Author: Stépanoff C.  

Tags: chamanisme   occultisme   rituels   ésotérisme  

ISBN: 9782735116317

Year: 2014

Text
                    
Chamanisme, rituel et cognition Chez les Touvas de Sibérie du Sud Charles Stépanoff DOI : 10.4000/books.editionsmsh.8775 Éditeur : Éditions de la Maison des sciences de l’homme Année d'édition : 2014 Date de mise en ligne : 16 février 2018 Collection : Chemins de l’ethnologie ISBN électronique : 9782735117925 http://books.openedition.org Édition imprimée ISBN : 9782735116317 Nombre de pages : 416 Référence électronique STÉPANOFF, Charles. Chamanisme, rituel et cognition : Chez les Touvas de Sibérie du Sud. Nouvelle édition [en ligne]. Paris : Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2014 (généré le 19 avril 2019). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/editionsmsh/8775>. ISBN : 9782735117925. DOI : 10.4000/books.editionsmsh.8775. Ce document a été généré automatiquement le 19 avril 2019. © Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2014 Conditions d’utilisation : http://www.openedition.org/6540
À Touva, en Sibérie du Sud, des individus remarquables aux capacités sortant de l'ordinaire sont identifiés comme chamanes. On les sollicite pour voir l'invisible, faire venir le bonheur, chasser les maladies, dénouer des affaires de sorcellerie, dialoguer avec les défunts. Aux chamanes sont réservées des actions et des paroles dont les « gens simples » s'estiment incapables. Pourtant, les profanes ne laissent pas de se méfier des chamanes qu'ils fréquentent et de tester leurs talents pour déjouer les « imposteurs ». Depuis la chute de l'URSS, le chamanisme fait partie du paysage urbain à Kyzyl, capitale de la république touva. L'autorité paradoxale dont jouissent actuellement les chamanes a de quoi surprendre si l'on songe aux répressions antireligieuses violentes et aux bouleversements subis par cette société au cours de l'époque socialiste. Pourquoi des chamanes apparaissent-ils ? À quoi tient leur autorité et comment se manifeste leur pouvoir ? Comment les Touvas distinguent-ils un « vrai chamane » d'un « charlatan » à l'époque postsoviétique ? À partir d'une enquête ethnographique, cet ouvrage examine les fondements cognitifs et relationnels de la division des compétences rituelles entre spécialistes et profanes. Remettant en cause le modèle classique de l'« élection » et de l'« initiation » du chamane par les esprits, l'auteur montre que la qualité de chamane est conçue comme un fait incorporé, souvent inné, qui se développe dans la violence. Loin d'être réductible à une cosmologie exotique, le chamanisme s'avère fondé sur des principes généraux de la pensée humaine qu'il contribue en retour à éclairer. CHARLES STÉPANOFF Charles Stépanoff, ancien élève de l’École normale supérieure, docteur en ethnologie, est maître de conférences à la chaire « Religions de l’Asie septentrionale et de l’Arctique » de l’École pratique des hautes études et membre du Laboratoire d’anthropologie sociale. Ses travaux portent sur le chamanisme, le nomadisme et la coopération homme-animal. Il a codirigé Nomadismes d’Asie centrale et septentrionale (Armand Colin, 2013).
SOMMAIRE Orthographe et translittération Liste des abréviations Introduction REMERCIEMENTS ENQUÊTE ET SOURCES UN DOMAINE : LES PEUPLES TURCS DE L’ALTAÏ-SAÏAN Premier chapitre. Un impossible clergé chamanique LES CHAMANES TOUVAS À LA VEILLE DE LA RÉVOLUTION LA PÉRIODE SOVIÉTIQUE RECONSTRUIRE LE CHAMANISME PAR LE HAUT LES ASSOCIATIONS CHAMANIQUES TOUVAS LE RÔLE SOCIAL DES CHAMANES : ADAPTATIONS ET PERMANENCES Chapitre II. L’âge des sorts LA SORCELLERIE GLORIEUSE DES CHAMANES UNE EXPLOSION CONTEMPORAINE IDENTIFIER LE SORCIER SOIGNER LA VICTIME DU SORT CRÉPUSCULE DES DÉMONS ET NOUVELLES FIGURES DE L’INFORTUNE Chapitre III. Chamanes par essence STRATÉGIES D’IDENTIFICATION UNE QUALITÉ INNÉE VRAIS ET FAUX CHAMANES LA PUISSANCE CHAMANIQUE À L’ÉPREUVE DU POUVOIR POLITIQUE UN TRAIT INTRINSÈQUE ET INALTÉRABLE UNE TRANSMISSION HÉRÉDITAIRE COGNATIQUE ESSENTIALISME ET POTENTIEL INDUCTIF Chapitre IV. Naître et grandir chamane
VIES DE CHAMANES UN MODÈLE DE DÉVELOPPEMENT COMMUN DANS L’ALTAÏ-SAÏAN ENTRER EN RELATION L’HYPOTHÈSE CONSTRUCTIVISTE L’ESSENTIALISME AILLEURS EN SIBÉRIE ? Chapitre V. Le chamane apprivoisé L’ÉQUIPEMENT DU CHAMANE : TRANSFORMER UN TALENT INNÉ EN UN STATUT LE MODÈLE ÉPIQUE LE TAMBOUR : APPRIVOISER EN HYBRIDANT VERS UNE RELATION PUBLIQUE LE COSTUME Chapitre VI. Les corps ouverts CHAMANES MANGEURS D’HOMMES UN MONDE DE DÉVORATION LES PRODIGES DU CORPS PÉNÉTRABLE LE DÉVOREUR DE SERVICE FLUX ET CORPS CONDUCTEURS Chapitre VII. Un principe de singularité LA DIVERSITÉ DES CHAMANES : ESSENTIALISME ET ENTITATIVITÉ ESSENTIALISME INDIVIDUEL ET ESPÈCE NATURELLE LES CATÉGORIES D’ESSENCE UK DES HOMMES SANS PAREIL LE TRAITEMENT DE LA SINGULARITÉ Chapitre VIII. Dialoguer avec les esprits POUVOIR ET PUISSANCE AU VILLAGE GESTES ET OBJETS CONTRE-INTUITIFS L’ENTERREMENT CONDUIRE L’ÂME Chapitre IX. Voyages d’âmes et duplication rituelle UN CAS D’ÂME PERDUE LES DUPLICATIONS DE LA CURE CHAMANIQUE Chapitre X. Style plissé, style simple
DE L’INTERPRÉTATION COMME MODE D’ACTION DIVISION DES TÂCHES RITUELLES Conclusion L’essentialisme, charpente des inférences élémentaires communes La perspective du chamane et la logique de l’action Logique cognitive et logique relationnelle Bibliographie Glossaire Index Table des figures
Orthographe et translittération а a «a» б b «b» в v «v» г g « g » de « gare » д d «d» е e «e» ё ë « yo » ж ž « j » de « joue » з z «z» и i «i» й j « y » de « yack » к k «k» л l «l» м m «m» н n «n» ң ŋ « ng » de « ring »
о o «o» ө ö « eu » de « peu» п p «p» р r «r» с s «s» т t «t» у u « ou » de « cou» ү ü « u » de « vue » ф f «f» х h « ch » de l’all-d « nach » ч č « tch » ш š « ch » de « chat » щ šč šč « chtch » ы y « i » posterieur э è (ru. mong.) e (tv.) « e » de « etre » ю ju ju « you » de « yourte » я ja ja « ya » de « yack » ь signe mou ’ ъ ’’ 1 signe dur en touva, il note la pharyngalisation des voyelles. Le tableau ci-dessus présente la translittération en alphabet latin des alphabets cyrilliques utilises dans les langues touva, mongole, russe. Pour faciliter la lecture, nous ajoutons une prononciation indicative
valable pour les termes touvas et russes mais non pour les termes mongols. 2 Les termes touvas et les termes mongols sont translittérés d’après leur orthographe contemporaine en cyrillique. Les textes touvas présentes dans cet ouvrage en traduction française feront l’objet d’une publication indépendante en langue originale. Une partie d’entre eux peut être consultée dans Stépanoff 2007a. 3 Sauf indication contraire, les traductions sont de l’auteur. 4 Noms de populations : Les autodésignations en usage dans la région de l’Altaï-Saïan sont souvent peu commodes, car plusieurs d’entre elles, comme čyš kiži, « homme de la forêt », ou tadar kiži, « homme tatar », sont utilisées par plusieurs populations distinctes. On utilisera ici les ethnonymes francisés en usage dans la littérature ethnographique (Beffa & Delaby 1999 : 201-212).
Liste des abréviations alt. : altaïen du Sud (altaj-kiži) ch. : chor iak. : iakoute khak. : khakasse mong. : mongol ru. : russe tél. : téléoute tv. : touva 1 AN SSSR : Académie des sciences de l’Union des Républiques socialistes soviétiques. 2 SO RAN : Section sibérienne de l’Académie des sciences de Russie. 3 TIGI : Institut touva des sciences humaines (ancien TNIJaLI). 4 TNIJaLI : Institut touva de recherche scientifique en langue, littérature et histoire (époque soviétique).
Introduction 1 Dans la vallée du Hüürektig, petit torrent de montagne de Touva occidentale, je questionnais Amir, éleveur et chasseur, sur la notion touva de sünezin, généralement traduite par « âme ». D’habitude bavard, il me fit pourtant cette réponse laconique : « Nous autres, nous ne savons pas : un homme simple ne sait pas » (bis bilbes, bödüün kiži bilbes). Malgré ce bilbes, que l’on peut traduire selon le contexte par « ne pas savoir » ou « ne pas pouvoir », je savais qu’Amir en connaissait long sur l’âme et ses propriétés, de même qu’il pouvait donner des informations détaillées sur les mauvais esprits aza, en connaisseur réputé qu’il était des traditions orales touvas. Mais Amir considérait qu’il ne savait pas et, après cet aveu, il ajouta aussitôt : « Il n’y a que le chamane qui sache » (ham čügle bilir). Il préférait se fier à l’avis d’un chamane, même si celui-ci était plus jeune que lui, et même si, venu de la ville comme il arrive souvent aujourd’hui, il était bien moins connaisseur que lui des traditions touvas. 2 Devant un chamane, un homme comme Amir se tait et obéit. « On ne discute pas avec les chamanes » (ham-bile margyšpas), disent les Touvas. De nombreuses actions rituelles sont réputées indispensables au bonheur d’une famille touva, comme la création de talismans ou les rituels d’offrandes au feu et à l’arbre protecteur. Mais, pour les accomplir, on estime nécessaire de faire venir un chamane, parfois de loin. Lorsque je demandai à Amir pourquoi lui et les siens n’entreprenaient pas de réaliser eux-mêmes ces actions, il
me répondit en riant : « Un homme simple ne peut pas le faire » (bödüün kiži bilbes). 3 Cet entretien avait lieu en 2006, quinze ans après la chute du régime communiste dont la politique athéiste et égalitaire et les campagnes de lutte contre le chamanisme s’étaient étendues sur six décennies. Pourtant, la réponse d’Amir était la même que celle donnée régulièrement par les Touvas non chamanes à la fin du XIXe siècle quand l’ethnologue et linguiste Nikolaj Fedorovič Katanov les questionnait sur les esprits et les âmes : bilbes-tir bis, « nous autres, nous ne savons pas » (Katanov 1907,1 : 8 ; II : 7). 4 Pourquoi des hommes comme Amir se définissent-ils comme ignorants et inaptes tout en attribuant au chamane un « savoirpouvoir » désigné par le mot touva bilir ? Comment expliquer que, malgré de sévères répressions contre le chamanisme, malgré une politique autoritaire d’acculturation, malgré des changements radicaux de mode de vie, l’idée d’une discontinuité profonde entre des personnes douées de compétences et des personnes profanes paraisse avoir gardé une telle force ? Comment naît, se maintient et se reproduit l’autorité chamanique ? Telles sont les principales questions abordées dans ce livre. 5 La rigoureuse division des compétences et des savoirs entre spécialistes et profanes, que l’on devine dans les propos d’Amir, n’est pas particulière aux Touvas. Elle se retrouve chez leurs voisins, les autres peuples turcophones de Sibérie du Sud, qui nous offriront une riche source de comparaison. Mais il n’en va pas partout ainsi en Sibérie. Chez les populations de l’Extrême-Orient sibérien, les Tchouktches et les Koriaks, chaque famille possédait au début du XXe siècle un tambour utilisé par tous ses membres lors des rituels domestiques. Les chamanes koriaks n’avaient pas même de tambour personnel, se contentant d’emprunter ceux de leurs clients (Bogoras
1904-1909 : 413-414 ; Jochelson 1905-1908 : 47-48). Au contraire, chez les Turcs de Sibérie méridionale, seul un chamane peut posséder un tambour rituel, et, si un non-chamane venait à l’utiliser, on assure qu’il tomberait frappé de mort. Ces interdits sont toujours en vigueur chez les Touvas contemporains. Quels mécanismes dissuadent ainsi les profanes d’empiéter sur les actions chamaniques et de s’affirmer à volonté « chamanes » ? 6 Dans cette étude, nous explorons la compréhension locale de ce qu’est un chamane, à la fois sur le plan des stratégies cognitives qu’elle implique et sur le plan des modalités interactionnelles qui gouvernent sa perpétuation dans la tradition touva. Les nonchamanes nourrissent diverses attentes concernant les particularités des chamanes : un destin singulier, des capacités perceptives et relationnelles non ordinaires, des propriétés corporelles. Nous soutiendrons que ces attentes sont liées entre elles et organisées par une théorie indigène implicite visant à expliquer ce qu’est un chamane et ce qui fait l’efficacité de ses actions rituelles. Pour les Touvas, l’état chamanique n’est pas un statut social que l’on acquiert et que l’on quitte, c’est une qualité personnelle innée et cachée qui doit être découverte, confirmée et développée. 7 Ces conceptions qui semblent tracer une frontière infranchissable entre chamanes et non-chamanes et qui attribuent au chamane l’efficacité du rituel contrastent avec ce que l’on peut observer de la complexité des interactions entre ces personnes dans la vie quotidienne. Les chamanes ne sont pas les seuls à mener des rituels, il existe d’autres spécialistes rituels (indépendamment même de l’Église bouddhique) et tout un chacun accomplit quotidiennement gestes et paroles rituelles. Les rituels des chamanes eux-mêmes sont rarement menés par le chamane seul : ils exigent une participation et un engagement de l’assistance. Comment ces individus qui se
définissent comme foncièrement différents en viennent à partager une expérience commune dans le rituel ? Paradoxalement, tout en les rendant co-participants de l’action, le rituel les confirme dans la présomption qu’ils sont séparés par des différences infranchissables. Et telle est la gageure des chamanes, sous-jacente à toute leur action : ils doivent à la fois contribuer à maintenir leur position d’agent extraordinaire seul capable d’accomplir les actions efficaces du rituel et d’autre part faire en sorte que les non-chamanes soient concernés par la performance rituelle et s’engagent dans sa réalisation afin d’en ressentir les effets dans leur vie. 8 Deux traditions interprétatives se présentent d’abord à nous pour expliquer la robustesse du phénomène chamanique : une approche institutionnelle et une approche culturelle. On peut considérer en premier lieu que l’autorité des chamanes est l’effet d’une institution sociale qui, par des normes explicites communément admises, garantit les prérogatives de la catégorie sociale des chamanes et assure sa reproduction en définissant le mode de recrutement de ses membres. Or dans les sociétés sibériennes, il n’existe aucune organisation sociale chargée de réguler l’accès à la fonction de chamane, d’en garantir le statut et de définir les actions dont il a le monopole. Lorsqu’un chamane affirme qu’il compte sept chamanes parmi ses ancêtres, il est évidemment impossible de s’en assurer car il n’existe pas d’archives touvas anciennes. Ce qui nous importe, ce n’est pas de décrire des mécanismes de reproduction sociale en établissant si ce chamane a bien sept ancêtres chamanes ou seulement cinq ou aucun, mais plutôt de comprendre pourquoi, comme son voisin et comme l’immense majorité des chamanes de la région qui nous occupe, il estime que seul un descendant de chamanes peut être chamane. Quel est ce modèle du chamane authentique, attendu par les non-chamanes, qui oriente la
construction de son identité et de son ancestralité ? Ainsi notre analyse s’intéressera moins aux chamanes comme catégorie socioprofessionnelle que comme catégorie conceptuelle. Les interprétations avancées devront régulièrement s’affranchir du contexte local pour pouvoir rendre compte de la persistance de ces principes parmi des populations soumises aux processus historiques souvent brutaux qu’ont été la colonisation soviétique et, auparavant, la christianisation ou la lamaïsation selon les cas. 9 Certes, l’approche institutionnelle est nécessaire pour rendre compte des changements récents et nous l’avons suivie au cours d’une première recherche menée dans une perspective sociohistorique (Stépanoff 2004). Nous avons ainsi souligné les bouleversements spectaculaires connus par le chamanisme touva dans les années 1990 avec l’apparition d’organisations associatives chamaniques en milieu urbain. Dans les années 1970, le pays touva voyait grandir les usines, la steppe se couvrait de champs cultivés parcourus de puissantes moissonneuses-batteuses, on vantait jusqu’en France son industrie florissante de l’amiante ; la certitude d’être entré irrévocablement dans la modernité et de rejoindre le communisme était célébrée et répétée inlassablement. Si l’on avait alors annoncé que vingt ans plus tard Touva devrait une grande partie de sa notoriété à ses chamanes installés dans la capitale, accomplissant des rituels en place publique et attirant des visiteurs venus d’Europe de l’Ouest, une telle prévision aurait paru inconcevable, à moins d’imaginer un incompréhensible cataclysme, un retour du temps vers le passé. Aujourd’hui, les chamanes sont actifs, mais la statue de Lénine désignant l’avenir de l’index est toujours debout, elle aussi. Le temps n’a pas fait marche arrière, mais il s’est enrichi de trop de strates paradoxales pour pouvoir être encore perçu comme une course vers le progrès.
10 L’activité des chamanes contemporains est ancrée dans une réalité sociale postsoviétique aux besoins et aux questions de laquelle elle entend répondre, mais le fondement qu’elle donne à ses pouvoirs se situe entièrement dans un passé présoviétique, dans des traditions dont les chamanes s’affirment les héritiers. La revendication de l’héritage habite à tous les niveaux les rituels, les chants, la vie et les pouvoirs des chamanes. Continuités et ruptures ne peuvent être évaluées sans une connaissance approfondie du chamanisme ancien, dans l’ethnographie duquel nous nous plongerons à de nombreuses reprises. 11 Les innovations institutionnelles, conséquences de la sédentarisation forcée des Touvas par le pouvoir soviétique, nous avaient d’abord conduit à insister sur la discontinuité des phénomènes contemporains par rapport aux traditions présoviétiques (Stépanoff 2004). Les Touvas sont les premiers à constater et à souligner ces changements spectaculaires. Beaucoup considèrent que les nouvelles associations chamaniques urbaines n’ont rien à voir avec les pratiques anciennes, que leurs membres sont pour la plupart des « imposteurs » qui agissent de façon incorrecte et n’ont pas les pouvoirs de leurs ancêtres. Pourtant, ces mêmes sceptiques font appel à des chamanes qu’ils considèrent différents des autres et les paient cher lorsque la malchance ou la mort les assaillent. L’approfondissement de l’enquête et l’apprentissage de la langue touva nous ont permis de déceler dans les schémas cognitifs et dans la logique des interactions des stabilités insoupçonnées, difficilement perceptibles aux acteurs eux-mêmes. 12 L’exploration de la littérature ethnographique ancienne permet de constater qu’au XIXe siècle, et probablement avant, les habitants de la région partageaient sur leurs chamanes un même scepticisme et des conceptions obéissant aux mêmes principes. C’est sur cette
stabilité cognitive que nous avons souhaité concentrer notre recherche : en effet, le faible développement des institutions chamaniques suggère que la propagation et la transmission de certaines procédures conceptuelles jouent un rôle majeur dans le maintien de la tradition chamanique même. 13 Dans cette perspective, doit-on rendre compte de la persistance des conceptions concernant les chamanes par la force d’une « vision du monde », d’une « culture » ou, dans la terminologie actuelle, d’une « ontologie » touva ? Selon cette approche, la figure du chamane est interprétée comme un élément intégré au « système de pensée » partagé par la population, son « chamanisme ». Mais expliquer les chamanes par le chamanisme s’annonce une solution peu satisfaisante. 14 D’après nos recherches, le terme « schamanisme » a fait son apparition dans l’intitulé de la version française d’un opuscule de Johann Gottlieb Georgi consacré aux pratiques religieuses des peuples d’Asie septentrionale (1776-1777, III : 136). Forgé à partir du nom « schamane », il désigne alors simplement ce qui se rapporte à ces spécialistes rituels. Certes, la notion de « chamanisme » s’est enrichie de plusieurs siècles d’études ethnologiques. A présent, on entend souvent par chamanisme une cosmologie propre à certaines cultures humaines qui ont notamment pour particularité de peupler d’esprits leur environnement, voire de concevoir l’homme en « union avec la nature ». En réalité, il n’existe pas de liaison nécessaire entre ce genre de système culturel et l’autorité sociale des chamanes. Concevoir animaux, végétaux et esprits comme des êtres sociaux avec lesquels des relations doivent être entretenues n’est pas propre aux sociétés à chamanes, mais relève plutôt de ce que l’on appelle « animisme » (Descola 2005). Philippe Descola a rappelé que de nombreuses sociétés asiatiques et amérindiennes partageant une
compréhension animiste du monde n’accordent qu’un rôle négligeable aux chamanes. L’animisme ne peut donc être le produit de l’institution chamanique, laquelle ne s’étend du reste que sur certains aspects de la vie sociale (ibid. : 43-44). Nous ajouterons que, réciproquement, le phénomène chamanique ne peut être réduit à un simple effet secondaire d’une conception animiste du monde. On connaît des cultures animistes dans toute la Sibérie ; partout des gens disent entrer en contact avec des esprits. Cependant, bien des sociétés sibériennes se sont dispensées des grands chamanes autoritaires de l’Altaï-Saïan. Réciproquement, en Asie centrale, l’islam s’est imposé comme cosmologie commune depuis de nombreux siècles. Pourtant, les pratiques thérapeutiques des chamanes baksy sont très semblables à celles de Sibérie. Vladimir Nikolaevič Basilov observe avec raison, dans son ouvrage de synthèse sur le chamanisme centrasiatique, que, dans cette région, « les conceptions cosmologiques n’ont pas de lien immédiat avec le culte chamanique » (1992 : 230). La comparaison avec les traditions sibériennes montre que, si le chamanisme a pu se maintenir en islam, ce n’est pas en s’appuyant sur une cosmologie mais sur certaines conceptions implicites précises concernant le corps même du chamane (Stépanoff 2010b). 15 Si nous souhaitons aller au-delà des approches institutionnelle et culturelle dans l’élaboration d’un modèle non simplement interprétatif mais explicatif de la persistance des traditions chamaniques, il faut en premier lieu se demander pourquoi les gens s’attendent à ce qu’apparaissent parmi eux des individus remarquables à qui ils devraient accorder leur confiance. Parmi les conceptions indigènes manifestant une surprenante résistance au changement sociologique, à la diversité culturelle et aux bouleversements historiques, on retrouve l’idée qu’un chamane
véritable présente à la naissance des traits corporels particuliers. Pris isolément, ces taches de naissance, doigts surnuméraires et comportements bizarres paraissent des détails anecdotiques et sont généralement traités comme tels par les analystes ; pourtant, leur récurrence dans le temps et l’espace oblige l’anthropologue à s’interroger. Citons un exemple frappant : chez les Nanaïs de l’Extrême-Orient russe, chez les Toungouses de Transbaïkalie et chez les Samoyèdes de l’Arctique, un enfant né coiffé (couvert par la poche des eaux) est regardé comme un probable futur chamane (cf. infra, p. 195). Aucun rapport direct ne peut être présumé entre ces peuples dont les cosmologies sont fort différentes. Invoquera-t-on l’influence d’un fonds culturel sibérien commun ? Cette explication ne vaut que si l’on limite artificiellement les exemples à la Sibérie. Il deviendra périlleux de postuler encore que les peuples cités partagent des traditions communes avec les paysans du Frioul des XVI-XVIIe siècles qui reconnaissaient aux individus nés coiffés des pouvoirs surnaturels (Ginzburg 1984a [1966]). Relevant ces analogies, Carlo Ginzburg a eu raison d’y déceler un « isomorphisme profond » plutôt qu’une « coïncidence superficielle » (1984b : 345), cependant, le complexe culturel eurasiatique qu’il imagine pour en rendre compte, à supposer que son existence puisse être démontrée, n’expliquera jamais pourquoi les Cuna du Panama, eux aussi, estiment que les nele, chamanes « doués d’une sagesse innée », naissent coiffés (Severi 1987 : 71). Les exemples d’attribution d’un statut de spécialiste rituel aux enfants nés coiffés sont trop nombreux à travers le monde (cf. Belmont 1971) pour que la présomption diffusionniste d’une tradition culturelle commune puisse être envisagée sérieusement. Dans le cas qui nous intéresse, l’hypothèse épistémologiquement la moins coûteuse sera de supposer que ces traditions culturelles fort diverses dans leur
élaboration activent des procédures cognitives semblables. Certes, nulle part il n’y a d’automatisme, nulle part la coiffe ne suffit à créer un statut social. Dans la récurrence du motif de la coiffe, exemple simplement plus saillant que d’autres, ce n’est pas la coiffe qui importe, mais l’existence d’un mode de raisonnement stable engagé dans des formes culturelles variables. 16 Aujourd’hui négligées, les conceptions concernant les particularités du corps du spécialiste rituel avaient leur place dans les analyses des fondateurs de l’anthropologie. L’existence d’un rapport entre fonction rituelle et « caractères physiques », « acquis » ou « congénitaux », avait été soulignée jadis par Henri Hubert et Marcel Mauss dans leur « Esquisse d’une théorie générale de la magie » (1902-1903, in Mauss 1997 :19). Les magiciens, notaient-ils, sont identifiés à leur regard vif et étrange ; en Australie, ils ont la langue trouée ; au Moyen Âge on cherchait sur la peau des sorcières un signum diaboli. Cette attention de la société aux « qualités du magicien » manifestait pour ces auteurs une théorie indigène générale des « propriétés » des corps et de leurs effets causaux. Parmi ces propriétés, l’une d’elles est secrète et très efficace, c’est le mana que Hubert et Mauss rapprochaient de notre « quintessence » ou de la notion grecque de phusis. La récurrence de schémas causaux centrés sur une propriété cachée de type mana conduisait même ces auteurs à y voir l’effet d’une « catégorie inconsciente de l’entendement » (ibid. : 110-111). Comme l’a noté l’anthropologue Lawrence Hirschfeld (1994), Mauss jetait ainsi les bases d’une théorie générale de l’essentialisme, qui devait devenir à la fin du XXe siècle un important domaine de recherche pour les sciences cognitives. 17 Pour les Touvas, on ne devient pas chamane, on naît chamane. Une telle conception est rebutante pour qui est accoutumé aux modes de compréhension occidentaux modernes des catégories sociales. Dans
la perspective constructiviste de nos sciences sociales, l’appartenance aux catégories sociales est une « construction » résultant de processus historiques et de stratégies familiales et individuelles. Tenter de rendre compte correctement des savoirs théoriques des acteurs eux-mêmes en évitant de projeter de façon ethnocentriste une interprétation constructiviste demandera donc une vigilance et un effort particuliers. 18 L’une des hypothèses proposées dans cet ouvrage est que l’autorité des chamanes tient en grande partie à des conceptions structurées concernant le corps chamanique lui-même. Si la position sociale des chamanes est conçue comme un effet de propriétés corporelles, il est tout simplement impensable de franchir la frontière qui les sépare des profanes. Qu’est-ce qui soutient et facilite la transmission et l’acquisition de telles attentes de génération en génération ? Les facteurs sont extrêmement nombreux, ils incluent des aspects sociohistoriques, écologiques et psychologiques divers ; dans cette étude, nous nous intéresserons à deux types de facteurs qui nous semblent parmi les plus stables et donc les plus pertinents pour expliquer la pérennité même du phénomène étudié : les propriétés cognitives des représentations concernant les corps des chamanes et les propriétés pragmatiques des contextes interactionnels où ces corps sont engagés. 19 En décrivant et en analysant biographies, légendes, interactions rituelles, attitudes et stratégies des chamanes et profanes dans la vie quotidienne, nous tenterons de mettre au jour les procédures mentales qu’elles mobilisent. Le recours à une vaste littérature ethnographique ancienne nous permettra de montrer que ces procédures ne sont pas particulières aux Touvas contemporains : on peut les identifier également dans cette société avant la période soviétique, ainsi que dans de nombreuses sociétés sibériennes.
20 Nous défendrons l’idée que la stabilité des conceptions concernant les chamanes s’explique en grande partie par le fait qu’elles activent de façon particulière un mode de compréhension appelé, en psychologie, l’essentialisme. Il ne s’agit pas d’affirmer que le contenu des idées chamaniques appartient au patrimoine mental inné de l’espèce humaine, hypothèse absurde que la seule observation de la non-universalité du chamanisme suffit à réfuter immédiatement. Notre souhait est d’enquêter sur la façon dont des principes très simples de l’entendement, manifestés à un âge précoce indépendamment du milieu culturel, expliquent, non le contenu, mais la forme conceptuelle des intuitions que les gens produisent en Sibérie méridionale à propos de leurs chamanes. 21 L’essentialisme a fait l’objet de nombreuses études en psychologie cognitive et en psychologie sociale depuis une trentaine d’années. Les spécialistes le définissent comme une stratégie de compréhension qui établit un rapport causal entre des apparences observables et des causes sous-jacentes invisibles (Gelman 2003). Ainsi, dans une conception essentialiste, les diverses formes prises par un phénomène unique sont supposées causées par un principe caché, son « essence ». L’essentialisme permet de penser la continuité dans le changement, l’unité dans le divers : malgré leurs dissemblances, un têtard et une grenouille pourront être rangés dans la même espèce si une essence commune leur est prêtée (cf. Rosengren et al. 1991). Une conception essentialiste conduit à chercher dans le visible des indices permettant de déceler une réalité inobservable jugée déterminante. 22 Plusieurs anthropologues ont étudié les conséquences de l’essentialisme psychologique pour l’analyse de certains domaines des cultures humaines. Selon Scott Atran (1990), dans toutes les cultures, les taxinomies biologiques sont dominées par la
présomption d’essences unissant les membres d’une même espèce animale. Lawrence Hirschfeld (1996) a examiné le rôle de l’essentialisme dans la compréhension par les enfants des catégories sociales, des races et de la parenté. Source d’inspiration particulièrement importante pour notre recherche, les travaux de Pascal Boyer (1993, 1997, 2001) ont montré l’implication de l’essentialisme dans la compréhension intuitive des catégories de spécialistes rituels, à qui est prêtée une « essence » incorporée. A sa suite, Emma Cohen (2007) a soutenu que la présomption d’une nature essentielle intervient dans le traitement des catégories d’individus dans la sorcellerie africaine comme dans le culte des orixá au Brésil. 23 Quel peut être le rapport entre une fonction cognitive humaine générale désignée sous le nom d’essentialisme et des traditions orales et des pratiques rituelles de Sibérie du Sud collectées par entretiens et observation ? Les mécanismes cognitifs, souvent inconscients, sont rarement accessibles aux agents eux-mêmes et ne trouvent pas d’expression directe dans le langage. Comme l’a souligné Maurice Bloch (1998), compétences cognitives et compétences linguistiques sont des domaines distincts : on le constate notamment au fait que, dans le développement des enfants, d’importantes fonctions psychologiques précèdent l’acquisition du langage. Dans une culture, une grande partie du savoir mobilisé quotidiennement « va sans dire » et n’est donc pas explicitée verbalement. Pour ces différentes raisons, l’enquête anthropologique ne saurait se fier aux seuls discours explicites des gens pour accéder à leur savoir et à leurs pensées (ibid. : 22-38). 24 Dans notre étude, nous avons cherché à identifier des modes de compréhension qui ne sont pas exprimés directement par les gens dans le langage. C’est l’examen des stratégies d’identification des
chamanes, des attentes concernant l’apparition des nouveaux chamanes, des hypothèses touchant aux pouvoirs de tel ou tel chamane particulier, qui permet de remonter indirectement à des mécanismes intellectuels récurrents. Dans un autre contexte, les techniques de sélection du Dalaï-Lama dans la tradition tibétaine ont pu être analysées par les psychologues Paul Bloom et Susan Gelman comme des manifestations d’un mode de raisonnement essentialiste (Bloom & Gelman 2008). 25 Les particularités cognitives des conceptions concernant les chamanes fourniront un premier élément explicatif de leur stabilité. Cependant, pour qu’une représentation mentale se propage et se stabilise dans un contexte culturel donné, il est certes nécessaire qu’elle soit saillante pour la cognition humaine, mais cette condition ne saurait suffire en elle-même. D’innombrables idées remarquables naissent quotidiennement dans l’imagination des individus sans donner naissance à des traditions dans leur société. Comme l’a souligné Carlo Severi (2004), une conception religieuse ne peut se propager efficacement que si elle est insérée dans un cadre communicationnel et interactionnel particulier favorisant sa mémorisation : tel est précisément le rôle joué par le contexte rituel. Une analyse de la propagation d’une idée religieuse doit donc s’appuyer à la fois sur l’identification des processus cognitifs généraux à l’œuvre dans les représentations propagées et sur la description des conditions concrètes de leur transmission sociale. Cette double exigence conduit Severi à s’écarter d’un modèle purement représentationaliste pour proposer une « perspective cognitive » non réductionniste, « capable d’enrichir nos manières de traiter la complexité ethnographique et de nous aider à repenser un certain nombre de concepts anthropologiques traditionnels » (ibid. : 815).
26 S’inscrivant dans l’exigence d’un tel équilibre, notre étude s’attachera à décrire parallèlement les procédures cognitives élémentaires fondant l’opposition entre chamanes et non-chamanes et les dispositifs relationnels et communicationnels complexes qui donnent à expérimenter cette opposition dans la pratique rituelle. Nous verrons que, si la logique cognitive et la logique pragmatique aboutissent toutes deux à renforcer la discontinuité entre chamanes et profanes, elles empruntent des voies fort différentes, voire contradictoires. 27 L’approche pluridisciplinaire associant anthropologie religieuse et psychologie, malgré ses développements récents dans la littérature anglo-saxonne (pour une synthèse, cf. Whitehouse & Laidlaw 2007), demeure peu connue du public francophone. Dans le domaine du chamanisme nord-asiatique, Caroline Humphrey a initié, par une étude pionnière à bien des égards, une exploration des fondements psychologiques des traditions rituelles des Daours de Mandchourie. Elle a notamment suggéré que les prières prononcées par les anciens lors des rituels claniques expriment des « attentes intuitives concernant les processus associés à des manières d’être dans le monde naturel qui peuvent être basées sur des prédispositions cognitives universelles (ou très répandues) » (Humphrey & Onon 2003 [1996] : 54). Au contraire, le style du discours chamanique serait marqué par des écarts contre-intuitifs par rapport à ces attentes ordinaires. Dans une autre direction, Morten Pedersen, se référant aux théories de la « cognition distribuée », s’est intéressé aux processus mentaux dont le costume chamanique est le support, dans le cadre d’une « anthropologie socio-cognitive de la culture matérielle » (2007 : 147). 28 Avant que naisse l’intérêt anthropologique récent pour l’essentialisme, Roberte Hamayon avait la première, dans son étude
sur le chamanisme sibérien (1990), souligné le rôle d’une notion explicite d’« essence » (udha) dans les conceptions concernant les chamanes bouriates. Cette notion permet, dit-elle, de « rendre la compréhension du droit héréditaire chamanique ; si celui-ci a bien une portée sociologique, il est perçu surtout dans sa dimension qualitative » (1990 : 646). Certes, une conception naïve centrée sur l’essence, ou essentialisme, est généralement tenue dans les sciences sociales pour un biais auquel le chercheur doit s’opposer en démontrant, avec raison, le caractère construit des catégories sociales (par exemple Bourdieu, Passeron & Chamboredon 1967). Pourtant, les effets pervers de l’essentialisme dans certains domaines ne dispensent pas de mener une étude de ce phénomène mental étendu, dans un cadre épistémologique lui-même non essentialiste. En traitant l’essentialisme comme un objet d’investigation parmi d’autres, nous ne défendons évidemment pas une théorie elle-même essentialiste ; tout au contraire, l’analyse de l’origine et du fonctionnement de l’essentialisme doit permettre de s’affranchir d’un usage banal, inconsidéré et à vrai dire essentialiste de cette notion. 29 Il serait difficile d’aborder ces questions sans une définition, au moins provisoire, du chamanisme. Nous proposons de donner à cette notion une acception assez précise et moins large que d’ordinaire. Par chamanisme, nous entendrons un ensemble cohérent de schèmes représentationnels et de dispositifs relationnels qui impliquent logiquement et favorisent pratiquement une discontinuité entre des profanes et des chamanes. Ces derniers sont des hommes et des femmes définis comme des spécialistes bénéficiant d’un monopole sur certaines actions rituelles en vertu de qualités incorporées qui leur sont prêtées. Le reste de ce livre
permettra au lecteur de juger de la validité de ces propositions de définition. 30 Le premier chapitre, « Un impossible clergé chamanique », dresse un tableau de la situation institutionnelle du chamanisme contemporain à Touva : on y verra comment des associations chamaniques ont été créées dans les années 1990, quel nouveau cadre elles ont organisé pour la pratique rituelle et quelles sont leurs relations entre elles. Il apparaîtra que le phénomène formel d’« institutionnalisation » cache une réalité instable et violente dans laquelle les attentes concernant les caractères du chamane « authentique » jouent un rôle déterminant. 31 Le chapitre suivant, « L’âge des sorts », décrit les pratiques chamaniques contemporaines en ville et l’un de leurs principaux objets : le traitement des mauvais sorts. La sorcellerie est un phénomène nouveau lié à la sédentarisation et aux changements du statut de la femme. Les chamanes ont adopté ce modèle étiologique tout en le conciliant avec des formes plus classiques de traitement de l’infortune. 32 Après ce tableau des changements contemporains, nous tentons dans les chapitres suivants de dégager des modèles cognitifs et pragmatiques récurrents à l’œuvre dans le chamanisme contemporain comme dans les pratiques présoviétiques. 33 Le chapitre « Chamanes par essence » explore les conceptions dominantes des non-chamanes concernant les chamanes. Le statut de chamane implique pour les Touvas une qualité innée, intrinsèque et inaltérable. Cette qualité n’est pas réductible aux apparences, de sorte qu’on peut y reconnaître une « essence » du chamane. 34 Le chapitre « Naître et grandir chamane » décrit les scénarios qui structurent les récits de vie de chamanes, selon le point de vue externe des profanes et selon le point de vue des intéressés eux-
mêmes. Le chamane apparaît dans ces récits comme un être en croissance présentant des indices singuliers dès l’enfance. Les étapes traditionnelles du développement du chamane mettent en scène une articulation complexe du principe essentialiste et de l’attribution de relations avec des agents invisibles, les esprits. 35 Une personne reconnue comme douée d’une qualité de chamane n’accède au statut de chamane que par l’acquisition des accessoires rituels que sont le costume et le tambour. Le chapitre qui traite de ces étapes, « Le chamane apprivoisé », rend compte du dispositif par lequel le chamane est amené à changer radicalement son rapport à soi et à son environnement humain et non humain. Il adopte en partie le point de vue des profanes sur ses étrangetés en acceptant de se déclarer lui-même chamane et en fixant ses esprits dans des supports matériels. Ce faisant, il donne à la notion même de chamane une acception plus complexe que celle du sens commun en ajoutant au déterminisme essentialiste une dimension interactionniste. 36 Dans le chapitre « Les corps ouverts », nous nous attachons à définir les propriétés du corps du chamane supposées faire de lui une interface poreuse entre le domaine des esprits et celui des hommes. Par « corps », nous entendons cette composante de la personne, que désigne généralement le terme et, « viande, chair », dans les langues turques, sur laquelle s’appliquent en priorité des processus causaux (pression, transpercement, cuisson, dévoration), par opposition aux processus sociaux que sont la communication et l’interaction. Grâce à son corps supposé ouvert aux agentivités externes, le chamane adopte dans sa pratique rituelle un rôle d’interface dans un vaste circuit. Plusieurs phénomènes récurrents en Sibérie trouvent ici leur éclairage : le thème des chamanes anthropophages et celui des chamanes se perçant de coups.
37 Le chapitre « Un principe de singularité » montre que la diversité des cosmologies, pratiques et accessoires des chamanes est l’expression de styles individuels délibérés. L’originalité que chaque chamane est tenu de manifester n’est pas le résultat d’une « dégradation » du chamanisme, mais une conséquence directe de la notion d’essence individuelle. Nous proposons une approche nouvelle de l’originalité chamanique en étendant l’investigation des humains aux non-humains. Les Touvas reconnaissent en effet des chamanes non seulement chez les hommes, mais aussi parmi les arbres et les animaux. L’examen des principes d’identification de ces êtres permet de mieux comprendre les rapports entre déviance et norme dans la conception de ce qu’est un chamane. 38 Dans le chapitre « Dialoguer avec les esprits », nous abordons la mise en œuvre concrète, par la pratique rituelle, des différentes propriétés prêtées aux chamanes. Les chamanes touvas ont pour charge de parler avec l’âme des défunts et de la renvoyer loin des vivants. Lors de ces rituels, ils recourent à une modalité d’action singulière, l’action intuitive sur objet contre-intuitif, qui se distingue de toutes les autres actions rituelles pratiquées dans leur société. 39 L’autre grand rituel chamanique est la cure, qui fait l’objet du chapitre « Voyages d’âmes et duplication rituelle ». Nous y décrivons et analysons un rituel au cours duquel une chamane touva se mit en quête de l’âme d’un malade égarée dans le monde inférieur. Le dispositif relationnel créé dans la cure opère une déstabilisation des identités aboutissant à un échange partiel des positions de chamane et de malade. L’outil logique utilisé par le chamane pour accomplir ces opérations est la duplication des entités en relation. 40 Nous retrouvons ce principe de duplication au niveau des figurations discursives et iconiques de l’univers analysées dans le dernier chapitre, « Style plissé, style simple ». Le mode d’interprétation
dualiste des chamanes contraste avec le monisme des « gens simples » et renvoie à nouveau à des différences de capacités corporelles. REMERCIEMENTS 41 Cet ouvrage est le résultat d’une enquête et d’une réflexion à laquelle ont contribué de nombreux acteurs. Je suis heureux de pouvoir exprimer ici ma profonde gratitude envers tous les Touvas qui m’ont accueilli, en particulier les éleveurs qui m’ont hébergé dans leurs familles, et tous ceux qui ont bien voulu me faire partager leurs connaissances, leurs expériences et leurs idées. Je remercie tous les chamanes qui m’ont accordé leur aide et leur confiance, avec une pensée particulière pour Ereksen et Ondarmaa 1 . J’ai trouvé en Oksana Dambaa, de l’université de Kyzyl, et Valentina Süzükej, de l’Institut TIGI, d’excellents professeurs de touva. Les traductions des textes touvas ont été réalisées avec l’aide de Kyzyl-Maadyr Simčit et d’Ajlana Irgit, dont l’amitié m’a encouragé. 42 Je dois la plus vive reconnaissance à Roberte Hamayon, qui a dirigé la thèse dont cet ouvrage est issu, pour son soutien généreux, ses conseils stimulants et pour nos nombreuses discussions qui m’ont permis d’approfondir cette réflexion. Je remercie également Caroline Humphrey, Michael Houseman, Jean-Luc Lambert et Carlo Severi qui ont lu, encouragé et discuté mon travail depuis plusieurs années. 43 Ma recherche a pu être menée à bien grâce à une allocation doctorale de l’École pratique des hautes études couplée à un monitorat de l’université Paris-IV et des aides du GSRL (CNRS) (2006), de l’UFR d’Études slaves de l’université Paris-IV (2006) et de la Fondation Fyssen (2008).
44 Au cours de la réalisation de ce livre, j’ai bénéficié de l’aide et des conseils de Héléna Bertrand, Julien Bonhomme, Benoît Bouet, Grégory Delaplace, Yves Dorémieux, Guillaume et Céline Dutournier, Armand Erchadi, Andrea Luz Gutierrez Choquevilca, Nastassja Martin, Tristan Mauffrey et Ksenia Pimenova. Je remercie mes éditeurs qui par leurs remarques m’ont permis notamment d’enrichir les parties historiques et sociologiques de cet ouvrage. 45 Les auditeurs du séminaire « Religions de l’Asie septentrionale et de l’Arctique » à l’École pratique des hautes études, avec qui nous avons discuté bien des aspects de ce travail, m’ont aidé à l’améliorer. Mon affectueuse reconnaissance va enfin à Anna, qui m’a accompagné quotidiennement dans ce travail depuis son commencement et a éclairé toute cette période de sa présence. ENQUÊTE ET SOURCES 46 Les données concernant le chamanisme contemporain ont été rassemblées au cours de cinq enquêtes de terrain réalisées en république de Touva entre 2002 et 2008, d’une durée totale de plus de seize mois. J’ai séjourné dans les principales régions du pays, chez les pasteurs des montagnes de Möŋgün-Tajga et Tannouola, des steppes d’Erzin, des forêts du lac Süt-Höl. En 2008, à l’issue d’une expédition dans la région Tožu chez les éleveurs de rennes, deux semaines passées en république de Khakassie m’ont permis de rencontrer des chamanes khakasses. 47 L’étude des associations chamaniques et de leurs clients a été menée dans la capitale touva, Kyzyl. J’ai principalement collaboré avec les chamanes des associations Adyg-eeren et Düŋgür qui ont admis ma présence, en échange de cadeaux réguliers en argent et en nature pour certains, gratuitement pour d’autres. Par ailleurs, j’ai rencontré
plusieurs chamanes ainsi que différents autres spécialistes rituels n’appartenant pas à des sociétés chamaniques. 48 Les associations chamaniques ont été abordées de trois manières : par l’observation des interactions entre les chamanes et leurs clients, par des entretiens avec les chamanes et par des entretiens avec les clients. En 2003, j’ai eu recours au film qui m’a permis de mener une analyse précise des interactions, impossible autrement. Trente heures de dialogues en touva ont été transcrites 2 . 49 Les premiers entretiens avec les chamanes membres d’association ont été parfois formels, car à Kyzyl beaucoup connaissent le discours attendu par les Occidentaux. Mais au fil des rencontres et des amitiés, certains chamanes aiment à faire de l’ethnographe un confident. Ceci m’a aidé à pénétrer au cœur des conflits qui agitent les associations et demeurent invisibles à l’observateur pressé, mais aussi à beaucoup de Touvas eux-mêmes. Le contact avec les clients des chamanes urbains est difficile car la situation délicate qui les pousse à consulter les incite peu à se confier à un étranger. Les entretiens ont été menés au début surtout en russe, puis, à mesure de mon apprentissage de la langue, en touva. Le plus souvent, les deux langues étaient mêlées au cours de la conversation. 50 L’analyse confrontera les résultats du terrain à une vaste littérature sur le chamanisme des Touvas et des peuples voisins de l’Altaï-Saïan accumulée depuis le XVIIIe siècle, majoritairement en langue russe. Malgré un point de vue hostile à l’égard des chamanes, les académiciens encyclopédistes allemands envoyés par les tsars explorer la Sibérie au XVIIIe siècle ont accompli dans des conditions extrêmes un travail de pionnier d’une précision et d’un soin remarquables, qu’on ne retrouve pas toujours chez les observateurs bienveillants qui les ont suivis. Les principaux auteurs sont Johann Georg Gmelin (1709-1755), membre de la « seconde expédition
kamtchadale » dans les années 1730, Peter Simon Pallas (1741-1811), membre de l’expédition de 1768-1774, et son confrère et compagnon de route, Johann Gottlieb Georgi (1729-1802). 51 Il manquait à ces savants la pratique des langues turques : cette lacune fut comblée par les ecclésiastiques de la mission orthodoxe de l’Altaï, dont la figure la plus brillante est l’archiprêtre Vasilij Ivanovič Verbickij (1827-1890), auteur de nombreux articles sur les Altaïens du Nord et d’un dictionnaire de langue altaïenne. Les linguistes Friedrich Wilhelm Radloff (1837-1918), connu comme le fondateur de la turcologie moderne, et son disciple, le Khakasse Nikolaj Fedorovič Katanov (1862-1922), ont recueilli de nombreux textes et témoignages en langues turques concernant le chamanisme. 52 L’explorateur et savant Grigorij Nikolaevič Potanin (1835-1920) voyagea en Mongolie du Nord et dans l’Altaï russe en 1876-1877 et en 1879-1880 pour le compte de la Société impériale russe de Géographie (IRGO). Aleksandra Viktorovna Potanina (1843-1893), qui l’accompagnait et perdit la vie au cours d’une expédition, ajoute à la mine d’informations publiée par son époux des données précieuses sur l’individualité des chamanes rencontrés (Potanina 1895). 53 On doit à Andrej Viktorovič Anohin (1867-1931) des études approfondies sur les conceptions et les pratiques chamaniques des Altaïens du Sud ainsi que plusieurs dizaines de généalogies de chamanes détaillant leurs ancêtres (1924). Grâce à ses talents de linguiste et d’ethnologue, la brillante élève de Lev Jakovlević Šternberg et Vladimir Germanovitch Bogoraz, Nadezda Petrovna Dyrenkova (1899-1941) a recueilli chez les Téléoutes et les Chors d’importants matériaux dans les domaines de la parenté et du chamanisme.
54 Sans être ethnologues de profession, deux exilés, Evgenij Jakovlev (1870-19??) et Felix Kohn (1864-1941) ont mené au tournant du XXe siècle des enquêtes d’une grande précision sur le pays touva (Jakovlev 1900 ; Kon 1900). Le sinologue autrichien Otto MänchenHelfen (1894-1969) est l’auteur d’un récit très vivant de son voyage à Touva en 1929. On trouve dans l’étude mal connue du Norvégien Ørjan Mikael Olsen (1885-1972) une description détaillée d’un rituel chamanique touva et de nombreuses photographies (Olsen 1921 [1915]). 55 La littérature soviétique, d’une grande richesse sur la culture matérielle, ne s’appuie, concernant le chamanisme, presque que sur des témoignages oraux et non sur l’observation en raison de l’interdiction des pratiques. Il faut noter que l’« ethnographie » soviétique s’est constituée idéologiquement au début des années 1930 en opposition à l’« ethnologie » antérieure, supposée « populiste » et accusée d’« empathie » avec les indigènes (voir Stépanoff 2009d). Conséquence de ces nouveaux principes, la pratique de longs terrains et l’apprentissage des langues indigènes furent négligés par la nouvelle école au profit d’études ponctuelles minutieuses privilégiant la culture matérielle. Concernant les Touvas, les principaux représentants de cette école sont Leonid Pavlovič Potapov (1905-2000), Vera Pavlovna D’jakonova, élève de Potapov, et Sev’jan Izrailevič Vajnštejn (1926-2008). 56 Avec l’éducation soviétique, une école ethnographique touva est née autour du musée régional, puis national, de Kyzyl et de l’Institut touva des sciences humaines (TIGI). Son plus éminent représentant, Morjguš Borahovič Kenin-Lopsan, a joué un rôle controversé dans la résurgence du chamanisme après la chute de l’URSS. Cependant, son activité d’homme public n’entache en rien l’immense valeur et la rigueur incontestable de son ethnographie. Il a publié plusieurs
volumes bilingues de matériaux (récits, invocations, chansons) accumulés en plusieurs décennies (Kenin-Lopsan 1995, 2002). Nous y puiserons de nombreuses informations, ainsi que dans sa monographie sur la pratique rituelle des chamanes touvas (1987). FIGURE I. POPULATIONS TURQUES DE L’ALTAÏ-SAÏAN UN DOMAINE : LES PEUPLES TURCS DE L’ALTAÏ-SAÏAN 57 La région d’habitat des populations que nous allons étudier s’étend sur une zone de plus de mille kilomètres entre la steppe kazakh à l’ouest et la rivière Angara à l’est et jusqu’à cinq cents kilomètres du nord au sud. Cet espace se situe aujourd’hui presque totalement en Fédération de Russie. Il est occupé principalement par un massif montagneux continu : la chaîne de l’Altaï, culminant au Beluha à 4 506 mètres, et la chaîne du Saïan, dont le sommet est à Touva le
Möŋgün-Tajga (3 976 mètres). Dans sa partie septentrionale, l’AltaïSaïan est couvert par la taïga 3 , grande étendue de forêt mêlant mélèze, épicéa et bouleau. Dans le sud, la forêt ne se maintient que sur les hauteurs et laisse la place à la steppe dans les vallées et sur les plateaux. Les paysages les plus courants y sont mixtes avec des flancs de montagne couverts de forêts giboyeuses, des collines d’herbes sèches, mais aussi des étendues désertiques. Cette diversité écologique favorise la richesse de la faune : le léopard des neiges, le grand cerf maral de la taïga et la gazelle de la steppe sont souvent à proximité. Le climat, très continental, fait osciller les températures entre des extrêmes de - 50°C l’hiver et + 40 °C l’été. 58 Les peuples turcs de l’Altaï-Saïan représentent actuellement une population de plus de 300 000 personnes. Leurs langues et dialectes forment un ensemble linguistique assez homogène appartenant au groupe nord-est de la branche turque. Cependant, leurs modes de vie traditionnels se distinguent fortement 4 . 59 Les Khakasses (75 622 5 ), habitants de la vallée de Minoussinsk et des monts Saïan, sont composés de groupes différenciés : les Katchines (autonyme haaš), les Beltires (biltir), d’origine touva 6 , les Sagaïs (sa aj), les Kyzyl (hyzyl) et les Koïbals (hojbal). Avant l’urbanisation soviétique, l’activité économique dominante des Katchines, qui s’est étendue aux autres groupes, était l’élevage de chevaux, d’ovins et de bovins. La chasse pratiquée dans les montagnes du Saïan jouait un rôle économique important mais moindre que l’élevage. La yourte de feutre ou d’écorce de bouleau a été remplacée au XIXe siècle par des yourtes de rondins de bois. 60 Les Altaïens du Sud, descendants de groupes turcs anciens mêlés d’éléments mongols, sont les Altaïens proprement dits (altaj-kiži) (67 320) et les Télenghites (teles) (2 399), très proches culturellement des Touvas. Les Altaïens du Sud pratiquaient avant la période
soviétique l’élevage nomade ou semi-nomade de chevaux, ovins et bovins. L’habitat traditionnel était la hutte constituée d’une structure de bois recouverte d’écorce (čadyr) ou la yourte de feutre chez les Télenghites. 61 La culture et le mode de vie des Téléoutes (telenget, tadar) (2 650) les rapprochent des Altaïens du Sud, bien qu’ils aient migré à partir du XVIIe siècle vers le Nord de l’Altaï (région de Kemerovo). Ils pratiquaient au début du XXe siècle l’élevage nomade mais aussi la chasse à cheval ou à pied. Sous l’influence russe, ils ont adopté l’agriculture à partir du XVIIe siècle et se sont sédentarisés au XIXe siècle. 62 Les peuples cités précédemment tirent leur alimentation principalement de l’élevage. Les suivants se nourrissent en grande partie de gibier, même s’ils possèdent souvent un petit cheptel. A partir du XVIIIe siècle, ils ont été soumis à une influence russe plus forte que dans le Sud. Ce sont les Chors (tadar-kiži, čyš-kiži ou sor-kiži) (13 975) et la nébuleuse des « Altaïens du Nord » qui réunit les Toubalars (tuba) (1 565), les Tchelkanes (čalkandu ou kuu-kiži, « les hommes-cygnes ») (855) et les Koumandines (kumandy) (3 114). Au début du XXe siècle, les activités économiques principales des Altaïens du Nord étaient la chasse pour la fourrure et la viande ainsi que la cueillette de cônes de cèdre de Sibérie, de baies et de racines (Potapov 1968 : 316). La population touva FIGURE 2. LA RÉPUBLIQUE DE TOUVA ET SES RÉGIONS (kožuun en touva, rajon en russe)
63 Les Touvas (tyva) sont appelés par les Mongols uranhaj 7 , nom qui fut également employé par les Russes pour les désigner en concurrence avec sojot (en français « Soïotes », pluriel mongol de sojan, nom de clan touva). Ils forment de loin le groupe le plus nombreux des Turcs de Sibérie méridionale. En 2002, ils étaient 243 400 en Fédération de Russie, concentrés principalement en république de Touva, au nord de la Mongolie (235 000 personnes). Des groupes touvas sont également présents dans la région de Krasnoïarsk, en Mongolie (district de Cengel, région de Bajan Ölgij) et en Chine (région autonome ouïghoure du Xinjiang). 64 Le pastoralisme nomade est resté l’activité dominante des Touvas jusqu’à la collectivisation et la sédentarisation menées après la Deuxième Guerre mondiale. Dans la steppe, les éleveurs accomplissent plusieurs nomadisations par an entre čajlag, « campement d’été », küzeg, « campement d’automne », kyštag, « campement d’hiver », et čazag, « campement de printemps », généralement distants de quelques kilomètres. L’agriculture,
présente seulement dans certaines régions et soutenue parfois par des systèmes d’irrigation, occupe un rôle secondaire. 65 Le pays touva se divise en quatre grandes régions d’élevage (Vajnštejn 1972). Le Centre, occupé par la vallée du Iénisséï, est couvert de steppes propices à l’élevage de chevaux, d’ovins et de bovins. Dans la région d’Erzin, au sud des monts Tannou-Ola, commence le désert mongol, où l’élevage de chameaux s’ajoute aux espèces citées. Les populations de ces régions méridionales, surtout dans la vallée du Naryn, sont en partie mongolophones. À l’Ouest, dans la région de la montagne Möŋgün-Tajga, point culminant de Touva, s’étendent les steppes d’altitude, où l’élevage ovin se mêle à l’élevage de yaks. Les habitants de ces trois régions, que nous appellerons Touvas occidentaux ou Touvas de la steppe, s’expriment dans des parlers très proches et partagent un habitat traditionnel commun, la yourte (ög), composée d’une carcasse grillagée de bois et d’une couverture de feutre. 66 L’Est de la république de Touva, zone de taïga montagneuse dense, est le domaine traditionnel d’une petite population qui se distingue par son dialecte, les Touvas orientaux ou Touvas de la taïga. Ceux du Nord-Est (todžinskij kožuun) sont appelés en touva tožu (pluriel tožular) et en russe todžincy (4 442 personnes en 2002). Le mode de vie traditionnel des Tožu, centré sur la chasse et l’élevage de quelques rennes utilisés pour la monte et le lait (Vajnštejn 1961), les rapproche plus de populations sibériennes comme les Évenks que des pasteurs touvas de la steppe. Une partie des Tožu a migré par vagues successives sur les rives du lac Hövsgöl en Mongolie, notamment dans les années 1950 pour échapper à la collectivisation. Ces éleveurs de rennes sont connus aujourd’hui sous la désignation mongole de Tsaatanes (tsaatan) ou sous leur autonyme duha (variante de tyva). Les Tofalars (837 en 2002), autrefois éleveurs de rennes
comme les Tožu, ont également avec eux une origine commune. Habitant le versant nord du Saïan oriental, ils ont été intégrés dès le XVIIIe siècle à l’Empire russe et ont été christianisés. FIGURE 3. CAMPEMENT D’ÉTÉ (RÉGION DE MÖŊGÜN-TAJGA, 2002) 67 Malgré des différences d’origine ethnique, d’histoire et de mode de vie, les Turcs de l’Altaï-Saïan manifestent une étonnante unité. Il n’existe pas dans ces populations de modèles économiques purs juxtaposés : les éleveurs des steppes de l’Altaï méridional et du Saïan pratiquent souvent la chasse, tandis que les chasseurs des forêts septentrionales du massif sont rarement dépourvus de quelques bêtes d’élevage. Selon L. Potapov, les économies des peuples de l’Altaï-Saïan sont toutes caractérisées par une triade associant diversement trois activités omniprésentes, l’élevage, la chasse et l’agriculture (1969 : 82-83). 68 Une turquisation très ancienne, des échanges matrimoniaux constants en raison d’une exogamie clanique, des migrations fréquentes de groupes nomades hésitant, comme les Téléoutes et les Irgit, entre la domination des khans mongols et celle de tsars, tous ces facteurs ont tissé dans l’Altaï des liens étroits entre gens de la
steppe et gens la taïga. La présence chez les Chors forestiers d’un vaste répertoire d’épopées (Dyrenkova 1940, Funk 2005) contant les prouesses des cavaliers de la steppe en offre un témoignage sans équivoque. Partout, le système de parenté ancien divise les populations en söök, « os », nom indigène donné à des groupes patrilinéaires souvent exogames, correspondant à la définition d’Evans-Pritchard des clans (1994 [1937] : 22). Hormis à Touva, où le système clanique est détruit dès le XIXe siècle, les membres d’un même clan se considèrent jusqu’à aujourd’hui comme des karyndaš, terme qui signifie en contexte familial « frère cadet » et dans ce cas « agnat ». 69 Dans les mythologies des différents peuples de l’Altaï-Saïan, on voit mises en scène avec une remarquable stabilité les divinités Ülgen / Kudaj, Umaj et Erlik. Partout se retrouve une partition de l’univers en trois niveaux, le « monde supérieur » (tv. üstüü oran), le « mondemontagne » (tv. oran-taŋdy) et le « monde inférieur » (tv. aldyy oran). Et c’est en neuf couches célestes (kat) que le monde supérieur est régulièrement découpé. En ce qui concerne les traditions chamaniques, nous tenterons de montrer dans cette étude que les principes profonds en sont semblables chez les différents Turcs de Sibérie méridionale. Nous ne signalerons ici que quelques faits communs bien connus, comme, par exemple, l’identification du tambour à une monture, y compris chez les peuples de la taïga, peu adeptes de l’équitation. La pratique d’un rituel funéraire, généralement situé un peu plus d’un mois après le décès, au cours duquel le chamane doit renvoyer l’âme du défunt, est une spécificité commune à tous les peuples turcs de Sibérie méridionale, qu’ils se trouvent sous l’influence chrétienne ou sous celle du bouddhisme. Enfin, tous ces peuples nomment le chamane d’une même appellation, kam / ham, terme turc ancien abandonné par les autres
turcophones, qu’il s’agisse des Iakoutes (qui emploient le mot ojun) ou des peuples d’Asie centrale (qui parlent de baksy). Aperçu historique 70 Les Touvas sont quelquefois présentés dans les médias et par les autorités locales elles-mêmes comme ayant conservé le chamanisme jusqu’à nos jours grâce à un isolement pur de toute influence extérieure, à peine ébranlé par l’apparition du bouddhisme, généralement datée du XVIIIe siècle. Un examen, même bref, des données historiques offre un aperçu plus complexe de la situation 8 . 71 Les archéologues spécialistes de l’Asie du Nord estiment que c’est précisément parmi les pétroglyphes de la région de l’Altaï que l’on peut identifier les premiers indices du chamanisme, entendu comme une institution impliquant une division stricte des compétences rituelles, mais pas avant le milieu du premier millénaire de notre ère (Francfort 2001 : 260 ; Jacobson 2001 : 291 ; 2004). Les témoignages archéologiques attestant la présence du bouddhisme datent de la même époque, mais sont bien plus certains, puisqu’il s’agit de vestiges architecturaux. Le bouddhisme connut plusieurs vagues d’implantation puis de retrait parmi les populations turco-mongoles que l’on résume habituellement dans un schéma historique récurrent. L’avènement dans la steppe d’un pouvoir impérial centralisé s’accompagnait généralement de l’adoption du bouddhisme par l’aristocratie, de l’établissement d’un culte des ancêtres et d’une marginalisation des chamanes. Puis la dislocation des fédérations nomades supportant la dynastie impériale entraînait l’oubli rapide de cette religion et la résurgence des pratiques chamaniques (Humphrey 1994 :195). D’une certaine manière, la récente multiplication des chamanes à la suite de l’effondrement de
l’Empire soviétique et du retrait de l’État central de ses marges sibériennes s’inscrit assez bien dans ce schéma millénaire. 72 Les Empires turcs anciens (dit Tukue dans les chroniques chinoises), qui s’étendirent de la Corée à la mer Caspienne, avaient leur centre dans l’actuelle Mongolie. En 555, les Tukue soumettent les territoires de l’actuelle Touva. Pendant la période tukue, on voit déjà en place le pastoralisme nomade des Touvas contemporains, centré sur l’élevage de chevaux et de moutons, la chasse comme activité secondaire et une agriculture modeste. La langue des Tukue nous est connue grâce à des inscriptions pétroglyphes utilisant un alphabet runique emprunté à l’araméen. Le bouddhisme fit son apparition dans la région à cette époque : un monastère fut construit par l’empereur Mugan-kagan (553-581) (Monguš 2001 : 13). La période de l’Empire ouïghour (750-840) ouvrit largement l’Altaï-Saïan aux influences de l’Asie centrale, notamment au manichéisme et, dans une moindre mesure, à l’islam. 73 Les Turcs anciens avaient des chamanes. L’historien byzantin Ménandre dans sa relation de l’ambassade de Zémarque chez les Turcs occidentaux en 568 décrit un rituel de purification qui fut accompli sur les bagages de l’ambassade par « certaines personnes de cette tribu, dont on assurait qu’elles ont la capacité de chasser le malheur » : Ils allumèrent un feu et, avec des branches d’encens, chuchotèrent en langue scythe des mots barbares et en même temps sonnaient une cloche et frappaient des tambours par-dessus le bagage. Ils passèrent autour une branche d’encens qui crépitait dans le feu, tombés en frénésie et prononçant des menaces, comme s’ils chassaient les mauvais esprits. On leur attribuait la force de les chasser et de libérer les gens du mal (Potapov 1991 : 121). 74 Le tambour, les fumigations et l’état d’excitation du spécialiste sont des éléments typiques des rituels menés par les kam / ham des Touvas et des autres Turcs de l’Altaï-Saïan tels qu’on les connaît depuis le XVIIIe siècle. Cette désignation indigène des magiciens
turcs, kam, est attestée pour la première fois dans une chronique chinoise antérieure au Xe siècle décrivant les Kyrgyz du Ienisseï. 75 Curieusement, on ne trouve pas d’évocation probantes de pratiques chamaniques dans les textes des Turcs anciens eux-mêmes, les inscriptions pourtant nombreuses de l’Orkhon et du Iénisseï. Selon l’historien et turcologue Jean-Paul Roux, ce silence s’explique par le rival que représenterait le chamane par rapport au souverain turc, qui revendique pour lui des liens directs avec le Ciel. « Le chamanisme, avec ses prétentions, serait anti-monarchique ; ou plutôt, la monarchie absolue telle qu’elle est conçue dans les steppes ne pouvait trouver aucun accommodement avec lui » (Roux 1984 : 66). Cette tension allant jusqu’au conflit entre pouvoir chamanique et pouvoir impérial est attestée par un épisode bien connu de l’histoire de Gengis Khan. A la cour de l’empereur officiait un beki, grand magicien, du nom de Kököčü, qui affirmait « atteindre le Ciel en chevauchant un cheval blanc », d’après l’historien Rashid-al Din (ibid. : 73). Ce fut lui qui donna à Temüdjin son titre impérial de Gengis Khan (Humphrey 1994 : 202). Quand Kököčü tenta d’user de sa position pour intervenir dans les affaires dynastiques, Gengis Khan perçut ses manœuvres comme une menace pour son pouvoir et, malgré la crainte que le beki inspirait, il le fit mettre à mort. 76 En dépit de cet événement resté célèbre, Humphrey a souligné à juste titre que « le chamanisme n’a pas toujours été en contradiction avec l’État : différentes manifestations de pratiques chamaniques ont pu soutenir ou saper l’autorité politique, ou même émerger du cœur même de l’État » (ibid. : 193). Le franciscain Guillaume de Rubrouck, qui voyagea chez les Mongols au milieu du XIIIe siècle sous le règne du fils de Gengis Khan, Möngke, décrivit les différentes instances religieuses présentes dans la capitale mongole Karakorum. À côté
des lamas tibétains se trouvaient des devins appelés chan, probablement une notation du turc ham. Le chan qui fait l’invocation commence à dire ses incantations, et tient un tympanon qu’il frappe fortement à terre. Enfin il entre en fureur et se fait lier. Alors, dans l’obscurité, le démon vient, [le magicien] lui donne à manger les viandes et le démon fait les réponses (Rubrouck 1997 : 193). 77 Moins semblable à l’image classique du chamanisme que nous donne l’ethnographie est cette organisation hiérarchisée des chamanes : Ils sont nombreux, et ont toujours un chef, une sorte de pontife, qui toujours place sa maison devant la plus grande maison de Mangou-chan [l’empereur Môngke], à peu près à la distance d’un jet de pierre (ibid.). 78 Ces devins sont consultés par les Mongols avant leurs expéditions militaires, ils bénissent le bétail une fois par mois, et, tout comme les magiciens des Tukue, ils purifient par le feu tous les objets arrivant à la cour (ibid.). Ainsi, chez les Turcs du VIe siècle comme chez les Mongols du XIIIe, nous découvrons des spécialistes rituels aux pratiques très semblables à celles des chamanes modernes, mais qui pourtant s’écartent du tableau classique donné par l’ethnographie en ce qu’ils sont intégrés à la vie de l’empire des steppes et exercent une fonction de protection contre les menaces étrangères. Le rôle politique qui leur est confié va de pair avec une forme de hiérarchie institutionnelle. L’institutionnalisation des pratiques chamaniques et le lien avec l’État ne sont donc pas des innovations absolument inédites de l’ère postsoviétique, comme on l’affirme parfois. 79 Le petit-fils de Gengis Khan, l’empereur Kubilaï installé à Pékin, favorisa l’expansion du bouddhisme dans son Empire, ce qui explique l’apparition de temples bouddhiques sur le territoire touva au XIIIe siècle. Mais, avec le déclin de l’Empire mongol, les traces du bouddhisme disparaissent à nouveau de Touva jusqu’à la fin du XVIe siècle. Le souverain mongol Altyn Khan entreprend alors une politique de conversion au bouddhisme lamaïque tibétain (gelugpa) accompagnée d’une lutte délibérée contre les pratiques chamaniques
en Mongolie occidentale et en pays touva (Mongus 2001 : 28). En témoignent plusieurs lois répressives comme celle-ci : Si quelqu’un rend culte aux ongon [figurations d’esprit], que l’on brûle les ongon et que l’on prenne au coupable son cheval et son mouton ; si quelqu’un fait faire un rituel par un ou une chamane, qu’on lui prenne son cheval et que l’on enfume de puanteur le ou la chamane (Banzarov 1891 [1846] : 45). 80 Des milliers d’ongon, symboles de la « doctrine fausse » (mong. buruyu nom), furent mis au bûcher (Heissig 1953 : 524). A partir du XVIIe siècle, le bouddhisme s’imposa en pays touva comme religion des élites et de nombreux monastères ouvrirent, attirant une part importante de la population masculine. 81 Au milieu du XVIIIe siècle, la chute des Dzungars, le dernier Empire mongol, entraîna une séparation des populations turcophones de l’Altaï-Saïan : dans le Saïan méridional, les Touvas se trouvèrent soumis à l’Empire sino-mandchou et à une propagande bouddhiste intensifiée, tandis que les populations de l’Altaï et du Saïan septentrional connurent une intégration accélérée à l’Empire russe, notamment par la christianisation. 82 En pays touva, au cours du XIXe siècle, les yourtes-chapelles laissèrent la place à des temples de bois (hüree) qui atteignirent le nombre d’une vingtaine avant la révolution (D’jakonova 1979 : 154). Ces temples furent intégralement détruits à l’époque communiste. 83 La divergence des destins politiques des peuples turcs de l’AltaïSaïan n’entraîne pas entre leurs formes de chamanisme les ruptures radicales que l’on aurait pu attendre. Du côté russe, le code de Speranskij de 1822 laissait officiellement la liberté de culte aux indigènes sibériens, ce qui autorisait les Altaïens du Sud à répondre aux missionnaires russes à la fin du XIXe siècle : « Le tsar ne nous ordonne pas d’accepter le baptême. Nous pouvons donc vivre sans l’orthodoxie » (Znamenski 1999 : 206). Il est vrai qu’une mission orthodoxe altaïenne (Altajskaja duhovnaja missijd), la plus importante
mission de Russie, fut active dès 1828. Néanmoins, la christianisation des populations de l’Altaï-Saïan, sensible surtout dans le Nord, demeura très formelle, réduite au rite du baptême, de sorte qu’elle n’impliqua pas nécessairement un recul des pratiques chamaniques. Du côté des Touvas, le bouddhisme, présent surtout dans l’élite aujourd’hui encore, se superposa au chamanisme sans le supplanter. Bouddhisme et chamanisme 84 La pénétration du bouddhisme tibétain en pays touva, périphérie turcophone du monde mongol, est considérée par les spécialistes comme assez superficielle. Au début du XXe siècle, la moitié des lamas touvas, pourtant supposés tenus à la chasteté par leurs vœux, vivaient en concubinage avec des enfants (D’jakonova 1979 :169). La plupart d’entre eux lisaient les textes tibétains sans les comprendre. Signe de sa marginalité par rapport aux contextes bouriate et mongol, l’Église lamaïque touva n’a connu aucune réincarnation. Jusqu’à la révolution socialiste, la pratique du bouddhisme s’est ancrée principalement dans la classe avec laquelle la hiérarchie de l’Église avait des liens étroits : l’aristocratie mongolophone. 85 Les pasteurs nomades des régions centrales (Ulug-khem) avaient des contacts avec les représentants du bouddhisme principalement en trois occasions : lors des visites des lamas vendant des images de divinités, lors de consultations individuelles à but thérapeutique et pendant les grands rituels annuels tenus dans les monastères et les fêtes organisées par l’administration. L’iconographie bouddhique s’est largement répandue dans les yourtes des Touvas de la steppe, de la même manière que les icônes russes ont trouvé place dans les demeures des Khakasses de l’autre côté des monts Saïan. Tous les voyageurs rapportent que dans les régions occidentales de Touva, des images peintes ou des statuettes de dieux bouddhiques figuraient
à côté des objets chamaniques sur les autels (širee) du coin d’honneur (dör) dans les yourtes (Kon 1936). Plus tard, ces images furent remplacées par des portraits de Staline et de Lénine. En revanche, dans les tentes des Touvas orientaux éleveurs de rennes, on ne rencontrait guère de traces de bouddhisme (Ostrovskih 1898 :428). Selon Grumm-Gržimajlo, malgré l’implantation du bouddhisme, le chamanisme s’était conservé chez les Touvas au début du XXe siècle « sous une forme plus complète et plus vive que chez les autres populations de l’Altaï-Saïan » (1926 :135). 86 Au milieu du XIXe siècle, le savant bouriate Banzarov estimait que, si le bouddhisme était mieux parvenu à s’imposer face au chamanisme en Sibérie méridionale que ne l’avaient fait l’islam et le christianisme, c’est qu’il avait su s’adapter à merveille aux traditions indigènes (Banzarov 1891 : 46). En pays touva, la stratégie des lamas au XIXe siècle ne fut pas d’interdire les cultes chamaniques, mais de rivaliser avec les chamanes sur leur propre terrain, en se présentant comme plus puissants et plus efficaces qu’eux. On connaît ainsi des récits d’origine bouddhique qui, copiant les légendes traditionnelles de combats entre chamanes, racontent comment un grand lama vainquit un chamane. Des propriétés typiques du corps chamanique, comme celle de laisser passer des esprits par les aisselles, sont prêtées à des lamas dans des récits que nous avons recueillis dans la vallée du Hüürektig. 87 Il est vrai que les lamas touvas ont beaucoup emprunté aux pratiques chamaniques, notamment en proposant aux profanes des rites traditionnellement accomplis par les chamanes, comme le rite en l’honneur du feu (ot dagyyr) ou l’expulsion des mauvais esprits, qu’ils appelaient comme les chamanes aza, buk et četker (D’jakonova 1979 : 178). Comme les chamanes, les lamas se mettaient en quête de l’âme perdue de leurs patients (ibid. : 172). Certains ne répugnaient
pas à fabriquer des eeren, objets rituels chamaniques (ibid. : 174-175). Dans les régions touvas méridionales, on vit même apparaître des burhan böö (mong.), littéralement des « chamanes bouddhiques », qui, formés à cette fonction au monastère bouddhique, accomplissaient des rituels nocturnes calqués sur les rituels chamaniques (ibid. : 170-171). Les lamas proposaient également aux Touvas des rituels de consécration du bétail ydyk, l’animal consacré portant ensuite le nom de burhan ydyk, « consacré bouddhique » (Potapov 1969 : 363). 88 Outre les rituels familiaux, les Touvas connaissaient des rituels collectifs nommés, selon la communauté réunie, sumo dagyyr, « rituel de district », ou söök dagyyr, « rituel d’os », c’est-à-dire rituel de groupe de filiation (Kon 1934 :59). Jusqu’à la période communiste, c’étaient généralement les lamas qui avaient en charge les principales cérémonies collectives officielles commanditées par les princes et les chefs administratifs des provinces centrales de Touva. La population masculine d’un district, plusieurs centaines de personnes, se réunissait auprès du monticule sacré ovaa du district (sumo ovaa). De part et d’autre s’installaient les fonctionnaires et face à eux, en rang, les lamas, qui prononçaient des prières tibétaines accompagnées de cymbales et de trompes. On faisait des offrandes et on consommait de la « nourriture blanche », c’est-à-dire des produits laitiers. La cérémonie bouddhique étant achevée, les femmes pouvaient s’approcher, on distribuait de l’alcool de lait (hymys) en abondance et les jeux commençaient, principalement des concours de lutte (Kon 1934 : 122-127 ; Carruthers 1914 : 247-250). 89 On a pu supposer que les lamas s’étaient emparés dans ces rituels d’un rôle originairement exclusivement confié aux chamanes (Kon 1934 : 59 ; D’jakonova 1979). Cependant, un examen des traditions des populations peu ou non lamaïsées porte à mettre en doute cette
hypothèse. Dans le pays forestier des Tožu, malgré les faibles effectifs des lamas, le rituel régional principal commandité par le chef administratif était mené par des lamas. Quant aux rituels auprès des ovaa locaux dans la forêt, on sait qu’ils n’étaient pas conduits par des chamanes, mais probablement par des anciens (Vajnštejn 1961 : 175). Chez les Khakasses, les grands rites claniques dédiés au dieu céleste Kudaj étaient interdits aux chamanes : le chamane qui y aurait participé aurait été frappé d’une crise de folie (Jakovlev 1900 : 103-104). S’appuyant sur le cas des Daurs en Mandchourie, Humphrey a montré qu’il existe une opposition fondamentale dans les traditions rituelles d’Asie intérieure (Sibérie méridionale et Mongolie) entre les rituels claniques masculins dirigés par les « anciens » et souvent interdits aux chamanes, et les rituels individuels ou familiaux menés par les chamanes (Humphrey 1995 ; Humphrey & Onon 2003 [1996]). Dans les régions d’Asie intérieure où ils ont pu s’implanter, les lamas ont su convaincre l’aristocratie de leur utilité en prenant en charge avec pompe et bon ordre une ritualité masculine officielle qui convenait peu aux chamanes, ne fût-ce que parce que les chamanes pouvaient être des femmes. Bien que les sources historiques manquent pour le confirmer, le pays touva n’a probablement pas fait exception à ce modèle. 90 On voit à ces divers exemples que les succès du bouddhisme en pays touva n’ont été gagnés qu’au prix d’une extraordinaire « chamanisation » des pratiques des lamas. Comme l’observa Mänchen-Helfen à la suite de son voyage à Touva en 1929, « le lamaïsme a fait tant de compromis avec la vieille religion locale qu’il est difficile de déterminer ce qui dans les pratiques de la religion lamaïque a encore un caractère bouddhique, excepté peut-être les prières tibétaines marmonnées par cœur » (1992 [1931] : 118).
91 Pour ce qui est des influences du bouddhisme sur les traditions chamaniques, il faut distinguer plusieurs strates historiques. Parmi les pratiques et la mythologie chamaniques, l’historien et le linguiste peuvent identifier plusieurs éléments qui ont une origine bouddhique, bien que les Touvas contemporains n’en soient pas conscients. Par exemple, le dieu des enfers Erlik, auquel le chamane rend visite lorsqu’il accomplit un « voyage » dans le monde souterrain, porte un nom qui fut l’épithète donnée à Yama, le dieu de la mort indien, dans le premier bouddhisme turc, celui des textes de langue ouïghoure de Tourfan (premier millénaire de notre ère). Le nom de burhan, dérivé de Bouddha, est lui aussi issu de ce bouddhisme ancien. Dans la langue touva moderne, la sémantique de burhan dépasse largement l’usage qu’en fait l’Église bouddhique : burhan désigne des divinités célestes dans le discours profane et des esprits auxiliaires dans les chants chamaniques 9 . 92 Plus tard, à partir du XVIIIe siècle, lorsque les lamas gelugpa sont devenus nombreux en pays touva, certains chamanes ont fait des emprunts directs à la mythologie bouddhique. Au début du XXe siècle, on pouvait rencontrer les noms bouddhiques de Bogdo et Očirvani dans des invocations chamaniques touvas (Jakovlev 1900 : 120 ; Kon 1934 : 77). 93 Au tournant du XXe siècle, malgré une rivalité traditionnelle exprimée dans les récits légendaires de combats, chamanes et lamas vivaient le plus souvent en bonne intelligence. Ostrovskih assista à une cure menée par un chamane sur un lama qui n’avait su se guérir par des techniques bouddhiques (1898). 94 Le chamanisme n’est pas devenu aux yeux de la population touva une « religion noire » (mong. har šašyn) comme chez les populations mongoles plus directement soumises à l’Église bouddhique, tout simplement parce qu’il n’est pas regardé comme une « religion ».
Šažyn, « religion », désigne sans ambiguïté pour les Touvas le bouddhisme, ce qui se comprend quand l’on sait que ce terme mongol a été introduit par les lamas pour désigner leur propre enseignement. Nul ne penserait à l’appliquer aux pratiques des chamanes. 95 Au XXe siècle, la domination soviétique a réuni les peuples turcs de Sibérie méridionale dans un destin commun. Après la chute de l’Empire sino-mandchou des Qing en 1911, à la demande des chefs et lamas touvas qui adressèrent en mongol une missive à Nicolas II, un protectorat russe fut créé en 1914 sur le pays touva, appelé en russe urjanhajskij kraj. Suite à la Révolution russe, les fonctionnaires touvas déclarèrent l’indépendance de leur peuple en 1918. Pendant la guerre civile, la région fut successivement occupée par les armées russes blanches, chinoises, mongoles et, enfin, par les rouges à partir de 1919. La république populaire de Tannou-Touva fut proclamée le 14 août 1921. L’élite bouddhisée participa largement au gouvernement pendant les premières années. FIGURE 4. VUE DE KYZYL, CAPITALE DE LA RÉPUBLIQUE DE TOUVA 96 Protectorat communiste contrôlé par Moscou dans les années 1930, la république de Touva fut définitivement annexée par l’URSS en 1944, ce qui entraîna pour les Touvas une modification
particulièrement brutale de leur mode de vie. La politique autoritaire de collectivisation du bétail et de sédentarisation des populations constitua un bouleversement sans précédent. Sur le plan culturel, le pouvoir mena une double stratégie de création d’identités nationales modernes et de russification accélérée. 97 La politique d’urbanisation s’est concentrée sur la capitale, Kyzyl, fondée par les Russes en 1914, qui ne cesse d’attirer une population croissante. Aujourd’hui, avec 106 000 habitants, la ville réunit 35 % de la population de la République (2003). La colonisation soviétique après l’annexion se manifesta par un afflux massif de population russe. La proportion des Touvas dans le territoire touva est passée de 86 % en 1944 à 57 % en 1959. En 2002, elle était remontée à 77 %, de sorte que Touva est la seule République de Sibérie dont la population autochtone est majoritaire. Contrairement à la situation de la plupart des autres langues sibériennes, la langue touva est bien maîtrisée (98 % des Touvas s’en disent locuteurs) et le russe, en déclin dans les jeunes générations rurales, ne menace pas sa survie. 98 La crise qui a suivi l’effondrement de l’État soviétique a constitué en république de Touva, comme en Russie en général, un désastre économique d’une gravité exceptionnelle pour un pays en temps de paix. Les usines soviétiques d’industrie lourde bâties autour de la capitale sont devenues une vaste zone de ruines de béton où les slogans à la gloire du travail finissent s’effriter sous la végétation. La principale activité traditionnelle, l’élevage, est extrêmement affaiblie : le cheptel a été presque divisé par deux entre 1990 et 2001. Massif, le chômage touche presque toute la population dans les villages, à l’exception des fonctionnaires, de sorte que le niveau de vie est l’un des plus faibles de la Fédération russe. Ces dernières années cependant, les statistiques montrent une légère reprise de l’élevage et, d’une manière générale, comme dans toute la
Fédération, la situation économique de la population touva est en amélioration. 99 L’alcoolisme, qui ravage la population, est l’un des facteurs de la chute de l’espérance de vie, descendue à cinquante-cinq ans, la plus basse de la Fédération. Si la Russie est le pays où le risque de mourir de mort violente est le plus élevé au monde (Chesnais 2003), les statistiques des homicides, accidents et suicides à Touva, bien supérieures à la moyenne russe, en font un lieu d’une violence exceptionnelle 10 . 100 Le climat de risque omniprésent est-il l’une des causes de la résurgence du chamanisme à Touva ? Ces phénomènes sont en partie liés, ne serait-ce que parce qu’ils sont l’un et l’autre nés de la chute du communisme. Toutefois, nul déterminisme économique ne se justifie : la même détresse sociale mène certains Touvas aux chamanes, d’autres aux évangélistes et d’autres encore à une incrédulité désabusée. NOTES 1. Prénom modifié. 2. Ces matériaux ont été montés dans un film documentaire, Esprit nouveau (2004, 73 min., son Benoît Bouet, avec la participation de Ksenia Pimenova), présenté en 2005 au Bilan du film ethnographique (musée de l’Homme). 3. On notera que, dans les langues des populations indigènes, le terme tajga désigne une montagne boisée. 4. Pour cette partie, sauf indication contraire, nous nous référons à Potapov 1953, Tiškov dir. 1994, Beffa & Delaby 1999 : 201-212 et Funk 2005. 5. Les données démographiques sont fournies d’après les résultats du recensement de la population de Russie de 2002. L’ethnonyme « Khakasse » (hakas) a été adopté en 1917 en
référence à un nom donné dans les chroniques chinoises aux Kyrgyz du Ienisseï (VIe-XIIe siècles), dont les Khakasses contemporains se revendiquent les héritiers. 6. Potapov 1969 : 22. 7. Ce nom apparaît dans l’Histoire secrète des Mongols (chronique mongole datée des années 1240) pour désigner non des turcophones mais une tribu mongole habitant les forêts. Selon Even et Pop, uriangqai dérive d’un terme toungouse signifiant « écorce » ou « hutte d’écorce » (Even & Pop éd. 1994 : 254). À l’époque des Ming, cet ethnonyme s’appliquait à des Mongols de la région de Liao-Toung et de régions situées plus à l’est (Heissig 1973 : 353). 8. Cette esquisse historique s’appuie sur Potapov 196g et Mannaj-ool & Vajnštejn éd. 2001. Les statistiques sont tirées de Taltaeva dir. 2005 et des résultats du recensement de 2002 : http://www.perepis2002.ru 9. Tel chamane touva qualifie de burgan son auxiliaire zoomorphe : « Mon blaireau burgan » (burgan höögüm) (Kenin-Lopsan 1995 : 42.8). Le terme pyrkan, « dieu », est employé chez les Téléoutes (Dyrenkova 1949 : 143), qui sont sans contact avec le bouddhisme depuis le XVIIIe siècle, preuve d’une diffusion ancienne de ce terme. 10. En 2004, le taux de suicide était à Touva de 60,2 pour 100 000 habitants (taux pour la Russie : 40,1 ; pour la France : 17,5), le taux d’homicide de 132,9 pour 100 000 (taux pour la Russie : 28,4 ; pour la France : 0,7 ; pour la Colombie, pays au taux le plus élevé : 60,8), le taux d’accidents de transport de 48,5 pour 100 000 (taux pour la Russie : 27,4 ; pour la France : 12,9) (Chesnais 2003).
Premier chapitre. Un impossible clergé chamanique LES CHAMANES TOUVAS À LA VEILLE DE LA RÉVOLUTION 1 À la fin du XIXe siècle et au début du XXe, les chamanes étaient sollicités pour assurer la préservation du bonheur et de la fécondité ainsi que le traitement des infortunes pour la population et le bétail. Leur activité pouvais être divisée en deux types de rituels : des rituels collectifs rassemblant en extérieur un groupe territorial ou un groupe de parents et des rituels domestiques. Les célébrations collectives comprenaient notamment des rituels au ciel (deer dagyyr) et au pays (oran dagyyr), les rituels lignagers auprès d’une montagne (dagdagyyr), les rituels aux cols de montagne (art dagyyr), le « rituel de la source du canal » (buga bažy dagyyr) en milieu agricole, le rituel de l’eau (sug dagyyr) auprès d’une source, le rituel de Yovaa (ovaa dagyyr), le rituel de l’arbre chamanique (ham yjaš dagyyr) mené au pied d’un arbre aux branches entremêlées (Jakovlev 1900 : 110-111 ; D’jakonova 1981). Conduites généralement au printemps et au début de l’été, ces célébrations publiques étaient décidées par les anciens du groupe ou les chefs administratifs de district, et localement on pouvait inviter un chamane plutôt que des lamas. Selon le cas, le chamane chantait avec son tambour devant la communauté, parfois
il accomplissait un sacrifice de mouton et des libations, puis on partageait la nourriture de l’animal sacrifié. La partie rituelle était suivie de jeux comme des courses de chevaux, des concours de lutte, du tir à l’arc (Potapov 1969 : 360). 2 Outre ces fêtes saisonnières, les chamanes accomplissaient des rituels domestiques pour un individu ou une famille en particulier. Une famille pouvait inviter un chamane pour mener un rituel honorant le feu (ot dagyyr) ou pour intervenir à l’occasion des fêtes du nouvel an (šagaa). Mais la fonction thérapeutique était de loin celle qui occupait le plus les chamanes (Kon 1934 : 70). En cas de maladie, on envoyait chercher le chamane avec un cheval ou l’on se rendait chez lui. Dans la yourte, l’assistant du chamane chauffait son tambour puis l’aidait à revêtir son costume. Cette fonction était le plus souvent assumée par son époux ou son épouse ou un jeune apprenti (Kon 1934 : 82, 83 ; Potanin 1883 : 62). En dehors des assistants, les descriptions anciennes nous montrent le public des profanes silencieux et passif, assis immobile autour du chamane et obéissant à ses demandes de tabac ou d’alcool. Toutefois, les gens pouvaient poser des questions au chamane au cours du rituel (Kon ibid. : 84) et, lors de la divination avec jet du battoir, ils concluaient eux-mêmes « Tôrek ! », exclamation indiquant un résultat positif (ibid.). Les chamanes pouvaient aussi être invités à l’occasion d’accouchements difficiles. Ils ordonnaient d’ouvrir tous les sacs et meubles de la yourte et chamanisaient avec le tambour auprès de la parturiente (Kon 1934 : 140 ; Kenin-Lopsan 2002 : 173). 3 Enfin, une importante fonction des chamanes était la conduite des rituels funéraires des 7e et 49e jours après le décès, au cours desquels l’officiant nourrissait le défunt par le feu et s’entretenait avec lui en présence de ses parents (Kon 1934 : 64 ; Potapov 1969 : 375-376).
4 Pour préserver leur propre santé, les chamanes étaient tenus d’endosser leur costume et de mener un rituel trois ou quatre fois par mois, qu’il y ait ou non une demande de clients (Olsen 1921 [1915] : 156 ; Potanina 1895 : 56). 5 Cette liste ne doit pas donner l’impression d’un catalogue liturgique standardisé. L’exécution de rituels désignés d’un même nom pouvait être extrêmement variable selon la région, le chamane et le commanditaire. Ainsi, le rituel au ciel (deer dagyyr) pouvait être une fête de district (sum) (Jakovlev 1900 : 110) ou un rituel domestique accompli par le chamane auprès de sa propre yourte après le premier coup de tonnerre printanier (Potanin 1883 : 140). 6 On imagine quelquefois les chamanes comme des individus vivant dans l’isolement, ne desservant que leur « communauté » et gardant jalousement les secrets de la tradition à l’écart de toute contamination extérieure. Contre cette idée, les exemples sont anciens en Sibérie du Sud de chamanes acceptant de prêter leurs services à des étrangers ou même les leur proposant contre rémunération (Gmelin 1767, II : 92). Pallas rapporte que les Katchines qu’il a rencontrés invitaient des chamanes des Tatars de Tomsk pour leurs grands rituels collectifs de printemps (1793 [1771-1776], VI : 323). Dans l’Altaï, les missionnaires orthodoxes avaient remarqué, dans les années 1860, que les indigènes de la taïga (Chors et Altaïens du Nord) préféraient inviter des chamanes de la steppe, tandis que les habitants de la steppe (Altaj-kiži) s’efforçaient au contraire de faire venir des chamanes de la forêt (Bat’janova 1995 : 61, n. 15). Chez les Altaj-kiži, d’après des données d’Alekseev (1984 : 206), à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, on invitait n’importe quel chamane en prenant pour critère non son clan, mais ses capacités. On voit chez les Chors un chasseur s’adresser à une chamane sagaï (Alekseev 1984 : 212). Quant aux Sagaïs, ils consultaient souvent des
chamanes koïbals et réciproquement des Koïbals préféraient les chamanes sagaïs à ceux de leur ethnie (Katanov 1897 : 22, 37). La popularité en dehors des limites de son voisinage est un trait attribué traditionnellement aux chamanes les plus prestigieux. Moŋguš Belev, un Touva né en 1881, raconta à Kenin-Lopsan les souvenirs suivants (2002 : 187) : Les chamanes forts étaient souvent invités non seulement dans le territoire de leur district, mais même dans des régions éloignées. Quand j’étais jeune, on invitait les chamanes touvas dans les pays khakasse, altaïen et mongol. 7 Jakovlev rencontra effectivement une chamane touva dans les steppes de Minoussinsk (1900). Certains chamanes pauvres, pour gagner leur vie, voyageaient en faisant le tour des campements pour proposer de fabriquer des amulettes (D’jakonova 1977 : 208). 8 De même, de nos jours, les Touvas ne tiennent pas particulièrement à ce que le chamane qui dirige un rituel collectif appartienne au groupe qu’il dessert. En province, on affirme fréquemment se défier des chamanes locaux et préférer en faire venir d’un peu plus loin, voire de la capitale. En somme, il existait autrefois comme aujourd’hui un marché des services chamaniques assez ouvert, à l’intérieur duquel divers réseaux de clientèles chamaniques s’entrecroisaient. LA PÉRIODE SOVIÉTIQUE Terreur et clandestinité 9 Un tournant politique s’opéra dans les années 1930 avec l’accès au pouvoir des représentants les plus intransigeants du Parti populaire révolutionnaire touva (TNRP), aidés par des émissaires de Moscou. Ils mirent en application la politique stalinienne en œuvre en URSS.
10 Après la parution d’un décret de 1930 ordonnant la livraison de tous les objets de culte, des agitbrigady (« brigades d’agitation et de propagande ») parcoururent les campements des nomades pour rassembler de force ces objets. Comme à l’époque des Altyn Khan, des autodafés furent organisés, mais, cette fois, les objets chamaniques, tels les eeren et les tambours, brûlaient à côté des statues et des livres bouddhiques (Monguš 2001 : 113-114). Plusieurs chamanes et lamas furent exécutés et de nombreux déportés. Les sources indiquent que les chamanes étaient très nombreux à Touva avant ces répressions : Potanin dit n’en avoir vu nulle part autant que dans la plaine touva (Potanin 1883 : 61). Lors du recensement de 1931, on en comptait 725 à Touva, dont 314 femmes, soit 4,6 chamanes pour 100 foyers (Perepis’ : 1933). Dans les années 1930, les persécutions amenèrent les chamanes à abandonner leur pratique religieuse ou à la mener dans la clandestinité. Dans les années 1950, il ne restait, d’après Vajnštejn, pas plus de dix chamanes sur tout le territoire de Touva. Le seul chamane en exercice possédant costume et tambour qu’il put rencontrer fut Šoončur Sojan, filmé et contraint ensuite à vendre son costume au musée régional de Kyzyl. Les autres ethnologues soviétiques concluaient régulièrement à la disparition totale du chamanisme touva, rédigeant systématiquement leurs descriptions au passé. Aujourd’hui, sur la foi de ces descriptions soviétiques, il n’est pas rare d’entendre affirmer par certains chercheurs que la tradition chamanique touva a été interrompue pendant la période soviétique et que les chamanes contemporains n’ont pas eu de rapport direct avec ceux qui les ont précédés. 11 La consultation des archives et de la presse et la collecte des souvenirs des Touvas permettent de montrer que cette version officielle d’une victoire de l’athéisme était loin d’être une réalité.
12 Dans la mémoire des Touvas, les dernières décennies du régime soviétique furent marquées par des pratiques religieuses menées « en cachette » (büdüü). De nombreux témoignages assurent qu’à l’occasion d’un décès, on négligeait rarement d’accomplir le rituel funéraire collectif du « 49e jour » (49 honuk), qui a pour but d’écarter l’âme du défunt quarante-neuf jours après sa mort. Le dialogue avec le mort était mené par un spécialiste sans costume ni tambour, souvent qualifié de chamane. Ces rituels rassemblant parfois un grand nombre de parents représentaient pour les Touvas les points forts de l’activité rituelle pendant la période soviétique, mais on cite également des rituels de guérison et de divination. 13 Suivant les cas, les meneurs des rituels étaient appelés « chamanes » (ham) ou « voyants » (iji körnür kiži). Les chamanes touvas contemporains affirment généralement avoir eux-mêmes assisté à des rituels chamaniques dans leur enfance, menés par une grandmère ou un grand-père. La pratique de ces spécialistes ressemblait à celle de la plupart des chamanes sibériens de cette période : ils menaient des rituels discrets, sans tambour ni costume, avec pour tout appareil une guimbarde, un miroir, un fouet ou une branche épineuse de caragana pour chasser les mauvais esprits. 14 Entre lutte contre les « survivances » et dénonciations de « réapparitions », la presse de l’époque soviétique témoigne de l’existence de nombreuses pratiques rituelles. En 1954, un journaliste de la Tuvinskaja Pravda 1 constatait avec inquiétude que l’on pouvait encore observer dans certaines régions des cultes aux ovaa, aux arbres chamaniques et aux sources sacrées aržaan. Un autre auteur dénonçait également certaines habitudes quotidiennes comme les offrandes faites au feu ou le geste de projeter quelques gouttes du contenu d’un verre d’alcool avant d’en boire (araga čažar) 2 .
15 Une vague d’inquiétude gagna les milieux officiels dans les années 1970 lorsque l’on constata la « réapparition » de rituels collectifs funéraires. Un premier article publié dans le journal gouvernemental Šyn (La Vérité) (« 49 honuk » de A. Bazyr-Taral, 11 mars 1970) dénonça ce phénomène et, signe évident de sa fréquence, il reçut confirmation dans plusieurs lettres indignées de lecteurs qui avaient fait le même constat que l’auteur. Un étudiant de l’institut pédagogique de Kyzyl s’émouvait 3 : Dans la Touva socialiste contemporaine, il n’y a plus de chamanes, mais, dans certaines régions, deux ou trois vieillards se sont mis à reprendre leur fonction. Les survivances du passé tentent-elles de renaître ? 16 Ces vieillards conversaient publiquement avec l’âme (« Tes parents t’attendent, la nourriture refroidit, viens vite ! », ibid.), la nourrissaient par le feu avant de la renvoyer. D’autres articles dénonçaient épisodiquement l’activité de certaines « personnes à double vue » (par exemple « Karaŋ kornür kiži », Šyn, 25 septembre 1976). Des survivances qui renaissent 17 Un intérêt pour les traditions religieuses commença à se manifester en URSS au cours des années 1980, à la faveur de la perestroïka. Avec M. Gorbatchev, la lutte, même pacifique, contre les croyances religieuses n’était plus une priorité face à l’ampleur de la crise économique et morale qui menaçait le régime. Les médias commençaient à donner un écho aux œuvres des intellectuels dissidents : on reconsidérait l’histoire de la Russie en insistant sur l’importance de l’orthodoxie dans la culture russe et en dénonçant les répressions subies par l’Église. 18 À Touva, ce mouvement tarda à se faire sentir dans les milieux officiels : au contraire, dans un esprit conservateur assez provincial,
les élites communistes touvas faisaient survivre l’esprit athéiste des décennies précédentes. Au début des années 1980, les journalistes dénoncèrent de plus belle la réapparition de pratiques chamaniques et bouddhiques dans les campagnes touvas. L’existence de plusieurs chamanes actifs était parfois reconnue à Touva et leur présence décrite non plus comme une « survivance » (artyyškyn), mais comme une « apparition » (typtyp turary). En 1983, un article de Šyn 4 , signé de B. Šülüt, donne une liste de noms de chamanes signalés dans les provinces de l’Ouest. Leur existence « de nos jours » est jugée « misérable et honteuse ». L’auteur s’indigne en particulier de voir devant la porte d’un chamane des voitures officielles d’apparatchiks qui n’hésitent pas à venir le consulter ouvertement. Pour justifier sa vindicte, l’auteur de l’article recourt en partie à des arguments classiques comme le thème de 1’« exploitation » (mölčüürü) présent dans le titre même de l’article. Les chamanes sont décrits d’un point de vue économique comme des « parasites qui ne veulent pas travailler honnêtement ». Mais s’y ajoute un nouveau type d’argument, inhabituel dans la propagande athéiste : celui de l’inauthenticité. L’auteur qualifie les chamanes nouvellement apparus de megeči hamnar, « chamanes imposteurs ». À Hogdurgan, raconte-t-il, on fit venir pour soigner un malade un čaaraŋ ham, « mauvais » ou « faux chamane ». Au lieu de chanter un algyš (invocation chamanique), l’officiant aurait entonné un kožamyk, une chansonnette grivoise, avant de chercher à séduire la femme du malade. Le récit s’achève par cette conclusion : « Ces gens qui disent ainsi “je suis chamane” se couvrent de honte au premier coup d’œil auprès des connaisseurs. » Nous verrons plus loin que cette forme de suspicion a en fait un rôle moteur dans la tradition chamanique. 19 D’après des données d’archives recueillies par Homušku (1998 : 103), douze lamas et vingt-quatre chamanes pratiquaient en 1981, pour
onze lamas et trente-huit chamanes en 1984. Incontestablement, il existait des chamanes identifiés et leur nombre augmentait. En réaction, une vaste campagne d’« éducation athéiste » fut entreprise. En 1984, la XIXe Conférence régionale du parti communiste s’inquiéta de ces faits et émit l’avis suivant : […] les organisations du parti ne doivent pas perdre de vue l’éducation athéiste des travailleurs. Ces derniers temps, dans les régions du Barun-Hemčik, de SütHöl et de l’Ulug-Hem sont apparus des lamas et des chamanes autoproclamés. Il est indispensable de donner à ce phénomène une appréciation catégorique conforme à la ligne du parti et de mener une propagande athéiste active au sein de la population 5 . 20 Des centaines de conférences et de soirées thématiques furent données dans les années suivantes. Peut-être sous l’influence de ces campagnes, le nombre de chamanes descendit à trente en 1987, mais il était remonté à quarante-trois dès 1989 (Monguš 2001 : 124-125). 21 La politique anti-religieuse déterminée conduite par la section touva du parti, peu en phase avec la perestroïka, se poursuivit en 1987 et 1988. Les pratiques en réunion étaient celles qui revêtaient le caractère le plus inquiétant pour les autorités : l’apparition visible de lieux couverts de rubans et la restauration des ovaa, monticules de pierres cultuels, révélaient des décisions collectives de mener des rituels en groupe. Par ces initiatives spontanées, une autonomie idéologique de la société civile se manifestait et s’affichait dans le paysage lui-même. En avril 1987, le Ve Plénum du comité régional touva du parti communiste, ayant constaté l’apparition de « lieux vénérés » (ru. počitaemye mesta), rappella, contre les instances locales trop indulgentes, que « c’est justement sur le terrain du localisme 6 (ru. mestničestvo), des préjugés religieux, des tentatives de certains d’idéaliser un passé périmé que se forment des points de vue et des humeurs nationalistes ».
22 De ces diverses sources, il ressort que, si les pratiques religieuses touvas ont connu une répression plus ou moins soutenue selon les périodes, il serait inexact d’affirmer leur disparition pendant la période soviétique. Rien ne permet de rejeter de façon systématique la parole des chamanes contemporains qui affirment avoir assisté à des rituels chamaniques dans leur jeunesse. « Médiums de Touva, unissez-vous ! » 23 La représentation communiste et athée du monde, qui avait été la seule légitime depuis les années 1930, cessa de l’être au cours des années 1980. Pendant la décennie suivante, les Russes quittèrent massivement la République 7 et les Touvas se retrouvèrent dans une situation qu’on pourrait qualifier de décolonisation idéologique, avec pour tâche urgente de reconstruire une identité nationale. Les phénomènes qui se sont produits depuis la perestroïka sont riches, complexes et inattendus. 24 Au début des années 1990, le renouveau spirituel était massif dans toute la Russie, mais s’il toucha les Touvas urbains, c’est moins sous les traits du christianisme orthodoxe que ceux de l’occultisme new age. La figure russe de l’èkstrasens, personnalité médiumnique supposée douée de pouvoirs surnaturels lui permettant d’exercer une activité thérapeutique, y occupe une place importante. La nébuleuse occultiste inclut diverses recherches en parapsychologie et des emprunts superficiels à différentes traditions, comme le système des chakras, venu de la médecine indienne traditionnelle. 25 En 1991, la libéralisation de la presse permit l’apparition d’un journal d’expression russe indépendant du pouvoir, Centr Azii. Alors que les autorités et la majorité de la population touva restaient fidèles à l’idéal soviétique, ce journal était partisan des réformes de
Boris Eltsine. Dans ses colonnes, le bimensuel russe publie dès les premiers mois de nombreux articles manifestant le spiritualisme ambiant : « Les conseils de la sorcière », « Un maître en magie blanche », « Je ne peux plus ne pas soigner », « À tous ceux qui s’intéressent sincèrement aux phénomènes anormaux », « Ekstrasensy de Touva, unissez-vous ! » (Ekstrasensy Tuvy, ob”edinjajtes’). À Kyzyl, un centre d’information appelé Bioènergoinformacija (« Information bioénergétique ») fut créé. Aujourd’hui encore, dans toute la ville on rencontre des affichettes annonçant des réunions d’information avec projection de films sur la « bioénergie », « le destin », la « réincarnation ». À en croire les intellectuels enseignant la bioénergie, la « science occidentale traditionnelle », celle dont se revendiquait la propagande athéiste, a laissé la place à une « science nouvelle » qui redécouvre des vérités que les sagesses anciennes avaient acquises depuis longtemps. Ainsi, les « physiciens modernes » reconnaîtraient l’existence d’une « énergie cosmique subtile ». 26 Il est délicat d’évaluer l’influence de l’occultisme russe sur le chamanisme touva. Quelques chamanes urbains russophones sont très ouverts à ces idées nouvelles et les partagent volontiers avec les intellectuels locaux et avec l’ethnologue. Ils emploieront ainsi dans la conversation des termes comme « champ énergétique », « chakra », etc. Cependant, lorsque ces mêmes chamanes se trouvent dans un contexte d’interaction avec un patient touva n’ayant pas fait d’études, ce qui est la majorité des cas, ils éviteront ce vocabulaire savant et recourront aux notions traditionnelles indigènes. 27 Ainsi, lorsque je me présentai la première fois à l’association Düŋgür, on me dirigea vers la chamane Viktorija, ancienne institutrice, bonne russo-phone, qui de plus avait précédemment reçu les visites d’un visiteur franco-russe désireux de pratiquer le chamanisme.
Comme elle parlait d’« énergie » (ènergija en russe), je lui demandai le terme touva auquel correspondait cette notion. Sa réponse fut eeren, terme qui désigne en fait en touva des objets rituels et qu’elle emploie effectivement lorsqu’elle est consultée par des Touvas. Le touva eeren n’est assurément pas la traduction du russe ènergija mais son équivalent dans un registre de discours tout à fait différent. Ainsi le vocabulaire new age n’est souvent qu’un vernis utilisé pour répondre aux attentes supposées des étrangers et des intellectuels. 28 Afin d’obtenir des données fiables et représentatives sur les spécificités du chamanisme touva, j’ai évité les entretiens avec les chamanes spécialisés dans la réception des étrangers et privilégié les relations avec des chamanes peu russophones (du reste les plus nombreux), qui sont généralement meilleurs connaisseurs des traditions touvas et souvent plus amicaux. RECONSTRUIRE LE CHAMANISME PAR LE HAUT 29 En 1990, l’Église lamaïque a réapparu à Touva sous des traits nouveaux, avec des effectifs très diminués (une cinquantaine de moines au lieu de près de huit cents en 1931), un pouvoir social et économique anéanti 8 . Cependant, l’institution demeure soumise à des principes et à une doctrine fixés dans l’écrit avant l’époque révolutionnaire. Aussi pour l’observateur le changement paraît-il être de degré plutôt que de nature. 30 Il n’en va pas de même pour la tradition chamanique. Une grande partie des chamanes touvas exercent aujourd’hui leur art dans des locaux collectifs en ville, alors que le chamane d’autrefois était un nomade comme les autres vivant d’élevage et de chasse et pratiquant seul son art lorsqu’on le lui demandait.
31 Certains auteurs estiment qu’il serait abusif de désigner du même terme « chamanisme » les organisations associatives contemporaines et les pratiques qui ont précédé la période soviétique. Ainsi, l’anthropologue polonaise Agnieszka Halemba explique que, à Touva, « les chamanes se sont organisés en associations aux règles strictes concernant l’acceptation de nouveaux membres, avec des cartes d’identité, une structure hiérarchisée et une direction rituelle » (2003 : 176 et 2006 : 37, 19 5). Le chamanisme touva se serait selon elle « institutionnalisé » et « stabilisé » (2003 : 176-177). La « forme unifiée » adoptée serait en effet nécessaire à la reconnaissance du chamanisme comme partie intégrante de l’« État-nation » (ibid.) et impliquerait « une redéfinition du rôle des chamanes dans leur communauté […] et surtout de leurs relations avec les mondes des esprits » (2006 : 195). 32 Certains chercheurs doutant de 1’« authenticité » des pratiques contemporaines vont jusqu’à s’attribuer une compétence supposée perdue par les indigènes. L’anthropologue allemande Ulla Johansen affirme ainsi : Les Touvas modernes […] ont besoin des compétences d’un historien pour comprendre les pensées de leurs propres grands-parents […]. Le Nouveau Chamanisme a ses propres formes et buts : généralement le renforcement de l’ethnicité. Il n’est comparable qu’extérieurement avec le chamane d’un millier d’années auparavant, quand, pour pratiquement tous les membres d’une communauté, il n’existait pas d’alternative à la vision du monde de leur chamane (1997-1998 : 202). 33 À en croire cet auteur, il y a mille ans et jusque dans les années 1920, le chamane était un « sage » qui « n’avait jamais vu d’autre lieu que Touva » (Johansen 2001 : 301). 34 Un bref séjour à Touva convainc l’anthropologue hongrois Mihály Hoppál que, en raison de la présence visible d’« influences étrangères », le chamanisme touva contemporain est un phénomène
« entièrement nouveau », typique de « notre monde post-moderne » (Hoppál 2003 : 478-479). 35 Ne devons-nous pas admettre avec ces auteurs que les Touvas d’aujourd’hui sont incapables de comprendre leurs ancêtres et ne connaissent plus leur culture ? Les « néo-chamanes » contemporains peuvent-ils avoir d’autres buts que de donner en spectacle une « ethnicité » bâtie sur le vide de l’oubli ? Dans cette perspective, le rôle de l’anthropologue postmoderne serait de décrire les syncrétismes et les « réinventions de la tradition » (Hobsbawm & Ranger éd. 1983) d’un monde en perpétuelle recréation, coupé des temps anciens où la « communauté » partageait une vision du monde ancestrale monolithique. 36 Une description attentive aux complexités contemporaines ne peut en réalité se contenter de l’alternative entre des traditions immobiles et des « réinventions » révolutionnaires. Comme Bruno Latour le résume avec justesse : « On ne naît pas traditionnel, on choisit de le devenir en innovant beaucoup. L’idée d’une répétition à l’identique du passé et celle d’une rupture radicale avec tout passé sont deux résultats symétriques d’une même conception du temps » (Latour 1991 :103). Les Touvas savent, quant à eux, que les lamas sont chez eux depuis des siècles en rivalité avec les chamanes et que ces derniers proposent eux-mêmes des interprétations du monde antagonistes entre elles. Les chamanes touvas n’ont jamais été isolés du reste du monde. Nous avons vu, bien au contraire, grâce aux sources historiques, qu’ils étaient invités par les populations voisines, par exemple par les Khakasses, dans l’Altaï et en Mongolie. Le chamanisme touva présoviétique regorge d’emprunts au bouddhisme tibétain, d’influences mongoles et altaïennes et de réminiscences iraniennes.
37 Les évidents changements d’organisation induits par la sédentarisation forcée ne doivent pas faire oublier que le nouveau, loin de surgir du néant, se bricole avec de l’ancien. L’« institutionnalisation » et la « stabilité » des associations apparaîtront curieusement mouvementées lorsque l’on approfondira dans la durée quelques trajectoires individuelles de chamanes. C’est l’avantage de l’enquête de terrain prolongée que d’offrir une vision dynamique, en quelque sorte cinématographique, des phénomènes sociaux, alors que l’instantané photographique fait croire à une « stabilité », qui n’est que l’artefact de conditions d’observation trop brèves. 38 À Touva, le nombre de chamanes est aujourd’hui considérable si on le compare aux rares praticiens évenks, iakoutes ou bouriates. Ce qu’on appelle généralement « renouveau chamanique » en Sibérie, en se demandant s’il ne s’agit pas d’un produit des désirs des ethnologues locaux et étrangers, est à Touva un phénomène de grande ampleur, perçu comme tel par tous les Touvas. Bien que de nombreux chamanes aient aujourd’hui pris leur indépendance, c’est à l’introduction du mode d’organisation associatif que le chamanisme touva doit sa réapparition publique dans les années 1990. Le choix de la forme 39 La particularité du renouveau chamanique touva tient pour beaucoup à la personnalité remarquable de Monguš Borahovič Kenin-Lopsan. Né en 1925 dans une famille de pasteurs nomades, petit-fils d’une chamane, il fit ses études à l’université de Leningrad. De retour à Kyzyl, il travailla au musée touva tout en se consacrant à la littérature d’expression touva. Dans le même temps, il voyagea à travers le pays touva et accomplit un travail ethnographique d’une
immense valeur, rassemblant une quantité considérable de récits, légendes, invocations chamaniques et chansons pour une thèse d’ethnographie qu’il soutint à Leningrad en 1982. Au tournant des années 1990, fort de son autorité d’intellectuel et d’écrivain, KeninLopsan estima que le renouveau des pratiques qu’il avait étudiées ne pourrait s’accomplir correctement que si une structure juridique garantissait un espace protégé permettant aux chamanes d’assumer une visibilité qu’ils n’oseraient pas prendre individuellement à leur charge. 40 En 1992, Kenin-Lopsan rassembla autour de lui plusieurs chamanes en activité et confirma la vocation des hésitants. Le 4 mars 1993, la création de l’association Düŋgür (« Le Tambour chamanique »), régie par la récente législation sur les « associations religieuses locales » (mestnye religioznye obščestva), fut annoncée dans le journal gouvernemental Šyn (La Vérité). Après une visite de représentants de la Fondation pour les études chamaniques de l’Américain Michael Harner au cours de l’été 1993, Kenin-Lopsan fut en 1994 la troisième personne à se voir attribuer le titre de « Trésor vivant du chamanisme » de cette organisation internationale, en hommage à son « important role in preserving the knowledge of Tuvan shamanism and encouraging the revival of this great spiritual tradition of the peoples ofthe Republic of Tuva 9 ». Kenin-Lopsan n’oublie jamais de citer ce titre imposant aux visiteurs, bien que sa signification ne soit pas claire pour les Touvas 10 . 41 On peut difficilement affirmer que les chamanes qui s’intégrèrent à l’association Düŋgür et aux autres firent de leur pratique rituelle une « profession », car tous ceux que nous avons connus exerçaient une ou plusieurs autres activités pour subvenir à leurs besoins. Cependant, le rassemblement de chamanes dans une organisation de type apparemment corporatif constituait par rapport aux pratiques
anciennes une rupture flagrante, volontiers reconnue aujourd’hui par Kenin-Lopsan lui-même. Dans une interview donnée à des journalistes russes, il explique que les chamanes touvas d’autrefois étaient des solitaires. Les conséquences de l’époque soviétique ont, selon lui, rendu nécessaire l’union dans une organisation : « C’est la peur, sinon des répressions, du moins des poursuites, qui contraint les chamanes à se tenir ensemble 11 . » Cette explication se rapporte au début des années 1990, mais reste valable aujourd’hui dans une certaine mesure. Le sentiment de danger latent n’a pas disparu chez les chamanes touvas. « Quand Borahovič [Kenin-Lopsan] mourra, on nous fusillera », me disaient certains en plaisantant à moitié. 42 Le second argument avancé par Kenin-Lopsan est la préservation des traditions touvas des influences étrangères. Au début des années 1990, selon l’analyse de Kenin-Lopsan, étaient apparus de nombreux « chamanes autoproclamés » (ru. šamany samozvancy) « imitant les diseuses de bonne aventure, les mages et autres faiseurs sans rapport avec l’ancienne culture chamanique » (ibid.). Les figures russes du « mage » (ru. mag) ou de l’èkstrasens manipulant des « énergies », popularisées par l’immense vogue occultiste qui s’empara des médias russes à la fin de l’ère soviétique, pouvaient paraître plus adaptées au monde contemporain que celle du chamane luttant contre des démons à l’aide de loups et de corbeaux. Il était très tentant pour les chamanes touvas isolés de la fin de la perestroïka de recourir à ces modèles pour traduire leur activité dans le nouveau langage dominant. La création officielle d’une association chamanique rendait inutile en son sein cette procédure de traduction, puisqu’elle ménageait dans le monde polyglotte de la ville postsoviétique un champ protégé entièrement dédié au discours chamanique.
43 Le régime soviétique avait cherché à vider les cultures des peuples d’URSS de leur substance tout en maintenant un vernis folklorique « national », conformément à la fameuse formule de Staline, « national par la forme, socialiste par le contenu ». Après la perestroïka, de nombreux intellectuels autochtones de Sibérie tentèrent de restaurer un hypothétique « contenu » national, une idéologie religieuse à inculquer aux jeunes générations par des publications et des enseignements scolaires. Kenin-Lopsan ne fit pas ce choix. Dans aucun de ses textes journalistiques ou ethnographiques, on ne trouve l’affirmation d’une doctrine unitaire du chamanisme touva. Il préféra soutenir la possibilité de pratiques rituelles individuelles avec costume et tambour chamanique. Avec une grande lucidité, il estima que le chamanisme se perpétuait plus dans des gestes et des rubans que dans un discours cosmologique. Ce choix de la forme plutôt que du fond, ou plus précisément du fond par la forme, fut le bon. 44 En 1995, le gouvernement adopta une « Loi sur la liberté de conscience et la liberté des organisations religieuses » qui reconnaissait officiellement trois religions : le chamanisme, le bouddhisme et l’orthodoxie. Les efforts de Kenin-Lopsan firent du chamanisme, sur le plan sociologique, une institution moderne adaptée aux réalités de la société contemporaine, et, sur le plan idéologique, un pan essentiel de la culture touva, que le gouvernement ne peut plus se dispenser de soutenir. 45 Mais le changement le plus évident lorsque l’on découvre le chamanisme touva contemporain se situe du côté de son mode d’organisation. Les voyageurs étrangers, les Touvas et les chamanes eux-mêmes reconnaissent que la forme associative introduit une rupture profonde par rapport aux pratiques antérieures à la perestroïka.
LES ASSOCIATIONS CHAMANIQUES TOUVAS 46 Nouvellement arrivé de l’aéroport de Kyzyl ou, s’il a emprunté la voie royale du chemin de fer Moscou-Abakan, conduit en voiture en une journée depuis la Khakassie, le voyageur se trouve vite confronté aux associations chamaniques de la capitale touva. Elles sont trois principales : Düŋgür (« Le Tambour chamanique »), Tos-deer (« Les Neuf Ciels ») et Adyg-eeren (« Esprit-ours »). De plus, à AkDovurak est enregistré Solaŋgy-eeren (« Esprit-arc-en-ciel ») et à Samagaltaj Küzürjgü-eeren (« Esprit-miroir »). Nous allons d’abord donner un instantané de la situation des associations chamaniques de Kyzyl, telles qu’elles se présentaient en 2003, au moment où nous en fîmes le relevé extensif. 47 L’association Tos-deer (« Les Neuf Ciels »), établie sur la rive gauche du Ienisseï, est la première que les visiteurs remarquent. Devant une maison de bois sans étage, deux yourtes sont dressées sur le gazon, ce qu’on ne voit jamais dans les jardins de Kyzyl (contrairement aux villages de province). Ce qui frappe le plus, c’est une grande construction composée de neufs poteaux plantés dans des tas de pierre et reliés entre eux par des ficelles couvertes de rubans rituels (čalama) multicolores. 48 Tos-deer est peut-être victime de son succès auprès des étrangers. La population locale est parfois rebutée par les tarifs élevés des services et par l’attitude fière des chamanes. L’association maintient cependant une influence visible à Kyzyl grâce à des cérémonies publiques nocturnes qui ont lieu tous les mois à la pleine lune. Plusieurs dizaines de personnes se rassemblent autour d’un bûcher installé face au local de l’association. L’assistance, essentiellement composée de Touvas, prie les mains jointes à la manière bouddhique. Autour du foyer, les chamanes en costume mènent un rituel
ensemble. Qui assis, qui debout, qui dansant, chacun chante ses invocations personnelles en jouant du tambour à son propre rythme, de sorte que le résultat n’est pas toujours harmonieux. Certains s’allongent ou s’éclipsent un moment. Rien ne peut moins ressembler à une liturgie codifiée. 49 La cérémonie est clôturée par un discours de la chamane Aj-Čürek, présidente de Tos-deer, qui, sur un ton véhément, fait le récit des dernières œuvres de l’association et recommande aux Touvas de vivre dans le respect des traditions. Ces cérémonies particulières à Tos-deer sont condamnées par tous les autres chamanes de la ville. La cause de cette réprobation unanime, outre une jalousie compréhensible, réside dans le caractère collectif de ces célébrations qui contredit le modèle traditionnel du rituel mené par un spécialiste seul. Dans les autres associations, le partage des locaux n’implique pas de pratique rituelle commune. 50 L’association créée par Kenin-Lopsan en 1993, Düŋgür, a ses locaux situés rue Ouvrière (Rabočaja), près du centre-ville, à quelques centaines de mètres du marché couvert. L’entrée du local se signale de la rue par deux poteaux ornés de quelques rubans. L’effet est nettement plus modeste qu’à Tos-deer. Düŋgür a à sa tête un directeur, Ooržak, chargé de sa gestion administrative, et un président, Kenin-Lopsan. 51 L’association Adyg-eeren est établie plus loin dans la même rue. Elle se place sous la protection de l’esprit-ours, représenté par un ours empaillé qui se dresse, couvert de rubans et d’offrandes, dans l’une des pièces du local. 52 Comme souvent, cette association doit beaucoup à la personnalité de son fondateur. Son directeur est l’énergique Bora-maadyr (nom modifié). Il a travaillé dans sa jeunesse comme employé d’une firme de production de fourrures, l’« or brun » dont Touva est
particulièrement riche. De cette première époque, il conserve quelques bêtes empaillées, qui ont trouvé une nouvelle vie dans son association chamanique comme eeren, artefacts supposés dotés de pouvoirs, souvent utilisés dans la pratique rituelle touva (sur les eeren, voir Vajnštejn 1978). Dans son enfance, Bora-maadyr accompagna souvent sa grand-mère chamane qui accomplissait des rituels en cachette avec tambour et costume. Il évoque volontiers les persécutions subies par sa famille et les représailles qu’il a lui-même éprouvées enfant à l’école à cause de cette grand-mère chamane et de l’engagement contre-révolutionnaire de ses ancêtres. Boramaadyr se rapprocha du musée ethnographique régional qui représentait pour beaucoup un lieu de résistance face à la modernité soviétique. Il travailla comme chauffeur de l’ethnologue KeninLopsan et l’accompagna dans ses expéditions scientifiques. Lorsque Bora-maadyr traversa une crise, Kenin-Lopsan reconnut qu’il était porteur d’un destin chamanique. Bora-maadyr affirme que, après avoir commencé la pratique chamanique, il sauva plusieurs fois Kenin-Lopsan de la maladie en reculant le terme de sa vie. KeninLopsan lui confia en 2000 la direction de Düŋgür et lui remit le titre de « Grand chamane » (ulug ham), dont l’existence ancienne est connue dans l’ethnographie (Vajnštejn 1961 : 182). 53 Bora-maadyr se montra peu reconnaissant envers le savant, se brouilla avec lui et fut bientôt démis de ses fonctions sous prétexte d’alcoolisme. Le révolté gagna alors à sa cause plusieurs chamanes qui avaient subi les brimades de Kenin-Lopsan, parvint à réunir un groupe important qui rejeta de facto l’autorité du savant et créa en 2001, sans son autorisation, une association indépendante, Adygeeren. Le « schisme » (puisque Bora-maadyr nomme ainsi cet événement, dont Kenin-Lopsan cherche au contraire à réduire l’importance) était consommé.
Figure 5. Le local de l’association Adyg-eeren, rue Ouvriere en 2003 54 Bien que l’on ne rencontre généralement pas plus de trois ou quatre chamanes présents dans ses locaux, l’association revendique une vingtaine de chamanes affiliés, ce qui fait sans doute d’elle la plus nombreuse. Bora-maadyr a reçu du gouvernement en janvier 2003 une belle automobile Volga, qui lui permet de se déplacer en ville et en province pour répondre aux commandes de ses clients. Faveur plus importante encore, Bora-maadyr a obtenu du gouvernement un très grand terrain avec plusieurs bâtiments à l’abandon. C’est là qu’il a installé son nouveau centre chamanique à la place de l’étroite maison où je l’avais rencontré en 2003. 55 Il est intéressant de noter que, malgré son hostilité à Tos-deer et Düŋgür, Bora-maadyr leur fait cependant des emprunts directs en matière de stratégie commerciale : ainsi a-t-il installé des yourtes dans l’espoir de recevoir l’été quelques voyageurs comme le fait Tosdeer. 56 Adyg-eeren, manifestant une certaine indépendance par rapport à Kenin-Lopsan, a pu nouer des liens directs avec les autorités gouvernementales. Elle a su capter la faveur des pouvoirs publics en
prenant un caractère national que les autres associations, cantonnées à l’environnement kyzylien, n’avaient pas pu atteindre. Conflits et trahisons 57 Le décor institutionnel planté dans cet instantané nous montre déjà qu’on ne peut affirmer des chamanes touvas qu’ils sont rassemblés dans une « corporation ». Ils sont au contraire divisés en plusieurs organisations associatives. On supposera peut-être que, toutes dominées par l’influence de Kenin-Lopsan, ces dernières forment ensemble une institution intégrée et hiérarchisée. Leurs relations sont en réalité marquées par la rivalité, la calomnie et la violence symbolique. 58 En témoigna, en mai 1998 une polémique qui remua le monde des chamanes, opposant dans la presse de langue touva Kenin-Lopsan et Vladimir Hovalyg, le président d’une association de chamanes peu connue et insoumise, Ak-ham (« Le Chamane blanc »). Le 30 mai 1998, Vladimir Hovalyg publia dans le journal Šyn un long article éreintant les chamanes de Düŋgür et vantant les mérites de l’association Ak-ham (« Pourquoi m’appelle-t-on chamane blanc ? », Meni čop « ak ham » deeril ?). Par ses nombreux traits typiquement soviétiques, cette attaque pourrait être comparée aux dénonciations que les journaux de l’après-guerre publiaient de temps en temps. Hovalyg attribuait à ses cibles une moralité douteuse et une avidité irrépressible. Cependant, d’autres accusations ne relevaient assurément pas de la rhétorique soviétique. Hovalyg leur reprochait ainsi d’avoir « appris » leurs techniques chamaniques (« ils ont appris à faire des divinations »), grief tout à fait contraire aux mots d’ordre léninistes en faveur de l’éducation (« Apprendre, apprendre, apprendre ! » est un célèbre slogan de Lénine). Pour Hovalyg, l’accès
au statut de chamane par l’apprentissage était en effet un signe de charlatanisme. 59 Face à cet assaut, Kenin-Lopsan, président honoraire de l’association Düŋgür, riposta en personne dans un article publié dans le même journal le 16 juin 1998 sous le titre « Un homme de conflits » (Čoraan čeringe čargylyg). « Cher lecteur, répliquait l’ethnographe, le jeteur de sorts, qui pense à la vengeance, d’essence démoniaque [šulbus] et lié aux “chamanes noirs”, n’est-ce pas lui-même, V. S. Hovalyg ? » À ses accusations de sorcellerie, Kenin-Lopsan ajoutait celle d’inauthenticité : Hovalyg, n’appartenant pas à l’organisation officielle Düŋgür, n’avait pas été contrôlé par ses soins et pouvait donc être un imposteur. 60 Cette controverse est intéressante, car elle démontre que dans les années 1990 existaient déjà des organisations de chamanes non soumises à la volonté centralisatrice de Kenin-Lopsan. Dans son article, celui-ci reconnaît que Hovalyg était actif dès avril 1993, alors que la fondation de l’association Düŋgür fut annoncée dans Šyn en mars. Ainsi, au bout d’un mois seulement, l’échec de la tentative de créer une organisation bénéficiant d’un monopole était patent. 61 Les polémiques par voie de presse, comme celle qui opposa KeninLopsan et Hovalyg, ne sont que la partie émergée d’un monde de luttes intestines et de calomnies. L’accusation d’action maléfique est une pratique courante entre chamanes. Nous citerons un exemple dont nous fûmes témoin. Bora-maadyr, invité par une famille endeuillée pour mener le rituel du 49e jour, trouva dans l’appartement où était célébré le repas funèbre un eeren sur lequel il fit porter la responsabilité du décès (un meurtre) : – Si l’eeren avait été fait correctement, il aurait protégé votre défunt. Regardez, l’omoplate est fine ; si elle avait été plus épaisse, elle vous aurait mieux protégé. – Que faire de cet eeren ? – Il faut l’enlever.
62 Mais Bora-maadyr ne se contenta pas de faire peser un soupçon d’inefficacité sur le travail et donc sur les capacités du chamane qui avait installé l’eeren. Il se lança dans des accusations bien plus graves : Qui l’a fait ? Cette idiote de L. ? Je la connais, ce n’est pas la peine de l’inviter. Elle laisse des traces noires derrière elle. Ces femmes font de mauvaises choses. Elles ne peuvent pas fermer le chemin [du mort], seules des personnes à l’âme pure peuvent le faire, et la purification d’appartement, c’est pareil. Ces femmes font du mal, des clientes viennent les voir et disent : « Mon mari m’abandonne », et elles lui envoient des mauvais sorts [čatka salyr]. Des gens comme ça ne peuvent faire le bien. 63 Les pratiques de sorcellerie et le qualificatif de « chamane noir » tendent de nos jours à être typiquement attribués aux chamanes d’associations rivales 12 . Du point de vue de Düŋgür et d’Adygeeren, l’association Tos-deer est essentiellement composée de chamanes noirs. Une des raisons de cette opinion est la forte présence d’étrangers : la jeune Nataša d’origine moscovite, un chamane khakasse et un chamane altaïen. Mais une Touva comme Aj-Čürek n’est pas non plus épargnée par ses rivaux. Dans les propos de Bora-maadyr, elle apparaît non seulement comme une « comédienne », mais aussi comme une personne capable de provoquer des catastrophes d’une ampleur inaccessible à un être ordinaire : ainsi Bora-maadyr établit un lien causal entre les grandes inondations qui ont frappé l’Europe de l’Est en 2002 et un voyage antérieur d’Aj-Čürek en Autriche à l’invitation de groupes locaux d’amateurs de spiritualité chamanique. 64 Bora-maadyr affirme même que l’essentiel des activités de son association, Adyg-eeren, vise à purifier les gens des attaques maléfiques (doora, čatka) des chamanes des associations rivales. D’après Bora-maadyr, lui et ses chamanes font retomber les sorts sur leur expéditeur, de sorte qu’un flux de maléfices circule entre les diverses associations. Réciproquement, pour Düŋgür et Tos-deer, les
activités d’Adyg-eeren sont également maléfiques (cf. Stépanoff 2004). 65 Si donc des relations stables unissent les associations chamaniques, ce ne sont pas celles de l’intégration institutionnelle mais celles du conflit et de la violence. Faut-il alors penser que l’institutionnalisation se réalise, non dans une corporation nationale, mais au niveau de chaque association, dont les membres seraient intégrés comme dans une église autonome ? 66 Notre description des conflits larvés entre les associations ne nous a pas fait sortir d’une perception statique de ces organisations. L’examen de quelques parcours individuels révèle une situation nettement plus instable. 67 Nous avons déjà évoqué le parcours mouvementé de Bora-maadyr qui, après avoir été chassé de la direction de Düŋgür, créa Adygeeren. Ooržak, qui me reçut en 2003 en tant que directeur de Düŋgür, ne fut pas plus fidèle au poste que son prédécesseur. Grâce à sa fonction, il gagna rapidement un certain renom et une clientèle assidue. En 2006, il avait abandonné non seulement la direction de l’association mais même sa qualité de membre, et je le retrouvai exerçant seul dans une maison décorée à la façon du local de Düŋgür. 68 Aj-Čürek, longtemps directrice de Tos-deer, fit quant à elle fuir les chamanes autour d’elle. Elle utilisa la popularité dont elle bénéficiait pour imposer une autorité souvent qualifiée de tyrannique. Son organisation devint un outil au service de sa publicité personnelle. Si grand est son prestige au-delà des limites de la République qu’elle en vint à donner des consultations par téléphone. Par ailleurs, Aj-Čürek ne fit pas toujours bon accueil aux chamanes que lui envoyait KeninLopsan après avoir établi leur authenticité. La place manquait dans le petit bâtiment de l’association et, dans l’arbitrage sur l’attribution des cabinets et des visiteurs, Aj-Čürek favorisa les chamanes
membres de sa famille. Des conflits éclatèrent qui aboutirent au départ d’un groupe de chamanes de l’association Tos-deer vers l’association Düŋgür, où ils exerçaient en 2006. En 2006, il ne restait, dit-on, à Tos-deer que la famille d’Aj-Čürek. Svetlana M. analysait ainsi cet événement : « Pourquoi tant de gens ont-ils quitté AjČürek ? À cause de son caractère ; elle écrasait des gens qui étaient peut-être plus forts qu’elle. » En 2008, j’eus la surprise de découvrir que plusieurs des transfuges de Tos-deer avaient déjà quitté Düŋgür et travaillaient désormais dans l’association Adyg-eeren. Assumant franchement le caractère personnel de son organisation, Aj-Čürek créa en 2008 le « centre culturel-religieux de chamanisme AjČürek ». Alors qu’elle prétendait elle-même avoir causé à distance la mort de plusieurs rivaux, sa mort subite d’une crise cardiaque en novembre 2010 fut naturellement interprétée comme un effet de l’un de ses nombreux conflits. 69 Il devient clair à ces exemples que les chamanes, loin d’être soumis à une association, passent assez librement de l’une à l’autre selon les avantages qu’ils y trouvent. Il leur arrive aussi de faire des allers et retours. Mihail, avec qui j’avais fait connaissance en 2003 dans l’association Adyg-eeren, exerçait en 2006 chez Düŋgür. Sur l’affichette le présentant dans le local, le nom d’Adyg-eeren avait simplement été recouvert par une bande de papier. J’appris que Mihail s’était trouvé en conflit avec Bora-maadyr et qu’un soir d’ivresse les deux hommes en étaient venus aux mains. Lors de mon séjour de 2008, je le retrouvai non sans étonnement chez Adyg-eeren aux côtés de Bora-maadyr. Standardisation des pratiques et rivalités 70 Ne peut-on supposer, malgré cette instabilité, qu’à un instant donné au sein d’une association une certaine homogénéité est à l’œuvre ? Il
est vrai que certains Touvas insistent sur l’amitié qui paraît unir les chamanes d’une même association et en sont choqués. Le chamane indépendant Ereksen se vit proposer plusieurs fois, notamment par Kenin-Lopsan, de travailler dans l’une des associations de Kyzyl. Cependant, il refusa toujours pour la raison suivante : « En vérité, de nombreux chamanes ne peuvent pas être ensemble dans un même endroit. Toutes les énergies s’emmêlent, il ne faut pas. Tout se transforme en bouillie. » Beaucoup de ceux qui désapprouvent les associations chamaniques considèrent que le caractère particulier de chaque chamane s’y perd. Les chamanes, répète-t-on, doivent se dévorer l’un l’autre (čižir) lorsqu’ils se rencontrent (cf. infra, p. 236). 71 Ce point de vue est celui des observateurs extérieurs ; l’enquête au sein des associations de chamanes fait apparaître une situation qui n’est pas si homogène ni paisible. Il est vrai que le regroupement des chamanes en associations créa des conditions favorables à une standardisation du rituel. Les chamanes dirigeants des associations Tos-deer et Adyg-eeren sont d’anciens membres de Düŋgür, où ils apprirent le fonctionnement d’une association chamanique et les tarifs des différents services. Les rituels chamaniques étaient aussi rétribués autrefois et souvent chèrement (D’jakonova 1981 : 163 ; Kenin-Lopsan 1987 : 25). Cependant, le tarif fixe parfois affiché à l’entrée du local donna un ordre de grandeur tendant à transformer le rite chamanique en un service introduit dans un système de vente. Dès lors, le service chamanique voyant sa rétribution uniformisée pourrait se standardiser lui-même. 72 Or, les pratiques d’un chamane à l’autre demeurent d’une diversité inattendue. Selon les circonstances, un chamane gardera ses clients plusieurs heures ou une vingtaine de minutes pour le même tarif. Les chamanes refusent obstinément l’idée d’une standardisation et tiennent à se présenter comme des personnalités originales pour des
raisons qu’il nous faudra tenter d’éclaircir (cf. infra, chapitre VII, « Un principe de singularité »). 73 La chamane Ondarmaa, par exemple, avait l’habitude de danser au cours de certains rituels, ce que le directeur de son association, Boramaadyr, jugeait incorrect et nuisible. De son côté, elle m’affirma que certains des animaux empaillés utilisés par Bora-maadyr dans ses rituels, ses ours dont il est si fier, n’étaient pas vivants. – Mais les gens nourrissent ces ours, observai-je. – Oui, ils déposent des bonbons devant, mais moi je ne vois rien de vivant làdedans. 74 Ainsi, au sein de la même association, ces deux chamanes avaient chacun leurs propres pratiques rituelles et considéraient celles de l’autre comme incorrectes. Aucune autorité supérieure ne pouvait les départager. La situation s’envenima. En mars 2006, Ondarmaa tomba malade et cessa quelque temps de fréquenter les locaux d’Adyg-eeren. J’avais remarqué que son affichette avait été ôtée du mur. Guérie, elle m’affirma que ses collègues médisaient à son encontre en son absence. Elle en était très mortifiée : Tout a changé, tout est fini. J’étais naïve, j’ai pris un coup de vieux maintenant. Tous mes rêves bleus se sont évanouis. Avant, je croyais tout ce que me disaient Bora-maadyr et les autres. Je faisais confiance à tout le monde. Or quand je n’étais plus là, ils ont dit du mal de moi. Ils ont dit : « Ondarmaa, c’est une imposture, elle n’a aucune force ! » Et ils envoyaient mes clients à K…ovna qui leur faisait les rituels à ma place. Ce sont mes clients qui me l’ont raconté ensuite ! 75 En une autre occasion, Ondarmaa m’expliqua que ses collègues l’accusaient même d’actions maléfiques. Je lui fis remarquer que ce soupçon paraissait bien mal fondé pour autant que je la connaissais. « C’est vrai ! En même temps, il est bien que de tels bruits se répandent sur moi. » 76 Quelques jours plus tard, elle s’expliqua plus avant sur ce sujet, sur un ton devenu offensif :
Il faut donner l’impression que tu es mauvais même si tu es bon. Être une pomme à l’intérieur et de fer à l’extérieur. Des gens disent que je fais le mal comme je veux, sans même prendre le temps de me retourner [rire]. Qu’ils craignent ! 77 Ainsi, pour réagir contre la médisance de ses collègues chamanes, Ondarmaa avait jugé plus avisé de les maintenir dans leurs soupçons en se faisant passer pour une sorcière afin d’être crainte et de poser des bornes à leurs nuisances. Ses relations se dégradèrent, de nouveaux motifs de conflits apparurent, provoquant des disputes ouvertes avec Bora-maadyr. À partir du mois d’avril, Ondarmaa chercha le moyen d’exercer son activité de chamane indépendamment des locaux d’Adyg-eeren. À la fin de mon séjour en septembre 2006, elle ne paraissait plus à Adyg-eeren. En 2008, elle recevait ses clients à son domicile. 78 Les conflits sont souvent liés au statut ambigu de la clientèle des associations chamaniques. Au premier abord, l’observateur est tenté de croire que les clients portent leur choix sur une association et se dirigent ensuite vers n’importe lequel de ses chamanes. En réalité, la plupart des clients se rendent auprès d’un chamane en particulier, parce qu’ils le connaissent ou qu’il leur a été recommandé. Chaque chamane dispose d’un réseau de clientèle plus ou moins étendu. Quand ce réseau est suffisamment dense et stable, il est naturellement tenté de s’émanciper de son association et de recevoir ses clients ailleurs afin de garder pour soi les 50% reversés à la caisse commune. Plusieurs chamanes ont ainsi récemment pris leur indépendance. Les directions des sociétés ont quant à elles tendance à nier l’existence de ces réseaux privés et à les confondre dans l’idée d’une clientèle commune. De là naissent les multiples conflits entre le directeur et les autres chamanes. 79 En principe associés, les chamanes membres d’une même société sont en réalité en position de concurrence permanente, d’autant plus rude qu’ils sont voisins. Ils apparaissent et se considèrent
souvent eux-mêmes comme des colocataires d’un local professionnel appartenant à une organisation qu’ils manipulent à leur gré. A ce titre, les organisations chamaniques sont à considérer comme des prestataires de services administratifs (règlement des impôts) et matériels (locaux) pour professionnels. Ce sont les chamanes qui sont les clients réels des sociétés chamaniques et non les visiteurs qui viennent les consulter. 80 À chaque nouveau séjour à Touva, je découvre les associations recomposées, les alliances remodelées, de récents conflits oubliés, de vieilles amitiés trahies. Les trajectoires mouvementées des chamanes suscitent l’étonnement chez l’observateur. Or, cet étonnement ne paraît pas être partagé par les Touvas, qui se montrent plus troublés par les tendances à la stabilité de ces associations que par leur volcanisme. Un clergé chamanique ? 81 Avec ces matériaux, nous pouvons reprendre la question de départ : l’institutionnalisation du chamanisme kyzylien fait-elle entrer les chamanes dans un modèle sociologique radicalement neuf ? 82 Pour trancher, voyons quels sont les modèles décrits par la sociologie religieuse classique. À première vue, on pourrait dire que l’on est passé à Touva du modèle du « magicien » exerçant, selon Max Weber, une profession libérale à celui de la corporation dispensatrice de services cultuels standardisés, un « clergé » (2006 : 127). La notion d’« entreprise cultuelle » paraît devoir s’appliquer sans difficulté à ces « organisations religieuses » (c’est leur titre juridique) que sont les associations chamaniques de Touva. Les chamanes touvas seraient donc devenus des « prêtres », recevant de l’institution leur légitimité.
83 À regarder les choses d’un peu plus près, cette interprétation s’avère insatisfaisante. Les chamanes ne sont pas des salariés de leur association ; ce sont eux qui en paient l’organisation en reversant une partie de leurs revenus pour des services rendus. Le suivi des parcours individuels a montré que les chamanes utilisent les associations à leur profit et gardent une très grande indépendance. L’institution n’est pas la source principale de leur autorité puisqu’ils la quittent aisément sans perdre leurs clients, ni même de leur subsistance puisqu’ils exercent le plus souvent d’autres activités (commerce, élevage, travaux de force). 84 On constate en outre que, dans les organisations chamaniques touvas, fait totalement défaut cette « rationalisation des conceptions métaphysiques » qui est souvent impliquée, selon Weber, par l’existence d’un clergé (ibid. : 128). A Touva, il n’existe aucune publication diffusant une norme des représentations chamaniques, ni même aucune tentative de discours allant dans ce sens. La cosmologie n’a elle-même que peu d’intérêt pour les chamanes, qui concentrent leur attention sur l’efficacité rituelle. En témoigne cette réflexion du chamane Bora-maadyr : Le chamanisme n’est pas une foi. C’est une défense naturelle, découverte par les hommes depuis l’âge de pierre. Il y a des forces puissantes partout, sous la main. Dieu, lui, est loin. Il faut cent quarante ans de prière pour l’atteindre. Aucun homme ne vit si longtemps. 85 Pour conclure, s’il est incontestable qu’il y a eu en 1993 une tentative de créer une institution chamanique unique à Touva, il est non moins certain que l’échec en est total. Le cadre associatif qui devait servir de protection au jeune chamanisme renaissant a volé en pièces sous la pression bouillonnante du fruit fragile qu’il était censé abriter. Kenin-Lopsan n’est pas parvenu à imposer l’association Düŋgür comme la seule organisation légitime rassemblant les chamanes authentiques. Les associations de chamanes sont entre
elles en conflit régulier, parfois en conflit judiciaire et politique, toujours en conflit sorcier. 86 Rien ne permet de supposer que cette situation chaotique soit transitoire et doive laisser place à une stabilisation progressive. Plutôt qu’une série d’accidents historiques, il faut y voir, selon nous, une propriété caractéristique du chamanisme tel qu’il existe actuellement à Touva. Les conflits qui surprennent ou attristent les touristes mystiques étrangers, loin d’étonner les Touvas, font l’objet d’un grand intérêt et semblent répondre à leurs attentes. Une originalité individuelle, une tendance au conflit, une puissance mal contenue, telles sont quelques-unes des qualités que les Touvas semblent attendre de leurs chamanes. Nous allons maintenant examiner les contextes spécifiques, liés au mode de vie urbain, qui amènent les Touvas à s’adresser à leurs impétueux chamanes. LE RÔLE SOCIAL DES CHAMANES : ADAPTATIONS ET PERMANENCES 87 Au cours du XXe siècle, les Touvas sont passés d’une économie d’élevage nomade familial avec une division du travail minimale à une économie socialiste où les anciens éleveurs sont devenus des salariés travaillant pour des fermes d’État (sovkhozes) et des combinats industriels totalement dépendants des échanges avec le reste de la Russie. L’organisation sociale fondée sur la domination d’une aristocratie militaro-administrative liée à l’Église bouddhique a été mise à bas et remplacée par le gouvernement d’une élite intellectuelle révolutionnaire formée à Moscou. Le système de parenté lui-même, caractérisé par la filiation patri-linéaire et le mariage matrilatéral, a fait l’objet d’attaques en règle du régime soviétique (Stépanoff 2009c). Bien entendu, ces bouleversements
planifiés par un volontarisme politique n’ont pas toujours eu l’efficacité espérée par le pouvoir révolutionnaire. Ainsi, Touva demeure aujourd’hui l’un des foyers du nomadisme familial en Sibérie. Il n’en reste pas moins que les changements ont été multiples et profonds : dans un tel contexte, qu’est devenue la position sociale des chamanes par rapport à celle qu’ils occupaient au début du XXe siècle ? 88 En ce qui concerne les cérémonies publiques organisées par le pouvoir politique, les chamanes semblent avoir gagné un rôle important qui n’était pas le leur au début du XXe siècle. Les plus hautes instances administratives des provinces et même de la République peuvent faire appel à des chamanes pour mener des rituels publics, alors que, si l’on se fie aux descriptions anciennes, les lamas semblaient bénéficier auprès du pouvoir politique d’un monopole de la gestion des plus grands rituels. Au niveau national, les chamanes contemporains peuvent être associés à certains événements culturels : en 2008, je vis ainsi les chamanes de l’association Adyg-eeren participer à l’ouverture du festival du chant de gorge Höömej en accomplissant des fumigations devant le public sur la place principale de la capitale à l’ombre de la statue de Lénine. En revanche, les chamanes ne sont pas invités à la fête nationale du Naadym, dont l’événement principal est une course de chevaux près de la capitale. Il serait imprudent de tenter des généralisations sur les liens des chamanes avec le pouvoir : si l’Église bouddhique reçoit clairement en tant qu’institution l’approbation et le soutien de l’État, les rapports des instances politiques avec les chamanes se jouent à un niveau personnel, et sont donc très variables. Tel député commandite des rituels privés auprès de tel chamane avant les élections afin de favoriser son succès ou causer la perte d’un rival, tel ministre invite une association plutôt qu’une autre à accomplir
des fumigations en fonction de ses relations avec le chamane meneur du groupe. Le président de la République Š. D. Ooržak était connu pour consulter fréquemment le chamane Sajlyk-ool, qualifié de « chamane présidentiel » et considéré comme un dangereux sorcier par la plupart des Touvas. Le vieux dirigeant communiste qui régnait sur Touva depuis 1992 a entraîné son chamane dans sa chute en 2007. 89 Au niveau local des districts (sum) et des villages, les chamanes sont invités comme les lamas à mener des rituels aux ovaa. Le contenu de ces cérémonies, dont l’organisation est confiée aux anciens, suit le modèle traditionnel : dans les environs du village, à proximité d’un lieu sacré, les chants rituels d’appel de bonheur et de prospérité sur la population prononcés par le chamane sont suivis de festins, de jeux, de concours de lutte et parfois de courses de chevaux. Le chamane Kim est ainsi invité tous les ans par l’administration du village d’Erzin à mener un rituel auprès du lac au moment du dégel. À cette occasion, le chamane fait des offrandes au « maître du lac » qu’il voit comme un taureau. 90 Les chamanes contemporains sont également invités par des groupes de parenté pour participer à des fêtes collectives auprès de lieux sacrés familiaux. Les femmes comme les hommes pouvant être chamanes, il existait avant la période soviétique une tension constante entre les pratiques chamaniques et la ritualité officielle et masculine des chefs de clans (Humphrey & Onon 2003 [1996]). Autrefois, les groupes de parenté réunis autour des chamanes étaient le plus souvent des groupes mixtes d’hommes et de femmes liés entre eux par des liens de parenté cognatiques. L’ordre patrilinéaire ayant été profondément mis à mal par le pouvoir soviétique, la consanguinité cognatique est devenue le principe fondamental du système de parenté contemporain des Touvas
(Stépanoff 2009c). Paradoxalement, la politique révolutionnaire a ainsi renforcé le point de vue chamanique, autrefois subversif, sur la parenté. Les rituels réunissant autour d’un chamane une communauté mixte de cognats ont ainsi gagné une actualité et une importance majeures dans la société contemporaine. Pour beaucoup de Touvas, notamment les urbains qui ne fréquentent pas les fêtes des districts ruraux, ces rituels cognatiques sont les plus importants voire les seuls rituels collectifs auxquels ils participent. 91 Le rituel du feu, ot dagyyr, qui était accompli pour le bien d’une unité domestique ne peut plus se pratiquer que dans les habitats munis d’un poêle, donc dans les villages ou chez les nomades. Le rituel dit haača haar, « fermer le haača », semble prendre sa place en milieu urbain, mais aussi en contexte nomade. Haača haar n’a pas attiré l’attention des ethnographes russes. Cependant, on en trouve mention dans l’ethnographie de Kenin-Lopsan (1995 : 120, 276, 375). Ce rituel est exécuté lorsque le chamane estime que le haača, protection magique supposée dominer le foyer à la façon de la coupole de la yourte, est percé et ne joue plus son rôle défensif. 92 Les chamanes avaient autrefois un rôle dans l’élevage : en particulier, il leur revenait d’accomplir la consécration de certains animaux sélectionnés dans le troupeau (Potanin 1883 : 80 ; Potapov 1969 : 359, 366-370 ; Kenin-Lopsan 2002 : 476-477). Ces consécrations étaient accomplies pour protéger hommes et animaux du malheur ou pour guérir un malade. En raison du déclin de l’élevage, cette fonction est aujourd’hui marginale dans la pratique des chamanes de Kyzyl. Je n’ai pas eu l’occasion d’en observer. Cependant, certains chamanes affirment pratiquer la consécration du bétail. 93 En revanche, le soin des malades demeure bien entendu l’une des activités principales des chamanes. Parmi les maladies que traitent aujourd’hui les chamanes touvas, nous avons relevé le goitre, la
tension, les maux de tête, de dos et même le cancer. Les chamanes sont aussi sollicités pour des troubles psychologiques : dépression, alcoolisme, épilepsie, démence. 94 Le contexte urbain contemporain place les chamanes en contact direct et constant avec des systèmes de traitement de l’infortune et de la maladie radicalement étrangers aux traditions dont ils s’affirment les porteurs. La médecine occidentale, introduite à l’époque soviétique et représentée par des dispensaires dans les villages, offre une concurrence importante aux services proposés par les chamanes. En URSS, l’introduction de la médecine a souvent été considérée comme un moyen sûr d’éradiquer les pratiques chamaniques. Pourtant, aujourd’hui, les rapports entre chamanisme et médecine sont loin d’être conflictuels à Touva. Il y a à cela plusieurs raisons. Tout d’abord, on ne s’adressait pas, avant la période soviétique, à un chamane pour n’importe quelle maladie. La médecine populaire recourait d’abord aux traitements par les plantes médicinales. Le chamane n’était nécessaire que quand les techniques profanes s’étaient avérées inefficaces. Par ailleurs, une médecine savante existait avant la période soviétique : celle des lamas. Comme on l’a vu plus haut, lorsqu’un lama échouait à se guérir, il pouvait lui-même consulter un chamane (Ostrovskih 1898). Seules certaines maladies, telle l’épilepsie, pouvaient être considérées comme relevant exclusivement de la compétence des chamanes (Kon 1934 : 70-71). 95 Probablement en raison de la cohabitation ancienne entre médecine bouddhique et cure chamanique, les Touvas contemporains ne perçoivent pas de rivalité entre chamanes et médecins. Les médecins touvas eux-mêmes recommandent souvent à leurs patients de consulter des chamanes. Dans le local de l’association Düŋgür, je vis un jour arriver un homme envoyé par les médecins de l’hôpital
national de Kyzyl pour quérir un chamane. L’une des chamanes présentes refusa de s’y rendre, car « quand on va à l’hôpital, tous les malades autour demandent aussi une consultation, de l’aide, un conseil ». Une autre accepta, puis à son retour elle raconta que les médecins l’avaient fait venir pour une patiente dont l’état ne faisait qu’empirer, « alors que dans ce service on guérit vite ». Ne comprenant pas la cause de son état, ils avaient supposé la présence d’un doora, terme signifiant littéralement « obstacle » et désignant en contexte chamanique un démon ou un mauvais sort. 96 En fait, bien plus que le chamanisme, c’est la médecine bouddhique qui a pâti de la concurrence de la médecine occidentale. Les lamas exerçaient au début du XXe siècle la médecine tibétaine fondée sur la consultation d’ouvrages spécialisés et la fabrication de médicaments à base de plantes et de minéraux. Le nom des lamas thérapeutes, emči, a été appliqué aux médecins russes, preuve que ce sont bien ces lamas et non les chamanes que les médecins sont venus remplacer dans les conceptions des Touvas. Aujourd’hui, on ne trouve plus de lamas touvas compétents en médecine tibétaine. 97 De même qu’avec les médecins, les relations actuelles des chamanes avec les lamas sont généralement paisibles. Les deux professions se répartissent les tâches : il est très fréquent que les lamas touvas envoient des fidèles consulter des chamanes lorsqu’ils détectent en eux l’action d’un démon, d’un mauvais sort ou un destin chamanique. Quant aux chamanes, en fonction de leur propre intérêt pour le bouddhisme, ils peuvent ou non recommander à leurs visiteurs de fréquenter régulièrement les temples. Dans la pratique des chamanes, l’influence du bouddhisme tibéto-mongol est sensible, par exemple à travers certains objets rituels, des techniques comme l’astrologie (Pimenova 2006) et le recours à des notions définissant
des composantes de la personne que nous rencontrerons plus loin, comme les « chevaux de vent ». 98 L’un des changements les plus nets du chamanisme contemporain par rapport aux pratiques présoviétiques se situe dans le mode d’interprétation et de traitement de l’infortune. Dans le chapitre suivant, nous montrerons comment les affaires de sorcellerie ont introduit des configurations relationnelles inédites. NOTES 1. F. Kuz’min, « Šamanizm i lamaizm ; ih proishoždenie i reakcionnaja suščnost’ », Tuvinskaja Pravda, 24 octobre 1954. 2. V. Bagaj-ool, « Sovremennost’ i religioznye tradicii », Tuvinskaja Pravda, 11 avril 1989. 3. M. Aldyn-ool, « Meerj bodalym », Šyn, 20 mars 1970. 4. B. Šülüt, « Ulus mölčüürünüŋ argazy-dyr » (« Un mode d’exploitation du peuple »), Šyn, 11 septembre 1983. 5. Cité par Bagaj-ool 1989, ibid. 6.Mestničestvo, dans son sens moderne de « localisme », est un concept mis en circulation dans les années 1960 par les dirigeants communistes conservateurs pour dénoncer les excès de la politique de décentralisation de N. Khrouchtchev. 7. Entre 1989 et 2002, la minorité russe de la république de Touva a perdu 37 400 personnes, soit près de 40 % de ses effectifs. 8. Certaines données de ce chapitre ont été publiées dans Stépanoff 2004. 9. Extrait de la lettre de Michael Harner du 3 juin 1994, publiée dans Kenin-Lopsan 1995 : 525. 10. Le grand homme est consulté pour le choix de prénoms à donner à des nouveau-nés, mais il ne mène pas de rituels chamaniques. 11. Interview donnée au magazine Zizn’ le 12 février 2007 : http://www.profile.ru/items/? item=21949 12. Pour un autre usage des notions de chamanes « noirs » et « blancs », voir infra, p. 263.
Chapitre II. L’âge des sorts « C’est la vie qui nous oblige à aller chez les chamanes. » Nina (village de Handagajty) 1 À la question de savoir quelle est la cause la plus fréquente des problèmes de leurs clients urbains, les chamanes touvas de Kyzyl donnent aujourd’hui majoritairement une même réponse : les mauvais sorts que les humains se lancent les uns aux autres. Un rituel particulier, la « purification » (aryglaaškyn), a pour objet de traiter les victimes de sorts. La sorcellerie n’est certes pas un phénomène nouveau : la capacité de nuire à autrui par la possession d’une qualité interne (witchcraft) ou par des manipulations rituelles (sorcery 1 ) était connue des Touvas d’autrefois, mais elle n’intervenait que rarement dans le diagnostic émis par le chamane en situation de cure. Les scénarios explicatifs de l’attaque d’un esprit dévorateur ou d’une sanction à la suite de la transgression d’un tabou paraissent avoir aujourd’hui en ville perdu de leur pertinence face au soupçon d’un maléfice causé par un humain. L’expansion récente des rumeurs de sorcellerie en milieu urbain n’est pas un phénomène propre à Touva : c’est la manifestation locale d’une vogue massive qui a gagné récemment toute la Russie et la Mongolie, notamment à travers les médias, comme nous le verrons. Assurément, les chamanes touvas ne sont pas les inventeurs de ce nouveau scénario, même s’ils contribuent à le renforcer.
2 À Touva, le thème du maléfice n’a pas seulement gagné en popularité, il s’est modifié profondément dans sa structure. Les catégories de personnes soupçonnées de maléfices, tout comme les scénarios menant à de tels soupçons, ne sont pas les mêmes qu’autrefois. Comment les chamanes se sont-ils adaptés à ces nouveaux modèles ? Quelles sont les spécificités du traitement rituel d’un sort par rapport à celui d’une attaque de démon ou d’une perte d’âme ? Quelles attentes concernant les pouvoirs et le corps du chamane sont impliquées dans les conceptions sur l’efficacité sorcellaire ? 3 Nous allons décrire plusieurs schèmes relationnels de sorcellerie auxquels on est tenté d’appliquer les qualificatifs d’« ancien », de « moderne », d’« urbain ». Ils s’imposent moins par leur conformité à une « vision du monde » propre à la ville ou à la campagne que par leur capacité à produire des scénarios explicatifs adaptés aux interactions sociales familières aux « victimes ». Un même chamane peut avoir recours à des scénarios empruntés à des modèles différents selon que ses clients sont des nomades ou des urbains. LA SORCELLERIE GLORIEUSE DES CHAMANES 4 Kargyš est un terme touva et turc commun qui désigne une parole visant à nuire du seul fait qu’elle est prononcée. Les Touvas emploient ce terme ainsi que čatka, parfois dans la paire lexicale čatka-kargyš. Le čatka qualifie une action magique nuisible accomplie, non par la parole comme le kargyš, mais par une procédure rituelle particulière. La distinction entre kargyš et čatka est donc assez semblable à celle qui sépare la « malédiction » (mal dire) du « maléfice 2 » (mal faire). Ces deux mots sont cependant porteurs
de connotations différentes : čatka évoque une action perfide alors que kargyš peut témoigner d’une noble colère. 5 Dans la tradition touva présoviétique, c’est aux chamanes que l’on attribue les « (kargyš) les plus redoutables. Il n’existe pas même de terme en touva pour désigner un jeteur de sorts qui ne serait pas un chamane et qui pourrait servir d’équivalent au français « sorcier ». Les traditions orales rapportent les malédictions de chamanes célèbres s’affrontant dans des duels magiques. Ces malédictions suscitent l’admiration et couvrent de gloire le chamane qui a vaincu au terme d’une lutte fantastique, comme un héros d’épopée. Les chamanes ennemis sont de statut égal; ils s’opposent sans fourberie bien qu’ils puissent recourir à la ruse et aux métamorphoses. Dans ce contexte, la malédiction est un acte glorieux dont le chamane peut se prévaloir, comme l’illustre cet extrait de chant rituel ancien (Kenin-Lopsan 1995 : 342) : « Je suis de ceux qui font des malédictions [kargyš] / Si vous me regardez, je suis sanglant. » 6 Les chamanes contemporains n’hésitent pas à s’attribuer des meurtres de collègues accomplis par malédiction. Ondarmaa raconte qu’elle a déjà fait quatre victimes : J’ai tué un chamane à Süt-Höl quand j’avais dix-huit ans. Je rentrais de l’école et j’ai senti derrière moi des forces noires qui me poursuivaient. C’était lui. Il est mort sept jours après. Au total, j’ai tué quatre chamanes dans ma vie. Ce sont eux qui m’ont attaquée. S’ils veulent me tuer, je ne vais pas rester les bras croisés… Si je me laisse tuer, les gens diront : « Ils ne savent pas se défendre dans cette famille. » Et les gens n’inviteraient plus Ö… [la sœur d’Ondarmaa, chamane elle aussi], elle n’aurait plus de clients et je veux éviter cela. 7 D’après Ondarmaa, il faut avoir « mangé » (tué) quatorze personnes pour être un « chamane fort ». En dehors des duels, la puissance des chamanes est illustrée dans les récits par des cas de vengeance frappant des non-chamanes. Mais la victime de vengeance est rarement mise à mort, « mangée ». Comme l’explique Ondarmaa, les
chamanes ne doivent pas tuer les « gens simples », mais seulement des chamanes. 8 La cause typique de la colère du chamane contre un profane est le vol de bêtes de son troupeau ou de celui d’un proche. Les gens de la région d’Erzin se souviennent d’une chamane célèbre : Elle envoyait des punitions aux gens qui l’avaient fâchée. Une fois, on a volé des chevaux à l’un de ses parents. Elle s’est mise en colère. Elle a dit à son parent : « Ne t’inquiète pas ! » Et elle a lancé une malédiction [kargyš] aux voleurs. Ceux-ci ne pouvaient plus bouger et, dans leurs oreilles, ils entendaient des cris. Une autre fois, quelqu’un a dit quelque chose de mal sur elle. Alors, elle a fait en sorte qu’il devienne bègue dès qu’il disait quelque chose de mauvais. L’éleveur Saša habite au lieu-dit Bora-Šaj. Autrefois, raconte-t-il, le chamane Šogar Ham vivait dans la région. La nuit, pendant qu’il dormait, si quelqu’un voulait lui voler des moutons, il restait collé à la barrière. Le lendemain, Šogar Ham lui disait : « Tu as froid ? Ne refais plus ça ! » 9 Dans ce dernier exemple, la puissance maléfique du chamane agit dans son sommeil sans qu’il ait besoin d’accomplir la moindre action : on reconnaît là le modèle du witchcraft où le charme est attribué à une qualité interne du « sorcier » et non à une procédure volontaire. 10 Notons pour le moment que, dans ces histoires se rapportant au chamanisme ancien, la sorcellerie apparaît soit comme un acte guerrier épique soit comme une sanction justicière, et dans tous les cas comme le signe de la puissance du chamane. Dans son mode d’action, la sorcellerie des chamanes est supposée fonctionner soit par absorption (dévoration) soit par expansion : prise de contrôle à distance, envoi de force destructrice. La capacité à frapper à distance est d’ailleurs figurée sur les costumes et les tambours des chamanes par des fléchettes métalliques. On verra plus loin que le tambour d’Ondarmaa représente lui-même un arc et une flèche. C’est aussi le rôle de la flèche ydyk ok que nous rencontrerons chez Bora-maadyr.
11 Les représentations concernant la force de nuisance du chamane s’appuient visiblement sur des attentes particulières à propos du corps chamanique : il absorbe, se projette et s’étend à volonté pour frapper. Ses frontières semblent ne pas être hermétiques. Nous reviendrons plus loin en détail sur le thème de la dévoration chamanique et sur les conceptions qu’elle implique concernant le corps des chamanes. En raison du caractère incorporé de ces capacités, le chamane oscille entre le modèle du sorcery, c’est-à-dire de l’attaque délibérée menée lors d’un rituel, manifestée dans les combats de chamanes, et le modèle du witchcraft, où l’efficacité est attribuée à une puissance interne ne nécessitant pas d’action consciente. UNE EXPLOSION CONTEMPORAINE 12 On a de bonnes raisons de présumer que la sorcellerie n’était pas attribuée autrefois aux seuls chamanes mais que des profanes pouvaient aussi en être accusés. Des formules de malédiction (kargyš) ont ainsi été notées chez les Touvas et les Khakasses 3 . En raison du secret qui les entoure, on ne peut juger de la réalité de pratiques sorcières dans le passé ni de l’évolution numérique des affaires de ce genre. En revanche, il est certain que, dans le diagnostic des chamanes, l’hypothèse du sort était autrefois peu mobilisée alors qu’elle est aujourd’hui citée au premier rang. Les chants chamaniques publiés par Kenin-Lopsan évoquent des malédictions de chamanes mais non de profanes et, comme on l’a signalé, il n’existe pas de terme touva pour désigner un sorcier profane. Aujourd’hui, le scénario sorcellaire est devenu des plus pertinents, il s’auréole d’une puissance explicative séduisante. Cette évolution a été observée dans d’autres régions voisines. Chez les Bouriates
habitant la ville d’Oulan-Oudé, Caroline Humphrey a fait le constat suivant (1999 : 8) : Here, an urban imagination […] heightens the image of intrusion and crystallizes a fear that seems to be more common than in the past, of sorcery or spells attributed to the evil intentions of living people rather than to ancestral spirits. 13 Chez les Darkhates en Mongolie, le nombre de personnes soupçonnées de lancer des malédictions (haraal) connaîtrait une augmentation liée à l’éclatement du groupe de parenté traditionnel (Lacaze 1996 : 149). À Oulan-Bator, capitale de la Mongolie, Laetitia Merli a observé que, depuis plusieurs années, une « psychose de la malédiction » s’est emparée de la population. Dans les centres chamaniques de la ville, les malédictions (haraal) mais aussi les mauvaises langues et jalousies (hel am) figurent comme l’un des diagnostics les plus courants émis par les chamanes mongols (2010 : 150-165). Le geste du sorcier 14 En pays touva, les idées concernant les moyens à employer pour réaliser un maléfice čatka sont assez récurrentes d’une région à l’autre. Il est bien entendu peu probable que ces procédures soient réellement exécutées, tant est universelle la certitude que le mal revient sur le jeteur de sort. Le rite du sort ne nous intéresse pas comme pratique mais comme représentation pouvant expliquer certains aspects de l’affaire de sorcellerie et éclairer les contrastes entre les capacités prêtées aux chamanes et celles attribuées aux profanes. 15 Le caractère de l’acte sorcier nous semble être de constituer une intrusion agressive indirecte. L’aspect indirect distingue le sort d’une attaque ordinaire. Pour les Touvas, un meurtre peut avoir les mêmes résultats qu’un mauvais sort, à savoir la mort, et pourtant, il
est en quelque sorte moins inquiétant. D’après les témoignages des policiers que nous avons interrogés, les meurtriers touvas agissent le plus souvent sous l’effet de l’alcool et de la colère sans préméditation. Une mort supposée causée par un maléfice est effrayante car elle trahit un pouvoir immense du côté du sorcier et une haine qui ne se satisfera probablement pas d’une seule victime mais frappera toute une famille. 16 Le chamane Ereksen décrit ainsi différentes pratiques de sorcellerie de la région du lac Tere-Höl : Les gens de chez nous font ça : on se fâche, on tape du pied, on prend une aiguille, on la fait brûler et on la jette dans le ménage de la personne. Ou encore, on coupe un morceau de la yourte ou du vêtement principal que porte la personne et on le fait brûler. On dit par exemple : « Qu’il brûle ! Qu’il crève ! » C’est comme ça que ces choses se font. Dans la plupart des cas, ce que les gens utilisent, ce sont les aiguilles, avec lesquelles on peut faire des choses terribles. Par exemple, on va au campement discrètement et on la jette dans la cour, ou bien on la plante dans la porte, ou bien on va la planter dans le manteau de la personne quand elle l’a suspendu. Le résultat est très mauvais, ça ira très mal pour la personne [visée]. Un autre moyen de jeter un sort, c’est de prendre une chose brûlante et d’y jeter une souris vivante. Quand elle crie et hurle là-dedans, on prononce le nom de l’autre en disant : « C’est untel qui le fait. » En réalité, c’est bien lui qui est en train de faire le mauvais sort. C’est aussi une chose mauvaise qui va droit au but. L’autre personne en souffre beaucoup ensuite. Mais en fin de compte, celui qui a fait le sort ne verra rien de bon. Au bout d’un certain temps, cela lui reviendra. 17 Les exemples donnés par Amir, dans la vallée du Hüürektig, s’appuient aussi sur la souffrance imposée à un animal : Les Khakasses font cuire une souris. Ils mettent une marmite au feu et ils y jettent une souris vivante, comme quand on fait cuire des grains de millet. Les Mongols, pour lancer une malédiction, arrachent la peau à un mouton vivant. Cela donne une malédiction. La souffrance du mouton écorché vif atteint la personne visée. 18 Dans ces divers cas, le jeteur de sort agit sur des objets matériels ou des animaux. Par une opération de magie contagieuse sur des vêtements ou sur le domicile, il transmet le mal à la personne visée. Aucune capacité corporelle du sorcier ne paraît impliquée : il n’est
pas question de dévoration, ni de projection de sa propre puissance à distance. Alors que le chamane envoie des armes invisibles qui font partie de son équipement personnel, le sorcier profane jette de la cendre réelle, détournant ainsi une puissance qui n’est pas la sienne mais celle du feu. De même, lorsqu’un animal est torturé, c’est sa force vengeresse qui est déviée de l’auteur véritable des souffrances pour être orientée vers la cible visée. Ce mouvement de détournement illégitime d’une force autonome explique certainement l’attente d’un retour sur l’agresseur, à la différence de la force de frappe propre du chamane, manifestation contrôlée de sa personne étendue, qui n’est pas supposée lui retomber dessus. 19 Les conceptions concernant les rites de sorcellerie trouvent bien plus en contexte urbain et villageois qu’en milieu nomade un environnement favorable à leur activation, car les occasions de les accomplir et donc de s’en supposer victime y sont multipliées. Les maisons des villages sont séparées de la rue par une barrière de bois qui cache la vue. Rien de plus facile que de jeter des « saletés » de la rue en passant, sans se faire remarquer. On peut ainsi faire un čatka en jetant du sable, une pierre ou une poupée près de la porte de la personne visée. 20 Cependant, il ne suffit pas qu’un geste ressemblant à un maléfice ait été constaté pour qu’une affaire de sorcellerie soit avérée. Ainsi, dans le village de Teeli, Valerij 4 , un instituteur, découvrit un jour dans les buissons entourant sa maison une petite poupée de bois avec des nattes. Cet amateur d’art populaire la trouva jolie et voulut la garder, mais une vieille lui dit : « C’est peut-être un mauvais sort [čatka]. » La vieille recommanda à Valerij de ne pas l’emporter comme il comptait le faire, mais de la jeter la tête en bas dans un fossé. Valerij suivit son conseil à regret. Un peu plus tard, Valerij et sa femme invitèrent la chamane Zoja d’un village voisin. Valerij
raconte la conversation : « Comme un policier, elle a demandé : “Tu as des ennemis ?” J’ai dit : “Je ne sais pas.” Elle a dit : “Tu es bon, tu ne devrais pas avoir d’ennemis. On l’a peut-être fait pour rigoler.” Elle me connaît Zoja, elle a dit que ce n’était pas possible, que ce n’était pas un maléfice [čatka]. » 21 Pour qu’une affaire de sort soit identifiée, il est nécessaire qu’existe un conflit réel à partir duquel l’idée de conflit magique puisse se développer. En l’absence de conflit, le soupçon de sort n’a pas de fondement, il est donc oublié en raison de son invraisemblance. Valerij évoquait cet événement avec le sourire d’une personne victime d’une amusante erreur de destinataire. 22 C’est dans les relations sociales et leurs changements récents que se fonde l’envolée des affaires de sort. Vie urbaine et sorcellerie 23 Les récits sur les sorts varient sensiblement selon le milieu social où on les recueille. Dans le monde de l’élevage, la sorcellerie est liée aux vols de bétail (Stépanoff 2007c). Les Touvas, depuis longtemps, ont l’habitude de voler le bétail des riches et des étrangers, en particulier des Mongols. Les victimes des vols sont supposées s’adresser à des chamanes ou des lamas pour se venger des voleurs en leur envoyant des sorts. Cependant, au-delà de récits légendaires stéréotypés, les nomades ne peuvent guère citer de sorcier ni d’ensorcelé parmi leurs connaissances. Chez les urbains au contraire les cas abondent, chacun a entendu parler dans son entourage d’une personne frappée par un sort. Les chamanes ne refusent pas ces scénarios pourtant atypiques dans le chamanisme présoviétique, mais au contraire les cristallisent en leur donnant la reconnaissance indispensable pour qu’un cas puisse être tenu pour avéré et être raconté à l’envi. Un chamane urbain qui connaît mal la campagne
peut causer des surprises en évoquant une affaire de sort dans un milieu où ce genre de problème est inconnu. Le succès urbain de la théorie des sorts est selon nous à mettre en relation avec trois phénomènes : le type d’interactions sociales nées de la sédentarisation touva, les reconfigurations idéologiques postsoviétiques concernant l’occultisme et la puissance nouvelle des femmes. 24 Majoritairement nomades jusqu’au milieu du XXe siècle, les Touvas ont été sédentarisés par le pouvoir soviétique dans de gros villages et des villes. Ils ont été amenés à quitter leur région d’origine pour s’installer massivement dans la capitale Kyzyl, qui concentre aujourd’hui un tiers de la population de la République. La plupart des habitants touvas de Kyzyl ne se considèrent pas comme des Kyzyliens : quand ils se présentent, ils mentionnent leur région d’origine. Le lien à un territoire d’origine est considéré comme indispensable et la vie dans la capitale reste pour beaucoup un déracinement, même au bout de plusieurs générations. 25 Le contexte urbain démultiplie les rapports sociaux éphémères et contingents qui ne sont pas maîtrisés par des institutions régulatrices comme la parenté, l’amitié ou l’hospitalité. En plus de couper les liens avec le paysage nomade, la sédentarisation, en réunissant les personnes en un même lieu, a fragilisé les liens traditionnels qui régissaient les relations sociales. Ainsi le travail salarié impose-t-il de fréquenter des collègues avec lesquels aucune relation n’est établie par ailleurs. Au contraire, chez les nomades, les campements rassemblent souvent deux ou trois yourtes entre les habitants desquelles de nombreuses relations de parenté sont tissées. Les rites de mariage, les procédures minutieuses réglant sur un mode contractuel les relations entre kuda (parents d’époux), les usages de la politesse, tout cela limitait la place de l’improvisation et
canalisait les éventuels conflits liés à l’alliance. Il n’était même guère imaginable de faire connaissance sans qu’une tasse de thé et de la nourriture soient échangées autour du foyer d’une yourte selon les règles pointilleuses de l’hospitalité. 26 Le mode de vie sédentaire en agglomération a introduit des interactions anonymes et éphémères, dépouillées de tout cet apparat créateur d’obligations et d’échanges. Après la chute de l’URSS, le climat de concurrence impitoyable né de l’économie de marché, les conflits et les fréquents divorces, ces réalités ont attaché de nouveaux dangers aux rapports sociaux. Pour Bora-maadyr, le lien entre sorcellerie et libéralisme est clair : On ne tombe pas malade comme ça. La personne tombe malade à cause d’une autre personne. Dans le monde contemporain, l’homme nuit à l’homme. Si tu as maudit quelqu’un, il tombe malade. Et ensuite la médecine ne peut rien faire. Elle ne trouvera pas la cause. 27 Dans ce monde postsoviétique, estime le chamane, on ne peut atteindre le succès sans nuire à quelqu’un. Alors que les sorts étaient exceptionnels encore vingt ans auparavant, leur explosion récente est, selon Bora-maadyr, une conséquence de la chute du pouvoir soviétique et plus généralement du désengagement de l’État. C’est parce que la structure d’État est faible maintenant. Ceux qui ont le pouvoir soutiennent leurs parents. C’est le malheur principal des peuples du monde entier. Les places bonnes, prestigieuses, sont déjà occupées par les liens familiaux. […] Maintenant et dans l’avenir, ça va se développer, car l’homme veut survivre. Tels sont les principes des gens aujourd’hui. L’homme a un seul lignage. Tant qu’il y a des moyens, du capital, l’homme veut que son lignage soit riche, et les autres, il faut les écraser, et même les faire partir dans l’autre monde [bo örtemčej], pour qu’il n’y ait plus de concurrence. C’est elle, la concurrence, qui produit les malédictions. 28 Seuls les chamanes se permettent de parler ainsi librement des sorts. Aujourd’hui, en ville, on les évoque avec prudence, en privé seulement et en baissant la voix. Cela ne signifie pas qu’on en parle peu, au contraire. En dehors même du contexte de la cure
chamanique, les histoires de sorts sont devenues pour les Touvas irrésistiblement intéressantes. Svetlana aime beaucoup profiter du temps libre que lui laisse sa retraite pour se rendre au centre chamanique Tos-deer afin d’en entendre. Elle-même connaît dans la sphère de ses relations une dizaine d’exemples qu’elle raconte en privé avec une certaine délectation. 29 Dans la crainte des risques de sorts, de nombreux Touvas urbains en viennent à enfreindre les règles élémentaires de l’hospitalité en refusant de boire le thé qu’on leur propose : « Et s’il y avait un čatka ? » se demandent-ils. On se prétend alors malade ou l’on trempe ses lèvres sans avaler. Certains évitent de laisser chez leurs hôtes les déchets des graines de tournesol qu’ils ont grignotées, de crainte que ces restes ne servent à une manipulation maléfique. Inversement, il est recommandé de ne pas avoir chez soi de cendrier, afin que les visiteurs n’y déposent pas de cendres suspectes. Dans de nombreuses boutiques, on propose des dizaines de talismans d’origine chinoise, russe ou turque comme protecteurs (kamgalal) contre le malheur et en particulier celui qui vient des sorts. Un climat de méfiance s’instaure ainsi à Kyzyl, bien différent de l’idéal d’hospitalité revendiqué par les Touvas. Science et sorcellerie 30 L’une des raisons du succès de l’interprétation sorcellaire en ville est sa forte propagation à travers les médias et son apparence de scientificité. 31 La croyance aux esprits et aux dieux a subi des attaques répétées de la science pendant la période soviétique. L’idée même de science paraissait impliquer la négation de ces agents invisibles doués d’intentionnalité. Dans ce contexte, la sorcellerie est un domaine qui
s’est montré particulièrement performant dans l’adaptation au positivisme savant. Elle a trouvé une traduction moderne dans le vocabulaire de l’« énergie » et des « forces ». Il est vrai que la notion de « force » utilisée par la physique est d’usage courant dans le chamanisme ancien. Les chamanes sont supposés avoir plus ou moins de « force » (küš) ; on parle de « force noire » (kara küš) pour désigner par euphémisme un esprit mauvais. L’expression est métonymique quand il s’agit d’un esprit, car l’esprit n’est pas seulement une force, mais aussi une intentionnalité; en revanche, elle constitue une bonne description de l’idée de mauvais sort. 32 Certaines chaînes populaires de la télévision russe diffusent des émissions sur les maléfices faisant intervenir des savants (psychologues, énergéticiens, anthropologues). Dans les explications qu’ils me donnaient sur les sorts, les non-chamanes se référaient volontiers à ces émissions comme preuves de l’authenticité du phénomène. On peut citer par exemple l’émission hebdomadaire Neob”jasnaemyj no fakt, « C’est inexplicable, mais c’est un fait », qui présente régulièrement des cas d’ensorcellement en Russie. 33 Dans un tel contexte, on ne rencontre guère, à propos de la sorcellerie, l’opposition, tellement forte dans l’environnement français décrit par Favret-Saada (1985 [1977]), entre un savoir savant sarcastique face aux sorts et un savoir populaire qui a honte d’y croire. En ce domaine, la science russe contribue à donner, certes dans un vocabulaire qui est le sien, une validation à des discours populaires et une légitimité à des spécialistes. Il est évident que cette singularité russe s’explique par un rejet du « matérialisme borné » de l’époque soviétique qui légitimait l’humiliation et parfois la répression la plus violente des savoirs locaux et de leurs porteurs. L’explication théorique de la jalousie
34 Dans quelles circonstances une affaire de sort émerge-t-elle ? Les Touvas disposent de théories explicites supposées répondre à cette question. Svetlana, une Bouriate qui vit depuis plusieurs décennies chez les Touvas et qui a été mariée à deux Touvas, voit les choses ainsi : Chez les Touvas, d’habitude, c’est l’envie qui est à l’origine des sorts. Mon voisin voit ma voiture et il se dit : « Avec quel argent il s’est acheté cette voiture ! ? Comment a-t-il fait ? Il ne travaille nulle part. » Il devient envieux. Son envie se transforme en haine, et un sort [čatka] tombe sur le voisin. Par exemple, il jette de la cendre chez sa victime. 35 La chamane Ondarmaa a remarqué que les affaires de sorcellerie ont pris en ville une ampleur inconnue autrefois : C’est parce qu’on est dans une époque comme ça. Autrefois, les gens ne s’enviaient pas, à l’époque du socialisme. Maintenant avec la démocratie, certains ont beaucoup d’argent, d’autres peu, les paresseux en ont peu, et les paresseux envient les autres. Ceux qui ont beaucoup de gloire aussi, on les envie. C’est l’époque. Cette époque passera et l’envie aussi passera. 36 Les Touvas dénoncent souvent l’envie comme l’un des principaux vices de leur peuple, tout en lui attribuant une apparition récente. L’envie serait un sentiment engendré par le développement de l’économie de marché et les brutales différenciations de niveau de vie apparues en peu d’années. 37 Il est vrai que l’attribution d’une puissance maléfique à l’envieux n’a pas d’exemple dans le chamanisme ancien. Autrefois, les Touvas nomades protégeaient dans certains cas les nourrissons contre les visiteurs, non par crainte du mauvais œil, note Potapov, mais pour éviter la rencontre d’une personne à « mauvais destin », notion inspirée de l’astrologie qui ne doit rien à la psychologie (1969 : 277). Dans le contexte nomade, celui qui causait un maléfice était un riche châtiant un voleur pauvre. Si l’un des termes de cette relation pouvait être soupçonné d’envie, c’était bien entendu le voleur et non le riche. L’envieux était donc victime et non auteur du sort. Le
modèle explicatif contemporain, s’il ne ressemble à rien dans la tradition touva, est en revanche en conformité avec bien des formes d’occultisme russe contemporaines mais aussi avec la magie slave traditionnelle. 38 Dans la tradition populaire russe, on distingue nettement deux types de sorts. Le moins sévère est le sglaz (« mauvais œil », de glaz, « œil »), qui n’est pas nécessairement l’effet d’un acte volontaire. Il est produit par les louanges immodérées d’un jaloux mais aussi d’une personne bien intentionnée. On dit par exemple : Ne hvali a to sglaziš’ « Ne fais pas de compliments, ou tu jetteras le mauvais œil. » Cette règle de discrétion s’impose à tous, ce qui implique que le pouvoir de jeter le mauvais œil (sglaz) ne nécessite pas de capacité hors du commun. Bien plus grave est la porča (de portit’, « abîmer; corrompre; ensorceler »), véritable attaque en règle, nécessairement volontaire, impliquant un rite particulier ou des paroles de malédiction. 39 Dans des formes plus émancipées de la magie russe, de nombreux « mages » proposent à Moscou des rites de purification de l’argent. Galina Lindquist (2002) a montré que les valeurs négatives associées à la richesse dans la tradition russe et soviétique font craindre aux nouveaux riches que leur argent ne soit porteur de mauvaises influences, en particulier celles qui sont générées par l’envie des autres. 40 Le modèle d’interprétation qui donne la jalousie pour principe des phénomènes contemporains de sorcellerie trouve un fondement social vraisemblable dans l’accroissement brutal des inégalités économiques et sociales à Touva qui succéda à l’égalitarisme soviétique. En 1992, les revenus du dernier décile (les 10% plus hauts revenus de la République) étaient déjà 5,4 fois supérieurs aux revenus du premier décile (les 10% les plus bas) (Moskalenko 2004 :
176). En 1998, le coefficient était monté à 8,6 pour atteindre 10,1 en 2003 (Taltaeva dir. 2005 : 41) 5 . 41 Le modèle de la jalousie a donc un caractère très vraisemblable qui explique son succès comme explication courante. Cependant, il demeure une théorie réflexive du discours commun : en réalité, les Touvas ne l’utilisent pas pour produire des hypothèses et interpréter les problèmes de leur vie quotidienne. Parmi les Touvas que j’ai rencontrés, les seuls qui se supposaient envoûtés par des envieux en avaient été convaincus par des Russes, et c’est par contagion qu’ils s’étaient cru impliqués. Pourquoi le modèle de l’envie n’a-t-il eu de succès que dans le discours commun chez les Touvas alors qu’il produit des scénarios concrets chez les Russes ? 42 D’une certaine manière, on peut dire que ce modèle russe est démocratique. Il a pour fondement la représentation d’une distribution égalitaire de la puissance de nuire entre les humains. N’importe qui peut jeter le mauvais œil par la seule force de ses paroles ou de sa pensée, sans même le souhaiter. 43 Pour les Touvas, au contraire, la puissance d’agir ou de nuire d’une façon non ordinaire n’est pas répartie uniformément dans l’humanité. Ceux qui « savent » (büdüü bilir kiži), ceux qui ont de la « force » (küštüg kiži) sont rares et se distinguent en profondeur des « gens simples » (büdüü kiži), dont les paroles mauvaises et les pensées meurtrières restent inoffensives. « Les jeteurs de sort [čatka] sont des gens très forts, qui ont beaucoup d’énergie. Les gens simples ne sont pas capables de jeter un sort [čatka], même s’ils le souhaitent » expliquait une chamane touva de Kyzyl. Le contraste est remarquable avec les propos d’une guérisseuse russe interrogée à Kyzyl au sujet des sorts porča. Rajsa Nikolaevna, voyante qui me diagnostiqua un sglaz (« mauvais œil »), considère la porča comme une concentration d’énergie négative, par définition de mauvaise
qualité, faible, facile à faire disparaître. Du point de vue russe, seul un être faible, inférieur, raté ou laid s’abaisse à recourir aux méthodes honteuses de la sorcellerie. 44 Dans le modèle russe, c’est par sa position dans une relation d’inégalité qu’une personne risque de nuire : étant à un niveau subalterne, le locataire jalouse nécessairement le propriétaire, la comptable envie malgré elle le chef d’entreprise, et cette envie est suffisante pour menacer l’affaire de ce dernier. Ainsi, c’est l’inégalité elle-même qui est perçue comme dangereuse. Ce sentiment, qui plonge certainement ses racines dans la morale chrétienne, a évidemment trouvé dans l’idéologie soviétique une vigueur nouvelle. Au contraire, dans le modèle touva, la capacité de nuire par les sorts n’est accessible qu’à certaines personnes singulières et fortes. La puissance nouvelle des femmes 45 Dans le monde touva urbain, les histoires de sorts contemporaines, malgré toutes les différentes configurations de haine et de rivalité qu’elles mettent en scène, ont généralement un caractère commun : elles attribuent le mal à une femme. 46 Systématiquement, comme sans y penser, on me citait une femme comme l’exemple même du sorcier. Ondarmaa, on s’en souvient, s’était référée au discours commun de l’envie comme explication des phénomènes de sorcellerie. Pourtant, lorsque je lui demandai un cas concret de sort grave, elle me raconta l’histoire suivante : Voici un exemple : une fille issue d’un lignage riche rencontre un jeune homme pauvre qui n’a que sa mère et ils souhaitent se marier. Pour empêcher cette union, le père ou l’oncle de la jeune fille tue le jeune homme. La mère, dont c’est le seul enfant, fait une malédiction [čatka-kargyš] très forte qui frappe tout le lignage. 47 C’est à la colère d’une mère qu’est attribuée la puissance maximale. Pourquoi les femmes se voient-elles ainsi placées à la source des
histoires de sorts ? La question doit être abordée de deux côtés. On doit d’abord se demander pourquoi il arrive que des femmes se trouvent dans des situations où certaines personnes sont tentées de leur attribuer la volonté de tuer, puisque le but d’un sort est toujours en définitive de faire mourir. Puis il faut comprendre pourquoi certaines femmes en particulier se voient attribuer la capacité d’agir à distance, alors même que, selon la classification traditionnelle, elles ne sont pas des chamanes mais des « personnes simples ». 48 Avant la période soviétique, le rituel touva de mariage comportait un élément qui révèle un soupçon de malédiction pesant sur les relations d’alliance. Cette pratique, mentionnée par plusieurs sources, a rarement fait l’objet d’une analyse, et son nom même paraît n’avoir pas été compris par les auteurs russes. Emig kargyžy čandyryp, « Repousser la malédiction du sein », désignait l’obligation pour les parents du fiancé d’offrir une bête laitière à la mère de l’épouse à la fin du rituel de mariage. C’était l’un des derniers transferts qui constituaient la compensation matrimoniale. Chez les Touvas de la steppe, les pauvres offraient une chèvre ou un mouton et les riches une vache (archives TIGI, f. 102, d. 411, 1961) ou même une jument (Kurbatskij 2001 : 197), tandis que chez les Touvas orientaux, c’était généralement un renne femelle (Jakovlev 1900 : 91; Vajnštejn 1961 : 137-138). On payait par cet animal pour le lait donné par la mère à sa fille durant l’allaitement (Kon 1934 : 132-133). Le mariage touva traditionnel était l’affaire des pères. Parmi les nombreux échanges, des cadeaux rituels étaient offerts au père de la fiancée pour les différentes parties du corps de sa fille. La transaction aurait pu en rester là et laisser de côté la mère qui n’a pas, dans l’usage patrilinéaire, de droit sur sa fille, laquelle n’est pas de son lignage, ni, généralement, de son clan. Mais on soupçonne la mère de nourrir un mécontentement, une rancune qui ne peuvent
trouver d’expression dans un ordre social où tout se règle sans elle. De plus, dans les premières années, les liens entre la mère et la fille sont une menace sur le bonheur de la nouvelle famille, comme en témoignent les cas de jeunes mariées fuyant pour rejoindre leur mère (Kurbatskij 2001 : 208-209). Dans l’emig kargyžy čandyryp, l’investissement affectif de la mère dans sa fille est localisé dans le lait qu’elle a donné, enfermé dans ce flux de substance et en quelque sorte remboursé par le don d’un animal producteur de lait. 49 C’est à sa position même dans les relations de parenté que la mère de la fiancée doit le soupçon qui pèse sur elle. Nous avons là un bon exemple de ce qu’Edmund Leach appelle la « sorcellerie structurale », qui est « mystique et incontrôlée » et généralement liée à l’alliance, par opposition à la « sorcellerie autoritaire » émanant d’individualités puissantes (1968 [1966]). Que la mère de la fiancée le veuille ou non, que ses relations soient bonnes ou mauvaises, elle occupe par rapport à ses kuda, les parents du fiancé, une position qui peut être dangereuse. 50 Aujourd’hui, une grande partie des affaires de sorts concrètes dans lesquelles des Touvas urbains sont réellement impliqués opposent une belle-mère à sa bru ou à son gendre, ou plus généralement une femme à la belle-famille de son enfant. On cite le cas de vieilles femmes khakasses qui refusent de laisser leur fils épouser une Touva. La mère maudit la famille touva puis le chamane renvoie la malédiction « de l’autre côté des Saïans ». Dans ce cas, une mère de garçon frappe la famille de sa « bru ». 51 L’extension du modèle de la « malédiction du sein » à la mère du mari s’explique par le changement du mode de résidence. Autrefois, la fiancée quittait le campement et parfois la région de sa famille pour rejoindre ceux des parents de son mari. Aujourd’hui, en contexte urbain, la patrilocalité est abandonnée et a laissé
généralement la place à la néolocalité. Le jeune couple s’installe selon les possibilités de logement qui se présentent ou selon l’emploi de l’un des membres. Les hommes quittent donc généralement leur mère, ce qu’ils ne faisaient pas auparavant. 52 Nous n’avons plus affaire à une sorcellerie produite par le système d’alliance, mais à des sorts dus à l’effondrement de ce système traditionnel. D’une part, des mariages sont décidés par les fiancés en dépit de l’avis de leurs parents et l’usage du mariage entre cousins a disparu, de sorte que les relations de filiation entrent fréquemment en conflit avec celles d’alliance (Stépanoff 2009c). D’autre part, l’alliance matrimoniale est fragilisée par l’augmentation des divorces, qui fournissent aux histoires de sorts un terreau des plus fertiles. 53 La sorcellerie contemporaine des mères est sans doute moins à mettre en rapport avec le modèle de la « malédiction du sein » qu’avec d’autres cas de conflits impliquant des femmes. Ainsi, d’après l’expérience de la chamane Ondarmaa, il est fréquent que des femmes viennent la voir et s’avèrent souffrir d’un sort jeté par l’épouse de leur amant ou, au contraire, par la maîtresse de leur mari. « Autrefois, affirme la chamane, on ne faisait pas ça. Mais aujourd’hui, on ne te respecte pas si tu n’as pas de maîtresses. » Ainsi, l’évolution de l’alliance et de la sexualité des femmes paraît génératrice de situations conflictuelles violentes favorables à l’émergence d’histoires de sorts. 54 Mais pourquoi des femmes en colère, plutôt que des hommes en colère, sont-elles créditées d’un pouvoir de tuer à distance ? Aujourd’hui, les circonstances qui font supposer qu’une femme jette un sort sont semblables à celles qui devaient entraîner une malédiction de la part d’une chamane, par exemple lorsqu’un enfant est humilié. Il est vrai que certains chamanes expliquent parfois que
les femmes en colère ne font pas elles-mêmes le sort mais s’adressent à une femme chamane noire qui s’en chargera. Mais les profanes attribuent fréquemment le pouvoir de vengeance aux femmes non chamanes elles-mêmes. On en trouvera un exemple dans le cas d’une vendeuse traitée par Ondarmaa à Kyzyl-Dag, dans la région de Süt-Höl. La chamane décrivit à la vendeuse la personne qui lui avait jeté un sort : « C’est une femme vivante qui l’a fait. Elle a des pouvoirs comme une chamane. C’est une femme dont le mari et les fils sont morts. » La vendeuse s’écria alors : « Ma belle-mère [kunčuum] ! » Elle avait reconnu la mère de son premier mari dont elle avait eu deux enfants. S’étant remarié après la mort de ce premier mari, elle avait eu un enfant qui était mort. Ce drame fut interprété à l’issue du rituel comme la vengeance de la première belle-mère, furieuse que sa bru se soit remariée. 55 Alors que seule une sorcellerie structurale leur était attribuée, les femmes occupent à présent une position d’autorité. La perception générale de la femme dans la société touva contemporaine semble jouer un rôle important dans la prolifération des histoires de sorts. Il faut noter que les femmes accusées sont généralement non des jeunes filles mais des femmes d’âge mûr, des belles-mères. Or, ces femmes, nées dans les années 1950-1960, occupent précisément dans la société une position particulière. Alors que leurs mères ont vécu dans le monde nomade traditionnel, elles ont été les premières à occuper massivement des places de pouvoir réservées jusque-là aux hommes. Aujourd’hui, il est fréquent que des femmes de cette génération occupent des positions d’autorité importantes comme chef de bureau, directrice d’école, médecin, propriétaire de magasin, voire députée, chef d’entreprise. Dans le même temps, le prestige des hommes, lié au monde de l’élevage et à la chasse, a décliné au cours de l’époque soviétique, qui valorisait l’industrie ainsi que des
domaines d’emploi féminin comme l’éducation et la santé. L’humiliation des hommes s’est encore accélérée avec le début du libéralisme, qui a donné la priorité à un autre secteur typiquement féminin pour les Soviétiques : le commerce. Dans de très nombreuses familles touvas, la mère est devenue le chef, laissant sombrer son mari dans le chômage et l’alcoolisme (Stépanoff 2009c). Les capacités maléfiques prêtées aux jeteuses de sorts sont certainement liées à cette montée en puissance générale des femmes nées dans l’aprèsguerre, vécue par beaucoup comme un dérèglement profond de la société touva. IDENTIFIER LE SORCIER 56 Comment en arrive-t-on à une accusation de sort ? Les clients des chamanes touvas contemporains sont souvent des gens qui ont vu s’accumuler des infortunes plus ou moins graves. Ils suspectent une cause non ordinaire face à laquelle ils ne peuvent agir par leurs propres moyens. En contexte urbain, il est fréquent que le chamane demande au visiteur s’il se connaît des ennemis. Le client raconte alors le conflit qui l’oppose à telle personne, que, peut-être, il soupçonnait déjà quand il a décidé de consulter. Le chamane répondra aux attentes en proposant une interprétation « spéciale » d’un conflit exposé de façon « ordinaire » par le profane. En soupçonnant d’actes de sorcellerie la personne avec laquelle son client est en conflit familial ou professionnel, le chamane dédouble la lutte en la projetant sur un plan symbolique. L’action rituelle aura pour but de rendre l’avantage au client sur ce plan-là. 57 Tous les conflits ne sont pas susceptibles de subir dans le discours du chamane un dédoublement semblable. Quelles sont les relations d’animosité qui fournissent un terrain favorable à l’attribution
d’intentions sorcières, dans quelles conditions le dédoublement émerge-t-il ? La belle-mère tueuse 58 Au début du mois de septembre 2006, une femme d’une cinquantaine d’années, Irina, vint se présenter au centre chamanique Adyg-eeren. Elle souhaitait rencontrer le chamane Bora-maadyr. En attendant son arrivée, elle me raconta l’histoire qui l’amenait. 59 Elle venait de perdre son fils pour qui l’on avait déjà célébré les rituels du 7e et du 49e jours. Elle était visiblement terrassée par le chagrin. Cependant, dans toute notre conversation, à aucun moment elle ne s’étendit sur ses sentiments personnels : elle cherchait à justifier objectivement, par d’autres raisons que sa position de mère, les regrets qu’elle émettait. Il était brillant à l’école, disait-elle. Il travaillait comme chauffeur pour les dargalar [chefs]. Il avait vingt-cinq ans seulement. Quelle tristesse ! S’il avait vécu jusqu’à trente ans au moins, mais vingt-cinq ans, c’est si jeune… 60 Son fils souffrait depuis longtemps d’une maladie des reins et ses parents étaient parvenus à le faire opérer à Moscou. Les médecins lui avaient ordonné de ne prendre de bain chaud en aucun cas 6 . La dernière fois, sa femme a insisté pour qu’ils y aillent, et lui aussi avait envie. Moi, j’aurais dû être chez eux, mais ils m’avaient envoyée chez sa sœur [la fille d’Irina]. Ils ont fait chauffer le bain, ils y sont allés, et il est mort. Un coup de tension. Je ne sais pas s’il n’avait plus envie de vivre. Il savait qu’il ne devait pas… Rien ne marchait dans sa vie, et cette maladie pénible… Il en a eu assez. 61 Le fils d’Irina aurait donc délibérément choisi de mourir pour être libéré des souffrances de sa maladie et d’une vie qui ne le satisfaisait pas. Peut-être Irina se sent-elle coupable de n’avoir pas su donner plus le goût de la vie à son fils ou de n’avoir pas pu le soigner. L’histoire est triste et simple et, pour le moment, le motif de la venue d’Irina dans le centre chamanique n’est pas clair.
62 Nous sortons dans la cour où un chamane fume des cigarettes sur un banc. Ce n’est pas le chamane qu’Irina attend. Pourtant, elle lui raconte à nouveau devant moi son histoire, avec de nouveaux détails. La première fois que la fiancée leur fut présentée, elle et son mari lui dirent : « Ce n’est pas de toi dont notre fils a besoin, mais d’une infirmière qui le soigne. » Irina aurait en effet préféré qu’il épousât une infirmière, mais elle ne put dissuader son fils. « Ils étaient collés, la fille s’était véritablement collée à lui » (Klejlenip kaan ol urug-dur bo ëzulug). Le parti leur plaisait d’autant moins que la jeune fille, en classe de dixième, équivalent de la première française, n’avait pas encore fini l’école. Irina chercha à convaincre la mère de la jeune fille de la pousser à obtenir d’abord son diplôme, mais cellelà la fit au contraire abandonner : « Trois mois après, la fille est venue avec un ventre gros comme ça. Si mon fils n’avait pas été malade, j’aurais dit à la fille d’aller avorter. Mais j’ai eu pitié de mon fils. Maintenant j’ai quand même une petite-fille de quatre ans. » 63 Ils se marièrent légalement, mais contre la volonté d’Irina et de son mari. La noce ne fut pas célébrée, ni les rituels préparatifs qui exigent que des consanguins du jeune homme viennent demander la jeune fille aux parents de cette dernière et échangent des cadeaux (kudala-). 64 Irina insiste sur les grands sacrifices qu’elle a consentis pour leur permettre de s’installer, malgré son opposition à ce mariage. J’ai donné ma part d’héritage, j’ai vendu mon appartement pour leur acheter le leur. J’ai offert les meubles, et puis quand ils ont été usés j’en ai offert de nouveaux. Et tous les meubles de mon appartement, je les leur ai offerts aussi. Maintenant je ne sais que faire : elles ne me rendent rien. Si elle était honnête, ma bru devrait me proposer de me rendre ma part. Mais avec sa mère, elles veulent vendre l’appartement et prendre l’argent pour elles. C’est une famille riche, ils ont plusieurs maisons. Moi, je voudrais que l’appartement reste au nom de ma petite-fille, ainsi je pourrais y habiter. Je n’ai nulle part où loger. Pour le moment, je suis chez ma fille. Mon mari est déjà mort.
65 Le don d’Irina était important, il dépasse ce que l’usage touva impose à la famille du fiancé. D’ordinaire, les parents de la fiancée offrent les meubles tandis que ceux du fiancé se chargent des murs (qu’ils offrent une yourte, construisent une maison de bois ou paient un appartement). Or, Irina a fourni à la fois les murs et les meubles. Après la mort de son fils, tout le bien d’Irina est passé sous le contrôle de sa bru et de ses kuda (parents d’époux d’enfant), qui, apprend-on, sont déjà des gens riches, et font donc preuve d’une cupidité sordide. Pour la famille de la femme, la mort du jeune homme s’avère être un événement avantageux, peut-être même heureux, du moins est-ce ainsi qu’Irina perçoit les choses. La kuda d’Irina aurait-elle désiré cette mort pour pouvoir réaliser plus rapidement la spoliation ? Irina évoque un épisode qui paraît clairement confirmer cette supposition : À un moment, cette année, mon fils et sa femme se sont disputés. La mère de ma bru [kudam] m’a dit : « Ton fils va mourir cette année. Si ce n’est pas cette année, ce sera la suivante : des gars viendront le tabasser. Je connais le moyen de le faire mourir. – Mais comment pouvez-vous parler ainsi ? Vous êtes mère, vous aussi ! » 66 Les relations entre les deux familles étaient donc mauvaises au point que des menaces de mort furent proférées par la kuda d’Irina. Cependant, elle n’eut pas besoin de faire appel à ses hommes de main, puisque le jeune homme mourut de mort naturelle. Encore faut-il se souvenir que cette mort est arrivée par une action délibérée qui mettait automatiquement le jeune homme en danger de mort : la prise d’un bain de vapeur. Et Irina, avant de défendre l’hypothèse d’une volonté suicidaire de son fils, affirmait que son épouse avait insisté pour qu’il prît ce bain. Si le jeune homme se montra suicidaire en acceptant, n’est-ce pas son épouse qui est responsable de l’avoir poussé au bain, peut-être avec l’intention de le faire succomber pour revenir chez sa mère et faire bénéficier sa
famille de la vente de leur appartement ? L’hypothèse est très noire, mais elle est suggérée sans le dire par les récits d’Irina. L’entretien avec le chamane Bora-maadyr, auquel je n’assistai pas, va faire surgir un scénario bien plus noir encore. 67 Lorsqu’elle sort du bureau de Bora-maadyr, Irina continue de discuter avec lui, la secrétaire de l’association et d’autres personnes. Son ton a changé et ses paroles sont devenues vindicatives. Elle poursuit ses plaintes contre la cupidité de sa kuda et de sa bru, comme si elle ne pouvait plus s’arrêter. – Je voudrais reprendre la maison, parce que je souhaite la laisser à ma petitefille. Mais ces gens, ma bru, ne me donnent pas les titres de propriété : ils me demandent 15 000 roubles. Je n’ai pas 15 000 roubles, moi. En fait, avec les funérailles, eux, ils ont reçu 56 000. Mon fils a reçu 34 000 de son travail, de la base automobile. Ensuite, la sécurité sociale du premier travail de mon fils a donné en plus 5 000 roubles. Et elle [la bru] nous a caché tout cet argent de notre fils. – C’est dur, c’est dur, reconnaissent les interlocuteurs d’Irina. – Le garçon est mort vers sept-huit heures du matin, ils sont allés à la morgue et je ne sais pas comment elle a pu être si rapide et habile – elle est allée récupérer l’argent, c’est incroyable ! 68 On sait que l’épouse et sa mère s’apprêtaient à récupérer l’appartement pour le revendre, mais ce n’est pas tout : le jour même du décès, l’épouse s’est précipitée auprès des administrations compétentes pour recevoir les aides auxquelles elle avait droit comme veuve. La rapidité et l’habileté de la jeune femme sont « surprenantes » (kajgaar). Son efficacité et son sang-froid ne tendent-ils pas à prouver qu’elle avait prévu et organisé cette mort ? À la suite du décès, des parents sont venus et la belle-mère a reçu tout le monde. Quand les parents sont arrivés, la mère [de la femme de mon fils] a versé du « thé noir » et a donné du gruau de sarrasin sans huile ni sel. À un moment, elle s’est fâchée et s’est mise à dire des choses contre leur campement [leur foyer]. 69 L’expression « thé noir » désigne du thé « à la russe », c’est-à-dire servi sans lait ni sel, contrairement à l’usage touva. Le gruau de sarrasin est un plat russe. Ces manières de recevoir trahissent une
avarice étrange et un mépris choquant des règles de l’hospitalité touva. 70 Cette mesquinerie inspire à Bora-maadyr une conclusion qu’il a déjà développée avec Irina dans son cabinet mais que j’entends exprimer ouvertement pour la première fois : – Elle fait des maléfices. – Ah oui ? répond Irina. – Et elle vous fait à vous des maléfices, il faut agir vite pour écarter ça. 71 L’accusation est nette : la kuda est une jeteuse de sorts, et sa prochaine victime sera Irina elle-même. Irina se donne l’air de douter encore, peut-être pour pousser le chamane à répéter cette accusation. En attendant d’accomplir un rituel de purification, le chamane l’incite à se protéger et à modifier profondément son attitude à l’égard de la famille de sa bru. – Ne regarde plus là-bas, vers ces gens. – D’accord. – Ne leur parle plus. À partir de maintenant, ne va plus chez eux. – Oui, mais après le rite du 49e jour, elle m’a dit : « Venez récupérer ses vêtements [du défunt]. » – Elle fabrique quelque chose. Donc efforce-toi de ne pas parler à ces gens, fais seulement un petit bruissement [pour répondre]. Dépêche-toi, dépêche-toi. Elle pense : « Quand cette femme sera liquidée, on prendra la maison. » 72 Devant ce déchaînement d’accusations, Irina ne se retient plus comme auparavant et se met à employer elle-même le vocabulaire de la sorcellerie. Depuis que le chamane a formulé une accusation explicite, elle peut se permettre d’avouer les soupçons qu’elle nourrissait elle-même et qu’elle a un jour maladroitement laissé éclater : Après les funérailles, je l’ai rejointe [la mère de la bru]. Et je lui ai dit au sujet de sa malédiction [kargyš] : « Tes mots ont atteint leur but [askyn četken], tu avais bien dit : “Il va arriver quelque chose.” » Elle a répondu : « Je n’ai jamais prononcé de telles paroles. » J’avais pitié de mon fils, c’est pourquoi j’ai dit ces mots dans ma colère.
73 La kuda prétend avoir oublié ses menaces de mort prononcées devant Irina. Si Irina les lui rappelle après l’enterrement, c’est qu’elle attribue dès ce moment une force non ordinaire aux paroles de sa kuda, au point d’y voir aujourd’hui une « malédiction » (kargyš). 74 La conclusion du chamane est nette : « Il y a une malédiction, elle a détruit un homme très puissant, regarde. Il ne pouvait pas mourir [ainsi tout seul]. Ils ont aussi jeté [tué] ton mari, regarde. Et maintenant ils peuvent t’envoyer toi [dans l’autre monde]. » La mort du mari d’Irina est maintenant elle aussi mise sur le compte de la kuda. Irina ne sera-t-elle pas la troisième victime ? 75 Irina répond en reconnaissant qu’elle a déjà depuis quelque temps des perceptions étranges et qu’elle ne se sent pas bien : Au printemps, une fois, j’étais toute seule à la maison. Je me suis couchée, mais je ne m’endormais pas, mon cœur m’en empêchait alors que mes yeux étaient fermés. Quelqu’un a dit « Eh », « Eh eh », puis « N’aie pas peur ». Je me suis retournée : personne. Je l’ai raconté à mes enfants. Et puis, peu après, j’ai commencé à être un peu malade. 76 Ces faits sont troublants, mais Irina, qui s’en tient à son rôle de « personne simple », se garde de les interpréter, elle ne sait pas de quoi il s’agit, elle ne peut en nommer la cause. L’interprétation de ces phénomènes revient au chamane, qui réplique aussitôt : « C’est une femme dure. Il y a des femmes comme cela qui jettent des mauvais sorts. La malédiction de cette femme est grande. Elle ne pense qu’à sa vengeance. » 77 Structuralement, les relations impliquées dans ce cas de sorcellerie répondent tout à fait au modèle de l’emig kargyžy, la « malédiction du sein » : une mère d’épouse maudit les consanguins de son gendre. Pourtant, le ressort psychologique du conflit est tout autre. Au lieu qu’autrefois la mère de l’épouse était soupçonnée de ne pas accepter de donner sa fille, ici, d’après Bora-maadyr, la mère de la jeune fille a lancé une malédiction parce que les parents du fiancé ont tenté de
lui résister et d’empêcher le mariage. C’est ainsi que Bora-maadyr m’expliqua les choses ensuite : « C’est parce qu’ils ne voulaient pas donner leur fils à marier. Le mari a déjà été éliminé. Et puis le fils a compris ce qu’ils faisaient. Alors ils l’ont éliminé aussi. Maintenant, ils attaquent la mère. » 78 Les Touvas urbains se souviennent qu’autrefois les relations entre kuda étaient réglées par diverses normes de conduite écartant toute familiarité. Si les kuda ne se respectent plus comme autrefois, c’est, selon Bora-maadyr, à cause de l’âpreté au gain de certains : « Aujourd’hui, on veut de l’argent de ses kuda. Des kuda pauvres et un gendre pauvre : les riches les mangent 7 . » 79 Loin d’être une laissée-pour-compte des échanges qu’implique la noce, l’agresseur d’Irina apparaît comme une intrigante redoutable. Ce qui motive la malédiction chez elle, ce n’est pas le dépit d’une inférieure humiliée, mais la volonté de puissance d’une riche qui veut écraser les pauvres. 80 La configuration de ce cas de sort est donc tout à fait différente du modèle ancien de la « malédiction du sein ». On est passé, dans les termes de Leach, d’une sorcellerie structurale à une sorcellerie autoritaire. Si la « sorcière » d’Irina a frappé, ce n’est pas parce que sa position dans la structure des relations de parenté la rendait dangereuse malgré elle. En effet, cette structure traditionnelle n’est plus capable de régler les relations entre les kuda dans un contexte où les jeunes se choisissent eux-mêmes comme époux. Alors qu’autrefois les parents imposaient couramment à leurs enfants un époux, quelquefois choisi avant leur naissance, aujourd’hui ce sont les enfants qui imposent des kuda non désirés à leurs parents. 81 Dans cette interaction d’Irina avec les chamanes, nous avons observé d’après plusieurs indices que, en arrivant, elle soupçonnait déjà sa bru et sa kuda d’avoir joué un rôle actif dans la mort de son fils. Au
cours de la conversation, le chamane assume et légitime ce soupçon en introduisant la notion de malédiction. Il amplifie même l’accusation en déclarant que la kuda a tué le mari d’Irina et cherche à la faire disparaître à son tour. Irina reprend à son compte ce point de vue et adopte le discours de l’accusation sorcellaire. À y regarder de près, le chamane ne donne pas d’information nouvelle à Irina (toute l’information vient d’elle-même), mais il la conduit à réinterpréter ses relations, et à assumer explicitement une interprétation inavouée. Cependant, Irina pourra repartir en pensant qu’elle n’a fait qu’écouter les avis du chamane et que c’est celui-ci qui lui a « révélé » l’affaire de sorcellerie dans laquelle elle est plongée. Un divorce difficile : l’accusation négociée 82 Dans le mécanisme du diagnostic d’un mauvais sort, les chamanes jouent un rôle crucial car ce sont eux qui donnent la confirmation indispensable au soupçon que peuvent nourrir leurs clients. Nul ne se permettrait d’affirmer ni même de croire avec certitude qu’un sort a été jeté tant qu’un chamane ne l’a pas établi. 83 Dans cette procédure, le client suspicieux teste la légitimité de son soupçon autant qu’il met à l’épreuve le chamane. De son côté, le chamane doit être capable d’affirmer si l’inconnu qu’il a en face de lui est frappé ou non par un sort. Il est censé fournir sa réponse intuitivement, sur la foi de ses perceptions spéciales. Dans les faits, il scrute ses clients, examine leurs histoires, lance de nombreuses questions. Comment détermine-t-il son arrêt ? 84 Pour examiner l’interaction qui mène au diagnostic du sort, nous prendrons comme exemple une consultation chamanique qui eut lieu en juillet 2003 dans le centre Adyg-eeren, au cours de laquelle la
chamane Ondarmaa établit en un temps très bref que les deux inconnues qu’elle avait en face d’elle étaient prises dans une affaire de sort 8 . La consultation se divisa en deux parties : une divination insérée dans une conversation afin d’établir le diagnostic, puis un rituel de purification. 85 En entrant dans le local de la rue Ouvrière, les deux femmes touvas examinèrent d’abord avec attention les affiches détaillant les services des chamanes. L’une a environ quarante ans et porte un tailleur rose de style un peu vieilli. L’autre, d’environ vingt-cinq ans, est en robe décolletée aux teintes légères et tient un sac à main élégant. Elle garde un visage réservé derrière ses lunettes qui lui donnent un air sérieux. 86 Les deux femmes, qui n’ont guère l’expérience de ces consultations, n’ont apporté ni lait ni genévrier pour le rite. La chamane peut leur fournir le genévrier (qui sera payé à la caisse), mais il faut que le lait soit apporté par les clientes elles-mêmes. Elles vont donc en acheter dans une boutique voisine. 87 À leur retour, Ondarmaa les interroge tout en revêtant son costume chamanique : – Vous êtes de quelle région ? – De la région Kaa-Hem. – Les gens sont gentils, j’ai fait une cérémonie saŋ salyr là-bas. 88 Habillée, elle s’installe derrière son bureau et prépare de l’aržaan, mélange de brins de genévrier, de lait et d’eau. Les deux femmes sont assises en face d’elle. – Eh bien, as-tu eu des mauvais rêves ou des angoisses ? Pourquoi veux-tu absolument faire une purification avec tambour ? – Je n’arrive pas à finir mes études. J’ai du mal pour [obtenir] le diplôme. 89 La jeune fille habite Kyzyl. La chamane saisit dans sa main droite le poignet gauche de la jeune fille et lui prend le pouls. De sa main gauche, elle tient son battoir posé sur la table. En prenant le pouls
(sudaldaar) de son client, le chamane est censé pouvoir déterminer l’état des différentes composantes de sa personnalité. – Ton hej a”t 9 est bas, c’est pourquoi tu as un obstacle cette année [šaptaraazyn boop turar]. Tu as aussi le sülde 10 bas : si tu en as la possibilité, il faut aller à un rituel auprès d’une source [sug bažy dagyyr]. Combien tu as de meŋgi 11 ? Trois bleus ? – Oui, trois bleus. – Tu es en quelle année [à l’université] ? – En dernière année. – Quel est ton nom ? – Olija. 90 La chamane a désormais suffisamment d’informations pour émettre un jugement général. Elle ferme les yeux et se concentre quelques secondes, puis annonce : « Il y a de l’envie, ma fille [adaargal baza barla dyr, kyzym]. » 91 Selon Ondarmaa, des gens sont jaloux de la jeune fille. Pour une Touva, Olija se distingue par sa taille élancée, ses beaux cheveux. De plus, sa mise est soignée. – Tu as un petit ami ? – Oui. – Vous êtes en famille ou c’est juste comme ça ? – On est ensemble, … mais avant j’avais une autre famille. Nous n’avons pas divorcé. 92 La chamane hoche la tête : « Tu dois faire un rite avec un tambour ou bien aller voir les maîtres lamas pour qu’ils te lisent [des sutras]. » 93 Poursuivant la piste de la jalousie, Ondarmaa questionne : « Il y avait une chose que des gens se disputaient. Vous aviez quelque chose comme ça ? » Les deux femmes hésitent. La chamane se tourne vers la mère : – Quand elle était petite, quelqu’un voulait-il l’adopter ? – Quand elle était petite, elle était rousse [ak-saryg] et tout le monde l’admirait. Elle était très belle. 94 La mère ne se souvient pas d’une personne ayant désiré adopter sa fille, mais, en parlant de sa beauté, elle offre à la chamane un
matériau confirmant l’hypothèse de l’envie. Ondarmaa continue avec assurance : « Il y a une certaine femme qui a laissé sa pensée [setkili]. Elle pensait à cette chose qui était disputée, elle espérait l’adopter. » 95 Une femme est soupçonnée. Olija se tourne vers sa mère et lâche : « Ce ne serait pas la mère de Petja ? » On saura dans la suite de la conversation que ce Petja est le mari d’Olija. La mère de Petja, ici soupçonnée par Olija, est donc sa belle-mère. Ainsi, c’est dans une tout autre direction que la jeune femme oriente ses soupçons, non pas du côté d’une jalousie ancienne ayant pu produire une nuisance même involontaire sur le modèle du sglaz russe, mais dans un conflit réel qui est en cours. 96 Ondarmaa ne s’y attarde pas et fait passer la conversation à l’horoscope (čuragaj) d’Olija, puis à la personnalité du jeune homme avec qui elle vit présentement. À l’évidence, elle entreprend de résoudre une question, que d’ailleurs on ne lui a pas posée : Olija et son ami sont-ils compatibles, vont-ils former un couple heureux ensemble ? – Ton fiancé fait quoi dans la vie ? – Il fait aussi des études. Il est de Süt-Höl. – Et toi, tu penses qu’il est bien ? – Oui, normal [anaa]. – Bon, approuve la chamane. Quel est son nom ? – E… M… – Est-ce qu’il est prétentieux ? Ou non ? – Non, il est calme. – Il est de quelle année ? – Aussi de 79. – Il est clair ? Brun ? Son aspect physique ? Toi par exemple pour une Touva tu as les cheveux clairs. – Il est grand et brun, répond Olija. 97 Avant de se lancer, la chamane demande à nouveau le nom et l’année de naissance du j eune homme, qu’Olij a lui répète. Elle ferme les yeux et devient immobile. Après une brève pause, elle reprend :
– Bon, ça va. Vous comptez vous marier à l’avenir ? – On n’en a pas encore parlé. – Ne te dépêche pas, finissez d’abord vos études et ne vous pressez pas d’avoir des enfants. Il est gentil, mais ne te dépêche pas. Ton sülde et ton hej a”t sont bas. Du côté astrologique [čuragaj], ça va, du côté chamanique [ham talazy-bile] aussi. En regardant ton pouls tout est normal. Le gars est bien, tu peux vivre avec lui, mais ne pense pas trop à l’avenir. Pour ce qui est de vivre avec lui, ce n’est pas visible [Ondarmaa ne « voit » pas cette perspective]. Ne vous dépêchez pas de vivre ensemble. Tu as encore des questions ? 98 À ce point de l’entretien, Ondarmaa estime avoir répondu à ce qui paraît devoir intéresser la jeune fille : pourra-t-elle ou non fonder une famille avec le jeune homme qu’elle fréquente ? Il est vrai que les filles qui viennent consulter les chamanes pour déterminer si elles peuvent épouser le garçon qu’elles fréquentent ne sont pas rares. Mais il s’agissait à nouveau d’une fausse piste. 99 Pour la première fois, la jeune femme prend l’initiative d’une déclaration, sans répondre directement à une question, et dit : « En fait, cela fait deux ans que je n’arrive pas à me séparer de mon premier homme. » C’est Petja qui préoccupe Olija et non le « tranquille » garçon qu’elle fréquente actuellement. Sa voix s’est faite plus insistante. Visiblement, le sujet du divorce est la question qui lui pèse, plus sans doute que les études qu’elle avançait d’abord comme motif de sa visite. Ondarmaa ne s’y trompe pas et se rassied derrière son bureau. – Vous n’arrivez pas à avoir le jugement ? Ou c’est lui qui ne veut pas partir ? – Il n’a pas ses documents. 100 La perte des documents est un fréquent malheur chez les Touvas. Peut-être Petja a-t-il perdu son passeport ou le livret de famille et la redoutable bureaucratie russe achoppe sur cette irrégularité. Ondarmaa reprend son enquête : – Qu’est-ce qu’il fait ? – Il travaille dans la police. – Son nom ? – Petja.
101 À nouveau, la chamane se concentre. Elle prend entre les paumes de ses mains le petit sac de soie contenant ses cailloux divinatoires (huvaanak), le porte à sa bouche et ferme les yeux. C’est le geste que l’on fait habituellement en début de divination huvaanak avant de déposer les cailloux sur la table. Ondarmaa rouvre les yeux : « Il est touva ? - Khakasse » répond la mère. « Un Khakasse, oh ! » fait la chamane en riant légèrement, comme si tout devenait clair. Elle ajoute : « Eh bien, [s’il ne veut pas te donner le divorce] ce n’est pas parce qu’il veut vivre avec toi, mais pour faire du mal [ru. nazlo]. Mais avec le temps tu l’obtiendras [le divorce]. » 102 La sincérité des sentiments d’un Khakasse à l’égard d’une Touva est une chose bien fragile pour Ondarmaa. Petja n’est pas simplement un homme attaché à sa femme qui tente de la retenir : il agit nazlo, expression russe dans le discours touva de la chamane qui signifie « pour faire le mal ». Avec des intentions si malveillantes, on peut s’attendre à toutes choses de la part de cet homme et des siens. Pour réagir, la jeune fille doit changer d’attitude. Il faut que tu sois rusée et habile [kajgal]. Chaque homme doit cacher ses sentiments, chacun a des choses qu’il ne doit pas dire aux autres. Tu es terriblement crédule. Et tu as tendance à avoir pitié des gens. Tu me diras : « Comment ça, il ne faut pas avoir pitié ? » Il faut connaître les limites, c’est tout. 103 La chamane part chercher son tambour. En revenant, elle annonce d’un ton rieur ambigu : « C’est comme ça, ma fille. Il y a de l’envie des gens. Quelqu’un d’étranger a lancé un mauvais sort [ru. porča]. » 104 Ondarmaa continue de sourire avec bonté tout en prononçant cet avis menaçant. Le ton léger qu’elle emploie forme un contraste saisissant avec les habitudes de discrétion des Touvas abordant ces thèmes. On peut supposer qu’elle cherche à rassurer sa cliente, mais cette gaieté exagérée peut aussi paraître tout à fait inquiétante. En fait, elle obéit surtout à une logique qui dépasse ce genre de calcul psychologique. Cette logique est celle qui règle les relations entre le
chamane et l’homme simple, celle qui fait qu’un mauvais sort, qui peut menacer de mort le second, est pour le premier un objet d’amusement. Par son ton, la chamane construit une parole élaborée en opposition au discours ordinaire. Elle continue, souriante : – Enlever les trucs des femmes d’os noir, c’est très facile. J’ai déjà enlevé ici une chose faite par une femme khakasse : ça va, ce n’était pas dur. – C’est sans doute quelqu’un d’ailleurs [öske-daa ulus], dit la mère. – Oh oui, répond la chamane, c’est quelqu’un d’une autre nationalité qui l’a fait. Ce n’est pas un sort [porčazy] de Touva, ça n’a pas l’aspect d’un mauvais sort [čatka] de chamane touva. 105 Ondarmaa a établi que l’auteur du sort est une personne d’un « autre os » (öske söök), donc un étranger, mais le terme est très large : il peut inclure des Russes, des Caucasiens, des touristes. Quand ensuite elle évoque les « femmes d’os noir » (kara söök), la précision est bien plus grande, mais c’est sans affirmation de relation directe avec l’affaire. La catégorie « d’os noir », dans la langue touva contemporaine, désigne au sens strict les Turcs environnant les Touvas, comme les Altaïens et les Khakasses. 106 La chamane évoque ces femmes « d’os noir » et même une « femme kha-kasse » à propos de cas passés pour souligner son expérience en la matière. Mais les clientes ne peuvent s’y tromper : c’est bien parce qu’une femme « d’os noir » est sans doute en cause dans leur propre cas que la chamane évoque ainsi sa compétence. Cependant, à aucun moment la chamane n’a dit explicitement : « C’est cette Khakasse qui vous l’a fait. » 107 La mère a suggéré : « C’est sans doute quelqu’un d’ailleurs [öske-daa ulus] », comme pour encourager la chamane à ne pas s’écarter de cette voie. L’expression öske ulus est très vague. Habituellement, elle a plutôt le sens de « quelqu’un d’autre », pourtant, l’intention de la mère est précise. Ces « autres », ce sont bien sûr les Khakasses, la famille qui a donné son fils comme premier mari d’Olija. La mère veut guider la chamane vers ceux qu’elle soupçonne. Pourtant, elle
reste aussi allusive que possible, discrète, car sa qualité de « personne simple » l’oblige à la réserve, mais aussi parce qu’elle voudrait entendre la chamane découvrir d’elle-même le coupable, tout d’abord pour vérifier si elle est une chamane « authentique » et non un « charlatan », mais aussi pour ne pas avoir à supporter la responsabilité d’une accusation aussi grave que celle de sorcellerie. L’identité des soupçons formulés allusivement par la mère et par la chamane opère une double confirmation : celle des soupçons de la mère et celle de l’authenticité de la chamane, qui, sans rien connaître de l’affaire, s’oriente « d’elle-même » vers la même interprétation que la mère. 108 Ondarmaa donne la caution de son expérience et de ses perceptions spéciales aux suppositions de la mère. Cependant, elle ne s’engage pas plus elle-même dans la définition du coupable. Pour Ondarmaa, il n’appartient pas au chamane d’identifier et d’accuser le jeteur de sort. C’est aux intéressés d’y voir clair et de reconnaître la vérité derrière les indications du chamane. Bref, chacune des deux parties s’efforce de laisser à l’autre la responsabilité de l’accusation. 109 Au cours de cette consultation, la chamane, se fiant à l’apparence physique agréable et à la mise cossue de la jeune fille, s’est d’abord orientée vers une interprétation fondée sur l’envie. Olija ne réussissait pas ses études parce que dans son enfance une femme charmée par sa beauté aurait souhaité s’en emparer et, de dépit, l’aurait maudite. Cette hypothèse s’appuie sur un ensemble d’usages poussant à éviter de mettre en avant la beauté d’un enfant. Selon la tradition, on doit éviter de faire des compliments sur un enfant, et, bien souvent, on utilise même un pseudonyme apotropaïque pour ne pas attirer l’attention des mauvais esprits. 110 L’hypothèse émise par Ondarmaa est une tentative d’application du modèle théorique fondé sur l’envie dont nous avons vu qu’il est
d’apparition récente. Or, cette interprétation ne rencontre aucune adhésion de la part des clientes, qui ont leur propre hypothèse. Pour elles, c’est la mère de Petja qui est en cause. La relation qu’elles soupçonnent n’est pas la relation d’envie, mais celle, bien plus féconde en sorts, de l’alliance brisée. 111 En apparence, la chamane est le personnage qui, dans cette interaction, détient l’autorité et impose sa vision à ses visiteurs. Le rapport de force, tel qu’il se manifeste par la répartition du temps de parole et le ton employé, met la chamane dans une position de supériorité écrasante. Pourtant, à en juger par la dynamique des échanges, c’est la chamane qui est manipulée tout au long de l’entretien par les clientes pour leur donner précisément la confirmation impartiale qu’elles attendent. Elles repartiront avec la double satisfaction de voir leur opinion confirmée et le sentiment de ne pas avoir à assumer la responsabilité de l’accusation. 112 Au cours de cette singulière interaction, la stratégie de la chamane est d’amener les clientes à s’engager verbalement et émotionnellement dans la production de l’information. Elle multiplie les questions, elle en répète étrangement certaines, demandant plusieurs fois le nom et l’origine de la jeune fille et ceux de son ami au moment de prendre les pierres divinatoires. Comme W. Hanks l’a souligné dans son analyse de la divination maya, de telles questions poussent le client, par la profération de son nom, à s’investir dans l’échange discursif, mais aussi dans l’action de divination. Le spécialiste tend ainsi à induire le client à « s’engager » (induced commitment) dans le processus comme un participant actif (Hanks 2009). 113 De leur côté, les clientes mènent d’abord la chamane sur de fausses pistes, par exemple en évoquant les études. Elles tâchent de donner
une information minimale afin de laisser à la chamane, par ses capacités propres, le soin de mettre au jour la vérité. 114 De ces deux stratégies opposées, que nous retrouverons plus en détail dans l’examen de la divination, naît la production d’un savoir : en l’occurrence, la culpabilité de la belle-mère khakasse. Or, ce savoir n’a pas d’auteur revendiqué : ni la chamane ni les clientes ; il émerge anonyme de l’interaction même. Ainsi, pour les clientes, la production de l’information apparaît a posteriori comme le résultat du dispositif rituel où les cailloux divinatoires et les capacités visionnaires de la chamane figurent comme les agents principaux. Avant de revenir à ces processus interactionnels, abordons le rituel mené par Ondarmaa pour soigner Olija de son sort. SOIGNER LA VICTIME DU SORT Le conflit dédoublé 115 Les clientes ont appris à Ondarmaa l’existence d’un conflit les opposant à une famille khakasse. La divination leur « a appris » qu’une femme de cette famille leur avait jeté un sort. Le conflit est donc projeté sur un plan de réalités non ordinaires : et c’est ici qu’Ondarmaa doit maintenant agir. 116 Tout en annonçant que la jeune fille était frappée d’un sort, Ondarmaa fixait à la traverse de son tambour des rubans comme une offrande à son instrument de la part de ses clients. Elle fit une fumigation de ses instruments, les deux femmes s’installèrent sur un petit banc face à elle, et le rituel de purification (aryglaaškyn) commença. La procédure est très simple, concentrée sur la parole de la chamane, laissant les clientes à peu près immobiles. Le chant de la chamane accompagné du tambour ne consiste pas à décrire un
« voyage », puisqu’il n’est pas question de retrouver une âme égarée, mais à demander l’assistance et la protection d’entités bienveillantes. Nous présentons ci-dessous non pas la trame complète du chant mais quelques aperçus constitués par les passages que nous avons pu enregistrer et transcrire. 117 Ondarmaa, se tenant debout face aux deux femmes, bat du tambour, d’abord sans parole, puis elle commence à invoquer ses esprits : « Mes eeren, mes dieux, mon ciel de Guerre, je demande votre protection ! » (Eerennerim, burgannarym, dajyn deerim avyraldy dilep or men !) Les eeren sont une catégorie générique désignant les objets rituels des chamanes et les esprits auxiliaires dont ils sont les hôtes. Burgan, « dieu », est issu du terme « Bouddha », mais nous avons déjà signalé que le lien de ce terme avec le bouddhisme est perdu depuis longtemps. En contexte chamanique, au pluriel, burgannar désigne des divinités célestes bienveillantes mais dangereuses. Nous traduisons dajyn deer par « ciel de Guerre » en nous fiant aux commentaires des chamanes touvas eux-mêmes. Selon Ondarmaa, dajyn deer est le dieu (burgan) du ciel Inférieur (aldyy deer). D’autres informateurs touvas définissent dajyn deer comme un lieu situé entre la terre et les trente-trois ciels (D’jakonova 1981 : 137) ou bien du côté oriental de la voûte céleste (Kenin-Lopsan 1995 : 91) 12 . 118 Un peu plus tard, l’officiante interrompt son chant et recommande aux clientes : Pensez que tout le mal [bagaj] s’en va. Pensez que les disputes [aas-dyl] vont se taire, que les mauvais regards s’effacent, que les déceptions [haraadal] s’éloignent : « Que mon affaire soit bonne, que ma tête, mon corps soient purs ! » 119 Elle reprend : Burgannarga dejlep orar, Je prie les dieux, Burgannarym eerennerim, Mes dieux, mes esprits,
Dajyn deerim, oooj, Mon ciel Guerrier, oooj, Murnu artyy taladan, De devant et de derrière, Arga-syktan yŋaj turzun Que les rusés s’éloignent, Kara küšter čajlap čorzun ! Que les forces noires s’écartent ! Aryg bolzun Qu’ils soient purs, Čaraš bolzun ! Qu’ils soient beaux ! Oooj Oooj Keldim keldim ! Me voici, je suis venue ! 120 La chamane fait de grands mouvements avec son tambour au-dessus des deux femmes, puis se précipite hors de la pièce et sort de la maison. Dans la cour, elle fait le mouvement de jeter quelque chose hors de son tambour avec son battoir. Cette procédure, accomplie à de nombreuses reprises par les chamanes au cours des rituels de purification, représente l’extraction du mal hors du corps du client et son installation dans le tambour puis son expulsion hors du lieu du rituel à l’aide du battoir. 121 À son retour dans la pièce, Ondarmaa annonce aux clientes : « Maintenant nous allons purifier avec l’aide des maîtres des montagnes [taŋdy-syn eezi]. » Le tambour reprend son rythme et la chamane invoque des esprits appelés albys. Nous verrons plus loin que cette catégorie désigne notamment l’ancêtre dont Ondarmaa se dit l’héritière. Oooj Albystarym beer keliŋer, Oooj, mes albys venez ici, Kyzyl-tajga, Sümber-uula eeleri oo, Maîtres de la Montagne Rouge, de Sümber-uula, oo,
Üš kožuun Sümber, Övür kožuun, Maîtres des trois régions Sümber, Süt-Höl kožuun, Övür, Süt-Höl, Erzin kožuun, tes hem kožuun eeleri, De la région d’Erzin, de la région de Tes-Hem, Uluu-biledilep tur men, čüdüp tur men. Je vous supplie, je vous vénère. Kaa-hemniŋ erikteringe, ojnap ösken… 122 Sur les rives du Kaa-Hem, elle a grandi… Cette invocation des esprits-maîtres de toutes les régions de la République touva est caractéristique des chamanes de Kyzyl. L’environnement cité dans les chants chamaniques anciens était celui qui entourait directement le campement : les montagnes et les rivières des alentours. Aujourd’hui, l’espace invoqué est plus lointain : il n’est pas visible du lieu où est mené le rituel; il s’agit du territoire national touva avec ses montagnes et ses rivières. KaaHem est plus précisément la région d’origine d’Olija. Töreen Tyvam uruu-la dyr, Voici une enfant de ma Touva natale, Taŋdy-tyvam tölü-le dir. Un rejeton de ma Tannou-Touva 13 . Burgannarym eerennerim dajyn-deerim ! Mes dieux, mes esprits, mon ciel de Guerre ! 123 Murnu taladan aryglaŋar, Purifiez-la par-devant, Artyy taladan aryglayar. Puu ! Purifiez-la par-derrière. Pouh ! En prononçant ces paroles, la chamane passe son battoir le long de la poitrine (« devant ») et du dos (« derrière ») de la jeune femme et, par ses cris et ses imitations de crachats (« Pouh ! »), elle montre qu’elle met en fuite les forces mauvaises. Bürgel deer, Ciel couvert,
Arga-šyktan yrjaj turzun, ooo Que s’éloignent les rusés, ooo Dayjyn deerin, Burgannarym, ooj Ciel de Guerre, mes dieux, ooj 124 Keldim keldim, ooj ! Me voici, je viens, ooj ! Aldym aldym, ooo ! Je vous attrape, je vous attrape, ooo ! Čeve ! Hop ! En prononçant ces derniers mots, la chamane frappe des coups très puissants sur son tambour et imite à nouveau un crachat. Taŋdy-tyvam tölü le dir, oooj C’est un rejeton de ma Tannou-Touva, oooj Ooo, kara küšter […] Ooo, forces noires [partez] Uruurjarnyŋ maga-bodu […] bolzun Que le corps de votre fille soit [pur] 125 Oooj eerennerim, burgannarym, Oooj mes esprits, mes dieux, Ooj, dajyn deerim, ooj. Ooj, mon ciel Guerrier, ooj. La chamane fait encore de grands mouvements tournants autour de la jeune femme pour rassembler le mal dans le tambour puis elle va frapper le battoir contre la porte en chantant : Ajy-halap yŋaj čorzun, Que le malheur-danger parte au loin, Dyttar synnar aža berzin ! Qu’il traverse les sommets et les mélèzes ! 126 En revenant près de la jeune femme, elle chante : Kelgen : čajaan, ooj Le destin est venu, ooj
Maga-botče kirip turzun, Qu’il entre dans le corps, Oran-čurttu ŋ eeleri yŋaj èves. Maîtres du pays-monde, vous n’êtes pas loin. 127 Čajaan, que nous traduisons ici par « destin », est une notion complexe du chamanisme touva et plus généralement turco-mongol. Avant d’y revenir plus en détail, nous dirons simplement que, dans ce contexte précis, il s’agit vraisemblablement du destin de la cliente, conçu comme une force protectrice invitée à s’installer dans son corps. « Maîtres du pays-monde » est une expression touva désignant l’ensemble des esprits-maîtres de lieu. 128 La chamane sort à nouveau pour évacuer le mal, puis revient et dit : « Pensez maintenant à des choses bonnes. Aux études, à la vie quotidienne, à l’argent. » Elle s’assoit et chante : Ta ŋ dy-tyvam eeleri, Maîtres de ma Tannou-Touva, Čöön kožuun eeleri, Maîtres de la région orientale, Sajan tajgam eeleri, Maîtres de ma montagne Saïan, Sümber-uulam eeleri, Maîtres de ma Sümber-uula, Burgannarym čyglyry ŋ ap ! Mes dieux, rassemblez-vous ! Aas-kežik bujan-kežik, Le bonheur, la félicité, ulu-bile dilep or men, Je vous les demande instamment, A ž y-tölge aas-kežik, bujan-kežik. Pour ces enfants, le bonheur, la félicité. Kižilerni ŋ karaktary čymčak bolzun, Que les regards des gens se fassent doux, Oo baskan č eri köskü bolzun, Oo, que ta route soit éclairée, čymčak bolzun ooj. Qu’elle soit douce.
Ta ŋ dy-Tyvam tölü-le-dir, C’est une enfant de ma Tannou-Touva, Hej-Ady bedik bolzun Que son cheval de vent Süldezi örü bolzun ! Que son sülde soit haut ! Uruu ŋ arga kyzyrjarga, Pour votre enfant, pour votre fille, Ööorü š künü dilep tur men, ooj ! Je demande la joie ! ooj ! Kyzyl-tajgam, ta ŋ dy-tyvam eeleri Maître de ma Montagne Rouge, de ma Tannou-Touva Uruu ŋ arga, oooj Pour votre enfant, oooj Kara küšter čagdavazyn, ooj Que les forces noires ne s’approchent pas, ooj Burgannarym, dajyn-deerim, ooj Mes dieux, mon ciel Guerrier, ooj Aas-kežik, bujan-kežik. Le bonheur, la félicité. Ta ŋ dy-tyvam eeleri burgannarym, oooj Dieux maîtres de ma Tannou-Touva, ooj Küstüg, kü š tig ta ŋ dy-tyvam eeleri ooj, Puissants, puissants maîtres de ma Tannou-Touva, Sajyn čerim burgannary, Dieux de Sajyn, Küsten bütken ar ž aan, Töre-Hölün Source sacrée née de la force, lac Töre-Höl […] […] Oooj Oooj Ar ž aan-bile č unar bolza aryglanyr Qu’elle soit purifiée en se lavant dans la source sacrée. Aas-dyl ajyl-halap. Des mauvaises langues, des malheurs. Oooj Oooj Aržaan-bile čunar bolza, En se lavant dans la source sacrée, 14 soit élevé
Aza-četker, aza-buktan yrjaj turzun! Que les démons et les diables s’éloignent ! Oooj Oooj Aržaan bile čungan soonda, Quand elle se sera lavée dans la source sacrée Xej-xej a”ttar bedik bolur, Les chevaux de vent seront élevés, Sülde örü bolzun ! Que le sülde soit haut ! Taŋdy-tyvam eeleri burgannarym. Dieux maîtres de Tannou-Touva. 129 Ces dernières paroles décrivent les bienfaits qu’apportera une purification de la cliente dans un aržaan, une source sacrée. Les ablutions dans des sources thermales sont une méthode de soin traditionnelle très prisée à Touva, comme dans l’Altaï et en Mongolie. Les chamanes contemporains les recommandent souvent à leurs clients. 130 Plus loin dans le chant, la chamane invoque ses esprits auxiliaires animaux, les sept loups. Elle pousse à ce moment de longs hurlements comme un loup. Son chant se fait ensuite plus doux et ses coups sur le tambour plus légers. Enfin, elle s’interrompt, paraissant épuisée. Elle conclut : « Bon… ça va, ce n’était pas méchant » (Čaa… Ažyrbas, korgunčug èves čüve). La séance rituelle s’achève avec de brèves paroles de bénédiction (jöreel) adressées par la chamane aux deux femmes : « Que votre route soit heureuse ! » 131 Reprenant sa voix et son ton ordinaires, la chamane rappelle à Olija ce qu’elle lui avait annoncé au début de la consultation et qu’elle a évoqué dans le chant : « Tu dois faire un rite auprès d’une source sacrée [aržaan] et si tu as un appartement, il serait bon que tu fasses un eeren. » Le pays natal de la jeune femme étant une région de steppe, elle doit acheter des rubans de couleur verte, jaune, bleu et rouge. Ensuite, la chamane procédera à l’animation de l’eeren : « Cet
eeren, il faut le nourrir avec de la fumée et le rendre vivant (dirgizider). » Plus tard, « quand il sera sale, il faudra le suspendre à un col après l’avoir fumigé ». Après avoir convenu avec la chamane d’un rendez-vous pour l’installation de l’eeren, les clientes quittent le local. 132 Les entités convoquées dans le chant sont majoritairement des maîtres de lieu de la région d’origine de la famille d’Olija, mais aussi de l’ensemble du pays touva. Bien qu’elle soit une étudiante urbaine, Olija est décrite avant tout dans le chant comme un « rejeton » de la terre touva, de ses montagnes et de ses lacs. Elle est présentée aux maîtres de lieu par les expressions « votre enfant », « votre fille ». La jeune femme s’entend ainsi décrite de l’extérieur à des tiers qu’elle ne voit pas. Elle se découvre dans une relation de filiation avec eux. Par ses formules réitérées de nombreuses fois, la chamane opère la restauration d’un lien de la jeune femme avec un territoire. La convocation et l’imploration des maîtres de lieu sont assurément des éléments anciens du chamanisme touva. Dans un chant relevé par Katanov en 1889, un chamane invoque le « maître de la montagne d’or » (aldyn tajganyŋ eezi) (Katanov 1907, I : 201). Olsen, qui a assisté à des rituels chamaniques chez les Touvas orientaux, rapporte : « En général, [le chamane] commence par prononcer les noms de toutes les montagnes et rivières de la tribu » (Olsen 1921 [1915] : 159). 133 Renouer le lien avec le pays natal est particulièrement crucial dans le contexte de la société touva sédentarisée d’aujourd’hui. Le rétablissement d’Olija ne peut se faire pour Ondarmaa qu’avec l’aide des esprits-maîtres, dont l’obtention définitive est soumise à une visite de la jeune femme à une source sacrée. Elle apportera alors des offrandes aux maîtres de lieu, elle nouera des rubans aux arbres et se baignera dans l’eau purifiante, unissant ainsi son corps avec ces forces protectrices.
134 L’appel des maîtres revêt en outre une dimension nationale et même identitaire qui n’a assurément que peu d’écho dans les chants chamaniques anciens. On y reconnaît un trait postsoviétique. Olija n’appartient pas seulement à sa région natale, mais à tout le pays touva. L’évolution sémantique du mot čurt, qui figure dans le chant d’Ondarmaa, est tout à fait révélatrice à cet égard. Dans les langues turques, čurt/jurt (dont dérive le français « yourte ») désigne le campement et ses environs, le « pays » du nomade. À la fin du XIXe siècle, Katanov a noté le touva čurt avec le sens de « habitat, campement » (1903, 1 : 293). La période soviétique lui a attaché un sens politique nouveau : le campement avec ses environs est devenu l’État-nation. Par exemple, demokrattyg čurttar signifie « les pays démocratiques ». Le lien de l’individu au čurt est devenu une appartenance politique et culturelle plutôt qu’une relation de fréquentation d’un territoire habité. Si la chamane juge nécessaire d’insister tant sur l’appartenance d’Olija au pays touva, c’est certainement parce qu’elle interprète son différend avec sa bellefamille comme un véritable conflit national opposant une famille touva à une famille khakasse. Avec subtilité et insistance, elle engage les esprits-maîtres du pays touva à percevoir dans les intérêts de sa cliente ceux mêmes du pays touva et à lui accorder leur aide sans réserve. 135 Outre l’aspect national, une autre nouveauté apparaît dans ce rituel par rapport aux pratiques présoviétiques : l’insistance de la chamane sur les dispositions psychologiques des clientes. À plusieurs reprises, les deux femmes sont priées de penser à certaines choses de façon à accompagner le chant de la chamane. Ondarmaa n’est pas la seule à faire ce genre de demande aux visiteurs des associations chamaniques. Bien que la littérature donne peu d’éclairage sur l’attitude de l’assistance présoviétique, il est peu probable que les
clients aient été autrefois incités par les chamanes à accomplir des exercices de pensée pendant le rituel. On aurait tort cependant de conclure à une « psychologisation » du rituel chamanique. Les brèves indications de la chamane sont loin de constituer un programme de développement intérieur comparable aux pratiques des « chamanes » new age occidentaux. Il s’agit surtout d’obtenir des clients qu’ils se concentrent. Par ailleurs, il leur est aussi demandé de suivre attentivement les paroles du chant, ce qui implique qu’ils ne doivent pas sombrer dans leurs pensées. Le centre de la scène rituelle reste constitué par la parole et les actions du chamane. 136 À travers le cas du traitement d’Olija et les gestes qu’il mobilise, nous découvrons un décalage notable entre la logique des échanges non rituels et celle des échanges rituels. La conversation précédant le rituel aboutit à la présomption d’un mauvais sort, appelé porča en russe et čatka en touva, envoyé par une Khakasse. Or, ces notions ne paraissent pas figurer dans le chant du rituel de purification subséquent. Il y est question de notions générales comme « malheur », « inquiétude », mais aussi d’agents intentionnels invisibles : des démons aza-četker et aza-buk. En effet, en privé, Ondarmaa m’explique ainsi comment fonctionne « réellement » un mauvais sort čatka tel que ses perceptions de chamane lui permettent de le voir : lorsque deux personnes se disputent et que l’une profère ensuite « Qu’il se casse la jambe ! », des démons (buk) errant dans les environs se précipitent sur la personne visée et lui infligent toutes sortes de maux. Ensuite, ils se retournent vers l’agresseur et exigent leur rétribution : « Allez, donne-nous notre salaire, on a travaillé un, deux, trois mois. » Mais l’agresseur n’étant pas chamane, il n’entend ni ne voit les démons; ceux-ci s’installent alors en lui et le font souffrir trois fois plus qu’ils n’ont fait souffrir la victime. Ondarmaa conclut : « Tout se paie dans notre mauvais
monde. C’est pourquoi il ne faut pas dire de mauvaises paroles à quiconque. » 137 Il existe donc un décalage entre la perspective commune concernant la sorcellerie et la logique du rituel chamanique. Alors que les sorts ne sont, du point de vue des profanes, que des actions sordides entre humains, ils engagent d’un point de vue chamanique une agentivité invisible externe, celle des démons. Le mode d’interprétation chamanique postule, derrière le visible, une réalité invisible, relevant de la compétence des chamanes. 138 Dans ce rituel, l’expulsion des démons a pris la voie, classique dans le chamanisme touva, de gestes spectaculaires accomplis avec le tambour et le battoir. Ces mouvements s’accompagnent de cris et de simulations de crachats par la chamane. Bruits et mouvements sont censés détacher le mal du corps de la cliente et l’emporter. Tout se passe comme si, par la bouche même de la chamane (ses crachats simulés et ses cris), passait un flux devant entraîner avec lui ce qu’il rencontre. Le mouvement s’étend ensuite lorsque la chamane s’élance vers la porte en portant le mal dans son tambour avant de le projeter à l’extérieur. Cette procédure se répète à de nombreuses reprises dans le même ordre : une force surgit du corps de la chamane, notamment par sa bouche, puis le corps de la chamane traverse en boucle l’espace du rituel. 139 L’efficacité du rituel s’appuie ainsi sur une capacité du corps de la chamane à faire surgir de lui-même un flux puissant emportant avec lui des forces invisibles. Nous verrons que cette propriété d’ouverture corporelle, cette porosité constitutive, n’est pas un trait particulier du chamanisme touva, mais se retrouve à travers toute l’Asie du Nord, dès les témoignages les plus anciens. 140 Les sorcières khakasses ne font pas des choses « bien dangereuses », avait annoncé la chamane avant le début du rituel, et ces quelques
gestes sont jugés suffisants. Dans d’autres circonstances, Ondarmaa prête une forme plus précise au mal et doit prodiguer bien plus d’efforts. Selon elle, chaque malédiction cache un démon d’un aspect particulier qu’elle seule peut percevoir. Pour cela, elle ferme les yeux devant son client et parfois dessine ce qu’elle voit : ce peut être un serpent à sept têtes, un homme, un oiseau noir ou un tourbillon. Quand le cas est « dur », la chamane doit ajouter aux chants une action physique. Parfois, elle installe le mal dans une figurine de pâte qui est ensuite jetée dans la rue par le client - comme on la verra faire plus loin pour le cas de Tolja. Dans les cas de čatka-kargyš les plus graves, ceux qui sont héréditaires et qu’elle appelle döstüg doora, « obstacle de racine », elle utilise des sabres qu’elle a en sa possession et avec lesquels elle exécute des mouvements autour du corps du client pour séparer ce qui s’est accroché à lui. Ce rite peut être rapproché d’un geste qu’elle exécute plus couramment pour chasser les čatka-kargyš moins sévères : elle frappe le corps du client de quelques légers coups de fouet. 141 Dans l’ensemble, le rituel de « purification » d’un mauvais sort revient donc à identifier le mal à un agent intentionnel et à l’expulser selon des techniques qui correspondent à l’exorcisme chamanique classique. 142 Il arrive quelquefois qu’Ondarmaa doive, selon ses dires, « retourner » le sort à son expéditeur. Néanmoins, il n’est pas certain que cette action soit représentée dans l’action rituelle même ; je n’ai pas eu l’occasion d’observer de tels cas. Généralement, elle répugne à renvoyer le mal. Elle préfère, dit-elle, l’enfermer dans un coffre : J’ai des coffres, un en or, un en argent. Je les enfonce dedans, je ferme et je les envoie au dieu noir, Erlik. Ensuite il décide, quoi à qui. Renvoyer à la personne pendant cette vie, ou à ses enfants. 143 Les Touvas sont généralement convaincus que le mal reviendra de toute façon sinon au jeteur de sort, du moins à sa descendance. Dans
ce processus, le chamane joue un rôle d’accélérateur puissant. Une femme de Kyzyl qui s’estimait agressée par sa belle-mère consulta trois chamanes. La troisième chamane, qui était « forte », la purifia. Un an après, la belle-mère mourut et le bruit court que « c’est à cause de ce qu’a fait sa belle-fille qu’elle est morte ». 144 À la différence d’Ondarmaa, le chamane Bora-maadyr assume sans complexe la procédure justicière visant à faire retomber le maléfice sur celui qui l’a conçu. C’est même pour lui le seul moyen efficace garantissant le succès de la « purification » (aryglaaškyn). Pour Boramaadyr, la différence entre lui et les chamanes malfaisants qui jettent des sorts est claire. Il ne produit pas le mal, il ne fait que le repousser vers sa source. Il est un canal de transfert qui n’est pas contaminé par la nature de ce qu’il véhicule, et demeure ainsi innocent. D’ailleurs, il n’accomplit pas cette action tout seul de sa propre initiative : il y a un eeren qui agit, ydyk ok, la « flèche sacrée », qu’il qualifie parfois de « missile ». La personne vient se plaindre à moi de ce qu’on lui fait. L’eeren entend et agit sur-le-champ. Il n’est pas même nécessaire que l’eeren soit à côté, que je sois dans mon cabinet. [La flèche ydyk ok est suspendue au mur de son cabinet dans le centre chamanique.] Elle entend par mon oreille [les plaintes des clients]. Dès que j’entends, mes pensées partent tout de suite [à l’attaque]. Il faut juste que je sache comment est la personne [qui a fait le sort], où elle habite. Elle peut être à Londres, à Paris. Ça traverse les océans. 145 La flèche est présentée par Bora-maadyr comme un agent intentionnel capable de perception et d’action punitive. Elle apparaît simultanément comme un prolongement matériel des perceptions, des connaissances et des intentions du chamane. Les perceptions de la flèche ont en effet pour organe les oreilles mêmes de Boramaadyr : « Elle entend par mes oreilles. » Son action, son mouvement sont ceux mêmes des pensées de Bora-maadyr qui « partent tout de suite ». En une autre occasion, le chamane précise : « Je lui indique la destination où elle doit frapper. » À travers la
flèche, c’est la porosité et l’extensibilité de la personne du chamane qui se donnent à nouveau à voir, distribuées dans ses objets. Figure 6. Une chamane trempe un fil dans le lait pour l’« animer » avant de l’attacher au poignet de sa cliente 146 « Ensuite la personne meurt. Celui qui demande reçoit. Je suis comme l’ambulance. » Il n’y a pas d’autre issue que la mort dans les affaires de sorcellerie. L’image de l’ambulance est assez curieuse quand il s’agit de faire mourir ceux vers qui elle s’élance. C’est sans doute autant la générosité de l’aide qui est soulignée par la comparaison que la rapidité et l’automatisme de la réponse. L’automatisme met la volonté personnelle de Bora-maadyr en dehors du processus. 147 Pour faire entrer son client dans son champs de protection et de représailles, Bora-maadyr l’intègre dans un réseau invisible rassemblant ses eeren, dont ydyk ok. Il utilise à cette fin un cordon qui deviendra pour le client un sagyyzyn, « talisman » (de sagy-, « surveiller, protéger »). Cette procédure est accomplie aussi par d’autres chamanes, avec diverses variantes. 148 L’animation (dirgizider) du cordon comporte les mêmes éléments principaux que celle des eeren. Le chamane choisit des fils de différentes couleurs en fonction des signes astrologiques (meŋgi) du client. Il établit ainsi une connexion personnelle entre l’individu et
l’objet. Bora-maadyr prend également un brin d’herbe sèche, dont un petit bouquet est suspendu près de la porte de la pièce principale du centre. Il roule ensemble les fils et le brin d’herbe afin d’en faire une tresse. La cordelette obtenue est ensuite « animée » de la manière suivante : elle est trempée dans un mélange de lait, d’eau et de brins de genévrier (aržaan) (figure 6), puis on l’enfume avec des branchettes de genévrier ardent, avant de faire sonner autour d’elle une clochette. Le cordon animé est ensuite noué au poignet du malade tandis que l’autre extrémité est attachée à une poupée (kižieeren) suspendue au tambour du chamane ou à l’un des kiži-eeren indépendants fixés au mur qui représentent ses ancêtres. D’autres chamanes attachent le fil à la traverse du tambour, qui représente les « bras » du « maître du tambour » (düŋgür eezi). Le tambour aura été préalablement nourri par des fumigations de genévrier et des libations de lait ou d’aržaan. 149 Bora-maadyr commence alors des invocations à voix basse, tenant le fil tendu entre les deux lames d’une paire de ciseaux (figure 7). Puis il coupe d’un coup. Il fait parfois le geste d’arracher quelque chose du corps du client en poussant un cri brusque, la bouche grande ouverte. Ensuite, le fil est définitivement noué autour du poignet du client. Celui-ci devra le garder jusqu’à ce qu’il tombe de lui-même. 150 C’est ainsi que s’accumulent sur les poupées des paquets de fils multicolores, représentant autant de clients. « Que de gens ! s’enthousiasme Bora-maadyr en me montrant les fils. Combien j’en ai reçus, et mes ancêtres avant moi ! Si on comptait, ce serait terrible, on atteindrait le million. » 151 Le cordon a une double fonction : il étend sur le client la protection des esprits du chamane et il transmet vers les esprits le mal du client. Bora-maadyr explique ainsi à des clients le rôle du cordon : « C’est une protection [kamgalal] plus forte que le fer. L’autre bout, je
l’ai accroché à l’eeren pour qu’il vous protège. Où que vous soyez, l’autre bout vous protégera. » Le chamane place ainsi son client sous la protection de son tambour ou de l’une des poupées ancestrales (kizi-eeren). Le talisman agit comme un relai par lequel transite la puissance de l’eeren du chamane vers le corps du client. De cette manière, le client est littéralement lié au circuit protecteur et vengeur des objets de Bora-maadyr. Le chamane recourt à une image électrique pour décrire la manière dont les eeren anthropomorphes de ses ancêtres et son tambour protègent les clients : « C’est comme un télégraphe : où que soit la personne, à cinq cents, à mille kilomètres, elle sera protégée. » 152 Si l’on reprend les éléments principaux de l’animation du cordontalisman sagyyzyn, on voit qu’interviennent quatre termes qui entretiennent entre eux une relation circulatoire : le client, le chamane, l’eeren et le talisman lui-même. Le client venu demander une protection au chamane doit apporter du lait et du genévrier pour préparer le liquide aržaan avec lequel on nourrira le tambour et les eeren chamaniques avant la séance. Ce premier apport sera suivi par le paiement complet de la rétribution du chamane. Mais le nourrissement n’est pas exécuté par le client; c’est le chamane seul qui a le pouvoir d’exécuter le geste. Ayant été honoré et nourri, l’eeren accordera une protection sur le talisman, lequel devient ainsi lui-même un protecteur du client. En somme, seuls deux termes sont réellement agents tandis que les deux autres ont un rôle de corps conducteur transmettant l’agentivité. Le chamane transmet à l’eeren l’offrande produite par le client; le talisman transmet au client l’agentivité protectrice de l’eeren. 153 Mais ce n’est pas tout. Bora-maadyr expliquait aussi ceci à un client en coupant son fil : « Le mal est resté sur l’autre partie du fil. J’ai
attaché le mal sur l’eeren. Tout ce qui est bon est resté sur ta partie, ce sera pour toi un protecteur. » Figure 7. Bora-maadyr coupe le fil qui relie sa patiente a la poupee KIŽI-EEREN de son tambour Figure 8. La chamane passe une patte d’ours sur la partie malade du corps de la patiente 154 Dans la moitié du cordon restée fixée à la poupée, le chamane a placé le mal, la malédiction que ses clients portaient. L’amas de fils suspendus au tambour et aux eeren de Bora-maadyr représente donc autant de malédictions, maladies et maux divers de clients qui y ont transité. 155 À partir d’un conflit réel, le chamane produit l’image d’un vaste circuit étayé par des supports matériels, dans lequel il donne
l’avantage à son client. Rétabli sur le plan symbolique, assuré par le chamane de l’emporter, le client pourra désormais envisager sa relation avec son ennemi d’un point de vue nouveau et il lui sera moins difficile de reprendre le dessus dans le conflit réel qui l’occupe (figure 9). Figure 9. Le circuit du sort 156 En se faisant les champions de la lutte contre les sorts, les chamanes de Kyzyl ont introduit des changements dans leurs rituels. On distingue classiquement dans le chamanisme des rituels de « voyage » de l’âme du chamane et des rituels d’expulsion de démons. Le scénario du « voyage » que décrit la littérature ancienne (entre autres Olsen 1921 [1915] ; Kon 1934) et que nous rencontrerons plus loin en milieu rural n’est pas nécessaire dans le traitement d’un maléfice, puisque tout se joue dans le monde familier des humains. Sur ce plan, il est clair que l’augmentation des diagnostics de sorcellerie a pour conséquence une simplification des rituels. Un rituel contemporain de « purification » en ville peut durer une heure, alors qu’un « voyage chamanique » pouvait se prolonger une bonne partie de la nuit au début du XXe siècle. Cependant, l’expulsion du mal tend dans la pratique des chamanes à s’identifier à l’expulsion d’un démon, procédure d’exorcisme classique dans le chamanisme ancien (Kon 1934). Pour se débarrasser du mal, sort ou démon, le chamane recourt à l’action physique :
coups de battoir, de fouet ou de couteau, gestes de capture et rejet avec les mains, cris effrayants pour mettre en fuite. Ces gestes réalistes sur un objet invisible nous apparaîtront plus loin comme typiques de l’action des chamanes, indissolublement liée aux propriétés supposées de leur corps. Nœuds, personne distribuée et réseaux sociaux 157 Eeren et tambour auxquels sont fixés les fils talismaniques sagyyzyn, ces objets rituels, dont les plus importants sont pensés comme doués de capacités perceptives, prolongent le corps du chamane et dispersent son agentivité dans son environnement mais aussi chez ses clients. 158 Au cours de l’action rituelle, le corps du chamane est enveloppé par le costume. Celui-ci est composé d’un manteau qui épouse le corps du chamane et d’une seconde couche constituée par l’ensemble des objets qui y sont suspendus. Ces breloques diverses cousues et nouées au manteau forment un réseau dense qui fait du chamane qui le porte « un nœud de nœuds », pour reprendre l’heureuse expression de Caroline Humphrey (Humphrey & Onon 2003 [1996] : 270). Plus loin, mais toujours autour de lui, le chamane est environné par la présence de ses eeren le long des murs de son cabinet, qui figuraient autrefois sur les parois circulaires de sa yourte. Tous les clients au poignet desquels Bora-maadyr a noué des talismans sont supposés être soumis à la protection du tambour et de l’eeren du chamane. Ils portent sur leur corps la marque de leur appartenance à son réseau. 159 En outre, tout comme le faisaient les chamanes présoviétiques (Olsen 1921 [1915] ; Kon 1934; Potapov 1969), les chamanes touvas
d’aujourd’hui installent chez leurs clients des eeren que l’on peut qualifier de « domestiques ». 160 Ces eeren possédés par les profanes se distinguent des eeren chamaniques, qui représentent des esprits auxiliaires. Souvent appelés kamgalal, « défense », ils ont une fonction protectrice et ne sont pas supposés donner accès à des perceptions spéciales comme ceux des chamanes. En vue de l’installation d’un eeren domestique dans leur appartement, les clients préparent les matériaux demandés : des morceaux de tissu de différentes couleurs, des os de mouton, dont assez souvent aujourd’hui une omoplate (figure 10). 161 Au cours du rite d’animation, le chamane noue rubans tressés et os, « nourrit » l’ensemble, puis chante des invocations. Il appelle les esprits du lieu de naissance de la personne (čer eezi) « maître de la terre », čurt eezi, « maître du pays »). Le chamane Mihail explique ainsi la procédure : Le chamane anime l’eeren avec l’aide de ces esprits. Il lie [holbaštyrar] les esprits à cet eeren, il les accroche. Ensuite les clients doivent le nourrir, pas tous les jours, mais environ trois fois par mois il faut leur faire une aspersion de lait. 162 Les nœuds de l’eeren, souvent de véritables tresses, accomplissent très matériellement cet acte de fixer et de retenir dans un « lien » (holbaa) des entités dispersées, une personne et une région éloignée. Dans le contexte urbain contemporain, il est en effet très fréquent que le chamane se pose en intermédiaire entre le client et sa « terre » (čer) ou son « pays natal » (töreen čurt). Nous avons signalé que les urbains sont perçus par les chamanes – et se perçoivent souvent eux-mêmes – comme des déracinés qui ne se définissent réellement que par leur province d’origine. Une chamane de l’association Adyg-eeren possède des cailloux collectés dans toutes les provinces de Touva : elle choisit l’un ou l’autre selon l’origine du client qu’elle doit soigner.
Figure 10. Le type d’ eeren domestique le plus repandu à T ouva aujourd’hui. On y voit une omoplate ( č aryn ) et d’autres os de mouton 163 Avant de commencer un rituel, les chamanes de Kyzyl demandent souvent à leurs clients : « Pensez aux sources saintes, aux montagnes de votre région. » Ensuite, après le rituel, le chamane recommande généralement au client d’aller faire une offrande aux esprits-maîtres de son lieu de naissance en fixant des rubans et des écharpes rituelles (kadak) sur un ovaa ou sur les arbres d’un col. À la fin d’un rituel pour une commerçante du sud de Touva qui travaillait à Kyzyl, Ondarmaa fit la recommandation suivante : – Va dans ton pays, à Tes-Hem. Et là, couche-toi sur le dos quelque part, puis retourne-toi deux ou trois fois. Ensuite prends une pierre de cet endroit. Tu as quel meŋgi ? – Jaune. – Ensuite, enveloppe-la de tissu jaune. Puis mets-la sur un endroit élevé, par exemple sur une armoire. Avec ça, personne ne pourra te nuire.
Figure 11 . U n eeren en forme d’arc fait par le chamane K ombu-ham sur le mur d’un magasin de Su g -Ak sy 164 Sous la forme de cette pierre, c’est un morceau de son pays et une part de l’agentivité protectrice des maîtres de lieu que la femme devra rapporter dans son appartement de la capitale. 165 Pour le chamane, rétablir le lien au territoire, c’est toujours simultanément intégrer le client à son propre réseau à la fois symbolique et social. Meeren, dont Mihail disait que les forces des maîtres du lieu de naissance du client y sont accrochées, est installé par le chamane dans le logement des clients, généralement près de la porte, où il joue le rôle de dajynčy, « soldat ». Tout en respectant des modèles généraux, chaque chamane s’efforce de donner un style individuel à ses eeren. Les eeren d’Ondarmaa sont souvent constitués d’un morceau de bois en fourche couvert de rubans tressés, comme celui qu’elle fabriqua pour une vieille femme vivant dans une yourte de bois de l’Üstüü Iškin dans la région de Süt-Höl. 166 Dans cette même région, j’eus l’occasion de rencontrer plusieurs eeren fabriqués par un chamane de la ville voisine de Čadaana appelé Kombu-ham. L’un d’eux était suspendu au pare-brise d’une voiture : il était constitué de fils retenant des perles, une épingle de nourrice, des aiguilles et plusieurs rubans sur lesquels était inscrit le nom du
client. D’après le propriétaire de la voiture, il s’agissait d’« armes contre le mal ». La figure 11 représente un eeren fabriqué en forme d’arc muni de son aiguille-flèche par le même chamane. Il était suspendu au mur d’un magasin de Sug-Aksy. Figure 12. Réseau de l’agentivité d’un chamane En pointillés, le réseau d’un chamane avec ses eeren [triangles] et ses clients ; en haut à droite, le réseau concurrent d’un autre chamane. 167 L’intégration d’aiguilles dans les eeren est une particularité du chamane Kombu-ham. Il faut y reconnaître un emprunt aux techniques magiques slaves : ainsi est-il parfois d’usage chez les Russes contemporains de cacher des épingles de nourrice dans les manteaux des enfants pour les protéger des sorts. 168 Les eeren fabriqués par les chamanes touvas anciens pour leurs clients étaient, eux aussi, marqués par la diversité. Feliks Kon notait que « l’eeren fait par un chamane se distingue dans ses détails de celui fait par un autre » (Kon 1934 : 70). Kon lui-même observa des
eeren utilisés en cure en forme de bras ou de jambe qui n’ont, à ma connaissance, jamais été vus ailleurs. 169 Les eeren, portant ainsi la marque typique de leur fabricant, constituent des relais de la puissance du chamane. Olsen, qui chercha à acquérir des eeren, remarqua à quel point ils étaient liés, pour les Touvas, à la personne du chamane qui les leur avait donnés (1921 [1915] : 164) : Les Soïotes ne veulent se défaire de ces objets à aucun prix. Une femme, qui s’était montrée jusque-là très aimable, me dit que si elle me vendait ces choses, le chamane, en revenant, la tuerait, elle et tous ses fils. 170 En se défaisant de leurs eeren, les clients se déconnecteraient du réseau du chamane, ils deviendraient pour lui des traîtres ou même seulement des étrangers, donc des gens à qui il peut nuire. 171 Ainsi la personne du chamane se distribue dans une série de cercles concentriques que traversent des rayons de force relayés par les eeren et talismans confiés aux clients, quadrillant et verrouillant le réseau social du chamane (figure 12). Pour autant, il n’y a rien d’impossible à ce qu’un client portant un talisman que lui a remis un chamane possède dans son appartement un eeren confectionné par un autre : si les chamanes sont des « nœuds de nœuds » et se donnent à voir comme tels, leurs clients sont les interconnexions discrètes d’un réseau de réseaux chamaniques concurrents. CRÉPUSCULE DES DÉMONS ET NOUVELLES FIGURES DE L’INFORTUNE « Il n’y a pas d’esprits dans les grandes villes. » Bora-maadyr 172 Chez les nomades touvas, l’infortune majeure est la mort des enfants, puis viennent la maladie des adultes, les pertes frappant le bétail et, dans certaines régions seulement, la sécheresse qui détruit les cultures. L’infortune frappe donc essentiellement des êtres
vivants. Ces atteintes contre les corps, qui, si rien n’est fait, entraînent nécessairement la mort, sont régulièrement interprétées comme l’action de démons aza-buk. Ces agents non humains font du mal en mangeant leurs victimes, selon un modèle de prédation classique en Sibérie où les esprits figurent comme prédateurs et les humains comme proies (Hamayon 1990) 15 . 173 En ville, la maladie s’est en grande partie affranchie du système de dévora-tion par des démons. D’une manière générale, les esprits ne sont pas supposés résider en ville, « espace humain » (ulustug čer) par excellence où les non-humains n’ont pas leur place : ils peuvent donc difficilement être mis en cause. Quant au patrimoine des Touvas, il s’est évidemment diversifié avec le mode de vie urbain. Il ne se résume plus seulement ou plus du tout à la possession de bétail vivant, mais a pris des formes monétaires et immobilières. Conséquemment, de nouvelles infortunes sont nées. Dans les années 1990, en raison de l’inflation du rouble, le patrimoine monétaire était souvent conservé sous forme de paquets de dollars, et les histoires sont nombreuses de disparitions ou de vols de ces liasses. La perte d’un emploi, le chômage de longue durée, infortunes les plus communes qui frappent la population touva depuis vingt ans, sont aussi des phénomènes inédits. Or, le modèle ancien de la dévoration centré sur la chair comestible peut difficilement susciter des inférences expliquant ces nouvelles infortunes. Lorsque les malheurs se multiplient et que les causes naturelles paraissent faire défaut, ces événements sont perçus comme les parties d’un tout maléfique dirigé par un agent, un humain désireux de faire le mal. 174 Dans le modèle traditionnel de la prédation, aucune espèce ne cherche à nuire à une autre dans le but de lui faire du mal gratuitement. Ce qui est maladie, souffrance ou mort pour une espèce est festin pour une autre. Et il n’en va pas autrement pour les
non-humains qui s’attaquent aux humains. Il faudrait que soit admise une notion de mal absolu commun aux différentes espèces pour que soit concevable une espèce qui veuille faire le mal et que ce mal soit en effet un mal pour l’espèce victime. 175 Avec la figure du jeteur de sorts, ce relativisme des espèces cède la place à l’idée de mal absolu. La représentation du malheur passe d’un schéma hiérarchisé vertical qui superposait des espèces prédatrices et des espèces proies dans une vaste dévoration à un modèle horizontal qui laisse à l’espèce humaine la responsabilité de ses souffrances. Pour rendre possible ce « crépuscule des démons 16 », l’idée de mal doit perdre son caractère relationnel et se substantialiser dans un mal absolu. 176 Dans la sorcellerie contemporaine, le jeteur de sorts (čatka salyr kiži) n’est pas un dévoreur, mais un assassin. Le sorcier ne tue pas pour se nourrir mais pour tuer. La dévoration implique une supériorité naturelle, l’appartenance à une catégorie plus forte que celle de la proie. Le sorcier moderne, lui, tue par contact perfide, infection, détournement d’une force qui n’est souvent pas la sienne. 177 Pour conclure, l’expansion du modèle de la sorcellerie tend à réduire l’importance des esprits dans la compréhension commune de l’infortune. Les affaires de sorts situent à l’origine du mal la puissance d’une femme qui n’est pas nécessairement chamane. Ce modèle n’est pas entièrement neuf; il avait des équivalents avant la période soviétique, mais a connu un développement extraordinaire en raison de sa diffusion dans les médias russes et de sa pertinence dans le contexte d’une société anciennement nomade sédentarisée. 178 En raison de la position inédite qu’elles ont acquise dans la société soviétique puis postsoviétique, des femmes d’âge mûr sont soupçonnées de pouvoir faire du mal à distance comme des chamanes sans être pour autant chamanes. Le maléfice sorcier
moderne n’est pas regardé comme une dévoration ou une attaque fondée sur le caractère poreux et extensible du corps chamanique, c’est un détournement perfide de forces et de souffrances vers une victime. Cette action est conçue comme l’effet d’un désir du mal et non comme le résultat des rapports entre les espèces dans un système de prédation universelle. 179 Satisfaisant la demande de leurs clients urbains, les chamanes ont largement adopté le modèle de la sorcellerie. Dans leurs diagnostics, ils évoquent souvent les čatka et kargyš causés par des personnes de l’entourage. Ils contribuent donc à fixer ce modèle, à lui donner des occurrences concrètes, et ainsi le propager. 180 Malgré ce changement dans les diagnostics, les chamanes tendent dans leurs rituels à ramener la sorcellerie à un modèle plus conforme aux pratiques chamaniques anciennes. Le sort y est dessiné comme une réalité concrète quoique invisible, un agent doué d’intentions, souvent explicitement un « démon » (aza). La cure d’un ensorcelé n’est alors guère différente d’un exorcisme classique. Le « renvoi » du mal vers l’agresseur, lorsqu’il apparaît, est parallèle au renvoi d’un démon vers le monde infernal d’Erlik. Au cours du rituel, le corps du chamane est largement mobilisé par des gestes d’expulsion, des cris, des crachats. La bouche et les membres du chamane prolongés par ses objets rituels et son costume apparaissent comme un milieu poreux capable de faire circuler maux et protections entre des objets et des êtres. Dans la suite de cet ouvrage, nous allons tenter de décrire les principes sur lesquels se fondent ces étonnantes capacités corporelles prêtées aux chamanes.
NOTES 1. Nous nous référons aux notions de witchcraft et sorcery telles qu’elles ont été définies par Evans-Pritchard à partir de l’exemple azandé (1972 [1937] : 3 5-36). 2. Nous traduirons cependant plus généralement par «mauvais sort» le mot čatka, qui est absent des dictionnaires de touva. Nous n’avons pu identifier son origine; tout au plus peuton le rapprocher de čat, «magie; pierre à pluie», notion décrite p. 299. Kargyš est au contraire bien connu : il s’agit d’un dérivé de la racine turque commune kargy/karga, « maudire ; injurier ». 3. Chez les Khakasses : Katanov 1907, II : 236 (n° 23-26), 582 (n° 69), 591 (n° 95). Nous avons identifié dans les archives du TIGI deux textes de malédictions touvas, dont l’une, selon Kenin-Lopsan, est une formule de chamane (1987 : 118). 4. Prénom modifié. 5. Pour l’ensemble de la Fédération de Russie, en 2003, ce rapport est de 10, voire 13 ou 14 selon certaines études (Rey dir. 2005 : 170). En France, le rapport entre les revenus fiscaux des premier et dernier déciles était de 5,4 en 2000 (source Insee, Rouxel 2003). 6. Précisons que le bain de vapeur (ru. banja) est une institution en Russie. On le prend dans des cabanes qui sont bâties à cet effet au fond des jardins des maisons russes. À Kyzyl, la plupart des izbas de bois des faubourgs sont nanties d’une banja. Ceux qui les habitent, qu’ils soient Russes ou Touvas, chauffent généralement le bain une fois par semaine pour se laver. Il est fréquent d’aller au bain à plusieurs, ce qui en fait un lieu important de convivialité et explique le maintien de bains publics même dans des zones urbaines à logements collectifs équipés de douches. Le bain est en somme un plaisir auquel il est difficile de renoncer. 7. L’espoir de faire du profit aux dépens de son kuda n’est pas aussi neuf que Bora-maadyr le suppose, comme en témoigne cette chanson recueillie dans l’Ulug-Hem par Katanov : Kudagajym amyr amyr !/Kulun sürü mandi mandi !/Paarlarym amyr amyr !/Mal sürü mändi mändi ! « Bonjour, bonjour, ma kuda !/Salut, salut, l’abondance de poulains !/Bonjour, bonjour mes kuda !/Salut, salut, l’abondance de troupeaux ! » (1907,1 : 8, n° 118). 8. Cette séance a été filmée, ce qui nous permet d’en donner une description détaillée. 9. Dans le bouddhisme, le hej a”t (mong. hij mor’) littéralement « cheval de vent », est un symbole de tonus vital (Pimenova 2006 : 13, n. 3). 10.Sülde, type de force vitale. En mongol, cette notion désigne la vitalité d’un être et peut aussi renvoyer au « génie tutélaire » d’un défunt exceptionnel comme Gengis Khan et à son
étendard (Even 1988-1989 : 437-438; Heissig 1973 : 404). 11. Signe astrologique. Sur l’astrologie à Touva, voir Pimenova 2006. 12. Il est possible que la forme touva dajyn deer soit une réinterprétation doublée d’une étymologie populaire inexacte du mongol dajan deerh, qui désigne un ancien chamane divinisé dans diverses traditions de Mongolie du Nord (Even 1988-1989 : 398). 13. Paire lexicale emphatique désignant le pays touva. Tannou (tandy) est le nom d’une chaîne de montagne. Tannou-Touva fut la désignation officielle de la république de Touva dans les années 1920. 14. Voir glossaire : hej a”t . 15. Lorsque le diagnostic chamanique révèle une disparition de l’âme du malade, on redoute l’installation d’un esprit dévorateur dans le corps abandonné et c’est plutôt à lui qu’est attribué le décès s’il survient. 16. Nous empruntons cette expression en la modifiant à Didier Fassin, qui parle d’un « crépuscule des sorciers », le terme « sorcier » désignant dans le contexte africain un type d’esprit (Fassin 1992).
Chapitre III. Chamanes par essence 1 Dans ce chapitre, nous examinons les stratégies d’identification qui permettent aux Touvas de reconnaître des personnes comme étant chamanes. On ne trouvera pas ici le journal de l’avènement d’un chamane, phénomène qui commence dans l’enfance et dure de nombreuses années, mais des témoignages de Touvas sur des personnes se trouvant à des stades différents de leur reconnaissance comme chamane. À travers les récits et les interprétations des informateurs, nous tenterons de dégager les procédures inférentielles qui président à la reconnaissance d’un chamane par son entourage. 2 Ces conceptions et stratégies interprétatives sont représentatives du point de vue des non-chamanes sur les chamanes. Les récits des chamanes eux-mêmes sur leur vie, qui constituent un genre particulier et relèvent d’une autre logique, seront examinés dans le prochain chapitre. C’est en effet par la convergence des regards que l’entourage pose sur une personne et par les présomptions qu’il forme à son sujet que le statut de chamane se construit progressivement et que l’intéressé en vient à se reconnaître luimême comme chamane et à adopter le rôle que l’on attend de lui. Il apparaîtra que, dans le modèle dominant, les chamanes forment une catégorie de personnes très particulière : on n’est chamane que par la naissance, il est impossible d’apprendre à être chamane et même
de devenir chamane, on ne peut pas non plus cesser de l’être. En nous référant à la littérature, nous tenterons de montrer que ces conceptions ne sont pas une nouveauté de la population touva contemporaine, mais qu’on les identifie déjà dans le chamanisme présoviétique de la région. 3 Ce style de conception n’est pas particulier à la Sibérie, on le retrouve dans de nombreuses sociétés appliqué à divers types de catégories. Pour l’expliquer, Pascal Boyer (1990) a formulé l’hypothèse que certaines catégories sociales, en particulier celle de spécialistes rituels, font l’objet d’une compréhension « essentialiste ». La discontinuité entre spécialistes et nonspécialistes serait pensée comme le résultat d’une différence d’essence. Boyer a proposé une explication cognitive forte de ce type de conception : les différences entre les catégories sociales seraient souvent interprétées par les gens sur le modèle des différences entre les espèces vivantes. Dans ce chapitre, nous allons examiner si les chamanes touvas sont pensés comme une catégorie essentialisée et si l’hypothèse d’un modèle biologique peut expliquer cette conception. STRATÉGIES D’IDENTIFICATION 4 Le village d’Adyr-Kežig dans la vallée du Bij-Hem en Touva orientale est entouré des montagnes boisées du massif Ödügen. De la capitale Kyzyl, il faut parcourir une journée de piste en véhicule tout-terrain à travers la montagne pour rejoindre Adyr-Kežig. C’est des montagnes d’Ödügen que sont originaires les plus anciens des habitants, sédentarisés à partir des années 1950. Ils sont Tožu, des Touvas orientaux dont l’économie traditionnelle est l’élevage de rennes et la chasse.
5 Les habitants établissent à l’intérieur de leur communauté une distinction conceptuelle entre « personnes ordinaires » (anaa kiži) et « personnes qui peuvent/savent » (bilir kiži). Parmi ces dernières, ils citent les « gens qui voient au travers » (öttür köör), les devins et les chamanes (ham). Bien qu’il n’existe plus de chamanes tožu depuis les années 1990, de nombreux Tožu estiment que de nouveaux chamanes doivent apparaître parmi eux. La population garde des idées assez précises sur la façon dont un chamane se manifeste. 6 Un homme du village, Viktor, me parlait ainsi de Baraan 1 , petit-fils d’un chamane défunt : « Baraan, il a quelque chose, parce que son grand-père était chamane. » Quand il était enfant, raconte Viktor, Baraan s’est réveillé une nuit et a aperçu de petits personnages sur la table de la cuisine. Cependant, personne ne prit son récit au sérieux. Or, pour Viktor, cette vision est très significative : Qu’est-ce que c’est? Je pense que Baraan a des forces… chamaniques. Tout le monde ne peut pas voir cela. Lui, il peut. Parce qu’il a quelque chose… Il a quelque chose qui se cache à l’intérieur. Pour le moment il ne peut pas utiliser cette force. Il faut qu’un chamane expérimenté l’aide à utiliser cette force. Pourquoi est-il tout le temps malade ? Il y a bien une cause. Quand il prend un verre, deux, trois, c’est parti… Pourtant, il boit très rarement. Quand il va à la chasse, le lendemain il est malade. Je pense que c’est parce qu’il n’a pas fait sortir son énergie, ses forces. On dit que si tu as des capacités chamaniques, tu as un destin [salym-čol], tu es chamane. Même si tu n’es pas un très grand chamane, tu as de petites forces. 7 L’interprétation que Viktor applique à la vision enfantine de Baraan est très particulière. Il ne s’intéresse nullement à l’identité des êtres vus par son ami. Ce qu’il retient, c’est qu’ils sont ordinairement invisibles. Viktor en infère que Baraan est doué de capacités perceptives inhabituelles. Ces capacités ne sont pas transitoires d’après Viktor, elles ne résultent pas d’une circonstance exceptionnelle. Elles dérivent de « quelque chose » qui est enraciné en lui, un trait indéfinissable interne : « Il a quelque chose qui se cache à l’intérieur. » Par ailleurs, Viktor observe un état
fréquemment maladif chez son ami. Avec une forte insistance, il affirme qu’une « cause » doit nécessairement se trouver à l’origine de ces maladies. La cause qu’il propose est double : d’une part des « forces », expression qui peut parfois désigner des esprits, et d’autre part une « capacité », un « destin », c’est-à-dire des qualités intrinsèques de Baraan. Il est remarquable que pour Viktor la « capacité » (ses termes sont en russe sposobnost’ et en touva küššydal, « force-capacité ») soit ce qui fait le chamane, indépendamment de la possession d’un tambour ou de la connaissance des rituels. 8 Il faut noter que tout récit de vision n’amène pas Viktor à prêter naïvement à son auteur des capacités de chamane. Viktor raconte aussi que son propre frère cadet lui confia un jour avoir rencontré un homme très grand, haut comme un poteau, près d’une maison incendiée dans le village. Cette description aurait dû évoquer un mauvais esprit aza-buk. Cependant, Viktor ne prêta pas attention à ce récit, le prenant pour une affabulation. Or, ce frère mourut un mois plus tard. Peu après, un lama venu de Kyzyl arriva dans le village et annonça avoir vu un grand homme se promener à proximité des villages. La vision du jeune frère était donc confirmée : il avait rencontré un démon avant de mourir. Or, lorsqu’il fait ce récit, Viktor n’est nullement tenté d’attribuer des capacités singulières à son petit frère. 9 Comment expliquer cette différence de stratégie interprétative ? Plusieurs éléments guident Viktor dans son interprétation. Tout d’abord, la mort de son frère indique qu’il n’était pas en état d’entretenir une relation avec des êtres surnaturels. Les capacités chamaniques lui faisaient à l’évidence défaut. Mais, dès avant cette fin tragique, au moment où il entendit le récit, Viktor reconnaît ne pas y avoir prêté attention. Ce qui manquait alors au petit frère, c’est
un élément clé du cas de Baraan : des ancêtres chamanes. « Baraan, il a quelque chose, parce que son grand-père était chamane » disait Viktor. Le « quelque chose » a une origine qui se trouve du côté de l’ancestralité. Un autre élément capital distingue le cas du petit frère de celui de Baraan : la vision de ce dernier s’est produite pendant l’enfance, alors que celle du petit frère se situe à l’âge adulte. C’est précisément parce que le phénomène a été précoce que Viktor tend à lui prêter une cause « à l’intérieur ». 10 Ce cas particulier nous suggère que les inférences intervenant dans l’identification d’une personne comme chamane sont riches et structurées. L’opération inférentielle suivie par Viktor consiste à mettre en relation des faits qui pourraient paraître contingents : un récit de vision enfantine, des manifestations pathologiques répétées, un ancêtre chamane. Visions et maladies sont interprétées comme l’effet manifeste d’une cause indéfinie, un « quelque chose » interne à Baraan. Ce « quelque chose » se voit lui-même attribuer une cause : l’ancestralité de Baraan. L’identification d’une personne comme un chamane potentiel consiste donc à l’insérer dans une chaîne causale particulière : 11 Ancêtres chamanes —► Quelque chose d’interne —► Capacités perceptives inhabituelles 12 Si plusieurs personnes produisent des inférences semblables à celles de Viktor et si elles se les communiquent, alors elles pourront engager un processus aboutissant à la reconnaissance publique de Baraan comme chamane. 13 Prenons maintenant un exemple issu d’un milieu social totalement différent. Olesja 2 est une enseignante de langue touva habitant avec sa famille une maison de bois dans la capitale, Kyzyl. Elle se dit athée et considère les chamanes et les lamas comme des parasites qui contribuent à l’appauvrissement de la République. Elle aime
d’ailleurs me citer à ce sujet le vieux proverbe touva : « Quand le peuple s’appauvrit, les chamanes et les lamas s’enrichissent » (Čon jadaraarga, ham-lama bajyyr). 14 Olesja affirme donc ne pas adhérer aux représentations cosmologiques dont on considère généralement qu’elles constituent le chamanisme : elle dit ne pas croire à l’existence des esprits ni à la survie de l’âme après la mort. Elle raconte pourtant quelquefois des histoires étonnantes. L’un de ses neveux est un enfant souffrant de troubles mentaux. Il habite avec sa famille en province, mais, chaque année, pour faire renouveler sa carte d’invalidité, il doit venir à Kyzyl et loge alors généralement chez Olesja. Elle en a peur en raison de son comportement imprévisible et de ses crises violentes. Mais il y a pire pour Olseja : « Le plus terrible, dit-elle, c’est que cet enfant est doué de capacités hors du commun. » Olesja en donne un exemple : lors d’un voyage, il s’endormit, puis, à son réveil, affirma avoir vu en rêve des vieillards déambulant, des défunts. On en parla dans la famille et sa grand-mère reconnut qu’à l’endroit où ce rêve lui était apparu se trouvait précisément un ancien cimetière devenu invisible. 15 Olesja se souvient d’un autre incident qui l’a vivement frappée. Son mari et elle ont fait construire une maison par une équipe de maçons qu’ils ont choisie sur une annonce dans le journal. Au cours des travaux, l’un des membres de l’équipe disparut sans laisser de traces. Le neveu eut des visions de sang et d’autres choses terribles. Ses parents lui dirent de se taire et de ne pas en parler. Pour Olesja, il est évident qu’il a vu ce qui est arrivé à l’ouvrier disparu. 16 À la suite de ces incidents et pour tenter de le guérir de ses troubles mentaux, la famille consulta un chamane. Celui-ci affirma que l’enfant avait le pouvoir de « voir ce que les autres ne voient pas ». Olesja conclut en souriant : « C’est pour cela que, quand il vient à
Kyzyl, j’aime mieux qu’il ne dorme pas ici. Il va chez sa grandmère. » 17 L’expression « voir ce que les autres ne voient pas » est typique des récits sur les personnes créditées de facultés perceptives spéciales. La formule stéréotypée complète est la suivante : « Un homme qui voit ce que les yeux des gens simples ne voient pas et qui entend ce que leurs oreilles n’entendent pas » (Bödüün kižilerniŋ karaanga közülbes čüveni köör, kulaanga dyyalbas čüveni dyŋnaar kiži). C’est très souvent une périphrase désignant un chamane, accompli ou en puissance. 18 Dans ce cas comme dans celui de Baraan, l’identité des entités aperçues par le voyant importe peu. Ce qui retient l’attention d’Olesja dans les visions, ce sont les capacités qu’elles révèlent chez son neveu. Elle met ces incidents en relation entre eux et leur attribue une cause unique : une propriété inobservable de son neveu. Malgré leur différence de milieu social, Olesja et Viktor suivent une stratégie interprétative semblable. Cette façon de ranger les faits dans une chaîne causale n’est pas directement liée à l’adhésion explicite à une cosmologie. On a vu en effet qu’Olesja s’affirme indifférente aux croyances aux esprits. La capacité à former intuitivement, dans des situations concrètes, des inférences selon un schéma traditionnel stable peut donc demeurer active chez des personnes qui, interrogées, se diraient elles-mêmes étrangères au chamanisme. Ce cas est cohérent avec les observations de Barrett et Keil (1996), selon lesquelles les intuitions implicites concernant les entités religieuses ne sont pas nécessairement en cohérence avec les professions de foi affirmées par les gens. Ce mode de raisonnement tacite permettant de détecter de nouveaux chamanes joue nécessairement un rôle central dans la perpétuation de la tradition chamanique.
UNE QUALITÉ INNÉE 19 Viktor estime que son ami possède « quelque chose d’intérieur » rendant compte de ses visions et de ses maladies étranges. En touva, il nomme parfois ce quelque chose küs-šydal, « force-capacité ». Küš est la « force physique », tandis que šydal, dérivé de šyda-, « être capable de », désigne la « puissance » ou la « capacité ». Le bilir, « connaissance » et « pouvoir » des chamanes, dont les profanes s’estiment dépourvus, comme le montrait le témoignage d’Amir cité au début de ce livre, est regardé comme une manifestation de cette qualité intrinsèque qu’est le küš-šydal. 20 Les Touvas citent d’autres notions qui semblent toutes renvoyer à un trait enraciné dans la personne du chamane, par exemple čajaan ou ham-čajaan, « facture chamanique », que nous reverrons, et uk. On dit très souvent à Touva qu’un chamane authentique est nécessairement un uktug ham, c’est-à-dire un « chamane à uk ». Lorsqu’il s’agit de savoir précisément ce qu’est cet uk chamanique, les commentaires explicites sont pauvres ou inexistants. Uk est un terme commun à de nombreuses langues turco-mongoles, dont les acceptions sont d’une variété un peu déconcertante. En touva, il désigne l’« origine » et le « genre » d’une chose ou d’une personne, mais aussi le groupe de filiation (lignage ou clan) ou le groupe ethnique. On dira d’un Mongol qu’il est mool uktug, « d’origine mongole ». 21 Dès la fin du XIXe siècle, Potanin relevait chez les Altaïens une expression semblable à celle de mes informateurs : les uktug ham seraient supérieurs à ceux qui deviennent chamanes par « désir personnel » (1883 : 57). Jakovlev est plus clair encore : les chamanes touvas qui ne sont pas uktug ham 3 ne sont que des « imposteurs » (1900 : 113-114). Potanin et Jakovlev traduisent uktug ham par
« chamane héréditaire », ce qui est souvent justifié. Cependant, nous verrons que certains chamanes touvas sont réputés porteurs d’un uk qui n’est pas lié aux ancêtres. Les Touvas parlent ainsi d’uk « céleste » ou « terrestre », ou encore d’uk de démon aza (cf. infra, p. 261). En contexte chamanique, l’uk est donc un « quelque chose » originel qui définit le vrai chamane indépendamment de sa volonté personnelle. 22 Les voisins mongols des Turcs de l’Altaï-Saïan connaissent des notions équivalentes. Au sud du pays touva, les Darkhates considèrent que seule une personne douée par ses ancêtres d’uga (ou ug, forme mongole du turc uk) peut être chamane (Sanžeev 1930 : 56). Les pasteurs bouriates, voisins orientaux des Touvas, appellent udha cette énigmatique qualité nécessaire au chamane. G. Sanzeev observa que les termes uga et udha ne définissent pas un « droit au chamanisme » en un sens sociologique tel qu’avaient pu le comprendre d’autres ethnologues comme Lev Šternberg (1927), mais une « nécessité imposée d’être chamane » (Sanžeev, ibid.). Autrement dit, cette notion ne désigne pas une règle sociale mais une contrainte non maîtrisable. Roberte Hamayon alla plus loin : elle montra qu’en bouriate la notion d’udha, qui implique une « compétence innée », doit être comprise comme une« essence » (Hamayon 1990 : 646). Les descendants d’un chamane sont supposés porteurs d’un böögej udha, une « essence chamanique », qui existe chez eux à l’état latent pour ne s’actualiser que dans un nouveau chamane. Marie-Dominique Even cite chez les Bouriates d’Aga le terme čanar, qui pourrait également représenter « l’essence chamanique » (1988-1989 : 54). De nos jours, à Oulan-Bator, les Mongols estiment qu’un « vrai » chamane est un chamane à böö udam, « racine chamanique » (Merli 2010 : 43, 66).
23 Ces diverses notions du chamanisme turco-mongol ne désignent pas des esprits mais des propriétés profondes des chamanes qui les font être tels qu’ils sont et les distinguent des imposteurs. Comparables à notre « essence » et au mana de Hubert et Mauss, elles sont souvent mobilisées par les gens pour expliciter dans le langage des inférences implicites qu’ils accomplissent concernant les chamanes. En ellesmêmes, ces notions sont synonymes à quelques nuances près du « quelque chose » nommé par Viktor, cette propriété inobservable qui fait que les chamanes sont différents. 24 De telles notions sont typiquement des « concepts vides », tels que les a définis Pascal Boyer à partir de l’exemple du mana et de l’evur (1986). Sur le plan sémantique, les « concepts vides » ont notamment pour particularité de ne pas posséder de traits définitionnels. Pour autant, cette imprécision n’implique pas qu’ils puissent être appliqués à n’importe quel objet, ce qui suggère qu’une théorie n’en est pas moins attachée à leur emploi correct. Sur le plan pragmatique, ces concepts se distinguent par le fait que la capacité à tenir des discours précis à leur sujet dans des situations concrètes est soumise au fait d’être passé par des expériences spéciales. Ces expériences, telles l’initiation, ont précisément pour objet d’exposer les personnes à l’influence de l’entité désignée par le concept. 25 Il existe ainsi un lien causal nécessaire entre l’entité référée et l’acquisition du concept (Boyer, ibid). 26 Cette analyse est valide pour les notions touvas de čajaan, de uk et de küš-šydal. Les seuls individus jugés capables d’en parler précisément et d’identifier leurs effets dans la vie quotidienne sont justement ceux qui subissent de façon causale leur influence à l’intérieur d’euxmêmes : les chamanes. Par leur pauvreté sémantique, ces notions ne nous apprennent pas grand-chose sur les attentes et les processus causaux qui leur sont associés. Pour en savoir plus sur les qualités
chamaniques inobservables, il nous faut explorer les conceptions concernant la manière dont on entre dans la catégorie des chamanes et les traits communs de ses membres. Une qualité qui ne s’apprend pas 27 « Tu crois que chamane, ça peut s’apprendre ? » me demanda Ooržak, ancien président de l’association des chamanes Düŋgür, au début d’un entretien où je lui avais dit mon intérêt pour le chamanisme. 28 « Peut-être, pourquoi pas? répondis-je avec prudence. 29 – Eh bien, pas du tout ! » répliqua-t-il énergiquement. 30 C’est sans doute parmi les Touvas l’une des certitudes les plus partagées concernant les chamanes, et peut-être même la seule partagée. Les opinions les plus diverses sont affirmées concernant l’âge de l’accès à la pratique rituelle, les qualités que doit manifester un chamane ou les instruments qu’il est tenu de posséder. En revanche, un point est évident pour tout le monde : c’est qu’aucun apprentissage ne peut permettre de devenir chamane. Öörenmes, « Ça ne s’apprend pas », dit-on. Par contraste, ajoute-t-on souvent, ceux qui apprennent, ce sont les lamas. Ils apprennent à lire les livres tibétains dans lesquels ils trouvent les lois de l’astrologie et les prières qu’ils récitent. Les chamanes d’autrefois, eux, ne savaient pas lire et n’en avaient nul besoin. Comme l’explique le chamane Ereksen à propos d’un « grand chamane » de Tere-Höl, Šončuur Sojan : « Il n’utilisait pas les livres, les images. Quand quelqu’un venait, il lui prenait le pouls tout de suite et il disait : “Tu as tel âge, tu es de telle année, tu es telle personne”. » 31 L’identité de lama s’acquiert au moment où la hiérarchie de l’Église bouddhique confère ce titre. On ne dit jamais en regardant un
enfant : « Oh! Il est un peu lama celui-là! » ou « Vous ne croyez pas qu’il est lama, votre fils ? » La question ferait rire, car elle manifesterait simplement une incompréhension de la notion même de lama. Il suffit d’observer que l’enfant ne porte pas le costume et la tonsure pour en conclure qu’il n’est pas lama. En revanche, il n’y a rien d’incongru à se demander si un petit enfant ne serait pas, par hasard, un chamane. Et cette question préoccupe en effet de nombreuses familles à Touva. 32 « Les lamas lisent des livres, c’est d’ailleurs tout ce qu’ils savent faire », disent certains Touvas qui préfèrent « aller chez les chamanes ». 33 Azjana, une adolescente russophone de Kyzyl, après m’avoir raconté que sa famille invite plusieurs fois par an un chamane, reconnaît qu’elle fréquente beaucoup plus les lamas : – Je vais tous les dimanches à 19 heures au temple bouddhique [hüree]. Parfois nous invitons les lamas à la maison. – Et tu crois plus aux chamanes ou aux lamas ? – Aux chamanes. – À ton avis, d’où vient leur force? – C’est de naissance. Ça ne s’apprend pas. On le reconnaît tout de suite. 34 Cette opinion n’est pas particulière aux Touvas urbains contemporains. Elle était déjà notée chez les Altaïens à la fin du XIXe siècle : « Le don chamanique chez les Altaïens est inné » (cité par Dyrenkova 1930 : 268). Elle est également connue chez les Touvas de province. Habitant du village d’Adyr-kežik, Nagazy est un ancien éleveur de rennes né en 1932 dans la taïga d’Ödügen. Selon lui, « les chamanes n’apprennent pas [ööretpes], ce sont des gens qui apparaissent ainsi à la naissance [törümelinden] et ils travaillent ainsi. Toute personne n’a pas un destin de chamane [ham čajaannyg], ce sont des personnes rares dans l’univers ». Selon un autre Touva tožu, « on ne peut pas apprendre à chamaniser. C’est de naissance, sinon
ça ne marche pas. C’est quelque chose d’héréditaire [uktug]. Apprends, apprends, même cent ans, il n’en sortira rien ». 35 Le petit-fils d’un chamane précise ceci : Les gens qui savent chamaniser n’en sont pas conscients, ils ne le comprennent que peu à peu. Tant qu’ils sont chamanes sans le savoir, leur énergie [energiazy] s’accroît et ils deviennent malades. Alors on leur dit : « Tu es malade d’une façon qui n’est pas normale », et on leur conseille de chamaniser. Ensuite, quand ils commencent à chamaniser, leur santé devient normale. 36 Pour les Tožu, on est chamane « de naissance » (törumelinden), mais cette identité ne se manifeste pas immédiatement, de sorte qu’on peut soi-même l’ignorer longtemps. 37 L’ensemble des qualités et dispositions particulières dont une personne est munie à la naissance constitue son čajaan, le terme employé par Nagazy, que l’on traduit habituellement par « destin ». Čajaan est dérivé du verbe čaja- « créer; prédestiner ». Le processus de création dénoté par cette racine est souvent associé au travail de la forge. Ainsi, on dit du forgeron : čuvelerin čajaap šuuktup kaan, littéralement « il crée en fondant les choses » (Samdan éd. 2004 : 191). Pour rester fidèle à son étymologie, on pourrait rendre čajaan en disant que c’est, dans un être, ce qu’il a de « ainsi fait », sa « facture innée ». Cette « facture » est un destin que l’on ne peut modifier par des interventions rituelles. 38 La racine čaja- a produit un autre terme en usage chez les Touvas occidentaux pour qualifier l’origine des pouvoirs des chamanes : čajaattyngan. Le dictionnaire de Tenišev (1986 : 523-524) ainsi que les Touvas eux-mêmes traduisent čajaattyngan en russe par priroždënnyj, « inné ». En tenant compte de son étymologie 4 , on peut traduire čajaattyngan de façon plus littérale par la formule « qui s’est ainsi créé » ou, mieux encore, « ainsi fait ». L’essentiel est de retenir que čajaattyngan s’oppose à ce qui est appris ou acquis. Par exemple, Amir, du Hüürektig, me parlait ainsi de sa grand-mère : « La mère de
ma mère était une grande chamane puissante, elle vivait au lieu-dit Šom-Šum. Elle était ainsi faite [čajaattyngan]. » 39 Pour les Touvas, les chamanes ne forment pas une catégorie sociale ordinaire comparable à celles de berger (kadarčy), de chef (darga), de riche (baj), ni même de lama, ou, dans le contexte urbain, de coiffeur. Des chamanes, on attend qu’ils possèdent quelque chose qui ne s’acquiert pas, que l’on ne peut obtenir ni des relations sociales ni de l’étude, quelque chose qui doit être toujours déjà là, en eux. On ne devient pas chamane 40 Comment devient-on chamane? D’une certaine manière, cette question que se pose l’ethnologue est vide de sens pour les Touvas, car elle implique en elle-même une contradiction. Dans la vie quotidienne, on est chamane ou on ne l’est point, mais on ne saurait le devenir. C’est de façon inappropriée que des traductions imprécises en langue occidentale et les commentaires des ethnologues recourent à l’expression « devenir chamane ». Il n’y a guère que dans les légendes et dans des cas jugés suspects que l’on devient chamane. Dans le discours rétrospectif des chamanes réels, leur statut n’est pas présenté comme le résultat d’un processus mais comme un état permanent. Les chamanes touvas contemporains nient avoir reçu une formation, une transmission de connaissance auprès d’un maître. En touva, on ne dit pas ol ham apargan, « il est devenu chamane », mais ol hamnap apargan, « il a commencé à chamaniser ». C’est un changement d’action qui est désigné par l’intermédiaire du verbe hamna-, et non un changement d’identité. De même, on constate que dans les biographies anciennes de chamanes de l’Altaï, les esprits ne disent pas à celui qu’ils assaillent : « Deviens chamane », mais Kamna, paza čatna!« Chamanise, ne reste plus couché! » (Dyrenkova 1930 : 272). Il est donc indispensable de
distinguer la qualité de chamane, dont l’individu est supposé doué dès l’enfance, de la fonction de chamane, qui n’est acquise qu’après l’adolescence à la suite d’une reconnaissance sociale de cette qualité. 41 Lorsque l’appartenance à une catégorie sociale a pour critère la pratique d’une activité, l’accès à cette dernière constitue un changement de statut, généralement marqué par un rite d’entrée. Le rite est censé transformer la personne en un spécialiste, prêtre, médecin ou roi, et l’autoriser ainsi à exercer la pratique dont sa nouvelle catégorie détient le monopole : sacrifier, soigner, gouverner. Or, dans la société touva, qu’il s’agisse de l’époque présoviétique ou contemporaine, la pratique du chamanisme par une personne n’est pas inaugurée par un rituel qui aurait pour but de la transformer en chamane. Il existe bien une cérémonie dont les ethnologues ont observé qu’elle marque l’entrée en fonction du chamane. Cependant, ce rituel n’a pas pour objet l’impétrant, mais son tambour, qui doit être animé (voir chapitre V). 42 Cette règle est très générale dans les traditions chamaniques d’Asie du Nord (Hamayon 1990 : 456). Shirokogoroff (1935 : 351) considère que le rituel à partir duquel le chamane entre en activité ne doit pas être qualifié de « consécration » ou d’« initiation », car l’intéressé est déjà tenu pour « initié » au moment du rite. Ainsi, chez les Toungouses du renne en Transbaïkalie, le chamane pratique déjà et doit avoir fait ses preuves pour que ce rite ait lieu. Il vaut mieux parler, selon Shirokogoroff, de « reconnaissance formelle » du chamane (ibid.). 43 Pour les Touvas et de nombreux autres peuples sibériens, aucun rituel ni aucune action humaine en général ne peuvent faire d’un homme ordinaire un chamane. L’observateur étranger peut sans doute déceler des stratégies de reproduction sociale conscientes ou inconscientes consistant à pousser implicitement un membre de la
famille à prendre la succession d’un défunt, ou à garder précieusement certains objets métalliques de l’équipement chamanique censés accélérer la naissance d’un nouveau chamane (sur la conservation de ces objets, voir chez les Téléoutes, Dyrenkova 1949 : 187 et Potapov 1949 : 198; chez les Tchelkanes, Hlopina 1978 : 78). Néanmoins, ces actions ne sont pas pensées par les acteurs euxmêmes comme déterminantes dans l’apparition de chamanes. On n’entendrait jamais les parents d’un chamane expliquer : « Nous avions envie que le petit devienne chamane pour continuer la tradition familiale. » Au contraire, lorsqu’un enfant altaïen présente les signes d’un développement chamanique, sa famille se montre consternée et s’efforce de l’écarter de cette « voie dangereuse » avant de se résigner à préparer son accès à la pratique (Dyrenkova 1930 : 268). Bien plus nombreuses et évidentes sont les stratégies visant à exhiber que l’on empêche la transmission de la fonction chamanique par l’héritage des objets rituels, dont les plus importants, le tambour et le costume, sont systématiquement détruits après la mort du chamane (voir p. 232). 44 On pourrait également objecter que, dans les traditions sibériennes, le chamane doit naturellement recevoir une formation pour apprendre les chants et les techniques rituels. L’ethnographie nous montre qu’il existe en effet une période de formation du jeune chamane par un chamane expérimenté, mais elle est réduite à un minimum, seulement quelques jours ou moins encore. 45 L’existence même d’une formation du débutant est souvent niée dans la tradition touva, et, quand elle est nommée, on l’appelle ham baštaar, « mener le chamane à sa suite » (chez les Touvas tožu, Vajnštejn 1991 : 251 ; chez les Touvas de Mongolie, Taube 1981 : 48). L’erreur commise par Vajnštejn lorsqu’il traduit ham baštaar par « enseigner le chamane » est typique d’une difficulté occidentale à
admettre que, pour les acteurs eux-mêmes, la qualité de chamane n’est pas le résultat d’un apprentissage. Baštaar s’emploie à propos d’un berger qui mène un troupeau ou d’un chef qui dirige un groupe d’humains (Monguš dir. 2003 : 233) ; nulle idée de transmission de connaissances n’est connotée par ce verbe. Il n’est donc pas étonnant que l’enquête de Badamxatan sur l’« enseignement » des chamanes chez les Darkhates, voisins mongols des Touvas, soit restée « sans succès » (1986 : 186). De même, Shirokogoroff explique que, parmi les chamanes toungouses, « “l’enseignement” a une importance mineure par rapport aux caractéristiques individuelles du candidat » (1935 : 346). Dans le rituel iakoute, la transmission des connaissances se réduisait à des crachats du chamane confirmé sur le débutant (Popov 2006 : 365, n. 83). Basilov remarque à juste titre, à partir d’un vaste ensemble de sources sur le chamanisme d’Asie du Nord et d’Asie centrale, que les données sur la formation de l’impétrant sont rares et que celle-ci n’est généralement pas considérée comme nécessaire (Basilov 1992 : 120-121). 46 D’un point de vue occidental, on objectera sans doute que, de fait, des personnes qui n’étaient pas reconnues auparavant comme chamanes accèdent à ce statut et donc deviennent chamanes, quand d’autres, qui étaient reconnues comme tels, peuvent perdre leur crédit et cesser d’être regardées comme chamanes. L’appartenance à la catégorie de chamane ne paraît donc nullement absolue. Mais ce serait confondre catégorisation et stratégie d’identification : il est courant que les gens considèrent l’appartenance à une catégorie comme inaltérable mais qu’ils reconnaissent en même temps que l’identification en est difficile et doit parfois être corrigée (Boyer 1997). Par exemple, on considère que l’appartenance à la catégorie « or » est absolue (soit c’est de l’or, soit ce n’en est pas) ; néanmoins, le savoir profane ne permet pas de déterminer en quoi l’or se
distingue fondamentalement d’autres substances, de sorte que beaucoup peuvent reconnaître ne pas être capables d’identifier avec certitude si un objet est en or. 47 Si le chamanisme se distingue du bouddhisme et d’autres religions instituées, c’est bien parce qu’il refuse de se penser comme une institution sociale. Les précautions prises pour réduire les mécanismes de reproduction sociale et de transmission des savoirs ainsi que les dénégations répétées de ces phénomènes ne sont pas des manifestations maladroites de mauvaise foi, mais des efforts de mise en conformité de la réalité à un modèle rigoureux du développement chamanique, dont il nous faut poursuivre l’investigation. Chamane par corps 48 Dans le chapitre précédent, nous avons noté l’importance de l’investissement corporel des chamanes dans les pratiques de purification des mauvais sorts. Dans le discours commun, il est fréquent que les chamanes soient réputés se distinguer des nonchamanes par des traits corporels atypiques. Une habitante de Kyzyl me racontait que son arrière-grand-père était un grand chamane : « Il avait un sein au niveau de l’abdomen sur le côté gauche. Les gens y suçaient mais il ne donnait pas de lait. » Pour mon interlocutrice, ce troisième sein était le signe de l’authenticité de sa puissance. 49 On dit encore que les chamanes se reconnaissent à leur regard fascinant ou à une singularité de leurs yeux. Une femme disait à propos d’une chamane de soixante-dix ans en qui elle avait confiance : « Je vais chez elle une ou deux fois par an. Elle a vraiment quelque chose. Quand je lui pose une question, elle lève les yeux vers le ciel et ses pupilles disparaissent. »
50 Pour les Touvas, la différence essentielle du corps du chamane tient à sa structure interne. Le discours commun affirme en effet que les os des chamanes sont « blancs » (ak) ou « purs » (aryg) 5 alors que ceux des gens ordinaires sont « noirs » (par exemple Kenin-Lopsan éd. 2002 : 91-101, 178-195, 184-201). Je demandais un jour au chamane Gennadij à Kyzyl : « De quel os êtes-vous ? » (Kandyg sööktüg siler?) Par cette question, j’avais en vue son groupe de filiation, son clan, désigné du terme « os » dans l’Altaï-Saïan. Comprenant ma demande non selon la logique clanique, mais selon la logique chamanique, il me fit cette réponse : « Je suis d’os blanc » (Ak sööktüg men). Nous verrons encore de nombreux autres exemples de particularités corporelles dans l’examen des trajectoires individuelles (chapitre IV). 51 Si la qualité chamanique s’ancre au plus profond du corps, il n’est plus étonnant qu’elle soit considérée comme innée et indéracinable. Mais comment cette qualité peut-elle être reconnue ? La couleur des os n’est évidemment pas vérifiable. A en juger par les exemples cités, les manifestations physiques visibles de la qualité chamanique peuvent être variables, de sorte qu’elles ne constituent pas des critères nécessaires, mais seulement des indices. Dans d’autres cas, les mêmes particularités physiques seraient interprétées comme de simples anomalies insignifiantes. Peut-on identifier des traits caractéristiques stabilisés par la tradition permettant à l’entourage d’une personne de la reconnaître comme chamane ? VRAIS ET FAUX CHAMANES Apparence et réalité : des traits visibles ordinaires ni nécessaires ni suffisants
52 Chez les Touvas contemporains, le discours commun répertorie quelques traits visibles attachés à l’apparence typique d’un chamane. Pour expliquer ce qu’est le ham (« chamane »), on peut le décrire comme un « homme à tambour » (düŋgürlüg kiži). Une définition un peu plus complète donnée à un étranger serait : « un homme ou une femme pourvu d’un tambour et d’un costume qui danse et chante en les utilisant ». En Sibérie, la conduite typique du chamane est souvent à l’origine des termes le désignant, comme saman dans les langues toungouses, dérivé de sam-, « danser, bondir », ou ojun en iakoute, du turc commun oj-, « bondir; jouer » (Lot-Falck 1977). 53 Cependant, ces traits typiques visibles ne forment pas des critères d’identification, car ils ne sont ni nécessaires ni suffisants. En Sibérie, les conduites de jeu ou de saut n’entraînent évidemment pas pour ceux qui s’y livrent l’attribution du titre de chamane. On connaît même bien des situations où des profanes imitent volontairement les gestes du chamane sans pour autant être considérés comme des chamanes. Réciproquement, un chamane qui dort ne perd pas son titre du fait de son immobilité. Quant au tambour chamanique, il ne confère pas la qualité de chamane puisqu’il n’est remis qu’à des personnes préalablement reconnues comme douées de cette qualité. Les cas existent de chamanes, débutants ou non, qui exercent leur fonction sans posséder de costume ni de tambour, utilisant un autre instrument, comme un battoir seul, une guimbarde, un miroir de bronze ou même une simple tige épineuse de caragana (kyzyl haragan) (voir aussi Vajnštejn 1991 : 255). Les traits réputés typiques du chamane ne sont donc pas nécessaires pour appartenir à la catégorie de chamane. 54 La réciproque peut paraître plus étrange : est-il possible que les descriptions données par le discours commun ne soient pas suffisantes ? Supposerait-on qu’une personne possédant un costume
et un tambour ne soit pas, en réalité, un chamane ? Quel sens une telle présomption pourrait-elle avoir ? Pour les Touvas, il n’y a là rien que de très ordinaire. Aucun de mes interlocuteurs à Touva ne considérait que toutes les personnes possédant les attributs matériels du chamane étaient véritablement des chamanes. Ce serait là faire preuve d’une naïveté absurde, que les Touvas en contact avec des visiteurs occidentaux regrettent de voir si répandue parmi eux. Pour les Touvas, une partie plus ou moins étendue, parfois la totalité des personnes qui usent d’un costume et d’un tambour chamaniques ne sont pas en réalité des chamanes, mais des « imposteurs » (megeči). Ce ne sont que des « gens ordinaires » (anaa ulus) se faisant passer pour des chamanes en empruntant leur apparence typique. 55 Les traits extérieurs mis en avant par la description courante du chamane ne sont donc ni nécessaires ni suffisants. Cette particularité a une conséquence très importante au niveau des procédures cognitives : la distinction entre apparence et réalité doit jouer un rôle crucial dans la compréhension de la catégorie de chamane. En effet, dans les jugements des Touvas sur leurs chamanes, revient en permanence l’obsédante question de la distinction entre « vrais chamanes » (šyn ham) et d’autre part « faux chamanes » (mege ham), « imposteurs » (megeči) ou « charlatans » (en russe šarlatan) 6 . Qu’ils se revendiquent athées, bouddhistes ou chrétiens, mes interlocuteurs soutenaient tous comme une évidence l’existence de cette opposition radicale. Les ethnologues touvas m’ont souvent surpris par la réaffirmation de ce contraste qu’on n’attendrait pas dans la bouche de scientifiques. Le sceptique radical à Touva n’est pas quelqu’un qui croit que les chamanes n’ont pas de pouvoirs surnaturels, mais quelqu’un pour qui il n’existe (plus) aucun chamane authentique.
56 « Parfois, j’ai des doutes sur les chamanes », me disait Aziana. Elle affirmait pourtant « y croire » plus qu’aux lamas, alors qu’elle n’exprimait aucun doute semblable à l’égard de ces derniers, qu’elle visitait toutes les semaines. Curieusement, « doute » et « croyance » s’affirmaient chez elle simultanément, comme si l’un aiguisait l’autre. Le doute attristé est l’un des sentiments les plus courants que les Touvas contemporains manifestent à l’égard de leurs chamanes. Au contraire, on ne soupçonne jamais les lamas d’être de faux lamas et moins encore les riches d’être de faux riches, ou alors ce questionnement revêt un sens tout à fait différent et les manières de le résoudre sont d’un autre ordre. 57 Quels sont les indices permettant de démasquer les « faux chamanes » (megeči ham) ? Svetlana a un jour assisté à un rite exécuté par Aj-Čürek, chamane d’envergure internationale considérée par certains comme la plus « forte » de Touva : Je n’ai pas très confiance en ses pouvoirs. Peut-être au début je croyais en elle. Mais elle est venue à Čadaana une fois et, dans le club, elle avait une représentation. Et là, elle a commencé à lancer des injures de la scène sur le public. Elle a fait une vraie hystérie. Peut-être les illettrés ont pensé qu’elle avait une extase [ru. èkstaz]. Elle se comportait juste comme une bonne femme de bazar. 58 Pour Svetlana, c’est le goût du spectacle qui est suspect chez AjČürek. 59 Klara, de l’université de Kyzyl, cite quant à elle en premier lieu le goût immodéré pour la boisson : « Les charlatans, ce sont par exemple ceux qui boivent. Certains disent : “Il faut boire pour entendre les esprits”, mais c’est une ruse. Je n’y crois pas. » 60 La boisson est aussi un mauvais signe pour les deux cousines Amalija et Čajaana qui me dirent ceci à propos d’un chamane devin (tölgečiham) : « Il a dit tout faux. On avait vu tout de suite que c’était un mauvais, car il buvait. » À propos d’un autre qui leur parut aussi
faux, elles donnaient cet argument : « Il nous tripotait. » Pour beaucoup, l’avidité est aussi un mauvais signe (« Est-ce qu’il le fait pour de l’argent ? »). 61 Lorsqu’un chamane, par un indice quelconque, fait douter ses clients du caractère inné de sa qualité et laisse supposer qu’il agit sous l’impulsion d’un autre genre de causalité, comme des désirs mondains, alors il n’est pas pris au sérieux et son auditoire ne retiendra de ses divinations que celles qui divergent de la réalité. On conclura à son propos qu’« il a dit tout faux ». Avec un chamane qui leur aurait inspiré confiance, ces mêmes clients auraient été attentifs, au contraire, aux propos concordant avec leur expérience. De cette manière, la vérité ou la fausseté des dires du chamane (comme du devin tölgeči) est souvent établie avant même qu’il ait commencé à parler. 62 Si la conviction d’une opposition entre vrais et faux chamanes est universellement partagée, la nature des termes qu’elle est censée faire contraster reste étonnamment floue. La question, régulièrement posée, de ce qui distingue les vrais chamanes des faux laissait souvent mes interlocuteurs hésitants, car aucun de ces défauts, avidité, alcoolisme, esbroufe, occidentalisation, n’est universellement admis comme disqualifiant nécessairement du statut de « vrai chamane ». Parmi les chamanes réputés les plus puissants de Touva, plusieurs boivent et tous font preuve d’une âpreté au gain sans fard. L’habitude de fréquenter des étrangers, suspecte pour certains, peut aussi bien être perçue comme une capacité à les attirer, signe de la vaste réputation dont jouit traditionnellement le « grand chamane ». 63 En résumé, les jugements pratiques que nous avons cités montrent que la qualité qui fait le chamane est conçue comme un trait de naissance inaltérable, souvent manifesté par des indices corporels
variables, mais cependant insaisissable car irréductible aux apparences. Ce sont bien les pans d’une structure conceptuelle essentialiste que nous voyons se dessiner avec une netteté croissante. Stratégies des clients 64 Les propriétés qui font le chamane authentique, tel son squelette blanc, sont sous-jacentes et il n’existe aucun critère extérieur évident qui en prouverait la présence avec certitude. 65 À Kyzyl, les Touvas font preuve d’une prudence scrupuleuse dans le choix des chamanes qu’ils consultent. La présence des bâtiments des associations chamaniques au cœur de la ville et le passage régulier des clients peuvent donner l’impression que l’on visite ces lieux comme on va à l’hôpital public, confiant dans une institution reconnue. Cette vision est totalement trompeuse. Il n’y a guère que les adolescents, et plus précisément les adolescentes, pour se présenter dans une association chamanique sans y connaître personne. Les jeunes filles s’y rendent après les cours pour obtenir une divination au sujet de leurs études ou de leur vie sentimentale. Les femmes plus âgées regardent avec mépris ce comportement qu’elles jugent écervelé. Plusieurs clients de chamanes et de devins disent ne jamais s’adresser qu’à des personnes qui leur ont été recommandées par leur entourage. C’est souvent en groupe, sur la foi d’un proche, que l’on va consulter un devin ou un chamane. Le mieux est de se faire emmener par un convaincu qui a mené son enquête et vérifié sur lui-même l’authenticité de son talent. 66 En effet, le seul moyen fiable d’établir si un chamane a une authentique qualité chamanique, c’est de tester les pouvoirs causaux qu’elle est censée lui donner : des capacités de divination, de
guérison et d’appel de la chance. La vérification la plus sûre (mais toujours révisable) n’a donc lieu qu’a posteriori, ce qui implique une part élevée de risque. 67 Après un échec ou une série d’échecs, un chamane qu’on jugeait grand et puissant peut être rétrogradé dans la catégorie d’« homme simple » (bödüün kiži). Si un malheur se produit précisément après un rituel destiné à appeler le bonheur, les clients sont fortement tentés de considérer le chamane qu’ils avaient invité comme un « faible » ou un « imposteur ». Stratégies des chamanes : impliquer le client 68 On pourrait imaginer que les chamanes, par solidarité et pour défendre leur intérêt de groupe, ont à cœur de lutter contre la notion corrosive d’« imposteur » (megeči). C’est ce qu’a tenté de faire Moŋguš Kenin-Lopsan en remettant un certificat aux chamanes dont il avait établi l’authenticité afin qu’ils fussent admis comme « vrais » par la population. Mais ce projet a échoué car les chamanes ne se sont pas prêtés aux principes de discipline et d’uniformisation qu’implique le modèle bureaucratique et sécurisé inventé par KeninLopsan. 69 Si les chamanes avaient abandonné la représentation essentialiste de leur qualité au profit d’une définition administrative, ils auraient renoncé du même coup à l’efficacité rituelle qui est associée à leur essence. Ç’aurait été s’exposer au risque d’être massivement classés par la population comme « faux ». 70 Si les chamanes exhibent souvent aux étrangers les cartes et certificats de leur association signés par Kenin-Lopsan, ils n’hésitent pas à se gausser des certificats « bidon » de leurs concurrents, pourtant signés par le même Kenin-Lopsan, ruinant ainsi la
légitimité bureaucratique qui valide leur propre certificat. Le problème est régressif à l’infini : face à un certificat de chamane fait toujours défaut un second certificat attestant la validité du premier et le distinguant de « certificats de complaisance » arrachés à l’amitié de Kenin-Lopsan. Il est clair que, dans ce contexte, la légitimité bureaucratique demeure absolument insuffisante pour convaincre le public local de l’authenticité d’un chamane. On comprend mieux pourquoi l’« institutionnalisation » du chamanisme touva est demeurée un phénomène superficiel. 71 Bien loin de manifester de l’hostilité envers l’idée que des « imposteurs » agissent parmi eux, les chamanes touvas en sont parmi les plus virulents promoteurs. Cette conception explique en grande partie les conflits évoqués dans le chapitre I. Les chamanes contribuent efficacement à activer des raisonnements essentialistes chez leurs clients en dénonçant les effets catastrophiques de l’action de faux ou de médiocres chamanes. Le président d’Adyg-eeren, Boramaadyr, me confiait ainsi sa pensée sur certains des membres de sa propre association : Il y a beaucoup d’erreurs commises par les chamanes, par les charlatans. Ensuite, moi, je dois les corriger. Ceux qui se trompent, qu’ils partent faire un travail ordinaire! J’en ai assez de cette situation, j’en ai assez de devoir réparer les erreurs des S… T… J’en ai assez des M… L… ! Il est bon pour l’estrade celui-là, c’est du spectacle ce qu’il fait! 72 Au début de l’année 2006, S… T… était membre depuis quelques années de l’association Adyg-eeren. Au cours de l’été 2006, sa présence se fit plus rare, et, en septembre, au moment de cet entretien, il était en effet parti travailler dans le bâtiment, visiblement chassé par Bora-maadyr. Celui-ci lui reprochait de s’être montré à plusieurs reprises incapable d’accomplir efficacement le rituel du 49e jour qui vise à éloigner une âme de défunt. Quant à M… L…, c’est un chamane célèbre de Touva, ancien président de
l’association Düŋgür, à qui Bora-maadyr reproche de mener des rituels dénués d’efficacité, de simples « spectacles ». 73 Bora-maadyr se souvient ainsi des débuts du renouveau chamanique à Kyzyl dans les années 1990 : Les autres là-bas [les chamanes des autres associations], au début ils ne savaient rien faire. Ils me regardaient jouer du tambour, étonnés. Ils m’imitaient en me regardant comme ça [Bora-maadyr prend un air stupide]. Ce sont des comédiens, des néo-chamanes ! 74 À en croire Bora-maadyr, les imposteurs sont condamnés à l’imitation servile des « vrais ». Ils jouent, copient, font du spectacle, éternel reproche adressé à ceux qu’on soupçonne de n’être pas chamanes törümelinden, « de naissance ». 75 On se souvient des accusations de maléfice formulées par Boramaadyr contre certains de ses collègues. Inefficacité et nuisance s’interpénètrent : il est clair que la distinction entre « faux chamane » (mege ham) et « chamane noir » (kara ham), ou sorcier, n’est pas étanche. Lorsqu’il est invité par une famille, Bora-maadyr commence par semer le doute sur ceux qui l’ont précédé. Du point de vue des clients, les chamanes reçus précédemment sont, du moins l’espèrent-ils, assez semblables dans leur authenticité; c’est bien à partir de cet espoir, établi par une petite enquête, qu’ils les ont choisis et invités. Or, Bora-maadyr met à bas ce sentiment d’homogénéité en accusant d’incompétence et parfois des pires crimes ses concurrents. Il jette le soupçon sur les choix des clients, sur leurs suppositions et, quelle que soit leur réaction, il les mène à une situation d’insécurité cognitive. En effet, soit les clients adhèrent aux accusations formulées par Bora-maadyr et admettent donc qu’ils ont reçu chez eux des imposteurs, soit ils ne le croient pas, mais alors, c’est la parole du chamane qu’ils ont devant eux qu’ils mettent en doute, et, partant, son authenticité. Aucune liberté
n’est laissée aux clients dans ce véritable dispositif de production du doute. La divination et ses deux points de vue 76 L’opposition conceptuelle entre vrai et faux chamane a des conséquences au niveau des interactions les plus immédiates entre chamanes et clients. Les séances de divination constituent sur ce plan un champ particulièrement révélateur des stratégies mises en œuvre par les uns et les autres. Au cours de la divination, le point de vue du client et celui du spécialiste sur leur propre interaction se confrontent, s’ajustent l’un à l’autre et se transforment. 77 Chez les profanes, le procédé indirect le plus ordinaire pour estimer la valeur d’un chamane, c’est de tester l’exactitude de ses paroles. Comme l’explique sobrement Marat, vieil homme de Tere-Höl : « Si c’est un vrai chamane, quand on l’invite pour chamaniser, il dit vrai, si c’est un faux, il dit faux » (Šyn ham bolza, hamnadyp algaš šyn čugaalaar, mege ham bolza, megelep turar). 78 Le « vrai chamane » dit « le vrai » (šyn) spontanément, avec une rapidité stupéfiante, justement parce qu’il ne réfléchit pas, mais parce qu’il « voit tout de suite » (doraan-na köör). Pour Klara, les vrais chamanes, « ce sont des chamanes qui voient au travers [öttür köör]. Ils peuvent prédire quelque chose ou dire ce qui t’est arrivé dans le passé ». Ce qu’ils disent n’est pas l’expression d’une réflexion, mais un effet direct de leurs perceptions. 79 À Kyzyl, la première rencontre entre un chamane et des clients se tient généralement dans les locaux de l’association de part et d’autre d’une table. Avant que d’autres rencontres ou un rituel important ne soient décidés, le chamane accomplit une divination pour ses visiteurs, soit en utilisant la technique touva des cailloux huvaanak,
soit en tirant les cartes. Les clients cherchent à établir au plus vite si le chamane « dit vrai » (šyn čugaalaar). Aussi n’est-ce pas sur les prédictions qu’ils portent d’abord leur attention critique, mais plutôt sur les informations qu’ils connaissent eux-mêmes et dont ils veulent vérifier si le chamane est capable d’en découvrir, par ses propres moyens, certains aspects. Ce sont de véritables tests que les profanes font ainsi passer aux chamanes avec pour règle d’or d’en dire le moins possible. Ils se montrent donc d’une grande circonspection lors des premiers entretiens, très avares de toute information qui pourrait permettre au chamane, par ruse, de faire croire qu’il a « vu » ce qu’il a seulement supputé. 80 Les locaux regardent avec ironie le bavardage étourdi des Occidentaux qui viennent parfois consulter les chamanes touvas. Leur différence d’attitude a été remarquablement observée par Svetlana à propos d’une Ukrainienne venue spécialement à Touva pour un mauvais sort dont elle pensait, mais sans certitude, être victime : – Pendant la divination, il faut se taire, c’est notre tactique. Hier, l’Ukrainienne qui est venue a dit : « Voilà, j’ai un mauvais sort [ru. porča]. » Elle est assise et elle déballe tout. Et qu’est-ce qu’il lui reste [à faire au chamane] ? – Vous, vous ne faites pas comme ça ? – Non! Vous voyez bien : elle a déjà dit la moitié. Qu’elle a un sort, qu’elle ne peut s’en défaire depuis trente ans… qu’elle a été partout, chez les guérisseurs et qu’ils n’ont rien pu faire. Nous, quand on va voir un chamane, on vérifie. 81 La plupart des devins et chamanes touvas que l’Ukrainienne consulta lui répondirent qu’elle n’était pas ensorcelée. Ne suivant ni la tactique des Touvas pour tester leurs chamanes ni leur pudeur en matière de mauvais sorts, l’Ukrainienne donnait certainement aux spécialistes touvas l’impression d’une personne fantaisiste inventant des histoires et non d’une victime prise dans une lutte magique à mort.
82 Pour les Touvas, moins le client s’investit dans l’acte divinatoire, moins il laisse de chance à un éventuel imposteur de l’abuser. Le client souhaite assister au processus de production de l’information tout en lui restant totalement extérieur. Du point de vue du client, l’acte divinatoire est un processus causal dans lequel les pouvoirs du devin authentique agissent et lui permettent de « dire le vrai ». 83 De son côté, le spécialiste rituel doit à la fois satisfaire le souhait du client de voir en lui un être doué de pouvoirs authentiques lui permettant de produire la vérité et simultanément l’amener à s’engager et à prendre une part active à l’interaction et à la production de cette vérité. 84 Le chamane tentera bien entendu d’être considéré comme véritable. D’après Svetlana, le vrai chamane remarque l’attitude de défiance du client. A propos d’une très jeune chamane de Mugur-Aksy, elle raconte : « Tu viens la voir, tu regardes, tu te dis : "On va la tester", mais elle, elle le sent. Le vrai chamane, il sent ce que pense la personne. » Et ayant « senti » la stratégie du client, il la surprend et la renverse. 85 Le client, s’il agit comme un être froid et légèrement sournois en retenant l’information, ne demande en réalité qu’à être subjugué. Le chamane connaît cette attente et va tâcher de maîtriser l’entretien avec aisance et énergie. Ses avis sont donnés avec aplomb, car « le vrai chamane, il dit tout tout de suite ». Se conformant à cette vision, le chamane parle vite, sans hésitation. L’assurance est de nature à emporter la conviction, comme le montre ce témoignage d’une jeune institutrice, Olimpiana : À Tos-deer, il y a certains chamanes auxquels je ne crois pas. Mais celui chez qui j’étais, je lui fais confiance. J’avais avec moi deux pierres que nous a données un chamane après la mort de ma mère. L’une est à mon petit frère, l’autre à moi, et je ne sais plus laquelle est à qui. J’ai demandé au chamane de Tos-deer. Et il m’a dit « Celle-ci est à toi, celle-là à ton frère. »
86 Ici, à l’évidence, ce qui a convaincu Olimpiana, ce n’est pas l’appartenance à Tos-deer, insuffisante, ce n’est pas non plus l’exactitude de l’information, invérifiable, c’est l’instantanéité et l’assurance de la réponse du chamane. Tout, chez le chamane, se formule sur le ton de l’évidence en contraste avec le discours troublé et timide du client. Le chamane emplit de ses ordres et de ses plaisanteries la maison du malade ou du défunt où tout le monde chuchote. 87 Cependant, il ne suffit pas au chamane d’occuper massivement l’espace de la communication, au risque de transformer l’interaction en spectacle à un seul acteur. Il doit aussi amener son client à changer de stratégie, à donner des informations et à « s’engager » émotionnellement (Hanks 2009), comme nous l’avons vu dans le diagnostic de sorcellerie dans le chapitre précédent. Le client aimerait que tout lui soit dit sans qu’il ait à rien faire. Il voudrait n’avoir aucune responsabilité dans la qualification du diagnostic. Le jeu habile du chamane consiste à contraindre le client à s’investir dans l’action sans pour autant mettre en péril sa supériorité de spécialiste. Comme dans les descriptions que Jeanne Favret-Saada donne de l’entretien entre une désorceleuse du bocage normand et ses clients, le chamane pose de nombreuses questions avec une grande rapidité, de sorte que le client livre l’information presque sans s’en apercevoir. Il l’oublie ensuite, à la façon des clients de la désorceleuse qui concluent : « On ne dit rien, elle devine tout! » (Contreras & Favret-Saada 1990 : 28-29).
Figure 13. Zina, les pierres de son huvaanak en main, fait le geste de symyranyr (Teeli, 2006) 88 Le spécialiste ne partage pas le point de vue du client, qui attribue toute l’efficacité à ses pouvoirs sur un mode causal. Devins et chamanes disent qu’il faut d’abord « parler » aux cailloux du huvaanak pour qu’eux-mêmes acceptent de « parler ». Lors de la consultation, le devin les « interroge » et ils lui « répondent ». Pour cela, il doit les traiter respectueusement en les « nourrissant » de fumée de genévrier et en les protégeant des souillures. 89 Pour le praticien, l’acte divinatoire n’est pas un mécanisme, mais une interaction complexe, communicationnelle et causale, entre l’outil divinatoire, le client et lui-même. Il est impératif que le client prenne part à cet échange, et ce notamment pour une raison logique : si une relation intentionnelle n’est pas établie entre l’outil divinatoire et le client, comment pourrait-on être certain que le résultat de la divination portera précisément sur ce client qui interroge le chamane et non son voisin ou le précédent ? L’observation de la pratique touva montre que ce problème logique, qui n’a rien de scolastique, est crucial pour la réussite du rite de divination. 90 Le huvaanak est la technique de divination la plus répandue sur l’ensemble du territoire touva. Le huvaanak est composé de quarante
et un cailloux qui doivent être trouvés soit dans le jabot d’un coq de bruyère (kara kuš) soit au bord de rivières. Le propriétaire du huvaanak le conserve dans un petit sac rangé, chez les nomades, dans l’un des coffres (aptara) du coin d’honneur (dör) de la yourte. L’acte de divination consiste à répartir les cailloux par prises régulières en seize paquets disposés géométriquement de façon à former quatre lignes et quatre colonnes (figure 14). Des valeurs particulières sont attribuées à chacune d’entre elles. Il existe des interprétations conventionnelles de la disposition des cailloux, mais une grande liberté est laissée à l’interprète. Figure 14. Le huvaanak de Zina 91 Ces étapes sont toujours précédées d’une introduction que l’observateur ne remarque pas immédiatement. Le devin demande au client de lui rappeler son nom et son année de naissance, dont il déduit son signe astrologique. Après une éventuelle fumigation au genévrier incandescent, il prend les cailloux dans les paumes de ses mains, les porte à sa bouche, souffle et crachote dessus, parfois en prononçant quelque chose. Cet acte est appelé symyranyr 7 , « chuchoter » (figure 13). À ce moment, le devin est censé activer les pierres et les mettre en relation avec le client. En effet, ce sont les informations demandées juste avant qu’il paraît transmettre aux pierres en chuchotant.
92 Donner son nom complet n’est pas anodin pour les Touvas : c’est livrer une partie de soi-même et, partant, se rendre vulnérable. Dans le cadre familial, les prénoms sont évités au profit de termes d’adresse de parenté (« grand-père », « mon fils ») ou de surnoms apotropaïques destinés à repousser les démons (« hanneton » pour un enfant, « moustache noire » pour une femme). Par ailleurs, les mots sont prononcés par le devin de façon inaudible, souvent dans un crachotement, comme si la parole était transmise aux pierres sous forme matérielle. Le nom du client passe donc par la bouche du devin non comme une simple information, mais comme une parolematière transmettant l’agentivité du client et capable d’enclencher un processus causal. 93 Ces techniques sont les plus courantes, celles que l’on observe chez les simples devins de famille ou de village. Les chamanes urbains ont recours à des procédés laissant plus de place à l’expression d’une originalité personnelle. La chamane Lorisa K. fut consultée à plusieurs reprises par une jeune fille enceinte, Mila, abandonnée par son petit ami qui s’apprêtait à épouser une autre personne. Mila avait elle-même rencontré un autre garçon qui ignorait son état et elle souhaitait apprendre de la chamane si elle pouvait espérer mieux de son nouvel ami que du précédent. – Pour notre relation, c’est comment? demande la jeune fille. – Pour les relations, répond la chamane, on va regarder dans le huvaanak qui vient du coq de bruyère. Le huvaanak du coq de bruyère donne la vérité. 94 La chamane étale les cailloux sur la table et demande le nom complet du garçon et celui de sa cliente. Geste atypique, elle saisit alors la main de Mila et la pose sur les petites pierres quelques instants. A côté des pierres est déposée la photographie du garçon que Mila a apportée. Par ce simple geste, le lien intentionnel entre la cliente et les pierres est accompli et la divination peut être exécutée.
95 Les cartes à jouer (közer) sont un outil de divination qui connaît un grand succès chez les chamanes urbains. Ils les utilisent en raison de la diversité des combinaisons qu’elles permettent d’obtenir et donc de la précision des réponses possibles, même si, pour les questions graves, on préfère toujours avoir recours au huvaanak, plus sûr. Or les cartes présentent la même ambiguïté que le huvaanak : pourquoi ces cartes étalées sur la table auraient-elles un rapport avec la vie du client assis près d’elles ? Les chamanes établissent une relation entre les cartes et le client grâce à un geste simple : ils demandent au client de couper le paquet de cartes. Or le paquet est impérativement un paquet neuf, acheté par les clients dans une boutique en ville. Pourquoi cette exigence des chamanes ? Pour que, lorsqu’il coupe les cartes, le client laisse son empreinte sur une surface vierge. On sait l’importance des empreintes dans les rites de magie : à travers cette trace, c’est la personne qui s’étend au-delà des limites du corps, c’est son agentivité qui se distribue (Gell 1998). On est en effet piqué par une légère émotion de devoir couper le paquet vierge tendu par le chamane. C’est que, sans le vouloir, le client se trouve ainsi intégré au processus de divination, placé même en position de cause productrice d’agentivité. Alors qu’il se voulait extérieur, le voici impliqué au premier chef par son corps dans la production de la vérité. 96 Qu’il s’agisse des cailloux ou des cartes, la relation causale censée s’établir entre l’instrument divinatoire et le client a pour conséquence sur le plan interactionnel de conduire ce dernier à s’engager lui-même dans l’acte rituel de la divination. Décrivant les pratiques de divination avec cartes chez une « désorceleuse » dans le bocage normand, Contreras et Favret-Saada (ibid.) mettent en évidence un dispositif appelé par elles « embrayeur de violence », qui contraint imperceptiblement le client à se compromettre avec le
mal, c’est-à-dire à souhaiter le retour de l’infortune à son sorcier. On ne retrouve pas ce modèle chez les Touvas, car la différence radicale de nature présumée entre le chamane et son client interdit à ce dernier de se voir attribuer une action magique autonome. Cependant, on observe bien dans la divination un dispositif menant le client à adopter un changement d’attitude profond. 97 Michael Houseman, dans son « modèle anthropologique de la pratique psychothérapeutique », a analysé, dans le contexte d’une cure psychothérapeutique, les contrastes entre le point de vue du praticien et celui du malade, et les changements subis par ce dernier au cours des consultations (Houseman 2003). Le patient qui décide d’entreprendre une thérapie est insatisfait de soi ; il voudrait changer, mais, n’y parvenant pas, il attend du thérapeute que celuici intervienne pour enclencher une transformation. Mais en réalité, le thérapeute ne se donne nullement comme mission d’agir sur son client. Ce sont les modalités d’interaction de la thérapie qui doivent aider le client à opérer lui-même le changement. Au cours de l’entretien, le patient est amené à adopter sur lui-même un point de vue nouveau. Ainsi, la séance psychothérapeutique offre « l’expérience d’affects et d’intentions inattendus qui en elle-même fournit au client la preuve du changement et donc de sa capacité à choisir » (ibid.). 98 D’une manière comparable, dans la divination touva le jeu des relations incite le client à modifier son attitude dans l’interaction qu’il mène avec le chamane. Quelques gestes rituels et quelques questions abruptes le conduisent à se livrer et à abandonner la réserve d’observateur passif dans laquelle il comptait se cantonner. 99 La suite de la divination est une forme de communication tout à fait inhabituelle, qui ne peut réussir que si le client adopte une attitude paradoxale d’engagement et de retrait conjoints. L’information
donnée par le devin est elliptique et confuse et le client doit la compléter par ses interprétations. Des personnes ayant consulté des devins m’expliquent ainsi que, lorsque le praticien dit : « Je vois un appartement », il faut comprendre : « Tu vas bientôt avoir un appartement. » Ce travail de traduction est accompli par le client sous peine de ne rien comprendre aux paroles du devin. Sajana, qui s’affirme athée, s’entendit affirmer par une devineresse qui lui inspirait confiance qu’elle n’avait pas désiré la naissance d’un sur deux de ses cinq enfants. Cette déclaration était plutôt surprenante pour cette mère aimante ; pourtant, en me racontant la divination, elle s’efforçait de rassembler dans sa mémoire des faits pouvant la confirmer. Le client est ainsi amené à un important travail d’analyse dont il ne prend pas conscience, attribuant ensuite tout le mérite au devin. 100 Amalija, qui avait perdu son argent sur son lieu de travail, consulta une devineresse et « apprit » d’elle qu’une collègue de travail l’avait volée. « Elle m’a dit tout de suite qui c’était. » En fait, la devineresse n’avait pas nommé la coupable, qu’elle ne pouvait connaître, mais seulement décrit des vêtements, un âge et une allure (« elle boite »). Amalija « reconnut » aussitôt une femme mal aimée de son bureau qui acquit dès lors une réputation de voleuse auprès de ses collègues jusqu’à ce qu’elle change par la suite de lieu de travail. La tâche d’identification et d’accusation fut entièrement accomplie par Amalija. Pourtant, celle-ci affirme a posteriori qu’elle ne soupçonnait nullement sa collègue avant la consultation et garde le souvenir que c’est la vieille qui a dénoncé la coupable. 101 L’attitude des clients au cours de la consultation divinatoire est donc loin de se résumer à un simple abandon naïf dans une attitude de crédulité passive. L’acte divinatoire est un processus complexe qui fait contraster le point de vue des clients profanes et celui du
spécialiste. Cette tension n’est pas anodine, elle est le moteur même de l’interaction. La situation initiale est une asymétrie entre le devin et le client, supposés séparés par la possibilité d’une différence innée de compétence. Afin de vérifier l’existence de cette différence, le client cherche à garder une position d’observateur dans un processus dont le devin serait le seul acteur. Le devin l’amène à s’engager dans l’action, d’une part en le plaçant en position d’origine causale du processus de production de la vérité, d’autre part en le contraignant, par ses formulations énigmatiques, à adopter une attitude active d’interprète. Sans que personne ne l’avoue, le client devient lui-même provisoirement un quasi-devin. La sortie du rituel rétablit cependant la situation asymétrique de départ : le client se désengage à nouveau en décrivant le devin comme le seul producteur de vérité. C’est ce déséquilibre essentiel entre « homme qui sait » et « homme simple » qui rendra nécessaire de nouvelles consultations à l’avenir et le passage à l’action rituelle. 102 Ce détour par les pratiques nous a montré que l’opposition entre vrais et faux chamanes ne relève pas du seul discours : elle façonne les interactions immédiates entre chamanes et profanes dans la société touva contemporaine. Une insécurité cognitive fondatrice 103 En entendant les Touvas me parler de « faux chamanes » dès mon premier séjour dans la République, j’ai d’abord supposé que ces doutes trahissaient un manque de conviction de leur part, une érosion de la « vision du monde » chamanique causée par l’intrusion de l’esprit critique sous l’effet de l’éducation athée pendant la période soviétique. Ces effets sont réels, mais il devient évident qu’ils ne constituent pas une explication satisfaisante lorsqu’on
rencontre dans des sources anciennes des jugements semblables à ceux que l’on peut entendre aujourd’hui. 104 L’expression « imposteur » est citée sous la forme tölgeči-megeči, « devin-imposteur », dans un conte touva traditionnel (Samdan éd. 1994 : 400). Quant à la notion de šyn ham, « vrai chamane », elle a été relevée sous la forme čyn kam chez les Altaïens dans la première moitié du XXe siècle par L. P. Potapov (1991 : 144). Grigorij Potanin, qui a rassemblé au cours de ses voyages à travers la Sibérie du Sud et la Mongolie à la fin du XIXe siècle un matériau considérable sur le chamanisme, fait la remarque suivante, d’une grande importance pour nous : Les Altaïens, les Urjanhaj [Touvas] et les Bouriates sont convaincus que les chamanes actuels ne disposent plus du pouvoir et des connaissances sur les forces mystérieuses de la nature que possédaient les anciens ; les chamanes actuels ne sont pas des vrais mais seulement des imposteurs. Nombreux sont les récits sur la puissance des anciens chamanes (Potanin 1884 : 68). 105 Un jugement très semblable a été recueilli par Jakovlev parmi les Touvas et les Khakasses : « Les chamanes actuels sont des trompeurs », car ils n’ont plus les forces de leurs ancêtres (1900 : 101). Certes, certains sont uktug ham, mais : Hormis ceux-là, il n’y a pas peu de chamanes imposteurs qui choisissent cette activité non sur l’ordre des esprits, mais pour trouver un revenu facile. Les Soïotes [Touvas] ont composé à leur sujet des proverbes : « Il voulait manger de la bouillie et de la queue grasse de mouton, il s’est fait chamane » (Jakovlev 1900 : 113-114). 106 Jakovlev cite encore le proverbe : « Celui qui est appauvri devient chamane; le cheval au dos blessé marche l’amble » (Jadaraanda ham bolar, čaaraanda sajak bolar 8 ), une formule toujours en usage chez les Touvas contemporains. Cette image stigmatise un accès à la fonction de chamane qui résulte d’une cause accidentelle (l’appauvrissement est un événement contingent, comme la blessure d’un cheval) et non d’une qualité innée. L’intervention d’un choix,
d’une intention personnelle, trahit un devenir auquel fait défaut l’être. 107 Un siècle avant nous, Jakovlev fit une réflexion semblable à la nôtre : il estima que le scepticisme des Touvas était dû au déclin des croyances anciennes chez les indigènes sibériens (ibid.). Cependant, la manifestation de telles suspicions est aussi ancienne que les premières descriptions scientifiques dont nous disposons sur le chamanisme des peuples turcs de l’Altaï-Saïan. L’académicien Gmelin, qui parcourut l’Altaï en 1734, obtint d’un groupe de Téléoutes (Teleutische Tataren) campant dans les environs de Kouznetsk d’intéressantes informations sur leur chamane (kam) : Il a un tambour magique par lequel il peut retrouver ce qui a été perdu, guérir les malades et prédire beaucoup de choses. Pourtant, les gens avouent que ses prophéties et ses cures ne sont pas toujours des plus sûres (Gmelin 1751-1752, I : 276). LA PUISSANCE CHAMANIQUE À L’ÉPREUVE DU POUVOIR POLITIQUE 108 L’argument décisif en faveur du caractère fondamental et non contingent de l’incertitude cognitive concernant le chamane est la présence du thème des faux chamanes dans une série de mythes et légendes étiologiques décrivant l’origine de l’institution chamanique. 109 Nous faisons référence à un récit, attesté sur une très large zone, décrivant les épreuves que dut subir, pour prouver son authenticité, un chamane, le premier de tous les chamanes ou le fondateur d’une lignée de chamanes. Potanin (1883 : 288-290) en a recueilli une série de variantes chez divers peuples de Sibérie du Sud. 110 Le récit suivant a été rapporté par un Touva :
Le premier chamane était une femme. Bogdy-haan [l’empereur de Chine 9 ] dit : « Si c’est une vraie chamane, on ne pourra la tuer en lui tirant dessus. » Et il ordonna de la fusiller. Non seulement la femme chamane ne fut point tuée, mais elle se mit même à chamaniser plus fort qu’auparavant. Bogdy-haan la reconnut alors comme chamane véritable et lui donna le surnom d’Ilbiči-ham [« chamanemagicienne »]. Elle eut un enfant qui, suite à ce coup, naquit avec un signe. En souvenir de cette chamane, on appelle encore les habiles ilbiči-ham, c’est-à-dire chamane capable de faire des ilbi [« prodiges magiques »]. Ilbi-šidi est le nom donné au chamane faiseur de miracle qui se découpe lui-même avec un couteau, se montre à l’assistance sous forme d’ours (se transforme en ours), etc. (Potanin 1883 : 288). 111 Potanin a noté une seconde variante de ce mythe auprès du même informateur, précisant qu’il répondait à sa question : « Qui était le premier chamane ? » Potanin n’indique pas pourquoi ces deux versions diffèrent. Un khan appela une femme chamane (ham-kadyn) pour chamaniser; elle était à ce moment enceinte et chamanisa mal ; le khan ordonna de lui tirer dessus. On la tua, mais elle mit au monde un fils avec sur le front une trace de flèche. C’est lui qui fut le fondateur de la descendance des chamanes (Potanin 1883 : 289-290). 112 Dans la seconde variante, la chamane ne résiste pas à l’épreuve, son pouvoir s’avérant inférieur au pouvoir politique du khan. Mais, comme dans la version précédente, cette confrontation avec le pouvoir laisse une marque physique qui sera le signe de l’appartenance à la descendance des chamanes. Dans la première version, la capacité à accomplir des prodiges corporels, comme se percer de coups, est un indice de cette descendance. De cette manière, le mythe justifie la recherche d’indices corporels de la qualité chamanique ainsi que les spectacles d’automutilation, des pratiques que nous décrirons plus loin (chapitres IV et VI). 113 Dans les variantes altaïennes et téléoutes de ce mythe, la situation de départ est caractérisée par l’existence d’un grand nombre de chamanes, de sorte que le récit décrit une refondation plus qu’une fondation : À l’époque des deux khans Dörbön-Ojrod-Han et Balagan 10 , il y avait beaucoup de chamanes, mais la plupart étaient faux. Les deux khans ordonnèrent de les
rassembler tous et de les brûler : celui qui ne serait pas faux saurait survivre. Tous les chamanes furent réunis dans une yourte et commencèrent à chamaniser; devant la yourte, un feu de bûches et d’herbes sèches fut allumé. Tous les chamanes brûlèrent, un seul s’envola sain et sauf : Balagan lui donna le nom d’Albys-kam et Dörbön-Ojrod lui donna le nom de Dargan-böö 11 (Récit d’un Altaïen irkit, ibid. : 289). 114 Potanin (ibid. : 408-410) rapporte également plusieurs versions darkhates (Mongols occidentaux, voisins des Touvas) que nous synthétisons : Le chamane Zönög böö 12 , descendu du ciel ou sorti d’un rocher selon les versions, est le premier chamane. Une armée étrangère, en général les Horolmoj, d’origine bouriate, envahit les territoires darkhates, saisit le chamane et tente, en vain, de le brûler. Zönög parvient à les vaincre et reçoit la reconnaissance du khan local. De lui sont sortis des millions de böö (chamanes). 115 Des variantes de ce récit ont encore été recueillies auprès des Bouriates d’Alar (ibid. : 289), des Bouriates de la rivière Irkut (ibid. : 290), des Dôrbets (Dörvöd) et des Télenghites de la rivière Čuj (ibid. : 291). 116 Le thème est toujours productif de nos jours, comme en témoigne ce récit que nous avons recueilli en pays tožu en 2008 : Il y a une histoire sur six chamanes tožu qui furent brûlés vifs au village de Čazylar dans les années 1920-1930. Je l’ai entendu raconter plusieurs fois par les grands anciens. On dit que l’affaire fut ainsi. C’était à l’époque des répressions [soviétiques]. On faisait la purge des riches, des lamas, des chamanes. À l’époque où la répression arriva dans la région tožu, on arrêta six chamanes. On les ligota dans une hutte qu’on fit brûler. La hutte brûla puis, un peu plus tard, du milieu de la fumée, l’un des chamanes se leva et secoua la poussière de ses vêtements. Il se montra ainsi le chamane le plus fort. On dit que les chamanes qui avaient peu de force-pouvoir [küš-šydaly] sont morts brûlés. 117 Un récit sagaï comparable situe en 1937 la mise à feu par les « commissaires » d’une maison dans laquelle avaient été rassemblés tous les chamanes. L’un d’entre eux s’envola avec ses esprits tös sous la forme d’une étincelle. Les policiers le retrouvèrent chez lui, mais sous les traits de trois personnes identiques. Convaincus de sa force miraculeuse, ils le laissèrent libre (Butanaev 2006 : 33).
118 Qu’il s’agisse de l’empereur de Chine, de Catherine II, d’un khan mongol oïrat ou de la police soviétique, c’est presque toujours une puissance politique souveraine qui organise la mise à l’épreuve, avec parfois un caractère répressif explicite. Le succès du héros sorti vainqueur de l’épreuve lui fait gagner la considération du pouvoir politique, qui l’autorise dès lors à chamaniser. Dans la variante télenghite, après la mise au bûcher, le khan attribue au chamane vainqueur un nom, lui permet de chamaniser et le fait même venir soigner sa fille (Potanin 1883 : 291). Une version altaïenne rapporte que le héros, soumis à deux épreuves successives, reçoit à chaque fois un nom en récompense : d’abord Dargan-böö, puis Tostogoš (Anohin 1924 : 146). Un autre informateur altaïen raconte que Tostogoš, après l’épreuve, « fit renaître le chamanisme dans l’Altaï » (ibid. : 129). 119 En réunissant les épisodes principaux de ces différentes histoires, nous obtenons la trame suivante : 1. Situation de départ : il existe une suspicion sur l’authenticité des chamanes. 2. Le pouvoir politique souhaite les trier. 3. Pour cela, il décide d’agir sur leur corps : il les soumet au feu. Les corps qui manifesteront une réaction ordinaire, la combustion, sont ceux des faux chamanes. Ceux qui auront une réaction contre-intuitive (non-combustion) seront ceux des vrais chamanes. 4. Un chamane subsiste. 5. Le pouvoir reconnaît en lui le vrai chamane; il lui donne un nom qui est un titre et implique un statut (variable selon les traditions). Il autorise le chamane à chamaniser pour le peuple. 120 La légende pose donc, antérieurement à son propre commencement, d’une part l’existence des chamanes et d’autre part la différence parmi eux entre des bons et des mauvais ou des vrais et des faux. Revendiquer le chamane ininflammable parmi ses ancêtres reviendra donc à affirmer sa propre puissance, mais aussi à faire tomber le soupçon sur les chamanes rivaux qui n’en descendent pas.
En conséquence, le seul véritable changement apparu entre le début et la fin du récit, c’est que la différence entre les catégories des vrais et des faux chamanes, seulement conceptuelle auparavant, est devenue vérifiable empiriquement. Le récit enseigne avec éclat que les traits typiques de la catégorie de chamane ne sont pas suffisants pour attester l’appartenance réelle d’un individu à cette catégorie. Tous les chamanes concurrents portent costume et tambour, tous ont donc l’apparence typique de chamanes. Le récit montre cependant que le chamane authentique se distingue par les propriétés sousjacentes de son corps. L’exemple bouriate est le plus explicite à ce sujet : le chef d’Irkoutsk fait convoquer les chamanes et leur demande comment ils prouveront que leur foi (ru. vera) n’est pas mensongère. Un chamane répond qu’il n’est pas inflammable, il est alors mis au bûcher et en sort indemne (Potanin, op. cit. : 289). Le critère valable n’est donc ni dans les traits typiques, ni dans l’efficacité du rituel chamanique, mais dans des propriétés corporelles non immédiatement visibles. Cette primauté dévolue aux traits sous-jacents, ajoutée à l’absence d’intervention d’agents surnaturels dans presque tous les récits 13 , nous fait reconnaître une logique massivement essentialiste. 121 Le récit fournit en outre un modèle de compréhension du développement des chamanes. Deux étapes se succèdent pour le héros vainqueur : la vérification de l’authenticité de sa qualité; puis sa « reconnaissance formelle », pour reprendre l’expression de Shirokogoroff, qui marque le début d’une activité professionnelle reconnue. Nous verrons plus loin que ces étapes sont exactement celles du processus réel d’accès à la fonction chamanique. Le récit donne à comprendre que le pouvoir humain ne peut créer le pouvoir chamanique, mais seulement le contrôler en prenant comme champ d’investigation privilégié le corps du chamane. Et en effet, dans la
réalité ordinaire de l’accès à la fonction chamanique, ce sont les anciens, détenteurs de l’autorité dans le groupe, qui remarquent les particularités du corps de l’enfant et reconnaissent en lui un possible futur chamane, hypothèse ensuite confirmée ou non par un chamane invité au moment de l’adolescence (cf. chapitre IV). 122 Ces récits ne doivent pas être réduits à des véhicules d’une théorie générale du vrai chamane. Dans une perspective pragmatique, la première information utile sur les conditions de production du récit (et du reste souvent la seule dont on dispose, malheureusement) est de connaître l’identité de l’énonciateur. À examiner le corpus de ce point de vue, on s’aperçoit que le chamane ininflammable n’est présenté comme le premier chamane, ancêtre de tous les chamanes, que par des informateurs qui ne sont pas eux-mêmes des chamanes. Lorsque les chamanes altaïens citent le héros ininflammable, ils l’intègrent à leur propre généalogie et sans le placer nécessairement au début. Ceci est révélateur d’une importante divergence de point de vue entre les chamanes et les profanes. 123 Les chamanes téléoutes sont nombreux à se décrire dans leurs chants rituels comme des descendants de Kadylbas, nom du chamane ininflammable dans la tradition téléoute : « Je suis le reste du chamane Kadylbaš » (Kam Kadylbašnyŋ kaldyg men) (Potanin, op. cit. : 288). À plusieurs reprises, on voit apparaître le chamane ininflammable dans les généalogies de chamanes altaïens, qui furent les informateurs presque exclusifs d’Anohin, à la différence de Potanin qui interrogeait en majorité des profanes. Ainsi, le chamane Pupyjlaŋ revendique comme ancêtre le chamane Kalpas, son oncle maternel à la sixième génération, brûlé sans succès sur l’ordre d’un chef oïrot, qui lui dit pour conclure : « Tu es vraiment chamane » (Anohin 1924 : 112, voir aussi 129 et 137).
124 Lorsqu’il apparaît dans la bouche d’un chamane, le chamane ininflammable n’est plus conçu comme le premier de tous les chamanes, comme le fondateur d’une institution, mais comme un ancêtre particulier du narrateur auquel est donc réservé le bénéfice de l’authentification gagnée dans l’épreuve du feu. Le point de vue individuel du chamane fait primer la solidarité de la consanguinité sur celle de la profession. Seul le point de vue profane dispose de la distance nécessaire pour observer une certaine homogénéité dans la classe des chamanes et leur attribuer un ancêtre commun. Le rapport du chamane à sa propre pratique le conduit au contraire à singulariser son statut et son ancestralité. 125 Nous voyons en revanche confirmé un invariant : la qualité de chamane est représentée comme une propriété dont la présence est difficile à établir, car elle est enracinée dans la personne et demeure cachée. Cette particularité explique la récurrence à travers les siècles de discours concernant les « faux chamanes » dont on ne peut vérifier la qualité, mais ceci explique aussi l’idée que la qualité de chamane, si elle est authentique, doit être inaltérable, comme nous allons le voir maintenant. UN TRAIT INTRINSÈQUE ET INALTÉRABLE 126 À Touva, je n’ai rencontré qu’un cas de personne ayant abandonné l’activité de chamane et cessé de revendiquer ce titre. Après avoir pratiqué quelques années dans l’association Düŋgür, cette femme comprit qu’elle avait suivi une voie qui n’était pas la sienne. En effet, elle « sent », mais elle « ne voit pas et n’entend pas », à la différence des « vrais chamanes ». N’étant pas « vraiment chamane », elle a donné ses instruments à sa sœur qui, elle, l’est, car « dès l’âge de six mois, elle s’évanouissait ». Visiblement, on n’admet pas qu’une
personne ait cessé d’être chamane, mais on révise sa catégorisation en considérant qu’elle appartenait en réalité à la classe des nonchamanes. 127 Autrefois, il semble qu’il n’était guère envisageable qu’un chamane cesse de l’être sans disparaître entièrement. « D’après l’écrasante majorité des témoignages, renoncer au service chamanique après y être entré est totalement impossible » (Dyrenkova 1930 : 277). On explique généralement que les esprits dévorent et tuent ceux qui s’y risquent (ibid. : 277-278) 14 . 128 Par ailleurs, peut-on empêcher un « vrai chamane » d’accéder à la fonction de chamane ? D’après la littérature ethnographique, les traditions présoviétiques des peuples turcs de l’Altaï-Saïan comportaient autrefois quelques techniques pour empêcher une personne d’exercer le métier de chamane. Elles consistaient toujours à éloigner les esprits, par exemple en mettant la personne en contact avec des objets souillés de sang menstruel (Dyrenkova 1949 : 110111). Les Khakasses connaissaient une procédure rituelle appelée tös piktirge, « enfermer les esprits tös ». Un chamane invité rassemblait, disait-on, les tös du chamane en croissance dans son tambour, les emportait vers la Mongolie ou les pays du Nord et les enfermait sous des rochers bloqués par des cadenas (Butanaev 2006 : 29-30). 129 Ces techniques sont cependant regardées avec scepticisme. On considère qu’elles permettent seulement de repousser provisoirement un fait inéluctable. Pour les Khakasses, les cadenas finissaient par rouiller, laissant s’échapper les esprits qui s’emparaient à nouveau de leur victime. La personne retombait malade jusqu’à ce que la procédure d’enfermement soit reproduite, pour un résultat non moins éphémère (ibid.). 130 L’individu sélectionné par les esprits mais empêché d’accéder à la fonction ne devient pas un homme ordinaire pour autant; il garde
notamment certaines capacités exceptionnelles. Chez les Khakasses, il a le statut de čalančik, spécialiste qui soigne les gens en agitant des vêtements (ibid.). D’une manière générale, les personnes que l’on cherche à détourner de leur destin de chamane ou qui le refusent elles-mêmes sont réputées devenir folles, tomber malade, souffrir indéfiniment ou périr brutalement (pour les Touvas, voir Jakovlev 1900 : 113). Elles offrent le spectacle lamentable d’un être dont le développement a été arrêté par des procédés violents. 131 Ce destin tragique fut celui de nombreuses personnes dans l’Altaï et le Saïan pendant la période soviétique. On peut citer le cas du télenghite Prokopij Temdekov, homme âgé de cinquante ans en 1983. Dans sa jeunesse, il présenta des signes chamaniques mais ne put trouver de chamane expérimenté pour le guider et ne put accéder à la fonction de chamane. Dans la population, il est appelé ugačy, « qui entend » ou kösmökči 15 , qui regarde, voyant ». On considère qu’il n’a pu accomplir son destin et on explique ainsi sa tendance à boire et son état psychique qualifié de schizophrénique (Revunenkova 2000 : 187-188). On cite aussi le cas d’une petite fille morte à douze ans en raison, d’après son entourage, de l’impossibilité d’exercer l’activité chamanique (ibid.). Récemment, Morten Pedersen a livré une ethnographie détaillée des personnes à destin chamanique non accompli en Mongolie du Nord. Ces individus d’ascendance chamanique, qu’il nomme not quite shamans et considère comme typiques de l’ère postsoviétique, manifestent un état d’instabilité générale et traversent épisodiquement des crises de furie (2011). 132 Ces différents cas nous montrent que, si les traditions de l’AltaïSaïan admettent (très rarement) la possibilité d’intervenir sur les esprits d’un chamane en croissance, nul ne se prétend capable d’agir sur les capacités propres du chamane non accompli. D’importantes
conclusions en découlent concernant la compréhension de la qualité de chamane : 1. Les capacités chamaniques sont des propriétés inaltérables, car aucun rituel ne peut les effacer. 2. De plus, elles sont supposées se maintenir alors même que les esprits ont été chassés au loin. Indépendantes de la relation de la personne à ces esprits, ces capacités sont intrinsèques. Elles permettent à ces femmes et hommes qui sont chamanes par naissance, mais non par fonction sociale, d’exercer des actions limitées malgré l’absence d’esprits à leur service : actes de divination et rituels thérapeutiques mineurs. 3. Enfin, on comprend à ces exemples que le choix des esprits n’est pas arbitraire mais motivé : ils élisent un individu en qui ils ont identifié les capacités innées nécessaires. 133 En somme, dans les conceptions locales, on ne devient pas chamane et on ne cesse pas non plus de l’être. Il y a dans le chamane quelque chose d’inaltérable et d’intrinsèque qui ne dépend pas de la relation avec les esprits, mais qui la précède et lui survit. Existe-t-il une théorie indigène expliquant l’apparition et la transmission de ces qualités individuelles particulières ? UNE TRANSMISSION HÉRÉDITAIRE COGNATIQUE 134 C’est parmi les descendants de chamanes que les Touvas s’attendent à voir apparaître de nouveaux chamanes. Et s’il arrive qu’une personne présente les signes d’un destin chamanique alors qu’on ne lui connaît pas d’ancêtre chamane, on fait l’hypothèse qu’il en a existé un dont la mémoire s’est perdue. Si un chamane montre sa carte aux étrangers, il fournira à ses compatriotes un argument bien plus convaincant en faveur de son authenticité en énumérant ses ancêtres chamanes. Derrière la légitimation bureaucratique, un modèle héréditaire domine les conceptions touvas concernant l’accès à la fonction chamanique.
135 Le caractère héréditaire de la qualité chamanique est bien connu dans l’ethnographie de la région; il a été noté par tous les observateurs 16 . « Le chamane s’étire de ses ancêtres, le chamane s’étire de sa racine » (Töreldeŋ tartylgan ham, tamyrdaŋ tartylgan ham), dit un proverbe khakasse (Butanaev 2006 : 23). Le statut de chamane donnant des droits et même des monopoles sur certaines actions rituelles et certains revenus, on doit s’interroger sur les principes de « succession » qui le régissent. Dans les usages des peuples turcomongols, les statuts sociaux et les biens se transmettent en ligne masculine. Il en va ainsi du titre ancien de khan, mais aussi, chez les Touvas de l’époque mandchoue, des charges administratives et militaires (Mannaj-ool & Vajnštejn dir. 2001 : 217). D’après les analyses de Lawrence Krader, les sociétés turco-mongoles sont si profondément fondées sur l’agnation que « très peu de relations sont entretenues avec la parenté maternelle, et moins encore de relations significatives » (1963 : 321). 136 La filiation des sociétés turco-mongoles est patrilinéaire : les enfants d’un couple appartiennent au lignage et au clan de leur père. Les filles ne changent pas d’appartenance clanique à leur mariage. C’est pourquoi, comme la résidence est patrilocale, les femmes mariées vivent dans des clans qui leur demeurent étrangers et ne sont pas autorisées à participer aux cultes claniques de leur mari.
Figure 15. Généalogie du chamane altaïen Taštan (d’après Anohin 1924 : 124-125; en noir les chamanes) 137 Les femmes ne peuvent transmettre à leurs enfants leur identité sociale. Krader a donné un tableau frappant de l’hégémonie du principe patrilinéaire, affirmant que « la relation père-fils est la relation fondamentale dans la famille » et qu’« un mariage ne donnant que des filles est considéré comme un désastre. Ceci découle logiquement du principe d’agnation : avec une femme, la lignée meurt » (ibid. : 342). 138 Il existe pourtant un domaine où les règles de transmission contredisent avec une insolence surprenante ces rigoureux principes ; c’est celui du chamanisme. Andrej Anohin (1924) collecta au début du XXe siècle plusieurs dizaines de généalogies chez les Altaïens du Sud. Ses interlocuteurs chamanes revendiquent des ancêtres chamanes en ligne paternelle, en ligne maternelle ou dans les deux lignes. On n’observe pas de tendance dominante en faveur de la ligne maternelle ou paternelle. Nous prendrons comme exemple la généalogie du chamane Taštan, membre du clan Tonžaan (figure 15). Il cite comme ancêtres protecteurs Küle, Bike et Köstönkö, dont il se revendique l’héritier.
139 Dans cette généalogie, Taštan apparaît comme l’héritier de son arrière-grand-père Küle. La qualité de chamane ne se transmet donc pas d’une génération à la suivante comme les statuts sociaux ordinaires : il n’y a pas de continuité. Dans ce cas, trois clans différents (Tonžaan, Mundus et Jaryk) sont impliqués. La qualité de chamane, comme on le voit sur la figure 15, est passée du clan Jaryk au clan Tonžaan. Elle a traversé sans se réaliser le clan Mundus par l’intermédiaire d’une femme, Praška, qui l’a transmise à sa fille. Cette dernière, Kepkej, membre du clan Mundus, devenait ainsi porteuse de la qualité, mais encore une fois, en puissance, sans être chamane elle-même. Par son mariage avec Karak, elle a introduit cette qualité dans le clan Tonžaan et l’a transmise à son fils, chez qui elle s’est réalisée puisqu’il est devenu chamane. Ce cas de transmission par les femmes n’est nullement exceptionnel : les généalogies d’Anohin en donnent de nombreux autres exemples. 140 Chez tous les peuples turcs de Sibérie méridionale, on affirme que la qualité de chamane peut être héritée en ligne paternelle comme en ligne maternelle. Et il n’existe aucune règle explicite sur le nombre de générations après lequel un nouveau chamane doit prendre la succession du défunt. 141 La transmission héréditaire possible dans les deux lignes est un principe ancien attesté dès le début du XVIIIe siècle par Gmelin chez les Khakasses. En 1731, dans un campement de Katchines, l’équipe des académiciens allemands obtient de rencontrer deux chamanes, l’un homme, l’autre femme. Le père du magicien était de ce même métier, tout comme la grand-mère de la magicienne. Ils se considéraient pour cette raison comme distingués et voulurent nous tracer leur arbre généalogique, par où ils pourraient nous prouver leur ligne magique jusqu’à la septième génération. C’est un office très remarquable aux yeux des Païens, dont seuls les grands esprits sont dignes; et celui en qui coule le sang de beaucoup d’ancêtres est toujours tenu pour le plus habile. Mais nous n’étions pas très friands de ces preuves (Gmelin 1751-1752, III : 331).
142 Si Gmelin avait été plus curieux, il aurait eu l’occasion de publier la première généalogie de chamane, mais les informations qu’il cite suffisent à nous faire reconnaître un modèle héréditaire familier. Il est frappant d’observer la fierté tout à fait caractéristique avec laquelle les chamanes souhaitent faire connaître aux savants allemands leur généalogie qui remonte à sept générations, chiffre conventionnel d’une grande régularité dans ce domaine. 143 Partout chez les Turcs de l’Altaï-Saïan, la transmission de la qualité de chamane présente donc deux traits : elle est cognatique ou indifférenciée, car n’importe quel cognat descendant d’un chamane pourra devenir chamane, et elle est discontinue, puisqu’elle saute des générations. Nous appellerons par la suite « descendance chamanique » le groupe des descendants cognatiques d’un chamane. 144 La transmission chamanique s’avère donc en contradiction totale avec le tableau classique de l’organisation sociale des Turco-Mongols qui soulignait le caractère négligeable des relations sociales de l’individu avec sa parenté maternelle. La spécificité chamanique paraîtra peut-être s’expliquer du fait que les femmes peuvent être chamanes alors que les qualités de khan ou de nojan leur étaient inaccessibles. Mais les femmes ont bien le statut de membre de clan ; cependant, le principe patrilinéaire leur interdit de transmettre leur appartenance clanique à leurs enfants. 145 La seule manière d’expliquer cette exception chamanique est d’admettre que, pour les Turcs de l’Altaï-Saïan, la qualité de chamane, précisément, n’est pas pensée comme une appartenance ou une fonction sociale. C’est pour cette raison que sa transmission ne doit ni ne peut être soumise à l’ordre commun de la transmission des biens sociaux et économiques. En tant qu’elle permet la transmission de l’essence chamanique, la relation entre le nouveau chamane et l’ancêtre dont il est l’héritier est conçue comme une
relation non sociale, une relation substantielle de type causal qui passe par l’engendrement. Il n’est pas nécessaire pour qu’un individu soit réputé porteur d’une essence héréditaire qu’une relation à son ancêtre ait été entretenue sur un plan social par des rituels : il est unanimement admis que l’on peut hériter de la qualité chamanique d’un ancêtre dont on ignorait jusqu’à l’existence et qui ne se révèle que par la crise subie par son descendant. Os social et chair chamanique 146 Plus transgressive encore en contexte patrilinéaire qu’une transmission cognatique, une tendance marquée à la matrilinéarité se laisse souvent déceler dans le mode de succession chamanique. 147 Je demandai un jour à la chamane Ondarmaa si elle avait déjà remarqué parmi ses parents quelqu’un qui pourrait être son héritier : « Non, pas pour le moment. Ça se passera quand je mourrai. […] Ce sera peut-être une de mes petites-filles. Chez moi ça passe par les femmes. » 148 Dans la généalogie d’Ondarmaa, il apparaît en effet que la transmission de la qualité chamanique a pris un caractère fortement matrilinéaire (figure 16). 149 Ondarmaa dit tenir sa qualité chamanique de la chamane Samdan, la mère de la mère de sa mère. Elle lui attribue le déclenchement de sa crise chamanique (cf. p. 156 sq.) et parle toujours d’elle avec admiration et chaleur. Par les femmes s’est donc transmise une qualité chamanique qui a traversé les clans Ondar, Küžüget et Hovalyg, pour s’arrêter et se réaliser dans le clan Kuular dans la personne d’Ondarmaa avant de se transmettre, selon le pronostic de celle-ci, à une petite-fille membre elle-même d’un autre clan. La
qualité chamanique subvertit les frontières verticales de l’ordre clanique en prenant les femmes pour relai. 150 Le cas d’Ondarmaa n’est pas exceptionnel et paraît au contraire appartenir à un modèle assez fréquent dans le chamanisme ancien. On trouve dans les invocations chamaniques plusieurs indices de cas de transmission féminine matrilinéaire de la qualité de chamane. Une chamane femme invoque comme ancêtre la chamane Askak Dolčuŋ qu’elle appelle daaj avam, « tante maternelle » ou « grandmère maternelle » (Kenin-Lopsan 1995 : 309). Le système de parenté touva ordinaire est bien entendu unilinéaire, mais il existe dans la société traditionnelle des transferts de mère en fille d’objets rituels, les emegelčin, qui peuvent donner l’idée de lignes féminines et c’est cette idée qui, incontestablement, inspire le modèle de transmission chamanique par les femmes (Stépanoff 2007a : 136-140). Figure 16. La transmission de la qualite chamanique chez la chamane Ondarmaa (en noir, les chamanes ; en gris, les personnes non chamanes ayant transmis la qualité chamanique) 151 Le passage de la qualité de chamane de l’oncle maternel au neveu est aussi l’une des formes récurrentes des transmissions matrilatérales. Dans les chants chamaniques touvas du XIXe au XXe siècle, on rencontre souvent cette formule stéréotypée d’appel d’ancêtres :
Čedi hamnyŋ/Čeeni men, « De sept chamanes, je suis le neveu utérin » (Katanov 1907, I : 51 et II : 165, n° 368; I : 191 et II : 163, n° 1 349; Kenin-Lopsan 1987 : 105). Si l’anaphore en če- a certainement contribué à stabiliser cette formule, c’est surtout à la pertinence de son contenu qu’elle doit d’avoir été mémorisée et transmise sur une longue période. Il n’existe pas, à notre connaissance, de cliché équivalent concernant la transmission patrilinéaire. 152 Allons plus loin au nord, chez les Iakoutes : « Quand il a une descendance, l’esprit chamane préfère la ligne maternelle. De tous les grands chamanes de jadis, on croit savoir que seul Küstekhchamane n’a pas encore donné de descendance par sa lignée féminine » (Ksenofontov 1998 [1928] : 56). Chez les Bouriates, Potanin chercha à comprendre auprès d’un chamane le sens du mot udha, glosé en russe comme « parenté par le chamanisme » (rodstvo po šamanstvu) et que Hamayon traduit par « essence » (cf. supra, p. 114). Potanin s’aperçut que l’udha de ce chamane lui venait d’un ancêtre maternel et était donc distinct de son « os » (jagan), c’est-àdire de son patrilignage. Or, comme le remarque justement Potanin, « pendant la séance, seule l’udha compte, l’os, jagan, n’est pas cité » (1883 : 123). 153 Alekseev donne un exemple frappant de cette identité secondaire qui se révèle à travers le chamanisme : on dit dans l’Altaï qu’un chamane de söök (« os », clan) altaï-kiži, s’il est héritier d’un ancêtre chamane toubalar par sa mère, s’exprime dans les rites chamaniques en toubalar, langue qu’il ignore ordinairement (Alekseev 1984 : 38). 154 Assurément, la relation matrilatérale paraît être plus propre que la patrifiliation à un mode de transmission non intentionnel et non social des qualités personnelles et donc moins suspect de favoriser un héritage de type ordinaire. Par ces connotations, elle paraît à elle seule donner un gage d’authenticité à la transmission chamanique.
La relation aux maternels est vue comme porteuse d’un caractère paradoxal, incontrôlé et donc subversif, qui convient bien au style de l’institution chamanique. 155 La transmission de la fonction chamanique montre que le modèle patrilinéaire ne permet pas à lui seul de rendre compte de la compréhension indigène des relations entre parents dans les sociétés turco-mongoles. Le révélateur chamanique fait surgir des tensions structurelles mal connues entre des points de vue contraires sur les rôles respectifs des hérédités paternelle et maternelle dans la constitution de la personne 17 . Dans les sociétés patrilinéaires prérévolutionnaires, le point de vue dominant, celui des hommes, définissait les transmissions de substance par les femmes comme insignifiantes ou nulles. Le champ des rapports sociaux publics et le champ des relations de parenté étaient régis par ce point de vue masculin. Le système d’alliance traditionnel des peuples de l’Altaï-Saïan le montre très clairement : il était préférentiel pour un homme d’épouser une cousine matrilatérale voire la sœur de la mère (ibid.). Les relations de consanguinité passant par une femme sont tenues pour rien sur le plan de l’alliance puisqu’il n’y a pas de substance commune pertinente entre deux parents utérins et donc pas d’inceste s’ils se marient. L’« os » est la substance pertinente du point de vue masculin, celle qui se transmet par le père ; c’est pourquoi les groupes de filiation patrilinéaires s’appellent « os » (söök) chez les Turcs de l’Altaï-Saïan. Ce que la femme transmet, c’est le « sang » ou la « chair », une substance transparente pour l’idéologie masculine dominante. En parenté comme en cuisine, l’os est « distinctif » et la chair « indifférente », comme l’a souligné Hamayon (1975). 156 Cependant, les sociétés de l’Altaï-Saïan sont travaillées par des points de vue divergents qui valorisent les relations de « chair » et
les font transparaître sur les plans rituel et économique. Ainsi en est-il des rapports qualifiés de « chauds », entretenus par de nombreux cadeaux, entre l’oncle maternel (daaj) et son neveu utérin (čeen). Comme me l’expliqua Bajarsajhan, Touva originaire de Cengel en Mongolie, l’individu doit à ses « parents par l’os », c’est-à-dire ses paternels, sa « carcasse », son « côté officiel » et ses obligations sociales. Du côté maternel, il reçoit « son sang, sa chair, son cœur ». Les relations avec la parenté maternelle sont, selon lui, « plus proches et plus joyeuses ». Sur plusieurs plans, la « chair » maternelle est donc loin d’être insignifiante : à Touva et dans l’Altaï, elle véhicule la force physique, les cheveux, l’apparence et d’autres traits non sociaux, comme la qualité de chamane. 157 Dans un article récent (2002), Maurice Bloch et Dan Sperber se sont intéressés à la question de l’étonnante fréquence, au sein des sociétés patrilinéaires, de relations privilégiées entre l’oncle maternel et le neveu utérin sous forme de protection et de transferts de biens du premier vers le second. Ces auteurs soutiennent une explication de type évolutionniste. Les humains paraissent doués d’une disposition universelle à protéger et aider les individus dont ils sont proches génétiquement. Or, pour un homme, les enfants de ses sœurs ne sont pas moins porteurs de son patrimoine génétique que les enfants de ses frères. Les usages transgressifs en faveur du neveu utérin se développent en contexte patrilinéaire parce qu’ils satisfont ces dispositions psychologiques que la norme sociale patrilinéaire nie sans pouvoir les effacer. 158 Dans les sociétés présoviétiques de l’Altaï-Saïan, le chamanisme se présente comme une institution subversive au sein même de l’ordre officiel masculin (chez les peuples mongols, voir Hamayon 1990 : 649-652, 692-695 ; Humphrey & Onon 2003 [1996] : 39). La transmission de l’essence chamanique se fonde sur le processus
naturel et causal de la génération par opposition aux constructions sociales que sont l’unifiliation patrilinéaire et le système hiérarchique aîné-cadet, qui, ni l’une ni l’autre, n’interviennent dans la régulation de l’apparition des chamanes. 159 À la fin du XIXe siècle, l’explorateur et savant russe Grigorij Potanin, cherchant à définir la conception indigène de l’accès à la fonction de chamane d’après les renseignements qu’il a rassemblés au cours de ses voyages chez les différents peuples de l’Altaï, résumait ses observations avec une grande perspicacité : Le titre de chamane se reçoit par un héritage non pas ordinaire, mais physique, la capacité de chamaniser est innée ; par l’apprentissage ne sont acquis que la connaissance des chants alkyš [chants chamaniques] et de l’aspect externe du rituel (1883 : 56). 160 Plus loin, il ajoutait : La fonction chamanique ne se transmet pas toujours du père au fils, mais, comme une maladie congénitale, l’inclination chamanique est souvent héréditaire. […] Si un garçon ou une fille ayant des crises est né dans une famille où il n’y a pas de chamane, il faut supposer, malgré tout, que quelqu’un parmi les ascendants défunts a été chamane. Et s’il y a eu un chamane dans le lignage, alors son sang renaîtra obligatoirement dans ses descendants (ibid. : 57). 161 Tous les ethnologues n’ont pas perçu aussi bien que Potanin le mécanisme de causalité héréditaire qui domine les conceptions de cette transmission, perçue par les peuples de l’Altaï comme physique et non sociale. Nous vérifierons bientôt que l’apprentissage ne concerne en effet que des aspects « externes » de l’activité chamanique et non la qualité de chamane. 162 Au cours de ce chapitre, nous avons identifié plusieurs régularités remarquables dans les conceptions communes des Touvas sur leurs chamanes, qui trouvent des prolongements évidents dans les données de la littérature ethnographique ancienne sur les peuples de la région : – Les chamanes possèdent un trait distinctif mal défini, parfois nommé par divers termes, comme uk ou čajaan.
– On ne devient pas chamane, on naît ainsi. – La catégorie de chamane implique une opposition forte entre apparence et réalité. L’apparence de chamane n’implique pas une identité de chamane. – Cette opposition donne lieu chez les profanes à des procédures d’identification des « vrais chamanes » et chez les chamanes à des stratégies pour engager les profanes dans l’action rituelle. – La catégorie de chamane n’est pas conçue comme le résultat d’une action humaine : il n’existe pas de rite d’initiation censé faire entrer dans la catégorie. – L’appartenance à la catégorie de chamane est héréditaire. Elle se transmet de façon cognatique et discontinue, contrairement aux biens et aux statuts sociaux, dont l’héritage est patrilinéaire et continu. 163 De nouvelles questions s’ouvrent maintenant : ces différentes caractéristiques des conceptions communes touvas sont-elles solidaires entre elles, s’organisent-elles dans un ensemble structuré ou manifestent-elles des principes hétérogènes, voire contradictoires ? Que nous apprennent les théories de l’essentialisme à leur sujet ? ESSENTIALISME ET POTENTIEL INDUCTIF 164 De nombreuses études récentes menées parallèlement en anthropologie et en psychologie ont visé à explorer la compréhension humaine intuitive du monde vivant. Le caractère fortement organisé et les fondements théoriques puissants qui guident les intuitions dans ce domaine ont conduit à y reconnaître une véritable biologie « populaire » ou « intuitive » (folkbiology) (Atran 1990 ; Medin & Atran dir. 1999). Cette biologie profane s’organiserait dans des taxinomies de contenus culturellement variables mais selon des principes structurels stables. L’un des fondements de ces taxinomies est l’attribution d’une homogénéité profonde aux membres du taxon de base, l’espèce. Les gens semblent disposés à présumer, au-delà d’apparences individuelles variables, une nature sous-jacente intrinsèque partagée par tous les membres
d’une espèce. La présomption de cette nature ou « essence », comme l’appellent les psychologues, est au fondement des nombreuses généralisations inductives que les humains tendent à former, à un âge précoce et avant toute enquête empirique, sur le comportement, le régime alimentaire ou l’anatomie des membres d’une même espèce. En revanche, on ne tend pas à attribuer de nombreuses propriétés communes sous-jacentes à des catégories qui ne sont pas regardées comme des espèces naturelles, telles la classe des objets rouges ou celle des chaises (Simons & Keil 1995 ; pour une synthèse, Gelman 2003). 165 Les résultats convergents de tests menés dans divers contextes culturels incitent à penser que ce traitement cognitif des espèces possède une base universelle (Astuti et al. 2004; Diesendruck 2001). Si l’hypothèse d’une essence interne semble partout présente, elle est assignée à des supports corporels variables selon les contextes culturels, comme le sang, le squelette ou les gènes (Sousa et al. 2002; Waxman et al. 2007). 166 Bien que les raisonnements essentialistes s’appliquent en priorité aux espèces naturelles (les éléments chimiques, les espèces vivantes), il arrive que les catégories sociales soient comprises de façon essentialiste. Pour le sociologue, les catégories sociales sont le résultat d’une histoire sociale, le produit de l’œuvre des hommes. Cependant, les conceptions intuitives des gens ne suivent pas nécessairement la voie de la science. L’appartenance à certaines catégories sociales est souvent considérée comme il une propriété naturelle et inchangeable des individus, il une source d’information importante et 3/ l’effet d’un trait profond partagé par les membres de la catégorie. 167 Quelle origine attribuer à cette tendance répétée à présumer des essences derrière les catégories sociales ? Depuis longtemps, on a
observé et tenté d’expliquer la ressemblance entre le traitement des groupes sociaux et celui des espèces vivantes. Dans ce domaine, Claude Lévi-Strauss a identifié deux modalités conceptuelles, celle du totem et celle de la caste. Les systèmes totémiques sont des systèmes de différences : ils établissent une homologie entre les différences de clan et les différences des espèces. Au contraire, les systèmes à castes établissent un rapport d’identification biunivoque entre un groupe social particulier et une espèce particulière. L’ordre des castes considère espèce et groupe de manière substantielle et isolée, de sorte que les groupes sociaux sont littéralement pensés comme des « espèces sociales » (Lévi-Strauss 1990 [1962] : 151). 168 Les découvertes concernant la biologie intuitive ont amené plusieurs anthropologues et psychologues à reformuler l’hypothèse d’un transfert substantialiste entre groupes et espèces naturelles, non plus comme un trait des systèmes à castes, mais comme un biais universel de l’esprit humain (notamment Atran 1990; Boyer 1990; Rothbart 1992; Gil-White 2001). 169 Pascal Boyer a élaboré cette hypothèse à propos d’une catégorie sociale particulière, celle des spécialistes rituels (1990, repris et développé dans 1993, 1997, 2001). Boyer constate que les traits caractéristiques observables définissant généralement les spécialistes rituels chez les Fang au Gabon ne sont ni nécessaires ni suffisants pour que l’appartenance d’une personne à cette catégorie soit reconnue. Ainsi, les mbommvet sont ordinairement définis comme des conteurs. Cependant, toutes les personnes racontant des contes ne sont pas reconnues mbommvet et certains mbommvet ne racontent jamais de contes. Un mbommvet est, en effet, supposé porteur d’une qualité inobservable propre à tous les spécialistes authentiques, l’evur, parfois décrit comme un organe invisible. Une personne racontant des contes peut toujours être soupçonnée de ne
pas posséder à l’intérieur d’elle-même l’indispensable evur, et, si les soupçons sont assez forts, le titre de mbommvet lui sera refusé ou retiré (Boyer 1997 : 180-182). 170 Boyer en conclut que « de telles catégories sont mentalement représentées comme des désignations d’êtres ou d’objets naturels » (ibid. : 186). Cette conception naturaliste se fonderait sur une théorie essentialiste sous-jacente : l’appartenance à ces catégories n’est pas assurée par des critères typiques visibles, comme la récitation de contes, mais par la possession d’un trait sous-jacent doté de pouvoirs causaux. L’evur des Fang joue ainsi clairement le rôle d’essence des spécialistes rituels. Boyer considère que « l’hypothèse d’une essence partagée et de traits typiques semble être un transfert direct, dans le domaine de l’interaction traditionnelle, de la façon dont chacun, depuis l’enfance, identifie et classifie les espèces naturelles » (1990 : 104-105). 171 La catégorie sociale des chamanes touvas est-elle donc conçue elle aussi de manière essentialiste ? Cet essentialisme dérive-t-il du modèle de l’espèce naturelle? Susan Gelman, spécialiste de l’essentialisme en psychologie du développement, a fait l’inventaire des principaux traits qui distinguent une catégorie faisant l’objet d’une compréhension essentialiste d’une catégorie ordinaire (Gelman 2003 : 12). Nous allons nous en inspirer pour examiner le cas de la catégorie de chamane. 172 Les Touvas traitent la catégorie des chamanes comme une réalité du monde et non de la société, une réalité découverte et non produite par les hommes. Nous avons constaté que la qualité de chamane n’est pas tenue pour un effet d’un rituel d’investiture, de la remise d’instruments ou de l’éducation, elle n’est pas conçue comme un fait social. De plus, une personne ayant une nature de chamane est supposée pourvue de capacités qui se maintiennent même si ses
esprits ont été chassés par un rituel spécifique visant à lui interdire l’accès au statut de chamane. 173 L’appartenance à la catégorie des chamanes est vue comme une propriété stable et même inaltérable : on naît et on meurt chamane, dit-on. Interrompre l’activité chamanique ne fait en rien perdre la qualité de chamane. Nos données concernant les chamanes nous ont fait voir une opposition rigoureuse entre « vrais » et « faux » chamanes. Les faux n’ont que l’apparence de chamanes; en réalité, ils appartiennent à la catégorie des « gens simples ». Les autres spécialistes rituels ne sont pas confondus avec des chamanes. 174 Précisons qu’une catégorie essentialisée se distingue d’une simple espèce naturelle par les hypothèses théoriques qu’elle suscite sur sa cohésion. Les propriétés communes des éléments de la catégorie sont interprétées comme l’effet d’un trait sous-jacent doué de pouvoir causal, l’essence. La possession de cette essence est plus déterminante pour l’appartenance à la catégorie que les propriétés typiques attribuées généralement à la catégorie. Autrement dit, non seulement l’être est plus important que le paraître, mais l’être est la cause du paraître. Empiriquement, il a été montré que, très tôt, les enfants tendent à privilégier les propriétés internes et non visibles pour effectuer des catégorisations (Gelman & Wellman 1991). 175 Concernant les chamanes, nous avons constaté que les aspects extérieurs typiques ne sont ni nécessaires ni suffisants pour assurer l’identité de chamane. Ils sont moins importants qu’un ensemble de dispositions innées qui font le chamane et peuvent être considérées comme l’« essence » chamanique. 176 Les catégories essentialisées et les espèces naturelles en général suscitent de nombreuses hypothèses généralisantes sur les propriétés partagées par leurs membres : on dit que ces catégories ont un fort potentiel inductif. Les inductions qu’elles génèrent
s’appuient sur la présomption d’une ressemblance en profondeur des instances d’une même catégorie. 177 Sur ce point, les chamanes s’accordent mal avec le modèle de la catégorie essentialisée. Nous avons constaté qu’à tel chamane est attribué un troisième sein et à tel autre un regard particulier, c’està-dire des traits notoirement différents. Certes, les Touvas font des généralisations sur le corps des chamanes, auquel ils prêtent un squelette spécial, mais ces inductions peu nombreuses sont contrebalancées par de nombreuses attentes concernant les capacités particulières à chaque chamane. Certains chamanes se métamorphosent, d’autres tuent à distance, d’autres parlent aux morts, d’autres encore soignent certaines maladies. Chez les Daours, C. Humphrey note même qu’on ne rencontre pas de commentaires sur la catégorie de chamane comme ensemble homogène (Humphrey & Onon 2003 [1996] : 183). Cette remarque vaut également pour les Turcs de Sibérie, aussi bien dans l’ethnographie ancienne que dans les propos des contemporains. Les discours relevés sont plus souvent des récits sur des individualités mémorables diverses que des considérations sur « les chamanes » en général. 178 En résumé, les conceptions sur les chamanes présentent la plupart des traits d’une compréhension essentialiste d’une catégorie, à l’exception du potentiel inductif. Pour rendre compte dans leur cohérence des conceptions touvas, l’hypothèse de l’essentialisme est plus performante que l’interprétation culturelle classique invoquant des représentations cosmologiques sur les esprits, car celles-ci ne peuvent expliquer le caractère inaltérable et absolu de l’appartenance à la catégorie. Nous pouvons dès lors affirmer l’existence d’un schème essentialiste présidant aux conceptions dominantes des profanes sur leurs chamanes 18 .
179 Le fonctionnement de ce schème doit maintenant être éclairci. Certains anthropologues (Atran 1990 : 78; Boyer 1990; Gil-White 2001) estiment que l’essentialisme a pour objet premier les espèces vivantes et que, si une catégorie sociale est essentialisée, c’est parce qu’elle est conçue sur le modèle d’une espèce. Dans cette hypothèse dite du « transfert analogique », un modèle tiré de la biologie intuitive serait utilisé dans la sociologie intuitive. D’autres chercheurs (Gelman & Hirschfeld 1999 ; Gelman 2003) considèrent que n’importe quel objet, même un individu, peut être conçu de façon essentialiste, indépendamment du modèle biologique. Les chamanes sont-ils donc essentialisés collectivement comme une espèce ou individuellement ? Sont-ils regardés comme les membres semblables d’un groupe cohérent ou comme des individus en euxmêmes singuliers ? 180 La pauvreté inductive de la catégorie de chamane donne à penser que ce n’est pas comme catégorie que les chamanes sont essentialisés. Cette éventualité nous conduira dans le chapitre « Un principe de singularité » à remettre en cause l’hypothèse défendue par Atran, Boyer et Gil-White d’un transfert analogique et à proposer un autre modèle centré sur l’essence individuelle. La relation réduite à une propriété? 181 L’hypothèse d’une compréhension essentialiste de l’identité de chamane contraste avec les interprétations anthropologiques habituelles du chamanisme et soulève une série d’objections que nous allons maintenant considérer avant d’aller plus loin. Tout d’abord, pourquoi les pouvoirs spéciaux attribués aux chamanes devraient-ils impliquer une essence intrinsèque? N’est-ce pas plutôt en vertu de sa relation supposée avec des agents surnaturels que le chamane attire l’attention de son groupe?
182 Dans la littérature sur le monde sibérien, les descriptions des rapports des chamanes avec leurs esprits sont beaucoup plus prolifiques que les informations sur leur essence, même si cette notion trouve, avec uk, čajaan et udha, des formulations explicites dans les langues turco-mongoles. L’éminent spécialiste des peuples sibériens qu’était Vilmos Diószegi tirait de son enquête chez les Sagaïs une conclusion tout opposée à la nôtre : « Hériter de la fonction de chamane, ce n’est pas, pour les Sagaïs, hériter de facultés chamaniques mais d’esprits chamanes » (1998 : 27). 183 L’hypothèse d’un schème essentialiste ne conduit-elle pas à réduire une relation avec une entité externe à une qualité interne ? En fait, comme l’observe Boyer, si les chamanes sont les seuls à travers qui les esprits parlent, c’est parce que les particularités essentielles de leur catégorie sont des conditions nécessaires à l’établissement de relations causales exclusives avec ces entités (ibid. : 100-101). Ainsi, la discontinuité essentielle entre spécialistes et profanes doit nécessairement être conçue comme antérieure logiquement et chronologiquement à la relation avec les esprits. 184 En Sibérie, on prête aux esprits l’initiative de sélectionner le chamane et de lui faire subir une crise au terme de laquelle il se reconnaîtra lui-même chamane. Cependant, l’esprit n’est pas censé établir une relation avec un humain de façon aléatoire ou selon des critères totalement inaccessibles aux humains. Il porte son dévolu sur une personne qui présente les qualités nécessaires à une relation durable. Et ces qualités sont généralement soumises à l’appartenance à une descendance chamanique au sein de laquelle elles se transmettent. 185 Comme le souligne Hamayon, l’idée de relations stables du chamane avec ses esprits « réclame de sa part la mise en œuvre de qualités personnelles » (1990 : 441-442). La manifestation de ces qualités est
indispensable, et « c’est sur cet art à rendre sensible son pouvoir de mobiliser à son service exclusif ces êtres imaginaires que repose son charisme aux yeux de sa communauté » (ibid. : 442). Il est clair que ce « pouvoir » d’agir sur les esprits doit nécessairement être conçu comme intrinsèque, indépendant des esprits eux-mêmes, sans quoi on ne saurait parler de « pouvoir ». 186 Peut-être conviendra-t-on que la mise en place d’une relation implique des qualités indispensables, tout en maintenant que la relation directe avec des esprits est première dans la définition du chamane. Cette interprétation assez courante chez les anthropologues n’est pas valide car la relation avec les esprits, même « directe », ne distingue en aucune manière le chamane des profanes. L’occasion d’être à proximité d’un esprit n’est pas un fait rare pour des sociétés qui considèrent que montagnes, cols, arbres et rivières ont leurs esprits-maîtres. Nombreux, chez les Turcs de l’Altaï-Saïan, sont ceux qu’on crédite d’une relation intime et parfois permanente avec des êtres surnaturels : ainsi le malade rongé dans son corps par un mauvais esprit, le dément possédé toute sa vie par un albys, le chasseur concubin d’un esprit-femme donneur de gibier. Parmi mes informateurs, plusieurs vieux chasseurs m’ont affirmé avoir perçu ou entendu des esprits dans la forêt (Stépanoff 2011b). Or ces personnes ne sont jamais confondues avec des chamanes. La raison en est que leurs relations surnaturelles sont regardées comme le résultat contingent d’un accident dont l’esprit a toute l’initiative, et non comme la conséquence de qualités personnelles. D’un chamane, on attend des capacités intrinsèques comme celles de percevoir ces agents surnaturels quels qu’ils soient, mais aussi de les laisser transiter en lui-même grâce aux capacités conductrices très particulières de son corps, dont il sera question dans le chapitre VI. En somme, pour les Touvas, ce n’est pas parce qu’il est en relation
avec des esprits qu’un individu est chamane; c’est au contraire parce qu’il est chamane qu’il se trouve régulièrement traversé par des esprits. 187 Afin d’en savoir plus sur le mode opératoire des conceptions concernant les chamanes, il convient d’aborder ces derniers non plus comme les représentants d’une catégorie, mais, de façon dynamique, comme des individus singuliers en croissance dans le temps. NOTES 1. Prénom modifié. 2. Prénom modifié. 3. Noté uhtuh ham par Jakovlev. 4.Čajaattyngan est constitué de la racine verbale čaja-, « créer », augmentée du suffixe factitif -t-, du suffixe -tyn- indiquant la voix réfléchie et de -gan, marque du passé. On trouve un autre exemple de cette combinaison de suffixes dans le verbe adattyn-, « s’appeler, avoir pour nom », formé sur ada-, « appeler » avec les suffixes -t- et -tyn-. Čaja- dérive du mongol zaja-, « accorder, envoyer (par Dieu), donner, prédestiner; créer » (Kowalewski 1844-1849 : 2296). 5. Dans la société mongole, l’os blanc désigne l’aristocratie et non les chamanes (Krader 1963). 6. On trouve des occurrences de la notion de « vrai chamane » chez des peuples voisins, comme les Sagaïs au nord (Diószegi 1998 : 31) ou les Darkhates au sud (Pedersen 2007 : 2011). 7. D’une racine turque qu’on retrouve en altaïen dans le nom d’un rituel, čymyr, où la parole est chuchotée par un spécialiste, čymyrčy (Funk 2005 : 78-91). Ce spécialiste est également évoqué sous le nom de symyranyr kiži par des informateurs tofalars de Katanov (1907,1 : 619 ; II : 604-605, n° 37). 8. Noté čodarande ham bolar, čarajde sojak bolar et traduit improprement. Tenišev en donne (1986 : 504) la variante suivante : čaaraanda sajaktaar, jadaraanda hamnaar. Voir aussi Jakovlev 1902 : 52.
9. Littéralement « souverain suprême ». Bogda-haan était un titre mongol de l’empereur de Chine (Monguš dir. 2003 : 267). 10. Selon Potanin, bala-gan, « femme empereur », désigne l’impératrice Catherine II de Russie. Oïrot Khan est l’empereur des Mongols dzungar jusqu’au milieu du XVIIe siècle. 11. Noté Tarhan-bo. Dargan désigne en altaïen le forgeron, mais ici l’expression Dargan-böö est mongole (mong. böö : « chamane »). Il faut donc certainement comprendre dargan dans son premier sens mongol, comme « libre, affranchi », cf. Rachid ad-din : « il est libre et dargan », cité par Even 1994 : 293, n. 13. 12. Noté Dzjunik bö par Potanin. Je remercie Marie-Dominique Even pour ses indications au sujet de Zönög böö. Zönog böö est aussi considéré comme l’ancêtre des chamanes tsaatanes (Badamxatan 1987 : 121). 13. Le seul exemple est celui des esprits tös qui emportent dans les airs le chamane sagaï. 14. Une curieuse imprécision de traduction a conduit Katanov et, à sa suite, Butanaev à affirmer que le chamane khakasse, à la fin du rituel, « cesse d’être chamane » (Katanov 1897 : 30; Butanaev 2006 : 212, 216). L’expression khakasse ainsi traduite, ham sirče, signifie en réalité littéralement « le chamane descend, s’éteint », ou selon la traduction du dictionnaire khakasse-russe, « le chamane revient à lui » (Subrakova dir. 2006 : 472). 15. Alt. uk-, « entendre », kös, « œil », kösmö-, « regarder ». 16. Par exemple : « Les chamanes touvas recevaient leur don par héritage » (D’jakonova 1981 : 131) ; pour les autres peuples, voir Dyrenkova 1930. 17. Nous renvoyons pour plus de détail sur les rapports entre filiation, terminologie de parenté, transmission des substances féminines et masculines et héritage chamanique à notre étude Stépanoff 2009c. 18. Au sens kantien, un schème est une représentation intermédiaire entre le concept et la perception. Nous entendrons par schème un système complexe de représentations et d’hypothèses homogènes, implicites ou explicites, qui orientent jugements et actions dans un domaine précis de la pratique.
Chapitre IV. Naître et grandir chamane 1 Les récits de vie de chamanes sont un genre fortement normé, structuré par des épisodes récurrents. Nous étudierons d’abord des récits portant le point de vue des chamanes eux-mêmes sur leur propre développement, puis des récits émanant de points de vue de tiers. Ces récits sont des interprétations a posteriori d’une série contingente d’événements auxquels un sens est attribué pour en faire un tout organisé commandé par un destin. Ces mises en ordre de l’aléatoire ne sont pas elles-mêmes aléatoires : elles suivent des modèles d’une remarquable stabilité. 2 Le mode de compréhension essentialiste décrit dans le chapitre précédent se manifeste-t-il dans ces récits ? Pour répondre à cette question, il nous faudra déterminer dans le développement du chamane les rôles respectifs des propriétés innées, indices de l’essence, et des relations avec des entités externes. Afin de discerner les schémas de développement sous-jacents, nous soumettrons les récits à une série de critères d’analyse : Voit-on apparaître dans le récit un trait attribué en propre au chamane en croissance ou une relation avec un agent surnaturel ? Lequel des deux intervient le premier dans l’ordre chronologique ? Si un trait particulier est nommé, est-il psychologique ou corporel ? Est-il hérité d’ancêtres doués du même trait ? Si une relation intervient, s’agit-il d’une interaction de type social, comme un échange verbal, ou plutôt d’une relation physique présentant des aspects causaux, comme une
contrainte violente ? Enfin, quelles conséquences entraîne l’établissement de la relation ? VIES DE CHAMANES Le récit d’Ereksen 3 Ereksen, né en 1946, est l’un des meilleurs connaisseurs des traditions chamaniques touvas anciennes que j’aie rencontrés. Il est lui-même chamane, descendant d’une lignée réputée de chamanes de la région du lac Tere-Höl, chez les Touvas orientaux. Il habite avec sa nombreuse famille depuis plusieurs années une petite maison de bois du village de Kaa-Hem, dans la banlieue de Kyzyl, mais il garde l’accent de sa région natale. Il n’a jamais adhéré aux associations chamaniques de la capitale, qu’il regarde avec dédain. Il parle très peu le russe de sorte que tous nos entretiens furent menés en touva. N’ayant pas accès aux médias russes, il n’est pas en contact avec les influences directes de l’ésotérisme new age. 4 Comme je lui demandais quand il avait commencé à chamaniser, il me fit le récit suivant : Quand j’étais petit, j’étais étrange. J’étais sans arrêt malade. Le chamane Šoončur 1 habitait près de chez nous. Il y avait des gens comme ça, même à l’époque du parti. « Si on ne fait pas quelque chose pour lui, cela ira mal » [a dit Šoončur]. Il me faisait porter un peu son costume et son tambour. A treize ans, j’ai été très malade, mes deux yeux étaient pris, j’étais comme aveugle. Je ne voyais absolument plus rien. Les gens qui venaient disaient : « C’est le truc de son grand-père qui le lui fait. » A la moindre occasion, je m’évanouissais [dala beer]. J’ai repris le truc, l’ai réveillé et assimilé un peu, et après, ça a commencé à aller mieux. C’était un peu gênant quand j’étais petit, je percevais tout tout de suite chez les gens, et je racontais des choses sur eux à mes parents : celui-ci est comme ci, celui-là est comme ça. « Sottises ! Ne dis pas ces choses ! » disaient mes parents. J’étais comme ça.
5 À la question de savoir « quand » le chamane a commencé son activité, nous sommes renvoyés à l’enfance du narrateur, comme si le « début » véritable de l’histoire se situait bien avant le commencement de la pratique formelle. Le récit est fait d’allers et retours entre les époques, aussi allons-nous reprendre les événements dans leur ordre chronologique. 6 À l’enfance sont attribués un état maladif général ainsi que des facultés perceptives exceptionnelles (« je percevais tout tout de suite »). L’enfant est capable de discerner le caractère des gens, provoquant la gêne et la réprobation de ses parents. La réaction de son entourage à ses capacités est donc d’abord purement négative. 7 Au début de l’adolescence, les troubles de santé d’Ereksen deviennent plus graves. Il perd la vue de façon durable et connaît des évanouissements dans des moments critiques. Cette double perte de ses capacités perceptives et cognitives ordinaires forment un contraste avec les capacités perceptives et cognitives extraordinaires qui s’étaient manifestées auparavant. Ereksen expliquera dans un autre entretien que les évanouissements sont le principal des « indices d’une personne chamane » (ham kižiniŋ demdekteri). 8 À ce moment ou peut-être plus tôt – le récit reste flou –, intervient le grand chamane Šoončur qui prend au sérieux le cas du garçon et en tire la conclusion qu’il faut « faire quelque chose », en l’occurrence l’entraîner à porter un costume et un tambour chamaniques. Soit par modestie, soit parce que c’est évident, Ereksen ne précise pas la pensée de Šoončur : celui-ci a identifié dans le garçon les indices d’une nature chamanique, ce pourquoi il va lui apprendre à utiliser les objets chamaniques. 9 À la suite de ce diagnostic, l’entourage commence à interpréter de manière nouvelle les étrangetés du garçon. Ce ne sont plus des « sottises » comme dans l’enfance, mais le « truc », la « chose » (čuve)
du grand-père. Le grand-père d’Ereksen est une figure célèbre de la région : grand chamane, il remporta la victoire, d’après la légende, lors d’un concours de chamanes (cf. infra, p. 185 sq.). Ce « truc » désigne-t-il la force du chamane ou ses esprits ? La nature du « truc » est volontairement laissée dans le flou, témoignant de la perception que les profanes peuvent avoir de ce phénomène. 10 Le point de vue d’Ereksen sur son « truc » est plus précis. Il explique : Il y a ce truc qu’on m’a laissé, c’est un « grand-père » [irej], un ours, il vient tout le temps me voir. Ça a la forme d’un ours, c’est un ours quoi. Quand je dors, je rencontre ce « grand-père » [cet ours], et s’il vient vers moi et qu’il me lèche, c’est très bien, mais si finalement il s’enfuit, c’est louche. Parfois il vient, parfois non. 11 « Grand-père » (irej) est un euphémisme employé par les Touvas orientaux pour désigner l’ours. Dans le récit qui nous occupe, cette expression favorise la confusion entre ce « truc » qui a « la forme d’un ours », mais n’en est peut-être pas tout à fait un, et le grandpère défunt d’Ereksen qui fut un grand chamane. 12 L’expérience d’Ereksen s’éclairera si on la compare avec des récits plus anciens recueillis chez d’autres Touvas orientaux. Chez les Tožu, le chamane en croissance recevait au cours d’une crise pendant l’adolescence la visite d’un ancêtre qui se présentait sous la forme d’un ours mâle (Vajnštejn 1968 : 331 ; voir aussi Vajnštejn 1961 : 177, n. 3). Le « truc » est donc un prolongement zoomorphe du grandpère chamane avec lequel Ereksen a établi à l’adolescence une relation considérée comme la cause d’un état critique permanent (cécité, évanouissements fréquents). Suite à l’intervention du chamane Šoončur qui enseigne à Ereksen les techniques rituelles chamaniques, cette relation a évolué vers des rapports positifs marqués par la tendresse (l’ours le lèche) et par un caractère intermittent (il apparaît la nuit). Ce changement des rapports au
« truc » a pour conséquence la fin des troubles (« ça a commencé à aller mieux »). 13 Ereksen interprète la modification de sa relation au « truc » comme une « assimilation » (siŋir- : factitif de siŋ-, « s’imprégner », cf. mong. šingè-). Pourtant, le « truc » ne se manifeste plus que sous la forme d’un ours vu en rêve la nuit, alors qu’auparavant il agissait sur le corps même du jeune homme en le rendant aveugle et en le faisant s’évanouir. C’est donc plutôt une mise à distance qui semble réalisée. Ce paradoxe se résout si nous comprenons que l’objet de l’« assimilation » est sans doute moins le « truc » lui-même que la relation au « truc ». Cette relation est devenue intermittente mais régulière, en somme constitutive de la personne d’Ereksen, alors même qu’une distance stable s’établit entre les deux termes engagés dans la relation. 14 En résumé, nous pouvons extraire du bref récit d’Ereksen le scénario suivant : L’enfant manifeste des capacités perceptives spéciales et une étrangeté. Au début de l’adolescence, une crise continue est causée par l’établissement d’une relation avec un « truc » provenant d’un ancêtre. Un chamane en activité le guide dans l’acquisition des techniques rituelles. La relation devient stable, discontinue et positive, les troubles disparaissent. 15 Potanin avait raison d’observer que la qualité qui fait le chamane est innée 16 et que l’apprentissage ne concerne que la pratique rituelle. Dans ce scénario de croissance, les signes de la qualité chamanique se manifestent dès l’enfance et précèdent très clairement l’établissement d’une relation avec une entité surnaturelle. Le récit d’Ondarmaa
17 Ondarmaa, née en 1969 à Sug-Asky (région de Süt-Höl), est une femme au grand cœur et une chamane fascinante. Elle se distingue par sa générosité, son humour, son goût de la conversation et son excellente connaissance des traditions chamaniques de sa famille. Avant de pratiquer le chamanisme, elle a travaillé dans la police, dont elle a été renvoyée pour avoir eu, dit-elle, pitié d’un délinquant. Au moment où nous avons fait connaissance, elle appartenait à l’association chamanique Adyg-eeren, mais elle l’a quittée depuis pour devenir indépendante. Elle accomplit de fréquents voyages dans les différentes régions du pays touva à l’invitation de clients fidèles. 18 Ma collègue Ksenia Pimenova et moi avons interrogé séparément Ondarmaa sur la manière dont elle est devenue chamane et les récits obtenus sont concordants (voir Pimenova 2005). Je résumerai ici les informations que la chamane m’a confiées. 19 Ondarmaa fut longtemps désirée par ses parents. Avant sa naissance, sa mère avait fait trois fausses couches. Son mari et elle avaient décidé de se séparer si la quatrième grossesse se terminait de la même manière. La mère d’Ondarmaa s’adressa à la chamane Bičeldej qui vivait dans la ville de Čadaana. « La chamane a fait ce qu’il fallait et je suis née », raconte Ondarmaa. À la naissance, Bičeldej déclara : « Ce sera un grand personnage », ce qui prouve, selon l’intéressée, que Bičeldej savait qu’elle serait chamane. 20 Dans son enfance, Ondarmaa avait des perceptions étranges dont l’objet n’est pas défini. Un peu plus tard, mais toujours pendant l’enfance, elle courut après un arc-en-ciel et s’évanouit (dalyp kaan). À l’âge de seize ans, elle fut frappée d’une maladie qui dura six mois et la ralentit dans ses études. Parfois, elle s’enfuyait dans la taïga. Lorsqu’elle raconte son expérience intime de cette période, Ondarmaa évoque un ou plusieurs esprits albys qui la visitaient. Elle
voyait notamment une femme inconnue à cheval. Ondarmaa explique : Ceux qui ont une maladie chamanique d’albys deviennent comme des enfants. Mon aïeule Samdan, elle, a été malade trois ans parce qu’elle n’était plus pure : cela lui est arrivé tard, quand elle avait déjà eu des relations sexuelles, elle avait eu le temps de se disputer, d’être grossière. J’ai une nièce à qui c’est arrivé à quatorze ans. Elle avait beaucoup de talent. Mais elle a eu des relations sexuelles très tôt et elle a tout perdu. C’est très dommage, car elle connaissait le langage des animaux. 21 Ondarmaa était vierge, c’est pourquoi sa crise initiale ne dura que six mois et la conduisit à la pratique chamanique. La nécessité de l’abstinence de relations sexuelles humaines suggère une connotation érotique des rapports avec l’être non humain. Précisément, Ondarmaa appelle albys l’être qui l’a visitée. Dans le discours commun, albys est une catégorie d’esprits résidant dans les lieux déserts qui séduisent les hommes ou les femmes, en font leurs amants et les rendent fous. 22 Au moment de la crise, Ondarmaa ne comprenait pas qui était cet albys ni pourquoi il se présentait à elle. La famille d’Ondarmaa l’emmena chez une chamane afin de l’en débarrasser. La jeune fille subit un rituel au cours duquel elle fut fouettée à coups de branches de caragana rouge épineux. Cependant, on ne parvint pas à chasser l’esprit. Mais lorsque la jeune fille raconta en détail ses visions à sa mère, celle-ci reconnut dans l’albys sa grand-mère Samdan. La relation teintée d’érotisme se révéla ainsi être une relation de filiation : il ne pouvait plus dès lors être question d’expulser un ancêtre. Ondarmaa explique qu’elle comprit alors que cet albys était son čajaan, sa « facture innée » ou son ham čajaan-dös, littéralement sa « facture-racine chamanique », c’est-à-dire tout à la fois une composante de sa propre personne et un agent externe. Loin d’être une visiteuse « tombée » fortuitement sur une jeune fille, l’albys obéissait donc à la loi de la transmission du don chamanique. Seule
l’entrée dans l’activité chamanique permit à la jeune fille de mettre un terme définitif à ses tourments. 23 Cette expérience amena Ondarmaa à adopter un regard nouveau sur la catégorie d’esprits albys en général. Elle explique que les Touvas profanes ne les redoutent que parce qu’ils ne les connaissent pas bien. À l’en croire, les albys ne vivent pas dans le désert, mais dans le ciel Inférieur (aldyy deer). Cette divergence d’Ondarmaa par rapport à l’opinion courante n’est pas un cas isolé. Elle reproduit en fait un contraste récurrent entre un point de vue chamanique et un point de vue profane sur une même entité, les albys. Les matériaux de Katanov à la fin du XIXe siècle en témoignent déjà : à côté de la définition standard de l’albys comme un succube malfaisant vivant dans les rochers et les sables (elezinde) (1907, I : 18 ; II : 16), on trouve un témoignage d’une vieille chamane qui fait des albys des résidents du ciel (ibid, 1 : 96 ; II : 82-83). Plusieurs autres chamanes font appel aux albys dans leurs chants comme à des auxiliaires bienveillants (albystarym, « mes albys », ibid., 1 : 193 ; II : 164 passim). 24 Tout en gardant son aspect érotique correspondant à la définition ordinaire, l’albys d’Ondarmaa se révélait être une arrière-grandmère. Ce jeu ambigu entre érotisme et filiation se retrouve dans le chant d’un chamane touva s’adressant aux albys. Après l’appel provocateur « Soulevant le pan de vos manteaux/Ah, que je vous embrasse ! », typique des chansons touvas licencieuses, le chamane continue : « Mes père et mère albys-šulbus » (Kenin-Lopsan 1995 : 323). Dans son rapport aux albys, le chamane cumule ainsi les positions habituellement incompatibles d’amant et de descendant. 25 Ondarmaa aussi invoque les albys dans ses chants et ses prières. Lorsqu’elle accomplit un rite chamanique pour un malade, elle commence par une projection de lait en prononçant des mots à voix basse. Elle appelle alors son ham čajaan-dös, qu’elle nomme aussi
eeren-dözüm albystarym, « mes albys, esprit-racine ». Selon Ondarmaa, cette entité collective, à laquelle appartient son arrière-grand-mère Samdan, descend alors vers elle du ciel Inférieur (aldyy deer). À partir du moment où Ondarmaa a accepté la fonction de chamane, l’esprit qui la tourmentait dans son corps s’est donc éloigné vers le ciel pour ne plus revenir qu’à son appel. Cela ne signifie pas que, en dehors des rites, le čajaan soit absent et n’agisse plus sur elle, puisque, comme elle le dit elle-même, sans lui, un chamane n’est pas chamane. Cette mise à distance d’un élément interne et essentiel est une étape typique du développement chamanique. 26 Pour résumer, dans le récit d’Ondarmaa, des perceptions insolites manifestent dès l’enfance des capacités personnelles hors du commun, annoncées par la prophétie d’une chamane. Cette période est suivie de l’établissement d’un rapport ponctuel avec un objet céleste (l’arc-en-ciel), puis d’une relation intense avec un esprit inconnu. L’entourage parvient progressivement à comprendre que cette relation ne correspond pas, malgré les apparences, au modèle de la rencontre fortuite avec un esprit séducteur. L’esprit et Ondarmaa sont en fait liés avant même l’établissement de leur interaction concrète par une relation de filiation, qui ne peut évidemment être rompue par une procédure rituelle. 27 Cette biographie confirme le modèle identifié dans le récit d’Ereksen selon lequel des propriétés innées précèdent l’établissement d’une relation spéciale. Elle apporte aussi un élément supplémentaire important : la sortie de la crise est soumise à la découverte du caractère nécessaire et non contingent de la relation spéciale. 28 L’accès à la fonction chamanique n’a pas lieu avant l’adolescence. Pourtant, la crise chamanique qui précède cet accès n’est pas perçue comme le moment décisif où l’enfant devient chamane, mais comme
une étape d’un développement déjà déterminé à la naissance dans la nature chamanique de l’enfant. Point de vue des profanes 29 Les deux récits précédents étaient des autobiographies de chamanes. Le point de vue des profanes touvas sur le développement des chamanes présente un certain décalage. 30 Svetlana me parla d’une jeune fille de Möŋgün-Tajga, encore à l’école, qui avait acquis le costume de chamane récemment. Elle était sous la protection d’Aj-Čürek, la directrice de l’association Tos-deer. Svetlana ne mettait à l’origine de la reconnaissance de la jeune fille comme chamane et de son accès à la fonction que deux faits : des facultés perceptives hors du commun et des crises d’épilepsie d’une rare violence. Le contraste est grand avec le récit rétrospectif plein d’êtres surnaturels, qu’une chamane comme Ondarmaa fait de sa crise. 31 Pour citer un second exemple, les admirateurs de la chamane AjČürek racontent qu’elle fut une enfant difficile, présentant une très forte agitation. On la fit changer plusieurs fois d’école en raison de son comportement. Ces événements, qui, chez un autre, signaleraient un mauvais élève, sont avancés a posteriori comme des preuves de l’authenticité de la qualité chamanique d’Aj-Čürek. 32 Dans ces deux points de vue de profanes sur des chamanes, on ne fait pas allusion à des esprits, mais uniquement à un comportement critique manifesté tôt dans l’enfance. La précocité est valorisée comme une preuve du caractère inné de la qualité chamanique. Les profanes paraissent comprendre le destin chamanique de façon moins relationnelle et donc plus essentialiste que les intéressés euxmêmes. Cela ne signifie pas que leurs « croyances » concernant les
esprits ne sont pas les mêmes que celles des chamanes, mais que les uns et les autres privilégient des modes d’interprétation différents en raison de leurs positions respectives. Nous rencontrerons d’autres exemples de ce contraste. 33 Pour le moment, nous allons tâcher d’établir le scénario dominant du développement des chamanes. Pour cela, nous étendrons notre enquête en rapprochant nos données de récits de vie de chamanes plus anciens collectés chez les Touvas et les peuples voisins. UN MODÈLE DE DÉVELOPPEMENT COMMUN DANS L’ALTAÏ-SAÏAN Un corps d’enfant support d’indices 34 Si la qualité chamanique est conçue comme une nature innée (törümelinden), il n’est pas surprenant que les gens s’intéressent assez souvent aux « indices », « marques » (demdek) particuliers qui peuvent la révéler dès l’enfance. Une apparition précoce des signes permet de repousser l’idée que le statut de chamane ait été choisi, nécessairement ultérieurement, comme une carrière. 35 La présence d’ancêtres chamanes dans la généalogie d’un enfant rend son entourage particulièrement attentif à la manifestation d’indices et stimule des inférences sur les causes sous-jacentes qu’ils peuvent révéler. Aleksandr M., un Touva de l’Övür d’une cinquantaine d’années, est le petit-fils d’un chamane. Il raconte qu’après la mort de ce dernier, ses habits et instruments ont été déposés selon l’usage ancien dans une grotte des environs de l’ancien campement d’hiver (kyštag) du chamane. À proximité y pousse un arbre, le « mélèze chamanique » (ham dyt) protecteur de la famille. Chaque année, un rituel réunit autour de cet arbre les
descendants (cognatiques) du chamane. Aleksandr s’étonne comme d’un fait anormal que, « pour le moment, aucun descendant ne prenne sa place », c’est-à-dire que personne ne soit devenu chamane dans ce groupe depuis la mort du grand-père. Il ajoute cependant avec certitude : « Il doit naître un successeur. » Aleksandr cherche parmi les descendants celui qui sera peut-être le successeur de son grand-père. C’est chez les plus jeunes qu’il mène son investigation, car un homme mûr qui n’a manifesté aucun indice depuis sa naissance doit évidemment être considéré comme un « homme ordinaire ». Il raconte : Le mari de ma sœur, lama, a été assassiné par un ivrogne. Leurs enfants, mes neveux utérins [čeennerim] grandissent chez nous. L’un a quelque chose, peutêtre quelque chose de chamanique. Ses yeux sont différents, ils regardent fixement. 36 Le regard fixe n’est pas un critère absolu d’une identité chamanique. Si Aleksandr n’était pas sensibilisé par la question de la succession de son grand-père, il ne prêterait peut-être pas attention au regard fixe de son neveu et, à supposer qu’il l’eût tout de même remarqué, rien ne l’obligerait à y voir l’indice d’une possible qualité chamanique plutôt que d’un caractère mélancolique. 37 Convaincu qu’il est d’une nature particulière, l’enfant aura tendance à reproduire les autres indices ultérieurs du développement d’un chamane authentique. Il n’est nul besoin pour cela de supposer qu’il suive une stratégie délibérée. 38 Autrefois, chez les Touvas, certains signes étaient connus pour annoncer une nature chamanique chez l’enfant : l’habitude de dormir sur le ventre, un pleur bruyant, des larmes mêlées de sang, des crises avec perte de connaissance ou simplement un poids lourd du nourrisson (Potapov 1969 : 348). On prêtait même au chamane un comportement particulier avant sa naissance dans le ventre de sa mère (Kenin-Lopsan 2000 : 62-63).
39 On retrouve dans la tradition khakasse une attention semblable au comportement du bébé dans son berceau, mais avec un changement d’axe pour le retournement : on pense à un futur chamane lorsque l’enfant met sa tête au niveau des pieds (Butanaev 2006 : 23 ; Alekseev 1984 : 111). Parfois, c’est la complexion générale de l’enfant qui attire l’attention, comme chez les Iakoutes, qui considèrent que le fils « le plus maladif, sauvage, maigre et petit » d’un chamane lui succède (Hudjakov 1969 : 307). 40 Parmi les peuples chasseurs de la taïga, la situation n’est pas sensiblement différente. En 1927, dans le village chor d’Atla, un enfant présenta des signes dès l’âge de trois ans : il faisait le geste de battre du tambour et par ailleurs son pied gauche présentait un renflement au niveau de la cheville. Sa grand-mère était convaincue que son destin était d’être chamane. Hlopina, qui rapporte ces faits, explique que, pour les Chors, seule une personne portant une « marque » de la divinité créatrice Ülgen peut être chamane. Ces marques sont des anomalies physiques comme un trou dans le lobe de l’oreille, un tubercule au bras ou la jambe (Hlopina 1978 : 77) ou une dent supplémentaire (chez les Koumandines, Potapov 1947 : 166). Selon l’interprétation locale, ces excroissances manifestent la présence d’un « os supplémentaire » (artyg söök) implanté par Ülgen avant même la naissance du futur chamane, dans le ventre de sa mère (Hlopina, ibid. ; Alekseev 1984 : 109). Les parents n’y prêtent pas attention, mais les anciens le remarquent et font appel à un chamane qui demande à l’esprit principal du lieu (le maître de la montagne Pustag par exemple) si l’enfant sera chamane (Hlopina 1978 : 70 passim). Les Iakoutes étaient sensibles à des indices comparables : ils considéraient que la présence d’une dent chez un nouveau-né signalait un futur chamane noir (Delaby 1976 : 45).
41 Aucun des indices cités n’est un critère nécessaire ou suffisant pour qu’un individu soit reconnu comme chamane : c’est leur multiplication qui suggère une nature particulière. On se doute bien que tous les enfants pleurards, agités ou prostrés, présentant des tubercules et autres malformations ne deviennent pas des chamanes. 42 S’ils sont confirmés par un chamane, des signes précoces peuvent être si convaincants que l’entourage décide de reconnaître dans l’enfant un chamane sans plus attendre. On peut citer les cas de deux chamanes altaïens, dont l’un aurait commencé à chamaniser à l’âge de six ans (Potanin 1883 : 56, n. 1) et dont l’autre, rencontré par Anohin, possédait déjà un tambour de taille moyenne à l’âge de sept ans et était considéré comme un chamane par son entourage (Anohin 1924 : 121). Ces enfants ne mènent pas de rituels collectifs mais chamanisent seuls jusqu’à l’âge d’environ quinze ans (Anohin, ibid.). En effet, l’enfant qui présente des signes caractéristiques doit passer par un développement lui aussi caractéristique. Cette idée est présente chez les Touvas contemporains : « Le don chamanique se développe avec les années », m’expliquait-on. Des facultés perceptives spéciales 43 Les traits corporels et comportementaux visibles dans l’enfance ne sont que les témoins annonciateurs de capacités que l’on s’attend à voir se développer rapidement. Aleksandr M., qui a remarqué que le regard de son neveu est particulier, ne se satisfera pas de sa fixité. Il s’attend sans doute à ce que le jeune enfant se montre capable, avec ce regard, de percevoir des choses que les autres ne voient pas. En effet, un chamane en croissance doit d’abord montrer qu’il appartient à la catégorie plus vaste des iji körnür kižiler, « personnes à double vue ». Avant même qu’on ne lui attribue une relation régulière avec des esprits, on veut avoir la certitude qu’il a en lui les
capacités intrinsèques rendant possibles de telles relations. D’une manière générale, lorsque les Touvas disent d’un chamane qu’il voit des esprits, c’est moins pour donner une information sur les esprits que sur le chamane et sa capacité à voir. De même, les Iakoutes estimaient au début du XXe siècle qu’un futur chamane doit d’abord faire preuve d’un « don de prémonition » (Ksenofontov 1998 [1928] : 50). 44 À la question de savoir ce que voit le chamane, le vieux Marat de Tere-Höl répondait : « Il voit les aza [démons], le maître de lieu : il parle au maître de lieu, il le voit, il discute avec lui. » D’après cette affirmation, la nature de l’esprit ne compte guère ; ce qui importe, c’est la possibilité de la relation. Je demandai à Marat comment on reconnaît le futur chamane : – Il naît comme ça [Bodu töreen], répondit-il. – Mais comment distinguer entre plusieurs petits-enfants par exemple ? – Ça se voit [Köstü beer]. Il y a des signes que connaît celui qui est intelligent. L’enfant dit qu’il ne faut pas y aller et il ne faut pas y aller. Si tu y vas, tu meurs. Ils sont comme ça. 45 Ces principes trouvent confirmation dans les récits des chamanes eux-mêmes. Je posai, maladroitement, à la chamane Viktorija (association Düŋgür) la question de savoir comment elle avait « appris à chamaniser ». Elle me fit le récit suivant où sont soulignées sa mémoire et ses facultés de perception remarquables : Je n’ai pas appris. En fait... je me souviens de tout de l’époque où j’étais petite. Je me souviens comment ma mère me langeait, dans quelle partie du lit elle me posait. Je regardais par la fenêtre, je m’en souviens. Je me levais, je me souviens de la première fois que j’ai marché. Je regardais les nuages, c’était quand j’avais deux ans. Ensuite à l’école, je n’arrivais pas à apprendre les lettres. Je me souviens de tout de l’enfance. Ma mère ne s’intéressait pas au fait que je me souvenais de tout. Et l’école, ça ne m’intéressait pas. Mes pensées étaient très loin. Ainsi déjà à ce moment, j’avais un lien avec le cosmos. C’était au village. Je regardais sans arrêt le ciel. Je n’avais pas besoin du programme scolaire. Je ne voulais pas. Et en quatrième-cinquième classe, je vois une chose rose, avec de jolies oreilles ! Je me souviens de ça jusqu’à maintenant. Elle me souriait. Et puis elle a disparu
dans le mur. Moi, je pensais que ces bêtes-là existaient effectivement. Et puis j’ai remarqué que personne n’en parlait. Elle avait une petite corne, de jolis yeux de Tsigane. Et puis en cinquième-sixième, j’ai commencé à prédire ce qui allait arriver à mes amies. Elles m’ont dit : « Maintenant tais-toi, sinon ça va encore se produire. » Je disais : « Cette bouteille va tomber », et elle tombait. Tout ce qui est chamanique m’est apparu à ce moment. J’ai eu envie de montrer à mon amie Lisa la bestiole que je voyais. Elle n’a rien vu. Ou bien on partait en voiture et je disais : « N’y allons pas, sinon on va se renverser. – Tais-toi, on me dit, elle ne va pas se renverser. » Et puis elle se renversait 2 . C’était tout comme ça. 46 Dans ce récit, la narratrice laisse dans l’indifférence la nature des entités spéciales qu’elle perçoit, cette bête rose peut-être inspirée de la vue d’albums pour enfants. Plus que tel esprit particulier, c’est un lien général avec l’environnement, le « cosmos » comme elle dit, qui importe pour elle. Certes, la chamane Viktorija se montre influencée par l’ésotérisme new age, mais on retrouve cette tendance chez d’autres chamanes plus traditionnels, car peu au fait du discours ésotérique occidental en raison d’une faible maîtrise du russe. 47 Dirigeons-nous maintenant vers les steppes désertiques du Sud de Touva, près de la frontière mongole. Le chamane Kim à Erzin affirme d’emblée : « À huit ans, j’entendais déjà. » Un jour, son père qui élevait des vaches, l’envoya à cheval les chercher car elles avaient disparu (les Touvas montent à cheval dès la plus tendre enfance). Kim descendit de cheval et s’endormit. Il entendit alors des gens parlant russe qui disaient : « C’est bon, il dort. » Kim se réveilla et n’aperçut que son cheval. Très effrayé, il se leva, fit quelques pas et découvrit qu’il s’était endormi à vingt mètres d’un cimetière russe. Épouvanté, il ne put manger ni boire pendant trois jours. Il faut noter que Kim n’avait aucune relation de parenté avec ces défunts russes ; le chamane dont il est l’héritier est un oncle, touva bien entendu. Ils n’intervinrent plus ensuite dans sa vie. 48 En fait, il est régulier que les perceptions éprouvées dans l’enfance soient ainsi en quelque sorte « anonymes ». L’enfant voit et entend
« des choses », mais demeure incapable de les nommer ou de les identifier correctement, comme nous l’avons observé dans le récit d’Ondarmaa. Autrefois, les chamanes chors évoquaient des souvenirs flous, comme ceux « d’hommes et de femmes », d’un « homme qui ne se nomme pas et ne montre pas son visage », « de troupeaux de chevaux » (Dyrenkova 1930 : 272). Ces êtres restent généralement anonymes jusqu’à ce qu’un chamane expérimenté invité pour examiner l’adolescent les identifie. À ce moment seulement, leur nom est établi et peut être prononcé par le chamane en développement. La nature de la relation en est radicalement modifiée car, le nom étant regardé comme une composante centrale de l’identité, sa connaissance équivaut toujours pour les peuples de Sibérie à une possibilité de maîtrise. 49 Mais il peut aussi arriver que ces entités restent dans l’anonymat qui les caractérisait dans l’enfance. C’est le cas, par exemple, des défunts russes entendus par Kim, de la petite bête rose vue par Viktorija. 50 Les indices corporels repérés dans la plus petite enfance doivent donc être confirmés par des capacités d’un genre particulier, qui nous permettent de mieux comprendre les propriétés de l’essence chamanique. Loin d’être seulement un trait interne, comme pourrait le faire supposer le thème des « os blancs », cette dernière est supposée donner naissance à des facultés perceptives entièrement tournées vers l’extérieur. En termes logiques, ces dispositions font de l’enfant le porteur d’une radix relationis, c’est-à-dire une disponibilité relationnelle qui n’est pas encore un fait de relation (cf. Descombes 1996 : 218). La crise initiale 51 Le destin chamanique s’accomplit lorsque la capacité relationnelle innée entre en action par l’établissement de relations supposées
actuelles avec des agents surnaturels parfois multiples. 52 Les phénomènes de perceptions spéciales éprouvées par Kim se reproduisirent lorsqu’il eut douze ans, puis vingt-quatre, trente-six et quarante-huit ans. À chaque fois, une crise de terreur le frappait et troublait son organisme, toujours plus violemment. Il entendit à chaque fois des voix lui demandant de chamaniser, mais à chaque fois il refusait. À soixante et un ans, il traversa la crise la plus âpre et se mit à cracher du sang. Il entendit : « Si tu refuses encore, tu mourras. » Et Kim se vit en effet mourir en rêve. Cette fois, il accepta et, depuis dix ans qu’il chamanise, il ne ressent plus aucun trouble (entretien à Erzin en 2002). 53 La crise vécue par Kim présente des traits pour ainsi dire universels dans le chamanisme des Turcs de Sibérie, comme la menace de mort en cas de refus, la mort vue en rêve et la disparition des troubles avec le début de la pratique chamanique. Cependant, le cas de Kim frappe aussi par une irrégularité considérable, l’âge excessivement tardif de l’accès à la fonction. Il convient ici évidemment de rappeler le contexte historique et social de l’histoire de Kim. Ayant grandi et vieilli pendant la période soviétique, il fait partie de ces nombreux Sibériens qui ont ressenti une vocation de chamane mais n’ont pu la réaliser, ce qui les a condamnés à souffrir toute leur vie. Il n’est pas indifférent de noter que Kim connut sa crise décisive en 1993, l’année de la création de l’association Dùrjgùr par Kenin-Lopsan. Kim raconte que, décidé à se lancer dans la pratique chamanique, il s’adressa à Kenin-Lopsan, qui l’intégra à l’association. Cependant, Kim la quitta au bout de quelques années car le travail communautaire lui paraissait incompatible avec la nature solitaire du chamane. Selon lui, les vrais chamanes, lorsqu’ils se rencontrent, doivent se tuer l’un l’autre.
54 Nombreux ont été les chamanes frappés par une crise dans la même période. Chez Viktorija, la crise s’est déclarée la même année que Kim, alors qu’elle était déjà une femme mûre : En 93, j’ai été très souffrante. J’ai eu du rhume et des douleurs au cœur. J’ai été à l’hôpital, on m’a dit : « Tu es en bonne santé. » Moi : « Comment ça, je suis en bonne santé, je ne peux plus respirer, j’ai mal au cœur comme si j’avais une pierre ! » Ensuite je suis allée voir Borahovič [Kenin-Lopsan]. Il me dit : « C’est chamanique, ce que tu as, c’est à cause de tes ancêtres qui étaient chamanes. Travaille comme chamane. » Moi : « Je ne sais pas le faire. » Lui : « Quelqu’un te dirigera. » Il y avait une femme, Valentina G., elle m’a dirigée et depuis je travaille. Depuis 93, je travaille à Düŋgür. J’ai aimé le chamanisme. Il y a des miracles comme dans les contes, c’est pourquoi j’aime le chamanisme. 55 La bonne foi de ces personnes tombées malades au même moment paraîtra peut-être douteuse. Cependant, le début des années 1990 a été objectivement pour tous les Touvas une période très difficile d’appauvrissement, de perte d’emploi, d’insécurité et d’affaiblissement du système de santé, autant de causes possibles d’angoisse et de maladie en dehors même de l’effet incitatif provoqué par l’apparition de l’association Düŋgür. 56 Mais, plus classiquement, c’est à l’adolescence que la crise décisive doit se déclarer. Lorisa, originaire de Kara-Höl et travaillant à Kyzyl, raconte ainsi comment elle est devenue chamane. Quand elle était petite, elle « voyait son père alors qu’il n’était pas là ». 57 Un jour, il m’a dit : « Viens, on va emmener le bétail par là. » Il part, je me retourne et il n’est plus là. Je l’ai dit à ma mère. Ensuite mon père est venu : « Tu étais où ? Ici ? - Non, j’étais là-bas. » Trois jours après, mon père a perdu son cheval. Il est parti vite en voiture avec des gens. Et ils ont eu un accident. 58 Son père y perdit la vie. Les visions de la fillette sont regardées comme prémonitoires : elles sont mises en rapport avec la mort qui attendait son père. Après la manifestation de ces capacités
visionnaires dans l’enfance, Lorisa a connu une crise pendant l’adolescence : J’ai eu une maladie. C’était en 1983, j’étais malade, je ne pouvais pas rester toute seule à la maison. C’était parce que quelqu’un, une grand-mère, venait me gronder. Je sortais en courant et alors, ça s’arrêtait. 59 Quand elle voyait la vieille femme, la jeune Lorisa était incapable de l’identifier. C’est plus tard seulement qu’elle a reconnu en elle son aïeule chamane, la mère de la mère de son père. Bien qu’elle ne l’ait pas vue de son vivant, Lorisa a entendu de sa grand-mère de nombreux récits à son sujet. 60 Il n’existe pas dans le chamanisme ancien des Touvas de terme commun pour désigner la crise initiale. Les auteurs ont relevé les expressions dalyp turar, « il s’évanouit » (D’jakonova 1981 ; KeninLopsan 2002 : 104), tyrtar aaryg, « maladie qui tire », quand la crise se manifeste par des convulsions épileptiques (Vajnštejn 1991 : 247), et albysta-, « être dément, fou furieux » (Jakovlev 1900 : 113 ; Vajnštejn 1961 : 176). Ce dernier terme est une dérivation verbale de albys, catégorie d’esprit séducteur qui rend fou. 61 Les symptômes anciens de la crise initiale chamanique chez les Touvas sont les suivants : bâillements, étirement des membres, évanouissements, attaques, crises de démence (Jakovlev, ibid. ; Potapov 1969 : 348). Aujourd’hui, les formes de la crise tendent à être moins brutales : les chamanes les plus traditionnels connaissent des évanouissements, tandis que les plus russifiés traversent une période qui a beaucoup en commun avec la dépression. 62 Voici comment Radloff décrivait la crise vécue par le chamane altaïen à la fin du XIXe siècle : Il est pris de bâillements puissants, non naturels ; une pression forte le couche sur la poitrine, il est saisi soudain de tremblements, il pousse soudain des cris inarticulés, un froid fiévreux le secoue, il roule les yeux ; il se lève soudain et tourne en rond, jusqu’à ce que, couvert de sueur, saisi de crampes et de tressaillements épileptiques, il roule à terre. Ses membres sont insensibles ; il
saisit ce qui lui vient sous la main et il l’avale, œufs brûlants, couteau, aiguille, hache, sans en laisser paraître la moindre souffrance. Quelque temps après, il rend ce qu’il a avalé, sec et intact (Radloff 1893, II : 17). 63 Tensions, bâillements, avalement d’objets (Verbickij 1893 : 45 ; Funk 2005 : 73), ou encore, chez les Évenks, météorisme et flatulences, asthme (Delaby 1976 : 40), coups de couteau portés à soi-même dans le cas iakoute du Nord (Gurvič 1977 : 214) : le point commun de ces symptômes est leur capacité à évoquer à la fois l’effet d’une agentivité invisible sur le corps du néophyte et la réceptivité de ce corps à cette action, sa porosité à des forces extérieures invisibles. 64 Cette forme de crise a été décrite dans les toutes premières sources sur le chamanisme altaïen. Voici ce que rapportait déjà le savant allemand Johann Georg Gmelin au sujet du futur chamane chez les Téléoutes (Teleutische Tataren, près de Kouznetsk) (1751-1752, 1 : 275276) : Les indices qui font connaître qu’il est digne de cette fonction sont des convulsions du corps comme nos possédés ont coutume de le faire. Il dit durant ces convulsions que Dieu (peut-être craignaient-ils de nous dire que le diable lui donnait cette force) l’a ordonné prêtre, et il est cru. Dès qu’il est reconnu pour prêtre, il commence à minauder. 65 Quelques décennies plus tard, un disciple allemand de Gmelin, Peter Simon Pallas, traversa le Saïan et rencontra un chamane katchine (1793 [1771-1776], V : 323) : C’étoit un jeune homme qui avoit été fou pendant plusieurs années avant que d’entrer dans le métier, ou qui peut-être avoit fait semblant de l’être. On m’a assuré qu’il lui prenoit encore, de tems à autre, des accès de folie, et qu’alors il passoit des nuits entières à faire ses tours de magie, qu’il ne cessoit que lorsqu’il étoit épuisé de fatigue et d’enchantement. 66 Cette description ne traduit pas seulement une opinion de savant occidental, elle transmet le regard des non-chamanes indigènes sur la crise. D’une manière générale, lorsque les termes employés évoquent la folie (en touva albysta-), on sait que l’on a affaire à un point de vue externe sur le chamane. Un chamane iakoute évoque
ainsi le regard des autres sur sa crise : « Au printemps, pour ceux qui m’entouraient, je devins complètement fou [...] » (Popov 1947 : 286). ENTRER EN RELATION La compréhension profane de la crise : « Le tös l’écrase » 67 À la différence des comportements étranges de l’enfance qui semblent n’indiquer qu’une singularité intrinsèque, la crise manifeste pour l’entourage un processus dynamique qui ouvre la personne à des puissances extérieures. Dans l’Altaï-Saïan, les nonchamanes désignent la crise par une expression presque immuable, « le tös l’écrase » (tös pazyp jat/čat), que l’on retrouve chez les Altaïens (Verbickij 1893 : 44), les Chors (Dyrenkova 1930 : 269 ; Funk 2005 : 265), les Téléoutes (Dyrenkova 1949 : 110) et les Khakasses (hamny tözi pasča, Butanaev 2006 : 25), bien qu’elle ne soit pas en usage chez les Touvas. Une personne qui présente les symptômes attestés de la crise est appelée baskyn kam, « chamane écrasé » (Dyrenkova, ibid.). Tös, qui désigne la cause de l’écrasement, est un terme très riche dont le sens propre est « fondement », « racine » 3 . En contexte rituel, tös évoque généralement un esprit ancêtre. Pour les profanes, le fondement essentiel de la personne et la force de l’ancestralité sont une seule et même pression qui « écrase » le jeune en crise. 68 Selon une représentation largement répandue chez les TurcoMongols, la pression, exprimée par le verbe paz-/baz-, « écraser », est un des modes d’action privilégiés des esprits sur les humains. Les Touvas contemporains appellent haram bastykkan un type de cauchemar au cours duquel on se sent étouffé, « sans doute par une force impure ». Chez les Mongols daours, l’expression sumus darsen,
« âme écrasée », désigne une personne subissant l’action d’un esprit (Humphrey & Onon 2003 [1996] : 216). 69 Cette idée de pression montre que l’on ne saurait identifier la crise à une forme de possession. A aucun moment n’est représenté un transfert d’identité entre l’agent surnaturel et l’homme en crise. Ce que l’on attend devant un chamane en croissance n’est pas d’entendre un esprit parler dans sa bouche, de voir son identité tout simplement gommée et remplacée par une autre, mais de constater les effets induits par une cause qui demeure logiquement distincte de lui. 70 La crise initiale doit garantir deux certitudes : d’abord que le chamane supposé subit passivement une violence indépendante de sa volonté ; ensuite qu’il a en lui les qualités nécessaires pour recevoir cette contrainte spéciale. Le premier point, montrant que le chamane en croissance est pris dans des processus causaux auxquels les volontés humaines n’ont point de part, assure qu’il ne cherche pas par calcul, par artifice, à accéder à la fonction. Mais une action agressive d’un esprit contre un homme n’est pas une chose exceptionnelle, puisque les maladies sont souvent interprétées de cette manière. C’est pourquoi le deuxième point est nécessaire : le chamane est aussi un corps capable de subir avec une sensibilité particulière ces forces invisibles et d’y réagir. 71 Au moment de la crise, le corps du chamane, réceptif par nature dès l’enfance, devient un lieu où s’exercent de puissantes contraintes externes. Plus tard, il devra exécuter dans des directions diverses des transferts des esprits vers les hommes et des hommes vers les esprits. Son corps restera un point de passage, il sera comme une pompe qui fait circuler les forces vitales entre les mondes. Pour poursuivre cette métaphore (qui n’a du reste rien d’indigène), la violence subie pendant la crise est le moment où la pompe est
amorcée. Le point de vue des profanes, résumé dans l’expression du savoir commun « le tös écrase », interprète ainsi l’expérience de la crise chamanique comme l’effet d’une force agissant de façon causale et déterministe. Le point de vue chamanique sur la crise : un ancêtre, esprit déclencheur 72 L’envers de la « folie chamanique », que les profanes ne voient pas mais devinent, apparaît dans les récits des chamanes eux-mêmes : c’est l’histoire d’une attaque brutale des esprits, jointe à de longues négociations et, parfois, des formes de séduction. La violence présumée par les profanes est bien présente, mais le point de vue des chamanes sur leur propre expérience y ajoute une dimension supplémentaire sous la forme d’une communication et d’une interaction avec les agents surnaturels en cause. 73 L’une des différences entre la crise chamanique et une maladie ordinaire est, en effet, que le chamane en croissance « voit » les esprits qui s’attaquent à lui. Précisément parce qu’il dispose de facultés sensorielles spéciales dès son enfance, il doit pouvoir faire le récit imagé de ce que le malade ordinaire ne fait que sentir. C’est pourquoi les récits de ces visions forment un genre qui tient une grande place dans les autobiographies de chamanes, comme nous l’avons vu dans les récits touvas. 74 L’ethnographie nous montre régulièrement mis en scène les tourments terribles imposés par les esprits tant que leur victime refuse de chamaniser. L’histoire du chamane khakasse T. Juktesev en est exemplaire : comme il refusait d’abord la fonction de chamane, ses esprits tös s’emparèrent de lui, l’élevèrent sur une falaise céleste et le précipitèrent plusieurs fois dans l’abîme, jusqu’à ce qu’il
accepte de se soumettre à leur exigence (Butanaev 2006 : 30). Tous les chamanes l’affirment : ils ont commencé par refuser obstinément de se reconnaître chamanes jusqu’à ce que l’excès des souffrances imposées par les esprits et la confirmation d’un chamane tiers ne les fassent céder. 75 Mais ces récits autobiographiques ne se réduisent pas à la violence qui caractérise le savoir commun : « le tös l’écrase ». Les chamanes mettent une ou plusieurs figures sur la force anonyme qu’évoquent les profanes. Parmi les agents invisibles avec lesquels le chamane dit être entré en contact, on remarque presque toujours une figure principale, plus active que les autres. Cet esprit, le premier avec lequel le chamane dit avoir eu une relation au début de sa crise, le déclencheur de ses souffrances, demeure dans la suite de sa pratique une entité à la fois protectrice et auxiliaire importante. Le terme d’« esprit électeur », par lequel on le désigne quelquefois dans la littérature, n’est pas adapté, car il ne rend pas compte du caractère violent et inéluctable du processus. En raison de la nature causale prêtée à l’action dans la pensée indigène, nous préférerons la désignation d’esprit déclencheur. 76 Chez les Turcs de l’Altaï-Saïan, l’esprit déclencheur, qui prend souvent une apparence animale pendant la crise, est généralement identifié par la suite comme un ancêtre du chamane. Autrefois, il n’était pas rare que la crise chamanique d’un jeune homme ou d’une jeune fille se déclenchât peu après la mort d’un vieux chamane de sa parentèle. L’âme du défunt, devenue ancêtre déclencheur, provoquait alors les souffrances du jeune qui allait lui succéder. Dans le récit d’Ondarmaa, ce déclencheur était son aïeule Samdan. Nous avons vu qu’Ondarmaa l’appelait son čajaan-dös. Elle ne fait pas exception : čajaan, qui désigne dans la langue ordinaire la « facture innée » d’une personne, son destin irrévocable, est le titre donné
généralement à l’esprit déclencheur par les chamanes touvas, parfois dans les paires lexicales čajaan-dös ou eeren-dös. Dos ou ait. tös, le « fondement », s’emploie plutôt seul dans le discours du chamane altaïen, où il désigne, comme le čajaan touva, l’ancêtre déclencheur, voire tout ancêtre chamane, et par extension d’autres catégories d’esprits bienveillants. 77 Sous ses traits souvent zoomorphes, le déclencheur n’est pas reconnu immédiatement par le chamane en croissance et ne pourra l’être que par la distanciation opérée au moment de l’entrée en fonction grâce à l’intervention d’un chamane tiers. Bien souvent, tout au long de la carrière du chamane, ses esprits ancêtres garderont des apparences animales trompeuses. Les chants des chamanes touvas évoquent ainsi des buga-čajaan (buga, « taureau ») ou hek-čajaan (hek, « coucou ») (Kenin-Lopsan 199 5 : 42 5). Cette ambiguïté rend difficile pour les profanes la compréhension des paroles chamaniques : tel chamane décrit le pelage bai et le bec d’un être qui s’avère plus tard être une « tante maternelle » (KeninLopsan, ibid. : 434). Le corps du chamane disséqué et mangé 78 D’après les récits des chamanes des peuples turcophones de Sibérie, la crise initiale est traversée de rêves stéréotypés manifestant l’action des esprits avec une violence spectaculaire. Trois épisodes les caractérisent : le dépècement du chamane, la dévoration de sa chair et la vérification de ses os. 79 Le thème est connu des Touvas, même s’il est peu répandu et très fragmentaire. La vision que Kim nous a dit avoir eue de sa propre mort avant de devenir chamane en est sans doute un écho. En 1975, un « ex« -chamane touva raconta à Vera D’jakonova qu’il vit,
pendant sa période de crise, des serpents ramper sur son corps et des vers (kurt) le dévorer jusqu’à ce qu’apparaissent ses « os blancs ». C’était, disait-il, une persécution de ses ancêtres. Plus tard, lorsqu’il accepta le statut de chamane, ces serpents devinrent des eeren čylan (« esprits serpents ») matérialisés sur son costume sous forme de tresses de tissu (D’jakonova 1981 : 132 et 136). Les ancêtres mettent donc au jour chez le narrateur ses « os blancs », dont nous savons qu’ils sont un trait typique invisible du corps chamanique touva. Cette dissection ne prend tout son sens que si on la met en relation avec les sources concernant les autres turcophones de Sibérie. 80 De nombreux témoignages indiquent que le dépècement en rêve était considéré chez les Iakoutes comme une étape obligatoire avant l’accès à la fonction de chamane. Extérieurement, ce moment se laissait reconnaître à une torpeur de plusieurs jours au cours de laquelle le chamane pressenti gisait sans connaissance (Ksenofontov 1998 [1928] : 51, 54-57). Il rapportait ensuite avoir subi l’èttènii 4 , « débitage », au cours duquel sa chair était dépecée par les esprits de ses ancêtres chamanes (ibid. : 51, 57). La procédure réapparaît sous les mêmes termes parmi les informations que Hudjakov recueillit chez les Iakoutes de Verkhoïansk dans les années 1860 (1969 : 308309). Dans un récit de vision, les esprits reçoivent l’ordre d’appliquer au corps du chamane les actions suivantes : « débitez en morceaux sa chair [ètin ètteen] engraissée, découpez sa chair rouge, faites couler son sang noir, émoussez ses gros os ! » 81 Un autre chamane iakoute raconte que son corps fut percé par des vers (Popov 1947 : 286), vision très semblable à celle du chamane touva. La chair du chamane était mangée par les esprits et recrachée dans toutes les directions (ibid. : 285). 82 Nous retrouvons des scènes semblables en Sibérie méridionale. Certains récits chors rapportent que les esprits découpent les chairs
du jeune ou lui « rongent » le corps (Dyrenkova 1930 : 269, 272, 276). Le thème est connu des Altaïens du Sud comme en témoigne ce passage d’une invocation adressée à un ancêtre tös : « ayant cuit ma viande rouge, vous épaississez mon sang comme du kumys (lait de jument fermenté) » (Anohin 1924 : 131). D’après certains récits, les chamanes toungouses sont censés subir le même sort : le jeune est dépecé, sa chair est hachée, parfois mise en brochettes, puis mangée par les esprits avec son sang (Ksenofontov, op. cit. : 114-117). 83 Le thème du jeune chamane dévoré, très largement diffusé, ne peut manquer d’évoquer un caractère fréquemment attribué au chamane une fois qu’il est investi : la dévoration active. D’abord dévoré, le chamane deviendra dévorateur, comme s’il répercutait sur son entourage la fringale de ses esprits (voir le chapitre VI, « Les corps ouverts »). Cependant le dépècement n’a pas pour seul but la dévoration de la chair, il permet de mettre à nu le squelette singulier du jeune chamane, comme on l’a vu dans l’exemple touva cité par D’jakonova. Voir son propre squelette 84 Une chamane khakasse, Nadežda, à qui je rendis visite en 2008 dans sa maison de bois dans la ville de Taštyp, m’a fait le récit spectaculaire de sa propre dissection. Née en 1947, elle attribuait l’origine de sa qualité de chamane à sa grand-mère maternelle, elle aussi chamane. Vers trente-deux ans, elle a été « vérifiée » par des hommes inconnus : – On m’a vérifiée. Je l’ai vu moi-même. Ils ont posé ma tête de côté. Ils ont déposé les côtes et l’os supplémentaire [artyh söök]. Ils ont dit : « Ah, il y a un os supplémentaire ! » Ils ont tout démonté dans le dos. – Qui vous a coupé la tête ? – Je ne sais pas, c’étaient trois hommes, en noir. Ils ont découpé. Je n’avais pas mal. Ils m’ont dit : « Vous allez regarder. Regardez ! » Je regarde : ils enlèvent les doigts, les bras.
– Et vous n’aviez pas mal ? – Non ! Puis ils s’écrient : « Le voilà, le voilà, l’os supplémentaire », en retirant une côte. Ensuite ils ont tout remonté, ils ont remis la tête. Je me suis réveillée. Figure 17. La main gauche de la chamane Nadežda (Taštyp, 2008) 85 Cette côte surnuméraire aurait été ensuite observée par des médecins qui s’étonnèrent : « Mais qu’est-ce que vous avez donc là ? » Auparavant, Nadežda avait même un deuxième os surnuméraire : J’avais aussi un sixième doigt. Quand j’avais six ans, on me l’a enlevé. Maman m’a emmenée [à l’hôpital] à Abakan. Si je l’avais encore maintenant, je ne le donnerais plus. Il ne fallait pas l’enlever. Quand j’étais petite, je le cachais. J’avais honte. 86 C’est maintenant avec une certaine fierté que Nadežda exhibe une cicatrice au niveau du métacarpe de son pouce, qu’elle affirme être la trace de son ancien doigt (figure 17). 87 Par ce rêve à la fois étrange et typique, Nadežda est amenée, à l’injonction explicite des trois inconnus, à observer son propre corps de l’extérieur. Elle le voit traité comme un objet, démembré à la façon dont on prépare le corps d’un animal mort. Son intériorité la plus essentielle, son squelette, est exposée au grand jour. Cette expérience est paradoxale au plus haut point : mise à la fois en position de sujet observant et d’objet observé, la personne qui fait un
tel rêve expérimente une sorte de fêlure fondamentale, que nous verrons s’étendre dans le rituel jusqu’à la duplication de soi. 88 Les témoignages anciens font apparaître, comme dans le rêve de Nadežda, deux traits récurrents : un examen soigneux des os par les esprits et une autocontemplation de son propre corps ouvert. Les esprits vérifient dans le squelette la présence de l’énigmatique « os supplémentaire » (artyg söök ou artyh söök) nommé par Nadežda. Selon le témoignage d’un Sagaï recueilli par le savant hongrois Diószegi, la personne disséquée « se regarde elle-même et voit son corps découpé et ses viscères examinées pour y chercher l’os supplémentaire » (Diószegi 1998 : 30). D’après les informations recueillies par l’ethnologue khakasse Viktor Butanaev, cette opération de dissection, appelée « vérifier les os » (söök sajgarar), est menée par un esprit ancêtre spécialisé nommé sajgot, « le contrôleur » (2006 : 27). 89 Il est intéressant de noter que, lorsqu’il releva ces informations en 1957, Diószegi fut frappé de leur ressemblance avec les conceptions hongroises selon lesquelles le chamane, le táltos, se distingue à la naissance par une dent ou un doigt supplémentaire. Rapprocher le sixième doigt hongrois et l’os supplémentaire khakasse, n’est-ce pas une imprudence ? Le témoignage de Nadežda, qui cite son sixième doigt comme un cas d’os supplémentaire, montre que la comparaison n’avait rien d’arbitraire. L’idée que le chamane se distingue par son squelette n’est en effet nullement particulière aux Khakasses : nous allons voir que ce détail, apparemment mineur et généralement livré sans commentaire par les ethnologues, constitue, bien plus qu’une « image commune » comme le suppose Diószegi, un élément capital d’une procédure inférentielle extrêmement stable dans le chamanisme asiatique.
90 En effet, un examen de la littérature révèle que presque tous les peuples voisins des Khakasses considèrent que les chamanes authentiques ont obligatoirement pour trait distinctif la présence dans leur squelette d’un os surnuméraire : les Chors (Dyrenkova 1930 : 274 ; Hlopina 1978 : 77), Khakasses (Butanaev 2006 : 27 ; Diószegi 1998 : 30), Téléoutes (Dyrenkova 1949 : 109), Altaïens du Nord (Potapov 1947 : 166). Dans l’Altaï-Saïan, seuls les Touvas ne connaissent pas ce thème ; en revanche, il apparaît plus au nord chez les Iakoutes 5 et même parmi des populations aussi éloignées que les Toungouses 6 et les Nganassanes 7 . L’os comme support matériel de l’essence 91 Nous avons observé plus haut que le corps du chamane touva est réputé structuré par un squelette « blanc » ou « pur » (p. 120). Les deux traditions fusionnent chez les Khakasses puisque leurs chamanes sont pourvus à la fois d’un os supplémentaire et d’« os purs » (aryg sööktig) ou « os légers » (niik söök), alors que ceux des gens simples, les hal, sont « lourds » (Butanaev 2006 : 22). 92 La singularité anatomique du chamane est nécessairement antérieure à la venue des esprits au moment de la crise, puisque ceux-ci la vérifient et ne la créent pas. Ainsi, selon la tradition khakasse, à la mort d’un chamane, ses esprits se retirent dans les montagnes jusqu’à ce qu’apparaissent dans le même lignage « un individu né avec un os surnuméraire » (Butanaev 2006 : 59).On dit chez les Chors que, parfois, à l’approche de la mort, un chamane transmettait ses esprits à l’un de ses descendants « en s’assurant qu’il était bien pourvu d’un os surnuméraire » (Hlopina 1978 : 70). C’est donc que cette anomalie anatomique est une condition nécessaire à l’établissement d’une relation durable avec des esprits chamaniques. Pour les Iakoutes, s’il s’avère au cours des rêves qui
émaillent la crise que le rêveur « a le corps inapte », alors des souffrances nouvelles l’attendent ou bien il devra payer en offrant la vie de membres de sa famille (Ksenofontov, op. cit. : 52). 93 Les os sont le siège de la qualité chamanique, comme le montre l’expression kam sööktüg kiži, « personne d’os chamanique », désignant un individu ayant un chamane parmi ses ancêtres (Satlaev 1971 : 136). Mais pourquoi un os supplémentaire ? Une piste s’offre à nous dans les explications d’un chamane sagaï : son os supplémentaire possède en son milieu un trou à travers lequel il peut voir et savoir toutes choses (Diószegi 1998 : 30). Ce trou où l’univers se rend visible n’est-il pas une image fascinante qu’on croirait sortie de l’imagination d’un Borgès ? Pourtant, à la différence de l’« Aleph », simple objet de contemplation et de méditation philosophique sur l’espace cosmique, l’os troué du chamane sagaï appartient à un corps, donnant une légitimation charnelle à une autorité et un statut rituels. 94 Le lien causal suggéré entre les capacités sensorielles spéciales du chamane et la possession d’un os supplémentaire ne semble pas être une fantaisie personnelle de ce chamane sagaï. Il réapparaît très loin, chez un peuple samoyède de l’Arctique, les Nganassanes. Le chamane nganassane Djuhadie, après avoir affirmé les singularités de son corps, en expose les conséquences : « Comme mon corps a trois morceaux supplémentaires, j’existe, en rêve, sous trois aspects simultanément. Je me trouve, en même temps, en trois endroits et quand je chamanise, c’est comme si j’avais trois paires d’yeux, d’oreilles, etc. » (Lambert 2002-2003 : 225). 95 Semblable à la glande pinéale qui, dans la philosophie de Descartes, faisait office de support à la coordination de l’âme et du corps, l’os supplémentaire est ce point d’attache où s’articulent les diverses capacités perceptives spéciales du chamane et la matérialité de son
corps. Loin d’imputer les pouvoirs du chamane à ses seules relations avec les esprits, ces traditions sibériennes exigent qu’il ait dans son corps un siège matériel antérieur à toute interaction spéciale. 96 Le squelette du chamane se présente comme un trait inné, inaltérable et interne, difficile à trouver, qui produit causalement les propriétés singulières plus évidentes du chamane, comme ses capacités perceptives : en somme exactement ce que l’on entend par essence. Dans l’épisode du dépècement, ce que les esprits vérifient avec un tel acharnement, c’est ce que les hommes voudraient tant pouvoir observer : cette essence invisible et pourtant matérielle induisant des effets dans le corps, ce trait auquel peuvent être rapportées les capacités spéciales du chamane. Ils mettent à nu ce que nul ne peut voir directement, y compris le khan du mythe qui, pour discerner si les chamanes sont vrais ou faux, n’a d’autre ressource que de les soumettre à un test indirect en les faisant brûler. Le jeune chamane qui observe sa dissection est ainsi amené à constater la présence dans son corps d’une structure chamanique, donc à se voir lui-même comme essentiellement chamane. L’étape suivante consistera pour lui à se reconnaître publiquement comme tel (chapitre V). 97 En concluant cet examen des récits de croissance chamanique, nous ne pouvons passer sous silence l’interprétation qu’en a donnée Mircea Eliade, remarquable tant par l’influence dont elle a joui que par l’ampleur du malentendu qu’elle manifeste. Pour Eliade, la crise est une « maladie-initiation » au cours de laquelle l’individu « choisi » ou « élu » par un esprit vit une mort mystique suivie d’une résurrection et d’une révélation des « secrets du métier ». Maladie et rêves auraient pour but de « transformer l’homme profane d’avant le “choix” en un technicien du sacré » (Eliade 2002 [19 51] : 44-45). On ne peut imaginer d’interprétation plus opposée aux conceptions des
peuples turcs de Sibérie. D’abord, sous bien des aspects, la crise se distingue de la notion de maladie puisqu’elle est une étape nécessaire d’un destin alors qu’une maladie est un épisode contingent. Ensuite, la crise chamanique n’est pas une inititation : aucun savoir occulte n’est révélé en rêve au futur chamane, à la différence des rêves d’autres spécialistes comme les conteurs (Stépanoff 2007a). 98 Faire « mourir » le chamane n’est certes pas le but du dépècement. Tout au long des récits, le rêveur est supposé rester conscient pour observer la dissection dont il fera plus tard la narration à ses proches. Comme nous l’avons souligné, il est ainsi amené à se voir lui-même traité comme un corps mort, expérience d’objectivation singulière qui sera amplifiée dans les étapes rituelles suivant la crise. Le résultat de cette vision, attendu par tous, c’est l’authentification de la présence d’un os surnuméraire, thème central qui a échappé à Eliade. Le réassemblage des membres, nécessité triviale souvent passée sous silence par le narrateur, ressemble plus à un passage au vestiaire qu’à une « résurrection ». 99 L’objet du dépècement n’est en aucun cas de faire d’un profane un chamane, opération dont nous savons maintenant qu’elle n’a pas de sens pour les Turcs de Sibérie. Il s’agit au contraire de vérifier que le prétendant possède ex ante un corps doué des propriétés innées qui distinguent le chamane des « gens simples ». 100 La forte cohérence du schéma de développement que nous avons identifié amène à remettre en cause plusieurs certitudes de l’anthropologie du chamanisme. Le fondement héréditaire et inné de la croissance chamanique, l’absence de choix laissé au chamane mais aussi aux esprits, simples « vérificateurs », la violence sanglante des processus subis, tout cela contredit l’interprétation dominante de la qualité chamanique en termes d’« élection » ou de « don » 8 . Le
« don » est l’idiome dans lequel on conçoit dans l’Occident chrétien les qualités personnelles innées (« un don pour la musique », « un enfant doué »). Les « dons » du Créateur exigent une fructification, un contre-don dans un cadre d’échange, conformément à l’enseignement de la parabole évangélique des talents. Or, cette intégration des traits innés dans un processus social manifestant une générosité divine est en contradiction profonde avec le déterminisme causal du chamanisme tel qu’il apparaît chez les Turcs de Sibérie. Le chamane, homme-indice par destin 101 Dans son récit de vie, le chamane Ereksen nous rapportait avoir souffert de crises et d’évanouissements. Il nous expliquait que les crises épileptiques (dalar-tyrtar) sont l’un des principaux « indices de la personne chamane » (ham kižinirj demdekteri) car elles permettent de reconnaître « celui qui est créé de naissance pour être chamane » (ham bolur dep čajaap törüttüngen). Ereksen traitait ainsi un comportement atypique observable comme un « indice » d’un caractère inné « créé », une procédure inférentielle cruciale dans l’identification des chamanes. Nous allons voir qu’il existe chez les autres peuples de l’Altaï-Saïan des théories explicites sur l’origine et la manifestation des caractères « créés » des chamanes. 102 Hlopina a recueilli une intéressante explication chore de l’avènement des chamanes. Après la mort d’un chamane, ses esprits auxiliaires (tös) rejoignent le royaume d’Erlik, divinité des morts, où ils demeurent jusqu’au moment où ils s’attacheront à un nouveau chamane. De temps en temps, Erlik les envoie quérir « une personne marquée par Ülgen », c’est-à-dire un consanguin du défunt portant un os supplémentaire. Quand ils l’ont trouvé, les esprits préviennent Erlik, qui envoie un démon (ajna) pour le faire souffrir jusqu’à ce
qu’il comprenne qu’il doit chamaniser. La troupe des tös vient alors à lui pour l’aider dans sa pratique (Hlopina 1978 : 78 ; pour les Koumandines, voir Alekseev 1984 : 37). 103 La prédestination des chamanes par Ülgen est un thème courant dans la région. Les Téléoutes racontent que les destins des gens sont écrits par Ülgen sur un livre, sabyr bičik, que l’on trouve figuré sur les tambours des chamanes de cette région (Potapov 1949 : 195). C’est dans ce livre qu’Ülgen consigne sa décision que tel enfant à naître sera un chamane. Aussi les Téléoutes disent-ils : « Sans l’écrit d’Ülgen, comment le chamane chamanisera-t-il ? » (Ülgenniŋ sabyr bičik jok polzo, kam kajdan bolup kamdajtan ?) (Dyrenkova 1949 : 109). Même le tambour du chamane est considéré comme une « création du Blanc Ülgen » (Ak ülgenniŋ jajanča) (Dyrenkova, ibid. : 180). 104 La divinité créatrice céleste appelée Ülgen par les Altaïens et Kudaj par les Khakasses ainsi que des groupes chors mêlés aux khakasses 9 , est souvent qualifiée de Jajaačy, « Créateur 10 » (en téléoute, jajučy teŋere, Dyrenkova 1949 : 139). 105 Nous retrouvons dans cette épithète la racine altaïenne commune jaja-, « créer, accomplir » (Radlov 1893-1911, III : 73), identifiée précédemment sous la variante touva čaja- dans les termes čajaan, « facture innée », et čajaattyngan, « ainsi fait ». Les chants chamaniques altaïens recueillis par Anohin disent de Kudaj / Ülgen qu’il a « créé » les astres (aj künüm jajagan, « il a créé la lune et mon soleil ») et qu’il continue de « créer » les corps et la force vitale kut (maldyŋ kudun jajait, « tu crées la force vitale du bétail ») (1924 : 69). Chez les Touvas, le dieu céleste est appelé Kurbustu mais aussi Cajaačy, « Créateur ». 106 Pour les peuples de l’Altaï-Saïan, les composantes de l’individu qui sont « créées » par le « Créateur » constituent son principe vital et son essence, tel l’os supplémentaire du chamane. Cet acte de
création est substantialisé dans la notion de alt. jajaan, khak. tv. čajaan (du mong. zajaa), « facture innée ». 107 Il est tout à fait remarquable que le mot čajaan prend un sens différent de l’usage ordinaire dans les chants chamaniques. Les khakasses profanes disent du chamane qu’il a un « čajaan particulier » (pasha čajaannyg), ce que Butanaev traduit par « nature héréditaire » (2006 : 23). Or, comme nous l’avons vu, pour les chamanes eux-mêmes, qu’ils soient khakasses ou touvas, čajaan est le nom de leur ancêtre déclencheur. Ce qui dans le discours commun est compris comme une nature innée revêt ainsi dans la bouche du chamane les traits d’un agent intentionnel. Enquêtant chez les Touvas de Cengel en Mongolie, Erika Taube a noté cette divergence sémantique : džajaan, qui désigne habituellement le « destin » (Schicksal), qualifie dans les chants des chamanes un « esprit du destin » (Schicksalgeisi) (Taube 1981 : 54). Les chants des chamanes de Cengel comportent une séquence au cours de laquelle le chamane « appelle le džajaan » (džajaan kygyrar) comme un être vivant capable de venir à lui (ibid. : 52). 108 Les čajaan des chamanes touvas sont quelquefois d’une multiplicité déconcertante : tel chamane invoque ses džajaannar au pluriel (Taube, ibid. : 54), tel autre ses tümen čajaan, « dix mille čajaan » (Kenin-Lopsan 1995 : 426). Avec ces innombrables čajaan, on s’est considérablement éloigné du čajaan du sens commun, ce destin inné individuel, qui est nécessairement un principe unique. 109 En contexte altaïen également, le tableau habituel de la création du destin, impliquant un Créateur commun (Kudaj / Ülgen) et une classe homogène de créatures, est singulièrement complexifié lorsque l’on examine le contenu des chants individuels des chamanes. Funk a recensé dans les chants téléoutes plus d’une quinzaine d’Ülgen habitant chacun un ciel (teŋere) différent (2005 :
101). Et ce n’est pas nécessairement à l’Ülgen principal, Baj Ülgen, que les chamanes attribuent leur création. Chaque chamane téléoute a un esprit qu’il appelle men jajalganym 11 , « toi qui m’as créé », « mon créateur » (Dyrenkova 1949 : 109). 110 De même, les chamanes iakoutes sont censés être « créés » par des esprits différents (Ksenofontov 1998 [1928] : 92). Le jajaan des langues turques méridionales se retrouve jusqu’en iakoute et en dolgane sous la forme ajyy, terme qui désigne des esprits « Créateurs » 12 . Certains chamanes dolganes se disent ainsi « créés » par des ajyy (Popov 1981 : 253). 111 Résumons la conception dominante relevée chez ces diverses populations turcophones. Dans le savoir commun lié au point de vue des observateurs externes, les chamanes sont les réceptacles d’une agentivité créatrice désignée par la racine commune jaja- /čaja-/aj-. La modalité d’action du Créateur sur sa créature n’est pas de l’ordre de l’interaction sociale, comme dans l’interprétation occidentale, en termes de « don » ou d’« élection » ; elle est conçue comme un processus de type causal irréversible et dont les conséquences sont essentielles pour l’être qui le subit. Comme le dit un proverbe khakasse : « On ne s’écarte pas de ce que le Blanc Créateur a posé ; on n’échappe pas à ce que le Blanc Ülgen a fixé » (Butanaev 2003 : 156). 112 Les indices de naissance, appelés en touva demdek, sont regardés comme les traces de cette agentivité créatrice originelle dans le corps des chamanes. Ils ne sont pas des signes sémantiques conventionnels mais bien des signes indiciels dont est inférée une action causale qui les fait être. Dans son analyse des rapports d’indicialité, Alfred Gell s’est intéressé à certaines traditions où « l’“indice” d’une divinité n’est pas une image taillée, mais un être humain » (Gell 1998 :151). Il cite en particulier l’exemple des vierges
kumari au Népal, vénérées comme les images vivantes d’une déesse à la suite d’un rituel de consécration et ce jusqu’à leur puberté. 113 Les chamanes de l’Altaï-Saïan sont vus comme porteurs d’une relation indicielle qui est à la fois plus distante et plus intrinsèque que celle qui touche les kumari de cet exemple népalais. Ils ne sont jamais identifiés au créateur Ülgen comme la jeune kumari l’est à la déesse. Dans la relation indicielle d’Ülgen et du chamane, les deux termes restent distincts. Mais la relation est aussi plus intrinsèque : alors que la position de kumari est créée par une cérémonie de consécration et s’achève à la puberté, le destin de chamane dure de la naissance à la mort. 114 Les chamanes sont avec le Créateur dans une relation essentielle qui fait d’eux des indices par nature. L’essentialisme nous permet donc d’envisager une indicialité d’un type différent de celui décrit par Gell puisque, n’étant pas attaché à un contexte rituel particulier, il définit la personne même. Nous reviendrons plus loin sur cette interprétation indicielle en la replaçant dans le contexte plus large des différents traitements possibles des êtres atypiques (chapitre VIII). 115 Le point de vue des chamanes eux-mêmes, tel qu’il ressort de leurs récits et de leurs chants rituels, apporte une importante nuance à ces conceptions dominantes du discours commun. Les chamanes décrivent bien l’action créatrice comme une force irrépressible. Cependant, ils font aussi apparaître le čajaan comme un agent avec lequel un échange communicationnel est possible. A la relation essentielle qui emprunte des voies causales, le point de vue chamanique ajoute l’idée d’une relation de type social. Il introduit ainsi une interprétation qui s’écarte du schème essentialiste et suggère la possibilité d’une autre stratégie de compréhension, dont nous allons maintenant examiner la logique et les manifestations.
L’HYPOTHÈSE CONSTRUCTIVISTE 116 Le schème essentialiste qui domine le savoir commun n’est en rien contradictoire avec l’idée de relations avec des entités surnaturelles : au contraire, le principe de l’essence du chamane est d’en faire un être ouvert à l’extérieur, ce qui lui permettra de s’entourer de divers esprits auxiliaires. Mais, dans le modèle essentialiste, l’essence est première puisqu’elle est la condition d’accès à l’activité chamanique. 117 Ce modèle, certes très largement dominant, n’est cependant pas le seul. Les Touvas et leurs voisins admettent la possibilité d’une autre voie d’accès à la fonction de chamane, dans laquelle une interaction sociale avec des êtres spéciaux joue un rôle décisif, alors que les qualités innées sont laissées dans l’ombre, voire absentes. L’identité de chamane dans ce mode de compréhension n’apparaît pas comme une nécessité intrinsèque mais comme une construction issue d’événements fortuits. 118 Pour relever effectivement de ce modèle constructiviste, les relations aux esprits décrites doivent contraster avec celles que l’on a vues à l’œuvre en contexte essentialiste. Caractérisons donc d’abord ces relations « essentielles » fondées sur l’hérédité. En premier lieu, 1/ la relation unissant un ancêtre à un descendant, exemplaire de l’essentialisme, est une relation d’identique à identique. Un ascendant et un descendant sont supposés partager une substance et une identité communes fortes. Le chamane vivant et son ancêtre ont un squelette spécial qui les distingue du commun. D’autre part, 2/ la relation d’ancêtre à descendant est sur le plan logique une relation interne. En philosophie, on appelle interne une relation qui unit deux notions s’impliquant l’une l’autre par définition. Par exemple, les notions de « grand-mère » et de « petitsenfants » sont en relation interne, car on ne peut être « grand-
mère » seule, la compréhension même de cette notion nécessitant celle de « petits-enfants ». 119 Les relations que nous allons maintenant chercher à identifier devront au contraire 1/ avoir pour termes des entités ne partageant pas d’identité commune forte, donc des altérités. 2/ En termes logiques, ces relations devront être externes, c’est-à-dire qu’elles ne présenteront pas de nécessité analytique. Une relation externe est par exemple la relation de contiguïté qui est le résultat de la rencontre contingente entre deux corps. 120 Il conviendra de définir les domaines où ce schème constructiviste s’applique et les contextes pragmatiques dans lesquels les gens tendent à y avoir recours. Chamanes non héréditaires (uk čok hamnar) 121 À Möŋgün-Tajga (« la Montagne d’Argent ») en Touva orientale, dans le village de Mugur-Aksy, habite une chamane d’un type rare. KaraKys, née en 1949, et rencontrée en mai 2002, ne revendique pas d’ancêtres chamanes. Elle dit tenir ses forces de l’esprit-maître de la montagne Möŋgün-Tajga (Möŋgün-Tajganyŋ eezi). Cet esprit est, d’après elle, une jeune femme pourvue de quatre bras. La chamane s’adresse à elle dans ses invocations pour obtenir le bonheur de ceux qui la consultent. Lors de rituels collectifs, elle chante : O Oran-Taŋdym, Ô mon Pays-Montagne, Möŋguün-Tajgam eezi, Daŋgyna, Maître de la Montagne-d’Argent, Princesse, Silerden dileerivis bolza Nous vous demandons Bo čylyn 2002 En cette année 2002 Čonuvuska [... ?] Pour notre peuple [... ?]
Mal-magalyvys kövej bolzun ! Que notre bétail soit nombreux ! O”t-sigenivis uner bolzun ! Que nos herbes-plantes poussent ! Oran-Taydym eezi silerden, Maître de mon Pays-Montagne, Dilep čalbaryp tur bis ! Nous vous implorons ! Bistiŋ a”š-čemivisti Pays-Montagne, veuillez nous donner Čooglap körüŋer Oran-Taŋdy ! Notre nourriture ! 122 Kara-Kys lie l’origine de son activité de chamane à un événement fortuit : la découverte d’une pierre singulière alors qu’elle cherchait des plantes médicinales dans le massif de Möŋgün-Tajga. Cette chamane est la seule, parmi les nombreux chamanes touvas et khakasses vivants dont j’ai étudié le parcours, à affirmer être devenue chamane sans ancêtres, à la suite d’un événement. L’esprit-maîtresse de Möŋgün-Tajga est avec elle dans une relation d’altérité, puisque ce n’est pas un ancêtre ; par ailleurs, cette relation est externe à l’origine puisqu’elle s’est établie de façon contingente. Bien que sa pratique ne soit pas particulièrement différente de celle des autres chamanes, elle se distingue par une construction plus modeste de son personnage. On jugera de la faible réputation dont elle jouit dans son village au fait que le maire ne la sollicita par pour mener le rituel collectif estival de 2002, préférant inviter de la lointaine capitale la fameuse chamane héréditaire Aj-Čurek. 123 L’idée de chamanes non héréditaires comme Kara-Kys se retrouve ailleurs dans les traditions turques de l’Altaï-Saïan. On les appelle parfois en touva uk čok hamnar, « chamane sans uk » (Kenin-Lopsan 1987 : 17). Cette expression est ambiguë, car uk peut être ici entendu comme « origine ; lignage », mais aussi comme « essence ». Selon les
cas, les gens regarderont ces personnes comme des « chamanes non héréditaires » ou, plus sévèrement, comme de « faux chamanes ». 124 Les explications indigènes sur la qualité de chamane citent toujours en premier le modèle héréditaire dominant, alors que le hasard n’est évoqué que comme une possibilité douteuse. La réponse que me fit Anatolij K. est typique : – D’où les chamanes tiennent-ils leurs forces ? – Par héritage des ancêtres. Parfois ce sont des esprits qui leur tombent dessus. Mais les plus forts sont ceux de naissance. 125 Il peut arriver que le déclencheur soit un chamane défunt sans lien de parenté avec l’élu. Vajnštejn rapporte par exemple le témoignage atypique d’un chamane tozu qui fut frappé d’une crise chamanique à quarante ans, âge tardif, alors qu’il n’avait pas d’ancêtre chamane. Un chamane fut invité qui déclara que l’esprit d’un chamane mort autrefois sans enfants s’était installé dans l’homme alors qu’il se trouvait dans la taïga (1961 : 176-177). 126 Les Iakoutes connaissent aussi cette possibilité car, selon eux, existe toujours « l’esprit errant d’un ancien chamane sans aucune descendance » (Ksenofontov 1998 [1928] : 56). On cite par exemple le cas d’un chamane défunt qui, « n’ayant pu trouver dans sa lignée [descendante] quelqu’un d’assez capable », s’abattit sur un inconnu « sans aucun lien de parenté » (ibid. : 62). Un Iakoute raconte être devenu chamane après avoir heurté un tas de bûches dans la forêt qui se trouvait être la tombe d’une célèbre chamane toungouse. « Son âme m’a poursuivi » explique-t-il (Seroševskij 1993 [1896] : 605). 127 D’après un informateur iakoute de Ksenofontov, il existe de « petits chamanes médiocres » qui n’ont pas d’ancêtres chamanes et reçoivent leur maladie d’esprits non ancestraux üör. Ils ne subissent pas le « dépècement », car seuls les grands chamanes descendants d’une série d’ancêtres chamanes subissent cette épreuve (1998
[1928] : 60). Le dépècement étant une mise en scène caractéristique de l’essence incorporée, on comprend qu’il ne soit pas opérant dans les cas où domine le schème constructiviste. 128 Mais il arrive aussi que le déclencheur ne soit même pas un ancien chamane. Selon les Khakasses, certaines personnes pouvaient être appelées à la fonction chamanique par des maîtres de montagne ou de rivière. Dans ce cas, leur qualité chamanique n’était pas considérée comme un héritage (Butanaev 2006 : 22). 129 Les biographies de chamanes sans ancêtres se distinguent par l’importance qu’elles accordent à un événement fortuit interprété comme une manifestation de « chance ». Kara-Kys avait trouvé une pierre spéciale. D’jakonova a relevé chez les Touvas occidentaux (Iškin) l’idée que les individus devenus chamanes sans ancêtres mais par décision personnelle sont des « chanceux » (1981 : 160-161). 130 Les Touvas tožu considèrent qu’un adolescent peut connaître la crise caractéristique après avoir trouvé dans la taïga un couteau sur un arbre ou un grelot de renne et commencer ensuite une carrière de chamane 13 . A l’est du pays tožu, on estime chez les Bouriates que la découverte fortuite d’un artefact dans la forêt donne accès à une essence chamanique non héréditaire appelée « essence d’objet descendu » (buumal udha) (Hamayon 1990 : 647). Récits mythiques 131 Pour comprendre le statut du modèle constructiviste, il est indispensable de s’interroger de façon pragmatique sur le genre auquel appartiennent les récits où il se manifeste et sur le rapport que le narrateur entretient avec eux. Les cas de récits où le narrateur est lui-même le héros correspondant à ce modèle sont extrêmement rares, comme le cas de Kara-Kys. L’accès accidentel à la fonction de
chamane est plus communément évoqué comme une possibilité abstraite ou comme un fait mythique. 132 Dans les mythes, certains phénomènes atmosphériques comme la foudre ou l’arc-en-ciel ont la puissance de déclencher une crise chamanique. On dit que, après le passage des « ciels noirs » (kara teŋerler), le bout de l’arc-en-ciel peut frapper quelqu’un à la tête, provoquant l’installation en lui de l’âme d’un chamane mort. Les informateurs touvas de Kon lui firent le récit suivant (1934 : 69) : à une époque située quatre-vingts ou cent ans auparavant, un garçon de seize ans fut frappé par un arc-en-ciel. Ses parents le retrouvèrent en état d’inconscience. On le ranima par une fumigation. Il saisit alors un morceau de bois et un bout de métal et les frappa l’un contre l’autre comme un tambour. Tous comprirent que l’arc-en-ciel l’avait frappé et qu’il serait chamane. Il fut en effet un grand chamane capable de se planter un couteau dans la poitrine. 133 Dans ces récits, un événement spectaculaire et imprévisible est la cause d’un changement de destin et d’identité. Contingence et relation sont déterminantes alors que l’hérédité corporelle n’est pas mentionnée. Il n’est cependant pas anodin que l’action s’éloigne dans un passé lointain, fixé à « il y a cent ans » dans le récit de Kon, autant dire à une époque très reculée. Une différence se dégage donc entre l’idéologie du mythe ou du conte qui privilégie la contingence et la logique pratique des autobiographies soumise au principe du déterminisme héréditaire. Amours de chamanes mythiques 134 Aucun modèle narratif ne met mieux en scène le principe de la relation contingente avec une altérité que celui de l’amour entre un chamane et un ou plusieurs esprits. Un être surnaturel tombe
amoureux d’un humain avec lequel il n’entretenait auparavant aucune relation, à la suite de quoi l’humain devient ensuite chamane. Dans ces récits, c’est l’événement de l’entrée en relation, plutôt que la possession de qualités innées, qui est souligné et placé à l’origine du statut de chamane. Nous citerons ici un cas haut en couleur rapporté à Kenin-Lopsan par un Touva qui le tenait de son père (Kenin-Lopsan 1987 : 19). Ces paroles sont prêtées au chamane Togdugaš Kuular de Sug-Bažy (région du Baryyn-Hemčik). Je suis chamane d’albys 14 . Je marchais sur les galets dans l’ancien lit d’une rivière. Soudain, deux belles filles apparurent devant moi et je me trouvai entre elles. Je me sentis allongé dans les bras des belles profondément endormies. Nous dormîmes ainsi à trois dans le sable. À leur réveil, les belles me conduisirent au ravin de Sug-Bažy. Dans un grand campement vivait un groupe entier d’albys. Elles firent du thé très jaune. Les albys mirent dans le thé le lait tiré de leurs propres seins qu’elles pouvaient jeter par-dessus l’épaule. Nous bûmes de ce thé. Puis les deux belles me conduisirent en un lieu sablonneux, elezin-čaryk. Je vis que chaque albys se mit à nouveau à se tirer elle-même le lait et à le verser dans le thé. Nous en bûmes gaîment. Les deux belles m’emmenèrent ensuite sur la rive escarpée de l’Ulug-üzük. S’étant arrêtées, elles tirèrent le lait de leur seins qu’elles pouvaient jeter par-dessus l’épaule. Nous fîmes encore du thé et en bûmes à trois. Je pris congé des deux belles et rentrai chez moi. Plus tard, elles vinrent parfois à notre campement mais seuls mes yeux pouvaient les voir. Les gens simples ne pouvaient les apercevoir. Je m’équipai des instruments chamaniques et commençai à chamaniser. Personne ne m’a appris à composer les invocations chamaniques, car je suis chamane d’albys. 135 Ce récit est étranger à toute idée d’héritage : le chamane narrateur ne s’attribue aucun ancêtre chamane, et s’il rejette la notion d’apprentissage, ce n’est pas pour souligner une nature innée particulière mais une relation teintée d’érotisme avec des êtres spéciaux, les albys. Sur le plan pragmatique, il ne s’agit cependant nullement d’une autobiographie réelle, mais d’un récit rapporté, transmis sur plusieurs générations. 136 Dans de nombreux récits à travers toute la Sibérie, le thème érotique peut aller jusqu’à l’idée d’une union sexuelle régulière. Dans les années 1920, sous l’influence de la psychanalyse, l’anthropologue Lev
Šternberg observa la récurrence du thème de la relation amoureuse entre le chamane et un esprit féminin et en fit le principe central du chamanisme. Selon Šternberg, les mythes sibériens sur les amours surnaturelles du premier chamane témoigneraient d’un stade primitif où les « émotions sexuelles » éprouvées étaient le seul principe d’accès à la fonction chamanique (1927 : 7). Au cours du temps et sous l’effet de l’évolution des sociétés, ces émotions auraient cédé la place au sentiment d’être contraint douloureusement par un esprit, qui n’est plus un amant mais un ancêtre. 137 Examinons à présent les données dont nous disposons dans l’AltaïSaïan sur le thème de l’union amoureuse durable avec un esprit. Parmi ses exemples, Šternberg cite un mythe touva (urjanhaj) sur l’origine du premier chamane qui lui a été communiqué par l’orientaliste Boris Vladimircov (Šternberg 1927 : 24-25). Le vocabulaire mongol et la source permettent de conclure que cette histoire a été collectée auprès de Touvas mongolisés. Autrefois vivait Böo-haan (chamane khan), un grand chamane. Bien qu’il fût marié, il se lia à une fille céleste, la fille du dieu Hormusta-Tengri ; pour la retrouver, il montait au sommet d’une montagne escarpée. Le khan assura à la fille céleste qu’il n’avait pas d’autre femme qu’elle. Son épouse terrestre commença alors à le soupçonner. Un jour, elle monta à sa suite au sommet de la montagne escarpée où se trouvaient Böö-haan et la fille céleste. Celle-ci devina de quoi il s’agissait, se mit en colère, maudit le khan et sa femme qui aussitôt roulèrent à terre. La fille céleste se trouva enceinte. Au moment d’accoucher, honteuse (probablement devant les autres esprits célestes), elle descendit sur terre, se cacha et mit au monde un garçon. Elle arrangea pour lui un berceau sous un bouleau afin qu’il en reçût la sève dans sa bouche. Les descendants de ce garçon s’appelèrent Böö-haankn. 138 Ce récit très clairement mythique narre l’origine d’un clan, celui des Böö-haankn. Dans une autre version mongole du récit, Böö-haan épouse une femme-cygne fille de Hormusta et donne également naissance à un clan, les Coros des Éleuthes (ölöt) (Heissig 1984). Le
récit n’attribue pas d’héritage au chamane mais une union extraordinaire avec la fille du dieu céleste suprême Hormusta (Kurbustu en touva). Il faut cependant noter que le héros porte déjà le titre de « chamane » (böö) au début du récit : il ne doit donc pas sa qualité à sa relation. Par conséquent, on n’est pas fondé à affirmer avec Šternberg que ce mythe place le motif érotique à l’origine de l’identité de chamane. 139 Nous allons à présent retrouver le chamane Kadylbaš déjà rencontré dans la version téléoute du chamane ininflammable (cf. supra, p. 137). Un mythe téléoute recueilli au début du XXe siècle rapporte que Kadylbaš a volé du ciel l’une des filles de la divinité céleste Ülgen et l’a prise comme fiancée. Il l’emmène dans sa maison et la fait s’habiller comme s’habillent les femmes. Kadylbas interdit aux voisins de regarder par la fenêtre pendant que sa fiancée se change. Alors qu’il ne reste plus à la fille céleste qu’à enfiler son dernier bas, quelqu’un jette un coup d’œil par la fenêtre. La fille d’Ülgen « se change en coucou » (kuuk bolyp paady) et s’envole par la cheminée (archives inédites d’Anohin citées par Funk 2005 : 68). 140 La qualité chamanique de Kadylbaš est interprétée de façon totalement différente de ce que l’on a pu voir dans la légende où il apparaissait comme chamane ininflammable. Kadylbaš démontrait son authenticité chamanique par les propriétés extraordinaires de son corps sans intervention d’esprits, alors que, à présent, sa singularité tient entièrement à une relation amoureuse surnaturelle. Les deux thèmes de la relation fortuite et de l’essence incorporée coexistent donc dans une population réduite comme celle des Téléoutes. 141 Ce mythe est proche d’un récit koumandine à propos du grand chamane Kamenek. Celui-ci a enlevé du ciel l’une des filles d’Ülgen et
s’est enfui avec elle sur terre. De l’un de leurs fils « naissent » les « grands chamanes » (Alekseev 1984 : 37 et 84). 142 L’amour occupe une place importante dans ces trois mythes. Cependant, il n’est pas évident qu’il soit placé à l’origine de la qualité de chamane. Le cas téléoute n’est pas explicite. En revanche, les mythes touva et koumandines identifient le héros comme chamane avant sa. relation avec l’esprit. 143 Dans tous ces exemples, l’union amoureuse est prêtée à un ancêtre fondateur plus ou moins lointain, à l’origine d’une lignée, d’un clan ou de la descendance des chamanes. Le mythe koumandine affirme que les chamanes contemporains sont descendants de Kamenek, mais il ne leur prête pas les relations de leur ancêtre avec un esprit céleste. Si l’union sexuelle est placée au fondement d’une lignée, c’est parce qu’elle appartient à la logique de ce genre de récits mythiques et non, comme le voulait le schéma évolutionniste de Šternberg, parce que les mythes seraient des témoignages historiques sur le chamanisme primitif ignorant le principe de filiation. Trois logiques pour trois générations 144 Lors de mes enquêtes à Touva, j’ai recueilli auprès du chamane Ereksen, dont la biographie a été présentée plus haut (p. 153 sq.), l’histoire de ses ancêtres, qui articule admirablement les principes de l’essence et de la relation externe. Deux chamanes sont les héros de ces récits : le premier est Sümestej-Čaryn, arrière-grand-père d’Ereksen et fondateur de la lignée de chamanes à laquelle il appartient. Le second est Tajlyp-Čaryn, fils du précédent. L’histoire de Sümestej, le fondateur, a pour décor le lac Tere-Höl, patrie d’Ereksen et de ses ancêtres.
Il y a un endroit nommé Haalgalyg. Dans le bas du lac, il y a de la taïga. C’est un endroit très sacré où les gens font des rituels. Le père du père de mon père, Sümestej-Čaryn, était terriblement pauvre, si appauvri qu’il n’avait plus d’issue. Personne ne doit aller à Kyzyl Haalgalyg, c’est un lieu où l’on ne pénètre pas. Un jour, il marchait et, pour ne pas mourir de faim, il y grimpa, ici, là, il grimpa sur un rocher et atteignit un lieu où il y avait de l’eau. Il y avait de l’eau qui gouttait. Il se nettoya dans l’eau, en but, puis il remonta un peu le long du cours et vit un peu de genévrier qui pendait. Il en brûla et continua à grimper. C’était un endroit où nul n’allait, où nul ne grimpait, et c’est ainsi encore maintenant. Ayant pénétré pour de bon, il vit une femme très belle dans un lieu obscur. – Pourquoi as-tu grimpé jusqu’ici ? demanda-t-elle. – Je n’ai plus de moyen de survivre, je suis misérable et affamé. – Je ne peux pas t’aider. Mais tu seras un chamane célèbre. Descends maintenant ! dit-elle. Il descendit par magie [ilbï], courant sur les arbres, à la surface de l’eau sans s’enfoncer. Il redescendit en courant comme ça. Ensuite, il est devenu un très grand chamane pour les gens des environs. Tous les gens venaient de tous côtés pour qu’il fasse quelque chose, et de cette façon il s’est enrichi. C’est l’histoire de l’origine de notre lignée [uk]. – Qui était cette femme ? – C’était la maîtresse de la montagne Kyzyl Haalga, la maîtresse de ce lieu. C’était une femme à tête blanche, dit-on. 145 Par son contenu, ce récit s’apparente aux mythes sur les amours du premier chamane plutôt qu’aux autobiographies recueillies auprès de chamanes vivants, comme celle d’Ereksen lui-même. L’objet du récit est la transformation en grand chamane d’un homme qui a tout l’air d’être à l’origine « simple », sans pouvoir particulier, et, qui plus est, misérable. On ne voit pas de qualités innées attribuées à Sümestej, son corps n’est pas décrit comme extraordinaire. Il ne présente pas le comportement caractéristique de la crise chamanique. Sa rencontre avec l’esprit-maître de Kyzyl Haalga se distingue de la relation du jeune en crise à ses ancêtres par son caractère parfaitement fortuit : Sümestej ne paraît pas chercher à rencontrer la maîtresse du lieu et cette dernière se montre surprise de l’incursion de l’homme sur son territoire.
146 Sümestej, fondateur d’une « lignée » (uk) de chamanes, n’est l’héritier de personne, il n’est pas porteur d’une essence dont le développement lui ferait subir les attaques de ses ancêtres chamanes. Certes, ici, la pitié plutôt que l’amour est explicitement attribuée à l’esprit, mais ce dernier est bien féminin et le narrateur signale sa grande beauté, de sorte que l’aspect érotique n’est pas absent. Après cette rencontre, Sümestej est changé en profondeur : alors qu’il a d’abord dû grimper longuement dans les rochers, il redescend par « magie » (ilbi 15 ), en bondissant par-dessus les arbres de la forêt. La conclusion du texte, « Il est devenu un très grand chamane » (muŋarančyg ulug ham bolu bergen), sonne de façon presque étrange quand l’on connaît les discours habituels sur les grands chamanes réels, dont les premiers signes doivent se manifester dès la naissance. Cette histoire met en scène la qualité de chamane comme un devenir, à l’opposé des intuitions dominantes des Touvas dans leurs interactions réelles avec leurs chamanes. 147 Le récit que nous allons examiner à présent a pour héros Tajlyp, le fils de Sümestej et le grand-père du narrateur. Il nous a été raconté par Ereksen avec un grand enthousiasme dès le début de notre première rencontre. Mon grand-père était chamane et on dit qu’il n’y en avait pas de plus grand que lui. Il s’appelait Tajlyp-Čaryn. Il est mort en 1937. Il était le plus grand chamane de Tere-Höl et de Touva, terrible ! Il est resté dans l’histoire. En 1903, les chamanes de Touva et les chamanes mongols s’étaient rassemblés pour une compétition au temple du Gegen 16 en Mongolie. Cinquante ou soixante-dix chamanes avaient mesuré leurs forces. Il restait seulement trois personnes : deux de Tere-Höl et un autre je ne sais pas d’où. De Tere-Höl, il y avait la chamane Huuraj Udagan et le chamane Tajlyp-Čaryn. On fit chauffer une marmite et l’on mit Tajlyp-Čaryn dedans. C’était un très grand chaudron. On l’avait apporté avec les bûches sur des bœufs. Quand on le mit sur le feu, il devint rouge. Tajlyp-Čaryn chamanisa à l’intérieur du chaudron. Huuraj Udagan lui tira trois fois dessus au fusil, mais il retira lui-même les trois balles de sa poitrine. – Les autres chamanes sont morts ?
– Certains oui ! Ils étaient morts de peur. Lui, il a gagné. C’était dans la taïga de Kuŋgurtug. Les gens étaient ainsi. 148 La mise à l’épreuve des chamanes et la victoire de l’ancêtre du narrateur classent clairement ce récit dans le groupe des légendes du chamane ininflammable. Comme dans les variantes anciennes que nous avons citées, une autorité institutionnelle organise la compétition, ici un chef de l’organisation religieuse officielle, intimement liée au pouvoir politique, l’Église bouddhique. Le test prend pour objet décisif les corps des chamanes : Tajlyp est mis au défi d’entrer dans un chaudron incandescent. Loin d’en être affecté, son corps extraordinaire s’avère insensible à la chaleur. Mieux encore, les balles ne peuvent le tuer mais se laissent retirer à la main, comme si le corps de Tajlyp, poreux, se laissait perforer sans en pâtir (sur ces propriétés des corps chamaniques, voir le chapitre VI). Sa puissance de chamane est référée à ses qualités physiques remarquables et non plus, comme pour son père, à une relation avec un esprit. À aucun moment il n’est même question d’agents surnaturels. Alors que l’aventure de Sümestej est tout entière dominée par le schème constructiviste, l’histoire de Tajlyp, son héritier, illustre exactement le schème essentialiste. 149 À présent, nous pouvons revenir à l’autobiographie du narrateur luimême avec des éléments nouveaux. Le récit d’Ereksen sur sa propre vie (p. 153 sq.) combinait certains traits antagonistes présents chez ses aïeux Sümestej et Tajlyp. Ereksen manifeste comme Tajlyp des qualités intrinsèques : aux performances physiques du grand-père correspondent des capacités perceptives singulières évidentes dès l’enfance chez le petit-fils. Mais un semblant de relation avec une altérité, que l’aventure de Sümestej illustre par excellence, se discerne aussi dans les souvenirs d’Ereksen : cette « chose » mal identifiée qui vient régulièrement sous la forme d’un ours et qui cache sans doute le grand-père Tajlyp. Manque cependant chez
Ereksen la contingence d’un événement imprévu comme celui dont Sümestej fut le héros. Cet aspect se manifeste quelquefois dans les autobiographies d’autres chamanes. Ondarmaa évoquait ainsi comme prélude à sa période de crise la poursuite d’un arc-en-ciel suivie d’un évanouissement. L’arc-en-ciel reste dans le récit d’Ondarmaa un phénomène externe qui n’est pas intégré à son hérédité comme l’est l’esprit albys. Cette rencontre avec le météore prend le caractère fortuit que lui donnent typiquement les récits mythiques touvas. 150 Le tableau ci-après résume les combinaisons particulières des principes d’interaction, contingence, héritage et qualités incorporées manifestés par les récits de vie de Sùmestej, Tajlyp, Ereksen et Ondarmaa. Les autobiographies de chamanes réels tendent à mêler les deux modèles de l’essence et de la relation externe, alors que ces derniers apparaissent sous une forme pure dans les récits mythiques. La prose des amours actuelles : les chamanes Aleksej et Kanakaj 151 Nous avons observé que l’interaction, notamment amoureuse, occupe souvent une place importante dans les mythes. Cependant, des chamanes réels aussi peuvent dans l’Altaï septentrional
revendiquer une relation amoureuse avec un esprit. Quel est alors le rôle de l’esprit amant dans l’acquisition de la qualité de chamane ? 152 À l’appui de sa théorie de l’érotisme, Šternberg présente plusieurs cas de chamanes réels de l’Altaï. Il rapporte (1927 : 22) que le jeune Chor Aleksej, avant de devenir chamane, recevait chaque jour la visite en rêve d’une « fille-esprit », tös kat. Šternberg reconnaît que des ancêtres d’Aleksej jouent également un rôle dans l’élection, mais il attribue leur présence à un « syncrétisme ». 153 Les informations de Šternberg provenaient des notes de terrain de son élève, l’ethnologue Nadežda Dyrenkova, qui n’a pas pu publier entièrement ses matériaux en raison de sa mort précoce lors du siège de Leningrad. Aujourd’hui, grâce aux travaux de Dmitrij Funk, les archives de Dyrenkova sont mieux connues et nous pouvons dresser un portrait plus complet du chamane Aleksej. 154 Dyrenkova a rencontré dans les années 1920 le chamane Aleksej Šulbaev et a obtenu de lui plusieurs récits biographiques et descriptions de rituels 17 . Membre du clan Kobyj, il habitait dans la taïga de Kouznetsk (actuelle région de Kemerovo), dans le campement Saryg-süt sur la rivière Kobur-su, district (rajon) d’Ust’Kobyrza. Âgé de trente-cinq ans au moment de l’enquête, il chamanisait depuis huit ans. 155 Voici dans son intégralité le récit d’Aleksej sur son accès à l’activité chama-nique tel qu’il apparaît dans les notes de terrain de Dyrenkova (Funk 2005 : 73) : Avant de commencer à chamaniser, il a été malade environ un an. Cela lui faisait mal dans tout le corps, il avait des douleurs dans les bras, les épaules, il avait des attaques, il n’était pas lui-même ; en rêve, il voyait sans arrêt des troupeaux de chevaux, il allait avec eux dans la taïga et les chevaux lui couraient après. Le cheval principal qu’il montait toujours, absolument blanc, était son tös principal ulug tös. Depuis qu’il a commencé à chamaniser, ce tös lui apparaît toujours sous la forme d’un cheval blanc. Igi töj ak por-at, « deux chevaux gris semblables » 18 . Quand il était fou, il voyait une femme (tös kat). En permanence, toutes les nuits,
il la voyait en rêve. Maintenant, il a cessé de la voir en rêve, elle vient à lui pendant la séance chamanique. Il l’appelle četti kečegelig kenči kys (« petite fille à sept nattes »), četti emčiktig kenči kys (« petite fille à sept seins »), üš köstüg kenči kys (« petite fille à trois sourcils »). Les tös lui ont dit en rêve que, s’il n’acceptait pas de chamaniser, il mourrait de toute façon. Personne ne lui a appris à chamaniser. Il a commencé à parler de lui-même, les tös lui ont ordonné de faire un tambour et ont indiqué quels dessins y peindre. C’est d’eux qu’il a entendu toutes ses prières. Et quand il s’est mis à chamaniser sans tambour, il s’est tout de suite senti mieux. 156 La relation amoureuse avec la fille-esprit coexiste avec des rapports marqués par la violence et la menace. Dans l’ordre du récit, la filleesprit n’est pas le premier agent avec lequel Aleksej entre en contact : elle est précédée par des chevaux, forme souvent prise par les esprits ancestraux. C’est l’un de ces chevaux, et non la fille-esprit, qui est qualifié d’« esprit principal » par Aleksej. Plus tard, dans la pratique rituelle d’Aleksej, elle demeurera au second rang après cet « esprit principal » (Šternberg, op. cit. : 22). Ces remarques nous amènent à considérer la fille-esprit comme un auxiliaire parmi d’autres et à ne pas lui conférer le rôle de déclencheur. 157 Outre ce récit, Dyrenkova a relevé les données généalogiques d’Aleksej, qui font de son cas un exemple classique du principe héréditaire que nous avons identifié dans la région. Aleksej est le successeur du chamane Omsk, l’oncle paternel de son père, qui avait lui-même pour ancêtre le chamane Čojban, oncle paternel de son propre grand-père. 158 Il faut toutefois noter que ces ancêtres ne figurent pas explicitement dans le récit donné par Aleksej. Un rôle important leur est dévolu dans un autre récit concernant l’accès d’Aleksej à la fonction chamanique, donné sur un ton beaucoup plus extérieur que le premier (Dyrenkova 1930 : 22) : Dans le clan Kobyj, les tös du chamane défunt Omsk ont choisi Aleksej, fils de Karak, pour être chamane. Il a été malade et le chamane Mitri, du même lignage, l’a soigné. Celui-ci a refusé de chasser d’Aleksej les tös, bien que la famille d’Aleksej, hostile à l’apparition d’un nouveau chamane en son sein, eût
instamment demandé à Mitri de le débarrasser des tös. Les tös du défunt chamane Omsk menacèrent Mitri de les étouffer, lui et le malade, s’il empêchait ses propres tös (c’est-à-dire ceux de son lignage [ru. rod]) d’obtenir le chamane qu’ils avaient choisi. 159 Mitri est comme Aleksej un descendant du chamane Čojban, fondateur de cette lignée de chamanes. Le point de vue de ce récit est clairement celui de Mitri, et tout porte à croire que c’est auprès de lui que Dyrenkova obtint ces informations, puisque l’on sait qu’elle l’interrogea. Il n’est pas question ici de fille-esprit mais seulement d’esprits tös ancestraux. Cette inversion par rapport à l’autobiographie d’Aleksej s’éclaire si l’on prend en considération les points de vue dont émanent les deux récits. La relation amoureuse avec un esprit a un caractère purement privé, car on ne peut la constater qu’en l’expérimentant. En revanche, chacun connaît la généalogie du chamane présumé et les relations objectives de parenté qui le mettent sous la dépendance de ses ancêtres. Il est donc logique que l’interprétation essentialiste, focalisée sur la transmission d’une identité par la génération, soit favorisée par un regard externe, alors que le discours interactionniste faisant intervenir des entités inconnues est plus typique du point de vue du chamane sur sa propre expérience. 160 Le motif de la fille-esprit, parfois une fille d’Ülgen, est fréquent chez les Chors, mais non général. Dans le récit de Mitri sur son propre parcours (Dyrenkova citée par Funk 2005 : 74), on apprend qu’il a reçu ses tös de son défunt oncle au deuxième degré, Ačyke. Après avoir été malade environ trois ans, il a appris à chamaniser auprès de son oncle maternel (taaj) Ojmačy. Seul l’héritage intervient dans ce cas. 161 L’examen des données sur les Téléoutes, également sollicitées par Šternberg à l’appui de sa théorie, conduit de la même manière à reconsidérer l’importance de 1’« élection sexuelle ». En se fondant
sur des matériaux alors inédits d’Anohin, Šternberg affirme que, « chez les Téléoutes », l’épouse céleste du chamane vivant au septième ciel est appelée « Ak-čečer-T’aš » (ibid. : 23). Mircea Eliade (2002 [19 51] : 77) croit devoir généraliser ce passage de Šternberg en assurant que « chaque chaman téléoute a une épouse céleste qui habite le septième ciel ». Qu’en est-il exactement ? 162 Une fois encore, grâce au travail d’archives de Funk (2005 : 109-110), nous savons que l’esprit Ak-čečer-T’as (« Blanche-fière-jeune ») apparaît dans une invocation notée par Anohin auprès du chamane téléoute Kanakaj. Cet esprit n’est cité par aucun autre chamane téléoute (voir le tableau de Funk 2005 : 118-119). Loin de constituer un trait commun du chamanisme téléoute, l’esprit Ak-čečer-T’ač doit être restitué dans la mythologie personnelle du chamane Kanakaj : on s’aperçoit alors que cette « fille », dont on ne connaît qu’une occurrence, occupe une place mineure, voire anecdotique, en comparaison des « neuf ancêtres » revendiqués dans chaque couplet des chants de Kanakaj. Affirmer la primauté de l’union sexuelle avec les esprits dans le chamanisme téléoute comme le font Šternberg et Eliade, c’est faire un choix méthodologique inadapté en accordant un rôle clé à un motif exceptionnel d’apparence exotique au lieu d’en tirer la théorie d’articulations récurrentes. 163 En réalité, Kanakaj affirme avoir été « créé » (jaju-) comme chamane par un « esprit père » (soom adazy) (Dyrenkova 1949 : 109, 152). C’est cet ancêtre, et non pas la fille-esprit, dont l’apparition dans le déroulement des événements est évidemment ultérieure, qui occupe la position d’esprit déclencheur de Kanakaj. Cette action créatrice première, causale par sa modalité, ne peut être assimilée à une interaction de type social comme l’est une relation amoureuse. L’amour de la fille s’ajoute à l’action causale de l’ancêtre, pour
introduire l’élection et l’érotisme dans le déterminisme d’une nature. 164 Si nous replaçons le motif de la fille-esprit dans les mythologies d’Aleksej et de Kanakaj, nous le voyons comme un élément personnel greffé sur un schème essentialiste classique, dont nous avons montré qu’il est commun aux différents peuples de la région. Pragmatique de l’essence et de l’interaction 165 La compréhension constructiviste accorde une importance première aux interactions intentionnelles et communicationnelles entre sujets. En cela, elle tranche avec l’interprétation essentialiste qui met l’accent sur des processus causaux agissant sur les corps, telle la transmission de l’essence par l’engendrement. 166 Tirée de l’ethnographie sibérienne, cette alternative se manifeste avec une évidence logique dont on devine qu’elle ne s’impose pas aux seules cultures nord-asiatiques. Elle présente en effet des parallèles avec de grands « modes d’interprétation » décrits dans plusieurs études cognitives (Hirschfeld 1994 ; Keil 1995). Ces modes sont définis comme des procédures abstraites de portée générale pouvant être mobilisées dans la compréhension de différents domaines ontologiques. Selon Keil, une grand partie de nos « aventures intellectuelles » consiste précisément à choisir le mode d’interprétation convenant le mieux pour un phénomène donné (Keil 1995 : 260). 167 Nous décrirons brièvement un test qui montre l’existence de styles de compréhension concurrents assez semblables à ceux que nous avons reconnus au sujet de l’identité de chamane. L’anthropologue et psychologue Lawrence A. Hirschfeld (1994) a présenté à de jeunes enfants des lots d’images d’individus d’aspects physiques, de
costumes professionnels et d’âges divers. Il leur a demandé de juger quelles images représentaient un même individu à différents âges. Selon les cas, le critère déterminant privilégié par les enfants pour « reconnaître » l’individu était soit le costume, donc la fonction sociale, soit les traits corporels. Il est remarquable que les enfants ayant choisi un critère pour répondre à une question s’y tenaient ensuite pour traiter les autres questions. Selon l’auteur, les enfants faisaient donc un choix entre une interprétation privilégiant l’activité sociale et une autre centrée sur le corps. Hirschfeld en conclut qu’il existe « deux stratégies de raisonnement rendant compte des régularités de la vie sociale : l’une enracinée dans la façon dont les gens entrent en interaction, l’autre plus attentive à la nature corporelle et intrinsèque de la personne » (ibid. : 218). 168 L’intérêt de ces tests psychologiques est de montrer que l’opposition entre conceptions constructiviste et essentialiste est présente 1/ loin du monde culturel sibérien et 2/ tôt à un âge où la cosmologie culturelle des parents n’est que très partiellement acquise. Il faut donc reconnaître une valeur significative générale à ces deux stratégies de compréhension. Cependant, à ce jour, on sait peu de choses sur les circonstances qui incitent les gens à recourir à l’une plutôt qu’à l’autre. Comme le reconnaît Keil, « il est capital de comprendre comment les modes d’interprétation en viennent à être connectés à des domaines cohérents ou à des phénomènes du monde réel » (1995 : 265). C’est ici que l’analyse anthropologique, qui identifie les mêmes modèles non pas en laboratoire mais dans la vie sociale, peut permettre d’aller plus loin. 169 Pouvons-nous qualifier chez les Turcs de Sibérie du Sud les contextes pragmatiques et les points de vue favorisant l’activation de l’une ou de l’autre stratégie à propos de la compétence chamanique ? Malgré l’incontestable primauté du schème essentialiste, le mode de
compréhension constructiviste s’introduit dans les conceptions de la qualité chamanique aussi bien au niveau statistique global qu’au niveau local des histoires individuelles. 170 Au niveau global de la société, c’est un fait confirmé qu’une proportion faible mais incompressible d’individus accède à la fonction chamanique en dehors du modèle dominant de l’héritage. Cependant, dans les relations sociales, ces chamanes sans ancêtres suscitent une défiance maximale. Si l’idée de chamanes non héréditaires reste admise chez tous les peuples turcs de Sibérie, c’est sans doute pour garder la possibilité d’apparition de nouvelles descendances de chamanes. Ce type de chamane sans ancêtres, déprécié dans la réalité, est en revanche valorisé dans le mythe, lorsque le « parvenu », si l’on peut dire, devient lui-même l’ancêtre de chamanes héritiers. 171 La préférence des profanes pour les chamanes obéissant au modèle essentialiste s’explique à la fois par des raisons psychologiques et par les particularités de la position de profane. Les conceptions essentialistes attribuent aux phénomènes des causes invisibles et elles produisent des hypothèses sur l’origine de ces causes (Gelman 2003 : 108-136). Quand on occupe la position de client de chamane, les hypothèses essentialistes ont un avantage considérable : elles offrent les moyens théoriques de contrôler l’authenticité du chamane. Le profane peut se renseigner sur les ancêtres de son interlocuteur et opérer ainsi une vérification sur l’origine causale de l’essence. Il peut également tester indirectement les effets de l’essence en observant les capacités du chamane. 172 Au contraire, les amours surnaturelles revendiquées par un chamane « constructiviste » s’appuient en premier lieu sur une expérience privée invérifiable. De plus, le modèle constructiviste met en œuvre des relations de type social (l’amour) plutôt que causal (la
« pression »). Ainsi, les relations du chamane non héréditaire avec ses esprits auxiliaires sont vues comme le résultat de négociations et leur efficacité est moins certaine. Feliks Kon a précisément noté cette idée chez les Touvas au début du XXe siècle. Les Touvas, rapporte-t-il, regardent avec mépris les chamanes qui ne font qu’implorer les esprits. Ils respectent plus les « chamanes héréditaires qui comptent parmi leurs ancêtres huit ou dix chamanes ». Ceux-ci saisissent les mauvais esprits dans leur tambour et les jettent hors de la yourte (Kon 1934 : 73-74). Soumis à une action causale dans leur identité même, les chamanes obéissant au modèle essentialiste s’avèrent ainsi capables de manifester en retour une plus grande puissance causale. 173 Au niveau individuel aussi, dans le discours sur soi des chamanes, la contingence de la relation externe a souvent sa part. Le point de vue subjectif du chamane ménage plus de place au principe interactionniste que le point de vue profane objectivant. Il fait intervenir des rencontres fortuites et des agents externes qui ne sont pas immédiatement identifiés comme des ancêtres, ou ne le sont jamais, telle la fille-esprit. Cet écart entre points de vue profane et chamanique permet d’expliquer d’apparentes contradictions qui surgissent quelquefois de comptes rendus ethnographiques portant sur une même population. Deux étudiantes de Šternberg, Hlopina (1978) et Dyrenkova (cf. supra), ont mené simultanément dans les années 1920 des enquêtes sur les conditions d’accès à la fonction de chamane parmi les Chors. Chez la première, il est surtout question de tubercules héréditaires, alors que la seconde a relevé des histoires d’amour avec des femmes surnaturelles. Cette divergence tient au fait que Hlopina s’est entretenue plutôt avec des profanes tandis que Dyrenkova a recueilli des récits de la bouche même des chamanes. Les conceptions des uns et des autres ne doivent pas être étudiées
séparément : elles sont structurées par un même schème essentialiste, mais le point de vue interne des chamanes y greffe de riches développements interactionnistes. 174 Le graphique ci-après (figure 18) résume nos observations sur les rapports entre principes d’essence et d’interaction dans les récits de développement chamanique. Là où l’essence l’emporte, on se situe sous l’influence du schème essentialiste, là où la relation joue le rôle principal, c’est le schème interactionniste qui est à l’œuvre. Les légendes sur le chamane ininflammable, qui ne faisaient pas intervenir d’esprits mais attribuaient des propriétés extraordinaires au corps même du chamane, sont essentialistes au plus haut point et aussi peu relationnelles que possible. Ces légendes considèrent le chamane uniquement dans ses différences par rapport aux autres chamanes et aux profanes. Les mythes du chamane fondateur de lignée mettent en scène une relation érotique avec un esprit qui est parfois en position de déclencheur : ici, les pondérations de l’essence et de la relation s’inversent par rapport au cas précédent. Un récit comme celui qui a pour héros Tajlyp est clairement conduit par le schème interactionniste puisque aucune qualité intrinsèque ne lui est prêtée avant la rencontre avec l’esprit. Entre les deux extrêmes du mythe féerique et de la légende historique s’étendent les compromis de la pratique. Si l’on considère le chamane de l’extérieur en le comparant aux gens ordinaires, on fait ressortir ses singularités objectives et l’on tend à le regarder comme un être singulier sui generis. Tel est le point de vue des profanes, marqué par un fort essentialisme et donnant la priorité à des forces causales irrésistibles. Mais le chamane ne porte pas sur lui-même ce regard objectivant : tout en s’attribuant des propriétés corporelles innées, il se décrit simultanément dans le développement de relations communicationnelles, parfois inattendues, avec des entités
invisibles. C’est pourquoi la perspective du chamane se trouve à l’intersection du schème essentialiste et du schème interactionniste qu’elle sollicite simultanément. Figure 18 Principe d’essence et principe d’interaction dans les recits de developpement de chamanes 175 En portant un regard global sur l’ensemble du corpus mythique et des données ethnographiques, on s’aperçoit qu’essence et interaction sont dans le chamanisme des Turcs de l’Altaï-Saïan deux variables corrélées. Cette corrélation est représentée par l’axe transversal dans le schéma. Quand l’une des deux variables est moins représentée, l’autre prend plus d’importance. Toute description qui omettrait l’un des deux principes serait donc incomplète. L’ESSENTIALISME AILLEURS EN SIBÉRIE ?
176 Il n’est pas dans l’objet de cette étude d’examiner même superficiellement les spécificités des différents types de chamanisme connus en Sibérie. Toutefois, l’extension historique et géographique des modèles conceptuels que nous avons décrits est déjà si vaste, des steppes de Mongolie du Nord à la toundra subarctique iakoute, qu’il pourrait être artificiel de ne pas s’interroger sur leur validité au-delà de la sphère linguistique des groupes turcophones de Sibérie. Nous ne nous étendrons pas sur le principe de relation aux esprits que toute la littérature occidentale spécialisée a analysé abondamment, nous nous concentrerons plutôt sur le domaine encore très mal connu de l’essentialisme. 177 La question de l’authenticité des chamanes et l’opposition qu’elle implique entre apparence et réalité ont été relevées dans tout l’espace sibérien. Chez les Toungouses, il arrivait que l’identification comme chamane fût révisée ; la personne n’était alors plus regardée comme un « vrai chamane » mais comme un « faux chamane » (Shirokogoroff 1935 : 271 ; Vasilevič 1968 : 348 19 ). Hamayon a relevé des faits semblables chez les Bouriates et les a interprétés très justement comme un témoignage d’essentialisme : les Bouriates se méfient des chamanes « qui ne le deviennent que sur le tard et par des moyens douteux ». Ils sont jugés moins puissants car « il leur manque le “don” qu’implique la possession d’une essence » (Hamayon 1990 : 647). Dans l’extrême Nord-Est, Bogoras a rapporté au début du XXe siècle les propos d’un chamane tchouktche qui, tout comme mes interlocuteurs touvas, tenait à se distinguer des « chamanes modernes » et se prétendait fièrement « l’égal des chamanes "authentiques" d’autrefois » ( 1904-1909 : 421). Plusieurs Tchouktches profanes exprimèrent devant Bogoras l’opinion que leurs chamanes étaient souvent des imposteurs ; mais l’ethnologue,
pourtant si perspicace habituellement, attribua ce « scepticisme » à une probable influence des « civilisés » (ibid. : 429). 178 L’importance de l’essence est rendue évidente lorsque le motif de la relation s’éclipse. Par exemple, la communication avec les esprits est considérée comme une activité mineure des chamanes tchouktches : peu prestigieuse, elle est abandonnée quand le chamane gagne en maturité. Les Tchouktches soulignent que les chamanes assistés de nombreux esprits commettent des erreurs graves. D’autres praticiens inspirent plus de respect : Il y a des chamanes qui affirment avoir très peu de rapports avec les « esprits », mais donnent des conseils magiques par une sorte d’inspiration interne, subjective, après un recueillement [self-commmunion] de quelques moments. Malgré la simplicité de leurs procédés, ils usent habituellement d’une plus haute considération auprès de leur entourage (1904-1909 : 431). D’un tel chamane sans esprits, on dit qu’il est « [avec] son seul corps » (emuvi’kilin), c’est-à-dire qu’aucune autre entité n’est supposée l’assister dans ses actions (ibid.). 179 Les Tchouktches accordent donc plus de crédit aux chamanes qui assoient leurs pratiques sur leurs seules capacités corporelles. Cet exemple est très important, car il remet radicalement en cause le paradigme du chamane élu des esprits. Il devient de plus en plus clair que le chamanisme sibérien n’est pas d’abord une « croyance aux esprits », mais un faisceau d’hypothèses sur les propriétés de certains types de corps. 180 Le caractère primordial du corps ressort aussi parfaitement des matériaux nanaïs. C’est à partir d’un entretien avec un Nanaï que Šternberg avait fait de l’union amoureuse avec un esprit le trait définitionnel du chamane. Or, cette interprétation a été réfutée par Anna Smoljak, qui montre que, pour les Nanaïs et les Oultches, les esprits auxiliaires « dévorent » le jeune chamane, poussés par la soif de son sang où ils retrouvent « l’odeur » de ses ancêtres (1991 : 85-
86). C’est donc une particularité corporelle héréditaire qui amène les esprits à exercer sur le chamane leur violence. 181 Le caractère héréditaire de la qualité de chamane est courant en Sibérie, au Nord comme au Sud ; par exemple, « les Nganassanes ne cessent de l’affirmer : tout chamane a des ancêtres qui l’ont été avant lui » (Lambert 2002-2003 : 262). Dès 1743, Lindenau notait que la fonction chamanique était héréditaire chez les Koriaks (1983 : 123). L’exigence d’ancestralité est également dominante chez les chamanes (bahšy) d’Asie centrale et liée à l’opposition entre vrais et faux chamanes : parmi les bahšy se trouveraient des individus qui « ne sont pas authentiques et usurpent une fonction pour laquelle ils ne peuvent même pas se prévaloir de leurs ancêtres » (During & Khudoberdiev 2007 : 31). Là où la fonction de chamane est héréditaire, sa transmission présente presque toujours les deux caractères de discontinuité et de cognation que nous avons identifiés chez les Turcs de Sibérie. 182 Les schémas de développement des chamanes varient bien entendu selon les traditions, mais ils manifestent souvent une logique commune. Il est fréquent que des indices comportementaux ou physiques soient repérés dès l’enfance chez le futur chamane. Pour les Kets, le retournement dans le berceau et l’agitation sont caractéristiques de l’enfance du chamane (Alekseenko 1981 : 101), tandis que la présence d’une tache de naissance en forme de taupe dénonce un sorcier (Donner 1933). Chez les enfants selkoupes, les signes d’un destin chamanique sont des cheveux bouclés, un grand front dégagé, un regard perçant ou encore le goût pour la solitude (Prokof’eva 1981 : 46). Des peuples aussi éloignés que les Nénetses, les Nganassanes, les Toungouses d’Uda et les Nanaïs considèrent également qu’un enfant « né coiffé » sera sans doute un chamane (Khomich 1996 : 43, n. 4 ; Lethisalo 1924 : 114 ; Lindenau 1983 : 93 ;
Popov 1936 : 83 ; Smoljak 1991 : 35). Cet intérêt général pour les indices physiques les plus précoces incite à penser que l’identité chamanique est conçue chez ces différents peuples comme un trait incorporé inné. 183 L’épisode du dépècement permettant la découverte d’un os surnuméraire dans le corps du chamane est central dans le schéma de développement turc. Nous avons cité plus haut son occurrence dans le chamanisme nganassane. Plusieurs sources attestent également sa présence chez les Évenks (Delaby 1976 : 45). On trouve un écho du thème de l’os supplémentaire chez les Bouriates, qui considèrent un enfant né « un os dans la paume » comme un « futur rebouteux » (Saraksinova 1977 : 168). 184 Ce bref tour d’horizon suffit à montrer la diversité et l’importance des inférences sur le corps du chamane, ce qui confirme l’hypothèse d’une stratégie de compréhension essentialiste robuste et cohérente éclaire bien des aspects du chamanisme sibérien. NOTES 1. Šoončur Sojan était un chamane de la région du lac Tere-Höl. Il fut l’un des derniers à pratiquer avec un costume et un tambour pendant la période soviétique. 2. De tels accidents ne sont pas rares dans la steppe. 3. Par exemple, ait. tuuduŋ tözü tv. dag dözü, « le pied de la montagne », ait. agaštyŋ tözü,« la racine de l’arbre », tv. aarygnyŋ üngen dözu, « l’origine d’une maladie » (cf. Radlov 1893-1911, III : 1264). 4. Nom iakoute formé sur le turc commun èt « chair, viande », dont est dérivé le verbe èttèn-, « débiter la viande en morceau ». 5. Voilà que tu as un os et trois ligaments musculaires de trop » déclarèrent les esprits à Arsan Duolaj au moment de sa crise chamanique (Popov 1947 : 2.87).
6. « Ils [mes aïeux] ont mangé ma chair crue. Ils m’ont trouvé un os de trop en faisant le compte. S’il en avait manqué, je n’aurais pu devenir chamane » (Ksenofontov, op. cit. : 115). 7. Le chamane nganassane Djuhadie raconte : « Nous, les chamanes, avons quelques os et quelques muscles de plus [que les non-chamanes]. Personnellement, j’ai deux muscles et un os supplémentaires » (Popov 1936 : 84-96, cité et traduit par Lambert 2003 : 225). 8. Par exemple, Vladimir Basilov, Izbranniki duhov, « Les élus des esprits » (1984) 9. Les deux noms sont parfois employés simultanément par une même population, comme les Altaïens du Sud. 10. Les Khakasses distinguent neuf kudaj, dont le principal est le Créateur, čajaan kudaj (Katanov 1907,1 : 245 ; II : 215). Radlov donne comme exemple altaïen d’usage du verbe jaja- : Pu jarykty jajap turgan Kudaj, « Gott der dièse Weh geschaffen hat » (ibid). On a quelquefois attribué une origine chrétienne à la divinité créatrice Kudaj. Katanov suppose que le Kudaj des Khakasses serait une adaptation du Dieu chrétien sous l’influence des missions orthodoxes (Katanov 1897 : 26). Cependant, on ne peut expliquer de cette manière la présence de l’idée de Kudaj chez les Touvas non christianisés et les Kirghiz musulmans (Judahin 1985,1 : 436). Les linguistes donnent à kudaj une origine iranienne (Tatarincev 2000-…, III : 259-260) : khodâ signifie en effet « dieu » en persan pré-islamique. On retrouve ce nom chez d’autres peuples sibériens, ainsi sous la variante hodaj chez les Nanaïs (Beffa & Delaby 1999 : 27). Hlopina (1978 : 89) et Alekseev (1984 : 44) ont émis l’hypothèse que le culte d’Ülgen a été emprunté par les Chors aux Altaïens. Certes, les sacrifices de chevaux à Ülgen ne peuvent avoir de caractère indigène chez ce peuple chasseur, mais l’absence de culte ancien à Ülgen n’implique pas son absence dans la mythologie. Nombreux sont les clans dans l’Altaï du Sud qui ne rendent pas de culte à Ülgen mais ne le connaissent pas moins. 11.Jajalgan, « être créé », est quelquefois traduit par « être recréé », notamment chez Dyrenkova elle-même. Cette interprétation savante fait de la crise une recréation, ce qui est contraire à la logique interne des récits comme à leurs commentaires indigènes explicites qui y voient une « vérification ». 12.Ajyy est dérivé de la racine verbale aj-, « créer », qui présente très vraisemblablement avec l’ait, jaja- une origine commune (Popov 2003 : 61, 64). Dans un texte iakoute relevé dans les années 1860, les humains sont ainsi définis comme ajyy ajbyt kihitiger, « hommes créés par l’ajyy [créateur] » et le bétail comme ajyy ajbyt süöhütüger, « bestiaux créés par l’ajyy [créateur] » (Hudjakov 1969 : 309). 13. Alekseev (1984 : 116). Informations recueillies auprès de deux Tožu nés en 1903 et 1906. 14. Le texte est publié en russe, mais on devine la forme touva albys uktug ham. 15. Sur ce terme, voir p. 242. 16. Haut dignitaire de l’Église lamaïque.
17. De nombreux extraits de ce fonds ont été publiés par Dyrenkova (1930) elle-même, Šternberg (1927), Alekseev (1984 : 114) et Funk (2005 : 73). Ces données, qui concordent parfaitement, nous permettent de reconstituer l’histoire du chamane Aleksej. 18. Funk signale que cette phrase est annotée d’un point d’interrogation. 19. Vasilevič interprète classiquement ces suspicions comme le résultat d’une dégradation des relations sociales sous l’effet du colonialisme. Les doutes des Toungouses seraient causés par l’apparition à la fin du XIXe siècle et au début du XXe de rétributions en nature pour les services chamaniques entraînant une inflation de vocations d’imposteurs. Cette analyse historique concorde mal avec les faits rapportés par Ysbrants Ides qui voyagea parmi les Évenks au XVIIe siècle (1706 : 30) : « Si les Toungouses se sont fait voler quelque chose ou souhaitent être informés de quelque chose, d’abord il [le chamane] doit être payé, ensuite il joue le tour […]. » Ides décrit un chamane évenk qui « avait beaucoup de troupeaux qui venaient de ce qu’ils lui donnent toujours tout ce qu’il demande ».
Chapitre V. Le chamane apprivoisé « Tu seras mon doux ami, mon doux cheval. » Ereksen 1 L’adolescent qui est passé par le schéma de développement décrit dans le chapitre précédent et dont l’identité chamanique a été attestée par un chamane expérimenté n’est pas considéré pour autant comme capable d’accomplir des rituels chamaniques. Il est regardé par son entourage comme porteur d’une essence incorporée qui le distingue des autres humains et attire sur lui les assauts violents des esprits, qui, sans aide extérieure, peuvent le mener à la mort. Pour l’arracher à cet état critique et pour que ses qualités innées le fassent accéder à un statut social, la collectivité va entreprendre, à l’instigation d’un chamane guide, une série d’opérations rituelles poussant le débutant à adopter une attitude et un point de vue nouveaux à son propre égard et à l’égard de ses esprits. 2 Dans ce chapitre, nous tenterons d’identifier un modèle des relations entre le chamane et ses objets en nous appuyant non seulement sur les résultats de notre enquête en contexte postsoviétique mais aussi sur les descriptions de pratiques anciennes.
L’ÉQUIPEMENT DU CHAMANE : TRANSFORMER UN TALENT INNÉ EN UN STATUT Se voir comme chamane 3 Souvenons-nous de ce commentaire très éclairant d’un petit-fils de chamane du village d’Adyr-kežig à propos de l’identité chamanique : Les gens qui savent chamaniser n’en sont pas conscients, ils le comprennent peu à peu. Tant qu’ils sont chamanes sans le savoir, leur énergie [energiazy] s’accroît et ils sont malades. Alors on leur dit : « Tu es malade d’une façon qui n’est pas normale », et on leur conseille de chamaniser. Ensuite, quand ils commencent à chamaniser, leur santé devient normale. 4 Selon cette explication, c’est la prise de conscience du fait que l’on est chamane qui permet de sortir des souffrances de la crise. En effet, pendant la crise, le jeune refuse obstinément cette identification comme chamane. A posteriori, il raconte avoir résisté aussi longtemps qu’il l’a pu aux esprits qui cherchaient à le contraindre à chamaniser. Selon les cas, les rêves, les pressions de l’entourage et l’ambition éventuelle joueront des rôles différents dans le changement de perspective du jeune qui, s’étant toujours considéré comme un « homme normal » (anaa kiži), en vient à admettre qu’il est un chamane. Certains rêves stéréotypés lui font « découvrir » dans son corps un squelette anormal typique du chamane. Sur le plan des interactions sociales réelles, son entourage interprète ses traits étranges comme des indices d’une nature chamanique et exprime ses hypothèses avec une insistance croissante. 5 Mais, aujourd’hui comme autrefois, la famille d’un adolescent en crise ne prend jamais elle-même la décision de proclamer son identité de chamane et de lui remettre l’équipement rituel. Si
plusieurs personnes font la même hypothèse, on décide d’inviter un chamane en exercice afin qu’il procède à une expertise. Ainsi, les Tsaatanes invitaient un chamane « pour dire si [le malade] avait simplement une maladie ordinaire ou s’il était tombé malade parce qu’il devait devenir chamane » (Diószegi 1998 : 91 ; voir aussi Vajnštejn 1961 : 176). Chez les Altaïens, le chamane ayant identifié le caractère « chamanique » des tourments d’un malade indiquait le nom de l’ancêtre qui agissait sur lui, puis se chargeait de sa formation à la pratique chamanique (Alekseev 1984 : 107 ; Dyrenkova 1930 : 268). Le chamane touva Toktugu Kuular, né en 1932, raconta à Kenin-Lopsan (2002 : 104) que la crise qu’il traversa à l’âge de quatorze ans détermina ses parents à inviter une chamane célèbre : « Elle chamanisa, chamanisa, puis dit : “Cet enfant est de factureracine chamanique [ham čajaan-döstüg töl-dür]” et elle me donna son miroir [küzüŋgü] de bronze. Je commençai alors à chamaniser. » Les capacités du chamane invité lui permettent de regarder avec assurance les troubles de l’adolescent comme une étape d’un schéma de développement irréversible déterminé par une « facture-racine ». Autrement dit, on considère que seul un porteur d’essence chamanique est en mesure d’identifier la présence d’une telle essence chez autrui. 6 Sur ce plan, les récits des chamanes touvas contemporains ont bien entendu évolué mais présentent une structure comparable à celle des anciens. On se souvient que le caractère chamanique de la maladie de notre interlocuteur Ereksen a été authentifié par le chamane Šoončur Sojan. Chez les chamanes kyzyliens qui ont commencé leur travail dans les associations chamaniques, c’est souvent Kenin-Lopsan qui a assumé ce rôle. Il en fut ainsi pour Boramaadyr, Aj-Čürek, Viktorija, Kim, Mihail Y. et bien d’autres chamanes kyzyliens de la « première génération » qui ont commencé
leur activité publique au début des années 1990. Ces chamanes ont eux-mêmes ensuite été les « authentificateurs » de nombreux autres. Ainsi, Lorisa, Ondarmaa, Sergej T. ont été confirmés par Boramaadyr. Beaucoup de ces chamanes de la « seconde génération », investis dans les années 2000, sont tout de même passés par le contrôle de Kenin-Lopsan, qui a apposé sa signature sur leur carte. 7 Il est vrai que la question de savoir si Kenin-Lopsan est chamane n’est pas claire pour les Touvas. Lui-même ne mène pas de rituels chamaniques et ne porte pas de costume. En fait, il paraît être considéré par certains comme un chamane de qualité mais non de fonction. S’il n’a pu accéder à la fonction, c’est parce qu’au moment où il aurait pu le faire, pendant la libéralisation des années 1990, il était déjà âgé de plus de soixante-cinq ans. Comme petit-fils d’une célèbre chamane, on ne lui attribue pas moins des capacités qui sortent de l’ordinaire, puisque les Touvas sont nombreux à venir le consulter pour des séances de divination et des conseils divers. 8 Quant à l’expertise de Kenin-Lopsan sur les jeunes chamanes, elle n’est pas significativement différente, dans ses principes, de celle accomplie par un chamane d’autrefois. Le vieil homme s’intéresse à la nature des symptômes éprouvés, vérifiant si le schéma de développement chamanique est respecté. Surtout, il s’assure que la personne compte des chamanes parmi ses ancêtres. Tels étaient également les critères objectifs qui devaient guider le vieux chamane invité à examiner un jeune avant la période soviétique. Au-delà des changements formels incontestables dans les pratiques et l’organisation du chamanisme touva, ce qui rapproche les chamanes kyzyliens des conceptions présoviétiques et les écarte irrémédiablement du « chamanisme » new age occidental, c’est l’exigence, pour accéder à la pratique chamanique, d’une ancestralité censée se manifester dans une crise corporelle.
Guider de la passion a l’action 9 Du côté du chamane débutant, l’élément déterminant de cette étape est qu’il est amené, en se reconnaissant comme chamane sous l’injonction du chamane expert invité, à adopter sur soi-même le regard de son entourage. Il va commencer à pouvoir dire « Je suis chamane » et à se constituer l’attirail attaché à cette qualité. Les chamanes touvas contemporains affirment tous avoir vu les symptômes de leur crise disparaître après l’acquisition des objets rituels. Ces témoignages, confirmés par l’entourage, ne peuvent être de pures fictions. Quel est donc le dispositif relationnel particulier établi par l’acquisition des attributs chamaniques qui est capable de guérir ces personnes de leurs souffrances ? 10 Voici la façon dont Ereksen résume le processus par lequel doit passer le chamane en croissance : Un homme créé de naissance [čajaap törüttüngen] pour être chamane commence par être maladif entre treize et vingt ans. C’est généralement l’épilepsie [dalartyrtar aaryg]. Autrefois, quand quelqu’un avait la maladie de l’épilepsie, on disait que son destin [čajalgazy] était venu, on préparait son équipement au complet, ses tambours, et on le guidait en chamanisant [baštap hamnap kaar]. Ensuite l’épilepsie disparaissait, il chamanisait. Si on ne l’arrange pas, il reste comme un homme bizarre, épileptique, débile toute sa vie. D’ailleurs, il y a des gens comme ça. 11 La nature chamanique ne peut donc pas se développer seule, il est nécessaire de l’« arranger » pour que le destin s’accomplisse réellement. Certes, on n’apprend pas à être chamane ; cependant, nous dit Ereksen, on doit obligatoirement être « guidé en chamanisant » (baštaar, « emmener derrière soi »). De nos jours, le rôle de guide revient généralement aux chefs d’association chamanique. Lors de mon séjour à Kyzyl en 2006, un apprenti chamane, Bora-ool, apparut dans l’association Adyg-eeren. Il y avait été introduit sous la protection du directeur, Bora-maadyr. Son
activité se limitait à des divinations avec des cartes à jouer. En même temps, il apprenait à utiliser un tambour que lui avait prêté Boramaadyr. Plus tard seulement, il serait autorisé à avoir son propre tambour, à l’animer et à s’en servir dans des rituels chamaniques. 12 Généralement, chez les Touvas d’autrefois, le chamane qui avait authentifié le novice devenait son guide (bašky) (pour les Tsaatanes, Diószegi 1998 : 91). Le jeune s’entraînait la nuit dans sa yourte à jouer du tambour en suivant les indications du chamane expérimenté. Il utilisait le tambour et le costume de ce dernier, comme Ereksen nous l’a raconté dans son propre cas. Dans l’Ouest touva, le débutant était censé apprendre le chemin menant au pays des aza et d’Erlik, vers lequel il aurait à se rendre pour quérir les âmes des malades (D’jakonova 1981 : 136). Cette période n’a pas pour but de transmettre un savoir initiatique mais plutôt d’entraîner le jeune à quelques techniques rituelles. Sa durée était souvent d’une surprenante brièveté : le débutant était censé apprendre toute la pratique, les gestes et les chants rituels en une semaine (D’jakonova 1981 : 136) ou une dizaine de jours (Potapov 1969 : 348 ; chez les Altaïens, Dyrenkova 1930 passim ; Alekseev 1984 : 107, 111). Comme le remarque justement Butanaev à propos des Khakasses, cette rapidité d’apprentissage s’explique du fait que les débutants, comme beaucoup de non-chamanes, avaient acquis une bonne connaissance des rites et des chants chamaniques par leur observation de séances depuis l’enfance (Butanaev 2006 : 28). L’acquisition des chants et techniques rituels devait se faire par imprégnation, de façon spontanée et « invisible ». C’est ainsi qu’apparaissaient des personnes connaissant « déjà » les chants, sans être passées par un apprentissage formalisé. 13 La préparation permet au débutant de s’approprier des gestes traditionnels, comme l’usage du tambour. Les mouvements
désordonnés de ses crises épileptiques, les raidissements de son corps « écrasé » et « étiré » sont désormais soumis au rythme régulier d’un battement. Ses paroles confuses sont canalisées dans les anaphores et les parallélismes des couplets chamaniques. Le dispositif rituel vient appliquer une forme sur le chaos de la crise. Pour la première fois depuis le début de ses souffrances, l’apprenti chamane est amené à prendre l’initiative de ses relations à son environnement et à adopter une attitude active. 14 Mais ce n’est pas tout. On considère comme indispensable que le jeune possède son propre équipement. Après avoir été confirmés par un autre chamane, les chamanes de Kyzyl reçoivent le soutien de leur famille pour acheter leur tambour auprès d’un artisan. Quelle était la procédure avant l’époque soviétique ? On aurait tort d’imaginer que la fabrication et la remise des instruments relevaient de l’initiative souveraine de la « communauté » ou du « clan ». Chez les différents Turcs de l’Altaï-Saïan, ce sont les proches parents du chamane qui lui fabriquaient son équipement sur l’ordre du chamane guide ou se cotisaient pour le lui payer. Des artisans rémunérés (us kiži) étaient souvent spécialisés dans la fabrication des objets chamaniques. Par exemple, au début du XXe siècle, dans la région de Naryn (Touva sud), des couturières cousaient les costumes chamaniques contre un paiement (D’jakonova 1981 : 138-139). Anohin précise que chez les Altaïens du Sud le costume coûtait de quatre-vingts à cent cinquante roubles et le tambour de quinze à vingt roubles (1924 : 33, 51). 15 Il existait même à Touva une pratique de « location de costume » (derig ačylaari). Les chamanes pauvres empruntaient ou louaient leur costume aux chamanes riches (Kenin-Lopsan 1987 : 54 ; D’jakonova 1981 : 169). Une telle possibilité, tolérée pour le costume, n’est pas connue pour le tambour, car elle est incompatible avec la nature de
la relation censée unir le chamane avec cet objet. Pour éclaircir cette relation forte avec les objets qui fait sortir le chamane de la crise, il ne sera pas inutile de quitter un moment le monde chamanique pour examiner le rôle des artefacts dans le rapport des Touvas à l’environnement. LE MODÈLE ÉPIQUE 16 Dans les épopées de l’Altaï-Saïan, les récits sur le développement du héros décrivent le passage d’une nudité originelle à la médiation des objets. Scénario chamanique et scénario épique présentent de nombreux traits structuraux semblables ; nous ne chercherons pas à établir lequel influence l’autre mais à discerner la stratégie de compréhension commune qu’ils révèlent. 17 L’épopée constitue l’un des principaux genres de la tradition orale touva. Parmi ces grandes œuvres de plusieurs milliers de vers, on retrouve des héros communs aux Turcs de Sibérie méridionale comme Aldaj Buuču (Orus-ool éd. 1993) ou venus de la tradition mongole comme Geser (Ačyty kezer-mergen, Kuular éd. 199 5). L’une des trames dominantes est l’histoire d’un jeune homme qui affronte de nombreuses épreuves pour trouver sa fiancée. Cette jeune fille lui est destinée en vertu d’un accord passé de longue date entre leurs parents et entériné, selon l’usage, par un cadeau (soj-belek) donné par le père du fiancé. Mais lorsque la fille atteint l’âge de se marier, son père, oublieux de son engagement, organise plusieurs concours mettant en compétition de nombreux prétendants. C’est finalement le héros, qui, grâce à l’aide de différents amis rencontrés en chemin, et surtout grâce à la force et aux conseils avisés de son cheval, sort vainqueur et épouse celle qui lui était promise (Grebnev i960 : 18passim).
Équiper le héros 18 Comme le chamane, le héros manifeste à la naissance des « signes » singuliers. Son corps atypique est en partie métallique ou à moitié bestial dans le cas d’Adyg Oglu, fils d’une femme et d’un ours. Le héros chor Kartyga Pergen, dépourvu d’intestin, a été ainsi « créé par le Créateur » (Čajačy čaja-) (Dyrenkova 1940 : 12-13). Les « signes » (temdek) du héros altaïen Kögüdej Mergen sont une poitrine d’or, un dos d’argent et un ventre lisse sans nombril. De plus, il porte entre les omoplates une tache de naissance (meŋ) « comme l’empreinte d’un doigt » (ergek bazym) (Surazakova 1973 : 84), c’est-à-dire comme la trace de l’action du Créateur. 19 Assez souvent, le héros manifeste une croissance d’une rapidité fabuleuse et des forces extraordinaires qu’il est cependant incapable de maîtriser, entraînant parfois des accidents funestes. Un changement décisif s’opère lorsqu’il reçoit ou découvre son équipement (hereksel 1 ) de guerrier et son cheval. Il peut alors partir pour lutter contre ses ennemis et accomplir son destin. 20 Le héros touva Hunan-Kara surprend ses parents à sa naissance par ses reins de fonte, sa poitrine d’acier et son cordon ombilical de fer (Orus-ool éd. 1997 : 67). Le premier jour après sa naissance, l’enfant s’exclame : « J’ai un an ! », le deuxième jour : « Deux ans ! » et ainsi de suite. L’enfant décide de partir à la guerre, mais pour cela il doit recevoir un équipement, un cheval et un nom. Sa mère lui offre un magnifique costume qui accomplit sur lui une métamorphose en multipliant ses forces (ibid. : 100 v. 1 038-1042) : Il mit le vêtement et les chaussures, Et quand il eut tout endossé, Plus même que le khan son père, Grand et fort, Preux il était devenu.
21 Habillé et armé, le héros est modifié dans sa personne et changé dans ses rapports à son environnement. Auparavant, le cadre familial de la yourte et le corps de sa mère lui étaient nécessaires pour le protéger dans sa croissance. Désormais, défendu par une armure, il peut quitter cet espace pour devenir un homme public capable de lutter contre ennemis et monstres mais aussi de nouer ces relations étrangères à la filiation que sont l’amitié et l’alliance. Son premier ami sera sa monture. Le cheval 22 Le cheval assume un rôle central dans le monde épique et dans la culture touva en général. Du point de vue qui nous intéresse, il se distingue de tous les autres animaux par le fait qu’on le dresse (ööred-, « enseigner ; dresser ») et qu’on lui fait revêtir un harnachement. Ces deux actions n’en sont d’ailleurs qu’une dans la pratique des éleveurs nomades : faire passer un cheval de l’état de « non dressé » (emdik), c’est-à-dire quasi sauvage 2 , à celui d’animal dressé (öörengen, « qui a appris ») consiste précisément à lui faire revêtir pour la première fois les attributs du cheval de monte (la selle, le mors, la longe) afin qu’il s’y habitue. Le cheval dressé est donc au poulain ce que le héros équipé est à l’enfant. 23 Dans l’épopée, le cheval du héros est toujours non dressé au départ, et il le montre avec une virulence redoutable. Le poulain du héros Hunan-Kara est dompté au terme d’une lutte fantastique qui remue le ciel et la terre jusqu’au moment où l’animal reconnaît la puissance du garçon et l’adopte volontairement comme son maître autant que celui-ci l’adopte comme sa monture (ibid. : 104). Le poulain est alors prêt à recevoir l’équipement qui va le faire subitement grandir (ibid) :
Quand on lui mit sa selle d’argent, Son licol, ses rênes d’argent Quand on lui mit, Que se passa-t-il ? Semblable à une montagne boisée, Un cheval noir Tout d’un coup il devint. 24 Le passage de l’état de « poulain » (kulun) à celui de « cheval adulte » (a”t) ne s’accomplit pas selon un processus naturel spontané, mais par la remise du harnachement, exactement comme son maître était devenu « homme » (er) en acquérant son équipement. L’équipement est donc loin de n’être que la propriété de son possesseur, puisqu’il en modifie la définition même. 25 Pour quitter l’espace familial et devenir un personnage public, le héros doit être non seulement a”ttyg « avec un cheval », mais aussi attyg « avec un nom », comme l’enseigne la mère de Hunan-Kara à son fils en un jeu de mot expressif. Dans l’épopée, la fête de remise du nom va permettre au héros de « se faire appeler » par les gens qu’il rencontrera et de gagner ainsi des amis puis des affins 3 . 26 Comme le note Hamayon, cette « phase “initiatique” » de l’épopée constitue « une allusion flagrante au chamanisme » (Hamayon 1990 : 269, 73, n. 21, voir aussi Taube 1984). Dans le détail comme dans la structure, les parallèles sont nombreux. Le tambour, nous allons le voir, est régulièrement conçu comme la monture du chamane et son animation ressemble au dressage du poulain par le héros épique. L’apprenti chamane ne reçoit pas de nouveau nom au moment du rituel de reconnaissance qu’est l’animation du tambour, mais il apprend du chamane mentor les noms des esprits qui le harcèlent et il les prononce lui-même pour la première fois. Comme chez le héros et son cheval, l’entrée du chamane dans la vie sociale s’accomplit par l’acquisition d’objets personnels appelés en touva dans les deux cas hereksel, « équipement ».
LE TAMBOUR : APPRIVOISER EN HYBRIDANT Figure 19. Tambour de la chamane Ondarmaa, 2006 27 Le tambour rituel (tv. düŋgür, alt. iak. tüŋür, khak. tüür) est un attribut chamanique répandu dans l’ensemble des peuples turcs de Sibérie. C’est son acquisition qui marque l’accès de la personne identifiée comme chamane au statut social de chamane. 28 Le tambour, dans sa totalité comme dans ses détails, fait l’objet d’interprétations multiples, parmi lesquelles certains registres présentent une forte stabilité. Un premier registre, commun à tous les peuples turcs de la région (Potapov 1934), s’appuie sur la métaphore de l’arc. La description de son propre tambour par la chamane touva Ondarmaa en fournit une illustration. 29 Ondarmaa appelle le manche vertical de bois sogun, « flèche », la traverse de bois ča, « arc », et le cordon de cuir tendu sous la traverse kiriš, « corde d’arc ». Le tambour d’Ondarmaa constitue pour elle une arme qui lui permet de tirer des « serpents-flèches ».
30 La structure de bois du tambour est ornée de nombreux rubans tressés qu’elle qualifie d’offrandes au tambour. Sur les indications d’Ondarmaa, certains clients lui apportent des morceaux de tissu qu’elle attache à son tambour avant de commencer pour eux un rituel 4 . 31 On distingue sur la photographie (figure 19) un renfort sur la partie gauche de la traverse : au moment de la prise de vue dans les montagnes de Süt-Höl, cette pièce venait d’être cassée dans les bouleversements d’un long voyage en camion. Pour fixer l’attelle, Ondarmaa a utilisé sept fils de couleurs différentes. Elle les a « animés », dit-elle, en les oignant d’un peu de lait. Ondarmaa demanda en outre aux hommes pour qui elle devait accomplir un rituel de confectionner un arc miniature qu’elle suspendit à la traverse. D’après l’explication de la chamane, cet arc est une offrande au tambour en excuse de n’avoir pu remplacer la traverse et de l’utiliser dans cet état. Visiblement, il s’agit aussi sur le plan de l’efficacité de suppléer au défaut du tambour endommagé dont la fonction d’arme pourrait être amoindrie. 32 Les clochettes suspendues tout au long des bords de la caisse remplacent les tubes coniques (koŋgura) de fer forgé qui ornaient les tambours d’autrefois. Chez d’autres chamanes, le cadre du tambour porte des pendeloques métalliques qualifiées de flèches (pour un exemple touva, D’jakonova 1981 : 142). 33 La membrane du tambour est faite en peau de bouc castré (serge). Les chamanes touvas utilisent plusieurs tambours au cours de leur vie car ils finissent par s’user, et Ondarmaa sait déjà que, sur l’ordre de ses esprits, son tambour suivant devra être tendu d’une peau de chevreuil (elik). 34 Si les tambours se succèdent, le battoir (orba) quant à lui reste généralement unique pour toute la vie du chamane. Celui
d’Ondarmaa est une pièce de bois ornée de monnaies de cinq kopecks soviétiques martelées pour en effacer les inscriptions. Le bois est recouvert de peau de mouton, le poil à l’extérieur. 35 Un autre registre d’interprétation applique au tambour le modèle du corps humain. Sur certains tambours touvas et surtout altaïens, une tête et des jambes sont représentées sur le manche. Dans les cas altaïens, la traverse est interprétée non comme un arc mais comme « les bras du tambour » (čaluudyŋ koly) (Anohin 1924 : 53) et la lanière servant à suspendre le tambour, située au-dessus de la « tête », est appelée kežige, « natte » (Potanin 1883 : 41). 36 Le tambour du chamane touva Šoončur Sojan avait sur sa poignée des lignes obliques gravées représentant les vertèbres d’un squelette. La traverse recevait, dans sa terminologie personnelle, le nom de közür, « côte supérieure », au lieu du nom kiris habituel. Dans la partie supérieure, deux crochets métalliques supportaient deux petits tubes appelés düŋgürnüŋ syrgazy, « les boucles d’oreilles du tambour » (Karalkin 1966 : 4). Les chamanes altaïens voyaient aussi dans certaines breloques de leurs tambours des « boucles d’oreilles » (syrga) et des « oreilles » (kulak) (Potanin 1883 : 43 ; Anohin 1924 : 5354 ; pour les Tožu, voir Vajnštejn 1968 : 334). 37 Le personnage composé par ces divers éléments est identifié comme l’ancêtre dont le chamane est l’héritier (Anohin 1924 : 53) ou comme une représentation de l’esprit-maître du tambour (Anohin, ibid. :55 ; Katanov 1889), ou encore n’est pas interprété. Bora-maadyr possède sur le manche d’un de ses tambours une figure anthropomorphe qu’il appelle düŋgiïr eezi, « maître du tambour ». Comme les chamanes altaïens interrogés par Anohin, Bora-maadyr estime que la traverse représente les bras de l’esprit-maître, alors que sa collègue Ondarmaa y voit un arc.
38 Citons pour mémoire d’autres registres interprétatifs, moins féconds, suggérés par les noms donnés au tambour en langue chore : ala mars/bars, « léopard bigarré » (Potapov 1947 : 204), et en khakasse : ah čagal, « éléphant blanc », ah adan, « chameau blanc », ou alty imčektig irig adan, « chameau à six mamelles », en allusion aux résonateurs (Butanaev 2006 : 85, 88). 39 Mais le thème le plus répandu est assurément le répertoire équestre. Le harnachement fournit plusieurs éléments terminologiques. Le tambour tozu porte sur le manche deux rubans appelés dyn, « rênes », ainsi qu’un objet de fer dit kudurga, « croupière » (Vajnštejn 1968 : 334). Ces éléments se retrouvent dans le tambour tsaatane (sous les noms respectifs de žoloo et hudraga) avec en outre une « bande de poitrail » (hömöldrög) (Badamxatan 1987 : 122). Le tambour darkhate porte également « rênes » et« mors » (Badamxatan 1986 : 164). Chez les Touvas du Hemčik, le battoir est désigné comme une « cravache » (kymčy) dont le chamane frappe son tambour tel une monture, ainsi que les mauvais esprits qui lui résistent (Potapov 1969 : 352). Cette image se retrouve plus au nord parmi les Chors (Potapov 1947 : 162) et les Khakasses (Butanaev 2006 : 102), qui appellent le battoir métaphoriquement altyn kamčy/hamčy, « cravache d’or » (pour les Darkhates, voir Badamxatan 1986 : 167). Mais l’image de l’équidé s’applique moins au tambour dans ses parties que dans son ensemble interprété comme monture et compagnon du chamane, comme nous le verrons bientôt dans les invocations et surtout dans le rituel d’animation. 40 Tambour et battoir forment une paire à laquelle plusieurs sens peuvent être attachés par un même chamane selon les circonstances : les chamanes khakasses peuvent en faire dans leurs rituels un cheval avec sa cravache, un arc avec sa flèche ou encore une barque avec sa rame quand une mer doit être traversée (Katanov
1897 : 30-31). Tous ces registres constituent en quelque sorte le répertoire commun dans lequel chaque chamane peut puiser selon les besoins du rituel pour constituer sa propre herméneutique originale. Une peau d’animal sauvage (ou presque) 41 Aujourd’hui, les chamanes touvas de Kyzyl emploient le plus souvent des peaux d’animaux de bétail pour la membrane de leur tambour. Ils se situent clairement dans l’héritage des chamanes de la région centrale, qui employaient au début du XXe siècle indifféremment des peaux de bouc domestique ou de bouquetin (Pobapov 1969 : 350). Mais l’animal sauvage est toujours plus valorisé que le domestique, et c’est sans doute pour cette raison qu’Ondarmaa souhaite acquérir un tambour tendu d’une peau sauvage. Pour les Touvas orientaux, l’usage d’une peau de gibier était impératif. Ainsi, les Tožu prenaient le plus souvent une peau d’élan mâle (Vajnštejn 1968 : 333). Il n’est donc pas étonnant qu’Ereksen, originaire de Tere-Höl, soit en désaccord avec l’usage des chamanes de Kyzyl, issus majoritairement de régions steppiques. Voici son opinion sur la fabrication du tambour : On doit faire ça de façon correcte selon la tradition ; or, les gens là-bas [dans les associations chamaniques] ne font pas ce qu’il faut. Il y a des gens qui prennent une peau de chèvre ! Le tambour, c’est comme un cheval de monte. Nous, nous faisons le cheval avec une peau de bête sauvage, cerf maral ou renne. Celui qui monte une chèvre, est-ce qu’il pourra sortir du crottin ? Non ! [...] On peut aussi prendre la peau d’un poulain d’un an, c’est bien. Mais avec autre chose, ça ne va pas. 42 Potapov a relevé dans le Hemčik une dérision semblable des chamanes montant des chèvres sous une forme proverbiale : « Si tu montes un chevreau, si tu montes une chèvre, tu n’iras pas loin » (Anaj mungaš ajnyvas, öškü mungaš öjnüves bagym) (Potapov 1966 :52). Mais pourquoi le poulain, animal domestique, est-il malgré tout
admis ? Cette tolérance n’est pas particulière à Ereksen. À côté de la peau de cervidé, une peau de cheval pouvait être utilisée chez les Sagaïs (Diószegi 1998 : 33) et les Kyzyls (Pallas 1793 [1771-1776], V : 323) 5 , chez les Altaïens (Anohin 1924 : 54), ainsi que chez les Téléoutes comme nous le verrons plus loin. 43 Il est précisé le plus souvent que ce cheval doit être un poulain (Butanaev 2006 : 89-90 ; Anohin, ibid.). Tant qu’il est non dressé (emdik), le poulain manifeste en effet une insoumission fougueuse qui le distingue des autres animaux d’élevage. Le nom du poulain, kulun, est d’ailleurs probablement de la même origine étymologique que kulan, nom de l’hémione (equus hemionus), cheval sauvage d’Asie 6 . 44 L’élément essentiel est que l’animal présente un caractère sauvage, que l’on voit mis en relief dans l’étape du dressage rituel du tambour. Débourrage collectif et dressage 45 Autrefois, dans tout l’Altaï-Saïan, le chamane pour qui l’on préparait un tambour décrivait à ses proches parents l’âge, la robe, les traits particuliers de l’animal dont la peau devrait être utilisée ainsi que les caractères de l’arbre dont on ferait le cadre (nous reviendrons sur les signes désignant l’animal à sélectionner dans le chapitre « Un principe de singularité »). Lui-même, le chamane ne devait prendre aucune part à la mise à mort de l’animal ni à l’abattage de l’arbre. 46 Tel qu’il se pratiquait chez les peuples turcs de Sibérie, le rituel d’animation du tambour présente de nombreux aspects rappelant le dressage ordinaire d’un poulain. Ereksen explique ainsi cette procédure indispensable : On ne peut pas ne pas le faire. Comme le tambour est non dressé [emdik], il doit être habitué, il faut le dresser [čaažyr]. Le tambour est comme n’importe quel
cheval, on ne peut pas le monter tout de suite sans dressage. 47 Le processus par lequel il faut faire passer le tambour est appelé čaažyyr par Ereksen, c’est-à-dire « dresser », littéralement « rendre doux ». Comment s’y prend-on pour « dresser » un tambour ? Ereksen garde quelques souvenirs de cet étonnant rituel pratiqué autrefois par les Touvas orientaux de Tere-Höl : Quand on chamanise pour la première fois, le tambour est brusque. Autrefois, quand on chamanisait la première fois, on le calmait [oožumnadyp]. On disait, en battant : « Calme, calme ! » Quand il s’est un peu calmé : – Tu seras pour moi un maître [dit le tambour]. – Tu seras mon bon cheval [répond le chamane]. On disait cela en le caressant, et on le calmait ainsi peu à peu. Pour le dresser, on prononce des mots comme : « Tu seras mon doux ami, mon doux cheval, tout doux, du calme, nous allons vivre et travailler ensemble, tu m’aideras. » 48 Ces paroles du chamane à son tambour évoquent un éleveur qui dresse un poulain ; mieux, l’animal lui répond par sa bouche en annonçant, une fois calmé, qu’il l’accepte pour maître. Ce dialogue ressemble à s’y méprendre au texte de l’épopée. Par exemple, le poulain dompté à grand-peine par Hunan-kara déclare finalement (Orus-ool éd. 1997 : 104) : « Un bon maître / Il pourra être. » 49 Les rituels de consécration de tambour ont été abondamment décrits dans l’ethnographie russe présoviétique et soviétique. La plupart des récits ont été recueillis à partir des témoignages de participants, ces rituels étant rares et souvent secrets, surtout à l’époque soviétique, et donc difficiles à observer. 50 La littérature sur les Touvas orientaux nous permet d’en savoir un peu plus sur les étapes du « dressage » du tambour. Les Tofalars l’appelaient explicitement « dresser le cheval » (dürjür ööredir) (Diószegi 1968 : 322). Chez leurs voisins immédiats aussi, les Tozu, la « fête du tambour » avait pour but « d’apprivoiser et d’entraîner le cheval » (Vajnštejn 1968 : 335). Le chamane s’adressait à l’assistance en disant : « Allez, dressez mon cheval ! » (A”dymny ööredip baryŋar)
avant de s’éclipser. Chaque membre de l’assistance prenait alors à tour de rôle le tambour et en battait quelques coups en bondissant, imitant la danse du chamane tout en prononçant des paroles incohérentes (ibid. : 336). Il ne s’agit pas d’accomplir une séance chamanique, car les membres de l’assistance n’invoquent pas d’esprits et leurs gestes se donnent bien à voir comme une parodie. Ni les femmes ni le chamane lui-même ne sont autorisés à assister à la scène. 51 Le tambour était ensuite remis au chamane, qui restait seul dans la tente. Il jouait de son instrument tout en lui chantant ceci : « Formetoi, deviens vivant / Incarne-toi, deviens vivant » (Bottandyryp amyylynaan/Eetendirip amyy-lynaan 7 ) (ibid). Par ces paroles, le tambour devait prendre vie. A partir de ce moment, quiconque hormis le chamane aurait tenté d’utiliser le tambour aurait été « frappé de mort » par l’esprit-maître de l’instrument (ibid. : 338). Deux séquences se succédaient donc dans ce rituel : l’une au cours de laquelle tous les hommes jouaient du tambour en l’absence du chamane, l’autre qui voyait le chamane en jouer en l’absence de tous les hommes. 52 La succession de ces deux étapes est connue chez les Touvas occidentaux (Kenin-Lopsan 1987 : 54), chez les autres peuples de l’Altaï-Saïan (Potapov 1947) et jusque chez les Mongols darkhates (Badamxatan 1986 : 165-167). Pendant la première partie du rituel téléoute, les hommes en état d’ivresse battent du tambour avec violence, tandis que le chamane et les femmes ne peuvent y toucher (Dyrenkova 1949 : 117). Dans la tradition khakasse, le tambour doit servir d’abord de jouet pour les enfants durant trois jours. Cette procédure, appelée le « jeu du tambour » (tüür ojny), a pour but d’« alléger l’équipement » (tirig niiktirgei), c’est-à-dire le rendre
« léger, facile » (niik) à manœuvrer (Butanaev 2006 : 110 ; Diószegi 1998 : 33-34). 53 Cette première partie collective n’est pas une « survivance » d’une époque primitive où le « clan » entier chamanisait avec un tambour commun sans distinction de classe, comme ont pu le supposer les ethnologues soviétiques inspirés par l’évolutionnisme marxiste. En confiant, comme le font les Khakasses, le tambour à de jeunes enfants, on en attend un résultat pratique, on ne cherche pas à montrer qu’ils sont d’une certaine manière des chamanes. Le dispositif du rituel s’éclaire si on le compare au mode de dressage des chevaux dont il s’inspire. 54 À Touva, les poulains les plus difficiles à dresser sont ceux qui appartiennent à de grands troupeaux (čylgy) paissant librement dans la steppe et peu soumis à un contact direct avec l’homme. Lorsque l’on souhaite dresser pour le monter un tel poulain, on le capture au lasso, on lui pose des entraves (parfois des sacs de sable), un mors, une bride, une selle et on le laisse s’épuiser une journée en se débattant (Darža 2003 : 33-40 ; Arapcor 1995 : 110). Ce sont ensuite de jeunes garçons souples habitués au dressage, et non le propriétaire du cheval lui-même, qui le montent pour le fatiguer. Cette phase grossière de débourrage n’implique évidemment aucun droit de propriété sur la bête dressée puisque le dresseur n’est qu’un employé du propriétaire. De même, les hommes ou les enfants qui battent du tambour à tout rompre ne font que le pousser à l’épuisement afin qu’il se rende ensuite plus facilement aux volontés de son seul maître, le chamane. Distinguer l’âme du corps 55 Examinons maintenant la deuxième étape du rituel, dont Vajnštejn ne donne qu’une description lacunaire. Le bref récit d’Ereksen nous
montre le chamane poursuivant la tâche de dressage commencée par le débourrage collectif. On en sait plus sur le déroulement de cette action chez les Touvas occidentaux. La procédure du dressage est accomplie à chaque fois que le chamane doit recevoir un nouveau tambour. Lorsqu’il s’agit du premier tambour, donc de l’entrée en activité d’un jeune, celui-ci en joue à côté du chamane expérimenté qui le guide (Potapov 1969 : 353). On retrouve à nouveau une situation très semblable au dressage des poulains : à côté du dresseur se tient généralement un autre cavalier sur un cheval dressé. On compte sur le comportement grégaire du poulain pour qu’il suive le cheval dressé qui avance devant (Darža 2003 : 33-34). 56 Dans le Hemcik, après que tous ont joué du tambour, on fixe sur l’instrument une bride que l’un des hommes présents tient dans la main. Le chamane enjambe le tambour et s’agite comme s’il le domptait (Potapov, ibid. : 352). Il prononce alors un chant dont nous présentons ci-dessous quelques extraits d’une version recueillie par Kenin-Lopsan (1995 : 399-404 ; pour un exemple darkhate très similaire, cf. Badamxatan 1986 : 166-167). Le chamane engage une conversation avec l’animal tué, un bouquetin : Tambour non dressé, tambour enragé ! Ne te presse pas, ne t’inquiète pas, Demandons quel est le confort, quel est le juste, Une bête des à-pics arrive. Pourquoi me fuis-tu ? Quelles pensées te font fuir ? Ou bien cherches-tu à m’éviter ? Ou bien veux-tu dire quelque chose ? 57 Le bouquetin répond en colère par la bouche du chamane en évoquant la vie heureuse dont il a été privé : Dans les défilés escarpés, les rochers, J’étais libre comme le vent. Dans les crevasses rocheuses, Je courais, je gambadais.
58 L’animal se plaint ensuite de sa mort précoce et maudit le chasseur qui l’a frappé. Le chamane tente alors de consoler le bouquetin. Il lui vante l’adresse du chasseur qui lui a épargné des souffrances en le tuant du premier coup et lui recommande de se soumettre à son destin. L’animal se calme, mais refuse à nouveau d’être monté. Le chamane passe aux menaces : « Je te briserai avec mon battoir ! » L’animal se soumet enfin et le chamane lui propose de partir ensemble voyager vers des terres lointaines : Sois l’aile de mon Čajaan, Sois à mes côtés un ami. Allons vers le pays d’Erlik, Allons vers le pays de l’empereur [Ežen]. 59 De la même manière, dans l’Altaï et chez les Khakasses, lors de la deuxième étape, le tambour était remis au chamane qui devait décrire l’animal dont la peau avait été tendue sur le tambour, faire sa généalogie, raconter les circonstances de sa mort (Potanin 1883 : 49 ; Potapov 1947). Le public vérifiait une dernière fois sa compétence à l’exactitude des détails qu’il fournissait à propos d’une chasse à laquelle il n’avait pas pris part. 60 Le chamane devait ensuite attraper l’âme (hut/kut) de l’animal, ce qu’il mimait parfois en utilisant un lasso. Le chamane khakasse annonçait sa réussite en s’écriant : « J’ai attrapé son âme » (hudyn haptym). L’âme devait alors entrer dans la peau du tambour qui, de « tambour vide » (hurug tüür) qu’il était, devenait « tambour vivant » (tirig tüür) (Butanaev 2006 : 112, 114). 61 Cette poursuite de l’âme fait voir avec une évidence frappante le contraste entre la manière d’agir du chamane et celle de l’homme ordinaire. Le chamane chasse une entité invisible donnant à ses gestes une allure des plus étranges ; cette chasse paradoxale fait écho à la chasse réelle qui a vu la mort de l’animal mais dont le chamane est exclu. Le rituel crée ainsi un contraste entre deux types
de chasse censés s’enraciner dans une différence cruciale de compétences. À cette étape, chez les peuples de l’Altaï et les Khakasses mais non chez les Touvas, on applique des dessins sur la membrane du tambour. Ces dessins signalent généralement que le tambour est animé et ne peut plus être touché par un profane (Potapov, ibid.). 62 Une fois l’âme installée, l’officiant procédait alors lui-même à l’achèvement du dressage. Le chamane khakasse faisait le geste de mettre des sangles et des étriers au tambour, de l’enfourcher comme un cheval et de mimer un dressage (Butanaev 2006 : 113). Le geste est le même dans les descriptions des Chors : le chamane enjambe le tambour et vérifie sa qualité de monture (Potapov 1947 : 163, n. 1). 63 L’animation du tambour iakoute n’est connue que par une brève description de Popov dans laquelle on voit le chamane s’asseoir sur son tambour en disant notamment : « Je t’ai vaincu ! Le moment est venu de faire de toi mon cheval » (Popov 2006 : 356). Ces paroles suffisent à faire reconnaître une procédure de « dressage », comme l’identifie avec raison Alekseev (1975 : 145). Si nous nous reportons du Grand Nord vers l’extrémité méridionale du monde altaïen turcophone, chez les Tsaatanes (duha) de Mongolie, nous découvrons à nouveau que « le rituel d’“animation du tambour” consiste, s’il faut le résumer brièvement, à dompter sa monture et à la familiariser avec son cavalier » (Chagdarsürüng 1994 : 152). Rien ne peut mieux que ce rituel faire ressortir l’unité fascinante du chamanisme turc à travers l’Asie septentrionale. 64 À cette étape, le tambour est désormais conçu comme le support de l’âme d’un animal. Il n’est que l’envers matériel d’une réalité que les hommes ordinaires ne voient pas. Par son autre face, que seul le chamane aperçoit, il est une bête puissante qui, ayant été tuée, peut
évoluer parmi les mondes. Il appartiendra au chamane de savoir la manipuler, la diriger et utiliser sa force pour servir ses intentions. 65 Le contenu précis des étapes de l’animation du tambour peut varier, mais la rupture entre le moment où le tambour doit être manipulé par le groupe des profanes (appelés karačal kiži, « hommes noirs » chez les Touvas, Kenin-Lopsan 1987 : 54) et l’étape suivante où son contact est réservé au chamane constitue un contraste stable 8 . Cette césure est une mise en relief expressive d’une opposition logique entre l’état du tambour non animé (« tambour vide », comme disent les Khakasses) et son état d’objet spécial doué d’une âme (« tambour vivant »), qui ne peut plus être manipulé que par un homme spécial. Le résultat du processus d’animation est donné à éprouver concrètement à l’assistance, qui fait l’expérience d’une discontinuité sur plusieurs plans. L’objet passe par deux états ontologiques distincts et du même coup il nécessite deux types de porteurs marqués par des compétences innées différentes, les profanes puis le chamane. Cette discontinuité des pouvoirs est transformée par le rituel en discontinuité sociale, puisque pour la première fois le jeune chamane se voit reconnaître un droit auquel les autres renoncent de façon spectaculaire, celui d’utiliser le tambour. Nous comprenons mieux pourquoi l’animation du tambour est aussi considérée de fait comme un rituel de « reconnaissance formelle » du chamane : elle définit de façon simultanée et complémentaire un individu comme chamane et les autres comme « gens ordinaires ». Entre équidé et cervidé, une ambiguïté maintenue 66 Domestiquer, selon Jean-Pierre Digard, c’est améliorer en hybridant (1988 : 44). Cette définition, que son auteur applique aux espèces
vivantes, a aussi sa pertinence pour l’« apprivoisement » individuel de cet être singulier qu’est le tambour 9 . 67 Nous avons vu que l’aspect équin du tambour est souvent explicite. À la fin du rituel d’animation, le tambour est considéré comme « animé et devenu un cheval » selon les termes du chamane Šoončur (Vajnštejn 1991 : 256). L’acte même de chamaniser avec un tambour est appelé par les Tožu a”tka hamnaar, « chamaniser à cheval » (ibid. : 248). L’image équestre est bien celle qu’en a gardé le vieux Marat, qui a connu Šoončur et nous décrivait ainsi en 2006 la manière dont il chamanisait : « Toute la nuit, il sautait. Il battait du tambour, il cavalcadait dessus [düŋgür soktaar, möp turar]. Il s’arrêtait seulement pour boire du thé. » 68 Mais cela ne signifie pas que le tambour soit désormais assimilé de façon univoque à un cheval sans souvenir de l’origine sauvage de la peau utilisée. On le voit bien dans cet extrait de chant chamanique touva qui a paru troublant aux spécialistes soviétiques (Katanov 1907, I : 51 ; II : 47) : Alas, alas ! Myjgak a”dym ! Allez ! mon cheval-biche ! Alas, alas ! Kajhan [=hajyrakan] a”dym ! Allez ! mon cheval bienveillant ! [...] Syyn myjgak hölgelig men. 69 [...] La biche et le cerf maral sont ma monture. Cette ambiguïté quant à l’appartenance taxinomique de l’animaltambour n’est pas accidentelle. Son apprivoisement passe par une association du cheval et du cerf contribuant à créer un être mythique totalement neuf au service des voyages extraordinaires du chamane 10 . La transformation du cerf ou du bouquetin en cheval au cours du rituel n’abolit pas ses qualités originelles, elle ajoute plutôt une identité à une autre. Elle crée, au sens de Severi, une
« identité complexe 11 » (2004), où le sauvage et le domestique ne s’excluent plus mutuellement. Pendant les rituels, le chamane mime parfois des dialogues avec son tambour et il est régulier qu’il doive le ramener au calme (Oožum, oožum !), manifestant ainsi qu’il n’a pas perdu son caractère de « bête sauvage » (aŋ) (Kenin-Lopsan 1995 : 396). Seul un animal mort et partiellement sauvage par son origine pourra s’orienter dans les royaumes non humains d’Erlik et du Créateur (Kudaj/Ülgen) et y mener le chamane. VERS UNE RELATION PUBLIQUE Dire « Je suis chamane » 70 Le rite d’animation du tambour, figurant l’apprivoisement d’un animal sauvage, donne l’image vivante d’un processus parallèle non dit qui est l’apprivoisement du chamane lui-même. La crise se manifeste, nous l’avons vu, par divers symptômes conduisant souvent l’individu à s’écarter de la société des hommes. Ondarmaa s’était enfuie en forêt, comportement très répandu dans le chamanisme sibérien (Hamayon 1990 : 438). Après le rite d’animation, le chamane débutant devient au contraire un personnage doté d’un statut qui le met au centre des relations sociales locales. Les chamanes que j’ai rencontrés à Touva, s’ils reconnaissent être passés par une phase critique d’isolement voire d’asocialité, manifestent le plus souvent un grand goût pour la discussion, les nouvelles rencontres et généralement les échanges sociaux. 71 Plusieurs procédures rituelles évoquent une domestication du corps du chamane ramené de l’espace sauvage à l’espace domestique. Lors du rituel d’animation du tambour, il est équipé, il reçoit sa
« monture » et parfois d’autres instruments rituels comme un fouet ou un bâton à sonnailles. Plus tard, il revêt pour la première fois son costume rituel. La logique de cette progression, comme celle de l’épopée, met en scène le passage du chamane en croissance d’un état de nudité à un état d’habillement social. 72 Le retour du chamane débutant dans la sphère sociale est réellement accompli lorsqu’il proclame publiquement qu’il a accepté le jugement de son entourage à son sujet et qu’il fait sienne la tradition chamanique. Lors du rituel d’animation du tambour téléoute, le jeune chamane se présente à des esprits qui lui demandent son identité. Il se définit alors comme chamane descendant de chamane : « Je suis la descendance du chamane héréditaire / Je suis la semence du devin » (Dyrenkova 1949 : 175). Plus tard, lors de chaque rituel, il dénombrera dans un refrain les ancêtres chamanes dont il descend. Les chants chamaniques touvas sont eux aussi parsemés de formules stéréotypées proclamant la qualité chamanique héréditaire du chanteur. Dès la fin du XIXe siècle, Jakovlev (1900 : 117) nota cette autodescription au début d’un chant de chamane touva (noté en traduction russe) : « Je suis chamane de naissance, je suis nu dans le costume, rubans, mon col, mon bonheur, bénédiction. » 73 Ainsi chantait une autre chamane touva du début du XXe siècle (Kenin-Lopsan 1995 : 309) : Quand je suis descendue sur la terre noire, Quand on a coupé mon cordon ombilical de sang, L’état chamanique de ma mère chamane est descendu sur moi [ham-na avam hamy düšken], Je suis une fille qui chamanise. 74 La proclamation est parfois presque fanfaronne (ibid. : 310) : D’essence [uk] chamanique par la racine, Je suis le rejeton de six chamanes. J’ai suivi la trace ancestrale [ada-töögu], Je suis un chamane célèbre !
75 La singularité du corps chamanique est revendiquée à l’occasion (ibid. : 298) : J’ai des os blancs, je chante l’ajdys et l’ürüle [esprits], Je suis un chamane à bonne odeur. 76 Ou encore (ibid. : 305) : Je suis né du ciel Azar, Je suis un être aux os purs. 77 Lorsqu’il prononce ces paroles pour la première fois, disant publiquement « Je suis chamane » (ham-na boor men), le débutant certifie qu’il a changé son regard sur lui-même, qu’il se reconnaît l’identité et le corps chamaniques que les autres lui ont attribués et qu’il accepte d’assumer la fonction qui en découle. Un rite d’animation contemporain : au service de son peuple 78 Nous n’avons pas eu l’occasion d’observer un rituel de remise du premier tambour à un novice et les chamanes se sont montrés peu enclins à donner des informations sur cette cérémonie qui demeure pour eux fondamentale. Il est probable que la procédure se soit appauvrie par rapport aux descriptions de l’ethnographie. Nous présenterons ici brièvement un rituel d’animation de tambour pour un chamane déjà en fonction. 79 En 2003, le chamane Bora-maadyr reçut, d’après ses dires, l’ordre de sa grand-mère de se créer un quatrième tambour. L’instrument fabriqué était de grande taille, couvert d’une membrane en peau de mouton. La procédure d’« animation » fut menée par Bora-maadyr dans la cour de l’association Adyg-eeren avec pour seule assistance mon ami Benoît Bouet et moi qui le filmions. Ce rite devait avoir lieu de toute façon et nous fûmes autorisés à y assister. Le rite d’animation du quatrième tambour d’un chamane exerçant depuis
une longue période est nécessairement bien plus simple que celui du premier tambour qui correspond à la reconnaissance du chamane. Cette dernière ne peut s’accomplir sans public. 80 Bora-maadyr, habillé de son costume rituel, commença par allumer un bûcher (saŋ). Puis, battant du tambour, il prononça le chant suivant en s’interrompant pour accomplir des fumigations de genévrier, des libations de lait sur le tambour et fixer des rubans (figure 20) : Tos-la deerim öršee Hajyrakan, Mes neuf ciels, pitié, Bienveillants Aldyn hünüm öršee Hajyrakan, Mon soleil d’or, pitié, Bienveillant, Ajdyrj ajym, öršee Hajyrakan, Ma lune de lune, pitié, Bienveillante, Č edi syldys Dolaan Burgan, Dieu Dolaan aux sept étoiles Öršee Hajyrakan, Pitié, Bienveillant, Dü ŋ gürümnü öršee Hajyrakan, Mon tambour, pitié, Bienveillant, Satjny saldym, öršee Hajyrakan, J’ai fait un bûcher, pitié, Bienveillant, Tajga synnar, öršee Hajyrakan, Sommets de la taïga, pitié, Bienveillants, Ar ž aan suglar eeleri, Maîtres des eaux des sources sacrées, Öršee Hajyrakan, Pitié, Bienveillants, Kara suglar eeleri, öršee Hajyrakan, Maîtres des sources, pitié, Bienveillants, Č er- č urttum eeleri, öršee Hajyrakan, Maîtres de mon pays-terre, pitié, Bienveillants, Arttar synnar eeleri, öršee Hajyrakan, 13 12 , , Maîtres des cols et des sommets, pitié, Bienveillants, Düŋgürümnü č emgerer deeš, Je viens nourrir mon tambour, Č üglükus ku š deg küstüg bolzun ! Qu’il soit fort comme l’oiseau couvert de plumes !
Öršee Hajyrakan, Pitié, Bienveillant, Üstüü deerge užar bolzun, Qu’il vole dans le ciel Supérieur, Orannarny keziir bolzun, Qu’il parcoure les mondes, Aldyy oran č etkeš kelir küštüg bolzun, Qu’il soit fort, qu’il atteigne le monde inférieur, Ooj aaryglarny èmneer bolzun, Ooj, qu’il soigne les maladies, Kargyštarny ustuur bolzun, öršee dadaj ! Qu’il retire les malédictions, pitié ! Bagaj č üveni syvyrtaap č orzun, öršee dadaj ! Qu’il repousse les choses mauvaises, pitié ! Aza- č etker č agdatpazyn, Qu’il ne laisse pas s’approcher les démons, Düŋgürümnü küštüg bolzun ! Que mon tambour soit fort ! Oooj ! üstüü oran üner bolzun, Ooj, qu’il monte au monde supérieur, Aldyy üstüü orannarga užar bolzun ! Oran- č urttum, aldyn č urttum eeleri, Qu’il vole dans les mondes inférieurs et supérieurs ! Maîtres de mon pays, maîtres de mon pays supérieur, Düŋgürüm -daa küštüg bolzun, Que mon tambour soit fort ! Š yyrak bolzun, Qu’il soit puissant, Oooj Ak-la süttü cazyp tur men. Oooj ! Je projette du lait blanc. Orannarga užar bolzun, öršee dadaj ! Qu’il vole vers les pays, pitié ! Oran-Ta ŋ dym aldyn tandym eeleri, Maîtres de mon Pays-Montagne, de ma montagne d’or, Amy-tyny küštüg bolzun, or š ee dadaj ! Que sa force vitale soit puissante, pitié ! Ooj düŋgürümnü, düŋgurümnü, Oooj ! mon tambour, mon tambour, Ak-la süttü söŋnep tur men, Je régale de lait blanc,
Düŋgurümnü ak-la pöstü baglap tur men. J’attache un tissu blanc. Oj agyn kögün čalamalap baglap tur men. Oooj ! J’attache des rubans bleus et blancs. Aldyy ü stüü orannary užar bolzun ! Qu’il vole vers les pays inférieurs et supérieurs ! Küštüg bolzun, Qu’il soit fort, Aaryg-aržyk ulustarny èmneer bolzun ! Qu’il soigne les gens malades ! Oj amy-tynnyg bolur bolzun ! Qu’il soit doué de force vitale ! Čoruu bütpes ulustarny ŋ čoruu büder Qu’il fasse s’accomplir la route de ceux bolur bolzun. dont la route ne s’accomplit pas. Ulug č urttum eeleri, Maîtres de mon grand pays, Aldyn č urttum eeleri, Maîtres de mon pays d’or, Tajga synnar eeleri, ö ršee dadaj, Maîtres des sommets de la taïga, Hölder tejler š okar tajga eeleri, Maîtres des lacs, des collines, des taïgas bigarrées, Ooj Hindiktigniŋ, Kara Höldu ŋ eeleri, Ooj, maîtres de Hindiktigniŋ et du Lac Noir, Ooj Hindiktigniŋ, Kara Höldu ŋ eeleri, Maîtres des Montagnes Odum, pitié ! Odum daglar eeleri ö r š ee ! Colline Bleue, pitié ! Kök-le Tejniŋ ö r š ee dadaj ! Maîtres de la montagne Herbis, Herbis dagny ŋ eeleri, Petits et grands maîtres, Oran-Taŋdym eeleri, Maîtres de mon Pays-Montagne, Duzalažyŋar. Donnez votre aide. Oran-Ta ŋ dym eeleri Maîtres de mon Pays-Montagne, Dü ŋ gürümnü, dü ŋ gürümnü ! Mon tambour, mon tambour ! Aškardym-na čemgerdim-ne öršee Je t’ai nourri, je t’ai rassasié, pitié
Ulug düŋgür küstüg čorzun, Grand tambour, qu’il soit fort, Šyyrak bolzun ! Qu’il soit puissant ! Ulustarga ačy-bujan kylyp čorzun, Qu’il fasse le bien pour les gens, Düŋgürümnürj ažy-caŋy tajbyn čorzun ! Que le caractère de mon tambour soit paisible ! 81 Le chant commence par une invocation des astres, puis des maîtres de lieu, et se poursuit par l’énumération des qualités dont le chamane souhaite voir son tambour nanti. Ses capacités à se déplacer à travers les mondes inférieurs et supérieurs sont maintes fois répétées. On remarque en outre que les actes mêmes accomplis par le chamane sont décrits, pendant ou après leur exécution : « Je viens nourrir mon tambour », « Je projette du lait blanc », « Je régale de lait blanc, J’attache un tissu blanc. J’attache des rubans bleus et blanc », puis au passé : « Je t’ai nourri, je t’ai rassasié ». 82 Carlo Severi a souligné l’importance des formules décrivant l’action rituelle elle-même dans les chants chamaniques cuna pour la compréhension du rituel chamanique (Severi 2007). Au début de son chant, le chamane cuna fait un récit au présent et à la troisième personne des actions rituelles qu’il a accomplies précédemment : de cette manière, il met en abyme sa propre action en se décrivant de l’extérieur. Le chant chamanique fait ainsi advenir ce que Severi appelle un « énonciateur complexe » partagé entre une présence visible auprès du malade et une présence parallèle éloignée dans le temps et dans l’espace. C’est dans le chant même, marqué par une organisation paralléliste des propositions, que s’accomplit cette dissociation en deux moi. Ensuite peut commencer le « voyage chamanique », qui ne fait qu’accentuer cette dissociation en développant « un monde possible possédant une existence parallèle à celle du monde réel » (ibid. : 211).
Figure 20. Bora-maadyr attache des rubans à son nouveau tambour 83 Ces analyses apportent aussi un éclairage sur les pratiques sibériennes. Le chamane touva ne va pas si loin dans la distanciation puisqu’il maintient la première personne dans son discours. Cependant, il est clair que la description chantée et rythmée de ses propres actions le place en position d’observateur de soi-même. Or, cette position est formellement comparable à la configuration du dépècement en rêve qui faisait du chamane à la fois un sujet et un objet. Cette singulière mise à distance de soi à soi est un cas particulier d’une procédure générale de réduplication objectivante que nous identifierons dans bien des domaines de l’action chamanique. 84 La dernière phrase, « Que le caractère de mon tambour soit paisible ! », ressemble aux mots prononcés par Ereksen et évoque clairement la procédure d’apprivoisement, bien que les gestes du domptage soient absents 14 . 85 Le registre sémantique sollicité par Bora-maadyr pour décrire les qualités de son tambour n’est pas celui du cheval ou du cervidé, mais curieusement celui de l’oiseau, habituellement associé au manteau plutôt qu’au tambour. En revanche, la procédure d’animation est présente, exprimée par les mots : « Qu’il soit doué de force vitale ! »
(Oj amy-tynnyg bolur bolzun !), avec le terme amy, « vie, souffle vital », qu’on retrouve dans une formule d’animation de tambour Tožu recueillie par Vajnštejn (1961 : 182) : « que la force vitale y entre » (amy kirip). 86 Cette vie (amy) est obtenue de la faveur des esprits-maîtres du pays natal (čurtum, « mon pays »). L’invocation comprend une énumération des différents lacs et montagnes de la province dont est originaire Bora-maadyr. Dans cette région qui est, selon lui, celle de son clan, les Adyg-Tülüs (« les Tülüš ours »), se trouve une grotte recelant les objets chamaniques cachés par ses ancêtres pendant les persécutions et qu’il rêve de retrouver. Les invocations anciennes lors des animations de tambour faisaient elles aussi appel aux esprits-maîtres des montagnes (Vajnštejn 1969 : 352). 87 Enfin, malgré l’absence physique d’une assistance, le « peuple » (ulus) est virtuellement présent, puisqu’il est nommé dans la partie finale de l’invocation. Loin de s’enfermer dans une relation égoïste avec ses esprits, le chamane installe, de droit, cette relation en présence du peuple. Il proclame que son but ne sera autre que de servir celui-ci. Les formules qu’il emploie, « Qu’il fasse le bien pour les gens », ne sont pas sans rappeler ici des passages d’invocations téléoutes à propos du tambour : « Pour les gens vivant sous le soleil, qu’il soit une aide ! » (Kündü elge tuza polzun !) (Dyrenkova 1949 : 180). Les deux faces des esprits 88 Parmi les objets créés et remis au débutant, certains sont en rapport direct avec les esprits qui ont harcelé le chamane pendant la crise en agissant sur son corps. Faut-il désigner ces objets comme des « représentations », des « supports » ou des « instances » des esprits ? Nous préférons ne pas trancher la question finalement indécidable de leur statut ontologique, car, selon les circonstances
rituelles ou selon l’usager, ces objets franchissent aisément les frontières des catégories. 89 Lors de la brève période de préparation, le vieux chamane qui « conduit » le débutant doit aider ce dernier à « acquérir » ses esprits (D’jakonova 1981 : 145), autrement dit à changer la nature de ses relations avec eux en les mettant à sa disposition. Outre des images d’ancêtres que le débutant peut recevoir de sa famille, une image de l’ancêtre déclencheur de la crise doit être créée. Fixé dans un objet, devenu visible pour les tiers, l’ancêtre est supposé ne plus écarter le chamane de la société des hommes mais l’aider à servir ses clients. Figure 21. Représentations touvas d’ancêtres chamanes (ham eeren) (musée national de Kyzyl. Van Alphen 1997 : 122, fig. 12) Figure 22. Bora-maadyr entouré de ses eeren (Kyzyl, 2006)
90 Dans les traditions altaïennes, ce dernier était parfois identifié dans la figure anthropomorphe sculptée qui orne le manche du tambour (Anohin 1924 : 53). Chez les Touvas, il était anciennement représenté par une figurine zoomorphe ou anthropomorphe, une petite poupée de tissu et de feutre munie d’un tambour et d’un battoir et appelée ham eeren (Kenin-Lopsan 1987 : 68) ou eeren dös, « eeren racine » (Vajnštejn 1991 : 243) (figure 21). Au cours du rite du tambour du nouveau chamane, ces poupées étaient « nourries » lors d’une séquence particulière, eeren dagyyr, c’est-à-dire qu’elles recevaient des morceaux de viande d’un mouton abattu pour l’occasion (ibid. : 251). 91 Certains chamanes touvas contemporains possèdent des représentations de leurs ancêtres. À Kyzyl, dans le cabinet où il reçoit ses clients, le chamane Bora-maadyr est entouré de poupées qu’il appelle kiži eeren, « homme eeren » (figure 22). 92 L’eeren qui apparaît sous le numéro I sur la photographie est pour Bora-maadyr un ancêtre paternel. Il attribue l’âge curieusement précis de « trois cent cinquante-huit ans » à cette poupée, qui paraît, il est vrai, ancienne. Il raconte à son propos les faits suivants : Elle a été créée par une ancêtre de mon grand-père. C’est cette dernière qui en a fondé la racine. Et cette grand-mère l’a transmise à mon grand-père. Et ainsi de suite de grand-père en grand-père, de génération en génération. Ainsi la racine était une femme ici. 93 Le numéro 2 est appelé par Bora-maadyr emegelčin eeren. Emegelčin 15 est le plus important des eeren de Bora-maadyr, car il représente sa grand-mère paternelle, une grande chamane (ulug ham) dont il se revendique l’héritier. L’esprit de cette grand-mère l’a tourmenté en 1988, le contraignant à commencer la pratique chamanique, dans laquelle elle l’« aide » depuis. Il s’agit donc de son esprit déclencheur. En me montrant cette poupée, Bora-maadyr explique : « C’est ma grand-mère. Son âme [sünezini] est restée dans cet
eeren. » Cet objet est visiblement plus récent que le précédent ; Boramaadyr lui donne quatre-vingt-dix ans, sans doute en lui attribuant l’âge qu’aurait eu son aïeule. Le numéro 3, qui figure un ancêtre en ligne paternelle, est appelé užar eeren, « eeren volant », « car il vole la nuit ». Le numéro 4 est identifié par Bora-maadyr comme « le frère de la mère de [s]on père », donc le frère d’emegelčin. 94 En 2003, Bora-maadyr reçut un petit groupe de visiteurs khakasses et engagea avec eux une intéressante discussion à laquelle j’assistai. Ces Khakasses, fortement russifiés, souhaitaient ouvrir un centre chamanique dans leur ville d’Abakan et venaient s’enquérir du fonctionnement du chamanisme à Touva, mais aussi poser quelques questions personnelles. L’un des visiteurs, en costume et cravate, raconta qu’il voyait fréquemment « en lui » de nombreux animaux, « des troupeaux entiers ». Des loups, notamment, lui apparaissaient. Bora-maadyr lui demanda aussitôt : « Tu en vois sept ou neuf ? », nombres sous lesquels les loups figurent habituellement dans les chants des chamanes touvas. Bora-maadyr expliqua : « Le loup, c’est ta force. Cela veut dire que tu dois hurler comme un loup quand tu chamanises. » Le chamane touva imita alors le hurlement du loup devant ses visiteurs déconcertés. Le Khakasse affirma ensuite voir souvent des éléphants et des tigres et demanda quel était leur rôle. Bora-maadyr resta perplexe et affirma qu’il s’agissait sans doute d’animaux bouddhiques dont il n’avait rien à dire. 95 Le Khakasse estimait que chaque animal est « un symbole qui correspond à quelque chose », ce pourquoi il en demandait la signification à Bora-maadyr. Mais de signification, Bora-maadyr n’en voyait pas. Il reprit : « Si tu vois quelque chose, fais-le en tissu. Tu dois te faire des eeren comme les miens. Ils t’aideront. Ils [les esprits] y mettront leur force. Ils protègent à distance. C’est ta force et ta protection. »
96 Le conseil parut décevoir le Khakasse. Les animaux qu’il voyait étaient « en lui », comme il le répétait, et cette situation ne lui paraissait ni devoir ni pouvoir être changée puisque ces figures devaient être des symboles révélateurs de sa psychologie profonde, dont il attendait en vain le déchiffrement par le chamane touva. Qu’il y ait influence directe ou non, cette interprétation rappelait le discours new age occidental sur les « animaux de pouvoir » que chacun aurait à découvrir en soi-même. 97 Bora-maadyr restait obstinément attaché à un point de vue différent : pour lui, ces visions s’identifiaient immédiatement à des figures traditionnelles du répertoire chamanique touva, appelant pour seul traitement la création de supports matériels. Son explication est très éclairante : « Ils protègent à distance. » Loin de conduire à explorer une intériorité intime, les animaux sont arrachés à la vision subjective, objectivés dans des artefacts qui ne sont en fait eux-mêmes que des relais permettant une protection distante. 98 Ce processus d’extériorisation objectivante a été si clairement conceptualisé par les Évenks oročon que nous nous permettrons ici un bref détour chez cette population de l’Extrême-Orient sibérien. Les Oročon expliquent la crise du chamane débutant par la présence d’esprits dans son corps. Au cours du rituel du tambour doit être accompli le « déménagement » des esprits hors du corps du débutant vers ses instruments. Le chamane demande aux esprits de s’installer dans son tambour et son battoir qu’il frotte tous deux contre ses joues. Ce frottement permet visiblement l’opération de transfert. Puis il enjoint ses esprits d’« aller se reposer là d’où ils sont venus » (Mazin 1984 : 83). Autrement dit, le chamane n’installe pas ses esprits dans ses instruments de façon définitive, il les renvoie plus loin encore, là où ils se trouvaient avant la crise.
99 Il est clair à ces exemples que les objets rituels ne sont pas censés enfermer en eux les esprits, ni en constituer l’actualisation définitive et complète. Autrement, on ne voit pas pourquoi les chamanes commenceraient leurs rituels face à leurs figurines et talismans en demandant aux esprits qu’ils représentent de « venir ». Le chamane Sokar Ondar s’adresse ainsi à la poupée représentant son grand-père maternel (Kenin-Lopsan 1987 : 69) : « Mon grand-père maternel / Venez me protéger, m’aider ! » 100 Cependant, lorsque le chamane voudra nourrir l’esprit, c’est bien dans sa figuration matérielle qu’il placera le lait et les morceaux de viande. Et le chamane n’admettra pas, même en contexte non rituel, qu’un profane touche l’un de ces objets, sous peine de provoquer des représailles de l’esprit. Cette distinction que nous venons de faire entre « objet » et « esprit » est d’ailleurs un produit de notre analyse : dans la langue touva, un seul mot, eeren, désigne le support visible et l’agent invisible plus ou moins vagabond qu’il héberge. Figuration et agent intentionnel sont-ils donc malgré tout conçus comme une même entité ? Comment dénouer ce nœud d’apparentes contradictions ontologiques ? 101 Les eeren nous paraissent devoir être compris comme la face matérielle d’une entité possédant aussi une face invisible accessible au seul chamane. On voit bien ce caractère double aux descriptions fantastiques que les chamanes donnent des petits objets de tissu que sont leurs eeren dans les invocations qu’ils leur adressent. L’artefact n’est pas l’agent surnaturel lui-même, mais il n’en est pas non plus simplement l’image ou le signe. Une relation iconique ou sémantique ne permet pas de convoquer l’être représenté et moins encore d’agir sur lui alors qu’il est loin, sauf à présumer en plus de cette relation visible un rapport plus profond d’indicialité (Gell 1998). Si l’on admet que l’objet est compris comme un indice de l’agent surnaturel, c’est-
à-dire un signe en relation causale avec son prototype, donc capable de transmettre l’agentivité de ce dernier, alors les contradictions ontologiques sont levées. Peu importe de savoir si l’objet est ou n’est pas l’esprit, ce qui intéresse ses utilisateurs, c’est qu’il n’existe qu’en tant que support transitif de l’action de cet agent surnaturel. Si l’on passe d’une conception en termes de catégories et d’identité à une interprétation dynamique, il apparaît alors que dans l’objet rituel se distribue l’agentivité de l’esprit. 102 Les eeren du chamane sont comme des points de connexion permettant de maintenir toujours à disposition, non pas l’esprit ni même la relation à l’esprit qui s’interrompt à la fin du chant chamanique, mais la possibilité de la relation. Comme le chamane, l’eeren est porteur d’une radix relationis. Le chamane ne mobilise ses objets rituels pour rétablir une relation directe que quand il le souhaite, quand cela est nécessaire à l’un de ses clients. Dans le dispositif interactif qui se donne à deviner aux profanes, c’est donc lui, désormais, qui a l’initiative. D’une relation dyadique à une relation triadique 103 Examinons maintenant plus précisément la nature du changement opéré par le rituel dans les relations du chamane débutant avec ses esprits et plus généralement avec son environnement. Les rapports aux esprits figurés dans les récits de crise présentent un caractère dyadique résumé dans la formule : « le tös (esprit-racine) l’écrase » (tös pazyp čat). Cette relation n’intéresse que deux termes, la ou les entités surnaturelles agissant collectivement d’une part et le jeune en crise d’autre part : la société ne peut qu’en présumer l’existence, elle n’y est pas engagée logiquement et elle n’en tire pas de bénéfice. Comment un statut social émerge-t-il de cette situation ?
104 Selon le philosophe Vincent Descombes (2000), les relations sociales ne constituent pas simplement des rapports empiriques entre les individus : elles doivent être comprises comme des relations internes, c’est-à-dire que les termes qui sont en relation sociale le sont par leur définition et non par accident. Ainsi, le maître est en relation interne avec l’esclave parce que le statut de maître n’a pas de sens sans l’existence d’un statut d’esclave. Pour que des relations sociales existent entre les personnes occupant ces statuts, il faut que les concepts de ces statuts soient partagés, c’est-à-dire que le maître et l’esclave aient en commun une même représentation du rapport différentiel entre leurs positions. Descombes montre qu’il en va de même pour la notion de propriété. Il est courant de se représenter la propriété comme une relation à deux termes unissant un propriétaire et la chose qu’il possède. Mais pour que la propriété ait un sens juridique, il est nécessaire que les voisins du propriétaire admettent l’idée de propriété et qu’ils le reconnaissent comme le propriétaire légitime. Comme le dit Descombes, « la relation entre le propriétaire et la chose qui lui appartient n’est pas dyadique, elle est triadique : elle associe une chose et deux statuts, celui du ou des propriétaires, et celui du ou des non-propriétaires » (Descombes 1996 : 117). 105 Dans le cas du chamane, la reconnaissance de ce dernier par les nonchamanes modifie sa relation aux esprits. Les figurations matérielles qui sont créées pour les premiers rituels du chamane nouvellement reconnu donnent aux esprits une forme, certes partielle, mais visible. La relation entre le chamane et ses esprits, qui était jusque-là une étrangeté privée incompréhensible, est portée à la connaissance des tiers qui en deviennent les témoins. Les non-chamanes sont désormais intégrés logiquement à cette relation, qui, naguère dyadique, devient ainsi triadique.
106 L’engagement relationnel des tiers modifie aussi leur propre définition. En participant à la préparation et à la réalisation de la procédure rituelle, ils reconnaissent que l’un d’entre eux est doué d’une essence chamanique et simultanément qu’eux-mêmes en sont dépourvus, puisqu’ils ne subissent pas le rite. Pour qu’un individu reçoive le titre de chamane, il faut que d’autres y renoncent. De même qu’on ne peut être propriétaire d’un bien que si d’autres admettent n’avoir pas de droit sur lui, nul ne peut se prétendre chamane sans un entourage qui se reconnaît comme profane 16 . Nous pouvons dès lors proposer la formule suivante pour décrire le dispositif mis en place après l’entrée en activité du chamane : la relation chamanique accomplie implique au moins trois termes en relation complémentaire : un chamane, un non-chamane et un agent invisible. Le mariage avec le tambour 107 Il a existé chez les Chors une procédure d’animation du tambour divergeant du modèle du dressage. Dyrenkova en a recueilli la description, notamment auprès du chamane Aleksej dont nous avons vu qu’il revendique une liaison amoureuse avec une fille-esprit mais aussi qu’il est descendant d’une lignée de chamanes (p. 187). Lors de ce rituel, le tambour n’est pas « apprivoisé » mais « épousé » par le chamane. Plus précisément, un mariage unit le chamane à la fille d’Ülgen représentée par le tambour. 108 Quand le rituel est décidé, un consanguin masculin du chamane débutant, frère aîné de père, grand-père ou frère de grand-père, prépare le tambour et joue le rôle de père du tambour. Le tambour est quant à lui appelé kys, « la fille ». Auprès du « père » se trouve une « mère », également jouée par un homme. D’autres consanguins jouent les parents du chamane et miment les étapes des fiançailles avec don d’une compensation matrimoniale. La « fiancée » (le
tambour) est finalement enlevée par le « fiancé » (le chamane), provoquant la colère feinte des parents de la « jeune fille » (archives Dyrenkova citées par Šternberg 1927 : 22-23). 109 Que peut-il y avoir de commun entre la procédure standard d’apprivoisement et cette variante chore d’une frappante originalité ? Tout d’abord, sur le plan pratique, l’enlèvement est la forme traditionnelle du mariage chez les Chors : la jeune fille convoitée est habituellement bâillonnée, jetée en travers du cheval du prétendant et emportée au galop par celui-ci jusqu’à son campement (Starynkevič 1930 : 220-223). Cette coutume brutale consistant à saisir, ligoter, ramener dans l’espace domestique pour finalement maîtriser n’est pas sans rapport avec les techniques de dressage des poulains et donc avec la procédure d’apprivoisement que nous avons identifiée dans le rituel dominant. 110 Sur le plan relationnel, tout ce scénario est exécuté sous la direction des consanguins masculins du novice jouant le rôle fictif des parents des « fiancés ». De cette manière, ils prennent le contrôle des amours du chamane et de la fille-esprit. Le mariage, en impliquant la participation des consanguins, donne un caractère public à une relation amoureuse clandestine et orageuse qui n’unissait que deux êtres. Chez les Turcs de l’Altaï-Saïan, la sexualité n’est nullement enfermée dans le cadre conjugal, de sorte que le mariage n’institue pas la relation mais lui donne une modalité nouvelle. Son effet est d’introduire les liens de la filiation dans une relation qui ne concernait que deux individus. C’est aussi ce qui se produit lors du mariage du chamane chor. Analysant ce rituel chor, Hamayon a souligné qu’il représentait une illustration particulièrement explicite du rôle du principe d’alliance dans le chamanisme (1990 : 459-461). Nous pouvons observer en outre que ce mariage a pour effet pragmatique de soumettre la relation amoureuse, antérieure au
rituel, à la filiation. De plus, le rite ramène la partenaire invisible du chamane dans le monde des hommes ordinaires sous la forme d’un objet matériel visible, le tambour. La relation dyadique est ainsi changée en une relation triadique qui implique désormais des tiers, les consanguins aînés du chamane et, au-delà d’eux, la société. Rien de mieux qu’un mariage ne peut placer les tiers en position de témoins, mais aussi de bénéficiaires d’une union désormais publique. 111 Après l’acquisition du tambour, la relation du chamane Aleksej avec la fille-esprit épousée, naguère permanente, devient discontinue et obéit aux nécessités du rituel : « actuellement, il a cessé de la voir la nuit, elle vient le voir pendant le rituel chamanique » (archives Dyrenkova citées par Funk 2005 : 73). Autrement dit, la « fille rousse à sept crêtes », la « petite fille à trois yeux », comme il l’appelle dans ses chants, fait désormais partie des esprits auxiliaires du chamane, qu’il convoque à volonté pour répondre aux besoins de ceux qui le sollicitent. LE COSTUME 112 Le tambour est le premier élément de l’équipement acquis par le chamane. Un peu plus tard, il reçoit un costume cérémoniel chez les Touvas et les Khakasses, qui l’appellent ham ton, ainsi que chez les Altaïens du Sud, qui le nomment manjak. Dans l’Altaï septentrional, le costume cérémoniel ne se distingue pas formellement d’un habit ordinaire. 113 Alors que la fabrication du tambour est traditionnellement de la responsabilité des hommes puisqu’il est associé à la chasse et à la forêt, le costume, impliquant un travail de couture, est réalisé par les femmes - chez les Tofalars par des jeunes filles vierges (Hartwig 1957 : 40).
114 Comme le tambour, le costume est un support d’interprétation d’une étonnante fécondité. Tout d’abord, la figure de l’oiseau se reconnaît souvent dans le costume touva traditionnel. Sous les manches, des franges de cuir évoquent des ailes. La coiffe touva est généralement ornée de plumes de coq de bruyère, d’aigle ou de hibou. 115 Le registre militaire est également très important. Le costume est souvent appelé hujag, « cuirasse », chez les peuples turcs et mongols (pour les Tožu, Vajnštejn 1968 : 332 ; pour les Iakoutes, Pekarskij & Vasil’ev 1910 : 113 ; pour les Bouriates, Hamayon 1990 : 144 ; pour les Darkhates, Pedersen 2007 : 149). Les manteaux chamaniques sibériens présentent en effet de nombreux éléments rappelant une armure avec ses plaques métalliques (Ivanov 1978). On y trouve également des armes offensives, comme par exemple sur les costumes touvas des arcs miniatures et des flèches. D’après le témoignage d’Ereksen, neuf flèches doivent être suspendues à l’arrière du costume. Vrillées dans leur longueur, elles présentent une extrémité en forme de losange (figure 23).
Figure 23. Neuf fléchettes de fer attachées à un morceau de peau sur le dos du costume du chamane Jurij O. (Kyzyl, 2006) 116 Avant la période soviétique, les costumes touvas orientaux étaient cousus dans une peau d’animal, de préférence sauvage, le poil rentré à l’intérieur. Les Touvas occidentaux utilisaient des tissus d’importation, comme on peut en juger d’après les costumes présoviétiques conservés au musée de Kyzyl. 117 De nos jours, les chamanes de Kyzyl utilisent dans leur grande majorité des manteaux de soie chinoise importée de Mongolie. Cet usage suscite une vive désapprobation chez Ereksen, habitué aux usages orientaux : « Le costume que les gens portent [actuellement], c’est incorrect. Ils prennent une tunique ordinaire, ils y mettent quelques tissus, c’est totalement faux. Il y a des règles dans tout cela. » Ereksen est l’un des rares à se souvenir des méthodes de fabrication des costumes touvas orientaux. « Nous avions des femmes habiles chez nous. Quand il y avait des commandes, elles
cousaient terriblement. » Selon lui, le costume doit être fait dans une peau de cerf maral. Tout comme le tambour, le costume est réalisé selon des indications précises données par le chamane à la suite d’une vision : « Le chamane voit ce qu’il faut, et ensuite il fait coudre par une personne très habile » (Ham bodu körup kižige daaraadyp alyr. Končug šever kižige). 118 Une fois confectionné, le costume demeure « non dressé » (emdik), comme un nouveau tambour. Le costume aussi, il faut l’habituer, le porter un peu. Quand on l’a endossé, on ne se met pas tout de suite à chamaniser. On le fumige un peu au genévrier. Le costume indique lui-même ce qui manque. Lui aussi, il fait « Eh ! ça, c’est trop long, ça c’est trop court », il parle comme ça. On complète alors l’ensemble. Pour compléter, il faut encore sept jours. Un corps dédoublé 119 Ereksen lui-même avait autrefois un costume, mais il l’a prêté à un chamane kyzylien. En conséquence, il ne peut plus accomplir de « grands rituels », comme l’expulsion d’un mauvais esprit d’un malade. Il se contente de fumiger ses visiteurs au genévrier et de leur faire de la divination. « Je ne fais que des petits trucs, dit-il. Je ne peux rien faire d’important. Il me faut un manteau : je vais m’en faire un bientôt. » 120 Ereksen explique ainsi en quoi le costume est nécessaire : « Sans costume, on ne peut pas faire grand-chose. Le tambour protège beaucoup, le costume aussi fait venir de la force. Sans lui, on ne comprend pas grand-chose [bildinmes]. » Cet argument est un peu inattendu si l’on tient compte des interprétations généralement associées au costume. En quoi une cuirasse peut-elle aider à « comprendre » quelque chose ? De nombreux indices suggèrent que le costume remplit, parmi d’autres fonctions, celle de fournir au chamane des supports de perception supplémentaires. Tout comme
les anciennes coiffes touvas (Kenin-Lopsan 1987 : 48-49) et khakasses (Butanaev 2006 : 81), une grande partie des coiffes (ham bört) des chamanes contemporains de Kyzyl porte des ornements figurant les différentes parties d’un visage humain. 121 Le chamane Jurij, rencontré dans l’association Düŋgür, assure que les yeux cousus sur sa coiffe, mais aussi sur son manteau, l’aident à « voir ce que les autres ne voient pas » (figure 25). Comme la plupart des chamanes touvas, lorsqu’il est en séance, Jurij ferme les yeux. Il fait ainsi saisir au public que les scènes qu’il décrit dans ses invocations ne sont pas le résultat de la vision de ses yeux ordinaires mais de celle des yeux spéciaux de sa coiffe. 122 La coiffe n’est pas à interpréter comme un masque, car le visage artificiel ne recouvre jamais le visage réel du chamane. Il se superpose, non en recouvrant, mais en composant. Certes, le visage réel du chamane est souvent partiellement effacé derrière une longue frange, qu’on reconnaît sous une forme réduite, ornée de perles, dans la coiffe du chamane Jurij. La frange est sans doute un élément important, puisqu’on la retrouve sur de nombreuses coiffes chamaniques sibériennes, indépendamment de la présence d’un visage. Elle offre l’avantage pratique de permettre au chamane de voir sans être vu. Ce dernier peut ainsi, au cours de sa danse, ouvrir les yeux et se réorienter dans l’espace sans que l’assemblée ne remarque ce changement d’attention. Cependant, la fonction de la frange ne peut être résumée à un moyen de dissimulation accordé à son porteur. La frange est surtout une manière de « mettre entre parenthèses » la perception et le visage ordinaires du chamane le temps du rituel tout en affirmant qu’ils ne sont pas supprimés comme ils le seraient par un masque. Un deuxième visage émerge au-dessus du premier, qui est brouillé mais non effacé.
123 Le visage et les organes des sens ne sont pas les seuls éléments corporels à subir un dédoublement esquissé ou assumé. Chez les Touvas orientaux, le costume est fabriqué de façon à figurer la structure d’un squelette (pour une description détaillée, cf. Diószegi 1998 : 49-50 ; pour les Tsaatanes, cf. Badamxatan 1987 : 122). Le chamarte touva Šoončur Sojan, rencontré par l’ethnologue khakasse Karalkin (1966) dans les années 1950, portait sur sa coiffe la représentation d’un visage humain, avec bouche, sourcils, yeux et joues. Son visage était partiellement caché par une frange de peau chamoisée. Sur son manteau en peau de cerf maral, des lignes brodées représentaient « les côtes, les os des bras et les mains du chamane » (voir ce costume figure 27). Ereksen, qui fut formé par Šoončur, m’expliqua qu’on prépare d’abord le manteau puis on y coud le squelette avec les côtes et le sternum. Ces os sont représentés par des fils en poils blancs de fanon de renne contrepointant le cuir (ivi čogduru dep čüve turar, ak dükter turar, ooijbile syryp turgaš turar). Au dos sont également suspendues des plaques métalliques figurant les omoplates du chamane, entre lesquelles pend une longue bande brodée de poils blancs de renne représentant les vertèbres. Les bottes sont ornées de broderies représentant les os des pieds. Figure 24. Coiffe que le chamane sergej t porte avec son costume (Kyzyl, 2006)
Figure 25. Le chamane Jurij o avec sa coiffe ornee d ’ un visage (Kyzyl, 2006) 124 Tâchons de nous représenter ce que voit le public lors de la séance chamanique. Revêtu d’un tel costume brodé d’os blancs, le chamane exhibe un squelette dans lequel on reconnaît ses os « blancs et purs » (cf. supra, p. 120 et 169), ces os spéciaux qui font la singularité de l’essence (figure 26). À travers toute la Sibérie, des éléments de squelette, que les ancêtres vérifient pendant la crise selon certaines traditions, sont souvent représentés sur le costume chamanique (Prokof’eva 1971). Le costume iakoute, par exemple, portait des plaques métalliques représentant des côtes et des os des bras, qui étaient à la fois ceux du chamane lui-même et ceux d’ancêtres parfois zoomorphes (ibid. : 41, 43). 125 Par l’image des os, l’essence habituellement invisible du corps du chamane est donnée à voir de l’extérieur, faisant du costume une sorte d’exosquelette. Le costume n’est donc pas un nouveau corps magique offert par les esprits au chamane, derrière lequel il disparaîtrait comme derrière un masque et un déguisement. Il apparaît plutôt comme le résultat d’une projection de certains éléments du corps même du chamane. Les organes sensoriels figurés sur la coiffe sont le résultat d’une même translation. Comme l’expliquait un informateur de Kenin-Lopsan, le visage figurant sur
la coiffe est « l’intelligence-raison du chamane » (hamnyŋ ugaansaryyldyy) (Kenin-Lopsan 2002 : 42). Nulle part il n’est dit que le chamane touva reçoit des sens nouveaux au moment du rituel du premier tambour. Ses capacités perceptives spéciales ont été manifestées dès l’enfance ; si le rituel ne les crée pas, c’est donc qu’elles sont transférées de son propre corps pour être inscrites dans le costume, fixées et rendues tangibles au public. L’idée d’un transfert de capacités paraît confirmée par l’un des noms dont les Altaïens désignaient la cérémonie de remise du costume : jelbi čygaryp-jat (Anohin 1924 : 36), littéralement « faire sortir la force magique 17 ». S’il faut « faire sortir » quelque chose, c’est bien hors du corps du chamane, pour le « faire entrer », comme le note Potapov (1991 : 218-219), dans le costume. 126 Au cours de la crise, on se souvient que le chamane était souvent amené à faire en rêve l’expérience de la vision de son propre corps dépecé et de la mise à nu de ses os (p. 170). Le rituel ne fait qu’étendre cette mise à distance de soi à soi en radicalisant une duplication objectivée dans des supports matériels. Après avoir vu son propre squelette, le chamane le donne à voir aux autres. Revêtu de son costume et de sa coiffe, il exhibe un corps étrange avec des mains doubles et un double visage, comme on le voit bien dans la photographie de Šoončur (figure 27). Au-dessus du visage familier qui émerge par moment des franges se superpose le visage spécial représenté sur la coiffe. Nous avons vu le chamane dédoublé par l’effet de son autodescription dans le chant d’animation de Boramaadyr (supra, p. 217 sq.) ; le voici maintenant dédoublé visuellement. Après son tambour, c’est lui-même qui présente au public l’« identité complexe » d’une figure bicéphale. 127 Le redoublement par le costume manifeste une tendance plus générale de la personne du chamane à l’expansion à travers ses
instruments. C’est très net pour le tambour, qui ne se donne pas moins que le costume à penser comme une excroissance vivante. Selon une information toubalar, le chamane qui brise son tambour tombera malade (Potapov 1947 : 160). Potapov a travaillé avec un chamane chor, Sandra, qui avait achevé d’user le dernier tambour que le dieu Ülgen lui avait accordé. Le chamane pressait l’ethnologue de noter ses informations, car, disait-il, sans tambour, il ne lui restait plus longtemps à vivre. Figure 26. Chamane touva oriental Début du XXe siècle. (Musée d’anthropologie et d’ethnographie de Saint-Pétersbourg. Nioradze 1925, fig. 14) Un visage apparaît sur la coiffe. Une bande de tissu porte une représentation du thorax.
Figure 27. Le chamane Šooncur Sojan (Photographie publiée dans Vajnštejn 1969 : 41) 128 Potapov eut la surprise d’apprendre qu’il mourut en effet le lendemain de son départ (ibid. : 152). Réciproquement, lorsqu’un chamane meurt, les peuples de l’Altaï-Saïan ont tous pour usage de fendre la membrane de son tambour et de le suspendre à proximité de sa sépulture (pour les Touvas, D’jakonova 1978 ; pour les Altaïens du Sud, Anohin 1924 : 52 ; pour les Khakasses, Butanaev 2006 : 89). L’explication téléoute est sans ambiguïté : « Quand le chamane meurt, le tambour meurt aussi » (Dyrenkova 1949 : 186). À la mort d’un chamane « tué » par un rival, on dit chez les Toubalars que du sang coule de son tambour (Potapov, ibid. : 160). De nos jours, à Touva, le tambour n’est pas toujours détruit mais parfois apporté au musée de Kyzyl. Cependant aucun chamane n’utiliserait les accessoires personnels de son ancêtre (bien que les eeren, eux, se transmettent). En résumé, la mort de l’instrument entraîne celle du maître et réciproquement. C’est donc la personne du chamane qui se distribue au-delà des limites du corps biologique dans l’ensemble de ses accessoires rituels. La création de la discontinuité
129 La relation du jeune en crise avec ses esprits est caractérisée par une temporalité continue. Les chamanes la décrivent en disant qu’ils ont été malades en permanence pendant une période plus ou moins longue, de plusieurs mois à quelques années. Plus tard, à partir du moment où ils possèdent leur équipement, ils n’ont plus avec leurs esprits qu’un lien intermittent. Désormais, une rupture apparaît entre deux moments : quand le chamane porte son équipement, il se rapproche des esprits et, quand il s’en dévêt, il redevient, par son apparence et sa conduite, semblable à un profane. Morten Pedersen l’a remarqué avec une grande justesse (2007 : 159) : « Le costume est aussi une sorte d’instrument ontologique par lequel le chamane est rendu relativement ordinaire quand il ne le porte pas. » 130 Lors de consultations auxquelles j’ai pu assister à Kyzyl, j’ai souvent remarqué une différence d’attitude entre le moment où le chamane est en tenue ordinaire et celui où il porte son costume. Il n’est pas rare que des amis ou des parents du chamane Bora-maadyr viennent le consulter dans son centre chamanique. Une discussion se tient généralement dans la cour du bâtiment, pendant laquelle on parle d’affaires et de famille. À cette étape, les visiteurs n’hésitent pas à émettre leur opinion, à plaisanter et éventuellement à contredire les opinions de Bora-maadyr. Il n’en est plus question lorsqu’il a revêtu son costume et qu’il parle en chamane. Il serait insensé d’émettre à voix haute des doutes sur ses prédictions ou de contester le choix de la couleur d’un ruban pour la fabrication d’un eeren. 131 Cette possibilité de transition d’un état spécial semblable aux esprits à un état semblable aux hommes est le propre des chamanes. Se trouver constamment en relation directe avec les esprits n’est pas un état extraordinaire, c’est la position du malade ou du débile ; être en permanence semblable aux esprits n’est pas en soi stupéfiant : c’est ce qui attend tout homme après sa mort. En revanche,
l’intermittence propre aux chamanes est remarquable pour la collectivité. C’est cette discontinuité temporelle qui fonde le statut de chamane et donc produit de la discontinuité sociale entre chamanes et « gens simples ». 132 Considérons les transformations de perspective par lesquelles passe l’individu reconnu chamane. Finalement, nul autre que lui-même ne peut lui attribuer le statut social de chamane, le faire entrer dans ce cadre conventionnel de gestes, de rythmes et de paroles que constitue le rituel. Pour sortir de la crise, il doit adopter sur luimême un point de vue extérieur : après s’être vu en rêve découpé comme un corps inerte et après avoir contemplé son squelette chamanique, il doit se rendre à l’interprétation de son entourage qui le voit comme un chamane et proclamer dans ses chants : « Je suis chamane. » Se contempler soi-même de l’extérieur pour s’identifier comme chamane introduit une sorte de dislocation de la personne entre un moi sujet et un moi observé, entre une expérience privée de corps en souffrance et une identité sociale traditionnelle dans laquelle faire entrer ce corps. 133 Cette mise à distance de soi à soi qui va jusqu’à la réduplication objectivante trouve dans le costume une réalisation visible. Dans celui-ci s’exhibent au grand jour les pouvoirs sensoriels spéciaux du chamane, sa capacité de double vue, figurée par les yeux sur la coiffe et son squelette blanc ou métallique. Le chamane qui le porte montre un corps dédoublé projetant à l’extérieur cette structure interne, qui pour les profanes, constitue une essence cachée enracinée au fond du corps. Mais, du même coup, un décalage apparaît entre le sens commun et le point de vue du chamane lui-même. Ce renversement du rapport entre intérieur et extérieur constitue par rapport aux inférences élémentaires des profanes à la fois une confirmation, une illustration iconique et une sorte de dérision vertigineuse.
134 Le chamane manipule une logique de duplication et adopte sur les choses un point de vue dualiste qui sépare des éléments liés et expose les objets sous des aspects distincts, en contraste avec la logique moniste des actions et des discours profanes. Alors que les profanes ont dépecé un animal pour préparer le tambour avec sa peau, le chamane chasse une seconde fois l’animal pour saisir son âme et compléter à sa manière l’instrument. La projection rituelle duplique les esprits en prolongeant leur agentivité dans une face accessible aux perceptions ordinaires, les eeren. Réciproquement, le double du chamane qu’est son costume lui permet très logiquement d’évoluer dans ce redoublement du monde qu’est le domaine des perceptions spéciales. Une série de projections réciproques est donc réalisée entre le domaine des humains et celui des esprits. 135 Entre ces niveaux de réalité dont il postule à la fois la séparation et la solidarité, le chamane tisse des liens qui passent par son corps dédoublé. Il pourra bientôt devenir l’interface de transferts multiples entre les aspects visible et invisible du monde, en mettant en œuvre des propriétés corporelles singulières, que nous explorerons dans le chapitre suivant. 136 Il est tout à fait remarquable que ces transformations du point de vue du chamane sur lui-même et sur le monde soient organisées à l’instigation d’un chamarte tiers et avec l’intervention active de certains profanes. La personne identifiée comme chamane n’accède pas à la fonction sociale par la transmission d’un savoir secret qui exclurait les non-chamanes mais au contraire par l’entrée dans un schéma relationnel triadique où prennent place avec lui profanes et esprits et par l’adoption d’une perspective conceptuelle qui implique la perspective des profanes parce qu’elle les englobe.
NOTES 1.Hereksel, « équipement ; instrument », du mongol hèrègsèl, dérivé de mong. hèrèg (tv. herek), « affaire ; nécessaire ». 2. Le touva emdik est emprunté au mongol èmnèg, que Kowalewski traduit par « non dressé ; sauvage, effréné » (1844-1849, I : 217). 3. Cette trame se retrouve dans l’épopée des autres peuples turcs comme les Chors, dont le héros Kartyga Pergen, né de vieux parents, reçoit à six ans nom et cheval avant de commencer sa vie publique (Dyrenkova 1940 : 13). 4. La tradition est ancienne : au XIXe siècle, à chaque fois que le chamane altaïen prenait son tambour pour une séance, il y accrochait un nouveau ruban (jalama) en offrande aux esprits (Potanin 1883 : 89). 5. Butanaev se trompe lorsqu’il affirme que l’usage de la peau de cheval chez les Khakasses est une apparition récente du début du XXe siècle (2006 : 89). 6. Tatarincev 2000-…, III : 291. Sur le plan sémantique, ces deux termes ont en commun de désigner un équidé bouillonnant et insoumis. Un texte ouighour du XIe siècle dit : « Regarde, il faut être un lion pour attraper l’hémione » (Kör, arslan keräk kez qulan tutyuqa). En iakoute, kulan a cessé de désigner l’hémione, absent des paysages septentrionaux, pour devenir un adjectif signifiant « vif ; pétulant » (Slepcov 1972 : 186). 7. Noté alyylynaan dans Vajnštejn 1968. 8. D’après les informateurs chors de Potapov, le récit de la vie de l’animal a lieu avant l’étape que nous nommons « débourrage collectif » et c’est l’application des dessins sur la membrane qui marque la césure après laquelle le contact avec le tambour est interdit aux profanes (1947 : 163-164). 9. Il n’existe d’ailleurs pas de distinction terminologique en touva entre dressage, domestication, apprivoisement, qui peuvent tous être rendus par ööredir. 10. La chamane Dežit Tožu, active pendant la période soviétique, mêle aussi les images du cervidé et de l’équidé à propos de sa guimbarde qui lui fait office de tambour : « Ma guimbarde, c’est mon cerf maral sur lequel je vole dans le monde du milieu. Je vole comme un oiseau avec le maral. Il vole […] sans selle. J’appelle mon maral čagaa dajym, “petit cheval”. Avec mon maral-petit cheval je ne peux pas voler dans le monde supérieur comme les chamanes qui ont un tambour-cheval » (Vajnštejn 1991 : 2.54). 11. Selon Carlo Severi, la production d’« identités complexes » est caractéristique de la forme de communication rituelle du chamanisme amérindien (2004 : 830).
12.Hajyrakan (mong. hajrhan), « bienveillant », est dérivé de hajyra (mong. hajr), « bonté, pitié ». La formule Öršee Hajyrakan, « Pitié Bienveillant », est omniprésente, non seulement dans les invocations chamaniques, mais aussi dans la langue quotidienne des Touvas où elle équivaut à l’interjection « Mon Dieu ! » Lidentité de l’être qualifié par cette épithète honorifique varie selon le contexte. Les femmes prononcent cette formule de façon rituelle le matin en accomplissant la libation du premier thé vers le ciel : dans ce cas, c’est le ciel (deer ou kudaj) qui est visé. Potanin avait noté chez les Touvas de l’Ulug-Hem (Ienisseï) à la fin du XIXe siècle l’expression Hajyrakan kudaj, « Ciel bienveillant », qui est sans ambiguïté (1883 : 77). Lassociation de Hajyrakan avec le nom de la divinité céleste Kudaj apparaît dans une invocation téléoute recueillie à la fin du XVIIe siècle (Georgi 1776-1777, III, « Le schamanisme » : 159) sous la forme Koudaï Kaïra Kam ! que Georgi traduit « Dieu, Tzar du Ciel ! cher Seigneur ! » Les montagnes, le dragon Ulu et la divinité de la mort Erlik peuvent aussi être gratifiés du titre de Hajyrakan (Potanin 1883 : 63, 77). Enfin, hajyrakan est un euphémisme touva courant désignant l’ours. 13. La constellation de la Grande Ourse. 14. L’utilisation d’une peau de mouton justifie peut-être l’omission du dressage. Lorsque le tambour était tendu d’une peau de poulain chez les Téléoutes, le rituel pouvait ne pas comporter cette étape (Potapov 1947 : 165, n. 1). 15. Dans la terminologie personnelle de Bora-maadyr, emegelčin ne désigne pas, comme d’ordinaire chez les profanes, un esprit générique féminin protecteur de la mère et du foyer. Chez les Darkhates aussi, emgelž pouvait être le nom d’esprits auxiliaires du chamane (Delaby 1997 : 138). Le terme est dérivé du mongol èmgèn, « vieille femme ». 16. La perception occidentale du chamanisme en reste à une relation dyadique unissant dans des expériences intimes le « chamane » à ses esprits animaux sans qu’il soit nécessaire que son entourage se définisse négativement comme privé de qualités chamaniques. C’est que, dans nos sociétés, « chamane » existe comme mot mais non comme statut social. 17.Jelbi est l’équivalent altaïen du touva ilbi, « magie ».
Chapitre VI. Les corps ouverts « Je suis comme un transformateur. » Ondarmaa 1 Pour pénétrer dans la logique des pouvoirs corporels extraordinaires qui distinguent les chamanes des profanes dans les conceptions touvas, nous nous concentrerons dans ce chapitre sur une capacité singulière qui leur est régulièrement prêtée, celle de manger à distance d’autres humains. En suivant ce fil, nous verrons se déployer à la fois des hypothèses riches et structurées concernant les corps des chamanes et un circuit de flux de substances vitales auquel s’intègre l’action rituelle 1 . CHAMANES MANGEURS D’HOMMES 2 Les Touvas ont des chamanes une image ambiguë. Tout le monde est d’accord pour considérer que les vrais chamanes peuvent être dangereux, parfois mortellement. Le savoir commun prête aux attaques de chamanes différents aspects (flèches invisibles, malédiction), mais la forme la plus redoutable est certainement la dévoration. Marat, de Tere-Höl, m’expliquait que « le chamane aide les gens, mais parfois il mord et mange les gens » (Ham kiži uluska duzalaar, čamdykta hamnar horžok bolgoj, kižini yzyryptar čipter). La chamane Ondarmaa énonce cette règle : « Si j’ai mangé quatorze personnes, alors je suis un chamane fort » (Men on dort kiži čiptim, men küstüg ham). Modeste, Ondarmaa explique n’avoir pas encore tué assez de personnes pour prétendre au titre de « fort ».
3 Les récits montrent généralement le chamane s’attaquant aux composantes vitales de l’individu : son âme, son sang cru et ses organes. Dans une légende, un chamane khakasse lance à son ennemi touva : « Je bois ton sang chaud » (Butanaev 2006 : 100). Les traditions iakoutes abondent en chamanes qui mangent les cœurs et les foies et mutilent les humains (Nikolaev 1961 : 48). 4 Les victimes les plus fréquentes de l’appétit meurtrier des chamanes sont les chamanes eux-mêmes. Dans le village d’Ij en pays tožu, on raconte que, dans la taïga, si un chamane mourait, un autre chamane déclarait alors : « Je l’ai mangé » (Men čip kaaptym). Les anciens éleveurs de rennes rapportent que la région où ils nomadisaient avant la sédentarisation était traversée par une rivière nommée la « rivière des Chamanes » (Hamnar hemi). On la contourne lorsque l’on passe près d’elle, car, dans ce lieu effrayant, des chamanes avaient autrefois l’habitude de se rassembler pour mesurer leurs forces et se dévorer les uns les autres (hamnar čižir čer). 5 Dans le village voisin d’Adyr-Kežig, une femme tožu, Ljubov’, rapporte que « les chamanes de la taïga et ceux de la rivière se dévoraient, dit-on. On dit qu’ils se disputaient en disant : “Moi, je suis terrible, moi” » (Duu tajganyŋ hamnary hemniy hamnar čižip turgan deer. Men končug men dep arazynda margažyp-daa turgan cuve deer). Au tournant du XXe siècle déjà, lorsqu’un chamane touva dépérissait et mourait à la suite d’une séance chamanique, on disait de lui qu’« un chamane l’a[vait] mangé » (ham cidi) (Jakovlev 1902 : 53). 6 Les combats de chamanes, thème fécond de la tradition orale des Touvas que nous avons déjà rencontré, sont appelés čižir, « se manger l’un l’autre 2 ». On ne considère nullement que le chamane vainqueur commette un crime de cannibalisme : au contraire, ses actions sont décrites comme des exploits épiques prouvant sa puissance. En revanche, lorsqu’un chamane s’en prend à un profane,
on le regarde comme un criminel à éliminer (cf. infra ; pour les Bouriates, Hangalov 1958-1960, I : 93). 7 L’entredévoration prêtée aux chamanes est l’occasion de mettre à l’épreuve notre interprétation des pouvoirs singuliers attribués aux chamanes. On a vu que Boyer explique l’essentialisation dont font l’objet les spécialistes rituels par l’hypothèse d’un transfert analogique : en raison de leurs propriétés communes, les spécialistes seraient rangés dans une catégorie conçue sur le modèle de l’espèce biologique. Or, dans le cas touva, nous constatons que les chamanes qui se mangent les uns les autres ne sont pas perçus comme coupables de cannibalisme : tout se passe comme s’ils accomplissaient là un comportement attendu. Une telle attente n’appartient certainement pas aux hypothèses tacites que la biologie intuitive attache à la notion d’espèce - bien au contraire. S’ils s’entredévorent sans crime, c’est que les chamanes ne sont nullement conçus comme les membres d’une même espèce. Il faudra donc reprendre la question du fondement de l’essentialisation des chamanes en se passant de la théorie du transfert analogique venu de la biologie intuitive. 8 Pourquoi les peuples sibériens attribuent-ils une tendance dévoratrice à ceux qui ont la charge de les soigner et de garantir leur bonheur ? Il n’est pas suffisant de reconnaître une « ambiguïté » ou un « côté obscur » au chamane (par exemple, Whitehead & Wright 2004 : 3-4). Les dévorations chamaniques ne s’éclairent que si on les envisage comme un cas particulier d’un ensemble cohérent de tendances à l’absorption prêtées aux chamanes. 9 L’appétit insolent des chamanes touvas a frappé les voyageurs du XIXe siècle comme il surprend ceux du XXIe. L’explorateur russe Potanin se plaignait des exigences de cadeaux des chamanes touvas en échange de leurs rituels, allant de la brique de thé jusqu’à un
cheval : « Jamais on ne nous avait demandé autant » (1883 : 61). Ce témoignage permet de relativiser les inquiétudes de certains observateurs qui voient dans l’âpreté au gain des chamanes de Kyzyl le signe d’un récent dérèglement. 10 L’avidité peut dénoncer le faux chamane, mais cela ne signifie pas qu’elle n’est pas prêtée aussi aux vrais chamanes. Aujourd’hui, un proverbe populaire dit : « Quand le peuple est pauvre, chamanes et lamas sont riches » (Conjada-raarga ham lama bajyyr). À la fin du XIXe siècle, les Touvas disaient à Katanov : « S’il y a de l’alcool, le chamane reste deux jours ; s’il n’y en a pas, il se fâche et rentre chez lui » (Araga bar bolza, kam iji-daa honuk honar ; čok bolza teryngaš čanar) (1907, I : 5 ; II : 5). 11 La même opinion se rencontre dans certains proverbes khakasses anciens comme : « Année d’épizootie, chien gras ; année d’épidémie, chamane gras » (Hyčalyg čylda adaj simis, horyglyg čylda ham simis). Ou encore : « Quand le bétail est malade, le chien est repu ; quand l’homme est malade, le chamane est repu » (Mal ölze adaj toh, kizi agyrza ham toh) (Butanaev 2006 : 146). Les Altaïens connaissent un équivalent exact de ce dernier aphorisme : « Quand le bétail est malade, le chien est gras ; quand l’homme est malade, le chamane est gras » (Mal uru ijt semis, kiži uru kam semis) (Potapov 1953 : 310). L’ancienneté et la large diffusion de ces adages suffisent à montrer qu’ils ne peuvent être le produit d’une propagande soviétique, bouddhique ou chrétienne, comme on pourrait le supposer au premier abord. 12 Une explication en termes psychologiques (« les chamanes se recrutent parmi les gens cupides ») ou sociologiques à la façon soviétique (« les chamanes forment une classe d’exploiteurs ») serait évidemment insatisfaisante. Selon nous, les chamanes occupent par vocation une position de dévoreurs et les biens matériels ne sont que
l’un des objets de leur fringale. Si les chamanes sont nourris aux dépens des malades, c’est parce qu’ils reçoivent une part des offrandes transmises aux esprits. Très souvent, le corps même du chamane est impliqué dans la grande circulation de chair qu’impliquent les sacrifices. Lorsqu’un animal est sacrifié, certains morceaux de la victime, chez les Touvas la poitrine (töš) et la queue grasse (uža) du mouton, sont offerts sous forme de fumée aux esprits dédicataires. Mais le reste de la viande est consommé par l’assistance, et j’ai pu constater à Touva que le chamane est toujours servi en premier et avec une grande abondance. Au début du XXe siècle, les Koumandines abattaient chaque année plusieurs centaines de bêtes sacrifiées aux esprits. Le chamane était nourri généreusement et pouvait emporter les meilleurs morceaux et les peaux des bêtes sacrifiées (Alekseev 1984 : 207). Dans l’usage chor, l’officiant recevait les parties vitales de la victime, désignées ensemble du terme kolga : gorge, cœur, foie, poumons (Verbickij 1884 : 140 ; voir aussi Alekseev, ibid. : 211). 13 En découvrant le chamane mangeur d’hommes, et plus généralement dévorateur, le lecteur se sera certainement souvenu des pages précédentes où nous le décrivions dévoré en rêve par des esprits. Dévorer et être dévoré, ces deux aspects du chamane ne sont pas simplement deux occurrences d’un même répertoire symbolique ; ce sont deux moments conçus comme liés causalement dans un flux dévorant. Mangé lui-même par ses esprits au moment de la crise, soumis à des forces d’attraction et de pression, le chamane les répercute sur son entourage selon une véritable mécanique des forces. La période d’amorçage de la crise soumet à des tensions vives le corps chamanique, qui, grâce à sa réceptivité innée, devient un point de passage pour les flux. Un Iakoute expliqua ainsi à Ksenofontov (1998 [1928] : 86) que les pouvoirs curatifs du chamane
ne sont efficaces « que si le mauvais esprit à l’origine de la maladie a reçu sa part de chair après le dépècement ». 14 Quelquefois, la voracité du chamane est explicitement attribuée à l’action d’un esprit en lui. Popov en rapporte une illustration impressionnante observée chez les Iakoutes (2006 : 45, n. 3) : J’ai personnellement rencontré un chamane dont l’esprit [auxiliaire], s’installant en lui pendant le rite, voulait dévorer un homme. Il appelait son esprit čillè. Quand cet esprit venait, le chamane attaquait avec les dents les personnes présentes et ce n’est qu’à grand-peine qu’on le repoussait. À chaque fois, le chamane se repentait ensuite et, très abattu, demandait qu’on l’arrêtât à temps pour que rien de mal ne se produisît. 15 On voit à quel point l’idée même d’« ambiguïté morale » est inadaptée en la matière, tout simplement parce qu’il ne peut être question ici de jugement moral. Si le chamane est avide et dévorateur, c’est parce qu’il obéit à une logique selon laquelle son corps est lui-même un lieu de transfert de chair et d’offrandes vers les esprits. Autrefois, les Iakoutes considéraient que, si leurs chamanes étaient maigres, c’était parce que leurs esprits auxiliaires absorbaient les substances nutritives (l’« âme ») de leur nourriture (Popov 2006 : 45). 16 Nourrir le chamane, c’est déjà nourrir les esprits et détourner leur gourmandise des corps humains. Ondarmaa m’expliqua ainsi que les rétributions qu’elle demande pour elle-même sont des offrandes aux esprits : « Les forces noires [kara küšter] exigent beaucoup de cadeaux, ce n’est pas moi qui les demande. » S’il remplit une fonction de transfert, on doit s’attendre à ce que le chamane ne puisse pas accumuler les biens qu’il reçoit. Et c’est bien ce que l’on observe chez les chamanes touvas : malgré leurs revenus parfois importants, on est assez surpris de constater qu’ils ne deviennent jamais riches. En 2006, l’argent ne restait pas dans l’association Düŋgür, car les chamanes allaient tous les soirs le jouer aux machines à sous récemment installées dans toute la ville de Kyzyl (et
interdites depuis). Svetlana justifie cette attitude par la nécessité de se débarrasser du mal apporté par les clients : « Tout ce qui est mauvais, maladie et mauvais sort, part avec l’argent que l’on donne au chamane. Les chamanes essaient de tout dépenser pour se débarrasser de cet argent. » 17 Le mari de Svetlana, Viktor, fut embauché par l’association Tos-deer comme gérant (menedžer) pour la sortir de la situation déficitaire dans laquelle elle se trouvait. Mais Viktor n’y demeura que l’espace de quelques mois, rapidement convaincu de l’impossibilité de la tâche. Malgré ses conseils et le plan de redressement qu’il avait mis au point, la présidente de l’association, Aj-Čürek, continuait de puiser dans la caisse commune pour régaler de viande de mouton sa grande parentele. Le menedžer était le mieux placé pour comprendre qu’il ne recevrait jamais ses salaires. 18 Les chamanes ordinaires ne se distinguent des ogres čeek ham, « chamane mangeur », qu’en ce qu’ils sont capables de contrôler leur force aspirante et donc de choisir leurs victimes. Mais, en certaines circonstances, n’importe quel chamane peut perdre la maîtrise de sa dévoration et causer la mort de son entourage. Les parents touvas prévenaient ainsi leurs enfants : « Des chamanes en colère peuvent manger n’importe qui » (Kenin-Lopsan 2002 : 121). Cette possibilité de dérèglement obligeait les Touvas à de sévères précautions. Au début du XXe siècle, les Touvas attendaient de leur chamane tombé malade un pronostic sur sa guérison. S’il se taisait, on considérait qu’il était condamné. On l’attachait alors dans sa yourte et tout le monde quittait le campement malgré ses cris, pour n’y revenir qu’après sa mort. Les Touvas expliquaient cet usage de la manière suivante : « Dans les dernières minutes de sa vie, le chamane devient fou, il dévore tout ce qui lui tombe sous les yeux, il fait mourir le
bétail et les gens, il ne reconnaît personne, c’est pourquoi il faut l’isoler 3 . » 19 Le chamane normal peut donc commettre malgré lui le crime de cannibalisme en dévorant des profanes proches, lorsqu’il perd la raison, mais aussi lorsqu’il est victime d’une erreur tragique. Un récit iakoute rapporte que le chamane Hosogoj, qui avait un nourrisson, reçut chez lui une femme avec un jeune enfant. Pendant la nuit, la visiteuse échangea de place les deux enfants. Elle vit dans l’obscurité le chamane agiter trois fois son battoir en direction de l’un des berceaux et le porter à sa bouche. Quelque chose comme de la crème en sortit que le chamane avala. Le lendemain, l’enfant du chamane mourut. Son père tenta de recracher ce qu’il avait avalé, mais en vain. Il dit alors : « Ce qui est mangé ne revient jamais. Et mes esprits m’ont quitté à jamais, car ils se sont émus de ce que je les ai nourris de mon propre enfant » (Alekseev 1984 : 203). 20 Hosogoj a transgressé l’ordre universel qui interdit de manger l’un des siens. En ingérant l’âme de son enfant, il l’a donnée à manger à ses esprits qui s’en sont indignés. Ce dérèglement révèle parfaitement la fonction de transfert des hommes vers les esprits qui est accomplie ordinairement dans la dévoration chamanique. UN MONDE DE DÉVORATION 21 Pour comprendre les enjeux du flux traversant le chamane, il est nécessaire de prendre du recul et d’identifier les autres points de passage qu’il emprunte. Hamayon a montré que les rapports entre les hommes, l’environnement (la forêt) et les esprits obéissent dans les conceptions des peuples sibériens à un modèle d’échange de chair. Le chasseur prend de la chair au gibier et la consomme avec sa famille, mais en contrepartie il s’attend à ce que, par la maladie et la
mort, les esprits viennent à leur tour le dévorer, lui et les siens. En Sibérie, « le monde des esprits est un monde d’affamés en quête perpétuelle de gibier humain comme l’est le monde des hommes en quête perpétuelle de gibier animal » (1990 : 415). 22 Ces dévorations multiples et imbriquées en forme de chaîne alimentaire engendrent une morale particulière. L’être qui mange son gibier légitime ne peut être qualifié de mauvais en soi ; il n’est mauvais que du point de vue de sa victime, mais lui-même ne fait que se conformer à un ordre général qui oblige le prédateur à nourrir les siens de la chair de ses proies. Dans ce relativisme des espèces, le crime le plus grave est de rompre l’ordre global de la chaîne alimentaire et de diriger son appétit vers un être de son propre groupe, autrement dit de se livrer au cannibalisme. 23 Nous ne tenterons pas ici de décrire les procédures d’échange dans un cycle global. Nous chercherons plutôt à caractériser, au niveau local, les propriétés prêtées aux entités mobilisées comme termes dans l’échange. Ces conceptions paraissent être communes aux différents peuples qui nous occupent, qu’ils soient chasseurs ou éleveurs. 24 Dans l’Altaï-Saïan présoviétique, maladie et mort sont généralement conçues comme le résultat d’une dévoration. D’un malade, les Altaïens méridionaux disent qu’« un esprit le mange » (körmös jepjat) et d’un mort que « l’esprit l’a mangé » (körmös jegen). Une blessure sur le corps est parfois désignée comme une morsure : « un esprit l’a mordu » (körmöstüŋ tištegeni) (Anohin 1924 : 6). Chez les Chors, toute mort est vue comme le résultat d’une action violente d’un esprit. Comme les Altaïens, les Chors disent du mort : « un ajna (mauvais esprit) a mangé son âme » (ajna kut čibiste) ou « quelque chose a mangé son âme » (čebel nebe kut čibiste) (Hlopina 1978 : 74).
25 Pour les différents peuples turcs de Sibérie du Sud, Erlik est le chef des démons ajna (chez les Chors), körmös (chez les Altaïens) ou aza (chez les Touvas et les Tchelkanes, Hlopina, ibid.) qui causent les maladies et la mort. On dit de lui qu’il est terriblement « vorace, avide et peu difficile ». C’est pourquoi, dans l’Altaï du Nord comme du Sud, on doit lui faire souvent des sacrifices, n’importe quelle bête pouvant le satisfaire, même du bétail boiteux ou malade (Gluhov 1926 : 97 ; Anohin 1924 : 2). Ces sacrifices sont exécutés dans l’espoir qu’Erlik, ainsi rassasié, laissera en paix le malade qui commençait à être dévoré. 26 C’est le chamane qui a la responsabilité de ces échanges de substitution. En dehors des sacrifices qu’il offre à Erlik, quand le chamane identifie dans une maladie l’action d’un esprit particulier, il peut ordonner de fabriquer pour lui une figuration qui permettra d’effectuer l’offrande. Fixé dans l’objet, l’esprit affamé peut ainsi être nourri par les hommes d’autre chose que de leur chair : de lait, de beurre et de viande. La position de pivot occupée par le chamane dans ce système de circulation de substances vitales suscite chez les gens des inférences riches concernant les propriétés matérielles de son corps. LES PRODIGES DU CORPS PÉNÉTRABLE 27 Après le rituel du premier tambour, le chamane paraît capable d’exercer de lui-même les actions causales dont il semblait n’être que l’objet passif pendant la crise. Dans son tout comme dans ses parties, le corps chamanique est désormais crédité de pouvoirs extraordinaires qui ne disparaissent pas même après sa mort. Un contact fortuit peut avoir des conséquences tragiques, comme me l’affirma un chamane de Kyzyl :
Certains chamanes meurent et ensuite, dans ton assiette tombe un cheveu, tu n’as pas vu, tu le manges, et c’est fini, tu meurs. C’est un cheveu du chamane défunt ; il est petit, on ne le voit pas. Tu le manges et tu meurs. 28 Les Touvas connaissent de nombreuses histoires illustrant le danger du contact avec des restes de chamanes. Un pasteur nomade me rapporta comme un fait de notoriété publique « arrivé il y a quelques années » que, dans la région de son campement, un homme avait trouvé un jour un seri, construction de bois dans laquelle on dépose le corps d’un chamane défunt. Le crâne du chamane était tombé du cercueil et avait roulé à terre. L’homme le ramassa et joua avec. Un peu plus tard, il fut saisi d’une crise de furie et tua sa femme d’un coup de fusil avant de se suicider. 29 Mais, bien entendu, on attend aussi des chamanes qu’ils fassent montre de pouvoirs singuliers quand ils sont encore en vie. Les traditions orales de l’Altaï-Saïan regorgent d’exploits miraculeux mis au crédit des chamanes comme étant des manifestations de leur puissance. Dans le chamanisme altaïen et touva, d’après Vajnstejn et Moskalenko (1995), « ces tours de magie étaient particulièrement caractéristiques des "grands" chamanes ». Amir, dans la vallée du Hüürektig, me raconta les faits suivants à propos de sa grand-mère chamane : En disant des invocations, elle faisait tomber la pluie. Le temps est clair et elle fait venir la pluie. La grêle se met à tomber, la foudre tombe. Les chamanes d’essence céleste [Kudaj uktug] sont ainsi. Autrefois, quand un chamane d’essence céleste se fâchait contre des gens, il faisait tomber la foudre. Il chamanisait, et à l’endroit où il voulait que la foudre tombe, elle tombe... enfin elle tombait. 30 « Elle tombait », car ces exploits sont toujours prêtés aux chamanes du passé, supposés plus forts que ceux d’aujourd’hui. Beaucoup de mes informateurs considèrent que l’incapacité des chamanes contemporains à accomplir de tels prodiges est l’un des signes les plus clairs de leur faiblesse, voire de leur fausseté.
31 Ilbi 4 est le terme qui désigne généralement ces tours magiques. Au XIXe siècle, Potanin a entendu dire par des informateurs touvas que « si les üzüt 5 aident le chamane, il pourra faire des ilbi, par exemple faire couler du lait de son tambour dans un bol ou se planter un couteau dans la poitrine » (1883 : 63). Les prodiges prêtés aux chamanes ne sont pas, comme le supposent quelquefois les auteurs occidentaux, l’expression d’une imagination fantaisiste affranchie du sens des réalités. Ces légendes reproduisent des scénarios d’une grande stabilité, dont nous allons voir qu’ils s’appuient sur des hypothèses richement structurées. 32 Maints récits ont pour objet l’invulnérabilité du corps du grand chamane. La sœur du chamane Adyr-ool, à Mugur-Aksy dans l’Ouest de Touva, m’avoua n’avoir pas une grande confiance dans les pouvoirs de son frère. Elle le comparait à leur mère qui, « elle, était une grande chamane ». D’après sa fille, celle-ci se plantait un couteau dans le cœur et le retirait trois jours plus tard sans laisser couler de sang. 33 Sergej, chamane à Kyzyl, me rapporta une légende de la région de Šagonar selon laquelle, autrefois, un chamane local se plantait un couteau dans le corps. Le sang giclait puis l’homme se relevait et buvait du thé. Un autre chamane, raconte Sergej, se tirait dessus au fusil et en sortait pareillement indemne. 34 Des récits semblables ont été relevés dans l’ethnographie touva (Kon 1934 : 44 ; Olsen 1921 [1915] : 155), bien qu’aucun voyageur n’ait réellement assisté à de telles pratiques. Des témoignages fiables venant d’autres régions sibériennes nous montrent qu’il ne s’agit pas seulement de légendes mais aussi de pratiques récurrentes. On retrouve ces thèmes chez les Iakoutes, pour qui « un bon chamane doit se couper en trois endroits : au sinciput, au foie et à l’estomac ; on enfonce le couteau jusqu’au manche et parfois la lame passant au
travers apparaît de l’autre côté » (Seroševskij 1993 [1896] : 607). Seroševskij rencontra lui-même un chamane iakoute qui avalait des charbons ardents et du verre et recrachait des pièces de monnaie qui disparaissaient des mains de l’assistance (ibid. : 609) 6 . Au cours du rituel d’entrée en fonction d’un jeune chamane iakoute, le chamane expérimenté qui le menait saisissait une hache dont il se frappait à toute force la poitrine avant d’inviter le jeune à en faire autant. Dans le chant qui suivait cette action, les chamanes prononçaient : « Serpent qui traverse le corps de la bouche au postérieur » (Popov 2006 : 367-368). Ces paroles décrivaient vraisemblablement la hache censée leur passer par le corps. Figure 28. Chamane toungouse se perçant le corps d’une flèche(Georgi 1776-1777, pl. 62) 35 Au XVIIIe siècle, l’académicien Gmelin put observer des tours semblables accomplis par des chamanes toungouses et bouriates. Ce savant rationaliste se fit un devoir de confondre publiquement les chamanes en dévoilant les subterfuges grâce auxquels ils évitaient de se blesser (Gmelin 1767 [1751-1752], I : 261 ; II : 16-17). Avec son confrère Müller, il eut cependant la surprise d’observer parmi les Iakoutes une chamane de vingt ans qui s’infligea sans supercherie les
fameux coups de couteau. Mise à l’épreuve par les étrangers qui l’accusaient d’imposture, elle leur offrit cet effrayant spectacle : Elle se poignarda réellement et retira son couteau ensanglanté. Je tâtai la plaie et un morceau de l’épiploon tombant. La magicienne le découpa, ordonna de le faire cuire sur les braises et le mangea. Les Iakoutes manifestèrent leur étonnement par des cris et des gestes pleins de vénération (Gmelin 1751-1752, II : 495). 36 Les académiciens Gmelin et Müller, pris au dépourvu, la soignèrent quelques jours, la prirent en amitié et lui firent confesser quelle ne s’était jamais réellement poignardée ainsi auparavant et quelle ne l’avait fait qu’à cause de leur présence et par confiance dans les récits des exploits de ses ancêtres. Les savants exigèrent que son aveu fût noté par écrit et qu’elle le signât (ibid.). Sans doute en raison de son manque d’expérience, cette jeune femme avait cru pouvoir réaliser effectivement sur elle-même les récits légendaires illustrant les propriétés extraordinaires du corps chamanique. 37 Les récits de transpercements sont à vrai dire aussi anciens que nos premières sources sur le chamanisme sibérien. Les chroniques sur l’expédition d’Ermak aux alentours de 15 81 rapportent que les Cosaques assistèrent à un rituel au cours duquel un chamane, appelé en russe šajtanščik, probablement d’ethnie vogoule (mansi), demanda à être frappé de coups de couteau et but son propre sang (Miller 1999 : 246-247). Plus au nord, le navigateur anglais Richard Johnson, qui explora l’embouchure de la Petchora à la recherche du passage nord-est, rapporte avoir observé en 1557 un chamane samoyède qui s’enfonça une épée chauffée à blanc à la hauteur du nombril. La lame ressortit au niveau du postérieur de sorte que Johnson put en toucher la pointe (Hakluyt 2004 [1599] : 132). Passant de la toundra aux steppes méridionales et de la Renaissance à nos jours, signalons enfin que la pratique de s’enfoncer des couteaux dans le corps pendant le rituel a été observée chez les chamanes des Kazakhs, les baksy, jusque dans les années 1990 (Stépanoff 2010b).
38 Ce que nous savons maintenant du schème essentialiste d’une part et des flux de force dont le chamane doit être le lieu de passage d’autre part nous permet de mieux comprendre cette scène sanglante aussi récurrente qu’inexpliquée jusqu’à présent. Ce qu’elle offre à l’assistance n’est pas un spectacle au goût douteux, mais une expérience in vivo visant à démontrer la capacité du corps du chamane à être pénétrer, sa porosité. 39 Les Iakoutes ont élaboré à ce sujet une remarquable théorie explicite sur la différence corporelle de leurs chamanes (Popov 1947 : 289). Les coups de couteau que s’administre l’officiant ont chez eux pour but de démontrer que son corps possède sous la peau des « trous » (ojbon) prouvant qu’« il n’est pas un charlatan mais un chamane authentique ». Les meilleurs chamanes ont jusqu’à neuf « trous » (ibid.). C’est l’un de ces trous que l’on voit projeté à l’extérieur, dans le costume du chamane iakoute au niveau du nombril, sous la forme d’un anneau métallique, nommé lui aussi ojbon (figure 29). Et c’est précisément à travers ce cercle que le chamane se frappait le corps à coups de couteau pendant le rituel (Seroševskij 1993 [1896] : 608 ; Popov 2006 : 60). 40 Le récit iakoute suivant rapporte un cas fascinant de découverte inopinée de trou, ojbon (ibid.) : Un jour de soleil brûlant, un faucheur voulut se reposer et s’assit sous un arbre le dos au soleil. Il était sans chemise. Jetant par hasard un regard sur son ombre, l’homme aperçut à un endroit une tache lumineuse dans l’ombre, comme si les rayons du soleil passaient au travers. Le faucheur en fut très surpris et examina attentivement son ventre, palpant l’endroit que les rayons semblaient traverser. Il appuya avec le doigt, qui s’enfonça sans rencontrer de résistance. La peau ne se déchirait pas sous la pression du doigt mais se tendait et plus le doigt allait, plus se faisait sentir une démangeaison. Le doigt pénétra en entier dans le corps et la démangeaison se fit de plus en plus insupportable. Le faucheur, sans réfléchir longtemps, ramassa une pointe par terre et retirant son doigt se perça de part en part. La pointe ressortit dans son dos et du sang coula de la blessure. Cependant, il ne sentit pas de douleur. On raconte que cet homme devint ensuite un célèbre chamane.
Figure 29. Plastrons de costume de chamane À gauche, plastron de costume de chamane iakoute portant un trou en son centre. À droite, détail du plastron, plaque métallique représentant un ancêtre chamane emeget, pourvu du même trou au niveau du nombril (Pekarskij & Vasil’ev 1910 : 98, 102 ; Stépanoff & Zarcone 2011). 41 On ne peut souligner plus clairement que le statut de chamane est le résultat de particularités corporelles. Ne faisant à aucun moment allusion à des esprits, l’histoire manifeste une compréhension entièrement essentialiste de l’accès au statut chamanique. Elle nous montre précisément que le trait essentiel du chamane est le caractère poreux de son corps qui l’ouvre à des forces invisibles. 42 Le point de vue animant ce récit n’est pas celui du chamane luimême, puisqu’il est construit à la troisième personne. On reconnaît sans peine un regard externe sur ce qu’est un chamane, précisément un regard de profane, dont nous avons déjà observé qu’il est marqué par un plus fort essentialisme que le regard porté par le chamane sur sa propre expérience. 43 Les Iakoutes disent que certains chamanes auraient en outre dans leur ventre une poche appelée kieli leur permettant de conserver les esprits qu’ils ont avalés (ibid.). Appliqué au corps humain, kieli
désigne ordinairement la matrice ; aussi le kieli doit-il sans doute être mis en rapport avec la capacité prêtée à certains chamanes mâles de donner naissance à des animaux (Seroševskij, ibid. : 609). 44 Les divers caractères étranges du corps chamanique, loin d’être arbitraires, s’organisent de façon cohérente. Ainsi, pour les Iakoutes du Viljuj, un chamane dont le corps est troué passe pendant la crise par l’étape du dépècement décrite dans le chapitre IV et, de plus, possède des ancêtres chamanes (Popov, op. cit. : 292-293). Si porosité, dépècement et hérédité sont trois traits solidaires, c’est parce qu’ils obéissent à un même schème essentialiste. Les Iakoutes mentionnent par contraste l’existence de chamanes mineurs qui ne possèdent aucun de ces traits, mais qui doivent tout à une relation spéciale avec un esprit üör et à l’apprentissage. Leurs pouvoirs ne durent que trois ans (ibid., voir aussi Ksenofontov 1998 [1928] : 60). Avec leur identité chamanique provisoire et acquise lors d’une rencontre, ces chamanes mineurs offrent une admirable synthèse du schème constructiviste. 45 Les propriétés singulières du corps chamanique, pénétrable de part en part de la bouche ou du nombril à l’anus, se retrouvent avec une stabilité déconcertante des Samoyèdes du XVIe siècle aux Iakoutes du XXe siècle. Elles sont résumées par les Iakoutes du Viljuj dans la remarquable expression de « personne à corps ouvert » (ahagas ètteeh). Cette catégorie très générale inclut les chamanes, au corps troué, et plus généralement tous ceux qui sont capables de subir l’influence d’agents invisibles. Le reste des humains est classé dans la catégorie des gens « à corps fermé » (Alekseev 1984 : 204). Nous retrouvons cette dernière expression chez les Téléoutes sous la forme « gens à poitrine fermée » (köksü tujuk kündü el), qui, dans les chants chamaniques, désigne les « gens simples, non chamanes » (Dyrenkova 1949 : 161,166). Ceci nous permet de préciser la formule
chamanique triadique proposée précédemment : dans le chamanisme sont associés de façon complémentaire au moins un corps ouvert, un corps fermé et un agent surnaturel. 46 Les capacités de transfert et d’absorption des chamanes sont donc pour les Turcs de Sibérie profondément enracinées dans l’anatomie de leur corps « ouvert ». Assurément, ce sont ces mêmes propriétés qui font des chamanes des cannibales potentiels. Ceci est explicitement suggéré par les Nganassanes : leurs chamanes auraient une bouche spéciale par laquelle ils avalent les âmes des gens (Lambert 2002-2003 : 234). 47 À la lumière de nos observations sur l’« ouverture » du corps du chamane, bien des traits de la crise décrits précédemment trouvent un éclairage. Au cours de ses rituels, Spiridon, célèbre chamane iakoute du Nord mort dans les années 1930, se perforait le corps et en extrayait des morceaux de foie, du sang et du gras. Or, dès sa période de crise initiale, il s’infligeait sans dommage des coups de couteau et de hache et c’est ce comportement qui décida sa famille à reconnaître en lui un chamane (Gurvic 1977 : 214, 225). Un corps pris de bâillement et de flatulences, tiraillé par les crampes, se perçant de coups, avalant involontairement des couteaux et des haches avant de les recracher (Radloff 1893, II : 17), tous ces caractères et comportements étranges du jeune en crise dessinent un objet dont les limites ne sont pas closes, le corps spongieux d’un homme pénétré et pénétrant. LE DÉVOREUR DE SERVICE 48 7 Si l’ouverture du corps du chamane lui vaut un statut social, c’est parce qu’elle est mobilisée dans le rituel au service des profanes. On attend du chamane qu’il se laisse pénétrer par des esprits et des
forces et qu’il oriente sa fringale afin de dévorer les dévoreurs d’humains. Ainsi fera-t-il de son corps ouvert un corps conducteur. 49 En Sibérie, on considère généralement que le chamane laisse entrer puis sortir ses esprits auxiliaires au début et à la fin du rituel par la bouche, les aisselles, le sinciput ou l’anus (par exemple, Delaby 1976 : 84 ; Popov 2006 : 51). À Touva, dans le village de Mugur-Aksy, le chamane Adyr-ool me raconta que, pendant les rituels, des esprits lui sortaient du ventre et qu’il se mettait alors à parler en altaïen. L’altaïen est la langue maternelle de sa mère, grande chamane dont il est l’héritier, alors que lui-même est Touva, son père étant Touva de Mongolie. Une identité étrangère traverse ainsi, dans son ventre même, la personne du chamane. 50 L’éleveur Sergej m’expliquait que les chamanes d’autrefois pouvaient, en levant le bras, montrer des esprits aza sous leur aisselle. Cette idée trouve sa réalisation dans le patron de certains costumes chamaniques qui ménagent une ouverture au niveau de l’aisselle pour laisser passer les esprits (figure 30). 51 Au début du rituel, le chamane doit se préparer afin de réactiver ses capacités conductrices. Un chamane altaïen expliquait à Potapov qu’il commençait la séance par « réchauffer son corps [litt. sa chair] » (idim izirčam) (1978 : 8). Un chamane sagaï que Katanov vit en action, au début du rituel, lorsqu’il commençait à tambouriner, faisait de profondes inspirations : l’assistance disait alors qu’« il tir[ait] ses esprits » (tösterin tartyndy) (1897 : 25-26). À la fin de la séance, au contraire, ce chamane expirait plusieurs fois, donnant à voir ainsi que « les forces » le quittaient (ibid. : 30). Les chamanes chors bâillaient en début et fin de rituel pour laisser passer leurs auxiliaires (Arbačakov & Arbačakova 2004 : 5 5). 52 La force absorbante du chamane se manifeste dans une technique universelle, la succion des parties malades du corps du patient. Au
tournant du XXe siècle, les chamanes touvas suçaient la partie du corps malade et sortaient cracher à l’extérieur le mauvais esprit ainsi expulsé (Jakovlev 1900 : 102-103). Figure 30. La chamane Alesja Saarlyn montre le trou ménagé au niveau de l’aisselle dans son costume 53 Parfois, le chamane avalait tout bonnement le démon : on a vu que les chamanes iakoutes disposaient à cette fin d’une poche (kieli) dans le ventre. Voici la manière dont un chamane tožu décrit le sort qu’il a réservé à un aza auquel il s’adresse (Vajnstejn 1961 : 190) : Ton foie noir, Ton cœur sanglant, Moi, j’ai dévoré. Tes poumons, Ta veine et ton foie, Moi, j’ai dévoré. Ton sang rouge, Moi, j’ai léché ! 54 Dans son propre corps, le chamane transporte des démons et parfois aussi l’âme perdue du malade sur lequel il la recrache ensuite. Nous en verrons dans le chapitre IX un cas contemporain. 55 Il arrive aussi que les chamanes accomplissent rituellement des transferts d’une personne à l’autre. La mort de plusieurs proches
autour d’un malade peut susciter un soupçon à son égard s’il y a vraisemblance qu’il ait cherché à éloigner sa propre mort par une substitution. Svetlana m’explique ce phénomène ainsi : – Vous savez, les chamanes, ils allongent la vie des gens. – Et comment ? – C’est très simple. Par exemple, je veux prolonger ma vie : je suis en train de mourir, mais je veux vivre. Je vais voir un chamane et je lui dis : « Je veux vivre. » Alors il demande : « Il y a quelqu’un sur qui vous pouvez faire passer votre maladie, votre mort ? » Et voilà, je la fais passer. Si c’est un bon chamane, il le fait, et voilà ma mort repoussée d’un an. – Mais quelqu’un va mourir alors. – Oui. J’ai entendu le cas d’une femme : son frère est mort, puis son fils dans un accident, et ensuite le chamane a dit : « C’est fini, je ne peux plus. » On peut aussi transférer la mort sur les animaux. Mais le chamane a dit : « Là je ne peux plus, c’est fini. » Où donc envoyer ça maintenant ? Et elle, elle veut vivre ! Mais où l’envoyer ? Plus de fils, plus personne ! Les gens qui venaient chez elle avaient peur, ils ne voulaient pas prendre du thé. Elle pouvait faire de telles choses ! 56 Avant l’époque soviétique, au bout du voyage à la recherche de l’âme de son client, le chamane touva parvenait généralement chez Erlik avec qui il devait négocier un échange. Le plus souvent, le chamane proposait le sacrifice d’un animal contre la libération de l’âme, mais il pouvait arriver qu’Erlik exigeât une autre âme humaine en échange de celle dont il s’était emparé (D’jakonova 1981 : 163). Cette procédure de substitution était également connue des Koumandines 8 , des Altaïens 9 et des Bouriates, qui la nommaient « rançon humaine » (hün doljo) (Hamayon 1990 : 420). La victime devait être une personne de l’entourage du malade, souvent dans sa dépendance ou son meilleur ami (Potanin 1883 : 86-87). FLUX ET CORPS CONDUCTEURS Conceptions profanes : une force unidimensionnelle
57 Revenant à nos observations chez les Touvas contemporains, nous allons voir que la configuration des flux dans lesquels le chamane s’intègre grâce à ses pouvoirs absorbants varie selon la position des observateurs. 58 Svetlana pense que la chamane Aj-Čürek est capable de prendre de l’énergie aux gens. Elle évoqua ce sujet à la suite d’un événement récent qui en fournissait une illustration inquiétante : Avant-hier un chamane est mort. Il s’était disputé il y a quatre ans avec Aj-Čurek, il avait quitté Tos-deer en faisant un scandale. [En apprenant sa mort], Aj-Čurek a dit que lorsqu’elle se fâche contre quelqu’un et lui fait quelque chose, il meurt quatre ans plus tard. Les chamanes prennent l’énergie des gens, ma mère me l’a dit. 59 Elle explique : Chaque personne a son énergie. Le chamane dépense la sienne pendant la purification, puis il est obligé d’en reprendre. Par exemple, il s’assied près de quelqu’un et lui touche la main. Quand Aj-Čürek s’assied près de moi, je m’écarte un peu pour qu’elle ne me touche pas. 60 Pour Svetlana, de puissants courants traversent le corps du chamane. Entrer en contact physique avec une partie de ce corps, comme la main, c’est s’exposer à être emporté soi-même par la force d’aspiration qui en émane tel un reflux après le rituel. Remarquons que dans la description mécanique qu’énonce Svetlana, il n’est pas question d’esprits. Le chamane donne sa propre énergie au client, il en est ensuite inévitablement amoindri et doit se réalimenter en pompant celle d’une personne quelconque qui se trouvera avec lui en contact physique. Si le corps cha-manique est bien conçu comme un lieu de transferts, les échanges ne font intervenir qu’un seul niveau de réalité, le monde ordinaire des humains (figure 31). Figure 31. La circulation d’énergie selon Svetlana
61 Lorsqu’ils évaluent leurs chamanes, les profanes, aujourd’hui comme autrefois, emploient souvent la notion de küš-šydal, « forcepouvoir ». Cette expression désigne une puissance interne du chamane, sans hypothèse sur son origine. Des chamanes qu’ils apprécient, les profanes disent simplement qu’ils sont « forts » (küstüg) sans faire référence à leurs esprits. À Kyzyl, Aziana Kuular compare ainsi deux chamanes : « Elena est plus forte qu’Anissia. Elle frappe fort dans son tambour, elle chante. Elle a plus d’énergie [ènergija]. » Ce genre de jugement se retrouve chez un vieux Touva de la taïga comme Marat, qui estime que le chamane Tajlyp Čaryn, l’ancêtre d’Ereksen, était končug küštüg, « très fort ». Au contraire, Šoončur Sojan, « un simple élève » d’après lui, n’était guère küštüg. Quand ils se livrent à ce type de jugement comparatif, les clients pourraient presque dire : « Les esprits, je n’ai pas besoin de cette hypothèse. » 62 Cette absence d’agents surnaturels dans les commentaires profanes n’est pas un fait nouveau. Kenin-Lopsan a recueilli auprès d’une vieille Touva, Dongak Baryykan, née en 1898, les circonstances d’un combat de chamanes auquel elle assista dans son enfance. Les deux hommes installèrent leur yourte l’une à côté de l’autre et chamanisèrent chacun chez lui. Le récit ne fait allusion à aucun agent surnaturel mais seulement à un principe de mécanique des forces inhérentes aux chamanes : « le chamane fort mange le chamane faible, dit-on » (küštüg ham koškak hamny čip kaar dižir). Dans le cas décrit, les deux chamanes moururent simultanément, de sorte que les gens en conclurent que « leur forces étaient égales » (küžü dey hamnar-dyr) (Kenin-Lopsan 2002 : 121). Dans ces témoignages de profanes, la « force » apparaît comme une propriété caractéristique des personnes qui ne peut être modifiée qu’à la marge.
Dimensions multiples et chamane transformateur 63 À nouveau, le point de vue des chamanes est différent. Pour décrire les flux qui traversent le chamane, la métaphore de l’énergie, et plus précisément celle du courant électrique, connaît un certain succès chez les chamanes contemporains. Un chamane traditionnel comme Ereksen ne répugne pas à y recourir. Ereksen possède un petit eeren fait de quelques rubans de couleurs différentes suspendu au-dessus de son lit. Il l’appelle ojnaar eeren, « eeren pour jouer », ou tout simplement cüvem, « ma chose ». La « chose » lui parle et lui donne des conseils sur la manière de traiter ses clients : Parfois, quand des gens ont des cas durs, quand il y a une force mauvaise [bagaj küžü], il me dit : « Ne le fais pas. » Moi je suis un homme faible, parfois on vient avec une affaire qui est difficile, alors je ne le fais pas. Quand c’est une trop grosse chose, je ne peux pas lutter contre. 64 Si Ereksen estime qu’il ne peut s’opposer à des forces puissantes, c’est en raison de l’absence de son costume et de son tambour au moment de l’entretien. Quand j’avais mon équipement, ça allait. Mon truc fait entrer terriblement de force [küš] dans le tambour-costume. Ça fait venir de la force. Ensuite, quand on met le costume, c’est comme un courant spécial [tuskaj tok], ça vous recharge [zarjažajtap 10 ]. 65 L’eeren donne de la force-électricité au costume, qui la transmet au chamane. Ereksen a bien l’eeren avec lui, mais il ne peut en recevoir directement du secours sans l’intermédiaire de son costume. On le comprend si l’on se souvient que le costume apparaît comme le prolongement spécial, le double dans le monde des esprits du corps du chamane. Il est en position de « recharger » directement et efficacement le chamane parce qu’il enveloppe son corps ordinaire pendant le rituel. L’eeren, au contraire, objet menu manipulé occasionnellement par le chamane, n’est pas en contact avec l’ensemble de son corps.
66 Ereksen se définit lui-même avec modestie comme un « homme faible ». Sa propre force intrinsèque ne peut suffire pour entreprendre une action chamanique. De son point de vue, c’est sa réceptivité de nature et sa position dans un circuit à multiples étages qui lui donnent la « force » (küš) grâce à laquelle il va pouvoir « se battre » contre les « forces mauvaises » (bagaj küš). Déconnecté du circuit lorsqu’il n’a pas son équipement complet, il ne peut plus réaliser de rituels importants. 67 Au contraire de Svetlana qui ne percevait que des échanges entre les humains, l’interprétation d’Ereksen fait intervenir des niveaux ontologiques différents. Ereksen raconte que son eeren a été créé par son grand-père, qui en a constitué le noyau (özek). L’objet tient donc sa puissance de Tajlyp Caryn, dont la « force » avait été démontrée avec éclat lors d’une grande compétition (« Cinquante ou soixantedix chamanes avaient mesuré leurs forces », voir supra, p. 185). Tajlyp lui-même tenait sa force chamanique de son père, Sümestej, qui l’avait reçue en cadeau d’une belle dame rencontrée par hasard, la maîtresse de la taïga. Tous ces personnages, maîtres de lieu et ancêtres, sont invisibles pour les gens ordinaires, ils appartiennent au domaine des perceptions spéciales. L’eeren, qui tient d’eux sa force, est dans un statut ontologique intermédiaire : l’objet visible qui pend au mur n’est que l’indice matériel d’une réalité complexe dans laquelle sont impliqués tous les esprits susnommés. 68 Comme on le voit par ce schéma (figure 32), des flux transitent entre diverses instances, esprits et corps, sous des qualités diverses grâce à la médiation des objets rituels. Dans ce circuit à multiples étages, les forces d’Ereksen ne lui sont pas inhérentes, elles ne font que le traverser.
Figure 32. La circulation étagée des forces selon Ereksen 69 Quel est le rôle particulier du corps du chamane dans ce circuit ? La chamane Ondarmaa nous apporte une réponse qui puise à nouveau dans le registre électrique. Le texte de son affiche dans les locaux d’Adyg-eeren annonce qu’elle « soigne avec l’énergie » (energija-bile emneer). Je lui demandai s’il s’agissait de sa propre énergie : Non, je suis comme un transformateur. Ça vient de là [elle pointe le doigt vers le ciel]. C’est pourquoi je refuse quelquefois les petits enfants ou les vieillards. Même les adultes, si ça leur venait directement, ce serait comme un choc électrique. C’est pourquoi je suis un transformateur. 70 Lorsqu’elle désigne le ciel du doigt, Ondarmaa évoque habituellement ses protecteurs, les albys. La force qui vient de ces êtres célestes est trop importante et trop brute pour pouvoir être bénéfique aux gens ordinaires. Le passage par le corps chamanique est nécessaire pour en diminuer l’intensité mais aussi pour en modifier la qualité : elle convertit la « force », puissance active que reçoivent les chamanes et qui leur permet de lutter, en « protection » (kamgalal), nom qu’elle donne aux eeren. Ondarmaa peut aussi ne pas créer d’eeren protecteur mais laisser de la force dans son client, même sous des formes différentes selon les besoins. Elle explique que le terme moderne d’« énergie » (energija) recouvre en fait plusieurs catégories de forces :
– Il y a küčü-küš [« puissance-force »], küčü-küš ham [« puissance-force chamanique], šidi küš [« force magique »], sürlüg küš [« force terrible »], türlüg küš [« force effroyable »], il y en a beaucoup. Les deux dernières, c’est comme un champion de lutte, comme Ajas 11 ou un specnaz 12 , un guerrier : on n’ira pas se battre avec lui, on en a peur. Šidi, c’est comme une défense magique, par exemple si un četker [démon] attaque la personne qui a le sidi küš, un ours sortira de son dos et le četker s’en ira. – On ne les voit pas ces forces ? – Un œil non armé ne les voit pas, mais certains êtres les voient. Je les laisse pour un an seulement, parfois trois mois, pour le printemps par exemple. 71 Ondarmaa me répète que les forces ne viennent pas d’elle-même : Cela vient d’eux [les albys]. Je suis seulement intermédiaire. Les [esprits-] maîtres de son lieu [le lieu d’origine du client] donnent aussi, ainsi que ceux d’autres lieux. Parfois on fait un saŋ [combustion d’offrandes], et il faut appeler des maîtres de Mongolie, de Chine, du Tibet. Chaque maître a une force particulière. Par exemple, un député veut s’élever, mais d’autres députés lui font des kargyš-čatka [« malédictions-mauvais sorts »], et là les [esprits-] maîtres mongols lui font une protection forte contre les kargyščatka. Et la force intérieure, c’est de Chine qu’elle vient. La sagesse, c’est du Tibet. Chez nous, il y a le Nord de Touva qui donne beaucoup de sagesse. On reconnaît les Touvas d’Erzin, de Tožu, et d’ailleurs à leur accent, ils ont des caractères différents. Chez les maîtres, c’est pareil. Si tu veux la gloire, ce sont les maîtres de Čadaana qu’il faut appeler. Ils la prennent à d’autres et te la donnent. Si tu veux la sagesse, ce sont les maîtres de Süt-Höl qu’il faut appeler. Si tu veux la richesse, c’est de Baj-Tajga. Si tu veux avoir un air mystérieux, c’est de MöŋgünTajga. Tout est distribué comme ça à Touva. 72 Aux Mongols, dont est sorti l’Empire gengiskhanide, est donc associée la force combattante permettant de triompher des malédictions des rivaux. La maîtrise de la force intérieure prêtée aux esprits-maîtres chinois vient sans doute de la représentation des énergies dans le feng-shui tel qu’il est connu en Russie. Quant à la sagesse, notion bouddhique, on ne s’étonne pas qu’elle vienne du Tibet. À Touva, si Baj-Tajga donne la richesse, c’est sans doute en raison de son épithète baj, « riche » ; quant aux attributs donnés au lac de Süt-Höl et au massif de Möŋgun-Tajga, ils sont plus difficiles à justifier. C’est bien sûr à la chamane de définir à quel esprit-maître elle doit s’adresser afin de pourvoir son client de la force ou de l’aide
qui lui sont nécessaires. De cette manière, Ondarmaa se place au centre d’un réseau géographique virtuel qu’elle sollicite à volonté. 73 Quant il s’agit de luttes contre d’autres chamanes, Ondarmaa dit « tuer » avec ses propres forces, sans auxiliaires. Mais pour aider ses clients, à l’encontre du modèle qui inspirait Svetlana, la chamane affirme ne pas agir par sa propre énergie. Cette conception est en cohérence avec la prétention qu’elle exprimait dans un autre entretien de n’être que le porte-parole des esprits lorsqu’elle exige offrandes et rémunération. Un être pluriel 74 En résumé, nous avons d’abord identifié un point de vue profane selon lequel le chamane est doué d’une puissance innée hors du commun dont il cède une partie à son client avant de rétablir son équilibre superficiellement troublé en ponctionnant un autre profane. Le chamane en vient ainsi à créer une circulation d’énergie entre les hommes. Cette représentation horizontale et moniste contraste avec celle qui ressort du discours du chamane parlant de lui-même, non que l’idée de circulation de flux entre les hommes soit absente des propos d’Ondarmaa : lorsqu’un client reçoit des maîtres de Čadaana de la notoriété, c’est qu’une autre personne en a été dépouillée. Pour Svetlana comme pour Ondarmaa, et dans le monde sibérien en général, richesses, forces et bonheur existent dans des quantités finies, dont la répartition seule entre les bénéficiaires peut varier, à la manière d’un système de vases communicants. Mais dans le discours d’Ondarmaa, ce déplacement n’est pas exécuté par le chamane lui-même, il fait intervenir un type de réalité spéciale inaccessible aux profanes, les esprits. Nuance à peine perceptible mais extrêmement significative, alors que le discours profane met à l’origine de l’action du chamane sa « force » (küš) pensée comme un
trait intrinsèque, l’interprétation chamanique se réfère à des « forces » (küšter), avec un pluriel qui évoque cette fois des agents invisibles doués d’intentions. Comme pour les schémas d’accès à la fonction de chamane, nous voyons se dégager deux compréhensions de l’action chamanique : un point de vue du spécialiste, plus attentif aux relations, et un point de vue du client, plus préoccupé par les identités essentielles, répugnant à la multiplication des étages de réalités communicantes et observant des différences innées et stables entre les humains, que troublent seulement des rééquilibrages à la marge. 75 Le chamane n’occupe pas simplement une position d’« intermédiaire entre les hommes et les esprits ». En réalité, prolongeant la logique de la médiation, il s’entoure lui-même de médiateurs matériels, avec lesquels il constitue un circuit complexe dans lequel il branche à son gré esprits et hommes. La logique chamanique est disjonctive : elle sépare dans les choses des aspects ordinaires et des aspects spéciaux qu’elle isole souvent pour les ériger en hypostases. Or, ces séparations ne lui servent qu’à multiplier les relations entre niveaux intermédiaires qu’elle met en contact. 76 Au total, pris dans les divers réseaux de ses ancêtres, de ses accessoires rituels, mais aussi celui de ses clients, connectant des domaines de réalité différents, traversé par des flux de forces, le chamane, tel qu’il se conçoit lui-même, n’est jamais seulement ce qu’il paraît être. En plus de sa personne se font sentir et entendre en lui d’autres entités. Quand elle parle de ses actions en tant que chamane, Ondarmaa a l’habitude déconcertante d’employer souvent le pronom pluriel « nous ». Un jour, remarquant que je ne saisissais pas exactement à qui elle faisait allusion, elle s’interrompit et dit : Nous les chamanes, nous disons toujours « nous ». Je ne peux pas dire « je ». Même quand je dors, je ne dors pas seule. Quand je me lave, je ne suis pas seule. Quand je vais aux toilettes, ils se tiennent près des toilettes. Parfois, c’est dur, on
a envie d’être une personne simple. On voit tout... tout ce qui n’est pas bien fait. Je ne peux même pas avoir d’amant [rire]. Je plaisante. 77 Ondarmaa plaisante. Pourtant, il est vrai que, sur le plan des relations ordinaires, depuis son divorce, elle est seule. Mais dans le domaine des relations spéciales, elle est en permanence en compagnie. Son corps est pénétré en même temps que pénétrant, ces deux notions sont intimement liées, comme les propos d’Ondarmaa le montrent bien. La capacité de « tout voir » est à la fois la condition et la conséquence logique du fait d’être en permanence accompagnée. Cette disponibilité aux identités multiples ne peut avoir de commun avec les phénomènes de possession que des traits superficiels. Le chamane des Touvas ne remplace pas son « je » par celui d’un autre : il cumule les « je », alliant des identités étrangères à la sienne pour former avec elles une identité composite, un « nous ». NOTES 1. Pour une étude sur le cannibalisme des chamanes sibériens et ses conséquences relativement au « perspectivisme » interspécifique, voir Stépanoff 2009b. 2. De či-, « manger », augmenté du suffixe verbal -ž- marquant la voix contributive. L’équivalent mongol est idelce-, de ide-, « manger », suivi du suffixe -lc-, « l’un l’autre » (Chagdarsürüng 1994 : 153). 3. Turčaninov 2003 [1915-1916] : 183. Signalons qu’à Touva, comme ailleurs en Sibérie, il était d’usage d’abandonner les vieillards malades. 4. Le terme est connu en altaïen et en chor (jelbi). On le trouve en turc ancien, mais sa forme en touva permet de reconnaître qu’il est passé par le mongol pour revenir en touva (Tatarincev 2000-..., II : 360). Kowalewski donne « capacité magique » comme définition du mongol ilbi (1844-1849,1 : 305).
5. Noté uzjut. En altaïen, üzüt désigne l’esprit d’un défunt. Ce terme a disparu de la langue touva contemporaine. 6. Seroševskij estime que ces tours ne sont pas suffisants pour faire le « vrai chamane » (ibid.). Certes, dans la réalité, il en faut plus pour gagner la confiance des profanes, mais dans les contes, c’est bien aux « grands chamanes » que ces traits sont attribués. 7. Ce titre s’inspire de celui de l’article de R. Hamayon « Les héros de service » (1978). 8. Le chamane vole un kut, « âme », pour l’échanger avec celui de son client (Alekseev 1984 : 207). 9. Une légende altaïenne rapporte que, « selon les habitudes d’autrefois, si l’on voulait que le malade guérît et si Erlik refusait la victime animale, il fallait apporter à la place du malade un homme sain en sacrifice » (Potanin 1883 : 169). 10.Néologisme forgé sur le russe zarjažat’, « recharger » 11. Fameux champion touva de lutte traditionnelle (hüreš). 12.Specnaz : « Unités militaires de missions spéciales », troupes d’intervention d’élite de l’armée russe.
Chapitre VII. Un principe de singularité « D’habitude, ils sont tous pareils. Mais ceux-là… » Daryn-Maa LA DIVERSITÉ DES CHAMANES : ESSENTIALISME ET ENTITATIVITÉ 1 Dans le chapitre 3 « Chamanes par essence », tout en constatant que les pouvoirs des chamanes sont compris comme l’effet d’une essence inhérente faisant d’eux des corps ouverts à l’invisible, nous avons observé qu’on ne rencontre pas la richesse inductive associée habituellement à une catégorie essentialisée. Une espèce animale ou une catégorie sociale perçues de façon essentialiste sont généralement présumées rassembler des membres partageant des traits profonds communs permettant de faire des généralisations inductives sur le comportement de tous les membres à partir de l’observation d’un seul d’entre eux. Or, les Touvas s’attendent à ce que les chamanes se distinguent nettement les uns des autres dans leur pratique, leur style et leurs capacités innées. 2 Cette attente de différence n’est pas propre aux peuples sibériens. Boyer a observé lui-même, sur son terrain chez les Fang, que les spécialistes rituels appelés ngegang ont chacun leur « technique particulière », dont ils rendent compte par des explications d’une
grande diversité. « Dans la mesure où leur rôle dépend essentiellement de leurs qualités individuelles, de leur réputation dans un groupe particulier, ils ne sont pas clairement perçus comme les représentants d’une façon de faire généralisée » (2001: 393). Ainsi, les Fang s’attendent non à trouver les mêmes traits chez tous les ngengang, mais au contraire à rencontrer des propriétés si profondément contrastées entre les différents ngengang que leurs caractères communs peuvent passer inaperçus. L’ethnographie de Boyer montre en outre que l’essence evur n’est pas un trait commun à tous les ngengang, mais présente un caractère nettement individualisé. Une maladie d’un jeune garçon fang fut ainsi expliquée par le caractère puissant et ombrageux de son evur qui n’avait pu supporter la présence de l’evur d’une autre personne à ses côtés (Boyer 1990: 3 2). Si les essences des spécialistes rituels sont entre elles incompatibles et hostiles, il nous semble bien difficile de suivre l’interprétation de Boyer lorsqu’il parle à leur propos d’une « essence partagée » (shared essence, ibid. : 105), sur le modèle de celle que les membres d’une espèce ont en commun. 3 Nous avons constaté de notre côté qu’une attente courante du savoir commun concernant les chamanes touvas est qu’ils tendent à se dévorer les uns les autres à distance. Au total, il est fort peu vraisemblable que l’espèce vivante soit le modèle d’une catégorie dont les membres ont pour attribut de ne pas se ressembler et de s’entre-dévorer. 4 Pour y voir plus clair dans ces questions, une importante distinction logique doit être opérée: les jugements essentialistes s’appliquent-ils collectivement à la catégorie des chamanes considérée comme une totalité ou distributivement à chacun des membres de cette catégorie ? Quand les anthropologues identifient des hypothèses essentialistes au sujet d’une catégorie, cela signifie-t-il que cette
catégorie est vue comme un objet homogène déterminé par une essence identique partagée par tous ses membres ou que chacun de ses membres est supposé porteur d’une essence éventuellement différente des autres ? Ces questions, rarement prises en considération dans les études cognitives, ont reçu un éclairage nouveau grâce à de nombreux travaux récents de psychologie sociale visant à affiner la description de l’essentialisme. 5 Haslam et ses collègues (2000) ont montré par un test sur des étudiants américains la nécessité de distinguer entre deux principes différents à l’œuvre dans les jugements essentialistes sur une catégorie sociale: le « naturalisme » et l’« entitativité ». Le naturalisme est une tendance à présumer que les membres appartiennent à leur catégorie par nature, c’est-à-dire de façon innée et inaltérable. Quant à la notion d’« entitativité », elle désigne en psychologie sociale le degré auquel une catégorie est conçue comme une entité intégrée et homogène. On reconnaît l’entitativité d’une catégorie à la richesse de son potentiel inductif, c’est-à-dire au fait que l’appartenance à cette catégorie est supposée révéler beaucoup sur ses membres. Les auteurs de cette étude ont fait une découverte significative: ils ont montré que, dans les jugements des gens, naturalisme et entitativité varient de façon indépendante et sont accompagnés de conséquences pratiques différentes. Par exemple, la catégorie des hommes blancs présente dans les avis des personnes interrogées un haut degré de naturalisation mais une faible entitativité : on est homme blanc par nature mais les membres de cette catégorie diffèrent les uns des autres. Cette combinaison s’avère caractéristique des catégories à haut statut social. En revanche, des catégories moins bien jugées comme dans le contexte culturel de l’étude, celles des juifs, des femmes et des Noirs, font à la fois l’objet d’une naturalisation et d’une réification (entitativité
haute). L’appartenance à ces dernières catégories est donc vue 1/ comme un trait naturel, qui 2/ est riche d’information (« ils sont tous pareils »). Enfin, certaines catégories, comme les groupes politiques (les « républicains »), sont regardées comme fortement entitatives sans être naturalisées (« les républicains ont beaucoup de caractères en commun, mais ils ne sont pas républicains de naissance »). 6 Haslam et ses collègues concluent de l’identification de ces deux variables indépendantes, naturalisme et entitativité, que l’essentialisme social ne peut être le résultat direct de l’application des principes de la biologie intuitive, comme le proposent Atran et Boyer. En effet, les espèces vivantes sont représentées de façon simultanément naturelle et entitative, ce qui n’est pas nécessairement le cas des catégories sociales. 7 Appliquant cette distinction aux chamanes touvas, nous pouvons observer qu’ils font l’objet de conceptions naturalistes, puisque la qualité chamanique se transmet par le processus naturel de la génération, mais nous constatons aussi que leur catégorie n’est pas perçue comme entitative puisqu’elle ne donne pas lieu à de riches généralisations. 8 D’autres catégories sociales suscitent bien des inductions généralisantes chez les Touvas. Dans la perception touva, la catégorie des Mongols apparaît comme un groupe très solidaire (dans leur hostilité présumée contre les Touvas notamment). Les Mongols sont réputés présenter peu de différences notables entre eux, ils sont jugés perfides et jeteurs de sort de façon homogène. La catégorie des Mongols est donc entitative pour les Touvas. Réciproquement, une étude de Gil-White a montré que les Mongols tiennent les Touvas pour des sorciers et les appellent buruu nomtoj, « à mauvaise doctrine/pratique » (2001: 527). Ces jugements
entitatifs sont d’une grande stabilité, puisque Potanin a relevé à la fin du XIXe siècle une expression presque identique dont les Mongols accablaient les Touvas : hara nomtaj ulus, « peuple à doctrine / pratique noire » ou « sorciers » (Potanin 1883 : 189, n. 1). On pourrait également citer les nombreux proverbes touvas et altaïens attribuant un caractère particulier, généralement négatif, à certains clans, signe également d’une représentation entitative (Stépanoff 2007b). 9 L’entitativité paraît donc effectivement être associée à des jugements négatifs comme le proposent les psychologues sociaux. Il est alors remarquable que les chamanes fassent l’objet de cette combinaison de naturalisme et d’absence d’entitativité qui se retrouve pour les catégories les mieux évaluées dans les études psychologiques américaines. Si la diversité interne attribuée à une catégorie est associée à des jugements valorisants, elle constitue un élément conceptuel capital que nous ne saurions négliger. ESSENTIALISME INDIVIDUEL ET ESPÈCE NATURELLE 10 Nos observations donnent raison aux critiques formulées par plusieurs théoriciens contre l’hypothèse du transfert analogique. Gelman et Hirschfeld (Hirschfeld 1994; Gelman & Hirschfeld 1999; Gelman 2003) estiment que l’essentialisme n’est pas spécifique au domaine biologique, mais constitue une disposition cognitive d’application générale. Par exemple, rappellent ces auteurs, les espèces naturelles non vivantes (natural kind) ne sont pas moins essentialisées que les espèces animales, mais tendent au contraire à l’être plus. On s’attend intuitivement à ce que les éléments chimiques comme l’or gardent une identité inaltérable quels que
soient les changements d’état qu’ils subissent (Putnam 1975). Par ailleurs, il n’existe pas, en psychologie du développement, de preuve d’une extension progressive de l’essentialisme du domaine biologique à d’autres domaines (Gelman 2003 : 303-309). 11 En fait, l’essentialisme paraît s’appliquer à des domaines qui ne sont même pas des catégories. Par exemple, les personnes individuelles subissent fréquemment une interprétation essentialisante (Haslam et al. 2004). Les divers comportements d’une personne sont regardés comme les effets d’un « trait de caractère », une propriété intrinsèque stable. Une vaste étude menée dans sept contextes culturels différents à travers le monde a même montré que l’individu se voit partout prêter des caractères essentiels à un plus haut degré que les groupes sociaux (Kashima et al. 2005). Or, il serait évidemment inopérant d’affirmer qu’un trait de caractère d’une personne est conçu sur le modèle d’une espèce naturelle. L’essentialisme, procédure mentale élaborée produisant des hypothèses sur l’origine des choses, doit être distingué de la simple catégorie d’espèce naturelle (natural kind). La psychologue Susan Gelman estime que l’idée d’espèce naturelle peut être identifiée chez les enfants dès l’âge de deux ans, alors que le recours à la notion d’essence, plus riche sur le plan théorique, ne se manifeste que vers quatre ans (ibid. : 176, 279). 12 Pour poursuivre notre enquête sur les conceptions concernant les chamanes, il nous faudra donc explorer ce que peut être un essentialisme sans espèce naturelle, centré sur la présomption d’une essence individuelle. Cette piste promet d’être féconde pour l’étude des chamanes touvas et des spécialistes rituels en général. Les chamanes ne sont pas vus comme une catégorie particulière d’êtres, à la façon d’une espèce animale, mais comme des humains déviant chacun individuellement de la norme humaine.
13 L’essentialisme individuel qui attribue une nature particulière à chaque individu doit permettre de concilier deux traits qui demeurent incompatibles dans le modèle biologique : 1/ le naturalisme des conceptions concernant l’acquisition de la qualité de chamane ; 2/ les attentes portant sur la diversité des chamanes et leurs relations conflictuelles en raison des incompatibilités d’essence. 14 Au début des années 1990, les chamanes touvas se sont réunis dans des associations partageant des locaux et régies par des statuts déclarés. Nous avons observé cependant que cette forme corporative cache une situation instable qui répond visiblement à certaines attentes des Touvas sur leurs chamanes. Selon notre hypothèse, c’est la présomption d’une essence individuelle qui incite les Touvas à se défier des apparences et à entretenir des doutes constants sur l’authenticité de leurs chamanes. 15 Nous allons voir dans ce chapitre que les conceptions touvas exigent d’un chamane authentique qu’il manifeste son essence individuelle par une originalité perceptible à différents niveaux, dans son équipement rituel, sa pratique et son comportement général. En raison de sa singularité, le chamane pourra difficilement être sociable, il défendra ses intérêts, il aura tendance au conflit. Sa nature est supposée le pousser à produire un style individuel, exigence qui s’oppose radicalement et irrémédiablement à l’émergence d’une doctrine et d’un culte communs. Ainsi s’explique, selon nous, l’instabilité structurelle du chamanisme institutionnel à Touva. LES CATÉGORIES D’ESSENCE UK
16 Le vieux Marat, venu de Tere-Höl dans l’Est de Touva et qui passait seulement quelques semaines à Kyzyl quand j’eus avec lui un entretien, ne comprenait pas comment des chamanes pouvaient travailler ensemble. La possibilité d’une amitié entre des chamanes lui semblait aberrante. Selon lui, « les chamanes sont différents, ils se mangent l’un l’autre ». Dans cette formule, Marat établit un lien direct entre la diversité des chamanes et les conflits devant surgir entre eux. Or, comme nous l’avons observé, les chamanes de Kyzyl ne sont pas entre eux aussi tendres que Marat pourrait le croire. 17 Pour Marat, les conflits entre les chamanes sont le résultat d’une incompatibilité fondamentale les conduisant à se dévorer. Il estime en effet que les chamanes ne forment pas une classe homogène mais se répartissent en trois types: deer uktug ham, « chamane d’uk céleste », čer uktug ham, « chamane d’uk terrestre », et azalar uktug ham, « chamane d’uk de démon aza ». 18 Nous avons vu précédemment que uk désigne, dans son usage ordinaire, l’« origine » et le « genre » d’un être et, en contexte chamanique, son « essence ». À la question « Quel est votre uk ? » (Kandyg uktug siler ?), les réponses des chamanes seront par exemple : « Je suis d’uk céleste » (Deer uktug men) ou « Mon uk est d’aza » (Aza uktug men) ou encore « Mon uk est de la terre et de l’eau » (Čer sug uktug men). Ces divers types d’uk ne renvoient pas nécessairement à l’ancestralité. Un chamane se disant aza uktug ne prétend pas avoir des démons aza pour ancêtres ni avoir été créé mythiquement par des aza. Il s’affirme d’un type particulier qui le met spécialement en relation avec des aza. Cette relation peut être de collaboration ou de lutte. Le chamane aza uktug sera jugé plus efficace qu’un autre pour vaincre ce type d’esprits. D’une manière générale, les catégories d’essence individuelle uk associent au chamane un élément naturel
ou un type d’agent surnaturel avec lequel il entretient des liens privilégiés et dont il tire des compétences particulières. 19 L’idée d’une répartition des chamanes en différentes catégories est connue de tous les Touvas même si leur nature et leur nombre ne font l’objet d’aucun consensus 1 . Amir Hovalyg, de Süt-Höl, en voit quant à lui deux catégories : aza uktug ham (« chamane d’essence aza ») et kudajdan ham (« chamane du ciel »). Les chamanes du ciel sont les « plus puissants » (eŋ šyyrak). Quant aux premiers, Amir explique ceci à leur propos : Le chamane d’essence aza est assis dans sa yourte ici, et, sans aller nulle part, il se bat en même temps dans un autre endroit avec des chamanes et des aza. Après s’être battu, il reste assis tout seul dans sa yourte, et son visage est griffé. Si on lui demande : « Eh bien, ton visage ? », il donne le nom d’un endroit lointain et dit : « Je me bats avec les aza de cet endroit. » Lui-même n’est allé nulle part, il est assis dans sa yourte. L’âme de cet homme est en train de se battre, dans un lieu lointain avec des aza, et lui, il est assis dans sa yourte avec le visage qui se couvre de griffures. 20 Dans la pratique, les traits combatifs cités par Amir se retrouvent aussi bien attribués à des chamanes d’autres catégories. Par exemple, Bora-maadyr et Ondarmaa, qui se disent d’essence céleste, n’en revendiquent pas moins d’être passés par des combats victorieux contre d’autres chamanes. En ce qui concerne la lutte contre les aza, il n’est pas de type de chamane qui en soit jugé incapable. 21 Les catégories d’uk ont une grande importance dans la construction de l’identité des chamanes touvas. Aujourd’hui, elles figurent généralement sur les affichettes où les chamanes kyzyliens se présentent. Dans l’entrée du local d’Adyg-eeren, on apprend ainsi que la chamane Lorisa s’intitule « chamane d’essence terrestre » (čer uktug ham), que Gennadyj est « chamane d’essence aza » (azadan hamnaan ham) et que Bora-maadyr est « chamane d’essence céleste » (deer uktug ham). Dans l’association Düŋgür, Jurij se qualifie de
« chamane d’essence aza » (aza uktug ham) et Zoja de « chamane d’essence de neuf sources sacrées » (tos aržaan uktug ham). 22 Certains traits communs sont parfois attribués aux membres d’une même catégorie. Les compétences des chamanes d’essence céleste 2 sont liées au ciel, comme la puissance d’envoyer la foudre (cf. KeninLopsan 2002: 106-107), celle de faire tomber sur terre du tabac et des objets perdus (ibid. : 108) ou celle de se transformer en aigle (ibid. : 106). D’après Ondarmaa, les chamanes d’essence aza font bien la purification, « mais le bonheur, la longue vie, ils ne peuvent pas ». Elle estime aussi que les chamanes d’essence albys comme elle peuvent, quant à eux, apporter le bonheur, purifier et chasser les malédictions, mais que, incapables d’agir sur la vie après la mort, ils ne doivent pas mener de rituels funéraires. Cependant, les catégories d’essence ne désignent en aucune manière des groupes solidaires et jamais il n’est dit que leurs membres se réunissent. En termes empruntés à la psychologie sociale, leur entitativité est nulle. 23 Par une sorte de scolastique chamanique touva, la notion courante d’uk, qui dans le monde de l’Altaï-Saïan évoque l’essence héritée, se décompose en types divers 3 . Une telle variété n’est nullement attendue des autres spécialistes de la société touva présoviétique comme les conteurs, les castreurs et les forgerons. Les catégories d’essence apportent une coloration particulière à la personnalité du chamane, bien qu’elles ne la définissent pas à elles seules. 24 Ondarmaa annonce sur son affichette qu’elle est deer uktug ham, « chamane d’essence céleste ». Elle m’expliqua pourtant que son titre complet est le suivant : Aldyy deerden ydyk ham küš dučedi-hamnar yzyguuru salgaan albys uktug Han-deerniŋ kara hamy, c’est-à-dire « Ayant reçu la force chamanique sacrée du ciel Inférieur, héritière des sept-chamanes, d’essence d’albys, chamane noire du ciel de Sang ». Dans cette formule, la chamane ne se dit pas d’essence uk
céleste (deer uktug), mais d’essence de type albys (albys uktug). La contradiction n’est qu’apparente, car ces notions sont liées : dans la mythologie personnelle d’Ondarmaa, l’albys est un « dieu céleste » (deer burgany). Cet albys évoqué dans son titre est l’agent qui a provoqué sa maladie chamanique et qu’elle identifie comme une manifestation de son arrière-grand-mère. 25 L’essence uk détermine des traits du caractère et du comportement. Cependant, des chamanes à l’essence douteuse se permettent quelquefois de les imiter. Ondarmaa a remarqué que l’une de ses collègues dans l’association Adyg-eeren, qui n’est pas d’essence albys, la copiait. « À un moment, je me suis mise à porter des jupes longues : elle a fait pareil. En plus, elle parle comme moi. Elle est devenue souriante comme je le suis. Mais moi, si je suis souriante, c’est parce que je suis albys uktug. » 26 Les types d’essence se superposent à d’autres classifications génératrices de différenciation. On aura peut-être noté que, dans sa définition complète, Ondarmaa se donne le qualificatif de « noire », qui fait référence à une classification dichotomique des chamanes entre noirs et blancs. Pour elle, à la différence des chamanes blancs issus du ciel Supérieur, les noirs, issus du ciel Inférieur ou de la terre, peuvent tuer, mais ils n’en sont pas moins tenus d’user de leurs forces à bon escient. 27 Les esprits auxiliaires du chamane sont encore une source majeure de différenciation individuelle. Dans ses chants, Ondarmaa invoque ses « neuf loups ». Je l’ai souvent entendue imiter le hurlement du loup pendant les rituels (cf. infra, p. 345). Ces loups sont figurés par plusieurs objets dans l’attirail de la chamane. Parmi ses eeren se trouve une pierre en forme de tête de loup qu’elle a trouvée par hasard et qu’elle regarde comme un « cadeau » des maîtres de la taïga (figure 33). De plus, Ondarmaa porte une image de tête de loup
sur une plaque de cuivre repoussé cousue sur la partie frontale de sa coiffe. Ce rapport intime aux loups qui la conduit à les imiter déteint sur l’identité même d’Ondarmaa, puisque les villageois de Sug-aksy, sa région d’origine, la surnomment Börü-ham, « chamane-louve ». 28 Les auxiliaires de ses frère et sœur chamanes sont différents : un lièvre pour Lodoj et un oiseau pour Ölčejmaa. Ils revendiquent également des catégories d’essence uk différentes de leur sœur. Un chamane ne se classe pas toujours dans les mêmes catégories que l’ancêtre dont il est l’héritier, ce qui signifie que, s’il a nécessairement hérité son essence chamanique (uk) de son ancêtre, le type dans lequel celle-ci se manifeste n’est pas, quant à lui, héréditaire. Figure 33. Pierre en forme de tête de loup, un « cadeau » des maitres de la taïga DES HOMMES SANS PAREIL 29 Les voyageurs ont parfois éprouvé une illusion d’uniformité en comparant les chamanes sibériens 4 . Pour l’explorateur du XVIIIe siècle, rien ne ressemble plus à un chamane sibérien qu’un autre
chamane sibérien. Ainsi, Gmelin, qui a vu des costumes chez les Turcs barabines, les Chors, les Khakasses, les Bouriates, affirme à propos de deux chamanes katchines que « leurs habits étaient peu différents des précédents ; ils étaient couverts de la même quantité de peaux d’animaux, griffes d’aigle, et de deux pouds 5 de sonnailles de fer » (1751-1752, III: 331). À partir du XIXe siècle, on a souvent regardé « le » costume comme la représentation matérielle d’une « cosmographie religieuse » du chamanisme (Eliade 2002 [1951] : 129), ce qui revient à en faire une sorte de catéchisme en images. La diversité des costumes était soit niée soit regardée comme le résultat de l’érosion d’un hypothétique socle chamanique commun. Ainsi, pour les ethnologues russes Pekarskij et Vasil’ev (1910: 94), il appartenait au chercheur de « rétablir le type fondamental du costume chamanique, qui, au fil du temps, s’est écarté significativement de son prototype, ce qui explique la diversité des figures métalliques et des breloques suspendues au costume et les divergences d’interprétation de leur signification ». Cette tendance à niveler les différences individuelles est profondément hétérogène au point de vue que les Sibériens portent eux-mêmes sur leurs chamanes et leur équipement. Une beauté d’exception 30 La réaction des Occidentaux à la première rencontre avec un costume chamanique est généralement une surprise teintée d’horreur. « Ce fut avec le dernier étonnement que nous vîmes & maniâmes cet habit » plein de « choses effroyables », raconte Adam Brand, auteur de la description d’un chamane sibérien la plus anciennement publiée (Brand 1699 [1698] : 70-71). 31 Or, ce qui paraît frapper d’abord les Sibériens eux-mêmes face à un costume de chamane, ce n’est pas son effrayante laideur ni la
complexe géographie du monde qu’il représenterait, c’est d’abord bien plutôt sa merveilleuse beauté. J’eus souvent à entendre exprimée par les Touvas leur admiration esthétique pour les costumes des chamanes et l’harmonie de leurs chants. À Kyzyl, la jeune Aziana Kuular se souvenait ainsi d’une chamane invitée par sa famille: « Son costume était très beau! Elle avait des cloches sur le dos et des plumes sur la tête. » Les témoignages plus anciens recueillis par Kenin-Lopsan donnent des jugements semblables sur « la grande beauté » (meeŋ bir končug čarašsynar čüvem) des objets chamaniques (Kenin-Lopsan 2002: 187). Au XVIIe siècle, Gmelin fut très intrigué par l’attitude des enfants katchines devant la performance chamanique. Alors qu’il s’attendait à les voir trembler devant une scène si effroyable, il constata avec surprise que les enfants suivaient le spectacle avec un plaisir évident (1751-1752, III: 352). Nous allons voir que cette beauté attrayante qui frappe les spectateurs indigènes n’est pas celle de l’exécution répétée et impeccable d’un modèle commun, mais au contraire celle d’une originalité inoubliable. Un attirail original 32 Les chamanes touvas m’ont souvent expliqué qu’ils possèdent des équipements différents les uns des autres, même quand ils travaillent dans une même association. « Chaque chamane a son style » dit Ondarmaa. On aurait tort de prendre cette diversité pour le résultat d’un individualisme moderne envahissant. Le voyageur norvégien Olsen notait déjà que « les détails du costume peuvent varier selon les ressources et le goût particulier de chaque magicien » (1921 [1915] : 152). 33 Les eeren n’étaient pas moins divers que les costumes. À la fin du XIXe siècle, Jakovlev rencontra dans les steppes de Minoussinsk une
chamane touva du Hemčik venue dans cette région (l’actuelle Khakassie) probablement au chevet d’un malade (1900: 116). Elle portait avec elle un sac contenant ses eeren, dont Jakovlev fournit la liste : une figurine d’ours appelée hajyrakan, « bienveillant » (euphémisme habituel pour l’ours) ; buga, une figure de taureau en bois ornée de cornes de bronze ; kary eeren, un carré de tissu et des rubans représentant des serpents, avec au milieu un modèle de tambour et des membres antérieurs de cheval ; un kadak eeren, tissu carré portant des rubans et des peaux d’écureuil ; ugu, une peau de hibou avec un ruban (čálama) ; un grand tambour chamanique en peau de taureau dont le manche portait les images sculptées d’un lion (arslan ou plutôt arzylaŋ), d’un chamane avec un tambour, d’un tigre (par 6 ), d’un poisson (balyk) et d’un serpent (čylan) ; une coiffe surmontée de plumes de coq de bruyère (kara kuš 7 ) et portant sur la face un morceau de fer blanc figurant un nez et des boutons de cuivre pour les yeux. 34 Cet attirail comprend des éléments classiques qu’on retrouve chez d’autres chamanes touvas, comme l’ours, le hibou, le visage sur la coiffe, et d’autres plus rares, tel le taureau. On découvre aussi dans la liste des aspects tout à fait originaux, comme les pieds de cheval miniatures, l’utilisation exceptionnelle d’une peau de taureau pour le tambour, les représentations de tigre et de lion sur le manche du tambour, à côté de celle, classique, d’un serpent. Les noms fournis en touva ne laissent pourtant pas de doute sur l’authenticité de l’information. Tradition et invention se mêlent en une combinaison originale dans le bagage de cette chamane du pays touva. Les troupes d’intervention de Bora-maadyr 35 Dans son vaste et sombre cabinet à Kyzyl, trônant au fond d’un ample fauteuil, Bora-maadyr est entouré d’une armée chamarrée
d’êtres fantastiques qui font luire le long des murs leurs crocs, plumes et griffes. « Ce ne sont pas des animaux empaillés », réplique Bora-maadyr avec impatience à l’ethnologue qui emploie ce terme, « mais des eeren ». Parmi eux, se comptent un ourson, des corbeaux, une pie, un hibou, un coq de bruyère, tous naturalisés, deux flèches, une tête de bouquetin avec des rubans aux cornes, plusieurs crânes d’animaux divers, dont une tête d’ours d’une taille exceptionnelle (figure 34). L’atmosphère du lieu n’est pas sans rapport avec les descriptions de la demeure des anciens chamanes touvas : « La décoration de la yourte du chamane soïote est très singulière avec ses amulettes et idoles suspendues dans un ordre rigoureux » (Jakovlev 1900: 115). 36 L’objet le plus important, en taille comme en valeur symbolique pour Bora-maadyr, est adyg-eeren, l’« esprit-ours », un jeune ours naturalisé monté dans une pose effrayante debout sur ses pattes arrière, les pattes antérieures tendues et montrant les crocs (figure 35). À sa patte avant droite sont suspendus des sacs pleins de grains (trois sacs de quinze à vingt centimètres). Cet animal est l’éponyme de l’association fondée par Bora-maadyr. Figure 34. Un crâne d’ours d’une taille exceptionnelle, 2003
Figure 35. Bora-maadyr caressant son adyg-eeren, 2003 37 Le corbeau (kuskun eeren) et la pie (saaskan eeren) sont fixés au mur de part et d’autre de l’ours. Ces oiseaux sont des aides de l’ours, explique le chamane : Tout ce qu’ils voient, ils le disent à l’ours. Ils sont cancaniers, ils lui chuchotent à l’oreille. Si l’âme du malade est perdue, on envoie le corbeau et la pie la débusquer. A travers les rivières, la mer, les lacs, ils cherchent les âmes. Quant au hibou, Bora-maadyr s’adresse à ses services « pour la vision de nuit ». 38 Le loup, börü eeren, agit contre les malédictions et peut aussi être sollicité pour retrouver une âme. « Si les corbeaux ne parviennent pas à trouver l’âme, on l’envoie lui. » Le bouquetin (te) sert à la protection du bétail contre les voleurs et les épidémies. 39 Les flèches (ydyk ok) sont des armes d’attaque utilisées notamment dans les affaires de sorcellerie, comme nous l’avons vu plus haut. La plus ancienne, datant d’« il y a trois cent cinquante-huit ans », est un héritage de la grand-mère de Bora-maadyr (figure 36). La plus récente a été fabriquée par Bora-maadyr: « Elle sert à nous défendre contre les envieux. » 40 Au milieu de cette faune fantastique émergent aussi quelques figures anthropomorphes. Nous avons déjà évoqué les poupées représentant des ancêtres de Bora-maadyr. On distingue aussi une tête de bois sculpté. Le propriétaire de cette sculpture était tombé malade peu
après l’avoir reçue en cadeau. Il consulta à ce sujet Bora-maadyr, qui lui conseilla de l’apporter au local. Elle y est restée et depuis le malade a guéri. 41 Les eeren sont pour Bora-maadyr des auxiliaires qui l’aident dans sa tâche de chamane. D’après lui, certains sont des héritages de sa grand-mère, tandis que d’autres ont été acquis au cours de sa carrière. Il explique qu’il ne crée un nouvel eeren qu’après en avoir reçu l’autorisation de sa grand-mère. Notons qu’entre esprits animaux et esprits humains le rapport hiérarchique est net : c’est à sa grand-mère que Bora-maadyr attribue sa qualité de chamane et c’est grâce à la force qu’il tient d’elle et avec son autorisation qu’il peut acquérir des auxiliaires animaux. La relation de Bora-maadyr à son ancêtre est originaire et constitutive, alors que celle qu’il entretient avec bêtes et oiseaux est située dans le temps et accidentelle. 42 Bora-maadyr identifie des affinités privilégiées entre certains de ses eeren, en particulier entre son « tambour noir » et sa « flèche sacrée ». Le tambour noir est tendu d’une membrane en peau de loup : « Il sert pour lutter contre les supermalédictions », c’est-à-dire pour répondre au mal par le mal. Ce tambour maléfique peut être rapproché du deuxième tambour, appelé « tambour noir-bigarré » (kara-sokar), du nom d’un tambour possédé autrefois par certains chamanes touvas de la rivière Alas, grâce auquel ils pouvaient envoyer des maladies mortelles à des chamanes rivaux (Potapov 1966: 52). Bora-maadyr précise que la « flèche sacrée » reçue en héritage a la même destination: « Dans le monde contemporain, c’est comme un missile sol-air et même plus dangereux. » Ces deux objets agissent de conserve: « le tambour noir, qui peut faire du mal, est lié à la vieille flèche. Dès qu’on bat de ce tambour, la flèche s’envole et frappe ». Autrement dit, toucher le tambour, c’est activer la flèche.
Lorsqu’il utilise ses eeren, le chamane se trouve comme au centre d’un circuit dans lequel il insère son client, ainsi qu’on l’a vu dans la lutte contre les mauvais sorts 8 . Figure 36. Ydyk ok , « fleche sacrée » ancienne, 2003 Figure 37 Saaskan eeren , la pie, 2003 Les armes de Sergej 43 Sergej Tumat se dit « chamane-forgeron » dargan-ham, un titre qui était connu chez les anciens chamanes de l’Altaï-Saïan (cf. supra, p. 135). Lorsqu’il reçoit des visiteurs et qu’il n’est pas en costume chamanique, Sergej porte autour du cou un « petit eeren » qui réunit sur une ficelle une griffe d’ours, une patte de coq de bruyère (kara
kuš dyrgad) et une plaque de métal appelée « brillant miroir » (tojlu küzuŋgü). L’usage de la patte de coq de bruyère est le suivant: On l’utilise pour une personne qui est évanouie : il y a des endroits du corps qu’il faut toucher avec. De plus, elle apporte le bonheur. Les pattes de coq de bruyère courent sur la terre et volent dans le ciel : c’est un lien entre le ciel et la terre. 44 L’un des eeren les plus originaux de Sergej est une tarentule séchée qu’il garde dans un bol (figure 42). « C’est le gardien des campements. Les gens en ont peur, elle se colle, elle pique. » Il l’a trouvée dans la cour du local d’Adyg-eeren. Cet insecte protège de l’envie, selon lui. « Quand quelqu’un vient se plaindre à moi qu’on le vole, j’emmène chez lui la tarentule, je fais avec elle le tour de l’appartement ou du campement. » Cet eeren n’a pas d’autre exemple à ma connaissance dans les traditions touvas et l’interprétation qu’en donne Sergej paraît tout à fait personnelle. 45 Le battoir (orba) de Sergej porte des monnaies soviétiques et de l’époque d’Eltsine : « Cela donne une très grande force » explique-til. Pour soigner ses patients, il utilise aussi une patte d’ours (hol eeren, « eeren patte ») offerte par des chasseurs tožu, qu’il laisse quelque temps dans la yourte de celui qu’il a « purifié » (figure 40). 46 Sergej possède plusieurs fouets (kymcy), dont l’un a pour manche un tube de laiton : « C’est unique, dit-il, aucun autre chamane ne possède un tel fouet. C’est parce que je suis forgeron. » En effet, les manches de fouet sont habituellement en bois de spirée (tv. söösken). Celui-ci porte des lanières de tissu et non de cuir, ce que Sergej justifie par le fait qu’il l’utilise pour soigner les petits enfants. Il est efficace contre les blessures ou les verrues causées aux enfants par le jeu des osselets (kažyk) ou le jeu de sajzanak, constructions en morceaux d’os et de pierres. Tout en fouettant, Sergej prononce des paroles rituelles et utilise des herbes médicinales. Lors des cérémonies funéraires, Sergej se sert en outre d’un fouet de cuir à sept lanières, en relation avec ses sept signes astrologiques meŋgi. Je
l’ai vu en fouetter des gens rentrant d’un cimetière. Sergej explique: « Je chasse l’âme [sünezin] du défunt qui voudrait se coller aux vivants. Celui sur qui se colle une âme peut mourir, cela arrive très souvent. » Vient ensuite une défense de sanglier (figure 43) : Avec cela, je découvre les endroits malades dans le corps. Là où il y a une tumeur, un ulcère, des vaisseaux fermés. Je retrouve les anciennes fractures. Il faut de l’expérience pour l’utiliser, il faut que la paume ait l’habitude. Si toi, tu le prends en main, c’est un os, c’est tout. Moi je sens sa chaleur, sa froideur, j’entends sa pulsation. 47 La cloche (koŋga) de Sergej, de production bouddhique, est, d’après lui, « indispensable à tout chamane ». Sur le bureau de Sergej se trouve en permanence une peau d’écureuil qu’il appelle « le maître de ma table ». Il a pour voisine, bien moins typique de la faune touva, une coquille de gros escargot qu’on a rapportée d’Europe (figure 38). Il l’utilise lors des divinations huvaanak de la manière suivante: le client prend la coquille en main, « il joue avec, il y met ses pensées ». Ensuite, Sergej reprend la coquille et la dépose près des pierres huvaanak « et l’escargot leur transmet les pensées de la personne ». Sergej peut alors faire la divination et « parler ». Les pierres de divination ont elles-mêmes une histoire. Sergej les a rassemblées peu à peu au bord de différentes rivières où il pêchait. Il raconte à propos de l’une d’elles: « Celle-là quand je l’ai vue, elle brillait comme une pièce de monnaie. » Huvaanak et escargot travaillent donc ensemble : par le contact de la coquille, Sergej connecte son client au réseau de ses eeren. 48 Au mur est suspendue une « flèche sacrée » (ydyk ok) fabriquée par Sergej, accompagnée d’un petit sac de nourriture (figure 44). Il l’utilise pour les lutteurs qui viennent le voir avant les compétitions « afin que tout se passe bien ». Comme Bora-maadyr, Sergej possède aussi une flèche ancienne à laquelle il donne un grand âge: plus de cent soixante-dix-sept ans. Il l’a reçue de clients dans un village du
Sud de Touva qui lui dirent : « Nous avons cette chose, nous n’osons pas y toucher. » Sergej leur demanda de la lui montrer et la prit en main: « J’ai entendu des sons de cette époque, d’il y a cent soixantedix-sept ans. » Les signes peints sur le carré de tissu attaché à la flèche sont interprétés par Sergej comme une écriture chamanique ancienne. Une telle interprétation est moderne: le besoin de dater précisément l’objet et d’y déchiffrer des caractères écrits est plus typique des méthodes savantes des musées que de celles de la steppe. En revanche, ce qui est caractéristique d’un chamane touva, c’est l’assurance avec laquelle Sergej soutient ses opinions sans les appuyer sur d’autre argument que ses propres perceptions. 38. Coquille d’escargot 39. « Petit eeren » avec griffes d’ours, patte de coq de bruyere et petit küzüngü
40. Patte d’ours 41. Cloche 42. Tarentule 43. Défense de sanglier
44. Ydyk ok , « fleche sacrée » fabriquée par Sergej 45. Le dos du manteau de Sergej 46. Corbeau sur l’epaule du manteau 49 Sergej possède encore un couteau fabriqué par ses soins, objet selon lui indispensable à tous les chamanes. Le couteau est fixé à une ceinture qui est celle de sa propre mère et à laquelle il donne soixante-dix ou quatre-vingts ans. 50 « Chaque chamane a un manteau particulier », rappelle Sergej. Le sien (figures 45 et 46) porte par-devant des pattes de lièvre, une défense de sanglier, une cartouche de fusil (« Tout être vivant meurt
sous le coup du fusil. Les aza aussi en ont peur »), des représentations de corbeau et dans le dos une peau de chat de Pallas (felis manul, tv. many), des cloches (koŋgalar), une figure bouddhique et une patte de léopard des neiges (uncia uncia, tv. irbis), animal protégé extrêmement rare, qui fait la fierté de Sergej. Cette patte est un cadeau d’un client. À côté de nombreux éléments traditionnels, Sergej donne une coloration personnelle à son attirail par le recours abondant aux métaux liés à son identité de forgeron. Trouvailles et récupération 51 Les chamanes aiment collectionner des trouvailles, souvent d’origine étrangère, sélectionnées pour des motifs divers. Les métaux sont très appréciés dans le chamanisme sibérien et depuis longtemps les peuples de l’Altaï-Saïan ont recours à des objets métalliques de fabrication russe ou chinoise. Il est connu que les plaques küzüŋgü figurant sur les costumes des chamanes touvas de la steppe étaient souvent des miroirs chinois trouvés dans les kourganes scythes de la région (Kon 1934: 74; Van Alphen dir. 1997: 160-161). Dans l’AltaïSaïan, au XIXe siècle, des objets d’importation comme des cloches russes sont présents sur les costumes chamaniques. Cas tout à fait insolite, dans les années 1950, l’ethnographe Karalkin eut la surprise de découvrir dans la taïga de Tere-Höl une hutte pourvue d’une porte de fer. Le maître de la hutte, le chamane Šoončur Sojan, l’avait récupérée d’un avion abîmé dans la taïga (Karalkin 1966). 52 Sur l’une des photographies prises par Felix Kohn à Touva dans les premières années du XXe siècle, on remarque un curieux ornement sur la poitrine d’un chamane touva. Fixé autour du cou du chamane, un miroir de fabrication occidentale occupe la place de l’habituel miroir de bronze, le küzüŋgü (figure 47).
53 De nos jours, avec l’arrivée massive de produits manufacturés, les objets d’origine lointaine ont acquis une importance considérable. Le chamane Gennadyj, qui fréquente l’association Adyg-eeren, aime beaucoup la récupération. Sur sa coiffe, il ajoute régulièrement de nouveaux objets trouvés, comme des plumes de coq de bruyère, mais aussi des objets métalliques, tels une étoile, un petit aigle qui selon Gennadyj assume un rôle protecteur, un dragon dans un cœur qu’il appelle ulu, être mythologique censé chez les Turcs de Sibérie produire le tonnerre, ou encore une pièce de monnaie soviétique émise en l’honneur des Jeux olympiques de Moscou de 1980 (figure 48). Ces éléments hétéroclites ne sont pas disposés au hasard : ils forment sur la face du bandeau le visage typique des coiffes des chamanes touvas (figure 49). Les objets de fabrication industrielle sont ainsi réinterprétés et intégrés à des schémas chamaniques traditionnels. Figure 47. Chamane touva portant au cou un miroir de fabrication occidentale en guise de küzüŋgü. Photographie de Félix Kohn, 1903-1904. Musée ethnographique de Russie, n° 1134-142 (Grusman dir 2006 : 83).
Figure 48. Coiffe du chamane Gennadyj En bas a droite, une pièce commémorant les Jeux olympiques de 1980 Figure 49. Coiffe du chamane Gennadyj (vue de face). On reconnait un visage Un objet en croissance 54 Au cours de la carrière du chamane, le costume s’enrichit progressivement de différents « cadeaux ». À Kyzyl, les chamanes reçoivent de leurs clients urbains des rubans et de leurs clients chasseurs des peaux d’animaux. Par ailleurs, les maîtres de lieu « offrent » aux chamanes des objets trouvés par hasard, qu’ils accrochent à leur costume. 55 Chaque costume est donc unique en ce qu’il reflète l’histoire du chamane, ses rituels, son expérience, ses succès, ses prétentions de pouvoir et son réseau de relations avec les humains et les agents surnaturels. Un costume chamanique suspendu dans un musée est mort, car il a interrompu son développement et s’est fixé dans une forme définitive. Derrière la vitrine, il semble fournir la carte achevée d’un monde étrange; cependant, dans l’usage, son perpétuel
renouvellement le rend plutôt comparable à un carnet de notes où s’accumulent les références, ou encore à une boîte à outils où l’on collectionne des accessoires utiles ou puissants. 56 L’équipement enregistre la progression de l’autorité du chamane. Sur le tambour altaïen ancien, la quantité de rubans attachés et le nombre de cornets métalliques, variant de quatre à neuf, permettait de mesurer la puissance du chamane (Potanin 1883 : 41-54). À Touva, au début du XXe siècle, lorsqu’une famille envoyait chercher un chamane, elle lui offrait un ruban de tissu qu’il fixait à sa manche. Avec le temps, la masse de rubans devenait considérable, rendant visible sur le costume l’expérience et le prestige du chamane (D’jakonova 1981: 144). Plus un costume s’enrichit de pendeloques, plus son propriétaire sera respecté par les profanes et craint par ses rivaux, plus on viendra le consulter et lui apporter de nouveaux objets à fixer sur son costume. 57 Ces faits sont connus chez de nombreux peuples sibériens, mais il est rare que l’on ait pu réellement suivre la « croissance » d’un costume chamanique faute de l’avoir observé sur une période suffisamment longue. Les photographies dont nous disposons nous permettent de prendre comme exemple le cas du chamane Bora-maadyr. En 2001, son manteau (ton) de tissu ne portait que peu d’ornements, il était presque « nu » (figure 50). En 2003 (figure 51), ses épaules avaient été recouvertes de fourrure brune, et des franges de fourrure grise étaient apparues le long des manches et à leur extrémité. Le nombre de « serpents » (čylan) de tissu avait augmenté; des coquillages, des billes métalliques avaient été ajoutés. Sa coiffe portait quelques breloques supplémentaires. 58 À l’été 2006 (figure 52), Bora-maadyr avait fixé des cornes de bovin à sa coiffe et s’était proclamé buga-ham, « chamane-taureau », grâce à la « permission » de ses esprits. Dans le chamanisme touva
présoviétique, le taureau (buga) pouvait être utilisé comme type d’eeren (buga-eeren, D’jakonova 1981: 148 ; Kenin-Lopsan 2002: 169), comme « esprit-destin » (buga-čajaan, Kenin-Lopsan 1995 : 425), mais aussi, comme le fait Bora-maadyr, comme titre de chamane, bugaham (ibid. : 425). Selon Bora-maadyr, « le buga-ham est plus haut que l’ulug ham (« grand chamane ») et tous les autres chamanes. Cela signifie qu’il a le droit de punir ceux qui n’agissent pas correctement. J’ai le droit de les supprimer ». On remarque encore sur sa coiffe une patte de rapace, un serpent, une image de tête d’animal, deux yeux et, tout à droite, une figurine représentant une tête d’ours, qui, vue de face, fait office de nez. De face, la coiffe de Bora-maadyr figure en effet un visage humain (kiži arny). Figure 50. Bora-maadyr vers 2001 Figure 51. Bora-maadyr en 2003 9
Figure 52. Bora-maadyr en 2006 Originalités dans la pratique chamanique 59 Les variations dans les modes d’action rituelle des chamanes ont été plus remarquées que celles de leur équipement. Potanin rapporte un jugement indigène à ce sujet : « la procédure du rite chamanique, d’après les dires des Altaïens, change selon les chamanes : l’action elle-même est variable, les chants sont variables, et les dieux que les chamanes invoquent sont aussi variables » (1883 : 62). 60 Les différences peuvent concerner l’ordre général et les circonstances de l’exécution du rituel; ainsi, d’après les observations d’Olsen, chez les Touvas, la séance, […] jusqu’à un certain point, se déroule de manière différente chez les différents chamanes de la même tribu, car chacun a sa procédure spéciale, qu’il considère comme la meilleure. […] Il y en a qui ne doivent pas chamaniser les jours pairs de chaque mois. Beaucoup considèrent comme gênant de chamaniser les jours nuageux ou pluvieux, car ce temps est défavorable au vol spirituel du chamane dans les airs (Olsen 1921 [1915] : 155). 61 Une règle aussi communément établie que celle de mener les rituels la nuit connaissait ses exceptions : au début du XXe siècle, un
chamane de la région de l’Övür connu pour ne pas s’y soumettre se faisait appeler hündüs hamnaar, « chamanise-le-jour » (Kenin-Lopsan 1987: 17). 62 L’ethnologue hongrois Diószegi, qui fut le premier à prendre la diversité des pratiques pour objet d’étude, a recueilli en 1958 des informations minutieuses sur la manière dont, dans le passé, les chamanes tofalars utilisaient leurs instruments. Il remarqua par exemple que chaque individu avait sa propre technique d’attache de la courroie du battoir (1968: 314). Aujourd’hui, on retrouve des différences comparables, notamment dans l’usage du tambour. Selon Ondarmaa, « chacun frappe du tambour à sa manière, cela dépend de celui à qui on s’adresse. La manière dont on balance les épaules varie aussi ». Les variations s’expliqueraient donc par l’identité de l’esprit dédicataire du rituel. 63 Les différences les plus nettes entre chamanes s’observent dans les techniques thérapeutiques. À Touva, les gens se souviennent des méthodes singulières employées autrefois par les anciens chamanes. Amir Hovalyg rapporte que sa grand-mère, une « puissante chamane » (šyyrak ham), soignait les jambes des malades en leur mordant le gros orteil. Quelques jours plus tard, le malade se levait et marchait. La morsure de l’orteil est évidemment une technique personnelle dont on ne connaît pas d’autre exemple. Le grand-père d’Ereksen, quant à lui, jetait les enfants malades par-dessus le feu, au grand émoi de leurs parents. 64 Dans un autre style, la chamane contemporaine Olesija, à Düŋgür, use de méthodes fort insolites. Elle prescrit à ses clients des lavements avec une solution mêlant camomille, permanganate de potassium (ru. margancovka), vinaigre, acide citrique et soude. Olesija affirme avoir ainsi rétabli une vieille femme paralysée du village Aldan-maadyr. Cette technique doit beaucoup à l’influence des
méthodes populaires russes avec lesquelles Olesija a dû être en contact par son origine khakasse 10 . 65 Outre l’équipement et les techniques utilisées, les chamanes se distinguent encore les uns des autres par leurs invocations chantées (algyš). C’est un fait communément admis chez les Touvas que chaque chamane doit avoir ses paroles particulières et sa mélodie, bref son style propre. Du moins suppose-t-on qu’il doit en être ainsi du « vrai chamane ». Ondarmaa prétend que certains de ses collègues chamanes lisent le recueil d’invocations chamaniques publié en touva par Kenin-Lopsan pour en apprendre par cœur certains chants qu’ils utilisent ensuite devant leurs clients. Au contraire, Ondarmaa affirme utiliser si peu sa mémoire, faculté qui n’est utile qu’aux copieurs, qu’elle ne peut pas se souvenir de ses chants après les avoir prononcés. L’ethnologue se heurte souvent à cette difficulté lorsqu’il demande à pouvoir noter une invocation. Le paradoxe de l’originalité 66 Individualistes dans leurs relations avec leurs confrères, foncièrement hostiles à l’esprit de corporation, habillés de costumes tous différents, entourés de figures d’esprits diverses, les chamanes apparaissent comme des personnages singuliers épris d’originalité. Le voyageur autrichien Mänchen-Helfen fit à ce sujet une intéressante observation (1992 [1931] : 151): Les lamas que j’ai rencontrés disparaissent progressivement de ma mémoire : chacun était semblable au suivant, je ne peux les distinguer l’un de l’autre qu’avec peine. […] Par contraste, les chamanes se tiennent devant moi aussi pleins de vie qu’au jour où je les ai vus : le vieil homme qui prophétisa sur la suite de mon voyage; l’homme plein de dignité à qui je dois la plupart des explications sur le monde des esprits; la jeune femme qui n’en était qu’à l’apprentissage et la femme magnifique de Höndergej. Chacun d’eux était complètement et authentiquement une personne.
67 Comment rendre compte de cette tendance à la personnalisation qui ne trouve guère d’autre manifestation dans la culture traditionnelle des Touvas ? Le vêtement et l’habitat traditionnels des Touvas laissaient peu de place à l’invention personnelle. Hommes et femmes portaient un manteau taillé sur le même patron, et dans la yourte un ordre strict prévoyait l’emplacement de chaque objet entre côté masculin et côté féminin, partie d’honneur (dör) et partie de la porte. Des idées comme celle de « style vestimentaire individuel » ou d’« ameublement original » étaient inconnues, à l’exception, peutêtre, d’une rare élite sociale à laquelle les chamanes n’appartenaient pas. 68 Étant donné l’importance du culte des ancêtres dans le chamanisme, on peut, comme le fait Radloff pour les Altaïens, attribuer les divergences de style entre chamanes à des traditions claniques différentes (1893, II: 51-52). Diószegi regardait l’hétérogénéité des pratiques chamaniques au sein du groupe tofalar comme le résultat de l’« évolution historique des clans » (1968 : 328). Cette explication se heurte à des faits contradictoires : l’examen des données altaïennes d’Anohin (1924) montre que des chamanes d’un même clan ou descendant d’un même ancêtre peuvent présenter des costumes et des styles tout à fait distincts. Les matériaux mêmes de Diószegi (1968) indiquent que les variations sont individuelles plutôt que claniques. Chez les Touvas, les catégories d’essence uk ne sont pas des caractères héréditaires mais peuvent distinguer des chamanes germains. Ondarmaa, dont le style est distinct de celui de ses frère et sœur chamanes, rapporte en outre qu’elle compte parmi ses ancêtres trois frères surnommés Kara-ham (« Chamane-noir »), Čoldak-ham (« Chamane-court ») et Uzun-ham (« Chamane-long »). Les seuls noms de ces trois hommes bien connus dans la population de la région de Süt-Höl suffisent à indiquer qu’ils n’étaient pas regardés
comme des représentants interchangeables d’un style lignager unique. 69 Nous avons déjà signalé que, chez tous les peuples turcs de Sibérie méridionale, le tambour du chamane défunt était percé et abandonné avec son costume dans la taïga près de sa sépulture. Cette pratique nous est apparue comme la manifestation d’une « distribution » de la personne du chamane dans ses accessoires. Or, elle a aussi des conséquences en matière de style individuel : la destruction des principaux attributs du chamane défunt interdit la transmission par héritage de l’ensemble de l’équipement, ce qui met une barrière évidente à des reproductions lignagères à l’identique. Tambour et costume sont l’expression visible du style personnel du chamane, la manifestation de son essence, ils ne peuvent être transmis à son successeur, car celui-ci devra à son tour faire germer de son corps ses propres excroissances chamarrées. 70 Souvent héritier d’ancêtres en lignes paternelle et maternelle, le chamane n’est jamais la simple reproduction ou réincarnation de son ancêtre déclencheur. Le type d’essence uk, les ancêtres, la région d’origine, la catégorie de couleur (noir ou blanc), les animaux auxiliaires, les instruments rituels sont autant d’opérateurs différentiels qui individualisent le chamane. En combinant ces différentes grilles différenciatrices, le chamane en vient à occuper une position singulière et entièrement neuve dans un repère multidimensionnel. 71 L’étonnante constance avec laquelle les chamanes s’efforcent d’entretenir une impression d’originalité ne peut être le résultat d’un « oubli » de pratiques anciennes qui auraient été uniformes. Hamayon (1990: 33) a clairement noté que « la pratique est toujours personnalisée, non en vertu d’une quelconque absence de règles, mais de propos délibéré ». Comment comprendre que cette exigence
de différence coexiste avec le respect professé des ancêtres et l’évident traditionalisme du chamanisme ? Et comment se fait-il que, malgré une recherche constante d’écart interindividuel, des récurrences si nombreuses et si profondes nous soient apparues à travers l’espace si vaste des turcophones de Sibérie ? Ce problème est celui de la déviance devenue une tradition instituée : quiconque cherche à être différent de tous est au moins semblable à ceux qui partagent son projet et à ceux qui l’ont précédé dans cette attitude. 72 Dans tous les domaines de leur activité où les chamanes s’affirment singuliers, des régularités se laissent sans peine reconnaître. KeninLopsan, dans son analyse de la poétique des invocations chamaniques touvas (1987: 21), fait cette juste remarque: « Chaque jeune chamane s’efforçait d’avoir sa généalogie, son style particulier reconnaissable, sa mélodie, ses textes. Bien entendu, cette originalité se développait dans les cadres de la tradition existante. » Il est vrai qu’en raison de l’importance de ces « cadres », les chants des chamanes touvas peuvent paraître d’une grande monotonie à l’étranger inexpérimenté. La mélodie des chants de chamanes que j’ai pu entendre varie peu et s’identifie même parfois à celle des kožamyk, courtes chansons populaires. L’étude de leur contenu permet de relever de nombreuses constantes, qu’il s’agisse d’emprunts à un répertoire de lieux communs, du respect de la métrique et de règles stylistiques communes comme le recours à l’anaphore. L’imitation, si elle est déniée avec force par les chamanes, n’en joue pas moins un rôle central dans l’apprentissage et la production des invocations et donne ses règles au jeu d’une originalité conventionnelle. 73 De même, si chaque chamane doit avoir un costume original, cela ne signifie pas que toute improvisation soit possible. Ce que Shirokogoroff a observé à propos des peuples toungousophones est
vrai des turcophones : « les innovations sont introduites par les chamanes soit par emprunt auprès des voisins, soit par invention personnelle, mais toujours sous réserve que les nouveaux éléments n’entrent pas en conflit avec le complexe préexistant » (1935: 278). 74 Pourquoi atteint-on si vite les limites de l’originalité ? Il ne sera pas inutile à cette étape de notre enquête de nous interroger sur ce que l’on entend par « originalité », car nous risquons ici d’être excessivement tributaire d’une représentation moderne de cette notion. Le sens du mot « original » a connu en français une évolution qui peut être brièvement rappelée. En français classique, est « original » ce qui est primitif, non copié. En ce sens, l’« originalité » d’une œuvre, c’est son authenticité, qui se vérifie en prouvant son origine. A partir du XVIIIe siècle et surtout à l’époque romantique, s’imposa un nouvel usage, figuré, de l’épithète « original », manifesté dans des expressions comme « esprit original » et « manières originales » (Littré 1873-1874, III: 860-861). En ce sens nouveau, « original » s’oppose avant tout à « banal ». L’« originalité » d’une « création » se mesure désormais à l’ampleur de son écart par rapport aux normes et aux traditions. L’originalité n’est plus une qualité distinguant ontologiquement le modèle de la copie (« Il est difficile de connaître l’originalité d’un tableau », selon un exemple de Littré), mais un trait visible qui n’est pas perdu dans l’imitation. Alors que l’originalité au sens classique désignait une singularité dérivant d’une qualité intrinsèque absolue (une œuvre est soit originale, soit copiée), l’originalité romantique met l’accent sur un rapport relatif (une œuvre peut être « très », « peu » ou « assez » originale par rapport à la norme dominante). 75 La notion d’originalité ne peut vraisemblablement éclairer utilement les attentes des Touvas sur la singularité de leurs chamanes que si nous la comprenons au sens des classiques et non des romantiques.
Si l’on se souvient que le terme uk désigne dans un être son « origine », l’uktug ham n’est-il pas un « chamane original » dans l’acception classique de l’épithète ? Dans les conceptions touvas, l’authenticité attendue du chamane s’oppose clairement à la copie plutôt qu’à la banalité. Voici comment le chamane Kim d’Erzin exprimait les raisons de l’impossibilité d’une organisation corporative des chamanes : Autrefois, les chamanes se tuaient les uns les autres. Ce n’est pas correct qu’il y ait des associations de chamanes. Là-dedans il y a des charlatans; les charlatans, ce sont des copieurs. Moi à huit ans, j’entendais déjà. Il y en a beaucoup qui deviennent fous. Personne n’enseigne comment être chamane. Les chamanes ont des caractères différents, ils agissent différemment. Les charlatans, au contraire, copient. 76 Kim établit donc un lien direct entre imitation et inauthenticité. De même, selon Ondarmaa, le charlatanisme a pour fondement la copie. Cette chamane note pour elle-même ses idées concernant sa pratique chamanique : « J’ai noté tout ça, mais je ne le publierai pas. Il ne faut pas le publier, parce que sinon des charlatans apparaîtront. Je te le raconte à toi comme scientifique, pas comme homme. » 77 Or, cette dénonciation de l’imitation n’entraîne en aucune manière le rejet de la tradition. Les coiffes, les costumes et les invocations nous ont fait voir que le style individuel des chamanes touvas n’est pas une invention arbitraire sans règles. Il est plutôt une sélection d’éléments pris dans un répertoire traditionnel, auxquels sont ajoutées des innovations peu nombreuses, pour former un ensemble singulier qui doit l’essentiel de sa nouveauté à son agencement. 78 Nous pouvons maintenant répondre à la question que nous nous posions sur le fondement de l’originalité. Costume, tambour, chants ne sont point vus, à la manière romantique, comme des « créations » du chamane, mais comme des excroissances, de vigoureux surgeons au développement involontaire et incontrôlable, dans lesquels court la même sève que dans le chamane lui-même.
79 L’originalité chamanique n’est pas un rejet de formes culturelles convenues mais un indice attestant des capacités engendrées par une essence individuelle. Le chamane trop semblable à son confrère serait suspect de le copier, il exhiberait le caractère social et artificiel de sa position. On l’accuserait de s’être érigé lui-même en chamane au lieu d’y avoir été contraint par une nature particulière et par les esprits qui, en vertu de cette nature, peuvent agir sur lui. L’obligation de distinction est une conséquence de la prégnance du schème essentialiste et du doute permanent qu’il induit sur l’authenticité des chamanes. LE TRAITEMENT DE LA SINGULARITÉ 80 11 Deux traits prêtés aux chamanes sont apparus fondamentaux dans les conceptions des Touvas et de leurs voisins : un corps atypique et une originalité générale. Jusqu’à présent, les anthropologues n’ont pas considéré ces aspects comme centraux dans le chamanisme sibérien; pourtant, nous avons constaté qu’ils sont à l’origine d’une grande part des hypothèses des profanes concernant les chamanes. Les inférences causales à l’œuvre dans l’identification des chamanes peuvent être modélisées de la manière suivante (figure 53) : 1. La détection chez un individu de traits corporels atypiques conjointe à la connaissance de ses ancêtres chamanes engage l’hypothèse d’un schéma causal. L’anomalie corporelle est regardée comme l’effet d’une essence individuelle, tandis que les ancêtres apparaissent comme la cause de l’essence. 2. Le schéma causal précédent permet de faire l’hypothèse que l’essence produit parallèlement aux indices visibles d’autres propriétés et comportements atypiques qui demeurent cachés : par exemple des capacités sortant de l’ordinaire. 81 Ces inférences ne sont pas de type déductif, mais abductif, c’est-àdire qu’elles s’appuient sur des indices pour remonter vers des
causes probables. Elles gardent un caractère hypothétique et ne se renforcent que dans un schéma causal global. Figure 53. Schéma causal d’identification d’un chamane 82 Au cours de nos enquêtes, nous avons observé que ce schéma causal ne s’applique pas seulement aux humains, mais que des individus spéciaux, des « chamanes », sont aussi identifiés chez les animaux et les végétaux. La compréhension de la notion de « chamane » paraît dépasser largement les limites qu’on lui donne en Occident. En 2008, nous avons mené une enquête chez les Tožu, Touvas orientaux éleveurs de rennes et chasseurs, avec pour objectif de collecter des informations sur l’existence d’individus singuliers parmi les espèces non humaines. Les résultats ont été abondants. Les chasseurs mentionnent tous l’existence dans la taïga de bêtes « spéciales » (tuskaj) ou « différentes » (aŋgy) : ce sont des « bêtes sacrées » (ydyktyg 12 aŋŋar) qu’il est interdit de tuer. 83 Ces bêtes ont des « traits distinctifs » (ylgaly) visibles. On cite ainsi des cas de cerfs et de chevreuils blancs. Chez ces animaux, la blancheur est extrêmement rare et relève de l’albinisme. On classe également parmi les « bêtes sacrées » des cas comme un cervidé mâle dépourvu de bois ou au contraire surmonté d’une très grande ramure, ou encore une femelle avec des bois. Un chasseur d’Ij, Kaŋool, donne comme exemple un cerf « bigarré comme une vache, alors que sur une bête sauvage il n’y a pas de bigarrure; il est bigarré pour
qu’on le remarque [eskerzin]. Ainsi tu le remarques et tu ne le tires pas; ce serait terrible ». Une autre interlocutrice ajoute: « D’habitude ils sont tous pareils. Mais ceux-là… » 84 On ne tire pas sur ces animaux, car « si tu en tires, tu seras malade toi-même. Quand tu le vises pour tirer, il se transforme en homme » (Karj-ool). Le chamane Ereksen me cita en outre le cas de poissons à un seul œil. Dans tous ces cas, mes interlocuteurs expliquent que, selon les anciens, une telle bête, « c’est le maître du lieu lui-même », « c’est le maître du lieu qui se métamorphose » (oran eezi hulup turar). La procédure inférentielle qui opère ici est claire : un trait atypique, comme un œil manquant, un pelage rare ou une ramure inhabituelle, suscite l’hypothèse que, malgré sa morphologie générale, l’animal n’est pas réellement un membre de l’espèce supposée, mais doit être classé dans une autre catégorie d’êtres, celle des esprits-maîtres de lieu, ordinairement anthropomorphes. 85 Il existe cependant d’autres traitements possibles. Les chasseurs signalent l’existence d’écureuils, de zibelines et de putois blancs. Bien qu’on ne tue pas ces animaux, personne ne m’a affirmé qu’ils pouvaient être des métamorphoses de maîtres de lieu. D’après l’expérience de Karj-ool, s’il arrive que l’on abatte un tel rongeur par mégarde, il faut chuchoter une prière: « Pitié, Dieu, je n’avais pas remarqué, j’ai tiré une chose qu’on ne doit pas tirer » (Öršee Burgan körem, bilbedim, atpas čuve adypkan men). Ensuite, il est bon d’aller consulter « des gens qui savent » (bilir kižiler). Après examen, l’expert dira par exemple: « Ça va, c’était une bête normale, comme ça » (anaa-anaa, aŋ-aŋ nen), c’est-à-dire que la bête était « normale » (anaa) et non « spéciale » (tuskaj). 86 La chamane Tanja de Toora-Hem, bien qu’elle ne soit pas originaire de la région, est souvent consultée par des chasseurs pour de tels cas et ses verdicts ne sont pas toujours aussi favorables. Son voisin étant
récemment tombé malade, la chamane lui déclara qu’il était « en faute » (buruulug) car il avait tué une « bête qu’on ne tire pas » (atpas aŋ). En réparation, on prépara un bûcher d’offrande (saŋ) près d’un grand arbre, l’« arbre du maître du lieu » (čer eeziniy yjažy), et l’on déposa dans le feu du beurre, de la farine, des prémices de nourriture. 87 Le chamane Ereksen fournit d’intéressantes précisions au sujet des albinos : Il y a des écureuils blancs à boucles d’oreilles. On les appelle des « écureuilschamanes » [ham düŋ]. On ne doit pas les tuer. Leurs oreilles sont écartées et rouges par endroits. Les moustaches aussi sont rouges. Si quelqu’un tue une telle bête, il arrivera quelque chose de mauvais à sa vie ou à sa descendance. 88 La couleur du pelage est mise en relation avec une identité de chamane et une capacité de nuire après la mort typique des chamanes humains. 89 Cette notion d’écureuil-chamane doit retenir notre attention. A quelque deux mille kilomètres à l’est des Tožu, chez d’autres chasseurs éleveurs de rennes, les Évenks des monts Stanovoï, Alexandra Lavrillier a montré l’importance de l’idée qu’il existe dans les espèces sauvages et domestiques « toutes sortes d’individus » doués de pouvoirs différents (Lavrillier 2005: 237, 273-274). Preuve que l’exemple apparemment anecdotique de l’écureuil-chamane s’appuie sur un mode d’interprétation stable et robuste, Lavrillier a aussi relevé chez les Évenks l’identification des écureuils albinos comme chamanes des écureuils (Lavrillier, communication personnelle). Il est clair que l’appartenance taxinomique de ces rongeurs n’est pas remise en cause, nul ne doute qu’ils soient des écureuils. Le traitement de leur singularité consiste à leur attribuer une fonction particulière, celle de chamane. 90 Les animaux chamanes sont largement répandus en Sibérie. Si l’on se limite aux turcophones, on peut citer l’existence, pour les Iakoutes,
d’un « ours-chamane » se distinguant de ses congénères par son intelligence, son invulnérabilité et les taches que portent sa fourrure, sa crinière ou sa queue (Kulakovskij 1979: 5 5). Les Dolganes, groupe toungouse iakoutisé, considéraient également que les renards polaires et les lièvres comptaient parmi eux des chamanes (Popov 1958 : 82). 91 Plus encore que dans les espèces animales, c’est parmi les arbres que les Touvas orientaux identifient des chamanes. À l’entrée du village d’Ij se tient un arbre isolé à ramification dense, un « mélèzechamane » (ham dyt). Les habitants du village organisent des rituels auprès de cet arbre et y nouent des rubans colorés (čalama). Certains disent simplement qu’« on le respecte beaucoup », tandis que d’autres affirment l’existence d’un « maître du mélèze-chamane » (ham dyt eezi) à forme humaine. 92 Les arbres de forme atypique, dont les branches sont emmêlées et parfois soudées, formant une boule, sont identifiés par les peuples de Sibérie du Sud et de Mongolie comme des « arbres-chamanes », en touva ham yjaš (Potapov 1969: 128), en khakasse ham agas (Butanaev 2003 : 40), en mongol et en bouriate böö mod (Tatár 1976: 17-18). Les interprétations sur le rôle de l’arbre-chamane sont très variables ; nous citerons ici une version assez stable, illustrée par une légende recueillie chez deux peuples sans contacts directs, les Télenghites (Alekseev 1980: 60; L’vova et al. 1989: 12) et les Bouriates (Hangalov 1958-1960, III: 40). En voici le résumé: Un chasseur s’allonge sous un arbre-chamane pour dormir. Il entend un autre arbre demander l’aide de l’arbre-chamane pour soigner son grand-père malade. En raison de l’hospitalité qu’il doit au chasseur, l’arbre-chamane refuse de se déplacer. Le lendemain, le chasseur part et découvre un vieil arbre qui s’est effondré dans la nuit : c’est celui qui avait fait demander l’aide de l’arbrechamane. 93 Cette légende invite clairement à concevoir la relation de l’arbrechamane aux autres arbres comme semblable à celle du chamane
aux humains, avec notamment l’exercice d’une fonction thérapeutique. Elle montre également que les humains peuvent espérer attirer à leur avantage les capacités protectrices de l’arbrechamane. 94 Signalons enfin que les êtres vivants ne sont pas les seuls à pouvoir compter des chamanes, puisque Kon observa vers 1910 chez les Tožu une pierre isolée et fendue en son centre appelée par la population « pierre-chamane » (ham tas) (Kon 1934: 249). Il est vraisemblable que cette pierre soit celle que les Tožu me décrivirent un siècle plus tard sous le nom de « pierre-vache » (inek daš), un rocher isolé dans la steppe qui serait « tombé du ciel ». On attache des rubans (čalama) à proximité et on y mène des rituels collectifs. D’après le témoignage des anciens, avant la période soviétique, ces rituels autour de la pierre étaient l’occasion de fêtes et d’échanges entre Tožu de la rivière et Tožu de la forêt. 95 Dans ces divers cas de « chamanes » non humains, une saillance repérée chez un spécimen suscite des inférences sur la position qu’il occupe au sein de son espèce et de son environnement. L’individuchamane soigne ses congénères mais il est aussi capable de s’intéresser à d’autres catégories, comme la communauté humaine qui lui adresse des rituels. 96 De nombreuses traditions sibériennes établissent des liens explicites entre les chamanes humains et des animaux ou végétaux atypiques. Nous avons signalé que, dans le processus de fabrication du tambour dans l’Altaï-Saïan, le chamane ordonne de trouver un animal et un arbre présentant des signes particuliers pour faire la membrane et la structure de son instrument. Chez les Téléoutes, le cheval dont on prenait la peau ainsi que sa mère devaient porter sur le sabot une tache blanche (Dyrenkova 1949: 163). Avec ce trait atypique, le cheval sélectionné était à son troupeau ce que le chamane téléoute,
avec son os supplémentaire, était aux gens ordinaires. On pourrait y voir un détail insignifiant si ce trait ne réapparaissait pas à l’extrémité septentrionale de la Sibérie, chez les Ioukaghirs, qui utilisaient pour leurs tambours chamaniques la peau d’un renne « avec une tache blanche ou un seul bois et d’autres marques » (Zelenin 1936: 247). À des milliers de kilomètres encore, dans l’Extrême-Orient sibérien, les chamanes oročon demandaient pour leur tambour la peau d’un élan blanc ou tacheté de blanc (Mazin 1984: 81). En Transbaïkalie, chez les Évenks du renne, le costume chamanique était fait dans la peau d’un cervidé présentant des traits distinctifs indiqués par le chamane, comme une tache blanche sur le pelage ou les sabots, ou une oreille mutilée (Shirokogoroff 193 5: 361). Un détail si précis répété avec une telle constance chez des peuples aussi éloignés et divers ne peut être le résultat d’une diffusion isolée: selon nous, il doit être mis en rapport avec un mode de traitement cognitif de la singularité qui joue un rôle central dans l’unité de style des divers phénomènes regroupés sous le nom de chamanisme sibérien. 97 Comment interpréter cette vive attention à la déviance individuelle et les traitements riches qu’elle suscite ? Dan Sperber s’est intéressé aux conceptions concernant les anomalies animales dans un article à son époque très novateur (1975). Son analyse s’appuie sur une distinction entre norme et appartenance taxinomique. Ordinairement, nous admettons que des animaux présentant des variations individuelles par rapport à la norme de leur espèce n’en sont pas moins des membres de celle-ci à part entière. Un chat accidenté à trois pattes n’en est pas moins un chat. Norme et taxinomie sont ainsi relativement autonomes. Les monstres et animaux parfaits attirent cependant particulièrement notre attention en raison de leur rapport à la norme, soit parce qu’ils
l’accomplissent à merveille, soit parce qu’ils la violent de façon exemplaire. L’opération cognitive conduisant à des traitements symboliques et rituels de ces animaux consiste à inférer du rapport à la norme un jugement sur l’appartenance à l’espèce. Un cheval parfait nous semble plus cheval qu’un cheval commun; d’un cheval présentant une anomalie remarquable, on remettra parfois en cause son appartenance à l’espèce cheval, en le soupçonnant par exemple d’être un démon. 98 Or, observe Sperber, soumettre la catégorisation d’un être vivant à la ressemblance stricte à une norme est une opération contradictoire, car une anomalie ne peut être perçue comme telle que si une identification taxinomique a auparavant été établie. Cette contradiction interne des jugements sur les animaux spéciaux a pour conséquence qu’ils ne peuvent être compris littéralement, ce qui caractérise selon Sperber les opérations « symboliques ». 99 Il est exact que, dans l’Altaï-Saïan, une anomalie, tels un pelage insolite ou une ramure importante, peut engager une requalification taxinomique : on dira que l’animal, sous son apparence trompeuse, était en réalité un esprit-maître, ce pourquoi celui qui l’a tué est mort. À propos des peuples toungouses, Shirokogoroff a défendu une interprétation conforme à celle de Sperber : il estimait que les animaux auxquels les Toungouses attribuaient des pouvoirs étaient toujours conçus comme n’appartenant pas à leur espèce, mais comme des « manifestations zoomorphes d’esprits ». Ces êtres n’étant pas regardés comme de véritables animaux, Shirokogoroff en tirait cette conclusion surprenante mais logique que les animaux en tant que tels ne jouent aucun rôle dans le chamanisme toungouse (1935: 164-165). 100 La révision taxinomique n’est cependant qu’un cas particulier parmi les traitements possibles des animaux et végétaux singuliers. Dans
certaines circonstances en Sibérie, les classifications et leurs révisions ne sont pas absolues mais dépendantes d’une position dans une relation. Alors que les catégories « animal sauvage » (aŋ) et « bétail » (mal) sont logiquement exclusives l’une de l’autre, les Touvas considèrent que le gibier qu’ils chassent est le « bétail » des esprits-maîtres de la forêt. Cette idée est également bien connue chez les autres peuples de l’Altaï-Saïan (Broz 2007; Butanaev 2003 : 32; Potapov 2001: 130-131). 101 Dans ce contexte, les animaux sauvages anormaux sont souvent décrits comme les animaux domestiques favoris, précieux ou très utiles, des esprits-maîtres. Un conte chor rapporte qu’un chasseur tua un cerf à sabots blancs. Les esprits du lieu, furieux, grondèrent la bergère-esprit qui avait laissé périr cet animal qu’ils appelaient « notre étalon » (askyr) (Dyrenkova 1940: 263). Cette identité d’« étalon », qui ne s’applique pas habituellement à une autre espèce que le cheval, est entendue ici en un sens relationnel : elle exprime la nature de la relation de l’animal par rapport à l’esprit-maître. Mais par rapport au chasseur, l’animal demeure bien un cerf. Dans ce cas, le traitement de l’animal atypique n’est pas une révision, mais plutôt un dédoublement de sa catégorisation : l’animal est un cheval en plus d’être un cerf. 102 Bien souvent, l’attribution de pouvoirs particuliers aux êtres atypiques ne s’accompagne d’aucune spéculation taxinomique. Les arbres-chamanes sont sans conteste regardés comme des arbres. Les animaux porte-bonheur et les animaux-chamanes sont tous considérés comme des membres de leur espèce malgré leur déviance morphologique. 103 Outre les animaux-chamanes, les peuples sibériens distinguent fréquemment des « chefs » au sein des espèces animales. Voici l’explication très éclairante fournie à ce sujet par un Dolgane : « De
même qu’il y a parmi les gens des individus remarquables, ainsi parmi les ours apparaît parfois un ours noir avec de la fourrure blanche autour du cou comme un collier. C’est le père de tous les ours, le maître de tous les ours » (Popov 1958: 82). Pour cet informateur, c’est un même principe de singularité qui se manifeste chez les humains et les animaux. Souvent, les animaux « chefs » se distinguent par leur très haute taille (Zélénine 1952: 152). Par exemple, pour les Khantes, le maître des rennes est « le plus grand des rennes » (Jordan 2003 : 114). On note parmi les Iakoutes des témoignages sur l’existence d’un ours noir de grande taille appelé « seigneur des forêts » (ojuur tojon) (Serosevskij 1993 [1896] : 634). L’écart de ces spécimens par rapport à la norme suscite des jugements, non sur leur appartenance taxinomique, mais sur la position qu’ils occupent au sein de leur espèce, comme chamane ou comme chef, mais aussi par rapport à d’autres espèces qu’ils protègent. Autrement dit, à l’idée d’une singularité corporelle s’associe celle d’une singularité relationnelle. Comment expliquer la solidarité entre ces deux niveaux ? Une inversion de hiérarchie entre essence individuelle et essence spécifique 104 La notion d’indicialité au sens de Gell (1998) offre une explication plausible. Nous avons vu plus haut (p. 175) que les anomalies corporelles des chamanes sont parfois interprétées par les gens comme des indices de l’action d’un agent créateur surnaturel. Il est aisé de trouver des confirmations de cette interprétation du côté des animaux singuliers. D’après les explications que nous a données la chamane Ondarmaa, les animaux qu’on ne doit pas tuer portent la marque de leur propriétaire, l’esprit-maître du lieu. La chamane appelle ces marques demdek ou im-demdek, termes qui désignent
habituellement les signes par lesquels les éleveurs identifient leur bétail : soit des marques au fer sur le pelage, soit des échancrures dans les oreilles. « Le maître de la forêt pose des marques [demdek] sur ses bêtes comme l’éleveur [malčyn] sur ses chevaux », résume-telle. Chez un ours, ce peut être une marque blanche sur la tête ou une patte plus longue que les autres. 105 Près de quatre-vingts ans plus tôt, une idée semblable a été notée par Potapov parmi les Altaïens : les chasseurs prennent garde de ne point tuer d’ours dont la fourrure présenterait des taches inhabituelles, car ces animaux sont les étalons d’Erlik et les taches sont les « marques de propriété » (en russe : tavro) laissées par leur maître (Potapov 1928 : 18). 106 Nous avons signalé que ce genre de « marques » guidait les Téléoutes dans le choix du poulain dont ils utilisaient la peau pour la membrane du tambour chamanique. Le chant du chamane téléoute offre d’intéressants détails à ce sujet. Il décrit sur la jambe arrière et sur le museau de la mère de l’animal une « blancheur comme la marque d’une main » (kol pazymy aktu) (Dyrenkova 1949: 162). Le poulain est décrit comme « créé par le Blanc Ülgen » (ak Ülgenneŋ jajalgan bolup) ou, dans une formule parallèle, « marqué par le Bleu Ülgen » (kök Ulgenneŋ temdelgen bolup) (ibid. : 163). « Sur le sabot droit de sa jambe antérieure, il a une tache blanche, / [de la taille d’une] pression d’une main » (aldyndagy orj ajagy tujgagynda aktuul kol pazymy pelgelü baltyr) (ibid.). 107 Comme le chamane, le cheval est un être singulier par héritage, puisque sa mère présentait des traits semblables. Comme le chamane « écrasé » par les esprits, le cheval a subi la « pression » (paz-) d’Ülgen. Le verbe temdekte-, que nous traduisons par « marquer », est dérivé de temdekl demdek, « marque », déjà rencontré à propos de l’ours marqué et, plus haut, à propos des signes de naissance du
chamane et du héros épique (p. 202). Temdek est dérivé de la racine turco-mongole tem-, qui désigne des marques corporelles d’origine naturelle ou artificielle 13 . Toute une théorie des traits individuels et des relations entre les classes d’êtres est ainsi suggérée dans ce terme. 108 Lorsque les Chors doivent choisir un poulain pour le sacrifier lors d’un rituel, ils recherchent un animal considéré comme prédestiné par Ülgen. Les critères permettant de le reconnaître sont sa robe, claire et unie, mais aussi des signes d’ordre comportemental : « Dès sa naissance, il est visible que ce poulain est particulier: la bardane ne s’accroche pas à son poil, il fuit les autres chevaux et erre seul dans le bois » (Hlopina 1992: 143; voir Stépanoff 2010a). Cette attitude nous rappelle immanquablement celle du futur chamane pendant la crise. La procédure commune à ces différents cas consiste à identifier des traits particuliers de l’apparence des individus et à les interpréter comme des marques (temdek) de l’agentivité créatrice (jaja-) d’Ülgen. 109 Faut-il en conclure que l’intérêt des Sibériens pour les êtres atypiques s’explique par la présomption d’une relation indicielle à un être surnaturel ? C’est l’interprétation formulée par G. N. Gračeva à propos des Naganassanes. Elle observe chez ces Samoyèdes de l’Arctique que les humains et les animaux présentant des « traits particuliers quelconques physiques ou psychiques » sont regardés comme des chamanes ou plus généralement comme des êtres en rapport avec les esprits. Par exemple, un ours boiteux est appelé « ours-chamane ». Elle en tire la règle suivante: « Tout écart notable par rapport à une certaine norme est interprété comme la marque d’un ngo [catégorie d’esprit] » (Gračeva 1983: 132-133). Pour généraliser cette formule au-delà du contexte nganassane, on pourrait dire que l’individu anormal est considéré comme placé sous
l’influence d’un esprit, qu’il soit son serviteur, son bétail, son image ou sa trace. L’anomalie est de ce point de vue une « trace », une « empreinte » laissée par des esprits. Or, comme l’a montré A. Gell, une relation indicielle implique souvent la possibilité de rapports causaux dans les deux sens (Gell 1998). Une action sur l’être marqué atteint l’agent marqueur: pour les Touvas, tuer l’animal atypique offense son maître et entraîne un châtiment contre le meurtrier; pour les Altaïens et d’autres peuples, agir sur la dépouille de l’animal en la nourrissant revient à faire une offrande à l’esprit-maître, ce qui stimule sa générosité. 110 Dans cette perspective, l’identification complète de l’être anormal avec un esprit, cas qui entraîne une révision taxinomique dans la théorie de Sperber, n’est que la forme la plus intense de la relation indicielle. 111 Cette explication « indicielle » est parfaitement satisfaisante dans un certain nombre de situations, qui ne sont pas cependant les plus fréquentes. Il est courant que rien ne soit dit des rapports du spécimen rare avec des agents surnaturels. Gračeva reconnaît ellemême que l’identité de l’esprit ngo marqueur n’est « généralement pas explicitée » (ibid.). Dans les nombreux récits sur les arbreschamanes de l’Altaï-Saïa, on ne rencontre que très rarement la mention de l’agent qui aurait causé leur forme singulière. Quant aux animaux chefs, on ne note pas de marques indicielles sur leur corps, puisque c’est leur taille et non leur pelage qui les rend atypiques. L’attribution d’une relation indicielle paraît donc n’être qu’un cas particulier des traitements possibles de la singularité. Sur un terrain bien éloigné du nôtre, le Mali, Jean Bazin a critiqué ajuste titre la tendance de l’ethnologie à considérer les entités matérielles recevant un traitement religieux comme des représentations ou des traces d’un esprit ou d’un dieu. Dans cette interprétation, l’objet
sacré « peut être la marque ou la trace d’une personne, mais il n’a d’identité que par délégation ». Or, dans bien des cultes, selon Bazin, c’est la singularité même de l’objet et non sa relation à l’invisible qui peut être elle-même tenue pour une valeur. Dans cette perspective, « une chose plus singulière que toutes les autres, plus personnelle que les personnes, serait divine » (Bazin 1986: 368-369). De même, en Sibérie, la singularité peut être signe de relation surnaturelle, mais elle est aussi plus immédiatement porteuse de valeur par elle-même. 112 La singularité morphologique fait parfois l’objet d’interprétations apparemment contradictoires en Sibérie. Les Altaïens, voisins immédiats des Touvas, citaient l’existence de biches à ramure et de cervidés bigarrés, mais ils considéraient non comme un malheur mais comme une chance de tuer un tel animal. On en consommait la viande en suivant une procédure ritualisée avec la certitude qu’elle apporterait le bonheur (erdene). Non loin de là, les chasseurs chors estimaient qu’un homme ayant tué un écureuil albinos deviendrait riche et heureux (Potapov 2001: 131-132). Dans l’Arctique, les Iakoutes du Nord affirmaient que tuer une bête albinos ou monstrueuse, un renne aux bois soudés, était une promesse de chance (Gurvič 1977: 206). 113 Il serait insuffisant d’en conclure que les interprétations touva et altaïenne sont inversées, tant il est clair que dans ces traditions divergentes une même forme d’attention à l’atypicité est sollicitée. 114 Ce raisonnement ne peut manquer de rappeler le schéma identifié dans les attentes concernant les chamanes. La ressemblance est parfois plus saisissante encore : les Tofalars, que l’on peut considérer comme appartenant au groupe des Touvas orientaux, estiment que les bêtes présentant des trous dans les omoplates apportent de la chance (Alekseev 1980: 289). Or on se souvient que l’os troué du chamane des Sagaïs (voisins nord-ouest des Tofalars) est
précisément ce qui lui permet de voir et savoir toutes choses (Diószegi 1998 : 30). 115 Si nous voulons pouvoir distinguer principes stables et élaborations locales variables, il va être nécessaire d’analyser les opérations intellectuelles impliquées dans les différents cas que nous avons évoqués. 116 À titre heuristique, on peut esquisser les étapes de ce traitement de la singularité tel qu’il se dessine dans les exemples cités. Nous distinguerons des inférences implicites et des hypothèses élaborées. 117 L’individu singulier est d’abord identifié par sa morphologie générale comme un exemplaire d’une classe: c’est un renne, un écureuil, un arbre. Puis un trait atypique est relevé : il a les yeux verts, il est blanc, il a les branches tordues. Cette saillance visible est traitée comme un indice d’une structure générale particulière, ou plus précisément comme l’effet d’une nature ou d’une essence individuelle. Autrement dit, ce renne, cet écureuil, cet arbre ne sont pas particuliers seulement par accident au niveau de leur trait atypique visible, ils sont intrinsèquement particuliers. La détection de l’essence individuelle constitue une inférence élémentaire stable et peu réflexive, donc peu explicitée dans le discours. Cette inférence est commune aux différents cas décrits chez les Tožu, mais aussi au cas altaïen, qui n’est pas divergent sur ce plan. 118 Sous l’influence de schémas interprétatifs culturels locaux, des hypothèses plus élaborées peuvent se superposer à ces inférences et les compléter dans des directions diverses. Certaines hypothèses sont prédictives : elles explorent les autres effets causaux que l’on peut attendre de l’essence. Par exemple, l’individu remarqué aura des pouvoirs dont ses congénères sont dépourvus. On en attendra des conséquences pour les humains en contact avec l’individu, soit
positives (par exemple l’écureuil albinos pour les Altaïens), soit négatives (les animaux albinos pour les Tožu). 119 D’autres hypothèses sont explicatives : elles décrivent la cause qui produit l’essence individuelle. Par exemple, l’individu atypique sera supposé descendre d’un ancêtre semblable, être envoyé du ciel, se trouver sous l’influence des esprits, voire être un esprit lui-même. Si l’on cherche à identifier la logique commune à ces différentes hypothèses, prédictives ou explicatives, on peut affirmer que, dans ces divers cas, un écart par rapport à la norme de la classe suscite la présomption d’une position particulière par rapport à la classe ellemême. 120 Deux sortes de positions par rapport à la classe sont identifiables : L’extériorité. C’est le cas où, conformément au modèle de Sperber, une anomalie visible entraîne une remise en cause de sa classification taxinomique : par exemple « un cerf blanc est un esprit ». Une position particulière à l’intérieur de la classe : par exemple la fonction de chamane. Cette position peut être associée à une fonction d’interface avec d’autres classes, comme c’est le cas de l’arbre-chamane, crédité d’un rapport particulier aux esprits-maîtres du paysage et sollicité pour garantir le bonheur des humains. 121 Le premier traitement est taxinomique alors que le second est relationnel. 122 Dans certaines circonstances, les Touvas tožu s’attendent visiblement à ce qu’une espèce comporte des individus remarquables à côté desquels doivent exister des individus « simples » soumis à leur protection. Autrement dit, à chaque spécimen est assignée une position relationnelle singulière au sein de l’espèce. Dans ce cas, on retrouve ce que Lévi-Strauss a observé dans d’autres traditions dans le monde : « les individus ne sont pas seulement rangés dans des classes ; leur appartenance commune à la classe n’exclut pas, mais implique que chacun y occupe une position distincte » (Lévi-Strauss 1990 [1962] : 206).
123 Les spécimens anormaux ou remarquables ne sont pas les seuls à se voir prêter une individualité chez les Tožu. Les Tožu sont en effet très généralement attentifs aux différences interindividuelles, même mineures, entre les animaux. Certains ours sont réputés plus « intelligents » (ugaannyg), les ours noirs sont supposés plus « féroces ». Dans leurs troupeaux de rennes, les Tožu expliquent le comportement souvent brusque d’un renne domestique par son čaŋ, « caractère », qui sera qualifié de doškun, karžy, « violent », « féroce », tandis que d’autres rennes sont dits « doux ». Les Tožu interprètent donc certains comportements épisodiques de l’animal comme l’effet d’un trait sous-jacent stable. 124 Ce traitement est tout à fait semblable à la façon dont on tend quotidiennement à interpréter les actions et paroles d’une personne comme des manifestations de son « tempérament », de son « caractère ». Les psychologues décrivent ce type d’interprétation comme une forme d’« essentialisme individuel », car le caractère est en position d’essence déterminant causalement le comportement (Gelman 2003 : 319; Haslam et al. 2004). 125 La corrélation évoquée par Lévi-Strauss entre appartenance à la classe et « position distincte » de l’individu peut être décrite à l’aide de la psychologie cognitive contemporaine comme un recours simultané à deux stratégies concurrentes : la biologie intuitive et l’essentialisme individuel. Ces schèmes théoriques sont potentiellement contradictoires, car le premier tend à oblitérer l’individualité tandis que le second en fait un élément explicatif pertinent. 126 Nous avons mentionné plus haut que la biologie intuitive tend à attribuer une essence commune aux divers membres d’une espèce. Les conceptions essentialistes s’avèrent spécialement stimulées par l’observation de spécimens atypiques : en effet, seule l’hypothèse
d’une essence partagée peut permettre d’expliquer l’unité de l’espèce malgré la diversité frappante de ses membres (Atran 1990: 62-63; Gelman & Hirschfeld 1999: 435). Supposer l’existence d’une essence « tigre » implique que, bien que le tigre prototypique soit quadrupède, un tigre à trois pattes reste un tigre et présentera donc les autres propriétés habituelles aux tigres, comme le régime Carnivore. Classer un être comme membre de son espèce revient donc à le voir comme essentiellement identique à ses congénères et interchangeable avec eux. La différence individuelle n’est pertinente que pour distinguer un spécimen d’un autre, mais pas pour penser le rapport du spécimen à son espèce, qui ne peut être que de conformité. 127 Dans les opérations intellectuelles de la vie quotidienne, les rapports entre l’« essence individuelle » d’un spécimen et celle qu’il est supposé partager avec les membres de son espèce, ou « essence spécifique », sont réglés. L’essence individuelle donne une explication intuitive aux variations d’un spécimen à l’autre, mais dans les limites de la norme de l’espèce. Ainsi, chez les Tožu, le « caractère » (caŋ) d’un renne n’est pas censé pouvoir s’opposer aux effets de l’essence de l’espèce renne, par exemple en rendant Carnivore l’individu dit « féroce » ou en lui permettant de voler ou de se métamorphoser. Il existe donc une hiérarchie entre ces deux outils cognitifs : les attentes produites par la biologie intuitive s’imposent à celles de l’essentialisme individuel. C’est seulement dans l’espace où l’essence d’espèce n’exerce pas sa détermination causale que l’essence individuelle est supposée pouvoir se manifester. 128 Revenons maintenant aux inférences implicites stables suscitées par les individus atypiques. « D’habitude ils sont tous pareils. Mais ceuxlà… » disait significativement une informatrice. Lorsqu’un individu
s’écarte par un trait saillant de la norme de l’espèce, lorsque sa singularité ne se manifeste pas à l’intérieur de la norme mais à sa limite et au-delà d’elle, les Tožu paraissent présumer que la hiérarchie entre essence individuelle et essence spécifique se trouve inversée. Un individu déviant est perçu d’abord comme lui-même, avant d’être un membre de son espèce. Son essence individuelle en dit plus sur lui que son essence spécifique. Ainsi, lorsque les Tožu affirment qu’un cerf blanc peut causer la mort du chasseur qui le vise, cette attente déduite de la singularité individuelle de l’animal est contraire à ce qu’on attendrait d’un membre de l’espèce cerf. Leurs voisins chors pensent recevoir le bonheur et la richesse d’un écureuil albinos : ils font là des hypothèses qui ne sont pas prévues par l’essence commune de l’espèce écureuil. 129 L’inversion de la hiérarchie entre essence individuelle et essence spécifique offre une explication de la tendance à la métamorphose prêtée à ces individus atypiques. Lorsqu’un cerf prend forme humaine ou lorsqu’un chamane « devient » un loup, ce qui se brouille, c’est l’appartenance de l’individu à son espèce, et non l’identité personnelle de l’individu. Dans tous les récits de métamorphose, l’individu transformé garde ses souvenirs et ses intentions, et généralement il ne change d’ailleurs d’apparence que pour servir ces dernières (Stépanoff 2009a). Ainsi, la métamorphose n’est autre qu’un cas frappant de primat contre-intuitif de l’essence individuelle sur l’essence spécifique. Le fait que la métamorphose soit attribuée en priorité aux spécimens atypiques confirme en retour notre hypothèse qu’en eux individualité et spécificité sont supposées renverser leur hiérarchie ordinaire. 130 Observer qu’en Sibérie des chamanes sont identifiés non seulement parmi les humains, comme on le supposerait, mais aussi chez les animaux et les plantes, est crucial pour la compréhension des
propriétés théoriques de la notion de chamane. La reconnaissance d’un être comme chamane engage des procédures inférentielles assez abstraites s’appliquant à différents domaines. Chez les chamanes et autres spécimens exceptionnels, des caractères et des comportements rares sont traités comme l’effet d’une cause cachée, une essence individuelle inaltérable, supposée produire d’autres violations de la norme, des capacités extraordinaires tels le pouvoir de tuer à distance les chasseurs imprudents ou au contraire d’apporter le bonheur, ou encore de se métamorphoser. NOTES 1. La tentative de systématisation de Kenin-Lopsan (1977) est très artificielle et reste incohérente. 2.Deer uktug ham ou en mongol tengri böö chez les Touvas mongolophones de la région d’Erzin (D’jakonova 1973 : 222). 3. Les autres peuples turcs de la région ne connaissent pas de typologie aussi raffinée. Chez les Sagaïs, on distingue certains chamanes supposés avoir reçu leur qualité chamanique d’une montagne ou d’une maladie précise. Un chamane qui a obtenu son don pendant une maladie de variole traite les gens atteints de ce mal (Diószegi 1998: 28). 4. Certains matériaux de ce chapitre ont été publiés dans Stépanoff 2005. 5. Un poud russe valait 16,3 8 kg. 6.Par est le tigre et non le chien comme le suppose Jakovlev. 7. Jakovlev identifie par erreur kara kuš comme l’aigle. 8. La composition de l’attirail de Bora-maadyr correspond en gros à celle que D’jakonova a relevée dans les années 1970. Selon des informateurs de Naryn (Sud de Touva), étaient indispensables le loup, l’ours, le corbeau, le serpent, la chouette. Des Touvas de l’Iškin (Ouest) citaient le monstre moos, l’ours, le blaireau, ak-eeren (l’eeren blanc), l’aigle, le corbeau et le miroir küzüŋgü (D’jakonova 1981: 145-146). Bien entendu, ces listes reflétaient chacune l’opinion d’un chamane local enregistrée par son entourage et non une règle appliquée dans tout le pays touva, ni même seulement dans une région entière.
9. Photographie publiée par le Britannique Ken Hyder sur le site: http://www.hyder.demon.co.uk/kara-ool.htm 10. Le lavement est regardé en Russie contemporaine comme une méthode efficace de lutte contre les škaly ou « toxines ». 11. Cette section reprend et complète Stépanoff 2011. 12.Ydyk augmenté du suffixe adjectival -tyg. 13. Ainsi peut-on citer l’altaïen temirü, « teigne, tache sur le corps » (Baskakov & Toščakova 1947: 147), les termes kirghiz temgek, « encoche sur une plaque », et temgil, « moucheture », le tatar et bachkir timgel, « tache, éruption », le turc ancien tengil, adjectif qualifiant un renne « à pattes antérieures rayées », à comparer au kirghiz dialectal tengil, « moucheture » (Tatarincev 2000-..., II : 127-128). En chor, le verbe temne- signifie « tacher, mettre une marque » (Radlov 1893-1911, III: 1136).
Chapitre VIII. Dialoguer avec les esprits 1 Jusqu’à présent nous nous sommes penchés principalement sur les conceptions concernant l’origine des pouvoirs des chamanes, leur nature et leur transmission. Nous allons maintenant aborder la logique de ces pouvoirs lorsqu’ils se mettent à l’œuvre dans l’action rituelle. Les chamanes ne sont pas les seuls à faire montre de pouvoirs contre-intuitifs : d’autres spécialistes sont en rapport avec des esprits et recourent à des procédés magiques. Ils ne sont pas pour autant confondus avec des chamanes. Par la comparaison, nous tenterons de déterminer les spécificités du mode d’action chamanique et de montrer comment il se construit en contraste avec les actions et compétences (ou incompétences) des autres spécialistes et des profanes. POUVOIR ET PUISSANCE AU VILLAGE 2 Les maisons de bois peintes à la chaux blanche s’alignent, toutes semblables, derrière des barrières identiques le long d’une large rue poussiéreuse sans trace de végétation. La première impression que laisse l’un de ces villages de sédentarisation, plantés dans la steppe, où les nomades touvas ont été installés en masse dans les années 1950, est celle d’une uniformité morne où rien ne semble devoir émerger d’une commune misère. L’activité économique est presque
nulle, le chômage massif. Pourtant, parmi les silhouettes appesanties des vieillards et des ivrognes qui vagabondent dans les rues, en petits groupes titubant, aux vêtements usés, se distinguent par moment des figures pressées, en costume de bureau, tête haute, les cheveux peignés et les chaussures luisantes. Ils parlent russe avec aisance. On ne les voit pas beaucoup dans les quartiers périphériques, car ils ne parcourent à pied que les petites distances qui séparent les bâtiments administratifs regroupés dans le centre. Si une affaire les appelle plus loin, ils s’y rendent en voiture ou en jeep. 3 Ce sont les dargalar 1 (les « chefs »), comme les Touvas les appellent, même quand ils s’expriment en russe. Directeurs de l’école, de l’hôpital, chefs de bureau du centre administratif, officiers de police, percepteurs des impôts, ils forment une petite communauté homogène au sein de laquelle se concentrent la puissance, le droit d’ordonner et de punir, la possibilité de distribuer ou de retenir les allocations. C’est souvent en baissant la voix et avec prudence que les Touvas parlent des dargalar. 4 Moins affairés peut-être, plus proches sans doute de la population en raison de leur activité, sont les bajlar 2 , les « riches ». Propriétaires de plusieurs magasins dans le village ou riches éleveurs de passage au village, ils entretiennent de bonnes relations avec les dargalar, auxquels ils rendent de fréquentes visites. 5 Mais ceux qui ne sont ni darga ni baj ne forment pas pour autant la « masse des éleveurs » (ru. aratskaja massa), comme la propagande aimait à les désigner à l’époque communiste pour souligner leur communauté de condition et d’intérêts. La « masse populaire » ne s’est jamais conçue elle-même comme homogène, elle se voit plutôt comme traversée de divisions invisibles à l’œil mais d’autant plus profondes, d’inégalités de puissance d’une nature bien plus
essentielle que les inégalités économiques et sociales. Dans un village contemporain comme Teeli, dans les montagnes de Baj-Tajga (Touva occidentale), on va consulter telle vieille dont on raconte qu’avec ses petits cailloux elle « dit vrai » (šyn čugaalaar). Elle est huvaanakčy. Il y a aussi un homme qui a de petits cailloux, mais il boit et ne dit pas toujours vrai. Quelques maisons plus loin habite un homme célèbre pour sa connaissance des plantes : avec des simples qu’il rapporte de la montagne, il peut soigner certaines maladies et faire d’autres choses encore. On l’appelle otču. À l’autre extrémité du village, une femme est régulièrement sollicitée par l’administration lorsque la sécheresse met en danger les récoltes. Elle est un čattyg kiži, c’est-àdire une personne qui sait trouver les pierres čat pour faire tomber la pluie. On parle aussi d’une personne qui est büdüü bilir, « personne qui sait secrètement », et d’une autre iji körnüür, « personne à double vue ». Dans un hameau voisin, il y a deux femmes chamanes, dont l’une est très puissante pour le rite du 49e jour, tandis que l’autre guérit efficacement les crises d’épilepsie. Un jeune voisin est le petitfils d’un grand lama et a des chamanes parmi ses ancêtres, il fait des rêves étranges et certains pensent qu’il se mettra un jour à chamaniser. Autrefois, on connaissait dans les environs au moins un accoucheur (tudugžu) et un forgeron (dargan) pratiquant leur activité en vertu d’un pouvoir héréditaire. 6 La liste pourrait être allongée encore 3 , et l’on a peut-être déjà l’impression qu’un talent particulier sera ainsi attribué à chacun des habitants du village. 7 Ce n’est pas le cas : les spécialistes restent peu nombreux face à ceux qui se nomment eux-mêmes bödüün kižiler, « gens simples » sans compétence de cet ordre. 8 Ces spécialités s’étendent sur un domaine strictement défini : il n’est pas question de demander au spécialiste des plantes de mener le rite
du 49e jour, de même que prier la chamane de faire pleuvoir serait incertain si l’on n’a jamais entendu dire qu’elle l’ait fait. Ces puissances-là ne varient pas avec les élections et les nominations, elles sont attachées aux personnes. On sait que le mandat des hommes politiques a une fin, qu’ils peuvent perdre les élections, être disgraciés et, dans ce cas, subir des poursuites et se retrouver en prison. Un darga vaincu perd ses amitiés, voit ses relations restreintes à sa parentèle et redevient bientôt un pauvre comme les autres. En quelques minutes seulement, le baj peut se faire emporter plusieurs dizaines de chevaux par une équipe de voleurs bien organisés et se retrouver pauvre, bientôt parfaitement semblable à ses voisins. On peut ainsi rencontrer d’anciens riches contraints de garder eux-mêmes les quelques bêtes qu’il leur reste de leurs immenses troupeaux. Certes, ces cas demeurent exceptionnels et la mobilité sociale n’est pas si grande que le caractère construit d’un statut social ou économique puisse se donner à voir en toute transparence. La position des dominants apparaît aux dominants, mais aussi aux dominés, comme correspondant à un ordre des choses, mais pas tout de même à un ordre naturel comme celui qui distingue le chamane du profane. 9 Aucun darga ne confondrait le pouvoir qu’il détient avec celui d’un chamane, par exemple, ou d’un autre spécialiste. Ce sont des pouvoirs de natures différentes qu’aucun mot commun ne désigne en touva et que nous distinguerons par les termes « pouvoir » et « puissance », suivant en cela Dumont (1966 : XXVI). Le pouvoir politique du darga a pour nom erge-čagyrga, paire lexicale associant erge, « droit, statut », et čagyrga, « commandement », dérivation de čagyr-, « conquérir ; commander ». De la même racine est issu le mot cagaa, « la lettre » 4 . Ce pouvoir s’exerce par les mots, non pas par une force intrinsèque de la parole, mais par la valeur que la société
donne aux écrits. Pour exister, ce pouvoir implique des organisations instituées, une écriture établie et enseignée, une hiérarchie administrative, des relais de poste (mong. örtöö) 5 . 10 Ce pouvoir a pour milieu et pour objet les relations humaines, c’est un pouvoir social, le pouvoir de donner des ordres et d’être obéi par des gens qui comprennent ces ordres et les reconnaissent comme des ordres. On ne saurait exercer de pouvoir de type cagyrga au sens propre en dehors de la société. Mais ce pouvoir est de peu de poids face à la « puissance », dont la supériorité secrète est proclamée par de nombreuses histoires. La concurrence entre le pouvoir des chefs et la puissance des spécialistes est un thème très populaire de la tradition orale des peuples turcs de Sibérie. 11 Face au chamane, le darga est un « homme simple » (bödüün kiži) comme les autres. C’est pourquoi il a besoin de s’entourer des conseils de spécialistes, comme il a besoin de leurs sortilèges pour vaincre ses rivaux. La puissance du chamane et des autres spécialistes rituels n’est pas appelée cagyrga, mais küš-šydal, « force physique-capacité ». Nous avons vu ce terme appliqué aux chamanes (voir chapitre « Les corps ouverts »), mais il ne leur est pas réservé 6 . Comme pour le chamane, on s’attend à ce que, le plus souvent, cette force se transmette par héritage, même si dans certains cas on admet qu’elle soit acquise au cours de la vie. 12 Ces diverses spécialités font apparaître une représentation de l’humanité caractérisée par une distribution inégale des capacités spéciales. Ceux que nous avons nommés par commodité les « spécialistes » ne forment d’ailleurs nullement une classe intégrée. Rien dans le discours des Touvas à leur sujet ne rappelle le collectif des dargalar (« les chefs »), aucun terme commun ne les désigne ainsi. C’est que leurs compétences sont conçues comme hétérogènes,
liées à des forces de natures diverses et attribuées à des origines singulières. 13 Dans les conceptions touvas traditionnelles, il n’existe pas de condition humaine commune dont on pourrait tirer une représentation abstraite de l’homme, comme celle que propose le discours juridique ou médical importé d’Occident. Dans le village touva, les hommes sont par naissance plus ou moins puissants, et entre ces puissances, ce ne sont pas seulement des différences de degré qui sont supposées se manifester, mais aussi des natures individuelles d’ordres hétérogènes. Nous allons en examiner quelques exemples. Les voyants : la vision impuissante 14 La catégorie de ceux qui « voient » dépasse largement celle des chamanes. L’expression « voir ce que les autres ne voient pas » est typique des récits sur les personnes créditées de facultés perceptives spéciales. La formule stéréotypée complète est la suivante : bödüün kižilerniy karaanga közülbes cùveni köör, kulaanga dyyalbas čüveni dyynaar kiži, « un homme qui voit ce que les yeux des gens simples ne voient pas et qui entend ce que les oreilles n’entendent pas ». On appelle une telle personne le plus souvent iji körnür kiži, « personne à double vue », karaŋ körnür kiži, ou encore öttür köör kiži, « personne qui voit au travers ». 15 Chez les adultes, l’attribution d’une telle compétence donne lieu à une spécialisation. Les Touvas contemporains connaissent des devins qui sont désignés par le terme général tölgeči ou huvaanakčy, spécialiste de la divination sur petites pierres huvaanak et čarynčy, spécialiste en scapulomancie 7 . De nos jours, l’usage de l’omoplate
est en déclin en ville, où il cède la place à celui des cartes à jouer. Viktor raconte : Un éleveur avait perdu un cheval, il a interrogé une tireuse de cartes que nous connaissons. Elle a dit : « Ah ! c’est ton neveu qui a volé ton cheval, il l’a attaché à une corde bigarrée. » Et c’était vrai. Elle n’avait parlé à personne auparavant. Elle ne se nomme pas chamane mais öttür köör [qui voit au travers]. 16 À ces voyants on prête la faculté de voir, outre des objets normaux à distance, des entités appartenant au domaine des perceptions spéciales comme les esprits ou l’âme des malades. Or, ces voyants ont aussi pour trait commun d’être réputés incapables d’agir sur les entités qu’ils voient. Porteur de pierre à pluie : une puissance aveugle 17 D’autres spécialistes ont une compétence qui relève plutôt de l’action sur le monde. Les chamanes n’ont jamais eu le monopole de l’action rituelle dans les sociétés de l’Altaï-Saïan. Forgeron (dargan), conteur (toolču), herboriste (oduču, otču) ont chacun des pouvoirs particuliers. C’est sur le cas d’une faiseuse de pluie que nous nous pencherons plus particulièrement. 18 Dans la vallée du haut Hemčik au pied du massif de Baj-Tajga s’étend le village de Teeli, chef-lieu du kozuun, prolongé par les hameaux Hemčik, Najyral et Eer Havak. L’agglomération découpée en larges routes parsemées de rares arbres chétifs est encerclée par les remparts immenses des montagnes. Le principal sommet est BajTajga, la « Riche-Montagne », culminant à 3 128 mètres, qui a donné son nom à la région. Pâturages, territoires de chasse, routes et rivières, tous les lieux de vie et toutes les activités des habitants de la région sont dominés par la présence formidable et changeante de cette montagne tutélaire.
19 Dans le village de Najyral habite Zina, née en 1940, réputée auprès de ses voisins pour des capacités qui en font un personnage peu commun. On vient la consulter pour les divinations qu’elle accomplit avec de petits cailloux, mais ce n’est pas ce qu’elle a de plus exceptionnel, car cette pratique est courante. Elle est čatčy ou čattyg kiži, « personne à čat », c’est-à-dire qu’elle sait agir sur l’atmosphère grâce à une pierre à pluie čat 8 . C’est son neveu Viktor qui m’a emmené chez elle. Viktor est l’une des personnes les plus entreprenantes de l’agglomération. Il a créé un centre culturel pour les enfants et cherche à redonner vie et fierté à son village sinistré par la crise économique. Pour lui, les problèmes des jeunes dans le village viennent de leur ignorance de la culture touva. Par exemple, ils emploient sans honte des expressions injurieuses violentes dont la signification leur échappe. Ces préoccupations justifient l’intérêt de Viktor pour le folklore. Il est nécessaire, selon lui, de rassembler les éléments épars de la « culture touva » afin de pouvoir l’enseigner aux enfants. Il s’est spécialement intéressé aux invocations chamaniques, dans lesquelles il voit résumée la quintessence de la vision du monde de son peuple. Sur ce point, il est d’accord avec Kenin-Lopsan qui présente les algyš comme la fleur de la poésie touva. 20 Cette position, que l’on peut qualifier de culturaliste, permettra de comprendre certains malentendus qui apparaîtront entre sa tante et lui au cours de notre discussion à trois. 21 Quelques rencontres avec Zina m’ont permis d’obtenir une image assez précise de sa pratique, bien que je n’y aie pas assisté. 22 Zina et Viktor définissent le čatčy comme « une personne qui peut faire s’éclaircir et faire pleuvoir » (ajastyryp baza čagdyryp bolur kiži) 9 .
23 D’après le témoignage de Zina, « faire s’éclaircir », c’est-à-dire ramener le beau temps, est une tâche simple. Pour y parvenir, elle exécute une libation d’alcool de lait (araga) et prononce à voix basse et rapide : Öršee Hajyrakan, Oran taŋdym, Sajlyg- Pitié, Bienveillant, mon PaysHemge čagba, ažy-tölümge č agba. Montagne, ne pieux 10 pas sur le Sajlyg- Hem, ne pieux pas sur mes enfants. Kudurgajny kudu bat. Sajlyg-Hemni Descends par la pente, descends le long Saryg-katty kudu bat. de la rivière Sajlyg-Hem et Saryg-kat. 24 Il ne s’agit donc pas de faire se volatiliser les nuages, mais d’obtenir que la pluie se déplace, qu’elle glisse vers l’aval, dans le sens que les eaux empruntent sur terre en ruisselant. C’est à la montagne qu’est attribuée l’action de diriger la pluie. 25 De l’aveu de Zina, « faire pleuvoir » est une opération bien plus délicate. C’est ici que le cat est nécessaire. Zina se procure ses pierres čat sur une colline des environs du village connue des habitants sous le nom de čattyg tej (« la colline à čat »). Elle s’y rend quand elle a besoin d’une pierre, la ramasse sur le sol et l’enveloppe aussitôt dans un tissu noir en prononçant les paroles : Öršee Baj-Tajgam, daš beer daygynam tejim. 26 Pitié, ma Baj-Tajga [Riche-Montagne] ; ma colline princesse qui me donne cette pierre. Zina gagne ensuite la source d’un des nombreux canaux qui irriguent la plaine. Là se trouve un bouquet d’arbres que Zina appelle tel yjaš, elle y accomplit un rituel aux arbres (tel yaš dagyyr). Elle commence
par attacher des rubans aux branches des arbres. Puis, à leur pied, un « beau » bûcher (saŋ) est préparé, fait de bûches sur lesquelles sont déposés du genévrier, de la farine de millet (dalgan taraa) et d’autres formes de nourriture (a”-š-čem). À partir du moment où le bûcher est allumé, Zina fait alterner les libations des diverses boissons avec des invocations chuchotées d’une voix précipitée qu’elle décrit de la manière suivante : « Pitié, ma Riche-Montagne, fais pleuvoir, fais pleuvoir ! Neiges éternelles, mes pierres, faites pleuvoir, faites pleuvoir », ensuite libation d’alcool de lait. « Fais tomber la pluie, fais pleuvoir, viens faire pleuvoir, mon ciel Kudaj », on fait une libation et puis : « Pleux ! Pleux ! Pleux ! Que l’eau du printemps [de la pluie ?] se répande en flammes ! » On fait une libation : « Que les fleurs et les fruits fructifient, viens pleuvoir, viens faire pleuvoir, viens pleuvoir, pieux sept jours durant ! » 27 Zina poursuit : « Pitié, Bienveillant, ma Riche-Montagne, Dieu Dolaan [la Grande Ourse], mon arbre de soie, faites qu’il pleuve, faites qu’il pleuve ! » Ensuite tu projettes de l’alcool de lait touva. Tu dis : « Viens pleuvoir », et tu projettes ton lait, ton eau sacrée. Puis, quand tu as fait les libations, tu implores, tu demandes aux Sept [la Grande Ourse], « Mon Pays-Montagne, qu’il pleuve ! », tu invoques obligatoirement les Sept en disant : « Qu’il pleuve ! » 28 Il n’existe visiblement pas d’ordre nécessaire pour les divinités à nommer dans les invocations. L’exigence principale concerne le débit de la prononciation qui doit être rapide et continu : la première comparaison qui vient à l’esprit est celle de jets d’eau courante. Le mot čagdyr, « fais pleuvoir », est répété comme un clapotis alternant avec d’autres constructions synonymes, čaap kel et čag, « pleux ! », dont l’emploi à l’impératif n’est pas commun. 29 Au sujet de la nourriture, Viktor demanda à sa tante s’il fallait également déposer de la viande de mouton. Dans les saŋ dirigés par les chamanes, il est d’usage de déposer sur le bûcher des morceaux nobles de viande de mouton, sternum (töš) et queue grasse (uža). Zina répondit sans hésiter : « Non, je ne mets pas de queue-sternum »
(Uža-töš salbas men). Outre la farine de millet qu’elle cite, les offrandes doivent être faites de « nourriture blanche » (ak čem, mong. cagaan idée), c’est-à-dire de produits laitiers. 30 Pendant que ces ingrédients brûlent sur le bûcher, Zina projette les breuvages : alcool de lait (araga), lait (süt) et eau de source sacrée (aržaan). Le terme employé pour la libation est čažyg, du verbe čaš-, « semer ; projeter ; éparpiller ». Il ne s’agit donc pas de verser les liquides sur le feu comme le font les chamanes lorsqu’ils « nourrissent » l’âme des défunts dans les rituels des 7e et 49e jours. Celui qui accomplit le čažyg tient dans sa main gauche un bol rempli de liquide et dans la droite une cuiller rituelle (tos karak) avec laquelle il fait des projections de liquide vers le ciel. Ces projections doivent être copieuses, c’est pourquoi on apporte souvent plusieurs bouteilles à vider. Certains finissent en lançant le contenu du bol en l’air. Quand ces rituels sont collectifs, il est rare que l’assistance ne soit pas un peu humidifiée. 31 Ici, la libation est plus importante que dans le saŋ ordinaire. Tandis que la fumée des mets monte vers le ciel, l’espace est criblé de gouttes de lait, d’eau et d’alcool, l’air s’humidifie, s’imbibe de liquides comestibles autant que de flots de paroles ondoyantes. Tout cela a pour but de favoriser finalement, par un mécanisme qu’on ne s’explique pas précisément, la tombée de la pluie. 32 Quand tous les liquides ont été entièrement vidés, la pierre čat enveloppée dans son tissu est plongée dans l’eau du canal. C’est le geste déclencheur décisif : dans un délai de sept jours, selon Zina, il doit se mettre à pleuvoir. La pierre utilisée est ensuite cachée et abandonnée dans un endroit secret. 33 Hors demande particulière, le rituel doit avoir lieu tous les ans, vers le 22 juin. Cinq ou six personnes peuvent y participer, de préférence
des personnes elles-mêmes čattyg ou des enfants en sixième ou septième classe. Aucune personne ivre ne doit être présente. 34 Nos entretiens avaient lieu en avril et Zina, ayant remarqué que les bourgeons des peupliers tardaient à éclore, avait décidé d’avancer le rite au 26 mai. En général, elle décide de la date avec les agronomes. L’administration locale tient, semble-t-il, à la réalisation de ces rituels. En effet, la région environnant le village est cultivée grâce à un système d’irrigation très dépendant des précipitations. Comme partout à Touva, l’agriculture, hautement subventionnée pendant la période soviétique, a connu après la perestroïka un recul massif au profit de la steppe, mais ici elle n’a pas totalement disparu. Elle garde une véritable valeur économique pour la région. 35 En 2002, les édiles s’adressèrent à Zina pour faire tomber la pluie. Elle fit un rituel avec un autre ancien et la pluie est tombée fort. Au bout de sept jours que la pluie tombait sans interruption, on demanda à Zina de mettre fin au déluge. Elle fit un nouveau rituel et la pluie s’arrêta. 36 Pour Zina, toutes les pierres trouvées sur la colline čattyg tej ne sont pas cattyg. D’après sa description, la pierre čattyg est à moitié enfoncée dans le sol et, sur la partie qui dépasse, on voit « comme des nuages qui nomadisent » (bulut yškaš köžup turar). Cette pierre se présente ainsi comme un objet amphibie : elle appartient au monde souterrain par sa moitié enterrée, elle est du monde des hommes par sa moitié qui émerge et qui la rend visible, mais cette moitié émergente est en même temps du monde céleste par les nuages qui se meuvent sur sa face. C’est précisément cette appartenance multiple qui va en faire un objet intermédiaire permettant aux habitants de la terre d’agir sur le ciel. Reflétant les nuages, la pierre est comme un éclat du ciel incrusté dans la terre. Si le ciel agit sur elle en y inscrivant son image, elle est reliée à lui et il est possible, en
agissant sur elle, d’agir sur le ciel. Ainsi, tremper dans l’eau ce morceau de ciel reviendra-t-il à tremper le ciel d’eau, c’est-à-dire à le rendre pluvieux. Qui sont les possesseurs de pierre à pluie? 37 Pourquoi une certaine personne se retrouve-t-elle désignée par son voisinage comme čattyg kiži, qu’est-ce que les gens pensent reconnaître en elle dont ils s’estiment eux-mêmes dépourvus ? Ce pouvoir tient-il seulement à la possession de la pierre à pluie ? 38 Il n’y a rien dans la pratique rituelle de Zina de comparable au spectacle qu’offre le chamane censé voyager à travers les mondes et se battre avec des démons. Zina ne prétend rien faire de plus que ce que chacun peut constater de ses yeux. Son rite n’évoque pas une réalité cachée invisible aux humains ordinaires. Les entités auxquelles elle s’adresse sont celles que chacun peut voir : les montagnes, le ciel, la Grande Ourse. Les esprits-maîtres des lieux ne sont pas décrits ni même évoqués, hormis peut-être dans l’expression ambiguë daŋgynam-tejim par laquelle la colline (tej) est remerciée pour avoir donné la pierre. Daŋgynam, « princesse », précède tej, « colline », et se trouve donc en position de déterminant, de sorte que la formule doit être traduite « colline princesse 11 ». Au contraire, le discours du chamane distingue et sépare le plan des objets visibles et celui des agents intentionnels dont ils sont les demeures, dans des formules comme Oran-Taŋdym eeleri, « maîtres de mon Pays-Montagne ». Zina s’adresse à Oran-Taŋdym, « mon PaysMontagne », et non à d’invisibles « maîtres » (eeleri), terme que je ne l’ai pas entendue employer. Tandis que le discours du chamane paraît dessiner en permanence une trame de réalités sous-jacentes aux objets visibles, c’est une ontologie résolument moniste qui se dégage des invocations de Zina.
39 La différence entre le registre de discours de Zina et la parole chamanique réapparut à une autre occasion. À propos de la cuiller tos karak employée pour la libation, Viktor demanda à sa tante ce que représentaient les neuf trous dont elle était ornée. Zina répondit : « Ce sont mes neuf directions [tos čügum]. » Viktor, fier de sa culture chamanique, suggéra l’expression Tos deerim, « Mes neuf ciels », mais sa tante repoussa cette idée et corrigea avec agacement : Tos Tmjdym, « Mes neuf montagnes 12 ». 40 L’expression tos deer que Viktor s’attendait à entendre employer par sa tante comme « connaisseuse » des traditions appartient en fait à un registre de discours particulier, celui des chamanes, que Zina se refuse d’employer. L’architecture chamanique du monde avec son étagement de plans superposés qui s’illustre dans les « neuf ciels » n’est pas celle qui structure la pratique de Zina. Son monde est un paysage horizontal où les divisions distinguent des régions d’un même plan et non des niveaux de réalité de natures différentes. 41 Le čattyg kiži ou čatčy ne se distingue donc pas des gens ordinaires par les entités qu’il invoque, car le chasseur et la mère de famille adressent eux aussi des prières (čalbaryg) aux entités du paysage. Il ne s’en distingue pas non plus par le type d’interaction qu’il est censé entretenir avec elles : il leur fait des offrandes et des demandes comme tous les gens ordinaires. Il ne met pas en scène de dialogues, de contacts physiques. 42 Cependant, sa relation aux éléments paraît plus complète que celle qui caractérise l’individu ordinaire car ses paroles sont censées être entendues et écoutées. On ne s’attend pas à ce que le troupeau d’une famille se multiplie soudainement du fait que la femme, dans ses prières matinales, demande que le troupeau grandisse. En revanche, si la pluie ne venait pas après l’intervention d’un čattyg kiži, son statut serait remis en cause.
43 À écouter les explications de Zina, il apparaît nettement que la puissance des čattyg kiži ne tient pas seulement à la pierre, mais qu’ils sont en eux-mêmes des personnes sortant de l’ordinaire. En fait, Zina ne possède pas de pierre : chaque année, elle va en chercher une nouvelle sur la colline čattyg et ne la garde que le temps du rituel. Ce qui demeure d’une année à l’autre, c’est sa capacité à trouver de nouvelles pierres et ensuite à les utiliser. 44 Selon elle, les čattyg kiži sont singularisés par leur astrologie : dans le cycle des douze animaux, ce sont des gens de l’année du dragon (ulu) 13 . Ces gens-là sont « dangereux », « ils peuvent commander au Pays-Montagne », c’est-à-dire au monde. Dans ce cas, c’est leur seule capacité personnelle qui agit, car ils n’ont pas recours à la pierre magique. De tels personnages ne sont pas nombreux. Des gens qui peuvent faire le beau temps et qui peuvent faire la pluie, il n’en reste pas beaucoup, un ou deux. Ces gens-là, ils ne boivent pas d’alcool, ils sont comme ça. Quand les beaux jours reviennent, je suis comme ça, [je fais ces rituels,] c’est mon caractère [čaŋ]. 45 Le caractère (čaŋ, mong. zan) n’est pas le résultat d’un accident, il définit la personne dans son identité. « Je suis quelqu’un de tout à fait surprenant » (Men šuut kajgamčyk kiži men ale), renchérit Zina fièrement. 46 La comparaison avec la figure du chamane est justifiée par le type d’accès que Zina a eu à sa fonction. À la question : « Quand avez-vous commencé à pratiquer cette activité ? », Zina évoque ses ancêtres mongols khalkhas ayant eu le même « destin » (čajaan) et fait un récit qui présente une forte ressemblance avec les premiers signes d’une vocation chamanique : J’ai commencé quand j’avais vingt ans. Je me suis mise à souffrir de pertes de connaissance. J’ai été hospitalisée. Quand je suis sortie [de l’hôpital] et que je suis arrivée à la maison, il pleuvait. J’ai dit en trépignant : « Je suis une pauvre personne, ne faites pas tomber la pluie sur moi », et la pluie s’est arrêtée. [Après,] mon père a dit que j’avais arrêté la pluie après être sortie [de l’hôpital].
47 Ce récit montre que Zina a d’abord fait preuve d’une capacité personnelle à intervenir sur le temps, par le fait que ses paroles étaient suivies d’effet. C’est ensuite seulement qu’elle a commencé à chercher des pierres à pluie. Elle ne l’aurait sans doute pas fait si son père ne l’avait pas convaincue de son talent. 48 Le schéma de développement de Zina présente plusieurs points communs avec celui d’un chamane : hérédité du pouvoir, crise à l’adolescence avec évanouissements, identification par un proche. Alors que dans d’autres traditions de Sibérie on accède au statut de porteur de pierre à pluie uniquement par la découverte fortuite d’une pierre rare gardée précieusement (Stépanoff 2007a), ici Zina paraît tenir toutes ses forces d’une qualité intrinsèque, qui consiste à renouveler sans peine ses pierres chaque année. Sa fonction est essentialisée à la façon de celle de chamane. Néanmoins, son registre de discours s’avère moniste, alors que celui du chamane fait référence à des réalités cachées. Ce monisme se retrouve aussi dans son mode d’action, puisque ses gestes ne visent pas des agents invisibles comme ceux d’un chamane. Nous allons tenter de définir des critères de description de l’action rituelle sur le monde afin de préciser ce qui fait la spécificité de l’action chamanique par rapport aux autres modalités en usage dans la tradition touva. GESTES ET OBJETS CONTRE-INTUITIFS 49 La vie des Touvas est émaillée de gestes, parfois très simples et discrets, que les ethnologues classent spontanément dans la catégorie des actes rituels. On a pourtant quelquefois scrupule à les isoler dans un domaine particulier lorsqu’on les voit si naturellement intégrés à des séquences d’actions qui nous paraissent, quant à elles, non rituelles. Les gestes dits rituels ne se
distinguent pas nécessairement par l’objet extraordinaire qu’ils viseraient. Ce peut être le feu de la yourte, la montagne, un arbre, un mouton. La distinction entre les catégories du « religieux » et du « profane » serait-elle donc une opposition occidentale dont il est nécessaire de se départir dans l’étude d’une société exotique ? 50 Au campement Bora Šaj (région de l’Övür), l’éleveur Oleg 14 , lorsqu’il vend un mouton, attache un ruban à sa patte avant que les acheteurs ne l’emportent dans leur jeep. Oleg explique que le but de ce geste est que « le troupeau continue à prospérer et à grandir ». Cet objectif ne se distingue pas de celui d’un grand nombre d’autres actes quotidiens accomplis par Oleg pour assurer le développement de son troupeau, telles l’organisation de sa reproduction, la sélection des meilleurs pâturages, la protection contre les loups. Est-ce que, pour Oleg, le geste de nouer un ruban à un mouton se distinguait de ces autres actes ? Malgré l’absence de catégories explicites du « religieux » et du « profane » dans la langue touva, la réponse est clairement positive. Oleg pouvait m’expliquer sans peine et avec beaucoup de précision pourquoi une gestion avisée de la saillie du bélier favoriserait un bon développement de son troupeau. Par exemple, en été, je le vis fixer au bélier une sorte de tablier (hög) destiné à éviter l’insémination des brebis, qui mettraient bas trop tôt en hiver. Le rapport entre le procédé utilisé et le but visé était clair et s’expliquait sans difficulté à l’ignorant que j’étais. En revanche, Oleg n’avait pas grand-chose à me dire du rapport entre le ruban noué et le croît du troupeau et je percevais ce qu’il y aurait eu d’incongru à exiger une explication précise. La seule réponse que je recevais dans ce genre de cas était : « C’est notre coutume de Touvas » (Bistiŋ tyvalarnyŋ yndyg čaŋčyly bar) ou « Nous faisons comme ça » (Bis mynčap turar). Si j’avais insisté, Oleg m’aurait répondu, comme il le faisait habituellement à ce genre de question,
que « les gens ordinaires ne savent pas cela, ce sont les chamanes qui savent ». Le mode d’efficacité du ruban et celui du tablier du bélier sont fort différents et cette différence est évidente pour les acteurs eux-mêmes. En particulier, l’analyse de l’échec de l’acte sera tout à fait différente. 51 Selon Pascal Boyer (1997), si le domaine religieux n’est que rarement distingué des domaines profanes dans l’espace, les discours explicites et les institutions, il n’existe pas moins comme domaine cognitif nettement circonscrit. Boyer a proposé de voir le caractère propre des phénomènes religieux non dans le type d’organisation sociale qui les soutient, ni dans le rapport spécial que les individus auraient aux idées religieuses, comme par exemple un « mode de pensée mystique », mais dans la structure formelle même de ces idées. Les concepts religieux présentent, selon Boyer, deux caractères communs : le premier est d’appartenir à une catégorie ontologique intuitive (comme celles d’« agent intentionnel » ou d’« artefact ») et le second est de violer certaines attentes liées à cette catégorie (par exemple, un agent intentionnel ayant la propriété d’être invisible ou un artefact doué d’une psychologie). Le premier caractère fait que ces représentations sont conceptualisables (ce ne sont pas des absurdités), le second les rend saillantes, ce qui favorise leur mémorisation et leur propagation. 52 Cependant, comme l’a observé Severi (2004 : 816), le caractère contre-intuitif d’une représentation n’est pas suffisant pour garantir sa stabilisation : ainsi chaque cerveau humain produit toutes les nuits en rêve de nombreuses représentations contre-intuitives qui disparaissent ensuite massivement. Severi souligne que ce qui favorise la diffusion d’une représentation contre-intuitive, c’est son insertion dans des contextes pragmatiques instaurés par le rituel,
des contextes qui peuvent être qualifiés eux-mêmes de contreintuitifs. 53 Dans le cas de la fixation du ruban à la patte du mouton, il est difficile d’identifier quel est le concept contre-intuitif en jeu. Oleg n’attribuait pas de traits inhabituels au ruban qu’il avait entre les mains ni au mouton. Il n’adressait pas de paroles au ruban ni ne lui prêtait de psychologie. Ce cas très simple et très banal montre que l’action rituelle sera difficilement décrite de façon satisfaisante dans un cadre strictement représentationaliste et qu’il est nécessaire de l’approcher avec une méthode pragmatique adaptée. Michael Houseman (2004 : 114) a défini l’analyse pragmatique du rituel en disant qu’elle « attribue un rôle structurant aux relations plutôt qu’aux représentations, privilégie les représentations publiques plutôt que les représentations mentales, met l’accent sur les propriétés contre-intuitives des actes et non des entités ». 54 Poursuivant cette extension de la notion de contre-intuitivité des objets de pensée vers l’action, nous chercherons à distinguer ce qui, dans les gestes, peut violer certaines intuitions ordinaires. Nous appellerons « geste contre-intuitif » un geste dont le mode d’efficacité ne peut être conceptualisé dans un schéma causal inspiré par la physique et la biologie intuitives. Le geste de nouer un ruban au mouton est contre-intuitif car le rapport entre l’action et le but recherché, le croît du bétail, n’est pas éclairé par la compréhension des autres actions visant le même but. L’acte contre-intuitif est donc défini par une relation de causalité paradoxale entre des objets qui ne sont pas nécessairement eux-mêmes paradoxaux. 55 Parallèlement, un « objet contre-intuitif » sera quant à lui un objet dont le concept est contre-intuitif au sens de Boyer, c’est-à-dire que certaines de ses propriétés violent les attentes liées à sa catégorie ontologique. En revanche, gestes et objets seront dit « intuitifs »
quand ils respectent les modalités causales et les catégories ontologiques intuitives. 56 Ces définitions posées, examinons maintenant comment se combinent catégories de gestes et d’objets. Au total, on peut envisager théoriquement quatre combinaisons possibles de types d’actions et types d’objets : Action intuitive sur objet intuitif Action contre-intuitive sur objet intuitif Action intuitive sur objet contre-intuitif Action contre-intuitive sur objet contre-intuitif 57 Si nous revenons au cas d’Oleg, nous pouvons dire que, lorsqu’il prépare la saillie de ses moutons, il exécute une action intuitive (empêcher une saillie précoce) sur un objet intuitif (ses moutons), alors que lorsqu’il fixe un ruban à la patte du mouton, l’objet reste intuitif (un mouton) mais l’action est contre-intuitive. 58 L’action des profanes en direction d’un objet contre-intuitif est généralement elle-même de type contre-intuitif. Prenons le cas des eeren. Ces objets sont contre-intuitifs car les Touvas les définissent généralement comme des « objets vivants » (dirig čüve), notion explicitement paradoxale. Les profanes qui possèdent chez eux un eeren exécutent sur lui ou en sa direction des gestes conventionnels dont le mode d’action est contre-intuitif : ils le « nourrissent » (čemgerer) en projetant vers lui du lait et en lui envoyant de la fumée de genévrier. Ces gestes tranchent nettement avec le mode de nourrissement ordinaire d’un être vivant. Le terme « nourrir », employé pour le chien comme pour l’eeren, recouvre ainsi deux catégories d’action différentes. Le contraste apparaît avec évidence lorsqu’un même objet peut subir les deux types de nourrissement. Le feu de la yourte, par exemple, est alimenté intuitivement de bois par
tous les membres de la famille, mais il est aussi nourri contreintuitivement de thé dans des conditions réglées : le matin, avec une cuiller rituelle (tos karak) et seulement par la mère de la famille. La solution analytique consistant à distinguer un « feu » nourri de bois et un « esprit-maître du feu » nourri rituellement de thé ferait perdre la spécificité des modes d’action. En effet, les profanes ne disent pas qu’ils nourrisent le « maître du feu » (ot eezi), car cette notion est réservée au discours chamanique. Lorsque les profanes nourrissent de thé le feu, l’action est contre-intuitive et l’objet intuitif. 59 Par ces exemples, nous avons déjà rencontré les réalisations de trois des possibilités de combinaison. Une seule n’a pas été illustrée, c’est l’idée d’une action intuitive sur un objet contre-intuitif, comme un esprit. Nous examinerons plus loin si des occurrences de ce cas peuvent se présenter et dans quelles conditions. 60 Les rituels associent les gestes élémentaires décrits jusqu’à présent dans des séquences complexes. Ils font interagir plusieurs acteurs recourant à différentes modalités d’action aux objets multiples. Il est souvent difficile d’apprécier si un objet ou un geste doit être considéré comme intuitif ou contre-intuitif, aussi ces catégories ne visent pas à produire une typologie généralisée. Elles doivent seulement fournir des critères contrastifs utiles à l’exploration de notre problème général, les processus menant certaines personnes à se définir comme chamanes et d’autres comme profanes. Elles permettront en effet de caractériser assez précisément les actions qui incombent à chacun et ainsi de définir dans le rituel chamanique une forme relationnelle spécifique. Les différentes procédures funéraires qui accompagnent la disparition d’une personne sont particulièrement révélatrices sur ce plan, comme nous allons le voir maintenant.
L’ENTERREMENT 61 Chez les Touvas contemporains, trois rituels importants sont prévus après un décès : l’enterrement, le rite du 7e jour (čedi honuk) et le rite du 49e jour (dorten tos honuk). Autrefois, les corps des profanes étaient abandonnés dans la steppe, tandis que ceux des chamanes et parfois des lamas étaient déposés dans la taïga, dans des caisses sur pilotis (seri), accompagnés de leurs instruments rituels (D’jakonova 1975). L’administration soviétique ayant interdit ces pratiques, les morts sont à présent enterrés dans des cimetières situés aux environs des villages 15 . 62 Pour l’enterrement, on s’efforce de rassembler une assistance aussi nombreuse que possible, composée principalement de parents, mais aussi d’amis, de voisins et de simples curieux. En revanche, on n’invite jamais de chamane, mais si un chamane vient, c’est sans son costume rituel, et aucune fonction particulière ne le distingue du reste de l’assemblée. En pénétrant dans la maison du défunt avant la levée du corps, les invités échangent des cigarettes avec les membres de la famille. Ce geste a remplacé l’échange de pipes qui se pratiquait autrefois. Taapkylažyp, « fumer ensemble » (taapkyla-, « fumer », + ž, suffixe du contributif), désigne par métonymie euphémique la participation à un enterrement. La famille proche du défunt doit nourrir et abreuver tous les visiteurs avec la plus grande prodigalité. La consommation d’alcool est importante, de sorte que tout le monde est légèrement ivre lors de l’enterrement. 63 En avril 2006, j’ai assisté à l’enterrement d’un homme d’une cinquantaine d’années, un chamane de l’association Adyg-eeren mort d’une cirrhose du foie. La cérémonie fut menée dans son village d’origine, Šambalyg (région de Kyzyl). Le corps était étendu sur un lit de la maisonnette de ses parents. Dans la petite pièce, l’absence de
barrière gestuelle entre le mort et les vivants créait pour l’étranger une impression saisissante. Plusieurs personnes étaient assises sur le lit à côté du gisant comme au chevet d’un malade, certaines lui parlaient, d’autres lui tournaient le dos en mangeant. Au pied du lit, des hommes jouaient aux échecs, d’autres bavardaient. La plupart avaient passé la nuit à veiller le mort en buvant ; ils parlaient haut. 64 Seuls un sanglot ou une lamentation venaient par moment rappeler que le gisant était un mort. Son père et sa mère s’écriaient « Oglum ! », « Mon fils ! », et l’interpellaient en pleurant, s’adressant à lui comme à un vivant. Les parents et la veuve manifestaient leur émotion par des actions directement adressées au défunt : interpellations, baisers, caresses, étreintes du corps. Ils l’embrassèrent encore quand il fut mis en bière, jusqu’à la fermeture du cercueil au moment de la descente dans la tombe. La fosse avait été creusée dans le sol gelé par un groupe d’hommes s’aidant d’une hache. 65 Le défunt est nourri à plusieurs reprises au cours de la cérémonie. Sur le lit, des assiettes pleines de nourriture sont disposées près de sa tête. Après la disparition du cercueil sous un monticule de terre, on dépose à nouveau à la hauteur du visage des assiettes de soupe à la viande, des raviolis, des verres d’alcool et des cigarettes (figure 54). Comme l’homme aux funérailles duquel j’assistais était mort d’alcoolisme, on plaça dans son cercueil entre ses mains une bouteille de vodka. Cette soif d’alcool qui l’avait tué était regardée comme un trait indélébile de son caractère qui se maintiendrait après sa mort et qui, partant, devait être satisfait. 66 Cette manière d’honorer et de nourrir le mort obéit aux règles d’hospitalité de la vie quotidienne. On n’agit pas autrement dans la yourte lorsque l’on pousse vers un convive une assiette bien remplie. La nature même de la nourriture donnée au défunt est ordinaire : il
s’agit du même pain et des mêmes plats, raviolis, lanières de mouton bouilli, qui sont servis aux invités patientant en attendant la levée du corps. Les vivants et le mort sont tous réunis dans la consommation d’une même nourriture. Nous verrons plus loin que le chamane nourrit le mort très différemment. Après le dépôt de la nourriture sur la tombe, la famille du défunt distribue aux membres de l’assistance des mouchoirs de papier contenant des sachets de thé. Puis toute l’assistance rejoint la maison où un banquet est donné avec les plats commencés avant la levée du corps. Enfin, tous se séparent. 67 L’enterrement est un moment important de la vie collective des familles. Les participants aux funérailles sont tenus d’apporter une contribution financière aux frais. De l’avis de tous, le critère de la réussite d’un enterrement est simple : il faut qu’il y ait beaucoup de monde, au moins une centaine de personnes. Figure 54. Après l’enterrement, on dépose alcool et nourriture sur la tombe 68 Les Touvas ironisent sur les funérailles russes, qui rassemblent parfois seulement une dizaine d’invités. Par le banquet, les échanges d’argent et de tabac, le groupe de parenté réuni autour du mort
manifeste sa solidarité à un point paroxystique où les relations des vivants avec les morts ne sont pas distinguées de celles qui unissent les vivants. 69 Durant l’enterrement, les discours désignent le défunt comme une personne complète. Nul ne songe à distinguer en lui des entités de natures différentes en parlant du « corps » (en touva e”t-bodu) et de l’« âme » (sünezini). Dans les actes accomplis non plus, rien ne renvoie à une âme invisible séparée du corps lui-même. C’est le corps qui est manipulé et mis en terre et c’est près de lui que sont déposées nourriture et boisson. On peut donc affirmer que, dans l’enterrement, l’objet des actions demeure intuitif. 70 La modalité de ces actions semble, elle aussi, intuitive. Les parents du défunt l’interpellent par le terme d’adresse correspondant à leur relation de parenté (« fils », « frère »). La façon dont ils lui offrent à manger et partagent avec lui un repas prolonge des gestes qui lui étaient adressés de son vivant. CONDUIRE L’ÂME 71 Nulle famille touva n’estimerait cependant avoir rempli ses devoirs envers un parent défunt si elle se contentait de l’enterrer. Pour les étapes suivantes, on a recours à un chamane ou à un lama, car les gens ordinaires, dit-on, « ne peuvent pas » (bilbes) se charger de ce qui reste à faire. Dans le savoir commun, les rites des 7e et 49e jours ont pour objet d’appeler l’âme (sünezin ou tyn 16 ) du défunt, la nourrir, puis la renvoyer. Ce renvoi doit être définitif dans le cas du 49e jour. 72 On dit que si l’âme demeure après le 49e jour, elle peut causer des malheurs. Nous avons déjà rapporté que, selon le chamane Boramaadyr, l’existence de nombreux faux chamanes a pour conséquence
l’exécution souvent incorrecte de rituels du 49e jour. Dans ces cas, selon lui, « le sünezin devient un aza [démon] ». Cet aza cause des nuisances à sa famille, explique Bora-maadyr : « Les affaires commencent à aller mal chez les parents du défunt, ils tombent malade. Même les appareils techniques s’en ressentent : le frigo, la télé tombent en panne. » 73 Il n’est pas rare que des décès soient attribués à l’action d’un mort récent. Au printemps 2006, un groupe d’hommes vint consulter le chamane Sergej pour lui demander de mener un rituel du 49e jour. Un de leurs parents, un homme de trente ans, venait de périr dans un accident sur un site d’extraction d’or. Le chamane regarda la photographie du défunt puis affirma à ses visiteurs qu’il était mort à cause de sa participation à un rituel du 49e jour mené pour son père adoptif quelques mois plus tôt. Les rituels du 49e jour sont tenus pour dangereux s’ils sont mal exécutés, aussi ne rassemblent-ils généralement que les parents les plus proches, en général une vingtaine de personnes. 74 Le départ de l’âme du défunt hors de sa maison ou de son campement après le 49e jour n’est donc pas considéré comme un processus spontané : ce passage ne peut être accompli que par l’action impérieuse d’un chamane. Celui-ci doit convaincre le mort qu’il est mort, ce qu’il ignore ou refuse d’abord d’admettre. Autrefois, le chamane demandait par exemple à l’âme de s’asseoir sur une branche légère : on voit alors que la tige ne plie pas, de sorte que le mort doit convenir qu’il n’est plus en vie (Kenin-Lopsan 2002 : 85, 87). Tant que le mort ne se voit pas lui-même comme un mort, il souhaite rester avec ses proches, pour lesquels ses sentiments n’ont pas changé. Mais son attachement constitue pour les vivants un danger mortel, car, lorsqu’il tente d’attirer à lui ceux qu’il aime, c’est vers son état de trépassé qu’il les dirige 17 . Ainsi monde des vivants
et monde des morts se regardent-ils l’un face à l’autre avec leurs valeurs inversées, comme en miroir. Galina me fit le récit de la dangereuse relation qu’elle entretint, étant enfant, avec l’âme de son père et qui dura jusqu’au rite du 49e jour : Après la mort de mon père tout le monde pleurait, mais pas moi. Parce que le soir je le voyais et il venait me raconter des histoires. Pour le 49e jour, ma mère a fait venir un homme qui était à la fois lama et chamane. Il lisait des mantras. Il a dit à ma mère (elle me l’a raconté plus tard) : « Votre fille voit votre mari tous les soirs. Il faut l’en empêcher. » Il a tout deviné ainsi. Et il a fait quelque chose pour nous séparer. Le soir suivant, mon père est venu, mais il était en colère. Je ne comprenais pas : pourquoi était-il en colère contre moi, sa petite fille? J’ai trouvé cela injuste et n’ai plus souhaité le revoir. Depuis, je ne l’ai revu que deux fois dans ma vie et, à chaque fois, il avait un visage mécontent contre moi. 75 Sans bon rituel, la mort d’une personne peut donc être suivie de celle de plusieurs autres en un effrayant mécanisme d’attraction difficile à enrayer. Dans le village de Mugur-Aksy, on dit qu’il est fréquent que les morts viennent danser et cherchent à emporter des vivants avec eux. Dans ce genre de cas, le village est endeuillé par une série de meurtres ou une « mode des suicides ». Les villageois commentent alors : « Voilà que ça recommence » (am baza egeleen). 76 On comprend sans peine, face à de tels risques, l’importance accordée aux rites de reconduite de l’âme du défunt. Au début du XXe siècle, cette pratique était commune à tous les Turcs de Sibérie méridionale. On a décrit chez les Tofalars un rituel mené sept jours après le décès, puis un autre conduit par un chamane, environ un mois à un mois et demi plus tard (Diószegi 1968 : 318). Les Téléoutes nourrissaient l’üzüt, « esprit du défunt », par l’intermédiaire d’un feu les 7e et 40e jours. Au 40e jour, un chamane invité dans la maison du défunt était censé saisir l’üzüt et le jeter dehors (Anohin 1929 : 262263). Chez les Altaïens du Sud (altaj-kiži), la « fête de l’esprit » (üzüt pajramy 18 ) avait lieu le 40e jour, mais Anohin signale qu’on n’y conviait pas nécessairement un chamane (1924 : 20). Le rite chor
décrit par Hlopina met au contraire le chamane au centre de l’action. Il est exécuté le 7e ou le 9e jour. Le chamane répand de l’alcool (araka) sur la tombe, qui chez les Chors se trouve en forêt, et projette de la nourriture comme offrande à Yüzüt. Il nourrit ainsi l’âme, lui parle et s’efforce de la convaincre de partir. Le chamane mime un dialogue avec l’âme qui se plaint de sa situation et donne des recommandations à ses proches. Après force offrandes de tabac et d’alcool, le chamane mime l’acceptation de l’âme qui consent à s’introduire dans un petit radeau de bois (sal) équipé de rames, descendu ensuite dans une rivière. Elle va ainsi rejoindre le « pays des morts » (Hlopina 1978 : 75-77). On décrit dans la tradition khakasse un rite semblable, appelé haran sürerge, « chasser le noir », au cours duquel le chamane devait fixer l’âme sur un radeau et la conduire jusqu’à un lieu où elle devenait üzüt, « esprit », üzüt čir, « le pays des esprits », dont elle ne pouvait plus revenir (Butanaev 2006 : 154). 77 Il n’existe pas de consensus chez les Touvas sur le lieu de destination de l’âme. Parfois on note l’idée d’un salut soumis à une éthique, ce qui trahit l’influence ancienne du bouddhisme en pays touva. À la fin du XIXe siècle, les Touvas affirmaient qu’au 49e jour l’âme (tyn ou süne, ou encore tyn-süne) de l’homme bon (eki kiži) monte au ciel vers la « terre du bon Créateur » (eki Čajaan čeringe) chez Kudaj-Burgan, tandis que celle de l’homme mauvais (bagaj kiži) descend au pays d’Erlik, l’enfer appelé tamy (mong. tam, du sanscrit tamas, « obscurité ») (Katanov 1907,1 : 6-7, II : 6 ; I : 16, II : 1 5-16 et 1 : 96, II : 82 ; voir aussi Potanin 1883 : 134). Cependant, l’intervention du lama ou du chamane peut modifier les destinations prévues des bons et des méchants. En outre, certaines âmes (tyn) se voient attribuer un destin particulier, comme celle du chamane qui reste sur terre (Katanov 1907,1 : 18 ; II : 16 ; Potanin, ibid). On dit aussi que l’âme
(tyn) peut renaître dans une autre personne (Mänchen-Helfen 1992 : 98). De nos jours, le chamane Bora-maadyr affirme que l’âme rejoint le « pays des ancêtres » ou le « pays de Kurbustu 19 », représentations qui paraissent moins bouddhisées et plus fidèles aux cosmologies communes du monde turc de l’Altaï citées précédemment. Cette incertitude sur le destin post mortem s’exprime bien dans cette définition de l’action du chamane au 49e jour que me donna une informatrice touva : « Il envoie l’âme là où elle doit aller. » 78 Le but explicite du rituel est donc d’agir sur l’âme du défunt en la contraignant à s’installer dans une région éloignée. Cette interprétation officielle ne suffit pas cependant à rendre compte de plusieurs aspects importants du rituel. En particulier, on ne voit pas pourquoi la famille du défunt doit être présente. Les nombreux récits sur les conséquences catastrophiques qui suivent la participation à un rituel du 49e jour devraient inciter les familles à se tenir à l’écart. Ne serait-il pas plus sage pour les proches de rester chez eux et de laisser le chamane agir seul ? 79 D’un point de vue pragmatique, le dispositif rituel a pour effet de créer une forme relationnelle inédite entre les proches et leur défunt. À écouter les récits des personnes ayant participé aux rituels, la question de savoir où et comment l’âme a été renvoyée est en fait sans intérêt. Bien plus fascinante pour les participants est la relation, d’abord de perception, puis d’identification, censée s’établir entre le chamane et le défunt. Les récits souvent extraordinaires que les Touvas donnent du rituel du 49e jour en font le lieu même de la manifestation de la puissance des chamanes. D’après Svetlana, « les chamanes deviennent les défunts quand ils font le 49e jour. Leur visage reste le même mais ils prennent la voix, la démarche du
défunt ». Son mari, Viktor, raconte ainsi le rituel du 49e jour accompli pour son père : Quand mon père est mort, pour le 7e jour on n’a rien fait et pour le 49e on a fait venir un chamane d’un village, pas d’une association. Il a chamanisé longtemps et puis il a dit : « Non, il ne vient pas votre père. Ils ont une réunion là-bas et ils veulent élire votre père comme grand chef. Il faut attendre. » Et nous avons attendu deux heures que la réunion finisse dans l’autre monde [rire] ! Ce chamane ne connaissait pas mon père ni son caractère. Or, effectivement, mon père était un grand chef, un carriériste au bon sens du mot. Et puis l’âme de mon père est quand même arrivée et le chamane s’est mis à parler exactement comme lui, avec toutes ses petites expressions, exactement ! Et il ne l’avait jamais vu. 80 Tous ces détails doivent manifester aux yeux du public l’authenticité de la relation établie. C’est pourquoi les Touvas s’efforcent souvent d’inviter un chamane qui n’est pas de l’entourage du défunt afin que les relations sociales ordinaires et donc la connaissance que le chamane a pu avoir du défunt n’interfèrent pas avec la relation spéciale qu’il doit établir. 81 La description par Omak Salčak, du village de Teeli (Baj Tajga), d’un rite du 49e jour auquel il a assisté nous fournit plus de détails sur les étapes de la mise en œuvre de cette relation post mortem : Ma tante [daaj avam] est morte en février avant le šagaa [fête du nouvel an]. Ma grand-mère était vivante. Elle avait quatre-vingt-dix ans. Elle ne pouvait plus s’occuper du bétail, aussi ma tante lui avait envoyé sa fille. De sorte qu’on n’a pas découvert sa mort tout de suite, car elle était seule. Pour le 7e jour, on a fait venir Ham čalan [nom d’un chamane]. Mais il était ivre et il n’a rien pu faire. Au 49e jour, on a fait venir Gadijuk de Barlyk. Tous les parents étaient là. Il a commencé le rituel, avec son fouet. Il a fait un feu. Il a jeté dans le feu de la nourriture. Et il a commencé : « L’âme [süne-zin] a mal. Elle a la jambe qui boite. » Le chamane a vu et il a demandé : « Comment êtes-vous morte? – J’ai eu un “mauvais jour” [bagaj hüŋ]. J’ai été emportée par un démon noir [kara četker]. Je suis une bonne personne. On m’a emportée sous terre. » Le chamane a dit : « Votre tante était bonne. Chaque chien la connaissait. » « Je ne pensais pas que je mourrais si vite, [continuait la tante]. Mais d’accord. » Le chamane l’a accompagnée. Elle a encore dit : « Près de la maison, j’ai caché l’argent de ma retraite. » Et un mois après, on a effectivement trouvé l’argent ! Moi-même j’en étais stupéfait.
82 Ce récit nous confirme d’abord la difficulté que rencontrent les Touvas dans le choix de leur chamane et l’importance de la question de l’authenticité. Le premier chamane invité pour le 7e jour, buveur, s’est montré incapable de mener correctement le rituel. « Il n’a rien pu faire », autrement dit son intervention a été reconnue comme inefficace. La puissance du chamane Gadijuk ressort d’autant plus par contraste. 83 Omak n’attribue pas explicitement à sa tante les paroles qu’il rapporte. À aucun moment, il n’emploie une expression comme « ma tante a dit », ce qui aurait été faire preuve de naïveté ou d’excès d’assurance. Seul un chamane pourrait se permettre des affirmations aussi directes. L’identité de l’énonciateur des mots : « Je ne pensais pas que je mourrais si vite » est laissée dans l’ambiguïté. Omak sait que le chamane est l’énonciateur réel de ces paroles et il sait que je le sais, pourtant il tient à laisser envisageable la possibilité que sa tante en soit l’auteur véritable. 84 On note une progression dans le discours du chamane rapporté par Omak. Sa première intervention n’est qu’une description extérieure : « L’âme a mal. Elle a la jambe qui boite. » Le chamane fait ainsi connaître aux autres ses perceptions, ce qu’Omak confirme par les mots : « Le chamane a vu. » Aux yeux du public, cet établissement d’un lien perceptif autorise le chamane à ouvrir une communication avec la morte. 85 Le chamane pose alors une question qui tourmente toute l’assistance mais que personne ne peut adresser directement : « Comment êtesvous morte ? » Comme souvent, le malheur est attribué à une conjonction de circonstances défavorables : un « mauvais jour », simple hasard astrologique, a mis la tante dans un état de vulnérabilité qui a fait d’elle lui une proie facile pour le četker noir de passage. En affirmant ce scénario où le hasard tient la plus grand
part, le chamane repousse l’hypothèse d’une attaque intentionnelle préméditée dont la famille aurait à redouter de nouveaux développements. 86 Les Touvas gardent toujours une attitude de suspicion face au phénomène si extraordinaire qu’est la prise de parole d’un mort dans la bouche d’un chamane. Ils n’ignorent évidemment pas la possibilité fort simple de simuler la venue du mort. Ils savent que les chamanes comptent parmi eux de nombreux imposteurs, habiles histrions. C’est seulement quelque temps après le rituel que l’authenticité du phénomène est vérifiée, par exemple par la confirmation d’un secret révélé par le défunt. Tel est le sens de la découverte des économies de la tante d’Omak conformément aux indications qu’elle avait proférées par la bouche du chamane. Ce point final donne avec éclat un certificat d’authenticité au chamane, et, du même coup, de réussite au rituel. 87 Le récit d’Omak permet de discerner les relations spécifiques qui sont construites et entrecroisées au cours du rituel entre le mort et les vivants et entre les vivants eux-mêmes. Ces relations sont tout à fait différentes de celles de l’enterrement. À l’enterrement, le participant au rituel est un homme ordinaire parmi des hommes ordinaires qui prolongent des relations ordinaires avec un parent décédé. Toutes les interactions tentées avec le mort sont intuitives et visibles, même s’il est clair pour tous qu’elles échouent : le corps ne répond pas aux interactions que ses proches tentent d’établir avec lui, il ne parle ni ne mange. Au 49e jour, le participant voit le chamane tenter une interaction d’un autre ordre avec le mort. S’il lui fait confiance et que, comme Omak, il en conclut qu’une relation est établie entre le chamane et le mort, il admet nécessairement que, de son côté, il ne voit pas cette personne qui boite et que le chamane voit. Dans la stricte mesure où il reconnaît le chamane comme « vrai
chamane », il se définit lui-même comme « homme simple » percevant incomplètement une relation complète, dont un seul terme, le chamane, lui est visible. De l’enterrement au 49e jour, le public passe de la perception d’une relation échouée à la nonperception d’une relation réussie. 88 Un tel changement entre les deux rituels n’est possible que parce que le mode relationnel lui-même est modifié. L’action du chamane ne ressemble pas aux gestes intuitifs exécutés par les profanes au cours de l’enterrement. Pour comprendre les mécanismes de cette modification, nous allons décrire un rituel du 49e jour auquel nous avons assisté à Kyzyl au cours de l’été 2003. Ayant filmé la scène, nous pouvons constituer un récit précis des actions. Le défunt était un officier de police, mort assassiné. Il laissait une veuve et deux enfants. 89 Le jour convenu, les proches du défunt se rendent en voiture dans une zone de steppe non loin de la ville dont les immeubles restent visibles à l’horizon. L’assistance s’assied à terre en arc de cercle face à l’ouest (figure 57). Devant elle, le chamane, Bora-maadyr, assisté par un membre de la famille, prépare le bûcher (saŋ) en empilant des morceaux de bois préparés à l’avance. Ceci fait, il endosse son costume chamanique et sa coiffe et commence la préparation de la nourriture apportée par la famille. Le premier mets est la viande d’un mouton abattu et préparé par la famille en dehors du rituel 20 . Bora-maadyr découpe en lamelles la viande grasse du sternum (töš), considéré comme le meilleur morceau du mouton et souvent réservé aux esprits. Le chamane dispose les lamelles de viande sur le bûcher. Il y ajoute ensuite des raviolis sibériens (mančylar) délicatement déposés avec une cuiller, puis de la farine de millet (figure 55). Tous ces gestes sont accomplis par le chamane seul sous les regards de l’assemblée.
90 Sur l’ordre du chamane, deux femmes se lèvent pour déballer des bonbons que Bora-maadyr dépose ensuite sur le bûcher. Puis viennent des lamelles de fruits, oranges et pommes. Pour terminer, Bora-maadyr vide avec soin plusieurs paquets de cigarettes sur le bûcher. Avec son autorisation, deux ou trois personnes ajoutent des cigarettes tirées de leurs poches. 91 Bora-maadyr enfonce ensuite des brindilles de genévrier sec au pied du bûcher et explique à l’assistance : « Il faut mettre du genévrier pour que les traces soient pures. » Ces « traces » sont celles que l’on cherchera ensuite dans la cendre pour vérifier l’efficacité du rituel. Le genévrier doit contribuer à l’apparition de traces favorables. 92 Quand tout est prêt pour l’allumage, le chamane met le feu à un rameau de genévrier qu’il plonge dans le bûcher. Une fumée épaisse s’élève, suivie de hautes flammes dont le crépitement durera pendant tout le cours du rituel. 93 Dès que le bûcher s’est embrasé, le chamane prend un bol rempli de thé ou de lait et accomplit quelques aspersions en direction du feu. Pour la première fois, il ne s’adresse plus au public, mais à des êtres invisibles qu’il ne nomme pas : « Nous avons fait ce bûcher [saŋ] pour envoyer l’âme au pays des dieux [burgannarnyŋ orany]. Permettezmoi de le nourrir. »
Figure 5 5. Le chamane Bora-maadyr dispose de la nourriture sur le bûcher ( sa ŋ ) Figure 56. Le chamane Bora-maadyr verse de l’alcool ( araga ) dans le feu tout en s’adressant au défunt 94 Le chamane s’éloigne alors de quelques pas vers l’ouest, tournant le dos au public, il met ses mains en cornet autour de sa bouche et appelle d’une voix forte le mort par son nom : « Grigorij Ajdyoolovič ! Oh ! Grigorij Ajdy-oolovič !… Tes enfants sont arrivés, tes frères et sœurs t’attendent… Approche, plus près… » 95 Il revient vers le feu, le contourne tout en disant « Par ici… par ici ». Puis il se retourne vers l’ouest et s’adresse à nouveau au mort, mais d’une voix moins forte, comme si son interlocuteur l’avait suivi et ne se trouvait plus qu’à quelques mètres. 96 « Approche, viens ici », dit-il en désignant le feu. Puis il prend un bol et prononce : « Où étais-tu ? Tu étais là-bas, hein ? Raconte ce qui s’est passé, mon fils. » Le chamane prend un verre d’alcool et dit avant de le verser dans le feu : « Voici de l’araga touva, réjouis-toi ! » (figure 56). 97 Au moment d’incliner le verre de sa main droite au-dessus du feu, Bora-maadyr rabat légèrement son bras gauche sous son coude droit, geste typique de politesse accompli lorsque l’on offre un verre d’alcool à quelqu’un. Pour le public, ce geste, emprunté au code des
relations sociales, manifeste l’idée que le chamane n’est pas seulement en train de verser de l’alcool par terre mais se trouve en interaction avec une personne. 98 Probablement suite aux craquements que le feu émet, Bora-maadyr s’adresse à l’assistance : « Voilà votre homme qui se fâche ! » Puis, parlant à nouveau au mort, en regardant le feu : « Comment peut-on se fâcher ainsi ! Calme-toi, il ne faut pas se fâcher… Dis, qu’est-ce que tu vas faire maintenant ? » 99 Tout en continuant à offrir des verres d’alcool, le chamane prolonge la conversation : « Ne te fâche pas, c’est la vie, ça c’est passé comme ça. Quels sont tes ordres ? Que vas-tu raconter aux tiens ? » 100 Le feu est maintenant en train de s’éteindre. « N’y pense plus, nous allons te raccompagner comme il convient. Puisque tu es parti, mieux vaut que tu t’en ailles. Il faut que tu ailles là où tu dois aller. Ne te retourne pas. » Sans changer d’attitude, le chamane continue : « Je suis déjà allé là où je devais, j’ai commencé à m’habituer là-bas. » À l’évidence, ces paroles sont censées venir du mort. Toujours sur le même ton, en faisant de la main les gestes de quelqu’un qui cherche à convaincre son interlocuteur, Bora-maadyr réplique : « Alors, si tu t’es déjà habitué, reste là-bas. Ne souhaite que du bien à tes enfants et tes proches. Bois ce lait blanc. Ta route sera longue pour le pays où tu vas, alors mange bien. » 101 À l’assistance : « Il se met à pleurer. » Au mort : « Ne pleure plus, ne pleure plus. » 102 Le chamane verse du lait sur les braises. 103 « Il dit qu’il va maintenant partir au-delà des ciels, dans la vallée verte, il souhaite à ses proches une route blanche (ak oruk) pour que tout ici leur soit propice. »
104 Au mort : « Pense à ce que tu laisses derrière toi, c’est le plus important. C’est arrivé comme ça [ta mort], qu’est-ce qu’on y peut ?… Je transmettrai à tes proches. Inutile d’y penser. Nous allons te raccompagner pour la dernière fois. » 105 Après ces paroles, le chamane vide un dernier verre d’alcool sur les braises qui rendent une ultime flambée. Le chamane prend alors un bol et projette en l’air vers les quatre points cardinaux des gouttes de lait avec la cuiller de bois rituelle (tos karak), en s’exclamant d’une voix maintenant forte : Vous qui êtes dans les vertes vallées au-delà des neuf ciels, veuillez recevoir votre fils ! Accueillez votre fils qui vient vers vous. Dieux [burgannar] qui vivez dans les vertes vallées, accueillez votre fils qui vient vers vous. Pour tous ses proches, ses enfants, sa femme, ses frères et sœurs, puisse son dernier chemin être blanc et pur comme ce lait. Dieux, qui vivez dans les vertes vallées au-delà des neuf ciels, recevez votre fils, puisse-t-il vivre auprès de vous ! 106 La libation terminée, l’assistance se lève pour manger les mets qui n’ont pas été mis au feu et boire de la vodka. Les gens commencent à parler entre eux, mais avec retenue. Bora-maadyr donne des bols de lait à certains afin qu’ils accomplissent des libations en prononçant les paroles habituelles : Öršee Hajyrakan ! « Pitié, Bienveillant ! » Pendant ce temps, le chamane retire son costume rituel puis examine les cendres du foyer. – Il a demandé que les frères et sœurs obéissent à leur sœur aînée, dit-il à quelques femmes qui l’entourent. – Quelles traces voit-on ? demande une femme d’une voix hésitante en désigant les cendres du foyer éteint. – Eh bien, regardez, répond le chamane. On ne voit pas de traces d’homme, seulement une empreinte de cheval. En deux endroits, on voit des traces de moutons. On ne voit rien de mauvais. On voit deux traces de sabots avant et arrière de cheval. Les traces qu’il laisse ne sont pas mauvaises. Mais il est très contrarié, vous avez entendu. Il est triste que sa vie se soit finie ainsi… Allez, on va faire le tour. 107 Toute l’assemblée contourne le feu dans le sens solaire, puis demeure un peu à discuter autour des cendres. Le chamane se tient
au milieu de tous. 108 « Le 49e jour, c’est très difficile, vous avez vu que ça demande beaucoup d’efforts », explique sèchement le chamane, mécontent qu’on n’ait pas de boisson désaltérante à lui offrir. « Il fallait apporter des jus, de l’eau gazeuse, je vous l’avais dit. » 109 L’assemblée fait encore un tour avant de remonter dans les voitures et de rejoindre la ville. Tous se retrouvent dans l’appartement de la famille du défunt où a lieu un banquet. Différents plats touvas et russes, notamment le reste de la viande du mouton tué avant le rite, sont consommés. 110 L’assistance est satisfaite, ayant pu constater que le mort n’a pas laissé de traces humaines dans la cendre. Les traces de cheval montrent que leur parent n’est plus un humain souhaitant vivre parmi les humains mais un être capable de prendre une apparence animale, donc un esprit. Dans le rituel mené par Bora-maadyr, la définition relationnelle du défunt a subi en effet une modification radicale : au début de l’invocation, on lui présente les membres de l’assistance comme ses « frères et sœurs », ce qu’ils étaient pendant sa vie, alors que l’invocation finale le définit comme « fils » des dieux célestes. Son affiliation a donc changé, il n’est plus présenté devant sa famille comme un consanguin. Quelles sont les étapes permettant cette redéfinition spectaculaire ? Voir son proche comme une âme 111 Par rapport au rituel d’enterrement, plusieurs divergences sont notables. En contraste avec l’espace homogène de l’enterrement qui mettait le corps en contact direct avec les vivants, le public est ici mis à distance dans un espace compartimenté (figure 57). À l’est d’un axe qui passe par le feu s’étend le terrain des vivants, où le mort
n’est pas supposé pénétrer. Le mort doit venir de l’ouest pour s’installer dans le feu avant de repartir dans la direction d’où il est venu. Traditionnellement, chez les Touvas et leurs voisins, le couchant est le domaine de la mort : dans l’Altaï, les sacrifices au Dieu des morts, Erlik, sont orientés dans cette direction (Potanin 1883 : 79). Avant et pendant le rituel, le chamane seul franchit la limite qui passe par le feu, passant ainsi librement du domaine des vivants à celui des morts. À la fin du rituel cependant, cette bipartition de l’espace est effacée par les deux circumambulations de l’assemblée autour du feu, comme pour rendre aux vivants l’ensemble du territoire. 112 Comme pendant l’enterrement, le mort est nourri et les vivants partagent sa nourriture dans un banquet. Pourtant, plusieurs détails révèlent une différence essentielle entre ces deux banquets. Tandis que le premier rituel a pour objet le défunt conçu comme une personne complète, celui du 49e jour vise une entité définie comme invisible, le sünezin ou tyn. Sans doute Bora-maadyr appelle-t-il le défunt par son nom, « Grigorij », et non par l’expression « sünezin de Grigorij », mais pour tous les observateurs, c’est bien sur une entité spéciale, appelée tyn ou sünezin, que le chamane agit. Alors que l’objet visé par les actions du rituel des funérailles, le corps, était intuitif, celui du rite du 49e jour est invisible aux profanes, donc contre-intuitif. 113 Le partage de la nourriture est également révélateur. Pendant l’enterrement, nourriture et mode de consommation sont les mêmes pour le défunt et les vivants. Le défunt reçoit des portions d’une nourriture homogène, mélange de lanières de viande et de raviolis, consommée de façon égalitaire par les vivants. Avec le rite du 49e jour, une hiérarchie est introduite. Le premier mets déposé sur le bûcher est la viande du mouton préparé selon un ordre strict
attribuant des valeurs plus ou moins honorifiques aux différentes pièces (voir sur ce sujet Hamayon 1975). Bien que vivants et mort mangent en définitive du même animal, le défunt reçoit des pièces de viande habituellement offertes aux esprits. En effet, lors des rituels saŋ, ce sont toujours le töš, le sternum, et l’uža, la queue grasse, qui sont offerts aux esprits. Même en contexte non rituel, lorsqu’un mouton est préparé, un morceau d’uža-töš est habituellement jeté en offrande au feu. Régalé de la nourriture d’un esprit, le défunt n’est donc plus traité comme une personne humaine. On le voit mieux encore dans le mode de consommation qui lui est prêté. Le mort est nourri par le feu, comme le sont les esprits-maîtres de lieu dans les saŋ. Tout se passe comme si le mort était amené à changer son rapport à soi-même pour admettre qu’il est un esprit, ce qui permettra sa métamorphose en cheval. Figure 57. Schéma du rituel du 49 e jour 114 Notons aussi que le mode d’efficacité du nourrissement par combustion est totalement obscur pour l’assistance. Il s’agit donc selon notre classification d’un geste contre-intuitif appliqué à un objet lui aussi contre-intuitif. On a signalé qu’à la fin du rituel le chamane a remis des bols à certaines personnes pour qu’elles exécutent des libations (čažyg). En dehors de la consommation de
nourriture, c’est la seule action autonome accordée aux profanes. L’identité du destinataire de ces offrandes est laissée dans l’ambiguïté habituelle du terme hajyrakan, « bienveillant » ; toutefois, l’orientation des gestes de projection du liquide vise des esprits célestes, parmi lesquels se trouve désormais le défunt. Cette manière de nourrir le défunt n’a, elle non plus, rien d’ordinaire. Comment les gouttes de lait ou de thé, que chacun voit retomber à quelques mètres devant lui, constituent-elles une offrande à des entités établies au neuvième ciel ? Ceci n’est clair pour personne. La relation des profanes avec les esprits, dont le défunt, est ainsi cantonnée à une action contre-intuitive. 115 En somme, le rite incite l’assistance à adopter sur le défunt un point de vue nouveau qui fait de lui un esprit, entité appartenant à un domaine contre-intuitif sur laquelle on agit par actions contreintuitives. Écarter un membre de la famille 116 L’étape préliminaire, celle de la préparation de la nourriture, a déjà mis la famille dans une situation neuve. Alors que les règles de l’hospitalité exigent de présenter à un hôte une nourriture prête à consommer, ici, la famille doit laisser à un tiers, le chamane, le soin d’accomplir la préparation de la nourriture qu’elle offre. Pratiquement, la nourriture est bien un don de la famille, puisque c’est elle qui la fournit. Dans la vie ordinaire, l’accomplissement d’une telle action est incompatible avec son observation : on ne peut se voir soi-même donnant. Ici, déléguant la réalisation du don à un tiers, la famille est en quelque sorte en situation de s’observer en relation avec son mort. Le chamane occupe provisoirement la position des membres de la famille par rapport à un défunt qui est pour lui un inconnu. Le même dédoublement s’impose pour les
paroles que la famille souhaiterait adresser au mort et que le chamane prononce pour elle : « Quels sont tes ordres ? Que vas-tu raconter aux tiens ? » ou « Ne souhaite que du bien à tes enfants ». C’est la première fois que la famille mène une telle conversation distanciée avec l’un de ses membres, alors même qu’il est censé être présent. L’assemblée écoute en silence : ici les apostrophes directes des membres de la famille, nombreuses pendant l’enterrement, n’auraient pas leur place. Tout se passe comme si les profanes pouvaient communiquer avec le corps du défunt, mais non avec son âme. 117 Pour la première fois également, les membres de la famille s’entendent présentés à leur parent en sa présence supposée. L’expression « Voici tes frères et tes sœurs », qui n’aurait pas d’utilité en contexte ordinaire, objective les liens de parenté qui sont en jeu. La notion anthropologique de « condensation rituelle » sera ici éclairante pour comprendre la procédure à l’œuvre. Houseman et Severi ont proposé de voir le propre des actions rituelles dans le fait qu’elles « condensent en elles une pluralité de relations qui, en dehors du rite, se réalisent de façon séparée » (1994 : 205). Ainsi le scénario rituel fait-il cumuler aux participants des identifications ordinairement incompatibles. Nous observons en effet dans le rituel du 49e jour l’imposition d’une identité paradoxale aux membres de l’assemblée. D’une part, ils sont définis comme parents (« enfants », « frères », « sœurs ») d’un être censé les avoir rejoints, le défunt. Et c’est bien à ce titre qu’ils sont tous présents au rite. Mais en même temps, toute familiarité et toute communication avec ce « parent » leur sont interdites, car la séquence des gestes rituels en fait une entité invisible, un esprit. Cette attitude de réserve les définit non plus comme des proches, mais comme des êtres ontologiquement
étrangers au dédicataire du rituel. Comme profanes, ils ne peuvent rien avoir de commun avec un esprit. 118 Cette définition paradoxale des participants réalisée par le dispositif rituel permet de les faire entrer en relation avec le mort tout en les maintenant à l’écart. Observant et écoutant le chamane, la famille se voit nourrir, parler, établir une interaction avec son défunt, défini comme un parent-étranger, un proche-lointain. 119 Sous couvert de réunir le défunt et la famille, le rituel les sépare. Tout au long de la procédure, le chamane se tient entre le mort et ses parents, auxquels il tourne le dos. Faisant l’intermédiaire entre le côté des esprits et celui des vivants, il en dessine en même temps la frontière et répartit vivants et mort de part et d’autre. Le rituel du 49e jour amène la famille à mettre à distance ses relations à son défunt, ce qui permet de les rompre de l’extérieur. 120 On voit que la présence de l’étranger qu’est le chamane est indispensable. C’est bien ainsi que le vieux chamane Mihail concevait le rôle de l’officiant : « Quand quelqu’un perd un proche, il souffre. Il remue ses pensées en lui-même. À ce moment, son sünezin et celui du mort se collent ensemble. Les deux sont collés et le chamane doit les séparer. » L’identification paradoxale assignée à la famille permet à celle-ci de ne pas porter entièrement la responsabilité de la rupture de la relation. Discontinuité entre les vivants 121 La position assumée par le chamane est bien plus complexe que celle de « porte-parole du mort », qui paraît être la sienne à première vue. Dans le rite décrit, Bora-maadyr se pose en représentant des membres de la famille lorsqu’il accomplit leurs gestes d’offrande et exprime leurs paroles au mort. C’est une première identité externe
assumée. Elle alterne avec celle, plus spectaculaire certes, du défunt qui dit par la bouche de Bora-maadyr : « Je suis déjà allé là où je devais, j’ai commencé à m’habituer là-bas. » 122 Malgré ces identités externes assumées, à aucun moment le « moi » du chamane ne cesse d’être présent. Dans l’alternance des différentes identités s’exprimant dans sa bouche, celle du chamane lui-même est facilement reconnaissable quand il dit par exemple : « Je transmettrai à tes proches. » C’est une condensation singulière que nous voyons prendre place dans le corps du chamane : non pas une synthèse paradoxale d’identités simultanées mais une superposition d’identités successives. Le principe d’organisation de cette succession est le dialogue, qui ne serait pas possible si le moi du chamane devait s’abolir. Le chamane n’est pas simplement placé au centre des interactions, ce sont les interactions qui sont placées en lui, grâce aux propriétés de son corps ouvert. 123 Ainsi, outre les relations du mort et de sa famille, le rituel a clairement pour objet le statut du chamane. Pour que l’idée de réussite du rituel ait un sens, il faut que la possibilité de l’échec ait été rendue manifeste, écartant ainsi l’image d’une efficacité mécanique. Le chamane doit faire sentir les difficultés auxquelles il est confronté. Bora-maadyr y insistait à l’issue du rituel en se plaignant de ne pas avoir reçu à boire. Au cours de l’action ellemême, l’épisode de la colère du mort, qu’on devine liée au mécontentement d’avoir perdu la vie, vient rappeler le danger du rite et l’incertitude de son issue. Cet incident, à la fois attendu et imprévisible dans sa forme, permet au chamane de mettre en scène son habileté à le résoudre. Ses paroles de réconfort (« Ça c’est passé comme ça, qu’est-ce qu’on y peut ? », « Ne pleure pas ») illustrent sa capacité à gérer une relation critique. Cet échange fait du chamane
non pas le simple exécutant d’un rite conventionnel, mais l’artiste d’une négociation délicate. 124 Le vieux chamane Mihail, déjà passé par plusieurs associations, nous disait voir dans le 49e jour le pilier sur lequel repose actuellement le chamanisme touva. Aucune famille touva, remarquait-il, ne se dispenserait de l’accomplir. Sans doute ce rite offre-t-il aux chamanes une importante source de revenus réguliers. Cependant, ces avantages économiques ne résument pas le rôle du rituel dans la pérennité du chamanisme. Il fait bien plus : il contribue de manière décisive à la reproduction du schéma triadique que nous avons défini comme constitutif du chamanisme : un corps ouvert, un corps fermé et un agent surnaturel. 125 En effet, le comportement du chamane est plein d’indices qui signalent une relation dont les participants sont obligés de constater qu’ils n’en ont qu’une perception incomplète. La conséquence à tirer d’un tel rite pour les spectateurs est que « seul le chamane peut parler aux esprits ». Pour résumer, on peut dire que, au cours du rite du 49e jour, le mort est transformé en ancêtre, les membres du public en « corps fermés » et le meneur du rituel en « corps ouvert ». La quatrième combinaison réalisée 126 Ce processus de transformation des participants s’appuie sur une série de contrastes entre les dispositifs relationnels du rite d’enterrement et ceux du rite du 49e jour. Enterrement Assistance 49e jour aussi large que possible restreinte Distinction spécialiste/ profane non oui
Position de l’assistance debout, active assise, passive Objet visé par les actions corps âme Nourrissement du défunt ordinaire spécial Danger du rituel faible maximal Maîtrise de la relation nulle parfaite Parole du public ordinaire rituelle Parole du chamane o ordinaire 127 Dans la cérémonie de l’enterrement, le chamane est absent ou en civil parmi les profanes alors qu’il est isolé et en costume dans le rite du 49e jour. Le nourrissement est contre-intuitif lors de ce dernier rite, nous l’avons montré. 128 Le statut des paroles prononcées n’est pas le même selon les acteurs. À la fin du rituel du 49e jour, les paroles prononcées par les membres de la famille accomplissant des libations sont une formule rituelle (Öršee hajyrakan !) qui n’a rien d’une interaction langagière ordinaire. Le discours du chamane suit un modèle tout à fait différent : avec les dialogues qu’il profère, c’est une interaction ordinaire qu’il mime. Les questions qu’il pose reçoivent des réponses, le thème des paroles échangées évolue, les phrases sont des créations spontanées et non des formules conventionnelles. Tout est fait pour donner l’impression d’une conversation réelle. Ainsi, le chamane, d’une part, exécute un nourrissement contre-intuitif de l’âme du défunt et, d’autre part, mime avec elle une interaction intuitive. 129 De l’aveu de Bora-maadyr, il arrive quelquefois que l’âme refuse de quitter les lieux et, dans ce cas, il faut recourir à la force. Voici
comment il intervient quand un faux chamane a échoué dans le rituel du 49e jour : Après le 49e jour, si on n’a pas conduit le sünezin, il devient un aza. Et alors il est difficile de le renvoyer. Il y a deux moyens : à l’amiable ou par la force. À l’amiable, il faut faire un petit saŋ [bûcher avec offrandes]. Par la force, c’est avec l’aide d’adyg-eeren [l’esprit-ours]. 130 Dans un tel cas, le chamane mime des gestes violents, non en suivant une chorégraphie rituelle pré-écrite, mais selon le modèle intuitif de la physique des forces (renverser, saisir, jeter au loin). Action intuitive sur objet contre-intuitif : voilà donc réalisée la quatrième combinaison que nous envisagions seulement à l’état de possibilité théorique au début de ce chapitre. Cette combinaison est précisément ce qui caractérise la modalité de l’action chamanique. Les cha-manes, comme les autres Touvas, accomplissent certes dans leur vie quotidienne des gestes intuitifs sur des objets intuitifs pour se nourrir ou se vêtir. Comme les profanes, ils exécutent aussi des rites simples et conventionnels qui appliquent des gestes contreintuitifs à des objets intuitifs. Cependant, toutes ces actions relèvent plus de leur vie privée dans leur yourte ou à leur domicile que de leur fonction de chamane. En tant que chamanes, ils se distinguent par le recours à cette quatrième modalité d’action, action intuitive sur objet contre-intuitif, que les profanes touvas, à notre connaissance, ne pratiquent jamais. 131 Pour illustrer autrement cette singulière modalité d’action, nous citerons l’exemple de l’ours adyg-eeren qui trône dans le local de l’association chamanique du même nom. Ceux qui le tiennent pour un eeren authentique, une « chose vivante », s’en font une représentation contre-intuitive, puisqu’ils lui prêtent des facultés perceptives et un pouvoir d’action à distance qu’ils n’attendent pas ordinairement d’une peau d’ours. Les clients sont invités à lui faire quelques offrandes : ils déposent devant lui des piécettes et des
bonbons en prononçant la formule conventionnelle : Öršee Hajyrakan ! « Pitié, Bienveillant ! » Ce sont là des gestes contreintuitifs appliqués à une entité contre-intuitive. Mais Bora-maadyr agit autrement : il bavarde avec l’ours, le caresse et même l’étreint dans ses bras, disant alors entendre battre son cœur ; bref, il mène avec cet être paradoxal une interaction étonnamment ordinaire. 132 L’interaction est régulièrement donnée comme un trait définitionnel du chamane. Kara-kys, une vieille nomade de la région de MöŋgünTajga m’expliquait ainsi : – Le chamane, il discute avec les eeren. – Et vous, est-ce que vous leur parlez ? – Non ! Seulement le chamane ! Moi, je ne peux pas [bilbes]. 133 Les chamanes que j’ai interrogés à Kyzyl affirment régulièrement « discuter » (čugaalažyr) avec leurs eeren, leur poser des questions sur leurs clients et recevoir d’eux des informations ou des conseils. L’échange dialogique, dont nous avons vu qu’il distingue le chamane du possédé, est la manifestation sur le plan du discours d’une forme chamanique d’échange interactionnel que l’on retrouve sur le plan de l’action. Lorsqu’un chamane entreprend de chasser un démon aza du corps de son client, il n’emprunte pas les comportements stéréotypés des profanes à l’égard des esprits, libations pour les bons ou mouvements aveugles avec une branche de caragana pour chasser les mauvais. Il mime le geste d’attraper quelque chose, de l’extraire du corps du malade et de le jeter dehors. Ces mouvements sont guidés par une représentation ordinaire du contact entre les corps. Pour arracher, il faut tirer ; si une résistance se manifeste, il faut faire un effort plus grand ; enfin, pour chasser, il faut repousser et jeter. Dans ces différents cas, dialogue ou interaction physique, le chamane applique un comportement intuitif à un objet contreintuitif.
134 À examiner attentivement les nombreux rituels connus dans les sociétés turques de l’Altaï-Saïan, ce type d’action n’est jamais assigné ni à des profanes, ni même aux différents spécialistes rituels que sont les devins, les forgerons, les bardes et les chasseurs d’esprits (Stépanoff 2007a). Ces actions relèvent du monopole du chamane. Bien entendu, les profanes adressent des paroles aux esprits et aux dieux, parfois des spécialistes miment des gestes visant des démons, mais jamais les uns ni les autres ne mettent en scène un échange symétrique de paroles et d’actes avec ces êtres. Cette capacité du chamane, enracinée dans ses qualités de corps ouvert, ne justifie pour autant aucune domination sociale ou économique. Elle est tenue de se mettre au service des profanes, comme nous allons le voir maintenant dans la cure chamanique. NOTES 1. Pluriel de darga emprunté au mongol. Ce titre était en vigueur à l’époque de l’Empire sino-mandchou et désignait un petit fonctionnaire exerçant des pouvoirs de police (Potanin 1883 : 21 ; Kon 1934 : 124). Radloff rapporte que les darga étaient habillés de tissu importé alors que les simples pasteurs portaient des vêtements de cuir (1864). 2. Pluriel de baj. 3. Dmitrij Funk compte chez les Téléoutes quinze types de spécialistes rituels, dans l’ensemble assez semblables à ceux des Touvas (2005 : 78). 4. Tous ces termes, dans leurs formes comme dans leurs rapports sémantiques, sont des emprunts au mongol : mong. èrx (tv. erge), mong. zahi-, « demander ; commander » (tv. čag-) ; mong. zahia, « la lettre » (tv. čagaa). 5. Saf’janov rapporte que la route menant du pays touva à la ville d’Ulaastaj (Uljasutaj), où résidait le zjan-zjun, représentant de l’empereur de Chine, était ponctuée de relais de poste (örtel) toutes les 25 à 30 verstes (une verste vaut 1067 mètres) (Saf’janov 1903 : 402).
6. La situation est la même chez les Darkhates : d’après Pedersen, les différents spécialistes rituels (devin, forgeron) sont tous supposés posséder un pouvoir extraordinaire appelé xüch-chadal [hüč-čadal], nom que Pedersen traduit par « force » et « capacité » (2007). 7. Les Sagaïs avaient aussi leurs čarynčy (Katanov 1897 : 37). 8. Généralement Zina désigne respectivement le spécialiste et la pierre par les termes cattyg kiži et čattyg daš, tandis que d’autres informateurs touvas les nomment respectivement čatčy et čat. Čat peut aussi désigner des techniques magiques non liées à la pierre. Le terme turc commun jada est considéré comme d’origine iranienne avestique (jatu, « magie ») (Malov 1947 : 154)- Dans les sources turques anciennes, on parle de pierres jada de différentes couleurs, celles qui ont la plus grande force étant les plus claires (Orus-ool éd. 1997 : 555, n. 1913). 9. Une définition semblable est donnée dans Kenin-Lopsan 2002 : 118. Le terme employé, ajastyr-, « forcer à s’éclaircir », a pour racine ajas, « clair, beau », qui qualifie le temps, dont est dérivé le verbe ajaz-, « s’éclaircir », auquel est ajouté ici le suffixe factitif -tyr-, « forcer à ». Ce même suffixe ajouté à čag-, « pleuvoir », forme čagdyr-, « faire pleuvoir ». 10. Nous proposons « pieux » comme forme impérative du verbe pleuvoir pour traduire cag et cagba, formes qui sont elles-mêmes, évidemment, peu utilisées en touva. 11. Il en aurait été autrement si Zina avait dit tej daŋgynazy, « princesse de la colline ». 12. Chez les Touvas de Cengel en Mongolie, les invocations des profanes évoquent les « neuf Altaïs » (Taube 1972 : 136). 13. Sur le cycle des douze animaux et les calendriers turcs, voir Louis Bazin 1974. 14. Nom modifié. 15. Grégory Delaplace a étudié la réforme funéraire et ses conséquences chez une population mongole voisine des Touvas, les Dörvöd (2008). 16. À l’époque où Katanov rassembla son corpus, le terme était süne. On le retrouve encore sous cette forme chez Mänchen-Helfen (1992 [1931] : 98). Généralement, tyn désigne plutôt la force vitale qui disparaît à la mort. Mais on peut trouver les deux notions associées dans la paire lexicale süne-tyn, et tyn peut être employé avec le même sens que sünezin comme âme survivant après la mort. 17. Potanin a noté cette idée au XIXe siècle chez les Touvas : « La personne que visite le défunt tombe malade et meurt. Ces apparitions s’appellent aza » (1883 : 133-134). 18. Chez les Altaïens, üzüt est le nom donné à l’esprit d’un défunt (Potanin 1883 : 62-63, g 1). On dit aussi que « l’üzüt est un mort transformé en mauvais esprit et causant des maladies » (ibid. : 130). 19. Nom du dieu céleste créateur. Voir le glossaire. 20. C’est la viande et non l’âme de l’animal qui est ici donnée en offrande. C’est pourquoi, chez les Touvas urbains, il arrive que l’on se contente par économie et par commodité
d’acheter au marché les morceaux de viande nécessaires. Les villageois pauvres, sans bétail, peuvent aussi recourir à cette solution.
Chapitre IX. Voyages d’âmes et duplication rituelle 1 Les études sur les pratiques chamaniques de cure en Sibérie se concentrent généralement sur ce moment paroxystique et spectaculaire qu’est le rituel. De très nombreux chants chamaniques ont été recueillis et publiés et les actions du chamane ont été décrites en détail. Mais les situations concrètes de souffrance ou de détresse qui amènent à l’élaboration de ces formes rituelles et les échanges qui les suivent sont rarement connus. S’il en est ainsi, c’est que les procédures rituelles décrites dans la littérature sont souvent fondées sur des souvenirs d’informateurs ou sur l’observation de séances commandées par l’ethnologue lui-même, donc déconnectées des relations sociales dans lesquelles elles s’insèrent ordinairement. 2 Nous avons fait le choix de présenter une cure dans son extension la plus vaste possible, en éclairant les procédures complexes de négociation menant à l’établissement du diagnostic, ainsi que les échanges qui précèdent et suivent le moment rituel et qui, sans en déterminer le fonctionnement interne, influent sur la perception que les acteurs s’en font. Les échanges entre participants ont ainsi été privilégiés par rapport aux chants de l’officiant. UN CAS D’ÂME PERDUE
3 La cure qui sera décrite s’est déroulée dans la région de Sut-Höl à la fin du mois d’août 2006. Je me trouvais alors dans le campement de la famille de Sergej, oncle maternel de la chamane Ondarmaa, dans la vallée de l’Ustüü Iskin. Dans cette région montagneuse et boisée, les yourtes de feutre sont abandonnées depuis une vingtaine d’années au profit de yourtes de bois. Campements d’hiver et d’été sont installés dans des clairières ; ceux de Sergej sont dans la même vallée, à une distance d’un kilomètre seulement. L’élevage de yaks, pratiqué jusque dans les années 1990, a totalement disparu avec la fin des sovkhozes. On élève aujourd’hui moutons, chèvres et vaches qui paissent dans les fonds de vallée et sur les adrets des montagnes à végétation steppique. Outre l’élevage, les hommes de la région pratiquent la chasse sur les flancs ombragés des montagnes couverts de giboyeuses forêts de mélèzes (figure 58). 4 Toute la famille dormait quand les chiens, en pleine nuit, annoncèrent l’arrivée de visiteurs. Sergej se leva et ouvrit la porte : devant la yourte, plusieurs cavaliers venaient de mettre pied à terre. Sergej sortit à leur rencontre et les fit entrer. Ils arrivaient de la vallée voisine du Hüürektig avec parmi eux un homme malade. La femme de Sergej, aide-soignante (feld’šer) responsable des éleveurs des vallées environnantes, l’examina à la lueur de la lampe à pétrole, lui prit la tension, mais ne put émettre aucun diagnostic. Le malade, qui s’appelait Tolja, paraissait très affaibli et se plaignait de fortes douleurs au ventre. On décida de l’emmener à l’hôpital du village de Sug-Aksy. C’est à Sergej, ambulancier occasionnel, que revenait la tâche de conduire le malade et sa famille jusqu’au village en jeep, en pleine nuit, par une route dangereuse que la rivière avait défoncée en plusieurs endroits. 5 L’épouse du malade, Sveta, tenta de convaincre la chamane Ondarmaa de les accompagner pour accomplir un rituel à l’hôpital,
et, probablement, pour les protéger pendant le voyage. D’après elle, la crise étrange dont souffrait son mari était causée par un mauvais esprit d’un type particulier, mais Ondarmaa n’adhéra pas à cette hypothèse. Sveta affirmait être sa parente à un degré éloignée, mais Ondarmaa me confia le lendemain qu’elle ne voyait dans cette affirmation qu’une ruse pour la faire céder. Malgré les supplications de Sveta (« Aidez-moi, j’espère beaucoup en vous »), la chamane refusa de les accompagner et se contenta d’accomplir une fumigation de genévrier sur le malade. La route du malade était ouverte, affirma Ondarmaa, il devait donc atteindre le village sans encombre. Sergej emporta dans la nuit le malade et ses proches. 6 La journée suivante se passa dans l’attente. Depuis plusieurs jours, il était prévu que nous repartirions vers le village, puis vers la ville, car Ondarmaa voulait retrouver son fils laissé à Kyzyl. La jeep ne rentra que dans la soirée, sans Tolja qui avait été admis à l’hôpital. 7 Sveta annonce : « On ne sait pas ce qu’il a. On ne comprend pas. » Tous sont rassemblés dans la yourte et discutent assis au sol. Il faut décider avec la chamane de la suite des actions à mener. Ondarmaa affirme, rassurante : « Le médecin va faire ce qu’il faut pour que le grand frère 1 se porte mieux. Et sinon, vous pourrez nous faire revenir de Kyzyl. » 8 Alors que la chamane se veut confiante dans l’efficacité de la médecine, Sveta tente de la convaincre d’intervenir au plus vite. Soudain, Ondarmaa change de ton et déclare d’une façon qui surprend toute l’assemblée : « Il n’a plus de sus [« force vitale »], plus de sünezin [« âme »]. » 9 Un grand silence s’empare de la yourte. On considère généralement qu’un homme qui a perdu son sünezin ne peut vivre longtemps, quelques mois tout au plus s’il est résistant, voire un an dans des cas exceptionnels.
Figure 58. La vallée de L’Üstüü Iškin (à gauche) La yourte de Sergej fait une tache blanche dans la vallée de l’affluent à droite. 10 La chamane poursuit : « La seule chose bien, c’est que, même s’il n’y a pas le tyn [« souffle vital »] doré, il y a le tyn d’argent et le tyn rouge. » Devant l’assemblée interloquée, elle explique : « Je viens de voir ça, ça m’a fait sursauter de peur. » 11 La perte du tyn est plus dangereuse que celle du sünezin, car il est la force qui maintient en vie tout corps, animal ou humain. Mais Ondarmaa, avec son sens du distinguo typique de la scolastique chamanique, fait surgir devant ses auditeurs une partition inattendue du tyn en trois éléments, un doré, un argenté et un rouge, dont le premier seulement est perdu. 12 Ondarmaa raconte ensuite ce qui a dû se produire : – Il est arrivé dans un lieu comme par ici, resserré entre deux montagnes. C’est un endroit où il n’y a personne, pas d’agitation, peut-être qu’il faisait paître des bêtes, ou bien… est-ce qu’il chasse ? 13 Sveta répond : « Oui, il chasse. » Ondarmaa reprend : – C’est un lieu comme ici, reprend Ondarmaa, avec deux hautes montagnes, il est arrivé sans doute par un chemin étroit. Il ne pouvait plus avancer. Il s’est trouvé dans un lieu encaissé. – Ça c’est passé comme ça, c’est vrai ? demande Sveta. – Là où il est arrivé, l’eau de la rivière bouillonnait. Il y avait une montagne comme celle-ci et on entendait une rivière derrière elle. Il a réfléchi, il ne voyait pas la rivière, c’était proche, il voyait deux hautes montagnes.
14 Ondarmaa ne le dit pas, mais tous comprennent le lien entre cette brève description et la perte de principes vitaux qu’elle a diagnostiquée. Quand Tolja marchait dans la montagne, se trouvant soudain cerné dans un défilé où résonnait le bruit d’une rivière invisible, il a dû ressentir une frayeur subite, dont le choc a provoqué l’évasion de son âme. 15 Le récit s’arrête là, la conversation devient plus pratique. Sveta exprime ses regrets de ne pas avoir pu inviter Ondarmaa plus tôt. La chamane se renseigne incidemment en vue d’un éventuel futur rite : « Vous avez du tissu chez vous ? » La femme répond qu’elle n’en a pas de bon. Cette question de la chamane indique qu’elle pense maintenant devoir agir plus rapidement que prévu pour soigner le malade. Le tissu pourrait être nécessaire comme offrande à son tambour ou pour créer un protecteur eeren. Sveta souhaiterait obtenir de la chamane un engagement ferme. Elle fait une tentative sous forme de proposition : « Et ensuite, si on vient vous chercher à Kyzyl, vous serez d’accord ? » 16 Mais la chamane élude la question avant d’affirmer soudain qu’il faudrait faire quelque chose pour le malade. Sveta demande : – Et si on le fait, on ira quand ? – Eh bien, quand ?… Demain peut-être ?… J’ai eu une frayeur terrible. Son visage était étrange. Il était vraiment effrayant. Quand je le regardais comme ça dans l’obscurité, j’en tremblais. 17 Cette vision, loin d’être un simple souvenir du passage du malade la veille, paraît devenir toujours plus concrète, présente sous les yeux mêmes de la chamane. C’est à cause de cette vision qu’Ondarmaa a hésité et envisage maintenant de faire le rite sans tarder. Pourtant, rien ne sera décidé ce soir-là et Ondarmaa laisse Sveta dans l’incertitude, sans convenir de rendez-vous pour le lendemain. Tout dépendra de la volonté des esprits : « Si ils me le disent, j’irai à
l’hôpital, sans doute demain. Sinon, ce sera après sa sortie. Je reviendrai exprès de Kyzyl. » 18 Sergej prête un cheval à Sveta pour rejoindre son campement dans la vallée voisine du Hüürektig. Syldys, le fils de Sergej, l’accompagne monté en croupe. Il reviendra au milieu de la nuit. 19 Après le départ de Sveta, Ondarmaa me décrit plus en détail le mal du patient : « Il a un serpent noir dans le ventre, je l’ai vu. » La chamane n’a donc pas seulement vu que des éléments vitaux, sus, sünezin, tyn, du malade ont disparu, elle a aussi constaté que quelque chose s’est installé en lui. Il s’agit selon elle d’un buk, une catégorie de mauvais esprits mineurs peu individualisés. C’est que la vive souffrance dont se plaint le malade ne peut s’expliquer par la seule perte de son âme. Un homme dont l’âme s’est échappée est apathique, déprimé, silencieux, mais il n’éprouve pas de sensation violente. 20 Pour la chamane, le serpent est la forme réelle du mal, celle que les non-chamanes, comme les médecins, ne peuvent observer : elle relève d’une nosologie chamanique, mais pas encore d’une étiologie de la maladie, car, les esprits aimant les métamorphoses, bien des êtres divers peuvent prendre l’apparence d’un tel monstre. Seule la connaissance de l’origine du mal pourra permettre d’agir sur lui et de le vaincre. 21 « Si la tension monte, c’est un čatka [“mauvais sort”], si elle baisse, ce sont des aza-četker [“démons”] » m’explique Ondarmaa. La chamane s’est donc écartée du modèle de la perte d’âme par simple frayeur pour envisager une attaque maligne. Deux hypothèses causales sont mises en balance, celle de l’offensive d’un esprit maléfique et celle d’une action humaine fondée sur la haine, un mauvais sort. Cette dernière possibilité n’avait pas été envisagée par la femme du malade. Dans les deux cas, le buk serait la manifestation d’une cause
plus grave. Le critère de la tension n’est pas fortuit : cette notion médicale a souvent été adoptée en Sibérie pour traduire certaines idées chamaniques. Pour les Touvas, le mauvais sort est souvent le fait d’une personne qui « humilie, écrase » (bastyr) ses victimes, d’où probablement la montée de tension. Au contraire, les démons sont imaginés comme des dévoreurs suçant le sang de leurs victimes, ce qui peut justifier l’idée d’une chute de tension. 22 Le lendemain matin, Ondarmaa est sombre. Nous ne connaissons toujours pas ses intentions. Enfin, elle annonce sa décision à son oncle : nous partons au village de Sug-Aksy, il faut préparer la jeep. Quelques instants plus tard, nous démarrons dans la précipitation, l’oncle Sergej au volant, Ondarmaa, sa sœur Ölčejmaa et moi comme équipage. Ondarmaa a laissé au campement son fils et ses affaires, ce qui signifie que nous ferons le trajet spécialement pour le rite. Cette décision est surprenante car cela impose au chauffeur Sergej et à nous tous un aller-retour supplémentaire, ce qui retarde notre départ pour Kyzyl d’au moins une journée, alors qu’Ondarmaa s’était montrée, les jours précédents, très pressée de rentrer. Visiblement, elle estime indispensable d’agir sans délai. 23 Le début du trajet est joyeux, Sergej plaisante comme à son habitude, nous ne parlons pas de l’objet de la course, mais rapidement Ondarmaa s’assombrit et un silence pesant inhabituel s’installe. Le lendemain, Ondarmaa me racontera : Hier, j’ai vu que leur haača 2 était ouvert des quatre côtés. J’ai senti une attaque. Sur la route, en arrivant vers leur campement, j’ai vu beaucoup de forces noires, des gens, sur les montagnes environnantes. J’ai eu peur qu’il ne soit déjà mort. Le maître de la taïga m’a dit qu’il fallait aller à l’hôpital au village. Il fallait partir tout de suite. 24 Arrivés à la yourte de la famille du malade, nous sommes accueillis par Sveta et ses filles. Ondarmaa leur fait aussitôt savoir qu’il faut partir en urgence pour rejoindre le malade à Sug-Aksy. Elle ne leur
communique pas ses craintes sur la vie de Tolja mais son expression et son énervement font deviner le pire à tous. Les filles éclatent en sanglots et supplient leur mère de les emmener avec nous. La chamane les gronde brutalement et les fait taire. Elle m’expliquera ensuite : « Les filles se sont mises à pleurer comme s’il était mort. C’est mauvais, il ne faut pas pleurer : je n’ai pas dit qu’il était mort ! » Ondarmaa commande à Sveta de préparer de la farine (dalgan) et du beurre en bouteille (saržag). Elle presse tout le monde avec ses dürgen, dürgen ! (« vite, vite ! ») Sa froide assurance et sa fermeté contrastent avec l’émotion et l’agitation qui se sont emparées de toute la famille. 25 La yourte de bois de la famille est ornée d’éléments bouddhiques et cha-maniques. Une patte d’ours est suspendue près de la photographie du dalaï-lama. Étendue au sol, la peau de la bête sert de tapis. Près de la porte, au côté droit, est suspendu un eeren ou kamgalal (« protection ») fait de petits rubans tressés, vert, jaune, rouge, blanc. Cet objet a été installé par une chamane du village SugAksy. Une casquette oubliée aux enfers 26 Après une longue route, nous arrivons au village de Sug-Aksy. À l’hôpital, Tolja souffre toujours mais son état ne s’est pas dégradé. Les médecins détachent sa perfusion et le libèrent pour la durée du rituel qui doit avoir lieu dans la maison familiale du village, où quelques femmes nous accueillent. 27 À la demande de la chamane, Sveta allume du feu dans le poêle de la maison. Tolja, de son côté, doit fabriquer une petite figure anthropomorphe de pâte (dalgan kizi) selon les instructions
d’Ondarmaa. Avec la farine et un peu d’eau, il façonne une forme humaine avec application et sérieux (figure 59). 28 Ondarmaa endosse son costume chamanique et sa coiffe. Elle demande à Tolja de déposer le personnage de pâte sur une feuille de papier dans le couloir, juste de l’autre côté du seuil sans porte de la pièce où ils se trouvent. Puis elle le fait s’installer dans un fauteuil. 29 La chamane allume alors un brin de genévrier sec dont s’élèvent aussitôt de vives flammes. Au lieu de l’éteindre, comme il est d’usage, pour qu’il se mette à fumer, elle le laisse brûler. Elle « purifie » alors Tolja en lui passant rapidement le brandon le long du corps, sous les aisselles et sous les pieds. 30 Toujours sur les indications de l’officiante, le malade se rassoit dans le fauteuil et joint les mains à la façon des bouddhistes en prière. Ondarmaa commence alors à battre du tambour devant lui et à chanter. Elle fait le geste de rassembler des choses invisibles en passant son battoir le long du ventre et du corps de Tolja. Il s’agit là de saisir le buk, le « serpent noir » qu’elle a repéré dans le ventre du malade. Puis, avec son tambour, dont elle se sert comme d’une pelle ou d’une louche, elle semble ramasser quelque chose au-dessus de la tête du malade. Elle se dirige vers le seuil de la pièce et, sans le franchir, fait le geste de vider le contenu de son tambour sur la figurine de pâte. Elle se sert pour cela de son battoir avec lequel elle paraît puiser quelque chose dans le tambour, avant de le projeter avec des mouvements secs sur le personnage. 31 Cette procédure accomplie, la chamane revient près du malade, bat du tambour avec de grands mouvements, plaçant parfois l’instrument au-dessus de sa tête avant de le redescendre tout en continuant d’en battre, ceci pendant plusieurs minutes.
Figure 59. Tolja façonne une figurine de pâte Figure 60. La chamane Ondarmaa et son patient Tolja 32 Elle s’interrompt alors et, comme Tolja est trop fatigué pour se lever, elle s’adresse à Sveta en désignant la figurine : « Prenez-la, sortez et jetez-la. Ne touchez pas à la farine avec les mains. Prenez-la avec le papier. » 33 La femme obéit et jette la figurine dans la rue. Lorsqu’elle revient, Ondarmaa lui demande de la cendre chaude du poêle. La femme en rapporte sur une pelle, où la chamane dépose du beurre et des morceaux de genévrier qui se mettent aussitôt à se consumer en dégageant de la fumée. La chamane reprend alors son tambour et continue le rituel en chantant. Dans son chant, elle décrit sa
recherche de l’âme (sünezin) du malade. C’est la première fois que Tolja apprend que, d’après le diagnostic de la chamane, il a perdu son âme. Les paroles d’Ondarmaa décrivent comment elle descend vers le « monde inférieur » (aldyy oran) traverse un « Grand Portail » (ulug haalga) et se rend dans une « steppe Jaune » (saryg hovu). 34 Elle y découvre l’âme du malade, puis elle prend le chemin du retour. Mais soudain elle se met à parler d’une casquette oubliée et doit retourner sur ses pas. Elle interrompt par moments ses paroles par des longs cris imitant le hurlement du loup. La voici à nouveau dans la steppe Jaune, elle trouve ce qu’elle cherchait puis repart. En chantant ces paroles, la chamane bat du tambour le plus souvent face au malade, les pieds immobiles, tout en exécutant avec les épaules de larges rotations de gauche à droite (figure 60). Les cris et les mouvements paraissent la fatiguer, son visage s’est couvert de sueur. Enfin, elle s’arrête. 35 À la demande d’Ondarmaa, sa sœur, qui lui sert d’assistante, lui apporte un bol contenant de l’aržaan, un mélange de lait, d’eau et de brins de genévrier. À quatre reprises, elle prend du liquide en bouche et le recrache en le pulvérisant sur la tête du malade. De cette manière elle réintroduit le sünezin dans Tolja. 36 Le rite s’achève, Ondarmaa se devêt de son costume. Elle prend un morceau de tissu rouge, le fumige avec du genévrier et recommande au malade de le porter dans sa chemise sur son cœur. Commence alors entre la chamane et ses clients une conversation au sujet du rite qui vient d’être accompli : O. (Ondarmaa) –L’âme [sünezin] était partie, le sülde aussi était parti. S. (Sveta) – Vraiment ? O. – Une femme les avait prises et était partie avec. [À Tolja] Vous avez laissé votre chapeau à un enterrement. Elle l’avait pris aussi. À la fin [du rite], je suis descendue une seconde fois, sous forme de loup, et j’ai rapporté le chapeau. C’est dur la deuxième fois ! T. (Tolja) – Oui, c’est exact, j’ai été à un enterrement et j’ai laissé mon chapeau.
[À Sveta] Tu avais dit : « Il est où ton chapeau plat ? » S. – Mais oui, tu avais un chapeau en cuir. O. – C’était une casquette sans doute, hein ? T. – Oui, une casquette. 37 Le malade est devenu plus vif, il dit se sentir beaucoup mieux qu’avant le rituel : T. – Au début j’étais mal. Je ne reconnaissais plus mes proches en les regardant avec mes yeux. Et puis ensuite, c’est devenu tout à fait bien. 38 La souffrance initiale éprouvée par Tolja s’accompagnait donc d’un trouble qui lui faisait percevoir les siens comme des étrangers. Autrement dit, Tolja ressentait une distance par rapport à son entourage comme s’il n’était plus lui-même. 39 Sa femme avait remarqué sa mauvaise mine au début du rituel. Elle aurait voulu qu’Ondarmaa, qu’elle tutoie maintenant, agît plus vite : S. – Quand je voyais comme il allait mal, je voulais te dire : « Mais dépêche-toi ! » O. –« Dépêche-toi », tu dis ! Mais je ne pouvais même pas bouger le pied, sortir, je ne pouvais plus remonter. Mais il ne va pas si mal maintenant. 40 C’est bien entendu du monde inférieur qu’Ondarmaa ne pouvait plus « remonter ». La chamane revient à cette femme défunte qu’elle évoquait : « Il y avait cette femme qui a pris et a emporté. » 41 Ce que cette femme a « emporté » avec elle et que la chamane ne nomme pas, c’est évidemment l’âme de Tolja. Au cours de la conversation, Ondarmaa sort progressivement du contexte rituel et adopte un registre de discours plus ordinaire qui exclut les termes désignant les âmes et les esprits. 42 Sveta aimerait en savoir plus sur cette femme : S. – Vraiment ? On ne sait pas qui c’est ? 43 Elle est aussitôt satisfaite : O.– Elle disait : « C’est mon petit frère, je ne te le donnerai jamais ! » S. – Oh ! C’est Borbaanaj qui fait ça ! T. – Oui, c’est elle qui fait ça. O. – Elle disait : « C’est mon petit frère. » J’ai eu beaucoup de mal à le lui arracher. T. – C’était toujours ses paroles quand elle venait.
44 Sveta et Tolja reconnaissent dans l’expression « mon petit frère » (duŋmam) les paroles familières de Borbaanaj lorsqu’elle rendait visite à Tolja et à sa famille. L’identité du responsable d’un mal n’est jamais donnée directement par le chamane. Il se contente de dire son sexe, parfois son allure et de rapporter certains de ses propos. La connaissance qu’il est supposé avoir de la personne est purement sensible, par opposition à celle de ses clients, qui est sociale et intellectuelle. C’est à Sveta et Tolja de rapprocher les visions d’Ondarmaa de certains de leurs souvenirs pour mettre un nom sur la figure suspectée et comprendre comment elle a agi. 45 Sveta continue d’explorer ses souvenirs : S. – Il n’y a pas longtemps, notre chien aboyait toute la nuit. T. – Le chien ne la laissait pas passer. S. – Oui, quand elle venait, il ne la laissait pas passer. T. – Elle venait sans doute pour prendre. 46 À nouveau, le mot sünezin, « âme », n’est pas prononcé. Tout est sousentendu dans cette conversation typique de profanes, qui ne se permettraient pas de parler explicitement d’un phénomène qu’ils ne peuvent observer. Tolja et Sveta appuient leurs déductions sur le savoir traditionnel local. Lorsqu’un chien aboie sans raison, on soupçonne souvent qu’il a vu une âme ou un esprit (Mänchen-Helfen 1992 [1931] : 98). Pour les Altaïens aussi, les chiens voient les üzüt, esprits de défunts (Baskakov & Toščakova 1947 : 171), car les animaux sont réputés, comme les chamanes, « voir des choses que les gens ordinaires ne voient pas ». Ce que le chien a dû voir, c’est évidemment l’âme de Borbaanaj qui voulait emporter avec elle l’âme de Tolja. 47 Les époux paient la chamane et celle-ci promet de revenir en septembre. Le temps manque maintenant, mais la prochaine fois, elle fera un tyn-eeren, un eeren pour la « respiration vitale ». À cet effet, Ondarmaa leur demande de préparer un beau morceau de bois
de spirée 3 (söösken). En 2008, j’appris d’Ondarmaa que Tolja était rapidement sorti de l’hôpital après le rituel et avait recouvré la santé. Une interprétation multicausale 48 Dans les jours qui suivirent le rituel, j’ai pu m’entretenir avec Ondarmaa et obtenir des explications supplémentaires sur son interprétation du cas de Tolja. En fait, Ondarmaa mêle diverses hypothèses explicatives qui se cumulent. Comme elle l’explique ellemême : « Ils ont beaucoup de problèmes. » D’une manière générale, la famille était mal protégée. « Récemment, cette famille a invité une chamane de Sug-Aksy. C’est un banal charlatan. Elle a tout de même un don. Toi, si tu avais fait un rituel, ça n’aurait eu aucune conséquence. Mais elle, elle a une force, la force de nuire. » Je fais remarquer à Ondarmaa que j’ai vu dans la yourte de Tolja un eeren fait par cette chamane du village. Elle répond : « Cet eeren n’est pas vivant, ce n’est qu’un bout de tissu. Je n’ai rien dit à ce sujet, mais plus tard je leur ferai un eeren. » 49 Dans son premier entretien avec Sveta, Ondarmaa avait d’abord évoqué l’hypothèse d’un incident dans la montagne, peut-être une frayeur. Apprenant que Tolja est chasseur, Ondarmaa précisa ultérieurement cette piste : Tolja « a tué ce qu’il ne fallait pas ». Il a abattu un ours appartenant au bétail du maître de la taïga (tajga eezi). L’animal devait porter une marque de propriété (im-demdek), par exemple une tache blanche sur la tête ou ailleurs ou bien une patte plus longue que les autres. Cette interprétation reproduit le modèle classique de la maladie-sanction infligée par un maître de lieu offensé. Tolja a enfreint un tabou qui prohibe de tuer les animaux « marqués », mais on ne peut lui en faire grief puisqu’il ne l’avait
sûrement pas remarqué. Ce scénario explicatif ne semble pourtant pas suffisant à la chamane et à ses clients. 50 L’idée, émise par la chamane pendant le rituel, de l’intervention d’une défunte de l’entourage de Tolja éveille chez les deux époux un vif intérêt. Ils interrogent aussitôt leurs souvenirs pour compléter cette interprétation. Cette hypothèse met le mal de Tolja en rapport avec ses relations sociales, avec son réseau familial. Le lien de parenté et d’affection, exprimé par le terme duŋmaj, « petit frère », se couvre à travers la mort de l’ambiguïté destructrice qui touche tout le monde des défunts. Tolja, victime d’un attachement excessif, serait alors tout à fait innocent. 51 Mais Ondarmaa attribue à la maladie de Tolja d’autres causes plus sombres qu’elle préféra ne pas faire connaître aux clients, mais qu’elle me confia en leur absence : Il y a un bužar [« péché »]. Sveta a fait quelque chose de mauvais. C’est pour cela que le sülde du mari est parti. Je ne le lui ai pas dit à elle-même. Il ne faut pas tout dire, mais je l’ai vu. Je pense qu’elle ne le refera pas. Je ne dois pas non plus te dire ce que c’est. 52 À cette faute s’ajoute le fait que « l’endroit même où ils vivent est mauvais ». Si un campement est mauvais, c’est que les ancêtres qui l’habitèrent y ont laissé une marque funeste. Poussée par mes interrogations, Ondarmaa en vient à ce qui constitue pour elle une cause moins immédiate mais plus profonde et plus grave de la maladie de Tolja : « Dans leur famille, ils ont tué une personne, le fils d’une chamane. » Ondarmaa paraît hésiter, puis elle me fait cette révélation totalement inattendue : – En fait, c’est dans la ligne paternelle de Tolja : quelqu’un a tué un de nos parents. Mon oncle Sergej me l’a confirmé. La mère du tué avait des crises de colère et criait la nuit les noms des assassins. Cela a donné une malédiction familiale. C’est arrivé il y a vingt ou trente ans. J’ai pu voir tout ça parce que leur haača était ouvert. C’est la sœur morte récemment qui a ouvert le haača. Le lendemain de leur première visite, c’était encore plus ouvert. Les forces noires,
ayant appris que j’étais invitée, ont essayé d’emporter le malade avant que je ne fasse de rituel. – Vous leur avez parlé de ces crimes ? – Non. Je dois encore leur faire le saŋ. 53 D’un air sombre et déterminé, elle ajoute : Mais je n’enlèverai pas ce qu’a fait la chamane. Parce que cette chamane… c’était ma grand-mère. Et c’est mon oncle maternel qu’ils ont tué. Qu’ils souffrent ! 54 Comble de surprise, la chamane qui a maudit le lignage de Tolja est précisément l’aïeule Samdan, l’esprit déclencheur d’Ondarmaa qui lui apparaissait pendant sa maladie et dont elle dit tenir sa qualité chamanique. Sa colère concerne donc Ondarmaa au plus au point. Bien sûr, si j’avais su cela avant, je ne les aurais pas aidés. Quand Sveta m’a sollicitée le premier soir, j’étais raide, mal à l’aise. Mes forces savaient. Je croyais que c’était à cause de mon désir de rentrer à la maison [plutôt que de rester dans la taïga pour faire ce rituel]. Mais ce n’était pas pour ça. C’est une mauvaise famille, les gens le savent. 55 Ondarmaa rationalise ainsi ses refus initiaux d’aider Tolja. C’est probablement par la même logique qu’elle affirme avoir obéi finalement aux maîtres de la taïga quand elle a décidé d’entreprendre le rituel. Ses « forces », c’est-à-dire ses esprits auxiliaires, dont son aïeule Samdan, devaient au contraire être opposés à cette intervention. 56 Résumons les différentes interprétations dont nous avons eu connaissance depuis le déclenchement de la maladie. La cause unique avancée à l’origine par Sveta était l’attaque gratuite d’un mauvais esprit errant. Il n’y avait pas à chercher plus loin que cet incident dont Tolja se trouvait l’innocente victime. Pour Ondarmaa, cette explication est visiblement insatisfaisante. Les scénarios qu’elle propose impliquent au contraire Tolja dans le mal qui le frappe, soit par un acte qu’il a commis, soit par une relation de parenté avec sa sœur défunte ou avec son son ancêtre meurtrier.
57 Le travail interprétatif d’Ondarmaa ne consiste pas à créer une chaîne causale linéaire, mais à produire un vaste scénario regroupant plusieurs séquences enchâssées mobilisant des causalités parallèles. Aucun événement ne peut être identifié comme la cause unique du mal de Sergej. L’histoire criminelle de son lignage, imprégnant le lieu où il habite, influe négativement sur lui et les siens. Le « péché » de sa femme l’a affaibli en lui faisait perdre une composante de sa personne, son sülde. Ces différentes circonstances créent un terrain favorable aux événements graves que sont la perte du sünezin, principe vital enlevé par Borbaanaj, sœur défunte de Tolja. Comment Ondarmaa a-t-elle pu savoir que Tolja avait perdu une casquette lors de funérailles ? Nous l’ignorons. Toujours est-il que c’est visiblement par l’intermédiaire de cette casquette que Borbaanaj se serait emparée de l’âme de Tolja. Il n’est pas dit que ces funérailles furent celles de Borbaanaj elle-même, mais l’environnement du cimetière a rendu possible un contact entre la défunte et le couvre-chef et donc Tolja lui-même. En effet, dans les traditions touvas, le chapeau peut devenir un support occasionnel de l’âme, qui est généralement située dans le haut du crâne (cf. KeninLopsan 2008 : 120-121). L’âme, ayant quitté le corps, laissait la place libre pour l’installation d’un démon, le serpent noir. Indépendamment des scénarios causaux imaginés par Ondarmaa et dont Tolja n’aura jamais qu’une connaissance très partielle, le rituel aura donc pour double objectif de chasser le démon installé dans le ventre de Tolja et de retrouver son âme. 58 Ondarmaa m’expliqua que, parmi les chamanes contemporains, aucun n’est capable d’aller jusque chez Erlik comme le faisaient les chamanes d’an-tan. Elle-même, habituellement, ne cherche pas les âmes plus loin que dans la « steppe Jaune », aussi n’est-elle pas amenée à négocier un échange avec Erlik. Tout au plus, pour
ramener l’âme de Tolja, a-t-elle fait brûler du beurre et du genévrier dans les cendres. Il arrive cependant que, pour obtenir la guérison d’un malade, un sacrifice d’animal soit ordonné par Ondarmaa comme par d’autres chamanes. Mais le destinataire n’était pas Erlik, et Ondarmaa fait une observation juste lorsqu’elle remarque que les chamanes contemporains ne paraissent nullement tentés d’entreprendre des voyages jusqu’au maître du monde inférieur. L’explication qu’Ondarmaa elle-même apporte à ce phénomène donne une idée frappante de l’imbrication des circuits d’échange que le chamane est supposé devoir nouer en sa personne. La faiblesse des chamanes contemporains est due, selon elle, à l’état lamentable auquel ont été réduits les maîtres de lieu à Touva : l’absence de nourrissement et de culte pendant la période soviétique les a rendus presque « transparents ». Maintenant que les rituels et les offrandes ont repris, Ondarmaa a l’espoir que, dans une génération, des chamanes puissants apparaîtront à nouveau. Cette explication place le corps ouvert chamanique en position de nœud des échanges entre les hommes et les esprits : il transmet les offrandes des hommes aux maîtres de lieu et, en échange, reçoit d’eux la force qui lui permet de voyager plus loin dans les terres d’Erlik pour sauver les âmes des hommes. De l’importance des flux qui le traversent dépend donc l’envergure des voyages qu’il peut accomplir, c’est-à-dire, dans la logique pratique du rituel, des distanciations de soi à soi qu’il fait exécuter à ses clients malades. LES DUPLICATIONS DE LA CURE CHAMANIQUE Réflexivité, essence et interaction
59 Nous allons à présent tenter d’éclaircir la logique des actions accomplies lors d’une séance de cure, en replaçant le traitement de Tolja dans le contexte des traditions de cure rituelle des Touvas et de leurs voisins telles que la littérature ethnographique nous les fait connaître. 60 Signalons d’abord un écart évident du rite d’Ondarmaa par rapport aux usages du début du XXe siècle. L’action a lieu de jour alors que les rituels thérapeutiques étaient menés de nuit autrefois. Il faut y voir le résultat d’une adaptation au mode de vie sédentaire et une influence des pratiques collectives dans les associations chamaniques. 61 La cure chamanique établit un jeu complexe de transformation des identités et des relations. On peut en premier lieu observer qu’elle est un moment d’intensification de la vie sociale. Autrefois, les habitants des campements voisins se rassemblaient dans la yourte du malade pour assister à la scène. Aujourd’hui, les clients viennent à plusieurs dans les centres chamaniques et quand le rituel a lieu dans un domicile, toute la famille se réunit. Dans le cas de Tolja, l’assistance réunissait les femmes venues du campement et des membres de la famille du village. 62 Sur le plan du contenu des événements, on pourrait croire, à en juger par l’immobilité du patient, que le rituel donne à voir une action thérapeutique menée par un seul sujet actif, le chamane, sur un objet passif, le malade. Et telle est bien la description de l’action chamanique donnée par les profanes : « La chamane a guéri mon mari, elle lui a retiré son mauvais sort » ; « Il a chassé les démons en frappant du tambour » (témoignages à Kyzyl, 2006) ; « C’était une grande chamane, puissante [šyyrak]. Elle soignait en chamanisant. Un homme malade ne pouvait plus utiliser ses jambes : la chamane lui a mordu le gros orteil et l’a fait se lever » (témoignage relevé
dans la vallée du Hüürektig, 2006). Les comptes rendus de rituels formulés par les profanes obéissent à un schéma simple : « Le chamane soigne le malade en chamanisant. » Le chamane agit par sa puissance interne, sans intervention du malade, et, le plus souvent, sans l’aide d’esprits auxiliaires, dont les profanes se gardent de parler. 63 Mais dès lors que l’on examine les interactions accomplies au cours du rituel, une logique bien plus complexe se fait jour. Le chamane et le patient subissent dans les chants un traitement particulier de leur identité. Tout d’abord, il est fréquent que l’officiant commence ses chants par une évocation des actions qu’il accomplit et une description de son costume (Kenin-Lopsan 1987 : 91) : Au lever de ma lune, de mon soleil, Avec l’herbe dorée de ma montagne Altaï, Du genévrier à six degrés, J’ai fait une fumigation, pour patienter, J’ai fumigé, fumigé le genévrier, Je suis monté à cheval 4 , j’ai mis mon manteau. Je secoue mes épaules à nageoires, J’agite ma tête à plumes, Je secoue et exhibe ma poitrine, J’ouvre, je ferme mes yeux qui voient, Je tends mon cou puissant, J’ai nommé celui qui a un nom. 64 Les nageoires et les plumes dont il est question sont des éléments du costume. Le chamane décrit ainsi de l’extérieur ses gestes et son propre aspect, signe d’une distanciation progressivement accomplie, comme nous l’avions déjà noté dans le chant pour l’animation du tambour de Bora-maadyr. 65 Nous avons signalé dans le chapitre « Le chamane apprivoisé » que les chants contiennent souvent une proclamation de la qualité de chamane, dont la forme la plus simple est : « Je suis chamane. » L’autodescription peut être considérée comme un développement de
cette définition de soi déployée dans une temporalité ambiguë. Le couplet suivant du début d’un chant de la chamane Ondarmaa, publié dans son entier par Pimenova (2007, annexes), est un exemple de cette ambiguïté : Hamyŋar mee duza kyldyr Aidez-moi, votre chamane, Aldyy-deerden čalaraŋar ooj. Descendez du ciel Inférieur. Ekti mojnum čajgandyrgan Vous avez secoué mes épaules, mon cou, Eeren-dözüm albystarym Mes albys, mon esprit-racine, Čaryn söögüm čajgandyrgan Vous avez secoué mon omoplate, Čajaan-dözüm, Aldyy-deerim Mon destin-racine, mon ciel Inférieur 66 En touva, la forme passée des verbes peut s’appliquer à une action présente comme à une action passée. Ici, les mouvements des épaules et du cou sont ceux-là mêmes accomplis par la chamane qui s’agite au cours du rituel. Mais cette description renvoie également aux spasmes de la crise chamanique, lorsqu’Ondarmaa était secouée par son esprit déclencheur, qu’elle nomme cajaan et albys et dont nous savons qu’il s’agit de son arrière-grand-mère Samdan. 67 Ces expressions se retrouvent à l’identique dans l’invocation suivante de la chamane touva Sendenmaa Moŋguš, typique par ailleurs du style contre-intuitif et imagé des chamanes (KeninLopsan 1987 : 62-63) : Edim bolgan, malym bolgan Il est devenu ma chose, mon bétail, Ereen sokar eeren dözüm. Mon esprit-racine bigarré-chamarré. Ektim, mojnum čajgandyrgan Il a secoué mon épaule et mon cou
Ereen šokar eeren dözüm. Mon esprit-racine bigarré-chamarré. Carnym, mojnum čajgandyrgan Il a secoué mes omoplates et mon cou, Cajaan bolgan eeren dözüm. Il est devenu mon Destin, mon esprit-racine. Katkannarym, syngannarym, Mes desséchés, mes brisés, Katap dirlip kelgennerim. Vous êtes revenus à la vie. Ölgennerim, čitkennerim Mes défunts, mes disparus, Öšken ody kypkannarym. Qui brûlez d’un feu éteint, Kešpes hemnen kežeeliŋer, Franchissons le fleuve infranchissable, Közenektep ažaalyyŋar. Ouvrons une ouverture et pénétrons. 68 Le ou les ancêtres revenus à la vie ont forcé la chamane à « secouer les omoplates et le cou » (ektim, mojnum čajgandyrgan, de čajgan-, « s’agiter », et -dyr-, suffixe factitif). L’énonciatrice rappelle l’action violente que les esprits ont fait peser sur elle dans le passé lors de la crise chamanique et leur demande de revenir pour lui apporter leur aide. Mais ces paroles incitent aussi l’assistance à regarder ses mouvements présents comme une répétition de la crise. La chamane ne se contente pas de décrire la crise, elle la revit et la donne à voir au public, montrant en elle l’action causale des esprits. 69 Les chants chamaniques téléoutes contiennent une description de la crise où sont nommés précisément les esprits impliqués. Le chamane téléoute commençait le rituel par une fumigation au genévrier au cours de laquelle il avalait des brandons ardents. Dans ce geste, nous reconnaissons une exhibition des capacités absorbantes de son corps. Il prenait ensuite son tambour et nommait dans son chant les chamanes dont il était le descendant, à commencer par l’ancêtre le
plus proche (exemple du chamane Kanakaj, Dyrenkova 1949 : 124125) : J’ai été touché par le chamane Apurnak. J’ai été étiré [tartylgam] par le chamane Šölpöktöŋ. J’ai appelé à cause du chamane Otkon. À cause du chamane Jeren, j’ai crié. À cause du chamane Mytka, à cause du chamane Mitem, À cause du chamane Jazy-balyk, j’ai crié. J’ai été étiré par le chamane Bolonok. J’ai été étiré par le chamane Sarga. J’ai couru à cause du chamane Kobor, J’ai été écrasé [pazylgam] par le chamane Pönök. Outre cela, Père-khan, Venez répondant à ma voix, Descendez répondant à mon appel ! 70 Dans les chants khakasses, l’évocation de la crise se distingue même par une description assez précise des tourments vécus et notamment du dépècement visant à vérifier la présence de l’os supplémentaire, comme on le voit par ces paroles de la chamane Čonah Borgajakovaja (Butanaev 2006 : 171) : Vous m’avez connu dans l’enfance, Vous avez effrayé mes articulations, Vous avez compté mes vertèbres, Vous avez vérifié mes articulations, Vous m’avez fait bouillir dans un chaudron de bronze à trois oreilles, Vous avez sonné dans mon oreille droite, Vous avez pris le feu de mes deux yeux, Vous avez fait bouger mes lèvres, […] Tournez-vous vers moi ! 71 Ici nous reconnaissons précisément les éléments de la dissection dont la chamane khakasse Nadežda nous a raconté l’expérience. L’objet de l’inspection, l’os supplémentaire, est parfois explicitement nommé (Butanaev 2006 : 217) : Mes gens qui avez rongé mes côtes, Mes gens qui avez vérifié mes petits os, Vous qui avez rongé mon corps périssable, Mes gens qui avez trouvé mon os surnuméraire [artyh söogim] […].
72 Par ces paroles, le chamane rappelle que son squelette a été contrôlé avec succès et proclame la différence profonde de son corps par rapport à celui des profanes. 73 Certains chamanes ne se contentaient pas de la description orale des souffrances qui leur furent infligées et joignaient le geste à la parole. Comme nous l’avons montré dans le chapitre « Les corps ouverts », les coups de couteau que se portaient parfois les chamanes au cours des rituels sont notamment des évocations des tortures de la crise. Le rapprochement pouvait être explicitement établi par le chamane. Le chamane téléoute ingérait des charbons ardents juste avant de rappeler les tourments infligés par ses ancêtres. On dispose d’éléments plus précis concernant ces pratiques chez les chamanes kazakhs, les baksy. C’est précisément après avoir évoqué sa crise et les brutalités imposées par les esprits que le baksy commençait à se mordre les mains, avaler des aiguilles et saisissait un couteau qu’il s’enfonçait dans le ventre. Tout se passe comme si le baksy revivait les tortures de la crise initiale qui a précédé son entrée en activité (Stépanoff 2010b). Ce passage autobiographique rejoint une particularité des traditions chamaniques amérindiennes : dans « Le sorcier et sa magie », Lévi-Strauss observe que le spectacle offert par le chamane à son auditoire est « toujours celui d’une répétition de la crise initiale qui lui a apporté la révélation de son état. […] le chamane ne se contente pas de reproduire ou de mimer certains événements ; il les revit effectivement dans toute leur vivacité, leur originalité et leur violence » (1985 [1958] : 207). 74 Ce retour sur soi se caractérise chez les chamanes de l’Altaï-Saïan par une insistance sur les propriétés de leur corps fondant la discontinuité entre chamane et profane. Le chamane commence le rituel de façon réflexive en s’affirmant chamane et en enracinant cette qualité dans une nature et une expérience corporelles.
Cependant, l’interprétation essentialiste se présente dans la bouche du chamane sous une forme tout à fait différente de la conception des profanes. Lorsque les profanes décrivent la crise du jeune non investi, ils en font l’effet d’une action causale violente d’esprits inconnus (« l’esprit-racine l’écrase », tös pazyp jat). Au contraire, le chant chamanique donne aux esprits un nom, il leur attribue des intentions, il en fait des entités personnelles plus ou moins clairement identifiées : un čajaan ancestral descendu du ciel Inférieur chez Ondarmaa, des ancêtres précisément nommés chez le téléoute Kanakaj. Non seulement le sujet de l’action se modifie mais, et ceci est tout à fait remarquable, l’action elle-même change de nature par rapport à l’interprétation profane. À l’aspect causal typiquement essentialiste de l’action violente (« vous qui m’avez secoué, rongé, écrasé ») s’ajoute un aspect interactionnel, puisque le rappel des violences infligées par les esprits est toujours accompagné d’un acte de communication à leur intention, un appel pour qu’ils viennent en aide au chamane : « Aidez-moi, votre chamane, / Descendez du ciel Inférieur » chez Ondarmaa ; « Descendez répondant à mon appel ! » chez Kanakaj ; « Tournezvous vers moi » dans le chant de la Khakasse Čonah. 75 Dans la bouche du chamane, la relation aux esprits associe un aspect causal et un aspect communicationnel, de sorte que conceptions essentialiste et inter-actionnelle se trouvent intimement combinées. Telle est typiquement la perspective du chamane lui-même sur la crise qu’il a traversée, sa pratique, son destin : la force causale et la force de persuasion s’enchevêtrent indissolublement. Observons que le passage autobiographique du chant a une conséquence remarquable : en écoutant ses paroles, les profanes ont accès au point de vue du chamane lui-même, une interprétation des étrangetés du chamane qui diffère de leur conception purement essentialiste.
Imiter le chamane 76 Il existait autrefois une pratique décrite dans certaines régions de l’Altaï-Saïan qui contribuait fortement à l’effet de déstabilisation des identités et à l’instauration d’un contexte relationnel propre à l’action rituelle chamanique. Quand le chamane s’interrompait pour reprendre son souffle, certains membres de l’assemblée, parfois des spécialistes de cette tâche, reproduisaient les chants qu’il venait de prononcer (chez les Touvas tožu, Vajnštejn 1991 : 253 ; chez les Katchines, Gmelin 1767, II : 92 ; chez les Tatars barabines avant leur islamisation, Bell 1763, 1 : 207-208 ; le fait n’a pas été décrit chez les Touvas de la steppe 5 ). Dans le rituel téléoute, les hommes spécialement désignés pour cette fonction en raison de leur bonne mémoire étaient appelés « personnes qui aident en s’unissant » (temčiler tem koškon kižiler ou tem košjatan kižiler). Ils étaient assis à côté du chamane qui les payait ensuite d’un peu d’alcool et de viande (Dyrenkova 1949 : 149). Le but attribué à cette pratique est habituellement de soutenir les efforts du chamane. 77 Il n’est pas pertinent de voir dans l’imitation une manière d’exprimer une égalité de statut entre le chamane et son assistance 6 . En associant le public à l’action, l’imitation contribue à renforcer l’idée d’une différence radicale entre le chamane et les gens ordinaires. On se souvient en effet que l’imitation est perçue comme une conduite typique de l’imposteur, faux chamane mais vrai profane, un soupçon que le chamane soucieux de sa réputation doit se garder à tout prix d’éveiller. Or, tel est précisément le comportement assigné aux profanes qui entourent le chamane dans la pratique d’imitation. À aucun moment l’imitateur ne peut prendre une initiative, évoquer un personnage nouveau ou entreprendre un
scénario parallèle à celui mené par le chamane. Ce dernier est le seul sujet agissant et interagissant avec les esprits. 78 Lorsqu’un membre du public reproduit les paroles et les gestes du chamane, il fait sien le « je » du chamane, endosse sa position dans les interactions en cours. L’effet relationnel de cette séquence gestuelle est d’instituer l’imitateur en support temporaire de l’identité du chamane. L’imitation opère donc une sorte de duplication du chamane. Lorsque les imitateurs se multiplient, les identités se déstabilisent dans un « mélange » généralisé qu’exprime bien le terme téléoute désignant cette pratique, koškon, de koš-, « unir, mêler » 7 . Déjà dédoublé visuellement dans ce deuxième corps que constitue son costume, démultiplié entre la yourte où chacun le voit et les contrées fantastiques qu’il décrit, projeté encore dans ses imitateurs, le chamane produit l’image d’un être indéfiniment fractionné et pourtant toujours entier dans chacune de ses parties - comme une « personne fractale », pour reprendre l’élégante notion de Roy Wagner (1991). Objectiver le mal et le séparer de la conscience 79 Revenons à la progression du chant chamanique. Après la description des actes préliminaires qu’il a accomplis, un passage autobiographique et l’évocation de son patient, l’officiant poursuit généralement son chant par l’invocation d’une série plus ou moins longue d’agents surnaturels (Mänchen-Helfen 1992 [1931] : 153) à qui il demande de venir (« Viens plus près, viens ici ! », Araj-la beer, oonna beer !, Kenin-Lopsan 1987 : 67). Il arrive que le chamane appelle certains êtres zoomorphes en imitant leur cri. En 2008, j’interrogeai Ondarmaa sur les hurlements de loup qu’elle pousse dans ses rituels en lui demandant si elle s’était « transformée » (en touva huula beer) en loup comme le suggéraient ses paroles à Tolja et Sveta. Elle me
répondit avec amusement que non. Selon elle, les chamanes d’autrefois étaient capables de se « transformer » (huula beer), mais « depuis le socialisme », on n’y arrivait plus. Par le cri du loup, elle convoque en fait à chaque rituel les sept loups qui sont ses esprits auxiliaires (voir Stépanoff 2009a). 80 De tels appels et cris remplissent l’espace rituel de présences démultipliées. Ces agents invisibles sont suggérés de façon plus immédiate encore par des gestes que nous allons maintenant analyser. 81 Si la disparition de l’âme a permis l’installation d’un démon, l’action réparatrice suivra un sens inverse : faire place nette en chassant le démon, puis réintroduire l’âme. Les deux modèles, quête de l’âme et expulsion de démon, parfois identifiés par les anthropologues comme des genres de rituel profondément différents, sont en réalité souvent sollicités simultanément dans une cure. 82 Pour « chasser » le mal, l’officiant doit d’abord amener le malade à s’en détacher émotionnellement. Ceci implique une prise de distance de soi à soi à laquelle contribue la description objectivante du malade prononcée dans le chant du chamane. Lors du traitement d’un couple malchanceux, Bora-maadyr les nomma ainsi à ses esprits dans une invocation : « Valentin et Mai sont mari et femme, que tout aille bien entre eux » (Kyzyl, 2003). Les deux époux s’entendent ainsi nommés et décrits à un tiers qu’ils ne perçoivent pas. 83 Le malade est mis par le chamane dans la situation de quelqu’un qui surprendrait une conversation le concernant, ce qui l’oblige à se percevoir lui-même de l’extérieur comme un étranger. 84 Le procédé employé par Ondarmaa pour Tolja consiste à objectiver la sensation de douleur dans l’image d’un serpent noir, à mimer sa capture avec le tambour et son transfert à coups de battoir dans la figurine de pâte. Le mal est désormais visible pour le malade à
l’extérieur de soi et il ne reste qu’à le jeter au loin. C’est Sveta qui accomplit ce geste, bien qu’ordinairement Ondarmaa demande au patient de s’en charger lui-même. Selon la chamane, la figurine de pâte jetée dans la rue sera mangée par des chiens, qui en mourront. 85 Pour « séparer » le mal du patient, un chamane contemporain comme Bora-maadyr utilise une clochette (koŋga). Quand on en sonne, dit-il, « le doora [“obstacle”, “maléfice”] se détache du corps, ensuite on peut l’enlever à la main. Le doora s’accroche fort, mais le son finit par l’ébranler ». La mise à distance peut aussi prendre le biais d’une matérialisation dans un artefact, une figurine destinée à être expulsée, comme l’a fait Ondarmaa. 86 La capture et l’expulsion du démon sont des moments spectaculaires des rituels chamaniques. Selon notre classification, ces gestes appartiennent à la combinaison paradoxale des actions intuitives sur un objet contre-intuitif. Quiconque assiste à une telle scène se trouve dans une situation cognitive étrange. Il est impossible de donner une description des gestes d’Ondarmaa sans tenir compte de l’objet invisible qu’ils visent. Ainsi, le geste effectué au-dessus de la figure de pâte ne peut être perçu comme un simple mouvement oscillatoire, on le voit immanquablement comme la projection de quelque chose. Face à de tels gestes énigmatiques dont l’objet est invisible, l’observateur est amené à remplir par des entités les blancs de la scène afin de la rendre compréhensible. Il accomplit une procédure semblable à celle que Severi a décrite dans le rituel chamanique cuna sous le nom de « projection ». Dans la pratique cuna, le chamane est immobile et son chant demeure largement incompréhensible aux non-initiés. À partir de quelques termes intelligibles du chant, l’imagination du malade est appelée à combler les moments intermédiaires qui lui échappent. Par ce travail mental
de projection, le malade prend une part active à la construction du rituel (Severi 2007 : 252-253). 87 Dans le rituel touva, comme ailleurs en Sibérie, le chamane, loin d’être immobile, bondit, s’agite, gesticule. Ces mouvements suscitent dans le public des opérations de projection sans doute plus puissantes encore que celles demandées par une parole mal comprise. Lorsque j’assiste au rituel, est-ce que je conçois, à la façon du spectateur d’un mime, ce quelque chose visé par le geste du chamane comme purement fictif ou y vois-je une entité invisible ? Il est vraisemblable que personne dans l’assistance ne tranche sur-lechamp cette question qui ne peut être explicitée qu’a posteriori. Quelle que soit l’opinion du spectateur sur ce sujet, le geste d’Ondarmaa l’amène à accompagner involontairement ses perceptions d’une interprétation conforme au sens qu’elle veut donner à ses gestes. Ses mouvements assurés et précis sculptent littéralement en creux des entités invisibles que, avant même d’objecter qu’elles n’existent pas, nous nous sommes déjà compromis à imaginer. La quête de l’âme : diastole et systole du moi 88 Une fois les démons invisibles expulsés, reste à réunir les éléments dispersés du patient. Celui qui a « perdu son âme » est généralement un malade enfermé dans son problème et concentrant toute son attention sur son mal. Il s’enfonce dans le mutisme. À en croire le chamane Gennadyj, « celui qui n’a plus son sünezin ne vivra pas longtemps ; une demi-année peut-être. Il sera affaibli. Il ne fait plus rien, il est comme de la farine. Ou bien il dort tout le temps ». 89 La cure va le faire passer par trois étapes successives : déstabilisation, décomposition, puis recomposition de son moi. Le
patient subit d’abord une série de déconcertements. Assez souvent, par exemple, les chamanes contemporains apprennent à leurs visiteurs que le signe astrologique qu’ils s’attribuaient depuis toujours n’est pas correct, car il ne tient pas compte des neuf mois de leur conception à leur naissance. Toutes les interprétations astrologiques construites par le client et son entourage sont ainsi balayées d’un revers de main en quelques paroles autoritaires du chamane. Les tentatives d’explication du problème ou de la maladie proposées par le client sont jetées à bas par le chamane qui déploie une batterie d’interprétations complexes et déconcertantes, comme on a pu le voir dans le cas de Tolja. 90 Dans la cure mettant en scène une perte d’âme, le client apprend soudainement qu’une composante vitale de son être, son sünezin, a quitté son corps pour un espace lointain et inconnu. On ne parle guère, dans la vie quotidienne, de cette entité supposée cachée. C’est le sagyš (ou setkil ou sagyš-setkil), qu’on peut traduire par « conscience », qui est le siège des sentiments dans la conversation courante, par exemple quand l’on dit sagyžymga kirdi, « cela m’est venu à l’esprit ». Or, voici que le malade entend nommer une entité d’ordinaire secrète de sa personne, son sünezin, comme un être objectif, lointain et distinct de lui. 91 Le chamane Gennadyj raconte qu’ayant eu à soigner une personne « qui n’avait plus son sünezin », il s’adressa ainsi au sünezin tout en battant du tambour : « Tes proches t’attendent, le thé chaud t’attend. Tes enfants t’attendent. Le lait, la viande t’attendent. Viens vivre sur la terre ensoleillée, dans ta maison, tes enfants t’attendent. » Ces paroles rappellent celles adressées par les chamanes aux âmes de défunts. La position du malade qui voit ainsi le chamane s’adresser à une partie de lui-même comme à une personne extérieure, et même comme à un mort, est bien singulière.
Le chamane peut aller jusqu’à demander au patient de contribuer lui-même à cette personnification d’une partie de lui par une pratique déconcertante qui consiste à rappeler sa propre âme. On m’a rapporté le cas d’un chamane touva qui, invité pour soigner une malade, établit que son âme avait disparu. À la demande du chamane, la patiente sortit sur le pas de sa porte et cria dans la rue son propre nom en appelant : « Reviens, Saj-Su ! Reviens ! » Cette scène étrange ne manqua pas de faire rire les enfants. 92 Par ces divers dispositifs, le chamane fragmente le moi du client en plusieurs entités que son récit disperse dans des espaces lointains. Dans le rite chamanique ancien, d’après des informations recueillies par D’jakonova (1981 : 163), il arrivait que le chamane dût se rendre chez Erlik-Lovuŋ-haan, souverain du monde inférieur, pour obtenir de lui l’âme perdue. Ses chants décrivaient aux participants les péripéties de son itinéraire (Erlik oruu, « le chemin d’Erlik »). Parfois, il était censé se déplacer assis sur une monture, son tambour ou l’un de ses eeren, comme un loup, un ours, un corbeau, un aigle. Arrivé au royaume d’Erlik, le chamane interrogeait la divinité sur la nature de la maladie du patient et lui demandait de libérer son sünezin. Erlik n’y consentait quelquefois qu’en échange d’un autre sünezin. Le chamane annonçait alors à l’assistance la mort prochaine de quelqu’un. Quelquefois, pour connaître la décision d’Erlik, qui prenait cette dernière en accord avec Kurbustu-han (maître du monde supérieur), le chamane devait encore monter au ciel (deer). La trame de ce voyage fournit très souvent leur contenu aux séances chamaniques des Turcs de Sibérie méridionale 8 . Par ce scénario complexe, le malade voyait son principe vital, son sünezin, accomplir un voyage odysséen semé d’embûches dans des paysages fantastiques. De cette manière, il se trouvait arraché à son attitude
de repli sur soi multidimensionnel. et projeté dans un espace complexe 93 Ondarmaa nous a donné un tableau de sa cosmologie personnelle, dont le lecteur a eu quelques aperçus dans le rituel de quête de l’âme. Il est intéressant de noter que pour la chamane, qui tient à se démarquer de la représentation russe de l’enfer, « le monde inférieur (aldyy oran) n’est pas sous la terre, il est en pente, plus bas ». Les termes « inférieur », aldyy, et « supérieur », üstüü, ne se réfèrent donc pas à une superposition de couches, mais plutôt au modèle du cours d’une rivière, comme c’est souvent le cas en Sibérie (Hamayon 1990 : 79-80). 94 Ondarmaa raconte qu’on passe de la terre ordinaire (oran-taŋdy, littéralement « Pays-Montagne ») vers le « monde inférieur » par un « Grand portail » (ulug haalga), au-delà duquel s’ouvre le « milieu de la terre » (čer ortuzu), qu’elle appelle aussi la « steppe Jaune » (saryg hovu). D’après la perception d’Ondarmaa, « là-bas, c’est toujours l’automne, le couchant. C’est théâtral. Il y a des montagnes ». Les sünezin des morts résident dans la steppe Jaune jusqu’au septième jour, avant de parcourir l’ensemble des mondes, puis de renaître après le quarante-neuvième jour. La steppe Jaune a pour limite le fleuve Jaune (saryg hem) au-delà duquel s’étend la terre d’Erlik ou, selon son titre complet, d’Erlik-Lovuŋ-haan. Après avoir traversé le fleuve, il faut, pour atteindre Erlik, parcourir le domaine des « petits erlik » (biče erlikter) puis celui des « grands erlik ». Ondarmaa assure qu’« Erlik peut être très beau ; il n’est pas méchant, il ne fait qu’exécuter les décisions de Burgan [dieu] ». Ondarmaa avoue n’avoir tenté qu’une seule fois de traverser le fleuve Jaune. Après avoir réussi à retrouver dans la terre d’Erlik l’âme qu’elle cherchait, elle l’emporta avec elle pour traverser le fleuve Jaune, mais « l’eau a monté et j’ai dû la relâcher au retour ».
95 En entendant progressivement dans le chant d’Ondarmaa la description de sa situation, Tolja a été amené à un changement de perception de soi. Il a appris qu’il portait dans son ventre un « serpent noir » (en touva le « ventre » se dit isti, « le dedans »), ce qui est une manière d’intérioriser une forme de bestialité. Son âme, habituellement interne, s’est égarée dans une extériorité lointaine, tandis que son corps demeure présent ici, visible par tous. Son état intermédiaire entre la vie et la mort est représenté spatialement par sa situation dans la steppe Jaune, définie comme un lieu de passage que traversent les âmes quelques jours après le décès. Avec ce voyage épique de son âme, le malade subit dans le rituel une expansion massive, une sorte de diastole cosmique. 96 De son côté, la chamane est dans la steppe Jaune, alors que son corps est vu présent par l’assistance, position parallèle à celle du malade. D’autre part, elle adopte une extériorité bestiale quand elle hurle à la façon d’un loup, ce qui est cette fois l’inverse de Tolja. Intériorité et extériorité s’interpénètrent et déstabilisent les limites de l’identité dans les deux cas. En prêtant au malade une âme voyageant dans des lieux inaccessibles aux profanes vivants, le rituel le place dans une position équivalente à celle de la chamane. Cependant, cette ressemblance formelle de la situation du malade et de celle de la chamane met simultanément en évidence une différence profonde de processus. 97 L’âme et le corps du chamane subissent-ils une séparation parallèle à celle attribuée au malade ? On rencontre fréquemment dans la littérature sur le chamanisme l’affirmation selon laquelle l’âme du chamane entreprendrait un voyage, laissant le corps inerte. Or, cette description n’est précisément fidèle ni à ce que dit le chamane, ni aux commentaires que font les Sibériens sur son action pendant le rite, ni à la logique des actions de la scène rituelle. Alors que, dans
ses chants, le chamane parle très souvent de l’âme (sünezin) du malade, il n’évoque jamais la sienne 9 . À la fin du rite, un chamane tožu annonce : « notre corps est revenu » (maga-boduvus keldivis) (Vajnštejn 1961 : 191) et non « mon âme est revenue », comme on aurait pu l’attendre. C’est plutôt dans des situations didactiques rares que les Touvas disent (à l’ethnologue) que l’âme (sünezini) du chamane accomplit un voyage. 98 En fait, l’idée d’un voyage de l’âme impliquerait une séparation de la personne du chamane en composantes distinctes, une âme sans corps et un corps sans âme, qui ne paraît pas s’accorder avec l’identité chamanique. C’est avec l’ensemble de ses qualités que le chamane distribue sa personne dans différents domaines d’intervention. Cette description déjà citée d’Amir Hovalyg le montre clairement : « Il est assis dans sa yourte ici, et sans aller nulle part, il se bat en même temps dans un autre endroit avec des chamanes, des aza » (Anaa mynda öönde olurar, kajda barbas, am bodu, duu öske čerde, hamnar-bile azalar-bile coskup [čokšup] turar). Aussi difficile que soit pour nous la compréhension de cette idée, l’unité de la personne du chamane est toujours maintenue, malgré sa présence simultanée en plusieurs lieux. Lorsqu’il se distribue dans des espaces parallèles, le moi du chamane, pour ainsi dire, ne se divise pas, il se multiplie. 99 On pourrait objecter que l’épisode de la « transe » ou de l’« extase », absent du rituel d’Ondarmaa, mais souvent cité chez les chamanes de Sibérie, paraît bien opérer un transfert du monde normal vers le domaine des perceptions spéciales, accomplissant donc une division du chamane entre un corps inanimé et une âme active. Les descriptions anciennes et l’observation contemporaine nous montrent cependant que cette interprétation n’est pas valide pour les rituels des Touvas et de leurs voisins de l’Altaï-Saïan. Le chamane
ne donne pas au public l’image d’un corps inerte : au contraire, il fait suivre en détail et de façon parfois spectaculaire les épisodes de ses aventures, bien que ses partenaires demeurent invisibles 10 . Puisque l’action a pour décor des lieux distants, empyrée, enfers et steppe Jaune, les gestes du chamane se donnent à lire à l’assemblée comme une projection à distance d’une scène inaccessible, à la façon d’un spectacle en ombres chinoises. Cette projection en « temps réel » montre que, dans la logique du rituel, la composante du chamane qui s’est éloignée et celle qui est restée au milieu de l’assemblée demeurent intimement liées comme deux instances d’une personne à la fois une et démultipliée dans l’espace. 100 Au contraire, le malheureux Tolja est donné à penser par le diagnostic d’Ondarmaa comme découpé en entités différentes qui s’ignorent : un corps où se maintiennent une conscience (sagyš) et quelques éléments vitaux, et d’autre part un sülde, un sünezin et une casquette perdus dans la steppe Jaune, dont la conscience ignore tout de ce qui leur est arrivé. Dans les figures du chamane et du malade, l’assistance voit à l’œuvre deux manières différentes d’être pluriel : une multiplicité cumulative, propre au chamane, où chaque élément est si lié au tout qu’il en constitue une instance nouvelle plutôt qu’une partie, et la multiplicité divisée du malade, où le tout est brisé en parties isolées et affaiblies. Sans l’intervention de la multiplicité chamanique, la multiplicité morbide mène inévitablement à la mort. 101 Voyons maintenant comment le rituel fait se rencontrer et s’apparier provisoirement ces deux multiplicités. L’évocation de la dispersion des éléments du malade dans des espaces fantastiques produit un effet de diastole. Le chamane doit ensuite se saisir de ces parties, les rassembler et engager un mouvement de contraction, de rassemblement vers leur centre, le corps du malade, qui accomplit
ainsi sa systole. C’est ce double mouvement de battement cosmique qui doit remettre le malade d’aplomb. Mais s’il manque au moment de la systole un élément de la personne du malade, celui-ci demeure en danger. C’est pour cette raison qu’Ondarmaa dut faire l’effort de redescendre dans le monde inférieur quand elle s’aperçut que la casquette de son patient se trouvait encore dans la steppe Jaune. 102 À partir du moment où Ondarmaa s’est saisie de l’âme de Tolja, les difficultés de la situation de cette âme perdue sont éprouvées intimement par la chamane elle-même. Pour l’assistance, ses efforts pour « remonter » se manifestent par la violence de ses mouvements et de ses chants, par la tension qui se lit sur son visage contracté et la sueur qui en ruisselle. À cet instant s’opère un couplage entre la multiplicité du chamane et celle du malade. La casquette oubliée par le malade met en péril l’officiante comme elle a mis en péril le malade. 103 Portant en elle l’âme de Tolja, devenue donc un support temporaire de cette âme, éprouvant visiblement une peine semblable à celle qu’il endure, la chamane offre progressivement à Tolja une image dédoublée et pourtant différente de lui-même. Cette duplication n’est pas un simple effet de miroir, mais un processus dynamique mobilisant les capacités conductrices du corps chamanique. Un transfert s’établit, par lequel la chamane incorpore la souffrance du malade. Nous nous souvenons en effet qu’au cours du rituel, d’après leurs témoignages, Ondarmaa a éprouvé une peine croissante tandis que Tolja ressentait au contraire un soulagement progressif. Un témoin externe comme Sveta en a constaté sur leur visage les effets évidents. 104 Mais ce n’est pas tout. Après la « remontée » de la chamane, il lui reste à rendre à Tolja ce qu’il avait perdu. Cette action est réalisée par Ondarmaa avec le geste de cracher sur lui une mixture à quatre
reprises. La projection montre clairement que la chamane a porté en elle, dans son propre corps, les composantes détachées de la personne du malade avant de les expulser par le liquide. Elle met là en œuvre les qualités de son corps ouvert, support et lieu de passage de forces invisibles. Tolja divisé se trouve désormais réuni grâce à un mouvement de transfert passant par le crachat du corps de la chamane vers lui, à l’inverse du mouvement emprunté par sa souffrance que la chamane incorpore. 105 Au premier abord, l’engagement du patient dans l’action rituelle paraît peu marqué : il se tient le plus souvent immobile et coi. Il est pourtant amené à se sentir émotionnellement engagé dans l’action et mis implicitement en position d’acteur. Plaçant le patient en état de quasi-chamane voyageant à travers les mondes et faisant du chamane une sorte de double souffrant du malade, le rituel accomplit un jeu complexe de déplacement des identités se réfléchissant l’une l’autre, selon une véritable « dynamique de réfraction » comparable à celle décrite par Houseman dans certains rituels contemporains (2010 : 65). L’action et la parole du chamane suivent une logique bien plus subtile et interactive qu’on pourrait le supposer. Pourquoi les profanes affirment-ils néanmoins de façon répétée : « Le chamane soigne le malade en chamanisant » ? Les réfractions accomplies pendant le rituel ne font que souligner un écart entre deux modalités de multiplicité, l’une chamanique et l’autre profane, la première s’appuyant sur les propriétés extraordinaires du corps chamanique, la seconde mettant en scène l’incomplétude du corps simple. C’est pourquoi, malgré l’extrême simplification qu’elle opère, la formule des profanes, qui accorde la position de sujet actif au seul chamane du fait de ses capacités intrinsèques, peut apparaître a posteriori comme un compte rendu valide pour ceux qui ont participé à un rituel en position de profane.
NOTES 1. Tv. akyj. Tolja étant plus âgé qu’Ondarmaa, elle le nomme « grand frère », selon l’usage touva. 2. Protection invisible de la famille, de son foyer, de son bétail. 3. Spiraea altaica. 4. C’est-à-dire : « J’ai pris mon tambour. » 5. Cet usage était appelé en touva agyrar, verbe qui désigne en dialecte tožu l’action du chasseur imitant le cri d’un animal pour l’attirer (Monguš dir. 2003 : 60). Nous n’avons pas observé de cas d’imitation des chants chamaniques par les profanes dans les pratiques contemporaines. Lors d’un rituel de consécration d’arbre auquel nous avons assisté (SütHöl, 2006), l’assistance répéta seulement les cris de la chamane : kuraj-kuraj.’ En effet, le chamanisme de steppe du Hemčik, dont le chamanisme touva contemporain est l’héritier, ne connaissait pas cette pratique d’après les descriptions anciennes. 6. La tradition évolutionniste soviétique voyait dans cette pratique une « survivance » de « la séance chamanique collective » (ru. kollektivnoe kamlanie) (Dyrenkova 1949 : 149). 7. Ce qu’illustre l’expression altaïenne koštoj jekken at, « chevaux attelés en paire » (Baskakov &Toščakova 1947 : 89). 8. Pendant le « voyage chamanique » (hamdyhha čörerge), le chamane khakasse est censé partir à la recherche du hut (« âme ») du patient chez Irlik (Butanaev 2006 : 115-128). Chez les Altaïens, le chamane mimait des offrandes d’alcool à Erlik pour le rendre ivre, et si la maladie était grave il ordonnait un sacrifice de cheval (Potanin 1883 : 64-65). Les chamanes chors et tchelkanes faisaient exactement de même pour libérer le kut du malade (Hlopina 1978 : 74-75). 9. « Où est passée son âme ? » (Sünezinikančap bargan ?) interrogeunchamane(Kenin-Lopsan 1987 : 93), mais on imagine difficilement l’expxession sunezinim, « mon âme », dans une invocation chamanique. 10. Les descriptions anciennes de rituels touvas et altaïens font voir le chamane mimant des combats avec des ours, poignardant des démons, offrant des cadeaux à des êtres invisibles. Il est rarement immobile, sauf pendant des pauses de quelques minutes (Olsen 1921 : 161). Vajnstejn qualifie ce moment d’« extase profonde » (Vajnstejn 1991 : 2.53), expression psychologique sans fondement à laquelle on préférera le terme « relâche » (peredyška) employé par Dyrenkova à propos du rituel téléoute (1949 : 149)- Kon, qui décrit deux
séances, signale un évanouissement chez le chamane tožu, mais pas chez le chamane du Hemčik (1934 : 67-87). Je n’ai jamais rien observé chez les chamanes contemporains qui pût évoquer une « transe » ou une « extase ». Ceci confirme empiriquement les critiques que Hamayon a adressées sur le plan théorique à ces notions (1995).
Chapitre X. Style plissé, style simple DE L’INTERPRÉTATION COMME MODE D’ACTION 1 Les chamanes manifestent une permanente tension interprétative qui les conduit à produire des commentaires nombreux, riches et souvent inattendus sur les choses et les êtres. Ce phénomène est l’une des manifestations de l’originalité chamanique comme processus d’engendrement de nouveauté visuelle et communicationnelle. L’interprétation, telle que nous souhaitons l’aborder, n’est pas l’expression d’une cosmologie préexistante, mais une modalité d’action, une pratique génératrice d’originalité au sens défini précédemment (chapitre VI). 2 Si la diversité de l’équipement des chamanes a pu étonner, les contradictions entre les explications pratiques ou cosmologiques d’un chamane à l’autre ont souvent laissé les observateurs dans une réelle perplexité. Pour Georgi, « les guerres, les migrations, une vie vagabonde & ambulante, une tradition tronquée & falsifiée, la stupidité ou la tromperie de Prêtres ignorans, ne doivent pas avoir peu contribué à la défiguration des Dogmes primitifs du Schamanisme » (1776-1777, III : 137). Au XIXe siècle, l’hypothèse d’une dégradation de la pensée chamanique originale sous
l’influence de cosmologies étrangères s’imposa. Rien ne permet pourtant de supposer qu’à une époque quelconque les chamanes aient professé une idéologie unique. On ne décèle pas de trace d’une organisation sociale qui aurait produit cette doctrine et garanti sa stabilité. 3 La fécondité de l’activité d’interprétation se laisse bien observer dans les explications fournies par les chamanes au sujet de leurs objets rituels. L’exemple des petits cornets métalliques torsadés suspendus sur les tambours et costumes chamaniques sibériens en donnera une illustration. 4 Nous avons déjà rapporté que Sojan Šoončur désignait les cornets suspendus à son tambour comme « les boucles d’oreilles du tambour », idée également présente dans l’Altaï (Karalkin 1966). Chez d’autres informateurs touvas et altaïens, ces mêmes pendeloques ont une signification nettement moins pacifique, puisqu’elles représentent des flèches envoyées par le chamane contre ses ennemis. Sur le costume, elles sont suspendues au dos du manteau par des anneaux métalliques, interprétés comme des points d’accroche pour les doigts du chamane lorsqu’il est censé tirer. Un chamane touva considérait les lanières de son costume, déjà qualifiées par lui de « serpents » (čylan), comme des arcs utilisés en association avec les tubes coniques (D’jakonova 1981 : 141). Dans le cas des cornets suspendus au tambour, souvent interprétés aussi comme des flèches, c’est la traverse métallique incurvée du tambour qui était censée faire office d’arc. Mais on aurait tort de généraliser cette interprétation : le nom lui-même des tubes coniques en touva, koŋgura, donne encore une autre image. Dans la vie quotidienne, ce terme désigne les glaçons de sueur gelée qui se forment sous la fourrure du bétail l’hiver. C’est d’un terme synonyme, kysan, que les Iakoutes nomment une pendeloque faite d’une lamelle métallique
allongée (Pekarskij & Vasil’ev 1910 : 106). Selon l’explication d’un chamane iakoute, il faut voir dans cet objet les gouttes de sueur coulant du chamane lorsqu’il gravit la montagne des esprits. Cependant, d’après un autre chamane iakoute, ces lamelles représentent des plumes, le costume en entier figurant un oiseau. D’autres informateurs en font des couteaux ou encore de petits poissons suspendus (ibid. : 106-107). 5 Face à des interprétations si diverses, l’ethnologue est bien en peine de mettre au jour ce qui serait la signification « ancienne et véritable » de ces pendeloques. En soutenant des interprétations de leur cru, les chamanes ne manifestent pas un dérèglement anarchique mais accomplissent le rôle que l’on attend d’eux. S’ils répétaient avec circonspection un savoir traditionnel commun, il serait évident qu’ils n’y auraient eu accès que par les moyens ordinaires que sont l’apprentissage et l’imitation. Or, la connaissance des êtres et des choses propre au chamane doit lui être fournie causalement par sa propre expérience lors de rituels au cours desquels il parcourt l’univers et subit l’influence des esprits 1 . Interprétation des gens simples et interprétation des chamanes 6 Les chamanes n’ont pas le monopole de l’activité interprétative : les profanes touvas pratiquent en permanence des interprétations d’ordres divers. Lorsqu’un cheval est perdu, on examine différents indices matériels dans les environs du campement (empreintes, crottin, poils, bruits, etc.) afin de localiser l’animal. Ces interprétations, qui partent d’un indice (empreinte) pour remonter à une cause (sabot de cheval) font appel à une représentation intuitive de la causalité matérielle et de la psychologie animale. Il existe aussi dans la culture touva de nombreuses interprétations
conventionnelles impliquant des modes de causalité bien moins évidents pour les Touvas eux-mêmes. 7 À la différence de l’interprétation du profane qui suit les lois intuitives de la causalité ou les principes conventionnels de proverbes (demdek), les règles qui guident l’interprétation des chamanes sont difficiles à déterminer. 8 Cette dernière est en effet supposée résulter d’une perception immédiate. La diversité des commentaires sur le monde fournis par les chamanes rend bien entendu périlleuse l’identification d’un panthéon local. Vues sur le ciel 9 Les descriptions du ciel nous fourniront un exemple des écarts que l’on peut rencontrer entre les interprétations cosmologiques des Touvas. Lorsque les profanes parlent du ciel (deer), ils en donnent une image simple, le décrivant selon sa couleur, « bleu » (kök) ou « noir » (kara), ou son état, « nuageux » (buluttug) ou « clair » (ajas). 10 Les choses sont bien plus complexes lorsque l’on écoute les chants des chamanes. Ils n’évoquent pas un mais « neuf ciels » (tos deer), comme dans cet exemple (Kenin-Lopsan 2002 : 291) : Mes neuf ciels, pitié, Mes neufs ciels, protégez, Mes neuf ciels, nourrissez. 11 Le chiffre de neuf ciels se retrouve souvent dans le chamanisme des peuples turco-mongols 2 et l’expression donne son nom à l’une des associations chama-niques de Kyzyl. Évidemment, l’idée des neuf ciels n’est pas un secret partagé par les seuls chamanes, mais une représentation connue de tous, manifestée par exemple dans l’épopée. Or, ce qui nous importe ici, ce ne sont pas les connaissances encyclopédiques des individus, mais le lien entre leurs pratiques
discursives réelles et les catégories sociales auxquelles ils s’identifient. Les neuf deux n’ont visiblement pas leur place dans les propos ordinaires des profanes. On se gardera de présumer un « oubli » des Touvas contemporains. À la fin du XIXe siècle, alors que Katanov interrogeait les Touvas sur le nombre de ciels, un profane éluda sa question d’une façon très révélatrice : « Je ne suis pas allé au ciel. Combien nous avons de ciels, c’est le grand lama ou l’apprenti lama qui le savent » (1907, I : 8 ; II : 7). Comme on le voit, l’interlocuteur de Katanov lie strictement la connaissance au résultat d’une expérience : puisque il ne l’a pas faite, il ne peut répondre. 12 Il serait prématuré de conclure qu’à l’unique ciel des discours profanes répondent les neufs ciels des discours spécialisés. Malgré la grande stabilité du chiffre neuf, la démultiplication des ciels trouve chez certains spécialistes des redoublements supplémentaires. Une vieille femme chamane donna à Katanov la description suivante de l’univers : « Nous avons dix-huit ciels. Majdyr burgan est dans le plus haut ciel, le dix-huitième. À part Majdyr, il y a beaucoup d’autres dieux : sulbus, albys, l’ours, et aussi l’âne, que n’y a-t-il pas ? » (1907,1 : 96 ; II : 82). Dans la cosmologie personnelle de cette spécialiste, le chiffre habituel de neuf ciels est multiplié par deux pour donner dix-huit. Un nombre plus élevé encore est avancé à Katanov par un autre spécialiste, un huvurak 3 : Il y a trente-trois ciels, trois couches de terres, dix-huit Erlik et dix-huit enfers » (1907, I : 17 ; II : 16). Enfin, d’après une légende recueillie par D’jakonova (1981 : 151) dans le Sud de Touva, un chamane céleste (mong. tengri böö) comptait quatre-vingt-dix niveaux dans le ciel, soit le triple de ce qu’indiquait l’informateur précédent. 13 Il ressort de ces exemples que le discours spécialisé est visiblement défini par un principe générateur de multiplication. Ce principe se retrouve parfaitement dans la cosmologie personnelle de la chamane
Ondarmaa. Le ciel se divise, selon elle, en deux parties : le « ciel Inférieur », Aldyy deer, le plus près de la terre, et au-dessus de lui le « ciel Supérieur », Ustüü deer. Le ciel Inférieur a pour dieu (burgan) Dajyn Deer, « ciel Guerrier ». Il se divise lui-même en six parties appelées « couches » (ka”t) ou « ciels » (deer), peuplées chacune par des habitants particuliers. Ainsi, le cinquième ciel, Han deer, « ciel de Sang », est la demeure des albys. Au degré supérieur, le sixième et plus haut ciel du ciel Inférieur, appelé Kara deer, « ciel Noir », abrite les esprits šulbus. 14 Au-dessus, le ciel Supérieur se divise lui-même en neuf couches célestes. Ce sont, d’après Ondarmaa, les fameux « neuf ciels » (tos deer) du savoir commun touva. Le dieu du ciel Supérieur est DolaanBurgan, nom qui désigne habituellement la constellation de la Grande Ourse. Parmi les neuf ciels, les six premiers sont appelés « ciels Kudaj » (Kudaj deer), tandis que les trois ciels qui se trouvent au-dessus d’eux sont les « ciels Supérieurs » (Üstüü deer) proprement dits. Le septième est appelé « ciel Féroce » (doškun deer), le huitième « ciel Bienveillant » (ènereldig oran) et le neuvième « Pays de Dieu » (burgan orany). Ondarmaa se nomme elle-même chamane du ciel Inférieur et plus précisément du ciel de Sang puisqu’elle est « d’essence albys » (albys uktug) et que les albys, d’après elle, y résident. Elle estime que les chamanes du ciel Inférieur sont noirs (kara ham), tandis que ceux du ciel Supérieur sont blancs (ak ham), une conception que l’on retrouve chez les Touvas de Mongolie dans l’expression Hara deerniŋ hamy, « chamane du ciel Noir » (Taube 1981 : 48). Un discours plissé 15 Dans cette cosmologie personnelle, Ondarmaa combine de manière originale des éléments traditionnels connus de tous, comme les
« neuf ciels » et la couche intermédiaire du « ciel Guerrier », avec une distinction insolite entre un « ciel Supérieur » et un « ciel Inférieur ». Si l’on tente de préciser les principes par lesquels le discours du spécialiste se dégage de celui du profane, on peut dire que les neuf ciels chamaniques sont le produit d’une sorte de plissure du ciel unique du profane. Ce chiffre neuf est lui-même obtenu par l’élévation au carré de trois, nombre qui décrit communément la partition de l’univers en monde inférieur (aldyy oran), monde terrestre (oran-taŋdy) et monde supérieur (üstüü oran). Avec la notion de ciel Inférieur, Ondarmaa introduit une fronçure supplémentaire entre les neuf ciels et la terre. Puis ce pli est luimême replié pour former six ciels. On obtient en définitive une description feuilletée de l’univers, tout à fait caractéristique du discours chamanique. 16 Les réalités évoquées par les chamanes s’ornent souvent de multiples facettes signalées par les épithètes kyrlyg, « à branches ; à arêtes » et ka”ttyg, « à couches ». Les chants chamaniques sont parsemés de flèches au « cœur à trois facettes » (üš kyrlyg čürek) (Kenin-Lopsan 2002 : 92), de « genévriers à six branches » (aldy kyrlyg artyš) (KeninLopsan 1987 : 91), de montagnes à « flancs en couches festonnées » (haažylyg ka”ttar èdee) (ibid. : 93), de « terre à sept couches » (čedi ka”t cer) et de « glaise à neuf couches » (tos ka”t dovurak) (ibid. : 60). Chez les peuples altaïens du Nord, la superposition des niveaux est matériellement donnée à voir sur un arbre : les couches (kat/ka”t) du ciel sont représentées par des encoches (tapty, « marches ») incisées dans un bouleau sur lequel le chamane doit grimper lors des sacrifices téléoutes (Verbickij 1893 : 46 ; Dyrenkova 1949 : 140, n. 1) et dans certains rituels du tambour chors (archives inédites de Dyrenkova citées par Šternberg 1927 : 23). Par cette ascension, le chamane accomplit son rôle de corps conducteur franchissant les
cloisons que les principes générateurs de son discours bâtissent et multiplient continûment. 17 Les conceptions de l’âme sont elles aussi marquées par le principe de plissement. L’âme n’apparaît point comme une entité d’une autre nature que le corps, mais plutôt comme un double né d’un pli de la personne sur elle-même. Le chamane Gennadyj raconte ainsi une aventure où son âme fut impliquée : Une fois, j’étais au travail et mon âme [sünezin] est venue voir ma femme. Elle lui a dit : « J’arrive, ne t’inquiète pas. » Ma femme a eu peur : mon âme était entrée alors que la porte était fermée avec un cadenas. Ensuite je suis venu moi-même. 18 On voit à ce récit que l’âme ressemble à la personne elle-même, sauf par quelques traits contre-intuitifs comme le fait de passer à travers les murs. Et c’est certainement parce que l’âme est une image dédoublée que les chamanes touvas utilisent souvent un miroir küzüŋgü afin de l’observer lorsqu’ils établissent le diagnostic des malades 4 . 19 On a souligné plus haut que le costume chamanique résulte lui aussi d’un plissement du corps du chamane réalisé par le rituel d’animation, de même que les eeren apparaissent comme des redoublements des esprits (voir chapitre V). Tout ce qui est plié une fois peut l’être encore plusieurs fois. La yourte touva est dominée par une pièce de bois nommée haraača juste au-dessus du foyer, au sens propre. Dans le discours chamanique existe une notion sémantiquement et étymologiquement proche que nous avons rencontrée : le haača. Cette entité magique couvre et protège le foyer, au sens figuré cette fois, c’est-à-dire la famille et le bétail. Selon notre interprétation, le haača sera donc à voir comme la réduplication du haraača. Mais un chamane imaginatif peut trouver encore matière à plier. Dans un entretien donné au printemps 2006, Ondarmaa distinguait le haaca d’or (aldyn) et le haača d’argent (möŋgün). En août de la même année, elle distinguait sur un autre
plan trois couches du haača, celle du « bonheur » (kežik haaca), celle de la « santé » (kadyk haača) et celle de la « longévité » (nazyn haača). Nous avons vu avec le cas de Tolja comment Ondarmaa déconcerta son auditoire en introduisant une distinction entre trois tyn (« souffle vital ») : le doré, l’argenté et le rouge. La chamane usa du même procédé lorsque je lui demandai en privé si Tolja pourrait survivre longtemps sans sünezin : elle répliqua que le sünezin porte sept manteaux et que ce malade n’en avait perdu qu’un seul. D’autres chamanes feront d’autres distinctions. Ailleurs, on distinguait par exemple entre un « sünezin principal » et un « sünezin gris » (Kenin-Lopsan 1987 : 28). Figure 61. Un chamane chez les Touvas Cliché de F. Kohn, 1903. Musée ethnographique de Russie n° 1 134-143 (Grusman dir. 2006 : 95). 20 Ce feuilletage génératif permet au chamane de prendre toujours son auditoire au dépourvu : les choses s’avèrent régulièrement plus complexes que les profanes ne le soupçonnaient. Il y a un
raffinement scolastique dans cette invention de nuances notionnelles toujours plus subtiles. D’un point de vue esthétique, quelque chose de baroque s’exprime dans cet attrait pour le pli et la surcharge mythologique. À propos des peuples aux marges des Empires russe et chinois, les Altaïens, les Touvas et les Bouriates, Caroline Humphrey notait avec justesse « une luxuriance rococo d’esprits » (Humphrey & Onon 2003 [1996] : 127). Notre examen des discours chamaniques nous amène à reconnaître, à la suite de G. Deleuze (1988), le principe de ce style baroque dans la figure du pli. 21 La stabilité de la technique du feuilletage n’a d’égale que la labilité des réalisations qu’il engendre. Pas plus qu’il n’est le simple porteparole d’une vision collective, le chamane n’est tenu à vie à sa cosmologie particulière. L’interprétation chamanique se doit d’être disjonctive : un univers en perpétuel renouvellement s’y divise continûment en couches et sous-couches par l’effet d’un plissement analytique qui n’est pas décomposition mais multiplication des facettes des choses et des êtres. DIVISION DES TÂCHES RITUELLES 22 Notre enquête a eu pour point de départ l’étonnement de découvrir chez les Touvas une forte discontinuité entre des gens définis comme chamanes et d’autres comme profanes, deux catégories strictement hermétiques qu’aucune autorité organisée ne vient cependant séparer. Les chamanes « peuvent » (bilir) ce que les autres ne « peuvent pas » (bilbes) 5 . En touva, les profanes sont décrits comme une catégorie homogène à travers des expressions courantes comme « personne simple » (bödüün kiži), « personne normale » (anaa kiži) ou, dans un registre plus ancien, « personne noire » (kara kiži, karačal). En khakasse, le terme courant désignant les non-chamanes
est hal, « inexpérimenté ; bête » (Butanaev 2006 : 23 ; Subrakova dir. 2006 : 788). Dans certaines paroles rituelles, les hal se décrivaient eux-mêmes d’une façon peu flatteuse, s’attribuant des incapacités qui renvoient en creux aux capacités du chamane (Butanaev 2003 : 209 ; cf. Butanaev 2006 : 199) : Je suis plus simple qu’une génisse, plus bête qu’un veau, Je ne comprends rien, Je ne vois rien, Je suis un héros bête sans yeux, Je suis un héros esclave sans oreilles ! 23 La plupart des chamanes que j’ai rencontrés assurent que c’est sous la contrainte, après de longs tourments, qu’ils se sont résolus à franchir le pas et à se reconnaître comme chamane plutôt qu’homme simple. C’est donc qu’une barrière puissante les en détournait. Je n’ai jamais entendu parler à Touva d’une personne qui se serait conféré ou aurait abandonné à la légère la fonction de chamane. Des obstacles invisibles mais efficaces protègent ce statut mieux que ne le ferait une loi sur l’exercice de la profession. 24 Au terme de notre parcours, les oppositions entre registres de discours nous apparaissent jouer un rôle moteur dans l’acquisition des conceptions inégalitaires du chamanisme. Dans l’enquête, le discours de l’« homme simple » se distingue sans peine de celui du chamane. Lorsqu’il porte sur un savoir culturel comme les catégories d’esprits, il est ponctué de marqueurs de discours rapporté comme dižir, « on raconte », ou kyrgannar deen, « disaient les anciens ». Ces expressions sont absentes du discours du chamane qui prend toujours sur lui ce qu’il avance. Lorsqu’il parle des sujets « spéciaux », il est très rare que l’« homme simple » rapporte une expérience vécue plutôt qu’un discours traditionnel. Si cela arrive, il insiste sur l’incertitude de ses perceptions, sur l’étonnement et la terreur qu’il a ressentis.
25 Mais, le plus souvent, l’« homme simple » se déclare ignorant et renvoie à une autorité supposée plus compétente. Nous avons vu cette attitude d’un informateur de Katanov au sujet du ciel et qui, à une question sur les aza, répond 6 : « Nous ne savons pas combien il y a d’’aza » (Bis azanyŋ kaš bolganyn bilbes-tur bis). 26 J’ai eu bien souvent à entendre ce bilbes bis, « nous ne savons pas », ou bilbes men, « je ne sais pas », de la part de personnes se définissant comme simples. Au début de mon enquête à Touva, j’ai souvent cru sur parole ces déclarations d’ignorance, supposant que dans le peuple les traditions chamaniques étaient perdues et que, puisqu’elles ne réapparaissaient qu’en ville, il ne fallait y voir que réinvention. En réalité, le contraste entre les propos des chamanes et ceux tenus par les profanes dans le corpus recueilli par Katanov montre assez que l’on a affaire moins au résultat d’un processus historique qu’à une opposition systémique entre deux rhétoriques. 27 Ce contraste se fonde sur l’idée de différences profondes. Bilbes ne désigne pas seulement l’ignorance mais aussi l’incapacité. Comme le note justement C. Humphrey, « a crucial premiss here is that “knowledge” in these cultures implies the ability to control the thing known » (Humphrey & Onon 2003 [1996] : 3). Les explications des profanes font régulièrement contraster ce que peut le chamane et ce qui est impossible aux gens de leur sorte. Lorsque je demandai à Sasa des explications sur la notion de haača, il me la définit comme une chose qui, si elle est ouverte, doit être fermée (haar) par le chamane, ce que « l’homme normal ne peut pas » (anaa kiži bilbes). On trouve des affirmations très semblables chez les autres peuples de la région, comme les Téléoutes : « Un homme simple ne peut pas le faire [...] » (Bat’janova 1995 : 56). 28 L’« homme simple » ne sait pas répondre et ne peut pas agir : l’un et l’autre sont liés. Pour parler, il faut une capacité spéciale qui lui fait
défaut. Pour pouvoir agir, il faut percevoir. Or, les perceptions de l’« homme simple » face aux choses spéciales sont gourdes. Les profanes se définissent souvent comme des gens qui sentent mais ne voient pas. À la suite d’un rituel d’offrande au feu (ot dagyyr), la chamane Ondarmaa demanda aux membres de la famille leurs impressions. Plusieurs répondirent qu’ils avaient senti un poids sur l’épaule. En ville, la jeune étudiante Zenija alla un jour consulter une chamane de Düŋgür pour une divination. Elle était assise près d’un mur auquel étaient suspendus les eeren de la chamane : « Je ne sais pas si je suis impressionnable, mais j’ai commencé à sentir quelque chose de lourd sur mon épaule gauche. » 29 Les sensations mises en avant par les profanes répondent à une logique de distribution des compétences. En affirmant qu’ils « sentent », ils soulignent par contraste qu’ils ne « voient » pas les choses spéciales, car autrement ils appartiendraient à la catégorie des iji körnür kiži, « gens à double vue », et non plus à celle des « gens simples ». 30 Le langage des gens simples demeure presque toujours moniste, s’adressant aux objets en eux-mêmes (montagnes, rivières, animaux) sans leur attribuer d’arrière-plan invisible. On pourrait citer d’innombrables prières de profanes, invariablement caractérisées par l’absence d’allusion à des esprits-maîtres (eezi), comme dans cette invocation de chasseur adressée à la montagne Baj-Tajga, que nous avons relevée à Teeli (région de Baj-Tajga) :7 Enereldig ee Baj-Tajgam ! Ô ma Baj-Tajga miséricordieuse, Ee körnüp öršee Hajyrakan Veuille accorder ton aide, Bienveillante, Ayraldyg Baj-la-Tajgam Ma Baj-Tajga protectrice, Avyraldyg öršeeHajyrakan, Pitié, Bienveillante protectrice,
A ŋ ny ŋ karaan čyvarlap ber, Fais geler l’œil de la bête, 7 Aldy adyrlyyndan, De celui qui a six andouillers , Adyr dujugluundan, De celui qui a le sabot fourchu, Berip öršee , Hajyrakan. Veuille m’en donner, Bienveillante. 31 Dans ce texte, le chasseur s’adresse à la montagne Baj-Tajga ellemême pour lui demander du gibier, sans faire allusion à un arrièremonde invisible. 32 Le chant chamanique dessine au contraire un être invisible aux profanes, un esprit-maître anthropomorphe, telle la « princesse » (daygyna) à quatre bras, maîtresse de Möŋgün-Tajga dans l’invocation de Kara-kys (supra, p. 179). Les chants rituels ne sont pas la seule occasion où le discours du chamane s’écarte de celui des non-chamanes. En dehors du contexte rituel, lorsque les paroles du chamane se rapportent à des entités spéciales, elles se distinguent de celles du profane en ce qu’elles s’affranchissent des marqueurs de discours rapporté comme dižir, « on dit que ». Si, par exemple, le chamane décrit l’apparence des aza, il en donne les traits avec assurance, sans se référer à l’autorité de la tradition, mais renvoyant ses propos à sa seule expérience. Par exemple, Ondarmaa décrit ainsi les esprits-maîtres de lieu : Le plus gentil est le maître de haute montagne [taŋdy eezi] : il est comme ton grand-père. Tous les maîtres à Touva portent le kežege [natte dans le dos]. Depuis l’enfance, je les vois et ils sont très beaux. Du coup, parmi les gens, personne ne me paraît assez beau. Une amie me montre quelqu’un dans la rue, me disant : « Qu’il est beau ! », moi je le trouve médiocre à côté des maîtres. 33 La parole des chamanes est censée être celle de la vision directe et non celle de la tradition que répètent les profanes. Dans cette parole, voir et savoir sont identiques, car les connaissances cumulatives collectives d’origine externe n’ont pas leur place. Dans son élocution
même, le discours chamanique se distingue par son aplomb. La maison où se prépare un rituel résonne des éclats de voix et des rires du chamane qui contrastent avec l’accablement et la timidité des clients. Il est bien rare que le doute se laisse percevoir dans les paroles d’un chamane. Le spécialiste ne laisse pas non plus percer de peur à propos des démons et monstres qu’il prétend voir à chaque rituel, à l’opposé du discours terrorisé et hésitant du profane qui évoque en bafouillant la vision d’aza qu’il a cru avoir (il n’en est pas certain) une dizaine d’années auparavant. Ondarmaa, par exemple, aime à prendre le contre-pied de l’opinion ordinaire en affirmant que le terrible Erlik, synonyme de mort pour les Touvas, « peut être très beau, il n’est pas mauvais. » On a vu aussi que les démons albys sont pour elle des êtres sympathiques. 34 De cette manière, les registres de discours tracent eux-mêmes des frontières infranchissables entre les catégories d’hommes. Comme le dit Bourdieu (1982 : 40-41), « Un système d’oppositions linguistiques sociologiquement pertinentes » réalise « la retraduction d’un système de différences sociales ». Le type de discours qui parle à travers eux définit les profanes comme des non-chamanes, comme des « gens simples » qui ne voient pas, ne savent pas, ne peuvent pas. L’économie différentielle des registres de discours traduit, mais surtout propage et renforce en la rendant évidente, une représentation non homogène des humains répartis en catégories ontologiques hermétiques. Si les profanes sont disposés à admettre que le chamane « voit » des choses qu’ils ne voient pas, c’est que l’écart abyssal qui sépare leur parole fruste et maladroite de la rhétorique complexe et flamboyante du chamane paraît naturellement dessiner et confirmer à chaque dialogue une différence bien plus profonde qui s’enracine dans leurs corps.
35 Les écarts entre discours profane et chamanique sont en effet compris par les profanes comme les effets de propriétés essentielles. L’homme simple, au squelette « noir » et « lourd », est simple dans son corps même. Les formules poétiques touvas pour décrire leur corps le rappellent : čaglyg čüreem, « mon cœur de gras », suglug karaktarym, « mes yeux d’eau ». Les perceptions et l’action de celui qui n’a que ces organes simples sont nécessairement cantonnées au monde ordinaire. 36 La parole du chamane s’enracine quant à elle dans la « double vision » (iji körnür) qui le caractérise depuis l’enfance. Cette faculté contient dans sa définition même le dépassement de la vision ordinaire, comme le montre bien la formule classique : « il voit ce que les yeux des gens simples ne voient pas et entend ce que leurs oreilles n’entendent pas » (bödüün kižilerniŋ karaanga közülbes čüveni köor, kulaanga dyŋalbas čüveni dyŋŋaar kiži). On retrouve cette définition contrastive jusque chez les Iakoutes, dont les chamanes « peuvent voir et entendre plus que les autres » (Seroševskij 1993 [1896] : 601). 37 La meilleure manière de signaler l’enclenchement d’un mode de vision chamanique sera donc de renoncer, pour la nier, à la vision ordinaire, en fermant les yeux, comme le font la plupart des chamanes touvas pendant le rituel. Une des conséquences frappantes du principe de la double vision est le goût du redoublement ou du pli métaphysique que nous avons mis en évidence dans la mythologie personnelle d’Ondarmaa. Ce trait caractéristique du discours chamanique explique la démultiplication des esprits-maîtres (ee), qui ne sont autres que l’hypostase de « ce que les gens simples ne voient pas » dans chaque objet. Par exemple, pour le chamane Bora-maadyr, son tambour et son battoir possèdent chacun un maître. Le « maître du battoir » (orbanyŋ eezi) apparaît sur
cet objet sous la forme d’une tête de dragon sculptée sur le manche 8 . Les chamanes téléoutes citaient quant à eux des « maîtres du blanc tambour » (ak adannyŋ eeleri) (Dyrenkova 1949 : 113), de même que tambour et battoir sagaïs avaient un maître à qui l’on offrait des rubans attachés sur la traverse métallique du tambour (Diószegi 1998 : 33). 38 À un niveau supérieur, un esprit peut être dédoublé et se voir attribuer à lui-même un esprit-maître. Les invocations touvas et altaïennes recèlent ainsi des expressions comme « maîtres de ma lourde racine » (aar dozüm eeleri) (Kenin-Lopsan 2002 : 413), « maîtres de mon esprit-racine » (eeren dözüm eeleri) (ibid. : 434) ou « maître de ma racine pure » (aruu tösim eezi) (Anohin 1924 : 133). Le dös, littéralement « racine », désignant en contexte chamanique un esprit, ces formules décrivent donc des esprits d’esprits. 39 Ce principe de redoublement encode non seulement les discours chamaniques mais aussi les images rituelles, en particulier celles qui ornent le tambour. Celui que le chamane Bora-maadyr utilise le plus couramment possède sur son manche une figure anthropomorphe gravée que le chamane appelle « maître du tambour », düŋgür eezi. En outre, une poupée dont les cheveux sont figurés par du poil d’écureuil est suspendue parmi les nombreux rubans attachés à la traverse. Bora-maadyr la nomme kiži eeren et la met en étroite relation avec le « maître du tambour » (figures 62 et 63). 40 Dans la pratique, la poupée apparaît comme le prolongement du düŋgür eezi : elle est utilisée comme un intermédiaire entre celui-ci et les clients du chamane. Si le düŋgür eezi est la face « spéciale » du tambour hypostasiée en une entité autonome opposée à l’entité matérielle qu’est le tambour lui-même, le kiži eeren est un redoublement supplémentaire intercalé entre ces deux entités. Ce cas de multiplication de la figuration de l’esprit-maître du tambour
est original dans sa forme, mais non dans son principe. L’espritmaître du tambour des chamanes altaïens est souvent représenté à la fois par une sculpture anthropomorphe sur le manche et par une peinture représentant cette sculpture sur la membrane (Anohin 1924 : 55, 57). En outre, le tambour peut se trouver lui-même figuré, indépendamment de son esprit-maître, dans les dessins appliqués sur la membrane. Les Touvas orientaux, les Tsaatanes et les Darkhates le représentaient sous la forme d’un cervidé, celui-là même dont la peau avait servi à faire la membrane de l’instrument (Vajnštejn 1991 : 257 ; Badamxatan 1987 : 123 ; 1986 : 164) (figure 64). Chez les Touvas occidentaux, la poignée du tambour portait souvent une image gravée du chamane tenant son tambour (Jakovlev 1900 : 116 ; Kenin-Lopsan 1987 : 51). Sur la membrane du tambour téléoute, l’animal qui avait donné sa peau apparaissait sous les traits d’un cheval monté par un cavalier, qui n’était autre que le chamane luimême (Dyrenkova 1949 : 120). Si l’on se souvient que le tambour est conçu comme une monture, le chamane qui bat de son tambour donne à voir sur son instrument l’image mise en abyme de la scène que l’assemblée a sous les yeux. À la fois excroissance et auxiliaire du chamane, le tambour multiplie, par ces superpositions d’images de soi et de son maître, les effets réflexifs jusqu’au vertige.
Figure 62. Le chamane Bora-maadyr fumige son tambour à manche anthropomorphe 41 En appréciant les contrastes entre discours profanes et discours spécialisés, nous nous affranchissons de l’hypothèse d’une vision du monde uniformément partagée dans une société, fût-elle petite. Ceci peut permettre de résoudre des paradoxes depuis longtemps présents dans l’ethnographie des peuples de la région. Potanin, qui se demandait si les sacrifices accomplis auprès des monticules sacrés appelés obo étaient destinés à l’obo lui-même ou à l’esprit du lieu, reconnaissait qu’il n’avait pu trouver de réponse claire à ce problème (1883 : 91). Figure 63. Poupée kiži eeren suspendue sur le même tambour 42 Dyrenkova remarquait à propos des Chors que, « dans les légendes, il est très souvent difficile de déterminer s’il est question de la montagne elle-même ou de son maître » (1940 : 389). Au XVIIIe siècle, Georgi avait proposé de distinguer entre « les moins stupides » qui voient une divinité au-delà de la chose et « les ignorants » qui rendent un culte à la chose elle-même (1776-1777, III : 149). 43 En fait, ce n’est pas de la psychologie du locuteur ni de ses croyances que dépend, selon notre interprétation, l’évocation ou non d’entités
spirituelles. C’est sa position pragmatique dans l’économie des échanges discursifs qui commande le recours à un discours moniste ou dualiste. En situation didactique, en particulier face à un étranger, les Touvas évoquent plus qu’ils ne le font entre eux les notions de cer eezi, « maître de lieu ». Lorsqu’un profane comme Amir parle du « riche mélèze » (baj dyt) de sa famille, il explique que « l’arbre [la] protège » (kamgalap turar yjaš). Mais dès lors qu’une chamane comme Ondarmaa s’exprime à ce sujet, elle évoque la « maîtresse du riche mélèze » (baj dyt eezi) qu’elle décrit comme une « princesse » (daŋgyna) descendue du ciel et à qui elle attribue toute la puissance de l’arbre. La parole d’Amir est le modeste commentaire des simples gens, celle d’Ondarmaa est la baroque rhétorique des chamanes, riche en fronces métaphysiques. 44 La simple audition de ces commentaires et la perception de leurs différences de style et de ton stimulent la présomption d’autres contrastes sous-jacents derrière les paroles. Les différences de perception suggérées par les discours renvoient elles-mêmes à des différences de nature et de corps. Les oppositions entre genres de discours deviennent compréhensibles pour les profanes lorsqu’elles sont éclairées par une théorie essentialiste de la distribution des compétences, qu’elles contribuent ainsi par rétroaction à reproduire.
Figure 64. Face externe du tambour de Šoončur Sojan (Vajnštejn 1991 : 257, fig. 113) NOTES 1. Sur la production causale des savoirs particuliers des spécialistes par opposition aux savoirs généraux partagés par tous, voir Boyer 1990. 2. Par exemple chez les Chors (Hlopina 1978 : 70-71) et chez les Daours (Humphrey & Onon 2003 [1996] : 119). On sait que les Xiongnu de l’antiquité vénéraient déjà les neuf ciels (Roux 1984 : 67). 3. L’informateur de Katanov était un huvurak (ou huurak), « apprenti lama », donc un spécialiste et non un « homme simple ». Les représentants de l’Eglise lamaïque à Touva ayant beaucoup emprunté au modèle chamanique, on peut considérer qu’il adopte une attitude et un discours semblables à ceux d’un chamane. 4. Selon Humphrey et Onon, le miroir est généralement perçu comme « un contenant externe de l’âme » (2003 [1996] : 256, n. 69). 5. De la même manière, les Altaïens contemporains opposent les « gens qui savent / peuvent » (biler ulus) aux « gens qui ne savent/peuvent pas » (bilbez ulus) (Broz 2007 : 299). 6. 1907, I : 8 ; II : 7, n° 122. 7. Euphémisme de chasse pour désigner un grand cerf.
8. Les battoirs évenks et iakoutes portent souvent sur le manche la représentation zoomorphe de leur esprit-maître (Lot-Falck 1961 : 46 ; Beffa & Delaby 1999 : 40-42).
Conclusion « Et alors je me demandais si l’originalité prouve vraiment que les grands écrivains soient des dieux régnant chacun dans un royaume qui n’est qu’à lui, ou bien s’il n’y a pas dans tout cela un peu de feinte, si les différences entre les œuvres ne seraient pas le résultat du travail, plutôt que l’expression d’une différence radicale d’essence entre les diverses personnalités. » Marcel Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs (1918 : 106) 1 Après les répressions de la période soviétique, les années 1990 ont vu à Kyzyl l’apparition d’organisations associatives au sein desquelles les chamanes touvas ont pu exercer ouvertement leur pratique. Certains auteurs occidentaux ont interprété ce nouveau chamanisme urbain comme une rupture radicale par rapport au chamanisme présoviétique. Cependant, nous avons constaté que, au-delà des adaptations sociologiques liées à la sédentarisation forcée des Touvas, les comportements des chamanes et les attentes qu’ils suscitent dans la population ont de nombreux points communs avec les descriptions de l’ethnographie ancienne. L’organisation associative du chamanisme kyzylien, qui a pu être décrite comme une nouvelle institution stable, s’avère un champ de sables mouvants ; inversement, un certain nombre de conceptions et de modes de raisonnement que l’on a trop vite présumé engloutis sous les flots de la postmodernité se révèlent d’une robustesse
inattendue. C’est dire qu’il est important d’éclaircir les principes de ces conceptions et d’en expliquer la reproduction et le maintien à travers les générations. 2 La notion de chamanisme n’a de pertinence que si elle se distingue de celle de cosmologie animiste par le rôle central qu’y occupe le personnage du chamane en opposition aux profanes. Cet ouvrage a tenté d’apporter un éclairage sur certains fondements cognitifs et pragmatiques de l’inégale division des compétences que postule et entretient le chamanisme. L’essentialisme, charpente des inférences élémentaires communes 3 Nous nous sommes efforcé de rendre compte dans leur cohérence propre des points de vue attachés aux catégories des profanes et des chamanes. Nous n’avons pas cherché à expliquer les conceptions profanes par des éléments provenant du discours des chamanes et réciproquement, comme on le fait parfois pour reconstituer « la vision du monde » d’une population. Les conceptions profanes ne sont pas une version appauvrie, mal informée, du savoir chamanique. La position de chamane n’étant pas liée à l’acquisition d’un savoir initiatique, mais à la présomption d’une qualité interne, les chants des chamanes sont accessibles à tous et connus de beaucoup de profanes. Si les non-chamanes ne pratiquent pas le discours chamanique, ce n’est pas par ignorance, mais parce qu’il ne convient pas au type d’humain dans lequel ils se classent. 4 Loin de s’abandonner en toute confiance à une vision du monde dont les chamanes seraient les dépositaires, les profanes établissent une distinction conceptuelle radicale entre « vrais chamanes » (tv. šyn ham, ait. čyn kam) et « imposteurs » (mege ham). Cette opposition n’est
pas un trait propre aux conceptions sceptiques des Touvas postsoviétiques : on l’identifie déjà au XIXe siècle à Touva et dans la région. L’examen des conceptions des profanes touvas permet de mieux comprendre les procédures inférentielles que recouvre l’idée d’authenticité. Pour les Touvas, un « vrai chamane » a pour caractéristique, non pas l’exhibition de traits typiques comme le costume et le tambour, mais une nature cachée qui le fait être tel qu’il est. Ce principe invisible, que nous avons appelé « essence », trouve parfois une formulation explicite dans des termes comme uk et čajaan. Il ne peut être acquis ni transmis par l’enseignement, car on ne le possède que « de naissance » (törümelinden) par ses ancêtres. L’essence est inaltérable, intrinsèque et interne, pourtant elle n’enferme pas le chamane en lui-même : au contraire, elle manifeste ses effets dans des propriétés perceptives et physiques qui font de lui un corps ouvert. L’essence chamanique est une capacité à mener des relations extraordinaires, une propension à l’instabilité des limites, l’origine d’un destin d’ouverture vers l’extérieur. Dans l’essence individuelle du chamane est inscrite la multiplicité, dans sa définition l’indéfinition. Le développement de cette essence ouvre en effet le chamane vers l’extérieur par la perception de réalités invisibles aux profanes et par une porosité lui permettant d’en être pénétré. 5 L’interprétation anthropologique classique du chamane comme un individu « élu par les esprits » s’accorde mal avec ces conceptions dominantes dans l’Altaï-Saïan : tout d’abord, n’importe quel malade est supposé avoir été choisi par un esprit qui en fait sa proie ; en outre, la relation du chamane aux esprits n’est pas fondée sur une élection arbitraire mais sur une nécessité causale. Les esprits « écrasent » (paz-) et dévorent un individu en qui ils ont identifié une disponibilité chamanique. Les thèmes de 1’« élection divine » et du
« don des esprits » nous paraissent marqués par la tradition judéochrétienne (peuple élu, alliance, don des talents) dans laquelle la relation de l’individu à la divinité dépend de la réponse libre et volontaire qu’il fait à la grâce. Or, pour les Touvas, se rapprocher des esprits et des dieux en devenant chamane ne dépend en aucune manière du libre-arbitre individuel. 6 Nous avons souligné la grande stabilité du schéma de développement par lequel cette nature fait passer le jeune chamane. Dès la naissance, des traits physiques et comportementaux particuliers manifestent le chamane en croissance. Un peu plus tard, l’enfant présente des facultés perceptives spéciales. À l’adolescence, il traverse une crise visiblement causée par l’écrasement des esprits. Au cours de rêves, il voit des esprits vérifier qu’il est bien doué d’un squelette chamanique porteur d’un os supplémentaire. 7 Ces conceptions ont un intérêt qui ne se limite pas au domaine cognitif mais concerne aussi la sociologie, car elles ont des conséquences pratiques déterminantes sur les interactions entre profanes et chamanes. Le client, aiguillonné par la question de l’authenticité, veut voir dans le comportement, les paroles et même les accessoires du chamane des effets, des excroissances d’une essence individuelle. Y répond une tendance des chamanes à l’originalité, dans le rite comme dans l’interprétation. Ce phénomène n’est pas lié à la modernité : plutôt qu’une « invention de la tradition », qui a pu paraître spécifique au champ religieux postcolonial, nous découvrons une véritable « tradition de l’invention 1 », partie intégrante du dispositif chamanique. 8 Que le client vienne à douter, alors, tel le jeune héros de À la recherche du temps perdu face à un écrivain décevant dans le passage en exergue, il suspectera l’inexistence d’un lien causal entre « essence » individuelle et « originalité » ; il soupçonnera le
« résultat du travail », l’œuvre de l’apprentissage et de l’imitation. Rien plus que l’essentialisme ne peut exciter le doute et stimuler des stratégies raffinées de contrôle. La citation de Proust nous rappelle aussi que lier une originalité visible à une essence cachée n’est nullement un trait exotique propre au chamanisme sibérien. Ce mode d’interprétation identifié dans divers contextes culturels paraît bien être un trait particulier de la pensée humaine, qui ne fait que se manifester sous une forme particulièrement élaborée et brillante dans le chamanisme touva. 9 Tout en confirmant les analyses d’auteurs précédents sur le rôle de l’essentialisme dans la compréhension des catégories sociales (Atran 1990) et plus particulièrement celle des spécialistes rituels (Boyer 1990), notre enquête nous amène à réexaminer certaines pistes d’explication. On a supposé que l’attribution d’une essence à certains groupes sociaux était l’effet d’un transfert du domaine des espèces naturelles, conçues universellement comme partageant une essence, au domaine de la société. Or, dans ce raisonnement, on a confondu essence spécifique et essence individuelle. Dans les conceptions des Touvas, mais aussi des autres Turcs de l’Altaï-Saian, il n’existe pas une essence commune aux chamanes sur le modèle de l’espèce, mais autant d’essences que de chamanes. L’essentialisme chamanique – mais aussi proustien – impute à certains êtres une essence individuelle qui explique leurs diverses singularités. 10 L’étude des traditions chamaniques permet en retour de mieux comprendre le traitement cognitif de la singularité et de l’essence. L’attention à la singularité individuelle ne peut résulter de la simple application du modèle de l’espèce biologique à un domaine inapproprié. Le sens du singulier est antagoniste de la notion d’espèce. Si l’essence peut être aussi bien individuelle que collective, alors l’essentialisme doit être envisagé non comme un dispositif
mécanique attaché à un domaine, mais comme une procédure abstraite permettant de donner de l’unité au divers, de concevoir une régularité sous une multiplicité de manifestations simultanées (dans le cas d’un ensemble) ou successives (dans le cas d’un individu). 11 Comme l’ont observé Scott Atran (1990) et Susan Gelman (2003), les procédures d’identification, de classification et de recherche des causes, qui sont constitutives de la compréhension essentialiste, sont au cœur de la pensée scientifique et sans doute aussi à son origine. Il est même possible que l’essentialisme soit un trait distinctif de la pensée humaine par rapport à celle d’autres espèces animales (Gelman ibid. : 283-284). Reconnaître dans le chamanisme les procédures intellectuelles de l’essentialisme conduit à l’émanciper de son statut de produit local d’une culture exotique et à voir en lui la mise en œuvre singulière de principes généraux présents à chaque instant dans notre vie quotidienne. La perspective du chamane et la logique de l’action 12 Les profanes décrivent la crise chamanique selon une logique déterministe. Les furies et les léthargies de la personne en crise sont regardées comme l’indice de propriétés internes et de forces causales externes. Le corps « ouvert » de la personne en crise la rend réceptive aux pressions et tractions exercées par des forces anonymes : « l’esprit [littéralement “la racine”] l’écrase ». Les comptes rendus de la personne en crise sont différents. La contrainte causale exercée par les esprits est présente dans ses récits, mais elle s’associe à des interactions et à des échanges communicationnels qui peuvent aller jusqu’à la relation amoureuse. Les esprits impliqués se
voient attribuer des formes précises, des intentions, une volonté. Mais, pendant une période plus ou moins longue, le jeune en crise refuse l’identité de chamane que son entourage veut lui imposer. 13 Le chamane tiers invité vient confirmer l’un et l’autre points de vue. Il soutient l’analyse des profanes en reconnaissant dans le jeune en crise une nature innée de chamane. Et il confirme le récit du jeune lui-même en identifiant les agents qu’il dit avoir vus comme des ancêtres, dont il révèle le nom. Par l’entremise de cet expert et sous l’effet de son autorité, le jeune en crise et son entourage accèdent au point de vue opposé. Le jeune finit par accepter de se classer luimême dans la catégorie des chamanes et donc de se préparer à accéder à cette fonction. Et de son côté l’entourage prend connaissance des interactions familières que le jeune a entretenues avec ses ancêtres. 14 Le rituel d’animation du tambour, qui fait accéder au statut de chamane, réalise sur le plan performatif cet échange de points de vue. Le regard porté sur lui-même par le jeune chamane est manifesté dans le chant par plusieurs effets réflexifs. Il fait le rappel de la crise qu’il a traversée et se nomme lui-même « chamane », s’appropriant l’interprétation de son entourage sur ses étrangetés. Le chamane ne se contente pas de faire entrer dans son propre monde la perspective des profanes, il introduit les profanes euxmêmes dans sa relation aux esprits. La matérialisation des esprits dans les figurines et le tambour les rend visibles aux yeux de l’entourage. Simultanément, ces esprits, supposés ronger et secouer le chamane pendant la crise, sont mis à distance de son corps dans des objets qui ne sont activés que lors des rituels. 15 L’essence du chamane, siégeant dans ses os, est souvent projetée à l’extérieur dans son costume, qui prend l’aspect d’un exosquelette. Doué d’un corps multiple et distribué, le chamane n’est dès lors plus
seulement le jouet des lois d’une essence innée et l’objet passif de l’action des esprits que cette essence attire. Il soumet ses spasmes au rythme régulier du tambour. Amené à se contempler lui-même de l’extérieur, il prend la mesure de son corps ouvert et des forces qui le traversent. Il répercute ces forces autour de lui et les rend multidirectionnelles. Dans cette logique, le chamane, après avoir été dévoré, se fait parallèlement dévoreur, puisqu’il devient capable d’orienter les forces absorbantes. Par les propriétés conductrices de son corps, il accède à une place centrale dans les circuits de forces vitales entre les mondes dont il devient le régulateur. 16 Ces propriétés corporelles sont pensées en contraste avec celles des non-chamanes qui en sont dépourvus, appelés « gens simples », « gens normaux » ou « gens noirs ». Ces tiers sont amenés à participer aux procédures de distanciation et de duplication du chamane et de ses esprits, de sorte que l’on peut proposer comme formule définitionnelle du système chamanique une relation triadique qui implique un corps ouvert par essence, un corps fermé et un agent surnaturel. Logique cognitive et logique relationnelle 17 Notre question sur l’origine de la stabilité de l’autorité des chamanes a trouvé des éléments de réponse à la fois sur le plan cognitif et sur le plan pragmatique. Si les excentricités du jeune en crise conduisent à l’attribution d’un statut social, c’est parce que l’entourage forme à son sujet un faisceau d’hypothèses structurées. Ses étrangetés sont intégrées à un schéma causal au centre duquel se trouve une essence individuelle, elle-même conçue comme le résultat d’une ancestralité chamanique. Nous avons découvert que cette stratégie de compréhension ne s’applique pas seulement aux humains, mais aussi
aux membres déviants d’espèces animales et végétales. Nous y avons reconnu un type de traitement du rapport entre singularité et norme collective d’application très générale qui éclaire l’usage et la compréhension vernaculaire de la notion de chamane. Lorsque l’individualité d’un spécimen déborde de la norme par un trait, son essence individuelle paraît prendre le dessus sur l’essence d’espèce qu’il partage avec ses congénères. Ceci autorise des attentes concernant d’autres effets extraordinaires de l’essence individuelle dépassant les normes qui dérivent habituellement de l’essence d’espèce. Ainsi s’explique la tendance à la métamorphose prêtée aux spécimens atypiques. 18 Cette généralisation nous permet de mieux comprendre en retour les raisons du succès de la notion de chamane. L’idée que doivent apparaître des individus différents de la norme est saillante parce qu’elle renverse la hiérarchie habituelle entre essence d’espèce et essence individuelle telle qu’elle est organisée dans la biologie intuitive. Cette saillance rend une telle représentation particulièrement mémorisable et transmissible. À cette idée s’attache une théorie d’identification de ces êtres particulièrement aisée à adopter, puisqu’elle active des dispositions cognitives universelles rassemblées par les psychologues sous le nom d’essentialisme. Les récits sur les signes de naissance des chamanes, sur les particularités invisibles de leur squelette et sur leurs capacités corporelles hors du commun sont particulièrement attractifs pour l’esprit parce que l’outil essentialiste les intègre facilement à une explication théorique générale. Cette explication est performante car elle met en cohérence de nombreux faits, mais aussi parce qu’elle permet de former des hypothèses riches et d’adopter des stratégies précises pour la vie quotidienne.
19 La tendance des profanes à percevoir les chamanes comme des êtres profondément différents, effets et sources de processus causaux occultes, les amène à les regarder non seulement comme les acteurs centraux des rituels, ce qu’ils sont incontestablement, mais même comme leurs uniques acteurs. C’est en effet en vertu de ses capacités perceptives et de ses dispositions relationnelles que les profanes attendent du chamane authentique qu’il leur dise la vérité lors des divinations et qu’il les guérisse lors des cures. 20 Il est vrai que même un observateur incapable de comprendre les chants chamaniques perçoit le contraste entre l’hyperactivité du chamane et la discrétion de l’assistance au cours du rituel. Les techniques et les gestes typiques des chamanes dans les rituels s’appuient sur les propriétés supposées de leur corps. Qu’ils purifient un client d’un mauvais sort, qu’ils expulsent un démon ou qu’ils renvoient une âme dans le corps d’un malade, ils crachent, aspirent, soufflent, manifestant ainsi à la fois la circulation des forces invisibles qui les traversent et la porosité fondamentale de leur corps. 21 Cependant, le chamane ne peut être le seul à s’impliquer dans l’action. Si ses actions demeurent totalement inaccessibles au public (par exemple s’il gît indéfiniment en catalepsie), le rituel sera opaque et les participants ne se sentiront pas émotionnellement impliqués. Si les clients ne coopèrent pas, ils ne donneront pas les informations nécessaires à la divination, ils ne se percevront pas eux-mêmes comme concernés par les vérités produites, ils ne se reconnaîtront pas dans les actions menées pour eux par le chamane. Un engagement émotionnel et une participation des clients sont nécessaires à l’efficacité rituelle. 22 Le rituel ne peut donc se résumer à une action mécanique du chamane, comme le voudraient les discours essentialistes des
profanes. Il élabore des schémas relationnels bien plus complexes que ce que laisse penser le savoir commun. Nous avons souligné que la perspective du chamane l’amène à comprendre certains phénomènes différemment des profanes. Cet effet s’amplifie, se systématise et prend un caractère public en contexte rituel. Severi a souligné « les transformations de signification que l’usage rituel du langage introduit » (1993 : 165). Pierre Déléage a également décrit chez les Sharanahua d’Amazonie les écarts sémantiques des termes désignant les esprits selon qu’ils apparaissent dans les chants chamaniques ou dans la bouche des profanes (2009). C’est aussi vrai des chants prononcés par les chamanes touvas. Le čajaan, notion impersonnelle qui désigne ordinairement la « facture innée » d’un individu et qui distingue de façon radicale le chamane du profane, s’anime dans les chants chamaniques pour nommer un agent intentionnel avec lequel le chamane interagit. L’idée que « le chamane est chamane par son čajaan », qui implique une compréhension déterministe du destin dans le savoir commun, suggère du point de vue chamanique une interprétation plus complexe présentant des aspects interactionnels. 23 De même, dos, qui désigne au sens propre la « racine originelle », qualifie en contexte chamanique un agent intentionnel. Tandis que les profanes tendent à expliquer les prouesses du chamane par une capacité interne, son küš, « force », le chamane lui-même rend compte de son action par l’aide de küšter, des « forces » plurielles, qui sont des esprits auxiliaires humains et animaux. Aussi, entre le « Il est chamane » de l’entourage qui décode des indices et le « Je suis chamane » de l’officiant pendant le rituel, c’est la compréhension même du mot « chamane » qui est modifiée. Le temps du rituel, le chamane n’est plus seulement un être subissant le déterminisme d’une essence, il s’ouvre à des négociations, des interactions
démultipliées et imprévisibles dont le profane devient le témoin et donc le co-acteur. La perspective du rituel s’écarte du point de vue du sens commun en superposant au schème essentialiste une logique interactionnelle complexe. 24 En contexte rituel, le chamane doit concilier une double obligation : s’insérer dans une relation occulte avec des agents invisibles et en même temps favoriser la participation du patient et de l’assistance dans l’interaction (Hanks 2009). Il lui faut paradoxalement amener les gens à s’engager tout en maintenant une asymétrie entre son statut de chamane, familier des esprits, et celui des profanes. Comment s’extraire du monde ordinaire tout en maintenant le contact avec le public ? Les diverses techniques des chamanes tendent, généralement, à dédoubler et superposer les réalités en se référant à un « corps » visible et une « âme » invisible, à des objets et aux esprits-maîtres de ces objets. Le chamane crée des connexions entre ces niveaux feuilletés de réalité dans son corps, dans des artefacts rituels et dans des gestes. Il y insère le client, par exemple en lui demandant de répéter son nom ou d’apporter des offrandes aux esprits, en lui donnant une poupée à tenir dans les mains, en le frappant de coups de fouet, en attachant à son poignet un fil relié au tambour. 25 Le rituel est ce moment où la relation supposée du chamane aux esprits devient pour les profanes une présence partiellement constatable. À travers ses objets rituels (cailloux, tambour, talismans), par des gestes intuitifs visant des objets contre-intuitifs, le chamane montre aux profanes qu’il entend les esprits lui parler, qu’il les voit bouger, qu’il peut agir sur eux. Fermant les yeux pour mieux voir, il leur fait savoir que sa vision n’est pas la vision ordinaire. De leur côté, les non-chamanes font le constat qu’ils ne perçoivent pas ou seulement partiellement les entités évoquées par
l’officiant et qu’ils ne partagent donc pas la vision chamanique. Par son attitude et ses paroles, le chamane communique ceci au client : « Je perçois des choses que vous ne percevez pas. » Le client interprète ce message ainsi : « Le chamane montre qu’il perçoit des choses que je ne perçois pas et, effectivement, je ne perçois pas les choses qu’il montre qu’il perçoit. » 26 En même temps qu’ils éprouvent confusément la présence des esprits par des « objets vivants » dont ils ne perçoivent pas les paroles et par les paroles de locuteurs (dans la bouche du chamane) dont ils ne perçoivent pas les corps, les profanes font l’expérience de l’insuffisance de leur perception et de leur compréhension par rapport à celles du chamane. Leurs capacités perceptives sont redéfinies au cours du rituel comme incomplètes par rapport au mode perceptif complet du chamane. Leur relation aux esprits n’est pas une « expérience personnelle » dyadique ; elle implique dans sa définition la relation riche exhibée par le chamane. Réciproquement, engagée dans le rituel, la relation secrète du chamane à ses esprits cesse d’être dyadique : elle se définit en prenant en compte les nonchamanes instaurés en témoins. C’est pour les clients qu’elle est activée et c’est par différence avec eux qu’elle se construit. Le rituel a donc pour effet de créer une « relation nécessaire entre des points de vue divergents » (Houseman 2012 : 76) et d’intégrer la triade du chamane, du profane et de l’esprit dans un schéma d’implication réciproque. 27 Lors de la cure avec quête d’âme, le chamane place le patient en position de quasi-chamane, puisqu’il décrit son âme voyageant à travers des mondes invisibles aux « gens simples ». L’officiant luimême assume en partie l’identité du patient puisqu’il prend sur lui ses souffrances. Il donne ainsi à éprouver la possibilité d’une définition positionnelle et réversible des identités de chamane et de
profane : pour être chamane, il faut être malade ; être malade, c’est endurer sans le savoir des expériences semblables à celle du chamane. 28 Dans le rituel, la différence entre les statuts de spécialiste et de profane devient une expérience vécue qui s’écarte de la compréhension essentialiste de la vie quotidienne. Alors que dans le savoir commun chamanes et profanes sont séparés par le fossé infranchissable d’une ancestralité et d’une anatomie différentes, dans le rituel les deux catégories sont redéfinies par les modalités contrastées de leur relation aux esprits. La discontinuité entre chamane et profane n’est pas donnée à expérimenter dans le rituel de la même manière qu’elle est donnée à penser dans le savoir commun. 29 Comment expliquer cette divergence entre le versant cognitif et le versant pragmatique du phénomène chamanique ? Alors que notre enquête avait pour but de fournir une explication à la stabilité d’une institution séculaire, nous aboutissons à une contradiction fondamentale qui semble dissolvante : ne faut-il pas craindre d’avoir fait fausse route ? Cette crainte ne se justifierait que si l’on se représentait le chamanisme comme une adhésion passive des agents à une représentation du monde uniformément partagée. Mais rien n’est plus corrosif, suspicieux et polémique qu’une tradition chamanique. En réalité, nous ne découvrons pas une contradiction, nous mettons le doigt sur le mouvement de balancier, sur le moteur même de ce que nous avons reconnu comme la caractéristique de la tradition que nous avons étudiée, un écart entre les perspectives des spécialistes et des profanes. 30 Le rituel chamanique fait intervenir une dimension invisible du monde peuplée d’âmes égarées, d’esprits auxiliaires et de défunts. La dualité ainsi introduite entre le visible et l’invisible exige pour être traitée un être aux frontières indéfinies et doué d’une capacité de
dédoublement, le chamane. Ce dernier établit des relations entre les niveaux de réalité ainsi sollicités. Mais, à la fin du rituel, le retour de l’âme dans le corps du vivant, le renvoi de l’esprit du défunt loin du cadavre, le départ des auxiliaires, tout cela met fin au dualisme. Les esprits ne sont plus là ; cependant, la différence entre chamanes et profanes demeure. Pour expliquer cette discontinuité dans un contexte moniste, le schème interactionniste laisse la place au schème essentialiste qui trouve une expression dans le compte rendu des profanes selon lequel le chamane soigne le malade avec sa propre force. 31 L’une des causes objectives les plus fortes de la divergence constante entre perspective chamanique et perspective profane tient précisément à ce que la première s’exprime au premier chef dans la logique pragmatique du rituel, alors que la seconde recourt à des bases cognitives générales accessibles dans n’importe quel contexte. Ces individus exceptionnels que sont les chamanes, réputés se distinguer des profanes par leur corps et leurs capacités perceptives, s’en écartent aussi dans la compréhension même de leur propre différence par rapport aux profanes. Pour les profanes, percevoir l’écart de la logique des actions du chamane par rapport à leur propre conception du monde, c’est percevoir la validité de la séparation du chamane par rapport aux autres humains. L’institution chamanique enracine ainsi ses fondations dans un contraste d’ordre très général entre logique relationnelle et pensée inférentielle qu’elle détourne à son profit en l’inscrivant dans un balancement temporel entre moment rituel et temps quotidien. Les écarts répétés entre ces deux logiques donnent à percevoir et en même temps contribuent à approfondir et à perpétuer la frontière invisible et infranchissable qui sépare les chamanes de ceux qui se nomment eux-mêmes des « gens simples ».
NOTES 1. Nous empruntons cette heureuse expression à Jane I. Guyer (2000).
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Glossaire 1 Les termes du glossaire sans mention de langue sont touvas. Lorsqu’un terme mongol est indiqué entre parenthèses « (mong.) », l’équivalent touva en est souvent, mais pas toujours, dérivé. Nous signalons par la notation « (commun) » certains termes touvas que l’on retrouve, aux variations phonétiques près, dans la plupart des autres langues turques de l’Altaï-Saïan. Pour les abréviations, voir p. 9. 2 albys (mong. almas) : esprit séducteur. D’ordinaire, il prend, dans les récits, une forme féminine quand il apparaît aux hommes et masculine quand il se montre aux femmes. 3 aldyy : inférieur. Aldyy oran : monde inférieur, pays d’Erlik. 4 algyš : invocation chamanique. 5 amy (mong. am’) : souffle vital. Mongolisme qui tend à éclipser l’équivalent turc, tyn. Les deux se rencontrent en touva dans la paire amy-tyn. 6 anaa : normal. Anaa kiži, homme normal. Antonyme : tuskaj, « spécial ». Voir bödüün. 7 araga : alcool de lait obtenu par distillation. 8 aržaan (mong. aršaan, du sanscrit rasžāyana) : 1. Source d’eau sacrée, généralement thermale. 2. Mélange d’eau, de lait et de brins de genévrier utilisé par les chamanes dans leurs rituels.
9 aza (tv. alt. ; connu chez les Turcs anciens) : démon. Parfois une âme de mort non reconduite. Se rencontre souvent en couple dans les collectifs aza-četker et aza-buk. 10 baj (commun) : riche. 11 bašky (issu avec métathèse du mong. bagš. Connu en ouïghour ancien, ce terme aurait une origine chinoise, bag-ši) : maître, professeur. Titre donné actuellement aux lamas et aux enseignants. En Asie centrale, baksy a évincé le turc commun kam/ham pour désigner le chamane. 12 bojdus (du mong. tümèn bodis, « mille choses ») : la nature, comme ensemble des choses naturelles. Cette notion littéraire ne s’emploie pas chez les nomades. 13 bödüün kiži : homme simple, par opposition soit, en un sens social, au fonctionnaire (darga) ou au riche (baj), soit, en un sens chamanique, au spécialiste rituel. Voir anaa, karačal. 14 buk (du mong. bug) : bug est l’équivalent mongol du turc aza. Pour les Touvas, variété peu personnalisée de démon, considéré comme moins dangereux que l’aza. Les deux termes se rencontrent en association dans aza-buk. 15 burgan (mong. burhan) : Bouddha, divinité lamaïque. Ce nom est aussi employé pour désigner toute divinité sans référence au bouddhisme. 16 buzar (mong. buzar) : souillure, péché. 17 čaja-,jaja- (ait.), čaja- (ch.), aj- (iak.) (commun) : créer (cf. mong. zaja-, « prédestiner, accorder »). 18 čajaačy : créateur. Titre donné dans l’Altaï-Saïan à Kudaj / Ülgen. 19 čajaan : facture, façon dont un être est créé ; destin ; esprit créateur. 20 čajaattyngan : « qui s’est créé comme ça ; ainsi fait ». Se dit d’un caractère inné. 21 čatka : mauvais sort, action maléfique.
22 čažyg, čačylgy (ait.), šačyg (ch.) : geste de projeter, de semer ; rite de libation. čer (commun) : la terre, le pays. Erlik čeri, « le pays d’Erlik ». Voir oran. 23 četker (mong. čötgör) : variété de mauvais esprit. Souvent employé en paire lexicale aza-četker. 24 čižir (formé sur či-, « manger », augmenté du suffixe du contributif -ž-) : s’entredévorer ; désigne les combats invisibles de chamanes qui s’achèvent à la mort de l’un des duellistes. 25 Dajyn deer : « ciel Guerrier ». Divinité céleste. 26 dalgan : farine ; farine cuite. 27 daŋgyna (mong. dagina, du sanscrit dakini) : dame, princesse. Ce titre est parfois donné aux esprits-maîtres de lieu conçus comme féminins. 28 demdek (mong. tèmdèk, « signe ; cachet ») : signe, marque, parfois synonyme de taŋma ; présage. On le rencontre aussi en composition dans im-demdek avec les mêmes significations. 29 deŋer (mong. tenger) : le ciel ; divinité céleste. 30 deer (mot turc, de teŋer, digir) : le ciel. Voir deŋer, kudaj. 31 derig : équipement ; manteau chamanique. La paire lexicale derighereksel évoque l’ensemble des instruments ou accessoires rituels du chamane. 32 doora : adverbe signifiant « en travers ». Dans le discours chamanique, le mot est employé comme substantif pour désigner par euphémisme un mal non identifié, mauvais esprit ou mauvais sort. 33 dör, tör (commun) : coin d’honneur de la yourte, face à la porte. Il se trouve traditionnellement du côté ouest. 34 dös, tös (commun) : racine, fondement. En plus du sens de « racine », tös désigne, dans les langues altaïennes, en chor et en khakasse, les esprits protecteurs des profanes, généralement des ancêtres, mais
aussi les auxiliaires, humains ou non, des chamanes. Eeren-dös ou čajaan-dös désignent en touva l’esprit déclencheur du chamane. 35 düŋgür (tv.), tüŋür (alt.), tüür (khak.) : tambour de chamane. 36 dyt : mélèze. Baj dyt, « riche mélèze », arbre protecteur d’un groupe de parenté. 37 ee (commun) : maître, propriétaire. En contexte chamanique, désigne les esprits-maîtres : tajga eezi, « maître de montagne » ; sug eezi, « maître de rivière » ; čer eezi, « maître de lieu ». 38 eeren : esprit auxiliaire de chamane ; support d’esprit. 39 Erlik (turco-mongol commun, du turc ancien èrklig, « puissant ») : divinité régnant sur le monde inférieur. Il donne la mort aux êtres vivants. Pour les Touvas, le grand khan Erlik, Erlik-Lovuŋ-haan, commande à de plus petits Erlik et aux aza. 40 haača : protection invisible de la famille, de son foyer, de son bétail. Lorsque le haača est supposé ouvert, un chamane doit accomplir un rituel pour le fermer (haača haar, « fermer le haača »). 41 hajyrakan (mong. hajrhan) : bienveillant. Voir p. 215, n. 12. 42 ham (tv.), kam (alt. ch. khak. tél.) : chamane. 43 ham yjaš : arbre-chamane ou arbre chamanique. 44 hej a”t (mong. hij mor’) : « cheval de vent », symbole de tonus vital dans le bouddhisme touva et mongol. 45 huvaanak : procédé de divination avec des cailloux, généralement issus du gésier d’un coq de bruyère ou trouvés sur les rives d’une rivière. 46 iji körnür kiži : personne à double vue, voyant. Dit aussi karaŋ körnür kiži ou öttür köör kiži, « personne voyant au travers ». 47 ilbi (tv.), jelbi, jelbü (ait.) (mong. ilbè) : magie, force magique.
48 kamgalal (mong. hamgaalal) : défense, protection. Dans la langue contemporaine, ce terme désigne souvent les eeren reçus des chamanes par les profanes. 49 kara : noir. Kara-kuš, « oiseau noir » : coq de bruyère. 50 karačal kiži (terme apparaissant dans les contes) : homme simple. Synonyme de bödüün kiži. 51 kargyš (du turc commun kargy-/karga-, « maudire ; injurier ») : malédiction. kat (commun) : couche, étage. La division en couches est typique du discours chamanique. 52 körmos (alt.) : catégorie très générale d’esprits qui inclut aussi bien les auxiliaires du chamane que les ancêtres et leurs représentations gardées dans les yourtes des profanes. 53 kuda : père ou mère d’épouse d’enfant. 54 kudaj (de l’iranien khodâ, « dieu ») : en tv. le ciel ; en khak. et alt. divinité céleste créatrice. Voir Ülgen. 55 Kurbustu (tv.), Kurbustan (alt.) (mong. Hurmast, du nom du dieu iranien Ahura Mazdā, Ohrmazd chez les manichéens) : divinité céleste. Généralement synonyme de Kudaj et d’Ülgen. 56 küš (commun) : force. En tv., kara küš : force noire (mauvais esprit ou mauvais sort). Tv. küš-šydal : force-capacité propre du spécialiste. 57 kut (commun) : force vitale, âme, qui, à la différence du tyn, survit en dehors du corps, notamment après la mort. Voir sünezin. 58 küzüŋgü (commun) : miroir de bronze utilisé par les chamanes le plus souvent pour voir l’avenir et établir leurs diagnostics. Chez les Touvas, le küzüŋgü sert pour la divination ainsi que pour les ascensions célestes. Il est supposé être tombé du ciel. 59 ög : yourte (de feutre ou de bois). 60 ok : flèche ; balle de fusil. Ydyk ok : variété d’eeren touva possédé autrefois par les profanes et les chamanes ; aujourd’hui, suite aux
confiscations, par les chamanes uniquement. 61 oran (mong. oron) : le pays. Erlik orany, « le pays d’Erlik ». Voir čer. 62 oran-taŋdy (mong. oron-hangaj) : « Pays-Montagne ». Cette paire lexicale désigne la région vue comme un vaste espace dominé par une haute montagne protectrice. On rencontre souvent dans les invocations chamaniques des appels aux oran-taŋdym eeleri, « maîtres de mon Pays-Montagne ». 63 orba (commun) : battoir de tambour chamanique. 64 öršee (mong. örsöö ): « pitié ! » Ce mot est l’impératif du verbe öršee-, « avoir pitié ; donner merci ». On rencontre souvent dans les invocations chamaniques l’expression synonyme öršeezinde. Voir hajyrakan. 65 ovaa (tv.), oboo (alt.) (mong. ovoo) : littéralement « tas ». Désigne un montjoie ou cairn de pierres dans les régions de steppe et un amas de branchages dans les régions de taïga. On rencontre des ovaa sur les cols importants et au pied des montagnes. Le culte des montagnes sacrées se fait par l’intermédiaire d’un ovaa. 66 šagaa : nouvel an lunaire traditionnel. 67 sagyš : pensée, conscience. 68 sagyyzyn (de sagy-, « surveiller, protéger », mong. sahi-) : talisman. Dans la pratique des chamanes touvas contemporains, il s’agit généralement d’un fil à porter au poignet donné au client. 69 saŋ (tibétain bsang, « offrande de fumigation de genévrier ») : bûcher rituel dans lequel sont brûlés du genévrier et parfois des offrandes alimentaires destinées à des esprits sollicités. 70 seri : caisse de planches portée par quatre poteaux dans laquelle les Touvas déposaient le corps du chamane défunt avant l’obligation des enterrements dans les cimetières à l’époque soviétique. 71 söök (commun) : os ; clan.
72 šulbus (mong. šulmas) : type de démon. 73 sülde (mong. süld) : type de force vitale. En mongol, cette notion désigne la vitalité d’un être et peut aussi renvoyer au « génie tutélaire » d’un défunt exceptionnel comme Gengis Khan et à son étendard (Even 1988-1989 : 437-438 ; Heissig 1973 : 404). 74 sünezin (mong. süns ): âme. Ce mongolisme tend à éclipser en touva le turc commun kut. 75 sus : force vitale, vigueur. 76 šydal (de šyda-, pouvoir) : puissance, capacité. 77 šyn : exact, vrai ; vérité ; vraiment, correctement. Le « vrai chamane » (šyn ham) 78 « parle vrai » (šyn čugaalaar). Šyn est le nom de l’organe du parti révolutionnaire touva, le premier journal en langue touva, créé en 1930. 79 tajga (commun) : montagne boisée ; forêt de cette montagne. 80 taŋma (commun) (mong. tamga) : marque de propriété sur le bétail. 81 tos karak (« neuf yeux ») : cuiller rituelle à neuf concavités utilisée pour les libations (voir čažyg). 82 tögeči : devin. De tölge (mong. tölgö), divination. 83 tös : voir dös. 84 töš : sternum du mouton. La viande de cette pièce est offerte aux esprits dans le ; bûchers saŋ. Voir uža. 85 tuskaj (mong. tusgaj) : particulier, spécial. Antonyme : anaa. 86 tyn (commun) : souffle, vie, force vitale. Tous les êtres vivants en sont supposé : porteurs. Contrairement au kut, sa disparition entraîne la mort immédiate de l’être. Tv. tyny uštur, « déchirer le souffle », signifie « mourir » ; tv. ölür tyn, « le tyn mortel peut
mourir ». Il arrive pourtant que tyn soit employé comme synonyme de sünezin. Voir amy, sünezin. 87 uk (commun) : origine ; essence ; espèce, genre ; groupe de filiation. Dans le contexte chamanique touva, uk désigne aussi bien l’ancestralité que l’essence du chamane. Chez les Touvas, l’essence uk est censée se manifester dans une catégorie, tel deer uk, « essence céleste », ou čer uk, « essence terrestre ». 88 uktug (adjectif dérivé de uk) « héréditaire » ou « authentique ». 89 uža : queue grasse du mouton. Elle est offerte aux esprits dans les bûchers (saŋ) En paire lexicale dans uža-töš, désigne les morceaux les plus prestigieux du mouton. 90 Ülgen (alt. ch. tél.) : divinité céleste créatrice des peuples de l’Altaï. On distingue parfois un Ülgen principal (Baj-Ülgen, « riche Ülgen ») et de nombreux Ülgen inférieurs. Ülgen correspond au Kudaj des peuples du Saïar (Khakasses et Touvas). 91 üstüu : supérieur. 92 üzüt (alt. ch. tél. khak.) : mauvais esprit, souvent une âme de mort. : porteur d’uk, c’est-à-dire
Index A Action ~ intuitive 307, 308, 325 ~ contre-intuitive 307, 321 albinos (animal) 285, 291, 292, 294 albys (tv), démon séducteur touva 90, 135, 152, 156-158, 165, 182, 186, 253, 262, 263, 340, 341, 355, 356, 362 Alekseenko, E. A. 195 Alekseev, E.A. 40, 145, 160, 161, 175, 176, 181, 183, 187, 198, 200, 211, 238, 239, 246, 249, 286, 291 Altaïens du Sud (altaj-kiži) 24, 26, 27, 33, 40, 141, 170, 175, 201, 226, 230, 312 amour avec un esprit 181-185, 187-192, 195, 225, 226, 370 Anohin,A.V. 24, 136, 137, 141, 142, 161, 170, 176, 183, 189, 201, 205207, 221, 230, 240, 241, 280, 312, 363 arbre 11, 21, 39, 42, 93, 102, 142, 152, 159, 167, 181, 184, 185, 208, 244, 285, 286, 288, 290-292, 299, 300, 301, 305, 344, 357, 365 arbre-chamane 285, 286, 288, 290, 292 bouleau 26, 183, 357 mélèze 26, 91,159, 285, 328, 365 arc-en-ciel 50, 156, 158, 181, 186 artefact 47, 51, 181, 201, 222, 223,
306, 346, 373 Atran, S. 17, 148, 149, 151, 259, 293, 369, 370 aza (commun), démon 11, 34, 92, 94, 105, 107, 111, 114, 161, 200, 216, 240, 247, 248, 261, 262, 274, 311, 325, 326, 331, 349, З60, 361, 362, 393395 В Bazin, J. 290,291,304 biologie intuitive 148, 151, 236, 259, 293, 307, 372 Bloch, M. 18, 146 Bogoras, W. 12, 194 bouddhisme 30-36, 47, 50, 62, 83, 89, 115, 116, 119, 186, 237, 254, 271, 274, 313 Bourdieu, P. 19, 362 Bouriates 66, 114, 132, 135, 145, 181, 194, 196, 226, 236, 249, 264, 286, 358 Boyer, E 18, 109, 114, 115, 119, 149, 151, 236, 257-259, 306, 307, 354, 369 Butanaev, VJa. 135, 138, 140, 160, 166, 168, 172, 173, 176, 177, 180, 200, 206, 207, 209, 211, 228, 230, 236, 237, 285, 288, 313, 342, 348, 359 C čajaan (tv.), destin, facture 91, 113, 115, 116, 147, 151, 157, 158, 168, 169, 175, 176, 178, 198, 211, 276, 304, 313, 340, 341, 343, 368, 373 Catherine II de Russie 134, 136 cervidé 207, 212, 213, 219, 284, 287, 291, 363 cerf 26, 207, 213, 227, 229, 284, 288, 292, 294, 361
renne 22, 28, 34, 74, 110, 116, 118, 181, 207, 229, 236, 284,-286, 288, 289, 291-293 chair 21, 106, 143, 146, 169, 170, 172, 237, 238, 240, 241, 247 chamane corps transpercé du ~ 241-246 ~ dépecé en rêve 169, 170-174, 177, 180, 196, 218, 230, 238, 246, 342 ~ mangeur d’hommes 235-240 ~ noir et blanc 263 « personne à corps ouvert » 246 chant 60, 64, 89, 93, 94, 157, 210, 213-215, 217, 218, 223, 230, 242, 289, 334, 340, 341, 343, 345, 346, 348, 361, 371 cheval 27, 32, 33, 39, 83, 92, 133, 156, 163, 165, 187, 188, 197, 201-203, 206-213, 219, 225, 237, 266, 286-289, 299, 319, 320, 330, 340, 348, 354, 364 Chors 24, 27, 29, 40, 160, 166, 172, 173, 176, 189, 192, 203, 206, 211, 225, 240, 264, 289, 312, 355, 365 ciel 31, 32, 39, 40, 50, 89, 90-92, 120, 135, 157, 158, 162, 177, 181, 183, 189, 203, 215, 216, 253, 261-263, 270, 286, 292, 301-303, 313, 318, 319, 321, 340, 343, 348, 355-357, 360, 365 clan 28, 30, 40, 60, 74, 113, 120, 140-143, 145, 148, 176, 183, 184, 187, 188, 201, 209, 219, 259, 280 coiffe chamanique 16, 226, 228-231, 233, 263, 266, 274-277, 282, 316, 332 costume chamanique 226-234 crise chamanique 143,158,166-169, 172, 174, 180, 181, 185, 341, 370 D Daours 19, 150,167, 355
demdek (tv.), marque, signe 159, 177, 289, 336, 354 Descola, Ph. 15 devin 32, 110, 122, 123, 126, 128-132, 214, 298, 326 Digard, J.-P 212 Diószegi, V. 121, 151, 172, 173,198, 200, 207-209, 228, 262, 278, 280, 291, 312, 363 D’jakonova, V.P 24, 33-35, 39, 41, 56, 89, 140, 165, 169, 170, 180, 200, 201, 205, 219, 230, 249, 262, 270, 276, 308, 347, 354, 356 dös (tv.), racine, esprit (voir tös) 157, 158, 168, 169, 221, 363, 373 duplication rituelle 21, 171, 218, 230, 233, 327, 344, 351, 358, 371 Dyrenkova, N.P 24, 29, 36, 116, 117, 118, 138, 140, 163, 166, 170, 172, 175, 177, 187-189, 192, 198, 200, 202, 203, 209, 214, 219, 225, 226, 232, 246, 286, 288, 289, 341, 344, 350, 357, 363, 364, 365 E eeren (tv.), esprit, support d’esprit 34, 41,46, 51, 54, 89, 93, 96-105, 158, 169, 220-223, 232, 233, 251-253, 263, 266-272, 276, 307, 325, 326, 330, 332, 336, 340, 341, 347, 357, 361, 363, 365 Eliade, M. 174, 189, 264 entitativité 257, 258, 259, 262 épopée 29, 64, 201, 203, 208, 214, 355 Erlik (dieu des morts) 30, 36, 96, 107, 175, 200, 211, 213, 216, 240, 241, 249, 289, 313, 320, 338, 339, 347, 348, 356, 362 Espèce ~ vivante 236, 258, 270 ~ naturelle 149, 150, 259, 260
Esprit ~ auxiliaire 36, 89, 93, 101, 157, 175, 178, 188, 191, 195, 221, 226, 238, 247, 263, 268, 338, 340, 345, 373, 375 ~ déclencheur 168, 169, 176, 180, 188, 189, 192, 221, 280, 337, 341 ~ maître 90, 91, 93, 102, 103, 152, 161, 179, 185, 206, 209, 217, 219, 252254, 276, 284, 285, 287-290, 292, 303, 307, 320, 336, 339, 361, 363, 365, 373 essence 17-21, 53, 109, 114, 124, 143, 145, 146, 148-151, 153, 163, 172, 173, 176, 178, 180, 181, 183-186, 190-194, 197, 198, 214, 224, 229, 233, 241, 257, 258, 260-263, 280, 282, 283, 288, 291-294, 339, 356, 367, 368373 Even, M.-D. 28, 83, 89, 114, 135 Évenks 28, 165, 194, 196, 222, 285, 286 F feu 11, 31, 32, 34, 39, 40, 42, 43, 61, 67, 68, 135-137, 185, 278, 285, 301, 305, 307, 308, 312, 314, 316-320, 332, 341, 342, 360 flèche 65, 96, 97, 103, 134, 204-206, 226, 227, 235, 243, 266, 268-271, 273, 353, 354, 357 Funk, D. 26, 29, 129, 165, 166, 176, 183, 187, 188, 189, 226, 296 G Gell, A. 130,177,178,223,288,290 Gelman, S. 17, 18, 148-151, 191, 259, 260, 293, 370 Georgi, J.G. 14, 23, 215, 243, 353, 365 Gil-White, F. J. 149, 151, 259 Ginzburg, G 15
Gmelin, J.G. 23, 40, 133, 142, 166, 243, 244, 264, 265, 344 H haača (tv.), protection magique du foyer 61, 331, 337, 358, 360 Halemba, A. 46 Hamayon 19, 22, 105, 114, 118, 145, 146, 152, 181, 194, 203, 214, 225, 226, 240, 247, 249, 280, 320, 348, 350 Haslam, N. 258-260, 293 hérédité 145, 178, 181, 186, 246, 305 héritage 14, 78, 118, 140, 145-147, 180, 182, 183, 186, 187, 189, 191, 207, 268, 280, 289, 298 Hirschfeld, L. 16, 17, 151, 190, 259, 293 Hobsbawm, E. 47 Houseman, M. 22, 131, 306, 322, 351, 374 Hudjakov, I. A. 160, 170, 177 Humphrey, C. 19, 22, 31 32, 35, 60, 66, 101, 146, 150, 167, 355, 357-360 huvaanak (tv.), divination avec des cailloux 86, 126, 128, 129, 130, 271, 298 I Iakoutes 30, 145, 160, 161, 169, 170, 172, 173, 180, 226, 238, 242-244, 246, 285, 288, 291, 354, 362 indicialité, indices 17, 20, 30, 82, 120, 122, 123, 134, 143, 153-155, 159163, 166, 175, 177, 178, 195, 196, 198, 223, 228, 252, 282, 283, 288, 289,
291, 324, 354, 370, 373 inférence 111-114, 233, 283, 291-293, 368 interprétation comme mode d’action 353-356 ~ feuilletée des chamanes 357, 373 J jaja- (commun), créer 175-177, 290 Jakovlev, E. 24, 35, 36, 39, 40, 41, 74, 113, 114, 133, 139, 165, 214, 236, 247, 266, 364 Johansen, U. 46, 47 K kat (couche) 30, 187, 188, 357 Katanov, N. F. 11, 24, 40, 66, 81, 93, 94, 129, 138, 144, 157, 175, 176, 206, 213, 237, 247, 298, 311, 313, 355, 356, 360 Keil, F. C. 113, 148, 190, 191 Kenin-Lopsan M.B. 24, 36, 40, 48-53, 55, 56, 59, 61, 64, 66, 89, 120, 124, 143, 144, 158, 160, 164, 165, 169, 176, 180, 182, 198, 199, 201, 209, 210, 212-214, 221, 223, 228, 230, 239, 250, 251, 261, 262, 265, 276, 278, 279, 281, 300, 311, 338, 340, 341, 345, 349, 355, 357, 358, 363, 364 Khakasses 23, 26, 34, 35, 47, 66, 67, 86, 87, 94, 133, 138, 139, 142, 166, 172, 175, 180, 200, 206, 207, 209, 211, 212, 221, 222, 226, 230, 264, 343 Kohn, F. (Kon) 24, 34-36, 39, 40, 62, 74, 100, 101, 104, 181, 191, 242, 274, 275, 286, 296, 350, 358 körmös (alt.), catégorie d’esprit 240 Koumandines (kumandy) 27, 160, 175, 238, 249
Ksenofontov, G. 145, 161, 169, 170, 172, 173, 177, 180, 238, 246 Kudaj (dieu céleste créateur) 30, 35, 175, 176, 213, 215, 241, 301, 313, 356 küzüŋgü (tv.), miroir chamanique 198, 270, 272, 274, 275, 357 L Lambert, J.-L. 22, 172, 173, 195, 246 Latour, B. 47 Lévi-Strauss, Cl. 148, 292, 293, 343 Lot-Falck, E. 121, 363 loup 49, 93, 222, 263, 264, 268, 270, 294, 305, 334, 345, 347, 349 M mana (théorie du) 16,114 Mänchen-Helfen, O. 24, 36, 279, 311, 313, 336, 345 Mauss, M. 16, 114 Mongols 28, 32, 67, 69, 114, 134, 135, 142, 167, 209, 254, 259 Darkhates 66, 114, 119, 121, 206, 209, 221, 226, 298 N Nanaïs 15, 176, 195 Nganassanes 172, 173, 195, 246 O Oïrot Khan 134
Olsen, O.M. 24, 40, 93, 100, 101, 105, 242, 265, 278, 350 originalité du chamane 21, 59, 130, 260, 278-283, 343, 353, 369 os 30, 86, 101, 102, 120, 143, 145, 146, 161, 163, 169-176, 196, 214, 215, 229, 230, 271, 286, 291, 342, 369, 371, 381 ~ surnuméraire 15, 171-174, 196, 342 ours 50, 51, 56, 99, I34, 15 5, l86, 202, 216, 219, 253, 266-268, 270, 272, 277, 285, 288-290, 292, 325, 332, 336, 347, 350, 355 P Pallas, P. S. 23, 40, 166, 207, 274 parenté 18, 24, 30, 59, 60, 61, 66, 69, 75, 82, 129, 140, 142, 144-146, 163, 180, 189, 310, 322, 328, 337, 338 filiation 35, 59, 75, 93, 113, 120, 140, 145, 157, 158, 184, 202, 225, 226 mariage 59, 69, 74, 75, 78, 81, 140, 141, 142, 225, 226 ~ matrilatérale, avunculaire 137, 144-146, 189, 327, 337 Pedersen, M. 19, 121, 139, 226, 232, 298 Pimenova, K. 22, 23, 62, 83, 156, 340 Potanin, G.N. 24, 40, 41, 61, 113, 114, 132-137, 145-147, 156, 161, 205, 206, 211, 215, 216, 237, 242, 249, 259, 276, 278, 296, 311, 312, 313, 320, 348, 364 Potapov, L. P. 24, 26, 27, 29, 30, 31, 35, 39, 40, 61, 72, 101, 118, 132, 160, 165, 172, 175, 200, 204, 206, 207, 209-212, 219, 230, 237, 247, 268, 285, 288, 289, 291 Putnam, H. 260 R
Radloff, F.W. 23, 165, 247, 279, 296 relation ~ externe 179, 184, 186, 192 ~ interne 178, 224 Rituel cure chamanique 327,339-351 ~funéraire 308-326 traitement de sort 88-104 S Sanžeev, G. D. 114 saŋ (tv.), bûcher d’offrandes 83, 215, 253, 285, 301, 302, 316, 317, 320, 325, 337 schème ~ essentialiste 151, 178, 186, 190-192, 244, 246, 282, 373, 375 ~ constructiviste 178-193 seri (tv.), tombe chamanique sur pilotis 241, 308 serpent 95, 169, 204, 243, 266, 270, 276, 277, 330, 332, 338, 345, 348, 354 Severi, С. i6, 18, 19, 22, 213, 217, 218, 306, 322, 346, 373 Shirokogoroff, S.M. 118, 119, 137, 194, 281, 287 Smoljak, A.V. 195,196 Sorcellerie malédiction 64-67, 70, 72, 74-76, 80-82, 95, 100, 216, 235, 253, 254, 262, 268, 337 sorcier 16, 45, 57, 59, 60, 64-69, 74, 77, 82, 95, 106, 107, 125, 131, 195, 259, 343 sort 20, 53-5 5, 62-64, 66-77, 79-83, 86-88, 94-96, 100, 104, 106, 119, 126, 170, 239, 248, 253, 259, 270, 331, 339, 372
Sperber, D. 146, 287, 290, 292 Šternberg, L. Ja. 24, 114, 182-184, 187-189, 192, 195, 225, 357 T tambour 12, 20, 30, 31, 39-42, 48-51, 65, 83, 84, 86, 88-91, 93, 95, 98101, 111, 118, 120, 121, 125, 133, 136, 138, 154, 155, 160, 161, 175, 181, 188, 191, 199-201, 203-219, 221, 222, 225-228, 230, 232, 233, 241, 242, 247, 250, 251, 266, 268, 270, 276, 278, 280, 282, 286, 289, 330, 332, 334, 339-341, 345, 347, 353, 354, 357, 363-366, 368, 371, 374, 379 battoir 40, 83, 90, 91, 95, 101, 121, 205, 206, 211, 221, 222, 239, 270, 278, 332, 345, 363 tamy (tv.), enfer 313 Taube, E. 118, 176, 203, 303, 356 Tchouktches 12, 194, 195 Téléoutes 24, 27, 29, 36, 118, 133, 166, 172, 175, 183, 189, 207, 219, 246, 286, 289, 296, 312, 360 Tere-Höl 67, 115, 125, 153, 154, 161, 184, 185, 207, 208, 235, 261, 274 Tofalars 28, 208, 226, 291, 312 tös (alt.), racine, esprit (voir dös) 135, 137, 138, 166-170, 175, 187-189, 224, 343 Tostogoš 136 Touvas Cengel (Mongolie) 28, 146, 176, 303 Erzin 22, 28, 60, 65, 90, 163, 164, 254, 262, 282 Tožu 22, 28, 29, 35, 110, 116, 118, 155, 181, 206-208, 212, 226, 254, 284, 285, 286, 292-294, 344 Tsaatanes 28,198, 200, 211, 228, 363 tyn (commun), souffle vital 117, 311, 313, 320, 329, 330, 336, 358
U uk (tv.), origine, essence 113, 114, 115, 139, 147, 151, 179, 180, 184, 185, 214, 261, 262, 263, 280, 282, 368 Ülgen 30, 160, 161, 175-177, 183, 189, 213, 225, 230, 289, 290 V Vajnštejn, S.I. 24, 28, 30, 35, 41, 51, 74, 118, 121, 140, 155, 165, 180, 198, 206-210, 212, 213, 219, 221, 226, 231, 241, 248, 344, 349, 350, 364, 366 Verbickij, V.I. 23, 165, 166, 238, 357 W-Z Weber, M. 58 Zönög böö 135
Table des figures 1 Figure 1. Populations turques de l’Altaï-Saïan 25 2 Figure 2. La république de Touva et ses régions 27 3 Figure 3. Campement d’été 29 4 Figure 4. Vue de Kyzyl, capitale de la république de Touva 37 5 Figure 5. Le local de l’association Adyg-eeren 52 6 Figure 6. Une chamane trempe un fil dans le lait pour l’« animer »avant de l’attacher au poignet de sa cliente 97 7 Figure 7. Bora-maadyr coupe le fil qui relie sa patiente à la poupée kiži-eeren de son tambour 99 8 Figure 8. La chamane passe une patte d’ours sur la partie malade du corps de la patiente 99 9 Figure 9. Le circuit du sort 100 10 Figure 10. Le type d’eeren domestique le plus répandu à Touva aujourd’hui 102 11 Figure 11 Un eeren en forme d’arc fait par le chamane Kombu-ham sur le mur d’un magasin de Sug-Aksy 103 12 Figure 12. Réseau de l’agentivité d’un chamane 104 13 Figure 13. Zina, les pierres de son huvaanak en main, fait le geste de symyranyr 128 14 Figure 14. Le huvaanak de Zina. 129 15 Figure 15. Généalogie du chamane altaïen Taštan 141
16 Figure 16. La transmission de la qualité chamanique chez la chamane Ondarmaa 144 17 Figure 17. La main gauche de la chamane Nadežda. 171 18 Figure 18. Principe d’essence et principe d’interaction dans les récits de développement de chamanes 193 19 Figure 19. Tambour de la chamane Ondarmaa 204 20 Figure 20. Bora-maadyr attache des rubans à son nouveau tambour 218 21 Figure 21. Représentations touvas d’ancêtres chamanes (ham eeren) 220 22 Figure 22. Bora-maadyr entouré de ses eeren. 220 23 Figure 23. Neuf fléchettes de fer attachées à un morceau de peau sur le dos du costume du chamane Jurij O 227 24 Figure 24. Coiffe que le chamane Sergej T. porte avec son costume 229 25 Figure 25. Le chamane Jurij O. avec sa coiffe ornée d’un visage 229 26 Figure 26. Chamane touva oriental. 231 27 Figure 27. Le chamane Šoončur Sojan 231 28 Figure 28. Chamane toungouse se perçant le corps d’une flèche 243 29 Figure 29. Plastrons de costume de chamane 245 30 Figure 30. La chamane Alesja Saarlyn montre le trou ménagé au niveau de l’aisselle dans son costume 248 31 Figure 31. La circulation d’énergie selon Svetlana 250 32 Figure 32. La circulation étagée des forces selon Ereksen 252 33 Figure 33. Pierre en forme de tête de loup, un « cadeau » des maîtres de la taïga. 264 34 Figure 34. Un crâne d’ours d’une taille exceptionnelle 267 35 Figure 35. Bora-maadyr caressant son adyg-eeren 267 36 Figure 36. Ydyk ok, « flèche sacrée » ancienne. 269
37 Figure 37. Saaskan eeren, la pie 269 38 Figure 38. Coquille d’escargot 272 39 Figure 39. « Petit eeren » avec griffes d’ours, patte de coq de bruyère et petit küzüngü 272 40 Figure 40. Patte d’ours 272 41 Figure 41. Cloche 272 42 Figure 42. Tarentule. 272 43 Figure 43. Défense de sanglier 272 44 Figure 44. Ydyk ok, « flèche sacrée » fabriquée par Sergej 273 45 Figure 45. Le dos du manteau de Sergej. 273 46 Figure 46. Corbeau sur l’épaule du manteau. 273 47 Figure 47. Chamane touva portant au cou un miroir de fabrication occidentale en guise de küzüŋgü 275 48 Figure 48. Coiffe du chamane Gennadyj. 275 49 Figure 49. Coiffe du chamane Gennadyj (vue de face) 275 50 Figure 50. Bora-maadyr vers 2001 277 51 Figure 51. Bora-maadyr en 2003 277 52 Figure 52. Bora-maadyr en 2006 277 53 Figure 53. Schéma causal d’identification d’un chamane 283 54 Figure 54. Après l’enterrement, on dépose alcool et nourriture sur la tombe 310 55 Figure 55. Le chamane Bora-maadyr dispose de la nourriture sur le bûcher (saŋ) 317 56 Figure 56. Le chamane Bora-maadyr verse de l’alcool (araga) dans le feu tout en s’adressant au défunt 317 57 Figure 57. Schéma du rituel du 49e jour. 321 58 Figure 5 8. La vallée de l’Üstüü Iskin 3 29
59 Figure 59. Tolja façonne une figurine de pâte 333 60 Figure 60. La chamane Ondarmaa et son patient Tolja 333 61 Figure 61. Un chamane chez les Touvas 358 62 Figure 62. Le chamane Bora-maadyr fumige son tambour à manche anthropomorphe 364 63 Figure 63. Poupée kiži eeren suspendue sur le même tambour 365 64 Figure 64. Face externe du tambour de Šoončur Sojan 366