a murmuré : – Alea jacta est ! « Les dés sont jetés ! » Ensuite, il n’a eu que des six ! J’étais furieuse… C’est désagréable à avouer, cher Papyrus, mais je suis aussi mauvaise joueuse que lui. 23 mai Ce matin, triste nouvelle ! Grand-mère m’a annoncé son prochain départ. Elle préfère passer l’été dans notre villa du Nord. L’air y est moins torride, l’endroit plus calme. Je la comprends, mais elle va me manquer. Elle seule sait m’écouter, me rassurer, m’encourager. Elle me lit des textes grecs ou latins compliqués, m’explique ce que je ne comprends pas. Le soir, elle me raconte parfois les aventures d’Ulysse, le roi aux mille ruses. Elle est intarissable à propos du cyclope mangeur d’hommes ou des sirènes aux chants ensorcelants. Comme pour me consoler, mon chaton ne m’a pas quittée de toute la journée. Il m’a suivie dans la maison, tel un chiot. Il n’a pas essayé de manger le rossignol, pas même de l’effrayer. Il a senti ma tristesse aussi bien que ma mère, avec qui j’ai joué aux osselets. Coup de chance, j’ai gagné toutes les parties !
25 mai – Dépêche-toi, Julia, a crié ma mère. As-tu oublié que nous allons au théâtre ? Nos litières nous attendent. Le départ de Grand-mère tôt ce matin m’a mis la tête à l’envers. Oui, j’avais oublié. Pourtant, j’aime sortir et m’amuser comme tous les Romains. Après un trajet qui m’a semblé une éternité, j’ai découvert le théâtre pour la première fois. Il est gigantesque. J’ai admiré la scène en contrebas et, tout autour, les gradins de bois disposés en demicercle, qui craquaient sous le poids des spectateurs et des spectatrices. – La saison théâtrale ne dure que du printemps à l’automne, m’a expliqué ma mère à voix basse. En hiver, il fait trop froid. Alors, profitons-en. Assise près d’elle, je m’impatientais au milieu d’un brouhaha impressionnant de bavardages, de cris et de rires. Puis le silence est tombé tandis que des prières et des offrandes étaient faites au divin Bacchus. – Comment devient-on acteur, ma mère ? – Je ne sais pas exactement, mais ce sont uniquement des esclaves et des affranchis. Aucun citoyen romain ne se montrerait ainsi en public car c’est… comment dire… infamant. – Pourquoi infamant ? – Se montrer en public est un acte déshonorant, c’est tout. – Moi, je trouve formidable de faire rire ou pleurer les gens en leur racontant des histoires. – Tu dis des sottises, Julia ! De toute façon, cela ne te concerne pas puisque seuls les hommes peuvent devenir acteurs. Jamais une
femme, même esclave, ne se déshonorerait à ce point ! Tu n’imagines quand même pas des… comment pourrait-on les appeler… des « actrices » ? – Chut ! a exigé mon père. Le joueur de hautbois entre en scène... Là-bas, sur la gauche. Le musicien n’est pas resté seul longtemps. Vêtus de costumes somptueux aux couleurs variées, trois acteurs ont surgi devant le rideau de scène. Leurs masques nous indiquaient s’ils jouaient un rôle d’homme ou de femme, s’ils étaient joyeux, tristes ou terrifiés. Et le spectacle a commencé. Par chance, ce n’était pas une tragédie, mais une suite de petites scènes amusantes. C’était formidable ! J’ai hué l’avarice du vieux Pappus et les méchantes astuces de Pseudélus le fripon qui trompe tout le monde. J’ai regretté les ennuis de Maccus le maigre face à Bucco le gros. J’ai ri de la stupidité de l’homme parti à la recherche d’un frère jumeau qu’il n’avait jamais rencontré. Je n’ai pas vu le temps passer. Tout s’est terminé trop vite, cher Papyrus. Et quel succès ! Je ne comprendrai jamais les Romains. D’un côté, ils s’enthousiasment pour le théâtre. De l’autre, ils taxent d’« infamant » le métier de ceux qui leur donnent tant de bonheur. C’est vraiment curieux. 26 mai Hier, après le théâtre et le dîner, mes parents se sont éclipsés dans le bureau. Ils parlaient à mi-voix, ce qui m’a donné l’envie de les espionner. Pieds nus, je me suis glissée derrière une colonne. – Ce théâtre est indigne de la grandeur de Rome, disait mon père. Il faudrait en bâtir un plus grand, en belles pierres, avec au moins vingt mille places.
– Oui, Jules. Je… je voulais te demander si… As-tu remarqué les hommes qui, au lieu de profiter du spectacle, ne te quittaient pas des yeux ? – Oui, je les ai vus. Ils étaient trois. – Les connais-tu ? – Ils ne sont pas de mes amis. Ils me surveillent peut-être, mais ils me craignent puisqu’ils ont évité de venir jusqu’à moi. C’est le principal. – Es-tu sûr qu’ils ne préparent pas un mauvais coup ? – Je sais qu’à Rome les complots politiques sont une triste habitude. Dès que tu t’exposes au grand jour, tu te fais des ennemis. Seul celui qui n’agit pas n’en a pas. Il y a des risques à prendre, je les prends ! Mais ne t’inquiète pas, Cornélia. Tout va pour le mieux. Le ton de sa voix disait le contraire. J’ai regagné mon lit, le cœur gros. 28 mai Quelle merveilleuse journée ! Mon maître m’a félicitée ! Et ce n’est pas tout, ma chère Touria m’a préparé des gâteaux aux raisins, mes préférés. Quant à Milon, il a eu la bonne idée de vérifier mon matériel à écrire. Il a bien fait. J’avais oublié ma tablette d’argile. Il est parfait et je suis comblée. Milon, Touria… Que serait ma vie sans nos esclaves ? Pourrais-je vivre sans eux ? Oui, mais mal car ils font tout, des travaux les plus simples aux plus délicats.
29 mai Ami Papyrus, je crois que je ne t’ai pas encore parlé de la fille de Touria. Elle est mon aînée de quelques mois et je l’aime bien. Je l’oblige parfois à quitter la cuisine, où elle épluche, coupe ou lave des montagnes de légumes, pour jouer avec moi. L’ennui, c’est qu’elle me bat au lancer de noix. Elle gagne aussi au jeu de pile ou face et devine toujours combien je tiens de noix dans mon poing fermé. Comment fait-elle ? J’aimerais qu’elle soit non pas mon esclave, mais une Romaine, une amie, une sœur. Avoir une sœur, ou même deux, j’en rêve. Hélas ! je dois me contenter d’une poupée, d’un chat et d’un rossignol. Il est temps d’aller retrouver mes parents devant l’autel de la famille. Après les prières, je nourrirai mon oiseau. Quant au chaton, il se débrouille très bien sans moi pour manger. L’autre jour, il a volé une caille rôtie dans la cuisine. Nos esclaves l’ont chassé à grands coups de balai. Moi, j’ai grondé nos esclaves et consolé mon chat. 4 juin Après mes mésaventures de la matinée, je n’ai pas besoin de sieste mais d’écrire car j’ai failli mourir ! Non, je n’exagère pas. Ce matin, comme tous les matins, j’ai quitté la maison très tôt. Mon maître déteste les élèves en retard. Je me récitais un passage
d’Homère, douillettement installée sur les coussins de ma litière, quand j’ai entendu un affreux grondement. Mon cœur s’est mis à battre trop vite. Je me suis recroquevillée derrière mes rideaux qui ne protègent de rien, sauf des regards des curieux. – Courez ! Courez donc ! a hurlé Milon qui m’escortait, comme toujours, à pied. Mes esclaves-porteurs se sont mis à cavaler dans la ruelle étroite, noire de monde en cette heure matinale. Un second craquement s’est fait entendre, plus fort que le précédent, et… une insula, maison haute et étroite comme il y en a des milliers à Rome, s’est effondrée d’un coup ! Une pluie de briques, de bois et d’objets divers est tombée dans un vacarme assourdissant. Un tabouret a échoué sur le toit de ma litière, suivi d’un balai et d’une amphore. Tout autour de moi, on criait, on pleurait, on gémissait. Muette de frayeur, couverte de poussière de brique, j’ai décidé d’aider ces pauvres gens. – Mademoiselle Julia, restez tranquille ! a protesté Milon. Ne partez pas… Restez ici… Revenez ! Je ne l’écoutais pas. Oubliant Homère, j’ai marché vers un enfant perdu au milieu des décombres. – Maman ! Maman ! gémissait-il. Il devait avoir trois ans, guère plus. Perplexe, je me demandais si je devais m’occuper de lui ou aider ceux qui cherchaient des survivants sous les débris. J’hésitais encore quand le petit s’est précipité vers moi. Il était là, blotti au creux de mes bras comme un chat lorsque j’ai aperçu la tête ensanglantée d’un de mes porteurs. Je me suis dépêchée d’examiner sa blessure. La vue de cette plaie béante m’a soulevé le cœur, mais la fille de César ne doit jamais faiblir. – Tu as la peau du crâne tranchée net comme par la lame d’un couteau, lui ai-je dit sans ménagement. Ça va aller… – Jeune maîtresse, c’est ce brasero qui m’a assommé. Il a pointé le coupable tout cabossé après sa chute, gisant à deux pas de nous. Je n’avais aucune idée de la gravité de son état. J’étais
juste certaine qu’il fallait empêcher le sang de couler. J’ai arraché le drap coloré posé sur le matelas de ma litière. J’ai déchiré une longue bandelette de tissu que j’ai entortillée autour de sa tête meurtrie. Puis, fière de ce pansement de fortune, j’ai rassuré mon blessé qui, encore sous le choc, parlait à peine. J’ai ordonné au plus fort de mes esclaves de le prendre sur son dos, de le porter jusqu’à la maison et de revenir. Pendant ce temps, le petit garçon ne m’avait pas lâchée, cramponné à ma robe, silencieux et en larmes. Que faire ? Faute d’une meilleure idée, je lui ai offert mon goûter de la matinée qu’il a aussitôt dévoré. Tout à coup, un large sourire a éclairé son visage : sa mère était là, elle lui tendait les bras. – Mademoiselle Julia, venez, écoutez-moi ! insistait Milon. – Je ne partirai pas sans savoir où iront cette femme et son fils. Leur maison n’existe plus, ils ont tout perdu. Une grand-mère aux cheveux blancs, courbée sur sa canne, a alors proposé à mes deux protégés de venir chez elle. Elle vivait seule dans une insula voisine, juste audessus de la boulangerie. Elle s’est excusée de la petitesse de son logement. Elle a insisté… Une telle générosité chez des gens si pauvres m’a beaucoup touchée. – Milon, mon père te confie toujours un peu d’argent, n’est-ce pas ? Eh bien, donne-le à cette femme. – Mais… je ne puis sans ordre de… – Vide ta bourse, c’est un ordre de Julia ! Et ne t’affole pas, César m’approuvera. Milon a obéi en maugréant. La femme m’a remerciée chaleureusement. L’enfant m’a baisé les mains. J’étais à deux doigts de pleurer quand j’ai regagné ma litière. J’ai tiré les rideaux, trop heureuse de pouvoir lâcher mes larmes si longtemps retenues. Que de misère ! Ai-je bien agi, ami Papyrus ? Aurais-je dû rester plus longtemps sur place pour aider d’autres malheureux ?
5 juin Hier soir quel dîner ! Je pensais étonner mes parents avec le récit détaillé de la catastrophe. Il n’en fut rien. – L’effondrement d’une insula à Rome est banal, a soupiré ma mère. Imagine ces logements minuscules qui s’empilent sur trois, quatre, parfois six étages au-dessus des boutiques du rez-dechaussée. De pauvres Romains les louent pour s’y entasser en famille. – Que veux-tu, Cornélia, cette ville est surpeuplée ! a ajouté mon père. Rome est à l’étroit, coincée entre ses murailles. Alors, les maisons gagnent en hauteur pour loger tous ces gens. Les unes résistent au temps, les autres s’effondrent. Le problème est d’autant plus grave que certains architectes bâtissent de véritables tours avec des matériaux de mauvaise qualité pour… pour gagner plus d’argent. Le résultat, Julia, tu l’as vu hier. Je n’ai pas eu le temps de répondre que ma mère déposait déjà un tendre baiser sur mon front en murmurant : – Que les dieux et les déesses en soient remerciés, tu n’as pas été blessée… et notre esclave sera sur pied dans quelques jours. Grâce à toi, il n’a pas perdu trop de sang. César a frappé dans ses mains et Célius a accouru. – Apporte le dessert ! a ordonné mon père. Fais vite, car tu m’as parlé d’un gâteau d’épeautre arrosé de vin miellé ! Il s’est tourné vers moi et a ajouté avec bonne humeur : – Julia, je vais te raconter une histoire d’insula nettement plus amusante. Écoute… Cette année-là, Rome grelottait par un hiver glacial. Les braseros réchauffaient à peine ces misérables logements. Soudain, un taureau, échappé du marché, entra dans
une de ces maisons. Il gravit les escaliers quatre à quatre, jusqu’au troisième étage. Les habitants, épouvantés, hurlaient sur son passage. Ils se cachaient, tentaient de se protéger au mieux de la bête furieuse qui enfonçait des portes, brisait des amphores, renversait des enfants. Tout à coup, ne voyant pas d’autre issue, le taureau galopa droit vers une fenêtre et sauta dans le vide. – Jules, ne raconte pas de pareilles sornettes à notre fille, je te prie ! Tu l’alarmes inutilement. – Mes sornettes, comme tu dis, sont l’exacte vérité. Ensuite, Julia étant ma fille, elle ne doit jamais connaître la peur. Sur ces paroles, il a dégusté une belle part de gâteau en souriant. Faut-il le croire ou est-ce une blague ? 9 juin Hier, tout allait bien ; aujourd’hui, rien ne va plus. Mon chaton a disparu, mon rossignol aussi. Pourtant, j’ai laissé dans le péristyle un morceau de fromage et des miettes de gâteau. Je les ai attendus. Ils ne sont pas venus. Sont-ils morts de faim ou de chaleur ? Ont-ils été volés ? Sont-ils morts écrasés sous les roues des charrettes qui foncent dans la ville assoupie ? Ont-ils été tués par l’orage qui a empêché Rome de dormir cette nuit ? Le grand dieu a tonné si fort que les murs de la maison tremblaient. Divin Jupiter, pourquoi cette colère ? 10 juin
Ami Papyrus, console-moi ! J’ai vécu la pire des humiliations, ce matin, quand mon maître m’a interrogée. – Julia, a-t-il dit, qui a écrit : « La fortune change vite ; la vie n’est que vicissitudes. Nous l’avons vu riche, comme il nous a vus pauvres. Les rôles sont retournés : bien sot qui s’en étonnerait » ? J’ai rougi, pâli, avoué mon ignorance, bredouillé des excuses lamentables. – Voyons, cet auteur a écrit en latin plus d’une centaine de pièces de théâtre, a continué le maître. Il aimait faire rire, multipliait les quiproquos, les friponneries et les jeux de mots. Je suis restée là, nez baissé, immobile et muette. – Il fut acteur, commerçant vite ruiné, puis esclave d’un meunier avant d’être écrivain, a-t-il ajouté pour m’aider. Il est mort il y a plus de cent ans… Alors, Julia ? Malgré ces indices, je ne sentais qu’un grand vide dans ma tête, comme si une méchante pluie avait effacé tout mon savoir. La gorge sèche, le corps couvert de sueur froide, j’étais incapable de répondre. – C’est Plaute ! a rugi le maître. Le célèbre Plaute. Ce nom t’évoque-t-il quelque chose ? Heureusement, Milon m’a réconfortée sur le chemin du retour en une phrase : – Tout le monde a des trous de mémoire, même Plaute ou Homère. Irremplaçable Milon, il trouve toujours les mots qui consolent. 20 juin
Quelle horrible journée ! Mon père, si joyeux ces derniers temps, avait la mine sombre dès son réveil. Après les prières, il s’est plaint de migraine. Il a avalé ses médecines en grognant. Puis il a discuté avec des hommes aussi tristes que lui pendant des heures. Soudain, il est parti d’un pas nerveux, l’œil mauvais, l’air renfrogné, sans un mot. Quand il est revenu, peu avant le dîner, il a longuement discuté avec ma mère. Ils parlaient à mi-voix, se taisaient à mon approche ou prenaient un air faussement décontracté pour m’envoyer à l’autre bout de la maison. Que se passait-il ? Pour le découvrir, j’ai repris mes activités d’espionne. Voilà les quelques bribes de conversation que j’ai pu glaner, cher Papyrus : « Qui gouverne vraiment ? », « La situation s’aggrave… », « Le Sénat s’agite en vain… », « Il est pourtant interdit de franchir armé les portes de Rome… » Je n’y comprends rien. Est-ce un coup d’État ? Mon père devra-t-il fuir une seconde fois Rome ? Disparaîtra-t-il encore de ma vie pendant des mois, des années ? 28 juin La chaleur augmente de jour en jour et César est toujours là, soucieux mais terriblement actif. Pour fuir la canicule, les riches familles romaines passent l’été dans leur villa, à la campagne. Quant à moi, je profite des thermes de Rome pour me rafraîchir et me distraire. Ma mère m’y accompagne, Touria aussi. Si tu crois, ami Papyrus, que les thermes sont une simple maison de bains, tu te trompes. Il y a de tout là-
bas, et j’y passe des après-midi formidables ! Tout à l’heure, sitôt la porte franchie, je suis allée au vestiaire. Puis j’ai retrouvé des filles de mon âge, presque des amies, dans l’immense jardin des thermes. Nous avons bavardé, assises dans l’herbe, tandis que nos mères allaient de leur côté. Nous avons partagé mille petits secrets. Nous avons ri, joué à la balle, couru, sauté ou frappé un énorme ballon bourré de farine, plaisir que réprouve ma mère qui le qualifie de « jeu de garçon ». Quand la fatigue s’est fait sentir, nous sommes entrées, toutes ensemble et couvertes de sueur, dans le caldarium. Touria m’attendait dans cette salle embuée de vapeurs chaudes pour nettoyer ma peau à l’aide d’un strigile en métal, véritable instrument de torture. J’ai détesté ça car, comme d’habitude, elle raclait trop fort. Ensuite, elle m’a aspergée d’eau brûlante et frottée avec une éponge. Là, j’ai adoré. Toute propre, j’ai gagné le tepidarium, enveloppée d’une serviette qui me battait les mollets. La température de cette grande pièce était idéale ! Je me suis baignée dans son bassin d’eau tiède avec mes compagnes. Nous nous sommes amusées. Le temps s’était arrêté et mes soucis envolés comme par magie. Il a fallu toute l’énergie de Touria pour me sortir de cet endroit de rêve. Après un passage éclair dans le bain glacé du frigidarium, je me suis allongée dans une autre pièce, plus petite, où je me suis abandonnée aux mains de mon esclave… Massages, crèmes parfumées : un vrai bonheur ! 2 juillet En cette belle journée d’été, César nous a emmenées, ma mère et moi, au théâtre. Les acteurs ont été formidables, et la pièce très
amusante. J’étais enchantée comme tous les spectateurs. – Cette comédie de Térence est une merveille ! s’est enthousiasmé mon père, d’habitude avare en compliments. Ah ! cet homme savait jouer avec les mots pour faire sourire sans rire. Quel talent ! – Entièrement d’accord, Jules ! a approuvé un inconnu en lui tapotant l’épaule. – Varron ! Quelle surprise ! Que fais-tu ici ? – Comme toi, je sors du théâtre. Il n’y a pas à dire, Térence dépeint le caractère des gens avec justesse et drôlerie. C’est un don divin qui me manque cruellement. – Ne fais pas le modeste, mon ami. Tes poèmes satiriques en amusent plus d’un et j’en fais partie. – Ah ! aimables flatteries si douces à entendre ! Laisse la vérité franchir tes lèvres car, moi, Varron, je ne suis qu’un auteur minable, un gribouilleur, un moins que rien… – Au lieu de dire des sottises, viens dîner à la maison ! Le poète acceptait avec joie quand un vieil homme, à l’énergie surprenante pour son âge, s’est campé devant mon père. Il a agrippé son bras, l’a regardé droit dans les yeux et l’a injurié. Il lui a dit des choses affreuses. Il l’a accusé de trop aimer le pouvoir... J’ai cru un instant qu’ils allaient en venir aux mains. – Nous sommes nombreux à penser ainsi. Moi, j’ose te le dire ! a hurlé l’inconnu en guise d’adieu. Puis il a tourné les talons et a disparu dans la foule des spectateurs. J’étais terrifiée et je le suis encore. Est-il possible que tant de gens détestent mon père ? 3 juillet
Est-ce la conséquence des menaces proférées hier devant le théâtre ? Probablement. Une chose est sûre : je ne suivrai plus les cours pendant quelque temps. Ordre de César ! J’étudierai à la maison avec Milon. De quoi suis-je punie ? De rien, juste d’être la fille de l’ambitieux Jules César et de vivre à Rome, une ville en perpétuelle ébullition. Quelle injustice ! Mon père craint-il que je ne sois en danger de mort ou sur le point d’être enlevée ? Ses adversaires politiques sont-ils si dangereux ? 4 juillet Je ne suis pas stupide. Je vois bien que mes parents tentent de me cacher leurs soucis. Ils se trompent s’ils croient que je suis toujours une petite fille. Bien sûr, je m’amuse avec un chaton, j’apprivoise un rossignol et je joue parfois à la poupée. Ces occupations de bébé ne m’empêchent absolument pas de grandir. Mon maître et mes lectures m’ont appris à réfléchir. Cher Papyrus, j’ai décidé de leur demander ce qui les tracasse, ce soir, au dîner. Et quand j’ai pris une décision, je m’y tiens. 5 juillet J’ai dit ce que j’avais décidé de dire.
– Ne t’occupe pas de ces vieilles querelles imbéciles, Julia ! m’a répondu sèchement mon père. – Jules, je pense que les secrets et les cachotteries augmentent l’angoisse, a affirmé ma mère. Aie confiance en notre fille, aussi intelligente et têtue que son père. Confie-toi à elle, comme tu te confies à moi. Perdu entre de tristes souvenirs et de sombres pensées, César l’a approuvée d’un hochement de tête. – Julia, a-t-il enfin murmuré, le vieil homme au théâtre était au service de Sylla, mon pire ennemi… – Sylla ? Tu oublies qu’il est mort il y a longtemps. – Lui oui, mais pas ses amis. Certains sévissent encore, m’envient, me craignent ou me haïssent. La plupart de leurs critiques sont mensongères, pas toutes. Il est vrai que je rêve d’une carrière politique glorieuse. Mais n’est-ce pas le droit et le devoir de tout citoyen romain ? – Certes… – Écoute, ma fille… J’avais seize ans quand j’ai épousé ta mère, la fille du puissant Cinna, car j’avais besoin d’appuis solides. Grâce à elle, j’étais à deux doigts des plus hautes fonctions de la République quand mes protecteurs Cinna et Marius sont morts brutalement. Mes espoirs d’une carrière rapide ont disparu avec eux. Et puis… Sylla a dirigé Rome en véritable tyran. Il a régné par la terreur. Il a dressé des listes de personnes à écarter ou à tuer. Il a ordonné des arrestations et des milliers d’exécutions. J’ai perdu des amis très chers… César s’est tu. Il a pris sa tête dans ses mains, effondré de chagrin. – Sylla était un monstre, a continué ma mère. Je me souviens, comme si c’était hier, de ses yeux bleu sombre, de son visage rougeaud parsemé de taches blanches. On se moquait de lui à Athènes en disant : « Sylla ressemble à une mûre saupoudrée de farine ! » Moi, il ne m’a jamais fait rire. – C’est alors que Sylla m’a ordonné de répudier Cornélia ! a rugi mon père.
– Pourquoi exiger ce divorce ? Désirait-il l’épouser ? – Tu n’y es pas du tout, ma fille, il voulait se venger de Cinna en humiliant sa fille ! Ah ! ah ! C’était mal me connaître ! J’ai refusé de me séparer de ma chère épouse malgré ses ordres et ses menaces. – Je t’ai supplié d’obéir, Jules. T’en souviens-tu ? Mes parents se sont regardés avec tant de douceur, tant d’amour, que je me suis sentie enveloppée de tendresse. Non seulement ils étaient jeunes, beaux, élégants et cultivés, mais ils s’aimaient. Cher Papyrus, je continuerai mon récit demain. C’est l’heure du dîner, mes parents détestent attendre et j’ai affreusement faim. 6 juillet Le dîner s’achevait. Dans la salle silencieuse, les ronronnements de mon chaton lové sur mes genoux ponctuaient les paroles de César. Je l’écoutais, cherchant le rapport entre cette histoire de répudiation et le vieil homme du théâtre. Je n’en trouvai aucune. – Sylla m’a ajouté à sa liste de proscrits, a dit mon père. Il a promis une récompense de deux talents d’or à celui qui me tuerait. Il a fait saisir nos biens et notre maison. Il a emprisonné certains de nos amis. Cornélia était prête à se sacrifier pour me protéger. Elle voulait que j’obéisse au tyran, que je la répudie. – Et Grand-mère Aurélia, que te conseillait-elle ? – Elle approuvait mon refus. « Entre la mort et la honte, choisis la mort, mon fils ! Ne cède jamais. Reste ferme, tel un roc dans la tempête », me disait-elle. Je lui ai obéi et j’ai quitté Rome, déguisé en paysan. J’ai vécu un temps caché dans les grottes des monts Sabins. Hélas ! un soir, les soldats de Sylla m’ont surpris et arrêté. Par chance, j’ai réussi à convaincre leur chef de me relâcher en échange de deux talents d’or. Telle est la magie de l’éloquence,
Julia ! Ne sous-estime jamais le pouvoir des mots et… de la richesse ! – N’aie crainte, je n’oublierai pas. Que s’est-il passé ensuite ? – J’ai couru jusqu’à la mer. J’ai embarqué sur le premier bateau en partance. Où allait-il ? En Grèce ? Plus loin encore ? Aucune importance, je devais disparaître de Rome. Je me suis volatilisé ! Plus tard, ma mère m’a fait savoir qu’elle avait obtenu ma grâce de Sylla. L’idée de retrouver ma toute petite fille, ma femme et ma mère me poussait à rentrer à Rome. Cependant, j’avais des doutes sur la sincérité du tyran. La prudence l’a emporté sur l’envie et j’ai rejoint l’armée romaine qui se battait en Orient. Là-bas, j’ai conduit plus d’une fois nos légionnaires à la victoire. La nuit était tombée depuis longtemps. Les flammes des lampes à huile répandaient leurs lueurs tremblotantes. César parlait, parlait. Cornélia l’admirait, et le chaton ronronnait au creux de mes bras, comme un bébé. Moi, les paupières lourdes, je luttais contre le sommeil. Je ne voulais pas perdre une seule miette du long récit paternel. – Sylla a abdiqué l’année de tes cinq ans, Julia, a-t-il continué. À l’annonce de sa mort un an plus tard, je me suis senti libéré d’un poids immense. J’avais vingt-deux ans et je n’étais plus en danger de mort. Comprends-tu ? – Oui, mais quel rapport y a-t-il entre la haine de Sylla et cet homme qui t’a menacé devant le théâtre ? Le connais-tu ? – Ce visage reste gravé à jamais dans ma mémoire. C’est Cornélius, le chef des soldats qui a accepté deux talents d’or en échange de ma liberté. – Et alors ? Ne t’a-t-il pas relâché ? – Ce fourbe est prêt à tout. Il est de ceux qui obéissent aux tyrans. Quant à ses insultes, elles me confirment qu’une nouvelle guerre civile nous menace. Ce serait une catastrophe pour Rome qui doit rester unie et forte pour être indestructible. Maintenant, va te coucher, Julia, il est temps. Mes yeux se fermaient malgré moi quand Touria m’a prise dans
ses bras et m’a portée jusqu’à ma chambre. Je dormais déjà lorsqu’elle m’a allongée sur mon lit et ôté mes sandales. 15 juillet Je pense et repense chaque soir à cette conversation. Savoir que la longue absence de mon père quand j’étais toute petite n’était ni un choix de sa part ni un abandon, mais une question de vie ou de mort, m’a fait plaisir. Jamais César n’a oublié sa famille. Jamais son amour pour nous n’a faibli. Cependant, ami Papyrus, je sais qu’il n’est pas du genre à s’affoler pour rien. Donc, ses craintes sont fondées sur des faits précis que j’ignore. Quel mauvais coup l’affreux Cornélius, l’homme du théâtre, prépare-t-il ? Avec qui complote-t-il ? Contre qui ? Jules César, sa famille, ses amis et ses clients ? Est-ce pour cela que je n’ai plus le droit d’aller étudier chez mon maître ? 2 août Puisque nous passons tout l’été à Rome, mes parents ont décidé d’aller souvent au spectacle et ils m’emmènent. Des esclaves musclés nous escortent toujours. Jeux du cirque, théâtre, promenades sur le Forum ou au Champ de Mars, nous avons l’embarras du choix ! Chaque fois, je sors avec plaisir, car je me sens un peu prisonnière
dans ma propre maison. Je franchis trop rarement l’unique porte donnant sur la rue et je n’ai pas une seule fenêtre à ouvrir ! Certes, j’y vis à l’abri des curieux, protégée des dangers, mais coupée du monde. Est-ce une bonne idée ? Dis-moi, ami Papyrus, pourquoi une domus n’a-t-elle jamais de fenêtres alors qu’une insula en a beaucoup ? Pourquoi priver les riches du spectacle de la rue ? 4 août Pas de promenade aujourd’hui. Les heures passent, mortellement lentes. La chaleur ralentit mes gestes et ramollit mon esprit. Je survis dans l’attente du crépuscule. Lorsqu’il arrive enfin, je profite d’un soupçon de fraîcheur dans le jardin du péristyle. Je chante, joue de la flûte, apprends mes leçons car, canicule ou pas, je travaille dur tous les matins. Milon y veille. 11 août Grand-mère me manque. Mon chaton a beau ronronner, il ne la remplace pas. D’ailleurs, mon chaton n’en est plus un. Il est devenu un beau grand chat. Cet après-midi, je partais aux thermes avec ma mère quand il a sauté dans ma litière. Milon l’a attrapé par la peau du cou pour l’en sortir. Que ferait-il là-bas ? Il déteste l’eau !
19 août Écrasée par la chaleur de midi, j’agitais avec mollesse l’eau du bassin à l’aide d’une brindille tout en écoutant mon oiseau chanter. – Les trilles des rossignols calment les douleurs des malades, a dit ma mère surgissant de je ne sais où. Par contre, j’ignore si elles donnent aux filles l’envie de tisser. Qu’en penses-tu ? En vérité, ce que j’en pensais ne l’intéressait pas. C’était un ordre que je traduirais ainsi : « Lève-toi, Julia, ton métier à tisser t’attend. » Misère ! J’ai fait semblant de ne pas entendre l’injonction. Je préférais admirer les fourmis noires qui avançaient à la queue leu leu entre une miette de pain et une énorme pierre. Comment peuvent-elles transporter des charges plus grosses qu’elles ? – Julia ! Le ton rude de ma mère m’a fait bondir. Cher Papyrus, crois-moi, je me suis dépêchée de la rejoindre. 25 août Pour une surprise, c’en est une ! Tôt ce matin, je suis passée devant la porte de la chambre de mon père, entrebâillée à cause de la chaleur, et je l’ai entendu. – Je vais être chauve et laid, se lamentait-il. Chauve, te rends-tu compte ? Je ne le veux pas.
Célius, l’esclave qui le coiffe et le rase chaque matin, tentait en vain de le réconforter. – Parler ne sert à rien, agis ! Renseigne-toi ! Trouve le baume qui ralentit la chute des cheveux… Non, un ralentissement ne me suffit pas. Je veux arrêter cette catastrophe. Je veux les voir repousser ici… et là… En attendant, ramène ces mèches vers l’avant pour cacher ma misère. Par tous les dieux, comment est-ce possible ? Mon père si élégant, si beau avec sa haute taille, son teint pâle et ses yeux noirs, se trouve enlaidi par quelques cheveux perdus. Lui qui a résisté à Sylla, lui qui a remporté d’incroyables victoires en Asie, il s’affole pour une broutille ! Les grands hommes ont d’étranges faiblesses. 4 septembre Je vais t’étonner, cher Papyrus, mais je me suis habituée au quartier de Suburre. À mon arrivée, je l’ai trouvé sale, bruyant, pauvre et surpeuplé. C’est vrai. Les maisons brûlent ou s’effondrent, les brigands pullulent, les esclaves en fuite s’y cachent, les ruelles sentent mauvais, les bagarres sont quotidiennes, les rats se régalent des détritus qui jonchent les rues... À présent, je le trouve agréable, vivant, et puis, César y est né. Il a grandi dans cette jolie domus au cœur de cette perpétuelle effervescence. 7 septembre
Tout à l’heure, j’émiettais du pain près du bassin de l’atrium quand j’ai surpris une conversation qui provenait du bureau de mon père. Comme je suis curieuse, j’ai dressé l’oreille. – Que penses-tu de cette révolte d’esclaves ? disait César. On compte des centaines de rebelles, des hommes et des femmes qui deviendront peut-être des milliers. – Dans quelques jours, on n’en parlera plus, ricanait l’inconnu assis près de lui. Ce Spartacus, leur chef, va se trouver face à deux légions romaines bien armées et bien entraînées. L’issue d’un tel combat ne fait aucun doute. – J’admire ton optimisme, sans le partager, mon ami ! Tu oublies un peu vite les rêves de liberté de ces esclaves. Ils combattent Rome avec l’énergie du désespoir, et le désespoir augmente le courage. – Je suis réaliste, un point c’est tout. Cher Papyrus, j’avais presque oublié les tyrans, les guerres civiles et les menaces de l’homme du théâtre ! Ma vie avait repris son cours entre les murs de ma maison. Et voilà que le danger viendrait de nos propres esclaves ! 8 septembre À la maison, nos esclaves sont comme d’habitude, efficaces et souriants. Pensent-ils comme les révoltés ? Rêvent-ils de s’enfuir pour rejoindre Spartacus ? J’ai peur. Je brûle d’envie d’interroger mes parents à ce sujet, mais il me faudrait avouer que j’ai écouté une conversation qui ne m’était pas destinée. Je vais donc me taire, pour le moment. Curieusement, mon père semble serein. Ma mère l’est beaucoup moins et moi, pas
du tout. 9 septembre L’invitation ou, plus exactement, la convocation de mon père après la sieste, m’a épouvantée. Désirait-il me parler des esclaves révoltés ? De danger imminent ? D’un prochain départ ? – Julia, ton niveau en grec me navre, a-t-il grogné. Je m’attendais à tout sauf à ça. – Ce matin, je t’ai entendue lire Homère avec Milon. Tu butes sur les mots les plus simples, des mots visiblement inconnus de toi. Quelle honte, à ton âge ! – C’est un alphabet compliqué, une langue difficile et… – Elle est difficile pour tout le monde, ma fille. Travaille plus. Ah, oui, une petite chose encore. Tu n’as aucune raison de t’inquiéter à propos de cette révolte d’esclaves. Ils sont loin de Rome, dans le Sud, et pas pour longtemps. – Pourquoi me dis-tu ça ? – Je sais ce que je sais, Julia. Cesse d’écouter les conversations des autres. C’est une grave impolitesse. Maintenant, file étudier Homère. Les joues en feu, je me suis dépêchée d’obéir. Mais, cher Papyrus, comment mon père fait-il pour tout savoir ? A-t-il des espions dans la maison ? L’esprit ailleurs, j’ai marché sur la queue de mon chat. Il a miaulé de douleur. Il aurait pu se venger par quelques coups de griffes, il n’en a rien fait.
14 septembre J’aime le mois de septembre avec ses fêtes en l’honneur du divin Jupiter ! J’ai participé à la grande procession, assisté à des courses de chevaux, à des combats de gladiateurs, et je suis allée trois fois au théâtre ! J’ai retrouvé le plaisir de me promener en litière dans Rome. Comme c’est amusant ! 19 septembre Ce matin, j’ai demandé à mon père l’autorisation de retourner étudier auprès de mon maître. Il a refusé net. J’ai insisté, j’ai menti en prétendant que ma faiblesse en grec était liée à cela. Rien n’y a fait. En revenant des thermes cet après-midi, je suis passée près de l’insula effondrée il y a trois mois. À ma grande surprise, la ruelle est dégagée, les débris ont été enlevés et les travaux de reconstruction ont commencé. J’aimerais avoir des nouvelles du petit garçon. J’ignore comment m’y prendre et Milon ne m’aidera certainement pas.
28 septembre Quelle curieuse journée ! Tout a commencé avec la disparition de Touria que j’attendais pour me coiffer. Je l’ai cherchée jusque dans la cuisine où deux esclaves bavardaient en épluchant des oignons. « Cesse d’écouter les conversations des autres », m’avait rappelé mon père. Cher Papyrus, « les autres » désigne-t-il aussi les esclaves ? À mon avis, non, et j’ai décidé de n’en faire qu’à ma tête. Collée derrière le chambranle de la porte, je les ai écoutés. – De jour en jour, la révolte grossit, disait l’un d’eux. – Quel courage ils ont ! répondit l’autre. Tu crois qu’ils vont l’obtenir, leur liberté ? – J’en sais trop rien… Paraît qu’il y a surtout des esclavesgladiateurs et des esclaves-paysans, pas des esclaves-domestiques comme nous autres. – Vrai, ils sont plus à plaindre. Dans les maisons, on a la vie plus douce. – Plus douce, plus douce, c’est vite dit ! Ça dépend des maîtres. Y en a des cruels. – Probable, mais pas ici. Ah ! mademoiselle Julia, besoin de quelque chose ? – Je cherche Touria. – Elle fait une course pour madame Cornélia et elle revient. Sûr qu’elle ira vous voir tout de suite. Seule dans ma chambre, j’aurais aimé comprendre pourquoi nos esclaves pensaient exactement le contraire de mes parents. Non seulement ils n’avaient pas peur de la révolte, mais ils s’en réjouissaient. J’ai tourné et retourné ce problème dans ma tête, sans résultat.
Avant de dormir… Un petit mot rapide, Papyrus, car le désordre de mon pauvre esprit n’a fait qu’augmenter au cours du dîner. Je ne comprends plus rien. – J’ai appris, de source sûre, que le nombre de révoltés grossit de jour en jour, a affirmé César tout en dégustant une caille rôtie. Parmi eux, il y a plus de trois cents esclaves-gladiateurs, des hommes solides sachant se battre, de redoutables guerriers. – Mais c’est affreux ! s’est écriée ma mère. Où sont-ils ? Loin de Rome ? – Nos légionnaires vont mettre fin à ce désordre. Fais-moi confiance, Cornélia, tout sera bientôt fini pour eux ! Je regardais à la sauvette les esclaves qui nous servaient. Ils étaient là, silencieux, serviables, attentifs à nos moindres désirs. Que pensaient-ils des paroles de mon père ? Je sais qu’ils admirent les révoltés et qu’ils nous considèrent comme de bons maîtres… Peut-être ne veulent-ils plus de maître du tout ? Espèrent-ils que César les affranchisse, qu’il leur rende leur liberté ? Vont-ils s’enfuir ?
2 octobre Depuis dix jours, j’attends en vain mon rossignol. Je sifflote, je chantonne, je l’appelle, j’émiette du pain qui durcit ou que les fourmis emportent. Le ciel reste désespérément vide, silencieux. – Inutile de rester là, m’a dit Touria en me voyant si triste. Votre oiseau s’est envolé vers les pays de soleil, au sud. Il déteste l’hiver et ne reviendra qu’au printemps. – Comment le sais-tu ? – Croyez-moi, mademoiselle Julia, il a ses habitudes. Venez, je vais vous montrer quelque chose. Elle m’a pris la main et m’a emmenée dans le péristyle. Là, à genoux au pied du vieux cyprès, elle a écarté des branches basses. – Voilà son nid ! a-t-elle triomphé. Vous avez vraiment bien fait de le nourrir puisque son chant aide les malades et éloigne la mort. Avoir un rossignol dans son jardin est une bonne chose. 3 octobre Ce soir, je me suis montrée odieuse. Il y avait un ragoût infâme au dîner. C’était un horrible mélange de poisson salé, de foies de
volaille, d’œufs et de fromage. – Je suis désolée, mais cette odeur de pourri me soulève le cœur ! ai-je dit en refusant de manger. Ma mère m’a dévisagée d’un air suspicieux. Elle a goûté le ragoût avant de demander à nos esclaves : – L’avez-vous arrosé de sauce au poivre avant de le cuire à feu doux ? – Nous avons fait comme d’habitude, madame Cornélia. – Avez-vous pensé à l’origan, au miel et aux graines de cumin ? – Tout y est, madame Cornélia. – Alors, mange, Julia ! m’a-t-elle ordonné, implacable. – Fais un effort, a insisté mon père en avalant une énorme bouchée de ce plat immonde aussitôt suivie d’une gorgée de vin. Domine tes sentiments. Apprends l’indifférence. Méprise ton dégoût puisque ce que tu manges n’a aucune importance. – Je n’y arriverai pas. J’étais au bord des larmes. – Bien sûr que si, fillette. Allez ! a exigé César, tu vas faire honneur à ce plat avec nous. Et pour te donner du courage, je vais te raconter une histoire, une histoire vraie… Un soir, il y a deux ou trois ans de cela, j’avais été invité chez un homme que je connaissais peu. Parmi quantité de mets délicieux, on nous servit de mauvaises asperges, assaisonnées de vieille huile rance ou, peut-être, de parfum bon marché. Loin de les dédaigner, je m’en montrai friand afin de ne pas reprocher sa négligence à mon hôte. Les autres convives agirent comme toi, Julia. Ils goûtèrent, recrachèrent, se plaignirent. « N’en mangez pas si cela vous déplaît, s’énerva notre hôte. Cependant, sachez que ceux qui signalent ce genre de bévue sont eux-mêmes des rustres. » C’était désagréable à entendre, mais il avait mille fois raison. La leçon était claire. Je savais ce qui me restait à faire. J’en ai avalé la moitié, réprimant une irrésistible envie de vomir. – Pardonnez-moi, je n’ai pas très faim ce soir…
M’autorisez-vous à offrir le reste de mon ragoût au chat ? Mes parents ont acquiescé d’un signe de tête. Alors, j’ai posé mon assiette sur le sol. À ma grande surprise, le gourmand à quatre pattes a tout dévoré en un clin d’œil et miaulé sa satisfaction. Le traître ! 9 octobre En ce moment, il règne une grande tension en ville, m’a confié Touria. Du matin au soir, de rue en rue, aux thermes comme sur le Forum, on ne parle que des révoltés. On raconte que plus de soixante-dix esclavesgladiateurs ont attaqué des chariots transportant des armes avant de retrouver le gros des fuyards sur les pentes du Vésuve, le volcan de la baie de Naples. On dit aussi que, chaque jour, ils sont rejoints par d’autres esclaves, ceux qui travaillent dans nos champs ou gardent nos troupeaux. Vont-ils organiser une véritable armée ? Veulent-ils attaquer Rome, nous voler, nous tuer jusqu’au dernier et… tout brûler, y compris toi, cher Papyrus ? 15 octobre Loin de Spartacus et de ses horribles compagnons, j’ai passé une journée formidable avec mes parents. Nous sommes allés au Champ de Mars. C’est une vaste plaine située hors de la ville, entre
le Tibre et les remparts de Rome. Les soldats s’y entraînent souvent. Les généraux victorieux y exposent le butin arraché à l’ennemi. Les citoyens s’y réunissent pour voter, élire leurs magistrats, se promener en famille ou pour certaines fêtes. En ce beau jour d’automne, on y célébrait la fin des campagnes militaires et des travaux agricoles. Le repos hivernal commence pour les soldats comme pour la nature ! Ami Papyrus, tout a commencé par des prières, des offrandes et des libations sur l’autel de Mars, le dieu de la Guerre. Ensuite, la course de chars à deux chevaux a commencé. Les bêtes se sont élancées. La foule les suivait des yeux, retenant son souffle, silencieuse, attentive. Mon cœur cognait dans ma poitrine à un rythme aussi fou que le galop des chevaux. J’avais l’impression de les voir voler au-dessus du sol. J’appréhendais d’assister à un accident : un aurige à terre, une roue brisée, deux chars qui s’accrochent… Rien de tel ne s’est produit. Un des attelages a pris rapidement l’avantage, l’a gardé et a remporté l’épreuve avec une apparente facilité. L’aurige vainqueur savourait sa victoire tandis que les prêtres sacrifiaient l’un de ses chevaux au dieu Mars. Un coup de javelot leur a suffi pour le tuer. Le sang de l’animal a coulé sur l’autel divin. Sa queue a été tranchée net et transportée au pas de course au temple de Vesta. Quant à sa tête, coupée et ornée de guirlandes, elle est devenue l’enjeu d’une lutte entre les habitants de deux quartiers de Rome. De cet étrange combat aux règles obscures, si toutefois il existe des règles, ceux de Suburre sont sortis vainqueurs. Une poignée d’entre eux est partie accrocher le trophée sanglant au sommet de la tour Maximilienne. C’est la promesse d’une année de prospérité, cher Papyrus ! Une raison de plus pour moi de vivre heureuse dans ce quartier.
16 octobre Hier, pendant la fête au Champ de Mars, César a été élu tribun militaire. Le voilà désormais quelqu’un de très important dans l’armée. J’ai osé lui demander : – Quel sera ton rôle exactement ? – Voyons, Julia, ton ignorance m’étonne et m’afflige à la fois ! a grogné mon père. Il y a vingt-quatre tribuns militaires, six par légion, nommés tous les ans. Chacun d’eux commande dix centuries et, par roulement, la légion tout entière. J’ai pris l’air de celle qui comprenait, ce qui était pourtant loin d’être le cas. Puis je lui ai demandé s’il partirait longtemps : il l’ignorait. S’il allait combattre les esclaves révoltés : il l’espérait. – Je m’en irai prochainement, m’a-t-il annoncé avant de tourner les talons. Mon cœur s’est serré à l’idée de ce départ et, pour calmer mon angoisse, j’ai décidé d’interroger Milon ce matin, avant mon cours. J’espérais obtenir des réponses claires à toutes mes questions. – Une centurie compte cent hommes, a-t-il précisé avec le calme habituel du pédagogue. Dix centuries en comptent mille, une légion six mille. Être tribun militaire est une magistrature glorieuse, un immense honneur pour votre père qui n’est âgé que de vingt-sept ans. En fait, il n’a rien expliqué. Il a ajouté de nouvelles informations avant de me parler de Caton l’Ancien et de son « De re militari » ou « Traité sur l’art de la guerre ».
21 octobre À Rome, la rumeur enfle. Certains parlent de désastre militaire pour nos légionnaires face à Spartacus et ses compagnons ! D’autres gardent un silence prudent. Chacun sait que les rumeurs sont souvent fausses. Alors, qu’en est-il exactement ? Nos esclaves ont-ils envie de fuir pour les rejoindre ? Touria et Milon vont-ils m’abandonner ? Pour le savoir, j’ai décidé de les espionner. C’est mal, je le sais… Mais cela reste mon jeu préféré. Ils travaillaient si dur dans la cuisine qu’ils ne m’ont ni vue ni entendue. – Il paraît qu’ils sont arrivés dans le dos des soldats, par-derrière ! disait le vieux cuisinier tout en vidant des volailles. Mais par où sontils passés pour ne pas être vus avant d’attaquer ? Tu le sais, toi ? – Sont passés là où personne ne passe, là où y a pas de sentier, par la pente raide du Vésuve, a répondu son aide. – Et ils ont pas glissé ? Sont pas tombés ? s’est étonné le cuisinier. – Pas du tout ! Ils ont fabriqué des échelles en sarments de vigne. Ils les ont accrochées, en haut, à des rochers. Puis ils sont descendus, tranquilles. Ils se réjouissaient tous de cette ruse. Ils riaient, applaudissaient la victoire de cette armée d’esclaves qui venait d’écraser les trois mille légionnaires du général Gaius Claudius Glaber ! Comme je m’y attendais, Papyrus, le récit de cette bataille fut très
différent au dîner. Mon père s’étranglait de rage. – Quel désastre ! hurlait-il. Nous devons mater au plus vite ce troupeau d’esclaves révoltés ! – Que va-t-il se passer, Jules ? a gémi ma mère. – Rassure-toi, Cornélia, deux légions viennent d’être envoyées sur place, les meilleures. Elles vont les châtier comme il convient et rétablir l’ordre en un clin d’œil. À ces mots, un plat couvert de gâteaux au miel a glissé des mains de notre jeune esclave et s’est brisé sur le dallage. Accroupi au milieu de ce désastre sucré, le malheureux s’est excusé. Il a tout ramassé, s’excusant encore, bouleversé par l’annonce de l’anéantissement prochain des révoltés. Mon chat s’est précipité pour l’aider, léchant le sol avec gourmandise. Ami Papyrus, suis-je la seule à comprendre la véritable raison de sa maladresse ? 23 octobre Ce matin, je suis allée dans la cuisine sous prétexte de choisir de belles noix. Je me suis mise à fouiller avec mollesse dans un panier joufflu tout en écoutant nos esclaves. J’espérais passer inaperçue. Raté ! – Mademoiselle Julia, c’est pas des noix que vous cherchez ici. Qu’est-ce que vous voulez, en vrai ? m’a demandé le cuisinier aux joues aussi rondes que son ventre. – Savoir qui est Spartacus. – Ah ! j’en sais pas grand-chose. On dit que c’est le chef des révoltés ou l’un des chefs, un homme courageux et excellent cavalier. – Il vient de Thrace, a ajouté Touria. Il a combattu les légionnaires
pour que son pays ne devienne pas une province romaine. Il a perdu et a été enrôlé de force dans les troupes auxiliaires de Rome. – Comment sais-tu cela, nourrice ? – Votre père en parlait l’autre jour avec un client ; moi, je leur servais des boissons. D’après eux, Spartacus a déserté l’armée pour devenir brigand… je ne sais pas trop où. Il a été capturé, puis vendu comme esclave à Lentulus Batiatus, le maître d’une célèbre école de gladiateurs à Capoue. Touria a avalé d’un trait une coupe d’eau fraîche avant d’ajouter : – C’est là que la révolte a commencé, mademoiselle Julia. Faut comprendre… Être gladiateur est dangereux. Spartacus ne craint pas la mort, oh, non ! Il rêve de liberté. Alors, il a pris la fuite avec d’autres élèves gladiateurs, et des milliers d’esclaves-paysans les ont rejoints. – Ah ! misère, a murmuré le cuisinier. Ceux qui travaillent dans les champs, tous les jours, du lever au coucher du soleil, vivent un enfer ! À la moindre bêtise, à la moindre faiblesse, les coups pleuvent. J’ai connu ça et j’en porte encore les marques, sans parler de la mauvaise nourriture. Puis, un jour, mon maître m’a vendu à madame Aurélia. Depuis, je vis ici et, si je mange mal, c’est ma faute, pas vrai ? Il a éclaté de rire et s’est remis à vider un poisson aussi long que son bras. – Prenez un petit gâteau tout juste sorti du four, mademoiselle Julia, m’a-t-il proposé. Je ne me le suis pas fait dire deux fois. 19 novembre
En quatre mois, Milon a réalisé un véritable miracle ! J’ai beaucoup progressé grâce à ses leçons faites d’un curieux mélange de lectures, de dictées, de règles de grammaire, de listes de vocabulaire, de calculs embrouillés, de problèmes à résoudre et de dizaines de vers appris par cœur. Et ce n’est pas tout ! À ma grande surprise, j’ai pris goût à l’étude. Oui, j’aime découvrir des textes anciens ou modernes, en grec comme en latin, langues que je comprends, écris et lis parfaitement. Mes parents se sont dits « satisfaits de mon niveau ». « Satisfaits » ! J’aurais aimé un peu plus d’enthousiasme et même des félicitations. 3 décembre Rome est sous la pluie depuis hier, balayée par un vent glacial. Je déteste ce temps et, cruauté du destin, je suis restée bloquée dans un immense embouteillage en revenant des thermes. Ma litière suivait celle de ma mère qui a subitement disparu. – Ne vous tracassez pas, mademoiselle Julia, m’a rassurée Milon. L’insula qui a brûlé cette nuit cause ce désordre. Rien de grave. – Si je comprends bien, quand ces maisons trop hautes ne s’écroulent pas, un incendie les consume. C’est bien ça ? – Hélas, oui… – Puisque ma litière ne peut passer, viens ! Je rentre à pied et tu m’escortes. Papyrus, mon cher complice, si tu avais vu la tête de Milon ! Terrifié par ma proposition, il a tenté de me dissuader de cette « folie ». J’ai repoussé un à un tous ses arguments et je me suis éloignée. Il m’a suivie.
Par chance, la pluie avait cessé. Je me suis faufilée parmi les passants. J’ai évité les flaques d’eau, çà et là, sur le sol boueux. J’ai découvert des ruelles inconnues, des places exiguës, des fontaines publiques, des maisons et des boutiques avenantes ou crasseuses. J’ai accéléré le pas devant une taverne ouverte aux courants d’air. On y proposait des boissons et des plats chauds à manger sur le pouce. L’endroit n’avait rien d’effrayant, mais les pauvres gens qui se bousculaient au comptoir m’ont mise mal à l’aise. Ils criaient et riaient à la fois. Ils mangeaient en faisant de grands bruits et de grands gestes. Que d’agitation ! Plus loin, j’ai découvert des graffitis gravés à la pointe d’un couteau sur le mur d’une domus. Ce ne sont que quelques mots ou des dessins rapides ! Je me suis arrêtée pour lire ces textes très brefs, tantôt drôles, tantôt tristes, souvent amoureux. J’ai ri devant certaines caricatures. Les soucis et les bonheurs des Romains et des Romaines s’étalaient là, sous mes yeux… Milon, toujours aussi inquiet, me pressait d’avancer quand une odeur délicieuse m’a attirée vers une boulangerie. J’y ai acheté un pain rond, doré à point, et l’ai partagé avec de jeunes mendiants. J’en aurais volontiers gardé une part pour mon rossignol, mais il avait fui Rome et son hiver glacial. Ami Papyrus, je ne te cacherai pas mon plaisir de retrouver ma maison si propre et si calme. Je suis ravie de ma promenade, même si j’ai horriblement mal aux pieds. Il faut reconnaître que je n’ai pas l’habitude de marcher. Quant à ma mère, bloquée dans sa litière, elle est rentrée après moi. Elle n’a pas commenté mon escapade, ne m’a pas adressé la moindre remarque désagréable, ce qui m’a surprise. Peut-être regrette-t-elle de n’avoir pas fait comme moi ? 5 décembre
Le grand froid s’est installé. Les braseros réchauffent à peine les pièces. Je suis gelée dès que je quitte mon lit surchargé de couvertures de laine. J’ai tourné et retourné le problème cent fois dans ma tête et n’ai trouvé que trois façons de survivre : m’asseoir à moins d’un pas du brasero, courir autour du bassin de l’atrium ou rester couchée avec mon chat tout doux et tout tiède. Ma mère m’a proposé une quatrième solution : finir de tisser l’étoffe de laine commencée l’été dernier et me draper dedans. J’ai donc passé mon après-midi coincée entre un brasero et un métier à tisser, mon chat sur les pieds ! 13 décembre Rome claque des dents. Le froid, la pluie et le vent n’en finissent pas de nous tourmenter. Ô divine Cérès, vivement le printemps ! Écrire est difficile quand on a les doigts gourds. Je ne vais pas rester longtemps avec toi, Papyrus. Excuse-moi. 16 décembre Je me suis beaucoup amusée hier aux saturnales. Cette fête en l’honneur du puissant Saturne a lieu quand les jours sont les plus courts et les nuits les plus longues.
Selon la coutume, les Romains et les Romaines s’invitent les uns chez les autres. Ils partagent de délicieux repas ici et là, allant, venant, repartant, oubliant les règles de la politesse et s’offrant des cadeaux… Tout est permis. Tout est sens dessus dessous. Dans chaque maison, les esclaves devenus les maîtres se font servir. Ils exigent, réprimandent, critiquent ou imitent nos défauts. Ils se montrent exigeants, autoritaires, moqueurs. Alors, balayer, cuisiner ou porter les plats dans le triclinium avec mes parents m’a beaucoup amusée. Touria, Milon et le cuisinier ont commandé, mimé nos gestes, copié notre façon de parler. Cela m’a fait rire et m’a poussée à réfléchir sur notre manière d’être. Mais ce n’est pas tout ! Je garde le meilleur pour la fin, ami Papyrus, car les esclaves ne sont pas seuls à profiter de ce jour de fête : les enfants ont le droit d’agir comme des adultes, et les femmes comme des hommes ! Résultat, j’ai imposé mes volontés à César et à Cornélia qui, elle aussi, a donné des ordres à César… Pauvre Jules, aujourd’hui, il a obéi à ses esclaves, à sa femme et à sa fille ! Quelle journée formidable ! 20 décembre – Dis-moi, Milon, sais-tu si Spartacus et ses compagnons ont fêté les saturnales ? C’est impossible puisqu’ils n’ont plus de maîtres. Il écarquilla les yeux, sa façon habituelle de souligner la sottise de mes propos. – Poser une question immédiatement suivie de sa réponse est une attitude étrange, mademoiselle Julia, m’a-t-il fait remarquer. – D’accord, et alors, qu’en penses-tu ? – Certes, ils n’ont plus de maîtres, mais comme ils ont des chefs, sans oublier les enfants et les femmes, ils ont pu honorer le divin
Saturne. – Tant mieux pour eux ! – En outre, ils savent que, par cette fête, nous aidons le soleil à remonter au ciel et les graines à germer. Souvenez-vous que Saturne, sitôt détrôné par ses enfants, se réfugia dans la campagne romaine. Rome n’existait pas alors... Dès son arrivée, il donna des lois aux humains sauvages qui vivaient dans la région. Il régna longtemps avec douceur et justice. Il n’y avait alors ni maîtres ni esclaves, ni bons ni méchants. Les hommes et les femmes vivaient dans la joie, sur un pied d’égalité. C’était l’âge d’or… – Si je comprends bien, Milon, on célèbre ces temps heureux ? – Exactement. C’est aussi pendant cette fête que sont choisis les deux consuls qui gouverneront Rome pendant un an. Espérons que leur sagesse sera aussi grande que celle du dieu. Comment Milon fait-il pour tout savoir sur tout ? Mystère.
72 avant J.-C. 10 janvier Les grands froids de décembre ont disparu. La pluie a cessé, le vent s’est calmé, mais le soleil reste timide. Voilà, ami Papyrus, une première raison d’être joyeuse. J’en ai une autre : aux Calendes de janvier, c’est-à-dire le premier jour du mois de Janus, tout le monde échange des cadeaux. César a offert à ma mère un collier de grenats et de perles d’or. Elle lui a donné une tunique de lin tissée par ses soins et une tragédie de Sophocle, écrite en grec sur papyrus. Quant à moi, j’ai reçu un bracelet en forme de serpent, tout en or, magnifique ! Je l’ai glissé à mon poignet, résolue à ne jamais l’ôter. Comme je suis heureuse ! Et pourtant, cette sourde angoisse qui me noue le ventre depuis des mois est toujours là... Ô Janus au double visage, toi, dieu de la Lumière et des Commencements, toi qui connais le passé et l’avenir, dis-moi si, oui ou non, Spartacus et ses compagnons vont marcher sur Rome ! Ils me font si peur. 6 février
Tous les matins, j’étudie avec Milon. Pendant ce temps, ma mère décide des menus et vérifie que nos esclaves ne négligent aucune besogne. Ensuite, elle m’interroge sur mes leçons. Si elle est satisfaite, nous bavardons jusqu’à l’heure du déjeuner. Elle est aussi savante que belle. J’aimerais lui ressembler plus tard. Figure-toi, ami Papyrus, que, depuis que j’étudie à la maison, je travaille beaucoup plus ! C’est logique puisque je ne perds pas un instant en transport. Comme je regrette les longs moments passés dans les embouteillages ! J’étais bien sur ma litière. Je révisais mes leçons. Je voyais des tas de gens, l’incroyable spectacle de la rue. Et surtout, j’allais retrouver mes camarades chez le maître ! 9 février De jour en jour, mes craintes augmentent avec le récit des batailles meurtrières opposant nos légions aux esclaves révoltés qui passent l’hiver du côté du Vésuve. Que font-ils là-bas ? Rien de bon, à mon avis. Malgré le mauvais temps, ils s’arment, s’entraînent à la guerre et pillent pour se nourrir. Spartacus va-t-il réussir à transformer son troupeau d’esclaves en véritable armée ? Imagine-t-il pouvoir vaincre Rome ? 23 mars
Je ne t’ai pas oublié, Papyrus, mais j’ai été très occupée par mes études, mes après-midi de tisserande et… un horrible rhume qui m’a beaucoup fatiguée. Depuis ce matin, je vais mieux. J’ai participé, au Champ de Mars, à la fête en l’honneur du dieu de la Guerre. Le soleil était au rendez-vous, les Romains et les Romaines aussi. « Que nos légions volent de victoire en victoire dans les pays du Nord comme en Orient ! » criait-on, le sourire aux lèvres. Tous songeaient à nos futures conquêtes, à la gloire de nos généraux, aux défilés de leurs Triomphes, aux riches butins, aux longues files de prisonniers enchaînés devenus nos esclaves. Aucun n’osait évoquer les révoltés de Spartacus impossibles à vaincre. Pourtant, je suis sûre que ces misérables hantaient tous les esprits. Moi, je pensais à eux et surtout à mon père. Allait-il partir ? La vie sera si triste sans lui ! Qui prendra le temps, chaque soir, de lire avec moi un texte d’Homère ou d’Hérodote, l’infatigable voyageur ? J’aimerais tant que Grand-mère revienne. Elle me manque. 2 avril Le printemps est vraiment arrivé : ciel bleu et douceur de l’air. Le bonheur ! Ma matinée a été studieuse et mon déjeuner rapide. Après la sieste, je suis allée profiter du soleil dans le jardin du péristyle. Un esclave bêchait la terre, plantait des fleurs tout en chantonnant une berceuse dans une langue inconnue. – Arrache les mauvaises herbes, mais ne touche pas au vieux nid ! – Je ne ferais jamais une chose pareille, mademoiselle Julia. Et je vous préviendrai dès qu’il y aura des œufs. Comptez sur moi. Je le remerciais quand j’ai entendu mon rossignol chanter. Il était de retour, perché au faîte du grand cyprès. Accompagnait-il la
chanson du jardinier ou me disait-il gentiment bonjour ? 3 avril Grand-mère est enfin de retour ! Après un dîner de fête en son honneur, nous avons bavardé et beaucoup ri à la lueur des lampes à huile. Ami Papyrus, elle m’intrigue. Elle m’étonne. Elle m’éblouit. Elle a toujours mille choses passionnantes à raconter. Elle a rencontré des gens intéressants et lu des ouvrages formidables. En plus, elle reste belle malgré les soucis qui s’accumulent et les années qui passent. Comment fait-elle ? 4 mai Après un mois d’espionnage infructueux pour découvrir les secrets de Grand-mère, j’ai décidé d’agir. Je me suis glissée dans sa chambre. J’ai ouvert son grand coffre de bois empli à ras bord de vêtements. Je l’ai fouillé, chamboulé, avant de tout remettre en place. Efforts inutiles. J’ai vidé un coffret incrusté d’ivoire, en ai
ouvert un autre. Rien. Je fouinais toujours quand une voix m’a clouée sur place. – Que cherches-tu, Julia ? J’ai gardé le silence, terrassée par la honte. – Ma petite-fille, si tu as une question, pose-la ! Se taire pousse à agir stupidement. Allons, je t’écoute ! Sa perspicacité m’a exaspérée et soulagée à la fois. – Ce n’est ni du vol ni… de l’indiscrétion, Grand-mère, ai-je bafouillé, j’essaie juste de… de connaître le secret de ta peau douce, de tes cheveux magnifiques et de ton chignon qui ne s’écroule jamais. – Voyons ! Il n’y a aucun mystère. Elle m’a alors montré, serrés dans un coffret, ses peignes, ses pinces à épiler, sa pierre ponce, ses épingles d’ivoire, d’or ou de bois. Elle m’a fait sentir un baume parfumé à la rose. Elle m’a prêté ses miroirs. L’un était en bronze, l’autre en argent. Puis elle a ouvert sa boîte à bijoux. Des colliers, des bracelets, des bagues, des pendants d’oreilles et des fibules attendaient d’être choisis. – Je suis certaine que Touria te coifferait aussi bien que mon esclave si tu lui en laissais le temps, m’a-t-elle confié. Apprends la patience. – Peut-être, mais je n’ai ni miroir ni crème. – Alors, prends ce miroir de bronze. Je te l’offre. Quant au baume, mon esclave t’en apportera un pot dès demain. Je me suis sentie rosir de plaisir. – Ma petite-fille, je t’offre en outre deux conseils à ne jamais oublier pour être et rester belle : instruis-toi et garde le sourire en toutes circonstances.
15 mai D’après Grand-mère, je devrais écrire moins souvent ! Les adultes sont parfois compliqués. L’an passé, elle m’affirmait que toi, Papyrus, tu serais mon compagnon le plus sûr, que je devais te confier mes joies, mes peines et mes secrets. Aujourd’hui, elle me demande le contraire. Faut-il vraiment que je lui obéisse ? 3 juin Mon rossignol a non seulement réaménagé son vieux nid, mais il s’est trouvé une épouse ! Ce soir, fidèle à sa promesse, l’esclavejardinier m’a montré quatre œufs blancs, légèrement bleutés, bien au chaud sous le ventre de la femelle. Je comprends mieux pourquoi mon chat rôde si souvent près du vieux cyprès. Est-ce la faim ou la jalousie ? Peu m’importe, je dois le surveiller. 27 juin
Des bébés rossignols sont nés ! Ni beaux, ni élégants, ni bons chanteurs, ces êtres chétifs sont vêtus d’un duvet rare, collé d’humidité. Malgré cette surprenante laideur, leurs parents semblent les aimer. À tour de rôle, ils glissent dans ces quatre petits becs des baies, des araignées, des insectes ou mes miettes de pain. 25 août Comme tu as pu le constater, cher Papyrus, j’obéis à Grand-mère : j’écris peu et j’en souffre. Je ressens une absence, un vide affreux. Tu me manques, mon ami. Mais, aujourd’hui, l’événement est tellement important que je veux le partager avec toi ! Il paraît que le terrible Spartacus et sa bande de révoltés ont vaincu nos braves légionnaires très au nord, dans la plaine du Pô, le grand fleuve. Malheur de malheur, encore une victoire pour eux ! D’ailleurs, que font-ils là-bas ? Pourquoi ont-ils quitté les pentes du Vésuve ? Approchent-ils de Rome ? Après le dîner… Je ne pensais qu’à eux lorsque j’ai pénétré dans le triclinium. – Les rebelles sont-ils nombreux, mon père ? ai-je demandé en
m’installant sur un lit de banquet. Des centaines ou des milliers ? – Seuls le général Crassus et les vingt-quatre mille hommes de ses quatre légions, qui se battent contre eux, pourraient te donner un chiffre exact, Julia. Patience, l’ordre sera rétabli. Songe que Rome a subi des revers dans le passé, mais Rome a toujours vaincu. – Personne n’est invincible et ces esclaves sont très dangereux ! – Exact, seulement Crassus a changé de tactique. Il n’attaque plus les ennemis de front. Il anéantit ceux qui vont chercher du ravitaillement. – Ça va durer des dizaines d’années s’il n’en tue qu’une vingtaine par-ci par-là ! – Tu te trompes, ma fille ! En tuant les hommes partis chercher des vivres, Crassus en tue peu, mais il affame tous les autres. Et on meurt tout aussi bien d’un coup de lance que d’un ventre vide. – Aie confiance en notre armée, a ajouté ma mère. Elle est chargée de mater la révolte, elle y parviendra. J’aimerais partager leur optimisme. Cette guerre contre nos esclaves s’éternise et j’ai peur que le Sénat n’envoie mon père les combattre. Tous connaissent le talent militaire de Jules César qui a sauvé la vie d’un citoyen romain lors des guerres d’Asie. Pour ce haut fait, il a reçu la Couronne civique, la plus glorieuse de nos décorations militaires. 23 septembre Enfin une bonne nouvelle, Papyrus ! Poussés par la faim, harcelés par nos légionnaires, les révoltés ont quitté la plaine du Pô. Ils descendent vers le sud et tentent de regagner la Sicile.
17 octobre Jamais je n’avais assisté à un tel festin ! L’élégante beauté de ma mère et de Grand-mère charmait autant César que nos invités. Moi, j’étais subjuguée. Allongées sur le lit d’honneur près du maître de maison, elles souriaient, surveillaient le service et bavardaient avec esprit. Elles prenaient le temps de s’intéresser à chacun de nos convives installés sur les lits placés en U. Ces gens, presque tous des inconnus pour moi, m’impressionnaient. Ils racontaient des blagues, annonçaient des mariages, colportaient des rumeurs. Ils prédisaient une éclipse de soleil et d’autres événements inquiétants. Ils parlaient fort et riaient trop, ce qui me mettait mal à l’aise. Imagine-moi, cher Papyrus, seule, assise sur un tabouret devant le lit de mes parents. Je me sentais perdue dans ce monde d’adultes, une fois encore désespérée de n’avoir ni frère ni sœur ! Heureusement, alléché par les bonnes odeurs, mon chat est venu se cacher sous mon siège. Il attendait un dîner de fête, il l’a eu. Je lui ai donné tout ce qu’il espérait et même plus. Mis à part lui, personne n’a fait attention à moi. Je me suis horriblement ennuyée. J’ai profité de cette soirée interminable pour admirer le travail de nos esclaves. Ils avaient joliment décoré le triclinium, plaçant çà et là des guirlandes et des bouquets de fleurs, des lampes à huile et des torches enflammées. Ils avaient disposé des coupes, des couteaux, des cuillères et des cure-dents sur les tables basses. Maintenant, ils passaient et repassaient parmi les convives, proposant à chacun des loirs enduits de miel et de pavot, des saucisses grillées, des salades variées, des petits pains chauds, des œufs de paon au poivre ou des choux cuits à l’huile. Les lampes et les torches éclairaient la pièce de lueurs mouvantes. Les fleurs
embaumaient la salle. Le vin coulait à flots. Des musiciens, des jongleurs et des danseuses joueuses de castagnettes nous divertissaient comme le veut la coutume Au milieu de la nuit, je pensais que le dîner s’arrêterait là. Quelle erreur ! Nos esclaves sont alors arrivés avec des asperges, des bolets rissolés, des charcuteries de Gaule, des lentilles, des mulets grillés et des poissons à la sauce piquante. Pour finir, ils ont servi des figues africaines, des prunes asiatiques, des gâteaux et des raisins… Contrairement à moi, mes parents et leurs convives avaient encore faim. Ils ont pioché avec leurs doigts ou piqué avec la pointe d’un couteau ce qui les tentait, et ils se sont régalés. Ils ont vidé leur coupe emplie de vin coupé d’eau et exigé qu’on les resserve encore et encore. Incapable de manger autant qu’eux, je passais mon temps à observer leurs façons, à surveiller leurs regards. C’est ainsi que j’ai découvert l’importance de Jules César, toujours écouté, parfois épié… Pourquoi l’épier, cher Papyrus ? Fait-il des jaloux avec sa haute taille, son teint blanc, ses yeux vifs, sa conversation plaisante ou acerbe, toujours éblouissante. Suscite-t-il l’envie ou la peur ? Certains de ses ennemis se cachent-ils parmi nos invités ? Quand je suis partie me coucher, terrassée de sommeil, l’ami Varron déclamait des vers de sa composition. Les musiciens, les jongleurs et les danseuses aux castagnettes s’étaient tus pour permettre à tous de l’écouter. 21 octobre Cet après-midi, Grand-mère était sortie et ma mère, d’humeur bavarde. J’en étais ravie… J’ai vite déchanté.
– Une bonne épouse est faite pour élever ses enfants, afin de perpétuer la famille, m’a-t-elle dit tout en filant la laine. Elle doit veiller à la bonne marche de sa maison et à aider son mari en toutes circonstances. – L’aider comment ? – En l’entourant de tendresse, en l’écoutant et en le conseillant, car dans la vie, hélas, les soucis ne manquent pas. Quand tu seras mariée, tu devras réfléchir, oublier les flatteries pour deviner les véritables sentiments des gens. – As-tu quelque reproche à me faire pour me parler ainsi ? – Aucun, Julia ! Je ne me préoccupe que de ton éducation… Donc, ne juge personne sur sa manière de vivre ou sa fortune. Fonde-toi sur sa valeur. Sois sévère ou indulgente selon le cas, toujours généreuse et attentive au moindre détail. L’autre soir, lors du banquet, as-tu observé nos invités ? – Oui, je n’avais rien d’autre à faire. – Que penses-tu de l’homme qui était installé près de notre ami Varron ? – Je crois qu’il déteste mon père. Il le regardait avec de la haine plein les yeux. – Tu as raison. Je l’ai également remarqué. Mon devoir était de prévenir Jules, je l’ai fait. Tel est le rôle d’une épouse. Elle a gardé le silence un moment, s’est levée pour m’embrasser, n’a fait aucun commentaire sur les imperfections de mon tissage et a poursuivi : – Les femmes de Rome n’ont ni le droit de vote ni le droit de participer aux décisions politiques. Cependant, la réalité est plus subtile ! Elles peuvent discuter avec leur mari et les faire changer d’avis, signer des messages de soutien à tel ou tel candidat lors des élections, favoriser des amitiés politiques ou aplanir certaines difficultés… Julia, beauté et élégance sont essentielles, mais totalement inutiles sans un esprit bien formé. Je commençais à deviner où elle voulait en venir. – Aussi, je te prie d’étudier avec plus d’ardeur, ma chère petite. Lis,
apprends, réfléchis… Fais-moi confiance. Tu me remercieras plus tard. La leçon de morale était terminée. Mais je ne suis pas sûre, Papyrus, que mon travail en soit vraiment la cause. Qu’a-t-elle derrière la tête ? Mes prochaines fiançailles ? 4 novembre Rien de plus amusant que d’écouter une conversation en cachette ! C’est mal et je m’en moque. J’ai onze ans, l’âge de commettre mes dernières bêtises avant de plonger dans le monde compliqué des adultes. Et je me sens si seule. Hier, juste avant de dormir, je suis allée voler un bout de fromage à la cuisine. J’en donne un morceau chaque soir à mon chat pour le plaisir de l’écouter ronronner de bonheur. C’est ainsi que j’ai surpris une discussion fort intéressante. – Pourquoi cette mine maussade, Jules ? demandait Grand-mère. Es-tu souffrant ? – Pas du tout, mais je tourne en rond. J’en ai assez de ces journées trop calmes, de cette routine effrayante d’ennui. Pompée et Crassus agissent, eux ! Ils ont été nommés consuls l’an passé. – Tout Rome est au courant, et alors ? – Pompée, couvert d’honneurs, a obtenu ce poste glorieux alors que, selon la loi, il est trop jeune pour y accéder. Et moi, moi qui suis jeune également, je n’ai rien ou presque rien… Mon inaction me rend fou. – Comment oses-tu parler ainsi ! Allons, Jules, souviens-toi… Puis, sans reprendre son souffle, elle a énuméré tout ce qu’il avait fait ces derniers mois.
– Des broutilles, s’est lamenté mon père. J’ai vingt-huit ans et je n’ai accompli aucune action d’éclat. Tu entends : aucune ! À mon âge, Alexandre le Grand avait soumis la Terre entière. Il gouvernait un vaste empire, régnait sur des peuples innombrables. Alors, laisse-moi pleurer et gémir. – Jules, je te rappelle qu’Alexandre était prince, fils unique du roi de Macédoine, ce qui n’est pas ton cas. Patience, mon petit, souviens-toi des devins qui t’ont prédit un avenir glorieux. Ils ont parlé de vastes espérances, d’empire du monde. – Je n’ai ni espoir ni empire… Je n’ai rien.
71 avant J.-C. 28 janvier En ce mois des étrennes, j’espérais que Grand-mère m’offrirait un papyrus tout neuf. Je lui avais dit que je n’avais presque plus de place pour écrire. Erreur, j’ai reçu trois épingles à cheveux et je n’ai pas réussi à lui cacher ma déception. – Tu apprendras la concision, a-t-elle murmuré à mon oreille. D’ailleurs, où ranges-tu ton papyrus, Julia ? – Je l’ai caché et, pour t’obéir, je ne te dirai pas où. N’aie crainte, je le brûlerai la veille de mon mariage. – Tes parents t’ont-ils parlé de fiançailles prochaines ? – De… de fiançailles ? Pas du tout… Sais-tu quelque chose ? Dis vite ! Mon chat a eu la mauvaise idée de nous interrompre par une course folle sous le péristyle. Il poursuivait un rat qu’il a bloqué dans un recoin et tué d’un coup de patte avant de s’acharner sur lui. Grand-mère s’est éloignée, écœurée par un tel carnage. Moi, je suis restée là, choquée, entièrement préoccupée par mon avenir : César m’a-t-il déjà choisi un mari ? Rien que de l’écrire, cela me terrorise. Non, je ne peux pas imaginer quitter ma maison, ma famille, pour vivre avec un inconnu… Impossible !
25 février L’hiver me semble interminable ! Ma vie ressemble à celle de ma mère, mis à part l’emploi du temps de mes matinées. Pendant qu’elle s’occupe de la domus et des esclaves, le savant Milon m’enseigne l’art de jouer de la lyre, seul moment heureux de la journée. Puis il me fait découvrir des auteurs inconnus. Avec lui, je lis, écris et récite des poèmes. Enfin, je ne les « récite » pas, je les « chante » en m’accompagnant de ma lyre. Il paraît que le grand Homère faisait ainsi. D’après ma mère, j’ai une jolie voix. Si je sors l’après-midi, je vais aux thermes ou chez une cousine éloignée de Grand-mère, une vieille dame bavarde, plus fripée qu’une noix sèche. La plupart du temps, je m’ennuie à la maison. Je tisse, je file, j’apprends par cœur les pièces qui m’ont plu au théâtre, actuellement fermé puisque c’est la mauvaise saison. Parfois, j’insiste pour les jouer avec Milon. Le pauvre, il déteste me donner la réplique. Il me rappelle chaque fois que je ne serai jamais « actrice » puisque les femmes ne montent pas et ne monteront jamais sur scène. Quel dommage ! 25 mars
Très cher Papyrus, pardon ! Je t’ai oublié pendant un mois pour plaire à Grand-mère. Je t’ai abandonné dans cet étroit renfoncement situé sous mon grand coffre de bois. Tu ne risquais rien dans cette cachette. Touria y range mes vêtements sans jamais le soulever ni le déplacer. Il est si lourd ! Peu à peu, mon envie de me confier à toi s’est atténuée. Mais aujourd’hui, j’ai douze ans, presque treize, et je me sens si triste que j’ai besoin de raconter mon chagrin à quelqu’un : César est parti juste après les fêtes du Champ de Mars, qui ouvrent de nouvelles campagnes militaires. Il m’a promis de revenir dans quelques jours. Mais « quelques », c’est combien ? Cinq, cinquante ou cinq cents ? 31 mars – Oublie la sieste et viens dans l’atrium, m’a proposé Grand-mère après un repas rapide. Il faut profiter de ce soleil printanier. Je l’ai suivie, certaine qu’elle avait bien autre chose en tête que le soleil. Je ne me trompais pas, ami Papyrus. Elle s’est émerveillée de la douceur de l’air, des premières fleurs, du vert tendre des jeunes feuilles... Soudain, elle m’a souri et a dit : – Ton père avait seize ans le jour de son mariage et dix-sept le jour de ta naissance. Ta mère s’est mariée plus jeune que toi aujourd’hui. Es-tu prête pour de belles fiançailles ? – Avec qui ? – Tu le sauras bientôt, Julia. Merveilleuse catastrophe ! L’idée de quitter ma famille pour vivre
avec un inconnu me terrifie. Ô Junon, puissante déesse du Mariage, accorde-moi un bon mari ! Heureusement, où que j’aille, Touria me suivra et je partirai avec mon chat. Quant au rossignol, s’il veut me rejoindre, il devra voler. 1er avril Vivre seule avec ma mère et ma grand-mère réserve parfois des surprises. Au dîner, nous parlons souvent de notre famille, de nos ancêtres ou de l’histoire de Rome. – N’oublie jamais que tu appartiens, par ton père, à l’une des plus vieilles familles de Rome, la gens Julia, m’a rappelé fièrement Grand-mère. Tu descends de la déesse Vénus et de Iule, le fils d’Énée, lui-même fils du prince troyen Anchise. – Iule n’est-il pas le lointain ancêtre de Romulus et Rémus, les fondateurs de Rome ? – Absolument, ma petite-fille ! Nourris par une louve, ces jumeaux ont eu pour mère la princesse latine Silvia et pour père le divin Mars. Iule, Jules, Julia… Comprends-tu ? – Quant à moi, a poursuivi ma mère, je suis de la famille de Lucius Cornélius Cinna, célèbre consul, ami du général Marius, le chef du Parti Populaire et… ennemi de Sylla qui a pourchassé César. Elles ont tellement parlé qu’elles ont réussi à me brouiller l’esprit. Les noms de tous ces illustres ancêtres se sont mélangés dans ma tête et m’ont ôté le sommeil. Tant et si bien qu’après m’être confiée à mon chat, à ma poupée puis à mon oreiller, je t’ai sorti de ta cachette, Papyrus, et j’ai écrit. Grâce à toi, je me sens mieux. J’ai réussi à mettre de l’ordre dans mes idées. Je vais essayer de dormir.
2 avril César a tenu parole. Il est rentré à la maison huit jours après son départ. Où est-il allé ? Qu’a-t-il fait ? Il n’a répondu à aucune de mes questions. Se confie-t-il à sa femme ou à sa mère ? Peu importe. Il est de bonne humeur et c’est le principal. 10 avril En ce dernier jour de fête en l’honneur de la déesse Cybèle, j’ai assisté en famille, comme tous les Romains et les Romaines, à des courses de chevaux. Le cirque était plein à craquer, le temps délicieux et le spectacle fabuleux. Est-ce cela le bonheur, cette sensation de plénitude, de douce tranquillité ? 3 mai Comme tu le sais, Papyrus, une promenade familiale au Champ de Mars est un moment de joie. Hélas ! Grand-mère est restée à la maison, fatiguée par une mauvaise toux. Le médecin lui a prescrit
quantité de médecines. Il s’est montré rassurant, mais je me fais du souci pour elle. Après la sieste, ma mère et moi avons été prêtes en un clin d’œil. Pourtant, César s’impatientait déjà dans l’atrium tout en admirant, chose rare, mon rossignol. Nos litières ont eu du mal à se faufiler dans les ruelles tortueuses. Un de nos esclaves nous suivait, tenant par la bride le cheval de mon père, un superbe animal à robe noire. Parvenir jusqu’à la porte de Rome la plus proche a été une rude épreuve à cause des embouteillages. À peine arrivé sur le Champ de Mars, César a enfourché son cheval. – Je fus le premier à le monter et suis le seul cavalier qu’il tolère ! a-t-il fanfaronné. Je me demande s’il t’accepterait, Julia… – Il est hors de question que notre fille le monte, l’a coupé ma mère avec énergie. César lui a souri. Il a murmuré quelques flatteries à l’oreille du bel animal, tapoté son encolure et lissé sa crinière du plat de la main. Un hennissement joyeux l’a remercié pour ses gentilles attentions. – Quand j’étais jeune, Julia, m’a-t-il dit, je le lançais à toute allure et galopais sans tenir les rênes. Je croisais les mains derrière la tête ou dans le dos et je fonçais sans jamais tomber… Pas comme ces imbéciles ! Il a pointé un doigt accusateur vers la vingtaine de garçons qui s’exerçaient au combat à quelques pas de nous. Certains d’entre eux s’affrontaient à la lutte ou au bâton. D’autres obligeaient leurs chevaux à marcher au pas ou au petit trot. Tous évitaient le dangereux galop. – Ils ont des progrès à faire avant de devenir de valeureux soldats, a ricané César. Oublie ces maladroits et regarde là-bas, Julia ! J’ai alors aperçu, à l’autre bout du Champ de Mars, des dizaines de légionnaires marchant au pas, les armes à la main et le paquetage sur le dos. Tout était parfait : ardeur guerrière et discipline exemplaire. À cet instant, sans que je sache pourquoi, j’ai pensé à ce futur mari
qui vit quelque part, peut-être tout près de moi. Ami Papyrus, connais-tu son nom ? S’entraîne-t-il sur le Champ de Mars ou est-il déjà parti se battre pour la gloire de Rome ? Pourquoi ne me parle-ton plus de fiançailles ? Suis-je donc si laide et si sotte pour que personne ne veuille de moi ? J’ai hâte de savoir et pourtant cette nouvelle vie me fait peur. Mes parents m’ont tirée de mes sombres pensées par leur bavardage. Tous trois, nous avons longé le Tibre et admiré un faiseur de tours d’une habileté étonnante avec de simples balles. Nous avons acheté des gâteaux et de l’eau à un vendeur ambulant. Puis ma mère a rencontré une amie et admiré son petit dernier qui se traînait à quatre pattes dans l’herbe. L’envie m’a vrillé le cœur. La maison serait tellement plus gaie si je la partageais avec des frères et sœurs ! 4 mai Grand-mère est guérie et moi, j’ai horriblement mal aux pieds. – Une promenade trop longue et des sandales trop petites ou des pieds trop grands, c’est aussi simple que cela, m’a rassurée Touria. Ne vous inquiétez pas, mademoiselle, cet onguent fera merveille. Elle s’est agenouillée devant moi pour ôter le bouchon du petit pot qu’elle tenait à la main. D’un doigt, elle a pris une noix de crème couleur ivoire, l’a étalée sur les zones douloureuses et m’a massée avec douceur. Je me sentais déjà mieux quand César m’a aperçue. Ses cheveux trop rares ébouriffés sur son crâne attestaient sa mauvaise humeur. – Que se passe-t-il ici ? a-t-il rugi. Je lui ai raconté la terrible nuit que je venais de passer, ces sensations de brûlures et de picotements. Il a éclaté d’un rire
agressif. – Quoi ! ma fille se plaint d’ampoules aux pieds ! Cette comédie ridicule serait plaisante au théâtre, elle est inadmissible dans ma maison. Je me moque de tes égratignures et de tes caprices. Viens dans mon bureau, immédiatement ! Plus tard… César faisait les cent pas quand je l’ai rejoint, pieds nus pour moins souffrir. – Julia, tu dois être forte en toutes circonstances puisque tu es romaine, a-t-il commencé. Pense aux souffrances de nos ancêtres qui bâtirent Rome, aux sacrifices de nos soldats qui firent sa puissance ! Songe aux longues marches de nos fantassins, à l’endurance de nos cavaliers. Ils avancent par tous les temps, tête nue sous le soleil ou la pluie. Ils franchissent des fleuves à la nage. Ils portent des armes et de lourds paquetages. Ils ne se plaignent jamais. – Et leur général ? – Lui aussi a la vie dure. Il doit être un exemple, inspirer à ses hommes un tel dévouement et une telle ardeur que, affrontant tous les périls, ils deviennent invincibles. – Invincibles ! Seuls les dieux et les déesses le sont, mon père. – Tu ne me crois pas, Julia, alors écoute… Un jour, au plus fort d’une bataille navale, le légionnaire Acilius aborda un navire ennemi. Il y monta, pressé de combattre. Il pourchassa, blessa, tua tant et plus. Dans le feu de l’action, sa main droite fut tranchée d’un coup d’épée, mais il ne lâcha pas le bouclier qu’il tenait de la gauche. Il en frappa ses adversaires, les mit en fuite et, à lui seul, s’empara du vaisseau… Ce ne sont pas là racontars, mais pure vérité. J’y étais,
je l’ai vu… Qu’en dis-tu ? – C’est admirable. – Quel général peut obtenir un tel courage de ses hommes ? La réponse s’impose d’elle-même. C’est celui qui affronte le danger avec eux ; celui qui ne renâcle jamais devant la fatigue ; celui qui se montre généreux en octroyant faveurs et honneurs aux méritants ; celui qui amasse des richesses non pour son propre plaisir, mais pour récompenser ses meilleurs soldats. – Es-tu ainsi sur le champ de bataille ? – En doutes-tu, Julia ? – Pas du tout, mais comment fais-tu avec ces migraines qui te font si souvent souffrir ? – Je méprise la douleur. Je les soigne par la guerre et par l’action. J’endurcis mon corps par des marches forcées, des nuits à la belle étoile, des privations et une nourriture simple. Maintenant, laisse-moi travailler, ma petite. Quelle leçon, ami Papyrus ! Je ne me plaindrai plus jamais. 17 mai Tisser, encore tisser, toujours tisser… Comment occuper mon esprit tandis que mes doigts s’activent ? Rêver, réciter des vers, chantonner, j’ai tout essayé mais rien à faire, ça m’ennuie. – Ma petite Julia, sais-tu que j’étais fiancée à ton âge ? m’a soudain demandé ma mère. J’ignore qui ton père te choisira comme époux, mais il s’en occupe et je te souhaite un mari aussi merveilleux que le mien : intelligent, beau, affectueux, ambitieux. Peut-être moins dépensier, car mon César est couvert de dettes. Cher Papyrus, j’aurai treize ans au début de l’hiver et mes
fiançailles se préparent, c’est sûr. Mais avec qui ? Et quand aura lieu le mariage ? Dans quelques mois ou dans quelques années ? Mon père en décidera. Je dois lui faire confiance. Tout de même, cela m’angoisse beaucoup ! 17 novembre Il y a six mois, ma mère évoquait mes possibles fiançailles. Depuis, c’est le silence. Ouf ! je suis un peu soulagée. Car je ne me sens pas du tout prête à quitter ma maison. De toute façon, qui voudrait épouser la fille d’un citoyen endetté ? 21 novembre Je viens d’apprendre une nouvelle incroyable, ami Papyrus : la révolte des esclaves est finie ! Oui, finie ! Depuis quand ? Je l’ignore. Spartacus et ses révoltés ont perdu face au général Crassus et à ses légions. Ils ont été privés de ravitaillement, tués par petits groupes, peu à peu refoulés vers le sud avant d’être décimés, tués sur place ou crucifiés. Imagine le spectacle, Papyrus : six mille croix plantées le long de la Via Appia entre Rome et Capoue, six mille rebelles crucifiés ! De quoi ôter à quiconque l’envie de se révolter. Quant à Spartacus, il est mort, dit-on, les armes à la main. L’ordre est rétabli. Touria a la voix triste ; moi, j’ai le cœur léger.
5 décembre Mon père parle souvent des consuls Crassus, le vainqueur de Spartacus, et Pompée rentré couvert de gloire d’Hispanie. Il apprécie leur puissance, leur façon de revenir aux traditions républicaines avec des assemblées, des discussions et des votes. Ce retour aux valeurs de la République affaiblit les ennemis de César et nous rassure tous. À la maison, Grand-mère affiche un éternel sourire, mes parents rivalisent de bonne humeur et mon père organise des fêtes de toutes sortes. Pourquoi agit-il ainsi ? Les offre-t-il pour augmenter sa popularité ? Ses invités sont-ils de vrais amis, de simples clients ou des alliés d’un jour qui, tous, voteront pour lui ? Ce qui est sûr, c’est que le grand César se ruine. Parviendra-t-il à rembourser ses dettes ? 8 décembre – Je suis fier de toi, ma fille ! s’est exclamé César après avoir prié et déposé des offrandes sur l’autel de la famille. Oublie ton travail et accompagne-moi sur le Forum. Il fait frisquet ce matin, une promenade te donnera du rose aux joues. Es-tu prête ? Je l’étais. Il traversait le vestibule qui conduit à la porte de la maison quand il a trébuché sur mon chat. Il s’est rattrapé au mur, a
pesté contre cette maudite bestiole avant de retourner sa mauvaise humeur contre moi. – Par Jupiter ! dépêche-toi, Julia. J’ai de vastes projets pour Rome et souhaite ton avis. Qu’arrive-t-il à César pour qu’il s’intéresse à mon opinion ? Je n’en croyais pas mes oreilles. Un sentiment de fierté m’a envahie, suivi d’une vague de bonheur intense… Je me suis mise à courir derrière lui et me suis allongée sur ma litière qui a aussitôt démarré derrière celle de mon père, rideaux tirés. Nos esclaves fonçaient dans la cohue du petit matin. Le froid était extrême, le ciel d’un bleu intense, l’air vif picotait mes yeux. Je soufflais sur mes doigts engourdis, ravie de cette sortie inespérée. Je suis descendue de ma litière près du temple de Vesta pour suivre un César mutique. J’ai marché près de lui sur la Via Sacra, noire de monde. Milon et Célius nous escortaient, prêts à intervenir en cas de besoin. César a longé la grande basilique. Il a tourné le dos à la place des Comices, où se tenait une discussion politique animée, et s’est arrêté devant le temple de Saturne. – Notre vieux Forum est trop petit pour une population qui grossit d’année en année, m’a-t-il dit. Un jour, j’embellirai cette ville surpeuplée et bruyante. Tu vas me demander : « Comment ? » J’ai compris à son regard lointain qu’il n’attendait aucune réponse et sûrement pas mon avis. – J’élèverai ici un temple pour Vénus, notre divine ancêtre, là un autre, le plus vaste du monde, pour Mars. – Mais où, mon père ? La place manque. – Je ferai abattre ces anciens bâtiments et les remplacerai par du beau, du neuf, du grandiose ! Et ce n’est pas tout, Julia, je bâtirai dans un autre quartier un théâtre immense et des bibliothèques, où les œuvres grecques et latines seront à la disposition de tous. – Quelle merveilleuse idée ! – Tu m’approuves ? Bravo. Ensuite, ou en même temps, j’assécherai les marais situés au nord de la ville pour chasser
mauvaises odeurs et moustiques affamés. Je construirai une route reliant la mer de l’Est au Tibre, une route qui franchira les montagnes ! – C’est impossible. – Pas du tout, il suffit de suivre les vallées et d’enjamber les rivières avec des ponts de pierre. – Et quand feras-tu cela ? – Le jour où je serai consul, ma fille, a-t-il chuchoté à mon oreille. Puis il m’a entraînée à l’autre bout du Forum. Il discourait sur ses futures campagnes militaires, toutes victorieuses, sur ses triomphes innombrables. Il était certain de s’enrichir par le butin et de rembourser ses dettes. Il s’imaginait élu à la plus noble des magistratures. – Je ferai de Rome la plus belle ville du monde, une ville éternelle ! Ami Papyrus, que penser des rêves de gloire de Jules César ? Se réaliseront-ils un jour ? Je l’ignore. Pour le moment, je suis triste et déçue : il ne recherchait pas mon avis, seulement une oreille attentive à ses projets grandioses. 16 décembre Ce soir, César m’a annoncé de but en blanc qu’il pensait à mes fiançailles ! Avec qui ? Il en a gardé le secret. Le choc fut tel que mon corps s’est glacé. Mon cœur s’est emballé et ma langue alourdie ne parvenait plus à parler. – Ce n’est pas pour demain, Julia… Rassure-toi, a-t-il ajouté en embrassant mon front. Bref, je dois cesser de t’écrire, Papyrus ! Te confier mes peines m’a aidée à grandir. Tu vas me manquer… Je ne te sortirai que pour
t’annoncer de grands événements et te brûlerai la veille de mon mariage, pas avant. Tu m’offriras alors un bouquet de flammes joyeuses qui me porteront bonheur. Ce sera notre adieu.
68 avant J.-C. 20 janvier Plus de deux ans de silence ! Je te sors de ta cachette tout poussiéreux, très cher Papyrus. J’ai souvent eu envie de te retrouver. Je m’en suis abstenue. J’ai gardé mes pensées secrètes ou les ai partagées avec mon chat. Mais, aujourd’hui, j’ai quatorze ans, bientôt quinze, et de belles nouvelles ! Pour commencer, je ne suis toujours pas fiancée ! César ne m’en a jamais reparlé. Cela me convient puisque je n’ai aucune envie de quitter cette maison… et me chagrine aussi. Pourquoi aucun Romain ne désire-t-il m’épouser ? Suis-je un mauvais parti ? Suis-je trop laide, trop sotte, pas assez riche, ou les trois à la fois ? La seconde nouvelle est vraiment excellente : ma mère est enceinte ! Le bébé sera bientôt là ! Peu m’importe que ce soit un petit frère ou une petite sœur. Un garçon serait le bienvenu car lui seul peut assurer le culte des ancêtres et entretenir le feu sacré qui brûle en permanence sur l’autel de la famille. 5 mars
Tristesse, tristesse ! César a été nommé questeur en Hispanie. Il va nous quitter pour de longs mois, peut-être des années. Là-bas, il s’occupera des finances publiques de cette lointaine province romaine. Il réglera les dépenses, percevra les impôts et veillera à l’approvisionnement des légions installées sur place. Je devrais me réjouir de cette nomination puisque c’est la première étape de la carrière des honneurs qu’il espère gravir vite. Mais je suis égoïste et ne pense qu’au chagrin de ne plus voir mon père. Il me manquera beaucoup. Va-t-il me fiancer à la hâte avant de partir ? me marier ? La vie me fait peur… 28 mars César ne partira pas en Hispanie avant la naissance du bébé. Pour nous, le temps est comme suspendu. La maison est bouleversée, ma mère épuisée par son ventre rebondi, Grand-mère aussi attentionnée qu’efficace. Quant à moi, j’aide à la bonne marche de la maison tandis que mon chat mène une guerre totale contre rats et souris. Ce soir, au dîner, mon père a parlé de ses efforts pour réconcilier Pompée et Crassus car les deux hommes les plus influents de Rome sont en froid. Ma mère a loué sa sagesse, Grand-mère l’a approuvé, moi pas. – Être leur ennemi te mettrait en danger, ai-je dit. – Exactement, Julia ! s’est exclamé César, surpris par la pertinence de ma remarque. Et j’ai un plan… Il a baissé la voix avant de poursuivre : – Depuis quelque temps, j’essaie de transformer la rivalité entre
Pompée et Crassus en amitié. J’agis discrètement. Petit à petit, je me rapproche d’eux. L’affaire est déjà bien engagée. Sous peu, je leur serai indispensable, à l’un comme à l’autre. Alors, nous formerons un trio exceptionnel et nous agirons. À trois, nous serons capables de redonner au peuple de Rome la toute-puissance qui est la sienne et de remettre à leur juste place les sénateurs issus des grandes familles ! Et là, ma fille, tu auras un rôle important à jouer. – Qu’attends-tu de moi ? Je n’ai obtenu en guise de réponse qu’un sourire encourageant et énigmatique. À ton avis, Papyrus, à quoi pense-t-il ? M’a-t-il trouvé un mari qui favoriserait ses projets ? Le cherche-t-il encore ? 7 mai Malheur ! Désespoir ! Abominable chagrin ! Ma mère est morte en mettant au monde le bébé, mort lui aussi. Qu’allons-nous devenir sans elle ? Je pleure depuis des jours et des nuits. Le chagrin m’anéantit. 8 mai
Grand-mère pleure presque autant que moi, même si elle tente de me cacher ses larmes. Ce soir, elle a promis à César de veiller sur la maisonnée pendant son absence, car César part dans quelques jours pour l’Hispanie ! Et il sera absent longtemps. Je crois qu’il est content de quitter Rome. Comme j’aimerais embarquer avec lui ! 15 mai Cher Papyrus, je ne travaille plus, je ne tisse plus, je n’ai plus goût à rien. Je reste des heures à caresser mon chat en admirant les fleurs de notre jardin. Peut-être que si je te raconte les heures atroces qui ont suivi la mort de ma mère et celle du bébé, je me sentirai mieux… J’en doute, mais je vais quand même essayer. Tout a commencé à la maison. On a couché ma mère, revêtue de sa plus belle robe, sur un lit funéraire dressé dans l’atrium. On l’a entourée de guirlandes de fleurs. On a brûlé de l’encens et mon rossignol a chanté pour elle. Ô divinités immortelles, qu’elle était belle ! Puis on a glissé dans sa bouche la pièce de monnaie dont elle a besoin pour payer Charon, le redoutable nocher des Enfers. Comme engourdie de tristesse, j’ai vécu au rythme lent des visites de ceux qui désiraient lui dirent adieu. Ils ont été nombreux. Ensuite, tout a été très vite. Le cortège funèbre a quitté la maison pour escorter ma mère, immobile dans son cercueil sans couvercle. Famille, amis, musiciens, chanteurs, pleureuses et masques de cire de nos ancêtres, rien ne manquait. Nos esclaves portaient des torches enflammées, souvenir du temps où les enterrements s’effectuaient de nuit. Le soleil brillait sur mon désespoir.
Le cortège s’est arrêté au nord du Forum. Mon père est monté sur les Rostres, la tribune aux harangues qui permet aux orateurs de s’adresser au peuple de Rome. Il savait que faire l’éloge funèbre d’une femme âgée est une vieille coutume romaine. Il savait aussi qu’il était inconcevable de prononcer un tel discours pour une jeune femme. Pourtant, il a fait, des sanglots dans la voix, l’éloge de son épouse chérie, morte à vingt-six ans. Son audace lui a valu les cris de quelques mécontents hostiles à ce genre de nouveauté. Mais la foule a couvert leurs hurlements par des applaudissements. Le silence revenu, elle a écouté César avec attention. Elle a senti son émotion et son chagrin. Elle a remarqué la pâleur de son teint, ses mains tremblantes et ses yeux embués de larmes. Elle en a été émue. Le discours terminé, le cortège s’est reformé et s’est dirigé à pas lents vers la nécropole, la ville des morts située en dehors de Rome. Maintenant, me voilà seule, encore plus seule qu’avant. 16 mai Milon n’essaie même plus de me faire travailler. Je traîne de l’atrium au péristyle, rôde dans la cuisine, caresse mon chat ou murmure des sottises à mon rossignol. Seul son chant parvient à atténuer mon chagrin. 17 mai
Si tu savais, Papyrus, comme ça a été dur pour moi de voir Touria nettoyer la chambre de ma mère ! Elle pleurait tout en travaillant, car elle aimait sa maîtresse. Elle a emporté ses vêtements pour les ranger ailleurs ou les donner aux pauvres. Puis elle m’a apporté ses objets de toilette (j’ai deux miroirs désormais) et a remis à César son coffret à bijoux. À l’heure du dîner, mon père est arrivé en retard, ce joli coffret sous le bras. – Tiens, Julia, les bijoux de Cornélia sont à toi désormais, a-t-il dit en accrochant un collier d’or à mon cou. Je n’ai pas pu retenir mes larmes. – Ne pleure pas, ma petite fille… Garde le souvenir de ta mère au plus profond de toi. Imite sa vie d’amour, d’honneur et de dignité. 21 mai Il faisait si doux ce soir que l’après-dîner s’est éternisé dans le péristyle. Grand-mère restait silencieuse, perdue dans ses pensées. César discourait sur l’Hispanie et je m’inquiétais pour lui. – Que sais-tu de l’agitation continuelle de cette province, mon père ? Ta vie n’y sera-t-elle pas en danger ? – Bien sûr que non, Julia ! D’ailleurs, pour assurer ton avenir, j’ai décidé de te fiancer avant mon départ. – Me fiancer ? À qui ? Ma voix tremblait. – À Quintus Servilius Caepio de la grande famille des Servilii qui, depuis fort longtemps, occupe les plus hautes magistratures romaines. C’est un homme jeune, vigoureux, promis à un brillant avenir. Mais, rassure-toi, il s’agit de fiançailles, pas de mariage. Pour
le moment, tu restes tranquillement à la maison. Je ne sais rien de ce Quintus. Je ne l’ai jamais vu. J’entends son nom pour la première fois. Je suis sûre que mon père ne l’a pas choisi à la légère. J’ai confiance en lui, donc je lui obéirai. Un mariage est avant tout une alliance entre deux familles, deux puissances, c’est tout. Ami Papyrus, comment dormir après une telle nouvelle ? Au milieu de la nuit… Je cherchais en vain le sommeil quand Grand-mère est entrée dans ma chambre. Elle a réveillé mon chat qui a miaulé son mécontentement, plissant les yeux jusqu’à les réduire à deux fentes luisantes de fureur. – Vraiment pas commode, l’animal ! s’est-elle amusée en s’asseyant au bord de mon lit. – Il ne te griffera pas. Elle m’a caressé la joue et a ajouté d’une voix douce : – Tes fiançailles étaient prévues depuis des mois et ta mère les approuvait. À mon avis, Jules aurait dû attendre son retour d’Hispanie pour te les annoncer. Cette nouvelle me semble malvenue en ces jours de deuil. Je lui ai conseillé de patienter, mais, que veux-tu, ce charmant entêté n’en fait qu’à sa tête ! Ce qui est fait est fait… Écoute-moi, Julia. Je suis là pour t’aider, te guider et je serai toujours disponible pour toi. N’aie crainte. Quelle chance d’avoir une grand-mère aussi formidable !
27 mai Je suis fiancée, cher Papyrus ! Le décès de ma mère est si récent et le départ de mon père si proche que mes fiançailles se sont résumées à un échange de promesses entre Quintus et son père d’un côté, César et moi de l’autre. Puis, devant Grand-mère et quelques amis, nos témoins, j’ai reçu en cadeau un collier et un anneau d’or vite passé à mon doigt. On nous a servi ensuite un excellent dîner. Hélas ! l’émotion m’a empêchée de savourer le délicieux marcassin en croûte qui nous a été proposé. En fait, au lieu de manger, j’ai dévisagé mon fiancé, j’ai tenté de deviner ses goûts et son caractère. Grand, mince, brun, l’œil triste et le sourire rare, il semblait aussi mal à l’aise que moi et me lançait de petits coups d’œil inquisiteurs. – L’amour vient après, ma petite Julia, c’est normal, m’a assuré Grand-mère, la cérémonie terminée. Est-ce vrai ? 30 mai C’est décidé : César quittera Rome après-demain.
2 juin – Je devais partir et je suis toujours là. Es-tu contente, ma fille ? César m’a embrassée avec une infinie tendresse. Comme toujours, mon chat, sous l’emprise de la jalousie, est venu se frotter à nos mollets pour réclamer sa part de caresses. Mon père l’a pris dans ses bras. Puis, l’air grave, il m’a annoncé que certains de ses créanciers, furieux, s’opposaient à son départ. L’angoisse m’a aussitôt gagnée. – Ma mère avait raison en te reprochant tes dettes faramineuses ! – Oui et non, car j’ai tout prévu, a fanfaronné l’astucieux César. – Vraiment ? – Oui, demain, j’irai voir Crassus, le plus riche des Romains. Pour lui, mes dettes représentent peu de chose. Il les payera, et je voguerai vers l’Hispanie en toute tranquillité. – Ce sont tes dettes, pas les siennes ! – N’invente pas des problèmes là où il n’y en a pas, Julia ! La situation est simple : j’ai besoin de son argent et lui de mon soutien, de ma jeunesse et de mon ardeur au combat. Bref, je peux lui rendre de grands services, il m’aidera. J’espère qu’il a raison, ami Papyrus. César sait pourtant que de nombreux Romains se sont retrouvés esclaves pour dettes impayées ! 7 juin
Mon père avait raison : Crassus a versé sans rechigner huit cent trente talents d’or à ses créanciers. César vogue d’ores et déjà vers l’Hispanie et je tourne en rond dans la maison. Je réfléchis sur ce qu’est devenue ma vie. En quelques jours, j’ai gagné un fiancé inconnu et perdu mes parents, le goût de lire, de manger et d’étudier. Je suis horriblement triste… Touria multiplie les gentilles attentions, me prépare mes plats préférés, me raconte des histoires drôles. Mais ma tristesse demeure intacte. De son côté, Milon tente en vain de me faire travailler. Il me lit des poèmes et des comédies longues et amusantes. Je l’écoutais ce matin d’une oreille distraite quand Grand-mère nous a rejoints. – Ma petite-fille, travailler est le meilleur moyen, non, le seul moyen, d’adoucir ton chagrin ! a-t-elle déclaré. Cesse de soupirer et de gémir sur ton sort ! Elle a ordonné à Milon de nous laisser et à moi de la suivre dans le bureau de mon père. Cette idée m’a enchantée. J’aime tellement cette grande pièce ouverte aux courants d’air, ce qui est désagréable l’hiver mais délicieux l’été. – Julia, a-t-elle dit, ta vie s’annonce merveilleuse ! Je sais que tu vas devenir une belle femme élégante, férue de lettres grecques et latines, respectant les dieux et les déesses, aimant son mari, ses enfants, sa maison, les fêtes, les jeux, les rires et les plaisirs. Je l’ai approuvée d’un signe de tête. – Puisqu’il en est ainsi, agis en conséquence ! a-t-elle poursuivi. Réagis aux chagrins de l’existence ! Elle a posé devant elle la tablette sur laquelle j’avais écrit, l’an passé, un poème de mon invention. Elle l’a lu à voix haute, m’a félicitée pour mon style net et concis, pour la clarté de mon esprit et la précision de mon vocabulaire. – Tu es douée, Julia. – Je ne trouve vraiment pas, Grand-mère.
– Chasse ta douleur en écrivant des poèmes. Cherche l’idée originale, le mot juste, la phrase musicale… Tu verras, cette excellente médecine tue les idées noires. Si tu veux, travaille dans le bureau de ton père. Tu t’y sentiras plus près de lui. Étudie, improvise, invente, crée, poursuis ta chance jusqu’au fond de l’eau ! De quelle eau parlait-elle ? Du Tibre ? Je n’ai pas osé lui demander ce qu’elle voulait dire par des propos si étranges. Quoi qu’il en soit, je me suis mise à écrire. Le temps est passé si vite que l’heure du déjeuner est arrivée sans que je m’en rende compte. 10 août J’ai reçu une lettre de mon père, immense bonheur ! J’ai couru la montrer à Grand-mère qui, comme d’habitude, a énuméré les nombreuses qualités de son fils adoré. Elle a loué son intelligence, sa vaste culture, sa mémoire prodigieuse, son endurance, son énergie indomptable, sa patience, sa lucidité, son habileté politique teintée d’audace et de prudence. – Grand orateur et grand écrivain, mon petit Jules connaît l’art de manœuvrer en silence, a-t-elle conclu. Il laisse les autres se mettre en avant et attend son heure… Sais-tu, Julia, que tu lui ressembles beaucoup ? Elle ne pouvait me faire plus beau compliment. 11 août
Grand-mère est entrée dans une terrible colère en me trouvant, hier après-midi, assise sur mon lit, occupée à t’écrire, très cher Papyrus. – Maintenant que tu es fiancée, Julia, ça suffit. Oublie-le, brûle-le ! Je ne veux pas avoir à te le redire. J’ai promis de te détruire la veille de mon mariage et, en attendant, de te laisser dans ta cachette… Adieu, fidèle ami.
67 avant J.-C. 6 janvier J’ai tenu cinq mois sans t’écrire, mais ce soir, je me sens si triste dans cette grande maison que je t’ai sorti de dessous le coffre. Mes matinées se passent à étudier avec Milon ou à écrire des poèmes dans le bureau paternel. Bref, jusqu’au déjeuner, je ne m’ennuie pas, contrairement aux après-midi qui s’étirent, monotones et pénibles. Parfois, après la sieste, Grand-mère vérifie l’élégance de ma coiffure, de mes vêtements, jusqu’au choix de mes bijoux. Elle se montre exigeante, un tantinet cruelle. Quand elle ne m’entraîne pas aux thermes, elle m’emmène chez des amies ou de vagues cousines. Elle exige que je participe à la conversation. Au début, je lui en ai voulu. À présent, j’apprécie sa sagesse : ma peur de m’exprimer devant des inconnues s’est atténuée, avant de s’envoler. J’ai pris de l’assurance grâce à elle. Restent les moments passés à la maison à filer et à tisser dans un silence pesant encombré de souvenirs. Mais aujourd’hui, ami Papyrus, tout a changé. Grand-mère a eu la merveilleuse idée de demander à Milon de nous lire L’Iliade d’Homère. – « Chante, déesse, la colère d’Achille, le fils de Pélée, détestable colère, qui aux Achéens valut des souffrances sans nombre… », a commencé l’esclave. C’était magnifique. Assise devant mon métier, je l’ai écouté avec
ravissement. Mes doigts tissaient et mon esprit vagabondait dans la plaine de Troie où s’affrontaient de vaillants guerriers. J’imaginais les lances s’entrechoquer, les roues des chars se briser, les boucliers rouler à terre et les yeux des blessés s’emplir de larmes. – Milon, tu nous liras la suite demain, a ordonné Grand-mère en se levant. Julia, va te recoiffer avant le dîner. Je sens que je vais adorer ces lectures, tous les jours, à la même heure… Une sorte de rendez-vous. 28 mai Une lettre de mon père est arrivée ! Le bonheur de le savoir en bonne santé et l’annonce de son prochain retour ont fait monter les larmes aux yeux de Grand-mère. Moi, j’ai pleuré de joie avant même d’en avoir achevé la lecture. – Ma Julia chérie, es-tu capable de garder un secret qui ne doit pas sortir de la famille ? – Bien sûr ! Je déteste quand elle me prend pour une gamine alors que j’approche de mon seizième anniversaire. – Ton père est promis à un avenir glorieux. Jules veut depuis toujours être le meilleur, le plus intelligent, le plus fort. Il souhaite être aimé et admiré, préférant être le premier dans un misérable village plutôt que le second à Rome ! – Être le premier des Romains ? Espère-t-il devenir roi ? Est-il las de la République ? – Absolument pas ! Pour comprendre ton père, songe qu’enfant, il a connu les horreurs de la guerre civile, des assassinats, des règlements de compte et des batailles inutiles. Adolescent, il a vu le pouvoir faire régner la terreur. Il a été pourchassé, banni… Je crois
qu’il cherche simplement le meilleur moyen de faire triompher Rome. 15 octobre César est de retour et, avec lui, le bonheur d’être ensemble ! Il est intarissable à propos de l’Hispanie, du pays comme de ses habitants. Il affirme préférer à cette nouvelle province les terres à l’Est de la Grande Mer. – Ma fille, naviguerai-je un jour sur le Nil, le Tigre et l’Euphrate ? Ah, comme j’aimerais arpenter ces lointaines contrées, découvrir leurs palais magnifiques, leurs temples et les mille autres merveilles évoquées par Hérodote ! Hérodote, l’enquêteur des temps anciens, l’infatigable voyageur, l’auteur d’admirables descriptions du royaume de Crésus, de la Grèce, de la Perse ou de l’Égypte ! Julia, as-tu lu ses Histoires ? Pourquoi César doute-t-il toujours de mes connaissances ? Me prend-il pour une jeune imbécile, une ignorante ? – Hérodote d’Halicarnasse nous raconte dans ses écrits tout ce qu’il a vu et entendu au cours de ses voyages, lui ai-je répondu pour l’impressionner. Il veut que « le temps n’abolisse pas le souvenir des actions des hommes et que les grands exploits accomplis soit par les Grecs, soit par les Barbares, ne tombent pas dans l’oubli. » – Bravo, ma fille ! Réciter de mémoire le début de cette œuvre monumentale est une belle chose. – J’en ai appris par cœur de longs passages. Un sourire admiratif a illuminé le visage de César, suprême récompense pour tant de matinées studieuses. À son tour, il m’a cité Hérodote, soulignant l’intérêt de tel ou tel passage. Il était passionnant, enthousiaste, intarissable. Quand il s’est enflammé
pour le mariage de je ne sais quel pharaon égyptien, j’ai senti monter en moi une sourde angoisse. Mes noces sont-elles imminentes ? 16 octobre Quelle erreur ! Certes, hier, mon père pensait au mariage, mais pas au mien, au sien ! – Je vais épouser Pompéia, la petite-fille de Sylla, a-t-il annoncé au cours du dîner. Grâce à elle, j’obtiendrai l’appui d’hommes puissants, très influents chez les sénateurs comme parmi le peuple de Rome. Grand-mère l’a félicité, j’ai bredouillé ma stupeur. – La petite-fille de Sylla ? Ce monstre qui souhaitait ta mort, c’est ça ? – Les temps changent, ma fille, la roue tourne... Que veux-tu, la politique dirige nos vies, elle nous oblige à prendre certaines décisions. – Quand même ! – Julia, l’honneur d’appartenir à la gens Julia, l’une des plus vieilles familles de Rome, impose certains devoirs. – Réfléchis, ma petite-fille ! est intervenue Grand-mère. Ton père et toi, vous êtes les descendants de Romulus et Rémus, de Iule, d’Énée, de la déesse Vénus et du dieu Mars ! Leur sang coule en vous et vous dicte votre conduite pour la plus grande gloire de Rome. Jules l’accepte, fais de même. – Pompéia sera ma femme dans quelques jours, a ajouté César d’une voix grave. Mais je n’oublierai jamais ma chère Cornélia.
2 novembre César et Pompéia se sont mariés aujourd’hui ! Tôt ce matin, mon père s’est habillé et rasé avec soin. Grand-mère a mis son plus beau collier et des boucles d’oreilles assorties. Elle a surveillé ma tenue, m’a complimentée pour mon élégance et a murmuré : – Tu es devenue une très belle jeune fille, Julia. Puis elle m’a embrassée, submergée d’émotion. Quand le peu de famille que nous avons à Rome et nos amis sont arrivés, nous sommes partis tous ensemble chez la fiancée. Pompéia nous a accueillis dans la maison de son père. Elle portait, comme la coutume l’exige, une robe de laine fine sans ourlet, une ceinture à double nœud, un manteau couleur safran, un voile orangé et une couronne tressée de marjolaine et de verveine. Elle était moins belle que ma mère mais, je dois l’avouer, assez jolie. Le moment solennel des épousailles approchait. On a prié, on a fait des offrandes sur l’autel de la famille, on a examiné les entrailles de l’animal sacrifié… Tout allait bien : les divinités se montraient favorables à cette union. La cérémonie pouvait continuer ! Alors, César et Pompéia ont apposé leurs cachets sur le contrat de mariage. Puis elle a placé sa main droite dans celles de mon père et ils ont échangé leurs consentements. – Que le bonheur soit avec vous ! ont crié les invités. Mon père semblait heureux, ou plus exactement satisfait, de cette union en échange d’un appui politique efficace. Il m’a souri. Il savait que je ne pensais qu’à ma mère, âme errante dans le monde des Enfers. Et lui, y pensait-il ?
Ensuite, un festin extraordinaire a commencé. Heureusement car j’avais très faim. J’ai dégusté des plats exquis. J’ai bavardé, écouté les musiciens, admiré des jongleurs, des danseuses et des acrobates. Au coucher du soleil, Pompéia a quitté la domus de son enfance. J’imagine qu’elle devait avoir le cœur serré d’angoisse. Le cortège nuptial s’est formé autour d’elle. Des joueurs de flûte et des esclaves porte-torches ouvraient la marche. On chantait, on riait, on lançait des noix aux enfants rencontrés en chemin. On est arrivés à la maison et la jeune épousée en a franchi le seuil dans les bras de deux amis de César. Chacun sait que ses pieds ne devaient pas toucher terre, en souvenir de l’enlèvement des Sabines, événement à l’origine des premières familles romaines. Trois de ses esclaves l’ont suivie, portant la quenouille et le fuseau de leur maîtresse. César lui a remis les clés de la maison. Il lui a offert l’eau et le feu, symboles de la vie familiale. Puis il l’a conduite dans sa chambre, il a fermé la porte. La fête était finie ! Grand-mère, épuisée, m’a souhaité une bonne nuit avant de se coucher. Maintenant, seule, allongée sur mon lit, mon chat roulé en boule à mes pieds, je ne dors pas, rongée de soucis. L’idée de mon propre mariage m’effraie, vivre avec Pompéia ma belle-mère m’angoisse plus encore. Que vais-je devenir ? 24 novembre À ma grande surprise, j’ai découvert une Pompéia joyeuse et facile à vivre. Ses décisions sont justes et ses rires réchauffent nos cœurs endeuillés. Me donnera-t-elle dans quelques mois un petit frère ou une petite sœur ? Je l’espère. En attendant, je ne suis qu’une sotte, ami Papyrus. J’avais tort de la craindre.
30 novembre Dîner après dîner, César ne parle que des victoires du célèbre Pompée. – Avant, les pirates écumaient la Grande Mer, ils faisaient régner la terreur sur les côtes comme sur les navires, a-t-il raconté ce soir pour la énième fois. Ils volaient, capturaient des hommes, des équipages, des bateaux entiers. Ils exigeaient des rançons… Et mon ami Pompée a réglé le problème en deux temps, trois mouvements ! – Mon père, comment a-t-il réussi un tel exploit en seulement trois mois ? – Rapidité et efficacité sont les clés du succès, Julia ! Pompée a attaqué à la fois leurs navires en pleine mer et les îles où ils se pavanaient entre deux abordages. Il a tué ceux qui lui résistaient, il a épargné ceux qui déposaient les armes. Enfin, quand je dis « épargner », je veux dire qu’il en a fait nos esclaves, afin de leur offrir une seconde chance. Même les bêtes sauvages se laissent apprivoiser ! Il les a installés loin de la mer, dans la région de Tarente, dans le Sud. Puis il les a répartis ici et là, dans les champs et les villes, là où la main-d’œuvre manquait. – De nos jours, mieux vaut être l’ami de Pompée que son ennemi, a fait remarquer Grand-mère. – Tu as raison et je m’y emploie, a approuvé César. Ensuite, son regard s’est voilé et une ébauche de sourire a illuminé un instant son visage. Ami Papyrus, à quoi pensait-il ? Que prépare-t-il ? Quel plan peaufine-t-il ? Tout compte fait, cela ne me concerne pas. Une seule chose m’intéresse vraiment : mon mariage avec Quintus que personne n’évoque.
Je n’ai presque plus de place pour écrire, ami Papyrus !
60 avant J.-C. 17 juin Peu d’événements importants ont marqué ma vie ces dernières années. J’ai vingt-deux ans et je ne suis toujours pas mariée. Je me sens vieille, inutile, repoussée par tous les beaux partis de Rome. Et je ne comprends pas pourquoi. Plus d’une fois, j’ai imploré Junon, la déesse du Mariage, et cela n’a rien donné. – Patience, tu auras le meilleur des époux, m’assure Grand-mère. – Ne suis-je pas fiancée à Quintus ? – Certes… Fais confiance à ton père. Il est très occupé, ces tempsci. Elle n’a pas son pareil pour trouver des excuses à son Jules chéri. Il est exact que je le vois peu depuis qu’il assume les fonctions de pontife. Quant à Pompéia, je crois qu’elle se désintéresse de mon sort. D’ailleurs, pourquoi n’a-t-elle toujours pas donné un fils à César ?
20 juin D’habitude, la République a deux consuls à sa tête, élus pour un an. Cette fois, elle en a trois : le riche Crassus, le puissant général Pompée et… Jules César, mon père ! Le Sénat vient d’inventer le triumvirat. C’est incroyable : pendant un an, le pouvoir suprême sera entre les mains de ces trois hommes ! 22 décembre César a divorcé ! Si j’ai bien compris, Pompéia a été plus ou moins mêlée à une histoire très bizarre lors d’une fête religieuse. Je n’en sais pas plus et Grand-mère, ulcérée, a refusé de me donner des détails. Le fait de ne pas avoir donné à mon père le fils tant espéré a joué, à coup sûr, en sa défaveur. Bref, en famille et devant témoins, les tablettes du contrat de mariage ont été brisées. Pompéia a rendu les clés de la maison avant de retourner vivre chez son père. Elle va me manquer.
59 avant J.-C. 3 juin Tout s’est passé très vite. César a rompu mes fiançailles avec Quintus et organisé mes noces avec Pompée ! Je l’épouse demain. La date a été soigneusement choisie : juin est le mois de la divine Junon. C’est de bon augure. Inutile d’être devin pour comprendre les raisons de ce choix : Pompée est l’homme le plus puissant de Rome. Grâce à moi, mon père se fait un allié sûr. Je suis heureuse de pouvoir l’aider dans sa carrière, mais… mais je vais avoir un mari vieux, très vieux, plus vieux que mon père ! Ma tenue est prête. Elle est tellement élégante que je l’admire sans cesse. J’ai presque hâte de la porter ! Une robe de laine fine avec une ceinture à double nœud, un manteau couleur safran (une teinte qui me va à ravir, d’après Grand-mère) et un voile orangé. Demain, je poserai une couronne de marjolaine et de verveine sur mes cheveux. Le grand moment va enfin arriver… On m’a dit tant de bien de Pompée que j’ai un peu moins peur. J’avais promis à Grand-mère de te brûler la veille de mon mariage, cher ami Papyrus. Mais je ne peux m’y résoudre. Cette nuit, je te glisserai dans une petite amphore et t’enterrerai dans le jardin du péristyle. Par chance, notre esclave-jardinier a creusé ce matin un trou profond pour planter un cyprès. Tu y seras
bien… Adieu.
Ce mariage politique a été un arrangement peu romantique. Cependant, Pompée et Julia ont vécu heureux dès les premiers jours de leur union. Le général a succombé au charme de sa jeune femme qui alliait l’intelligence à la beauté. De vingt-trois ans sa cadette, Julia a découvert un mari amoureux et dévoué, qu’elle a aimé à son tour. En l’an 58 av. J.-C., Jules César est parti à la conquête de la Gaule. Il espérait une guerre rapide, elle ne l’a pas été. En 54 av. J.-C., Julia est enceinte quand elle apprend que Pompée a été encerclé par une foule hostile lors d’une réunion politique. Elle a envoyé prendre de ses nouvelles, sans en obtenir. C’est alors qu’un esclave lui a apporté la toge de Pompée maculée de sang. Julia l’a imaginé blessé, peut-être même mort… Il ne lui est pas venu un seul instant à l’esprit que ce sang puisse être celui d’un autre homme. Terrassée par l’émotion, elle a été prise des douleurs de l’enfantement, a fait une fausse couche et est décédée rapidement. En apprenant sa mort, sa grand-mère, Pompée et César en ont conçu un immense chagrin.
Lexique Atrium : vaste salle, en partie couverte, donnant accès aux autres pièces de la maison. Son toit est largement ouvert au centre. Le bassin qui se trouve sous cette ouverture recueille les eaux de pluie et laisse passer le soleil. Aurige : conducteur de char. Bacchus : dieu du Vin et de l’Inspiration artistique (Dionysos chez les Grecs). Basilique : grand bâtiment servant à la fois de lieu de rencontre et de commerce, mais aussi endroit où l’on rend la justice. Caton l’Ancien (234-149 av. J.-C.) : homme politique et écrivain romain. Cérès : déesse de la Végétation et des Moissons (Déméter chez les Grecs). Charon : génie immortel qui, sur sa barque, fait traverser le fleuve séparant le monde des vivants du monde des Enfers aux âmes des nouveaux morts. Cirque : vaste édifice tout en longueur où se déroulent des courses de chevaux ou de chars. Comices : nom donné par les Romains aux assemblées qui élisaient leurs magistrats ou réglaient certaines affaires publiques. Marcus Crassus (115-53 avant J.-C.) : général et homme politique romain. Cybèle : déesse de la Fertilité adoptée par les Grecs puis par les Romains. Cette déesse asiatique du Proche-Orient est la mère des dieux, la personnification de la nature sauvage. Étrusques : peuple vivant depuis longtemps dans le centre de la péninsule italienne. Fibule : fermoir de métal, parfois en or ou en argent, servant à agrafer son vêtement. Gens : mot latin dont on prononce le « s ». Ensemble des grandes familles de Rome qui portent le même nom et sont censées avoir les mêmes ancêtres. Grande Mer : mer Méditerranée.
Hérodote (Ve siècle av. J.-C.) : historien et géographe grec. Italiotes : venus du nord de la péninsule italienne, ils se composent de divers peuples, comme les Latins ou les Sabins. Lares et Pénates : statuettes représentant les divinités protectrices du Foyer ou des Provisions. Latrunculi : jeu d’échecs à la romaine. Légion : une légion compte environ 6 000 soldats appelés des légionnaires. Magistrat : sorte de ministre à l’époque romaine, élu pour un an par les citoyens. Mânes : âmes des ancêtres morts qui, oubliées, peuvent devenir dangereuses et malfaisantes. Mars : dieu de la Guerre (Arès chez les Grecs). Mer de l’Est : mer Adriatique. Pédagogue : personne qui instruit les enfants, professeur. Péristyle : galerie couverte avec de nombreuses colonnes, autour d’une cour intérieure ou à l’extérieur d’un bâtiment. Plaute (254-184 av. J.-C.) : écrivain latin. Pluton : dieu des Enfers (Hadès chez les Grecs). Pompée (106-48 av. J.-C.) : général et homme politique romain. Proserpine : reine des Enfers et déesse des Saisons (Perséphone chez les Grecs). Saturne : mari de Rhéa, père des déesses Junon, Cérès et Vesta et des dieux Jupiter, Pluton et Neptune (Cronos chez les Grecs). Sénat : assemblée composée de tous les anciens magistrats, issus généralement des grandes familles romaines. Sesterce : ancienne monnaie d’argent ou de bronze utilisée dans la Rome antique. Sophocle (495-406 av. J.-C.) : dramaturge grec, auteur de cent vingt-trois tragédies, dont seules sept sont parvenues jusqu’à nous. Sylla (138-78 av. J.-C.) : homme politique romain. Talent : monnaie d’or ou d’argent très courante en Grèce, puis dans l’Empire romain. Térence (190-159 av. J.-C.) : écrivain latin, auteur de nombreuses pièces de théâtre dont il ne nous reste que six comédies. Triclinium : salle à manger des belles demeures.
Varron (116-27 av. J.-C.) : écrivain latin, surnommé « le plus érudit des Romains ». Vesta : déesse du Foyer et protectrice de Rome (Hestia chez les Grecs). Vénus : déesse de la Beauté et de l’Amour (Aphrodite chez les Grecs). Via Cassia : route partant de Rome et se dirigeant vers le nord. Via Sacra / Voie Sacrée :la plus ancienne et la plus célèbre rue de Rome.
Pour aller plus loin Une longue page d’histoire Des débuts bien modestes L’histoire de Rome est celle d’un village devenu un immense empire. La vie des Italiotes et des Étrusques qui habitent la péninsule italienne change vers 750 av. J.-C., avec l’arrivée de Grecs venus chercher fortune. Paysans ou bergers, ils cohabitent tant bien que mal. Rome n’est qu’un petit village qui grossit peu à peu, noue des alliances, conclut des mariages, se défend, attaque, se bat. La légende raconte que les jumeaux Romulus et Rémus, fils du dieu Mars et d’une princesse latine, sont abandonnés à la naissance au bord du Tibre. Ils sont allaités par une louve, puis recueillis par un berger. Devenus grands, ils décident de bâtir « leur » ville. Mais qui en sera roi ? Les frères se disputent. Romulus tue Rémus, fonde Rome avec quelques compagnons et règne. C’est à lui que cette cité doit son nom. 739-509 av. J.-C. : les rois Sept rois se succèdent sur le trône de Rome, la ville aux sept collines. D’abord, ils défendent leur cité. Puis vient le temps des conquêtes. Le roi Ancus Martius (640-616 av. J.-C.) construit Ostie, un port à l’embouchure du Tibre, car Rome est loin de la mer. Le roi Servius Tullius (578-535 av. J.-C.) entoure Rome d’une haute muraille de pierre. En 509 av. J.-C., les Romains se révoltent et chassent leur roi, l’odieux Tarquin le Superbe.
509-27 av. J.-C. : la République La République est née. Désormais, le pouvoir se partage. L’Assemblée du Peuple choisit les magistrats qui gouverneront pendant un an, un an seulement. Il y a deux consuls à la tête de l’État et divers magistrats exerçant des fonctions administratives ou religieuses. Les anciens magistrats deviennent sénateurs à vie. La République en danger (509-350 av. J.-C. ) : Rome se bat souvent contre des voisins turbulents ou règle les conflits opposant les bergers aux paysans. Petit à petit, elle impose sa loi à toute la région, le Latium. La République à la conquête de l’Italie (350-270 av. J.-C. ) : Rome se bat contre les Étrusques, les Sabins, et gagne. Bientôt, elle règne sur toute l’Italie ! La République de conquête en conquête (270-27 av. J.-C. ) : Peu à peu, Rome soumet tous les pays qui bordent la mer Méditerranée et gênent son développement économique et politique. Elle réduit Carthage en cendres, domine l’Afrique du Nord et l’Espagne, part à la conquête de l’Orient : la Macédoine, la Grèce, l’Asie Mineure… Pour finir, la voici en Gaule et autres terres du Nord. Ces conquêtes sont l’œuvre d’une armée disciplinée, entraînée au combat, habituée aux travaux de terrassement, à la construction de ponts et de routes pour faciliter ses déplacements. Un général victorieux reçoit le titre d’Imperator et a droit à un Triomphe : il défile dans Rome à la tête de ses soldats suivis par les chefs vaincus ligotés et le butin pris sur l’ennemi. Pourtant, le dernier siècle de la République est une période de guerres civiles. Le système politique ne convient plus à cet État devenu gigantesque. Des généraux couverts de gloire, comme Marius, Sylla ou Pompée, essaient de prendre le pouvoir. Après sa conquête de la Gaule (58-52 av. J.-C.), Jules César est à la fois Dictateur à vie, Imperator, Grand Pontife… Certains le soupçonnent de vouloir devenir roi et le tuent en mars 44. 27 av. J.-C. - 476 apr. J.-C. : l’Empire César assassiné, le général Marc Antoine, un proche de César, s’oppose à Octave, le petit-neveu et fils adoptif de César. Et c’est Octave qui gagne ! Prudent, habile et rusé, il fait semblant de conserver le système républicain. En fait, il obtient tous les pouvoirs. En quelques années, Octave devient le « premier des Romains », le général en chef de l’armée, le Grand Pontife et même Augustus, le protégé des dieux et des
déesses, un être sacré, adoré tel un dieu. Selon la loi, il exerce le pouvoir avec le Sénat. En fait, Octave-Auguste gouverne seul, nomme les sénateurs qui, parce qu’ils lui doivent tout, lui obéissent. Personne n’ose s’opposer à lui : question de vie ou de mort. Officiellement, la République continue mais, en quarante ans de règne, OctaveAuguste fonde l’Empire romain, qui durera plus de quatre siècles. Cet empire atteint sa plus grande extension au IIe siècle, demeure solide jusqu’au IIIe siècle, puis connaît des moments difficiles. Il est impossible de donner le nombre exact des empereurs romains : une centaine, sans compter les usurpateurs. Les uns sont sages, autoritaires et justes ; d’autres, cruels, faibles ou fous. Le dernier empereur est détrôné en 47 : l’Antiquité s’achève, le Moyen Âge commence. Être esclave à Rome Que ce soit pendant la royauté, la République ou l’Empire, un esclave à Rome est considéré comme une marchandise. Qu’il appartienne à l’État ou à une famille, il peut être battu, acheté ou vendu sur des marchés spécialisés. Il travaille sans être payé, n’a aucun droit et doit toujours obéir à son maître. Comment devient-on esclave ? C’est simple. Il suffit d’être un enfant abandonné ou né de mère esclave, un prisonnier de guerre, une personne kidnappée ou un citoyen endetté. Les conditions de vie des esclaves dépendent du caractère de leur maître mais aussi de l’endroit où ils vivent. Certains s’épuisent dans les champs ou sur les navires. D’autres, moins malchanceux, travaillent en ville, dans un atelier, une boutique ou dans la maison de leur maître. Rares sont ceux qui deviennent secrétaire, pédagogue ou comptable au service de leur maître. Posséder plusieurs centaines d’esclaves est un signe de richesse à Rome. En cas de désobéissance ou de tentative de fuite, les punitions sont terribles : privations de toutes sortes, bastonnade, marque au fer rouge ou collier de fer autour du cou avec le nom de son propriétaire gravé dessus.
Dans quelques cas exceptionnels, un esclave peut espérer gagner sa liberté. Par exemple, s’il est un gladiateur vainqueur aux arènes, ou si son maître l’« affranchit » par testament. Hélas, même si l’affranchi est un homme libre, il n’aura jamais tous les droits des citoyens. Le calendrier de la République romaine Si Julia avait réellement rédigé ce journal, elle aurait indiqué les dates de façon bien différente. Ainsi, elle aurait écrit « 5e jour avant les Ides de mars de l’an 680 », et non « 11 mars 73 avant Jésus-Christ ». Pour faciliter la lecture de ce journal fictif, toutes les dates ont été modernisées car le calendrier sous la République romaine est compliqué. À vous d’en juger ! Il y a trois façons d’indiquer l’année : soit à partir de la fondation légendaire de Rome (753 av. J.-C. étant l’an zéro), soit à partir de l’expulsion du dernier roi (509 av. J.-C.), soit par le nom du consul à la tête de Rome cette année-là. L’année compte 355 jours regroupés en 12 mois, plus un petit mois supplémentaire tous les deux ans. Chaque mois est divisé en 3 parties de longueurs inégales et variables d’un mois à l’autre : les Nones, les Ides et les Calendes. De plus, on compte les jours à reculons. Par exemple, le 15 mai étant « le 1er jour des Ides de mai », le 13 mai est « le 3e jour avant les Ides de mai », et le 12 mai correspond au « 4e jour avant les Ides de mai ». Jules César modifie ce calendrier en 46 av. J.-C. Sa réforme le simplifie un peu. Il conserve les noms des mois qui sont très proches de ceux que nous utilisons encore aujourd’hui : Januarius : mois de Janus, dieu de la Lumière et des Commencements (= janvier). Februarius : mois des februo, c’est-à-dire des purifications (= février). Mars : mois de Mars, dieu de la Guerre (= mars), premier mois de l’année. Aprilis : origine mystérieuse de ce nom (= avril).
Maius : mois de Maia, déesse de la Fertilité (= mai). Junius : mois de Junon, déesse du Mariage (= juin). Quintilis, qui deviendra en 44 av. J.-C. Julius en l’honneur de Jules César (= juillet). Sextilis, qui deviendra en 8 av. J.-C. Augustus : en l’honneur d’Octave-Auguste (= août). September : 7e mois de l’année (= septembre). October : 8e mois de l’année (= octobre). November : 9e mois de l’année (= novembre). December : 10e mois de l’année (= décembre). Quelques dates Vers 3 200 av. J.-C. : naissance de l’écriture : le cunéiforme en Mésopotamie et les hiéroglyphes en Égypte. Vers 2 500 av. J.-C. : construction des grandes pyramides d’Égypte. Vers 1 200 av. J.-C. : légendaire guerre de Troie. Vers 810 av. J.-C. : selon la légende, la reine Didon fonde Carthage, la future grande rivale de Rome, en Afrique du Nord. 753 av. J.-C. : fondation légendaire de Rome par Romulus et Rémus. 739-509 av. J.-C. : époque des rois de Rome. 509-27 av. J.-C. : République romaine. 479-431 av. J.-C. : Âge d’or d’Athènes. 334-323 av. J.-C. : Alexandre le Grand conquiert un immense empire. 221 av. J.-C. : Qin, le premier empereur de Chine, commence la construction de la Grande Muraille. Vers 106 av. J.-C. : naissance de Pompée. 100 av. J.-C. : naissance de Jules César. Vers 95 av. J.-C. : naissance de Cornélia, fille de Cinna. Vers 84 av. J.-C. : mariage de Cornélia et de Jules César. Vers 83 av. J.-C. : naissance de Julia, fille de Cornélia et César. 82-81 av. J.-C. : dictature de Sylla.
73-71 av. J.-C. : révolte des esclaves dirigés par Spartacus contre Rome. Vers 68 av. J.-C. : mort de Cornélia, épouse de Jules César. Vers 67 av. J.-C. : mariage de Pompéia et de Jules César. 67 av. J.-C. : le général Pompée élimine tous les pirates de la mer Méditerranée. Vers 60 av. J.-C. : divorce de Pompéia et de Jules César. 60 av. J.-C. : premier triumvirat : Crassus, Pompée, César. 59 av. J.-C. : César élu consul. Vers 59 av. J.-C. : mariage de Julia et de Pompée. 58-51 av. J.-C. : conquête de la Gaule par Jules César et ses légionnaires. 55 av.-J.-C. : Pompée et Crassus élus consuls. Vers 54 av. J.-C. : mort de Julia, fille de César. 48 av. J.-C. : assassinat de Pompée. 45 av. J.-C. : César nommé Dictateur à vie. 44 av. J.-C. : assassinat de Jules César. 30 av. J.-C. : à la mort de la reine Cléopâtre, l’Égypte devient province romaine. 27 av. J.-C. : fin de la République : Octave, fils adoptif de César, reçoit le titre d’Augustus. 27 av. J.-C. - 476 apr. J.-C. : Empire romain. 64 apr. J.-C. : grand incendie de Rome : l’empereur Néron accuse à tort les chrétiens. 79 apr. J.-C. : éruption du Vésuve et destruction de la ville de Pompéi. 364 apr. J.-C. : l’Empire romain est divisé en deux pour mieux se défendre contre les peuples « barbares ». Il y a désormais l’Empire romain d’Occident et l’Empire romain d’Orient. Des livres, des films et des visites À LIRE Des documentaires Sur les traces de Jules César, par Stéphanie Morillon, Gallimard Jeunesse
Les Romains, par Gérard Coulon, collection « Voir 6-9 ans », Fleurus Au temps des Romains, par Éric Morvillez, collection « Voir l’histoire », Fleurus. Des légendes et des romans Récits tirés de l’histoire de Rome, par Jean Defrasne, Pocket Les Poisons de Rome, par Béatrice Nicodème, Livre de Poche jeunesse, Hachette Des BD Les Aventures d’Alix, par Jacques Martin, Casterman La Naissance de Rome, par Viviane Kœnig et Clémence Paldacci, collection « La Mythologie en BD », Casterman Rome et son Empire, par Dominique Joly et Emmanuel Olivier, collection « L’Histoire du monde en BD », Casterman À VOIR Jules César, de Joseph Mankiewicz (1953), avec Marlon Brando Ben-Hur, de William Wyler (1959), avec Charlton Heston Spartacus, de Stanley Kubrick (1960), avec Kirk Douglas À VISITER EN FRANCE Le musée des Antiquités romaines d’Arles Le pont du Gard Le théâtre antique et l’arc de triomphe d’Orange Les arènes et la Maison Carrée à Nîmes Les antiquités romaines au musée du Louvre à Paris Les arènes de Lutèce et les thermes de Cluny à Paris Le temple d’Auguste et de Livie à Vienne
L’auteure Historienne, enseignante, Viviane Koenig s’est plongée pour vous dans la Rome antique. De livre en livre, de musée en musée, de visite en visite, elle a retrouvé les traces de ces temps anciens. Elle a réuni tous les renseignements possibles sur Julia, la fille du célèbre Jules César, dont la vie fut si brève et si vite oubliée. Avec son habituel souci d’exactitude, Viviane Koenig fait revivre les anciens Romains dans ce journal fictif. Hommes ou femmes, jeunes ou vieux, riches, pauvres ou esclaves, elle les tire de l’oubli. Elle décrit leurs soucis, leurs peurs et leurs joies d’il y a plus de deux mille ans. Du même auteur, dans la collection « Mon histoire » MINÉMÈS, EXPLORATEUR POUR PHARAON Récit d’une expédition, an 8 du règne de Thoutmosis AU TEMPS DU THÉÂTRE GREC Journal de Cléo, Athènes, 468 av. J.-C. MARCO POLO, LA GRANDE AVENTURE Journal sur la route de la soie, 1269-1275
Julia, fille de César Journal d’une jeune Romaine Viviane Koenig 26 AVRIL DE L’AN 73 AVANT J.-C. « Ami Papyrus, je n’ai pas rêvé : César a eu peur. Qu’a-t-il vu sur le Forum ? Qu’a-t-il craint ? Je n’ose pas le lui demander, mais je sens qu’il est en danger. Grand-mère m’avait prévenue durant notre voyage en me parlant « des ennemis de notre famille, des ennemis de Rome, une ville dangereuse où les ragots vont bon train ». Que veulent ces gens ? Tuer mon père ou juste l’empêcher de devenir consul, la magistrature la plus prestigieuse ? »
Avis au lecteur : Pour plus de clarté, l’auteure utilise le calendrier en usage aujourd’hui et non pas celui en vigueur à Rome au milieu du Ier siècle avant Jésus-Christ. (voir le dossier p. 153). Gallimard Jeunesse 5, rue Gaston Gallimard, 75007 Paris www.gallimard-jeunesse.fr Portrait de couverture : Thomas Ehretsmann Carte : Vincent Brunot © Éditions Gallimard Jeunesse, 2020
Cette édition électronique du livre Julia, fille de César. Journal d’une jeune Romaine de Viviane Koenig a été réalisée le 21 février 2020 par Melissa Luciani et Françoise Pham pour le compte des Éditions Gallimard Jeunesse. Elle repose sur l’édition papier du même ouvrage, achevé d’imprimer en février 2020, en Italie, par l’imprimerie L.E.G.O (ISBN : 978-2-07-512720-2 – Numéro d’édition : 349903). Code sodis : U24876 – ISBN : 978-2-07-512723-3 Numéro d’édition : 349906 Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse.