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JUIN-JUILLET 2024 – BIMESTRIEL – NUMÉRO 74

L’ÉPURATION SAUVAGE
LES GRANDS PROCÈS

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DE LA COLLABORATION
DRIEU, BRASILLACH
ET LES AUTRES

1944-1945

L’épuration
L
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L’é
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puration
L’HEURE DES COMPTES
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VOUS RÉVÈLE LES DESSOUS DE LA CULTURE 6 JUIN 1944 - LE JOUR LE PLUS LONG Promesse d’une libération tant attendue, le débarquement allié de Normandie est resté dans les mémoires comme la plus formidable opération militaire du XXe siècle. A quatre-vingts ans de distance, Le Figaro Hors-Série revient sur cette épopée de courage et de sang dans un numéro spécial. Au fil de ses 164 pages, il fait défiler les images du jour le plus long, le récit heure par heure du Débarquement, les secrets d’une opération qui fut le fruit d’un compromis politique entre les Alliés, les multiples entreprises d’intoxication orchestrées avec succès auprès de l’ennemi. Une cartographie détaillée des combats, une évocation poignante du martyre enduré par la Normandie, un dictionnaire des hommes du jour J, de Montgomery à Eisenhower et de Rommel à Robert Capa, ainsi que l’agenda des principaux événements organisés pour cet anniversaire complètent ce numéro exceptionnel. 14 € 164 pages, en vente actuellement ,90 chez votre marchand de journaux et sur www.figarostore.fr/hors-serie Retrouvez Le Figaro Hors-Série sur X et Facebook
P8 P106 P40 AU SOMMAIRE © MDJ. © PHOTOGRAPHIE AGENCE FLEURIDAS (KEYSTONE ILLUSTRATION). PARIS, MUSÉE CARNAVALET. © PISTOLESI ANDREA/HEMIS.FR ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE 8. Olympie, vaincre sous le regard du monde Par Jean-Manuel Roubineau 16. Citizen B, l’Histoire aux trousses Par Isabelle Schmitz 18. Si je t’oublie, Constantinople Entretien avec Sylvain Gouguenheim, propos recueillis par Geoffroy Caillet 22. Le roi du pétrole Par Geoffroy Caillet 24. Les flambeaux de la nuit Par Michel De Jaeghere 25. Côté livres 31. Jean Cau entre deux rives Par Eugénie Bastié 32. Expositions Par Luc-Antoine Lenoir 34. Crime et châtiment Par Geoffroy Caillet 35. Télévision Par Marie-Amélie Brocard 36. A table avec les dieux Par Marie Zawisza 37. Morceau de choix Par Jean-Robert Pitte, de l’Institut EN COUVERTURE 40. L’heure des comptes Par Olivier Dard 48. La vengeance et la rage Par Jean-Marc Berlière 56. La justice et l’Histoire Par Gilles Antonowicz 66. Le procureur de la mort Par Gilles Antonowicz 70. Le tribunal des lettres Par Laurent Dandrieu 78. Les derniers jours d’un condamné Par Renaud Meltz 82. Au cœur des ténèbres Par Guillaume Zeller 92. La guerre des placards Par Luc-Antoine Lenoir 96. Un village français Par Geoffroy Caillet 98. Lignes épurées 100. A charge de revanche Par Luc-Antoine Lenoir L’ESPRIT DES LIEUX 106. Assise, la citadelle inattendue Par François-Joseph Ambroselli 114. La grande galerie de Carpentras Par Marie-Laure Castelnau 118. Sous le soleil des Mexicas Par Albane Piot 126. Dans les petits papiers Par Sophie Humann 130. Teigneuse bourgeoisie Par Vincent Trémolet de Villers EN COUVERTURE : L’EXÉCUTION DE L’UN DES SIX JEUNES MILICIENS CONDAMNÉS À MORT LE 2 SEPTEMBRE 1944, À GRENOBLE. ILS FURENT FUSILLÉS LE SOIR MÊME EN PRÉSENCE D’UNE FOULE HURLANTE ET DES ENFANTS DES ÉCOLES AMENÉS PAR LEURS INSTITUTEURS. © PARIS MUSÉES, MUSÉE DE LA LIBÉRATION, DIST. GRANDPALAISRMN/IMAGE VILLE DE PARIS - © COLOR BY KLIMBIM. Société du Figaro. Siège social 23-25, rue de Provence, 75009 Paris. Président Charles Edelstenne. Directeur général, directeur de la publication Marc Feuillée. Directeur des rédactions Alexis Brézet. LE FIGARO HISTOIRE. Directeur de la rédaction Michel De Jaeghere. Directrice adjointe de la rédaction Isabelle Schmitz. Rédacteur en chef Geoffroy Caillet. Enquêtes Luc-Antoine Lenoir, Albane Piot. Chef de studio Françoise Grandclaude. Secrétariat de rédaction Caroline Lécharny-Maratray. Rédactrice photo Carole Brochart. Editeur Robert Mergui. Directrice de la fabrication Emmanuelle Dauer. Directrice de la production Corinne Videau. LE FIGARO HISTOIRE. Commission paritaire : 0624 K 91376. ISSN : 2259-2733. Edité par la Société du Figaro. ISBN : 978-2-8105-1041-2 Rédaction 23-25, rue de Provence, 75009 Paris. Tél. : 01 57 08 50 00. Régie publicitaire MEDIA.figaro Président-directeur général Aurore Domont. 23-25, rue de Provence, 75009 Paris. Tél. : 01 56 52 26 26. Imprimé en France par RotoFrance Impression, 25, rue de la Maison-Rouge, 77185 Lognes. Mai 2024. Origine du papier : Finlande. Taux de fibres recyclées : 0 %. Eutrophisation : Ptot 0,002 kg/tonne de papier. Abonnement un an (6 numéros) : 45 € TTC, Le Figaro Histoire deux ans (12 numéros) : 80 € TTC. Etranger, nous consulter au 01 70 37 31 70, du lundi au vendredi, de 7 heures est imprimé dans le respect de à 17 heures, le samedi, de 8 heures à 12 heures. l’environnement. CE NUMéRO A éTé RéALISé AVEC LA COLLABORATION DE JEAN-LOUIS VOISIN, PHILIPPE MAXENCE, FRéDéRIC VALLOIRE, MARIE PELTIER, JEAN TULARD, THIERRY LENTZ, éRIC MENSION-RIGAU, AMAURY COUTANSAIS-PERVINQUIÈRE, BLANDINE HUK ET VALéRIE FRÖLICH, SECRéTAIRES DE RéDACTION, GUéBILA ZAFATI, RéDACTRICE GRAPHIQUE, SOPHIE SUBERBÈRE, RéDACTRICE PHOTO, KEY GRAPHIC, PHOTOGRAVURE, SOPHIE TROTIN ET SARAH ZANET, FABRICATION. MALGRé TOUS NOS EFFORTS, CERTAINS AUTEURS OU AYANTS DROIT DES IMAGES REPRODUITES DANS CE NUMéRO N’ONT PU ÊTRE IDENTIFIéS OU RETROUVéS. NOUS PRIONS LES AUTEURS QUE NOUS AURIONS OMIS DE MENTIONNER, OU LEURS AYANTS DROIT, DE BIEN VOULOIR NOUS EXCUSER ET LES INVITONS À NOUS CONTACTER. H RETROUVEZ LE FIGARO HISTOIRE SUR WWW.LEFIGARO.FR/HISTOIRE ET SUR FR 10-31-1557 Certifié PEFC Ce produit est issu de forêts gérées durablement, de sources recyclées et contrôlées www.pefc-france.org ENCART JETé LE PARTICULIER SUR LES ABONNéS CONSEIL SCIENTIFIQUE. Président : Jean Tulard, de l’Institut. Membres : Simone Bertière, historienne, maître de conférences honoraire à l’université Bordeaux-Montaigne et à l’ENS Sèvres ; Jean-Paul Bled, professeur émérite (histoire contemporaine) à l’université Paris-Sorbonne ; Maurizio De Luca, ancien directeur du Laboratoire de restauration des musées du Vatican ; Alexandre Grandazzi, historien et archéologue, professeur de langue et littérature latines à l’université Paris-Sorbonne ; Barbara Jatta, directrice des musées du Vatican ; Thierry Lentz, directeur de la Fondation Napoléon ; Alexandre Maral, conservateur général au Musée national des châteaux de Versailles et de Trianon ; Eric Mension-Rigau, professeur d’histoire sociale et culturelle à l’université Paris-Sorbonne ; Arnold Nesselrath, professeur d’histoire de l’art à l’université Humboldt de Berlin, ancien délégué pour les départements scientifiques et les laboratoires des musées du Vatican ; Dimitrios Pandermalis (†), professeur émérite d’archéologie à l’université Aristote de Thessalonique, président du musée de l’Acropole d’Athènes ; Jean-Christian Petitfils, historien, docteur d’Etat en sciences politiques ; Jean-Robert Pitte, de l’Institut, ancien président de l’université Paris-Sorbonne ; Giandomenico Romanelli, professeur d’histoire de l’art à l’université Ca’ Foscari de Venise, ancien directeur du palais des Doges ; Jean Sévillia, journaliste et historien.
© LEA CRESPI/LE FIGARO MAGAZINE L’ÉPURATION, TRAGÉDIE FRANÇAISE S’ 4 h il ne s’était agi que de châtier les traîtres, sans doute n’en parlerait-on plus depuis longtemps. L’occupation allemande avait fourni à une poignée de misérables l’occasion de manifester leur vilenie en vendant leurs services à l’ennemi contre espèces sonnantes et trébuchantes. Ils avaient prospéré sur les malheurs de la patrie, livré leurs concitoyens à la brutalité de l’occupant, dénoncé leurs voisins, collaboré aux crimes du nazisme. Certains avaient trouvé l’occasion de donner libre cours à une dérisoire volonté de puissance, d’autres avaient satisfait à d’obscurs désirs de vengeance, laissé parler en eux l’envie ou le ressentiment. Des voyous avaient saisi l’opportunité de commettre leurs méfaits à l’abri de la force publique. Leur cause aurait été vite entendue, jugée sans susciter d’âpres cas de conscience. L’épuration fut, en France, tout autre chose, parce que les tragédies de l’Occupation y avaient été redoublées sous l’effet de ce qu’il faut bien appeler une guerre civile. L’immense majorité des Français avait d’abord suivi le maréchal Pétain, accepté l’institution de l’Etat français à Vichy, les réformes inspirées par la Révolution nationale parce que le traumatisme d’une défaite totale, rapide, éclatante, vingt et un ans seulement après le triomphe de 1918, qui leur avait fait croire, comme à leurs alliés, leurs rivaux ou leurs adversaires que s’ouvrait, en Europe, l’heure d’une hégémonie française, avait laissé le pays abasourdi. Que jeté sur les routes, son territoire envahi, ses voies de communication coupées, 1,6 million de prisonniers emmenés en Allemagne (ils appartenaient aux classes d’âge qui représentaient les forces vives de la nation), l’appareil économique menacé de confiscation par l’occupant, les entreprises souvent paralysées par la disparition de leurs dirigeants, de leurs ouvriers, de leurs cadres, l’alimentation de la population compromise par les réquisitions allemandes, le «peuple du désastre » (Henri Amouroux) avait tenu pour providentiel qu’ayant sauvé par l’armistice l’indépendance de 45 % du territoire, sauvegardé l’empire colonial et la flotte, un gouvernement prenne en charge les conséquences de la débâcle en permettant à la vie de reprendre et en évitant au pays le sort de la Pologne, de la Belgique ou des Pays-Bas, directement administrés par un Gauleiter. L’unité n’avait pas survécu, pourtant, à ces premiers moments. En acceptant, le 24 octobre 1940, de rencontrer Hitler à Montoire, le maréchal Pétain n’avait sans doute songé qu’à obtenir de lui une amélioration des conditions faites à la France : accélérer le retour des prisonniers, diminuer l’énorme charge financière imposée par le vainqueur (400 millions de francs par jour : de quoi assurer l’entretien de 18 millions de soldats de la Wehrmacht), mettre fin à l’annexion de fait de l’Alsace-Lorraine et des départements du Nord et du Pas-de-Calais. En assumant, à défaut des concessions concrètes qu’en escomptait Hitler, le mot et le principe d’une «collaboration » avec l’occupant, il n’en avait pas moins mis le doigt dans un engrenage mortifère. Faute en effet d’être en situation de faire connaître ses arrière-pensées, ses calculs, son désir de préparer, à terme, un relèvement, il avait donné une légitimité inespérée au petit nombre des intellectuels et des politiciens qui estimaient, depuis Paris, que la défaite avait sanctionné définitivement l’impuissance de la démocratie parlementaire, et qu’il n’y avait d’autre avenir possible pour la France que dans une imitation des régimes fascistes qui prospéraient alors dans toute l’Europe, comme dans un changement d’alliance qui alignerait sa politique étrangère sur celle du vainqueur dans l’espoir de s’imposer à lui comme un partenaire au sein de l’Europe nouvelle dont l’Allemagne avait vocation à être la puissance dominante. Dans une partie notable de l’opinion, la résistance inattendue de l’Angleterre avait donné au même moment du crédit à la conviction affirmée de Londres par le général De Gaulle que la défaite française n’avait pas signé la fin de la guerre ; qu’il y avait pour la France une place à tenir en se rangeant résolument du côté des Alliés pour continuer le combat ; qu’il était loisible pour elle de s’y préparer sans attendre, en menant à leur profit des actions de renseignement. A Vichy même, qu’il s’agisse des promoteurs des chantiers de jeunesse ou des services secrets du colonel Groussard, des cadres de l’école d’Uriage ou de ceux de l’armée de l’armistice qui dissimulaient du matériel militaire, une partie significative de l’entourage du maréchal Pétain (ceux que Bénédicte Vergez-Chaignon a désignés comme les «vichysto-résistants ») ne considérait les concessions faites à l’Allemagne que comme une nécessité imposée par les circonstances, destinées à gagner du temps et à préparer le moment où il serait possible de reprendre la lutte. Ils ne doutaient pas d’incarner, par là, la pensée profonde du chef de l’Etat. Il leur était évidemment impossible de le dire expressément. A ce premier divorce entre attentisme et résistance, la rupture du pacte germano-soviétique, en juin 1941, allait faire succéder un gouffre. Précipitant désormais dans l’action les militants d’un parti communiste qui, après avoir pratiqué le sabotage des armes et des munitions françaises durant la drôle de guerre, avait appelé jusqu’alors à l’entente avec l’occupant, elle avait profondément transformé la nature de la lutte clandestine en y introduisant la pratique de l’assassinat de soldats de l’armée allemande, dans le but avoué de provoquer des représailles qui feraient couler un fleuve de sang et dresseraient durablement l’opinion contre les troupes d’occupation. Aux attentats avaient de fait répondu par milliers les exécutions d’otages, tandis que soucieux de s’affirmer comme le garant de l’ordre, le gouvernement avait de son côté engagé sa police dans une lutte à mort contre ce qui lui apparaissait à la fois comme un terrorisme injustifiable, dont les conséquences retombaient sur des innocents, et une entreprise subversive destinée à préparer une prise de pouvoir violente par le PCF. Il s’était associé par le fait à la répression engagée par les forces de l’Allemagne nazie contre la Résistance. Le retour de Pierre Laval (renvoyé le 13 décembre 1940) à la tête du gouvernement sous la pression allemande, en avril 1942, son désir de négocier sans barguiner avec le vainqueur des avantages concrets pour la France dans une démarche de maquignon, sa conviction que la victoire de l’Allemagne nazie était inéluctable, et d’ailleurs nécessaire à l’évitement d’une domination soviétique sur l’Europe, avaient achevé de brouiller les cartes. Sous son égide, le secrétaire général à la Police, René Bousquet, n’avait pas seulement accepté de faire exécuter par les policiers français la rafle du Vél’ d’Hiv, comme le lui imposaient les dispositions de la convention d’armistice, qui plaçaient les forces de l’ordre de zone occupée sous la coupe des autorités allemandes : il avait consenti au tragique marchandage par quoi avaient été livrés plusieurs milliers de Juifs étrangers de zone libre contre la protection des Juifs français de zone occupée. Le débarquement américain en Afrique du Nord, suivi de l’occupation de tout le territoire français et du transfert à Pierre Laval des
É DITORIAL Par Michel De Jaeghere pleins pouvoirs par le maréchal Pétain (novembre 1942), la fascisation progressive du régime avec la création puis l’armement de la Milice (automne 1943), sa transformation graduelle en Etat satellite de l’Allemagne avec l’association toujours plus étroite de la Milice et du PPF, le parti de Jacques Doriot, à la répression menée par la Gestapo ou l’armée allemande, les assassinats de collaborateurs et de miliciens, la multiplication des sanglantes représailles, les rafles et les déportations de l’hiver 1943-1944 avaient achevé de donner à la dernière année de l’Occupation le caractère d’une impitoyable guerre civile. A la diversité des hommes et des points de vue, à la complexité des circonstances, à l’évolution des mentalités et de la situation, le général De Gaulle avait opposé depuis l’origine une idée simple : celle de l’illégitimité foncière des institutions mises en place à l’occasion de l’armistice. Elle l’avait amené à appeler sans discernement les châtiments sur les hommes de Vichy comme s’ils avaient tous été, par nature, les auxiliaires de l’occupant. C’est avec l’appui des anciens parlementaires de la IIIe République et avec celui des communistes, spectaculairement réintégrés dans le cercle républicain, dont les avait exclus Edouard Daladier en 1939 pour leur collusion avec une Union soviétique alors alliée à Hitler, qu’il était parvenu, à Alger, en 1943, à éliminer le général Giraud, placé à la tête des troupes françaises en Afrique du Nord avec la bénédiction des Américains après l’assassinat de l’amiral Darlan. Cela le conduisit à faire sien leur mot d’ordre : à tenir pour des traîtres tous ceux qui avaient fait de l’anticommunisme une nécessité aussi urgente que celle de la revanche sur l’Allemagne. Cela se vit à Alger dès mars 1944 avec l’exécution de Pierre Pucheu, venu s’engager comme capitaine pour combattre dans l’armée d’Afrique pour la Libération, mais coupable d’avoir été le ministre de l’Intérieur de l’amiral Darlan et d’avoir mené contre les communistes une impitoyable répression. Rendue possible par l’effondrement progressif du régime, dont un grand nombre de cadres disparurent alors dans la nature pour échapper aux représailles, et par l’anarchie qui prévalut avant la mise en place et la consolidation des nouvelles institutions, l’épuration sauvage eut souvent, au printemps et à l’été 1944, la nature d’un règlement de comptes. Les jalousies sociales et les haines politiques y jouèrent parfois un plus grand rôle que la prise en considération des attitudes des uns et des autres sous l’Occupation. Dans l’esprit des cadres du parti communiste, elle devait avoir surtout la vertu d’une révolution : imposer leur image de parti de la Résistance, rendu irréprochable par l’invocation de ses 75 000 fusillés (il en avait compté environ 4 000), et préparer, par l’intimidation et la terreur, leur prise du pouvoir. Femmes tondues, fouettées, ébouillantées sur la seule suspicion qu’avaient fait naître des fréquentations imprudentes, châtelain empalé au fer rouge, os brisés, plongé dans une baignoire d’essence à laquelle on avait mis le feu, pour avoir professé des opinions monarchistes (il mettra cinquante-cinq jours à mourir dans des souffrances de damné), miliciens de 20 ans tués à coups de pioche ou enterrés vivants : la nature humaine s’y fit voir dans ce qu’elle a de pire, comme elle s’était fait voir auparavant sous l’Occupation, mais avec la circonstance aggravante des couleurs de fête que prit alors la répression, de la joie qui éclate sur les visages de plus d’un tortionnaire, des hurlements de mort par quoi fut déshonorée plus d’une exécution. Violences et humiliations y avaient été infligées au nom de la morale avec un sadisme qui se conjuguait à une parfaite bonne conscience. La tache macule pour toujours le souvenir de la Libération. L’épuration judiciaire ne fut pas elle-même avare en injustices de toutes sortes (770 exécutions, 40 000 emprisonnements). On les justifie par le fait que cette justice expéditive visait d’abord à éteindre la colère populaire : à éviter qu’elle ne se traduise par un excessif bain de sang. Mais cette colère avait elle-même été attisée par les appels au meurtre ou au châtiment des traîtres que multipliait depuis plus de deux ans Radio Londres. «De ces hommes-là, avait proclamé De Gaulle lui-même à Casablanca le 8 août 1943, il n’y a qu’un seul mot à dire : “Trahison !”, qu’une seule chose à faire : “Justice !” Clemenceau disait : “Le pays connaîtra qu’il est défendu.” Nous disons : “Le pays, un jour, devra connaître qu’il est vengé.” » Quatre-vingts ans après les faits, le plus grave est ailleurs : il est que l’épuration a installé dans les esprits une vision manichéenne de l’histoire, qui fait l’impasse sur le caractère tragique des choix qu’avaient imposés parfois les circonstances. Tributaire de son alliance avec le PCF, De Gaulle n’était pas alors en mesure de contester sa réécriture des événements qui l’avaient vu passer de la trahison à la Résistance sans avoir jamais pris en compte l’intérêt de la France, dans le seul but de servir les desseins de l’Union soviétique et de hâter la révolution. Arc-bouté sur sa volonté de contester toute légitimité à l’armistice, aux hommes qui l’avaient signé, aux institutions dont il avait permis la mise en place, luimême s’obstina à nier toute existence légale à ce qui avait été fait sans lui depuis quatre ans. A marquer tous ceux qui y avaient pris part du sceau de l’infamie. Refusant de faire entre eux la moindre distinction – ceux qui avaient cru en la capacité du maréchal Pétain d’atténuer pour le pays les malheurs de la défaite, ceux qui s’étaient abrités derrière lui pour préparer la revanche, ceux qui ne l’avaient invoqué que comme le paravent d’une politique destinée à ménager une place à la France dans l’Europe allemande, ceux que la menace communiste avait égarés jusqu’à leur faire approuver la domination du Reich pour éviter celle de l’URSS, ceux qui avaient trouvé dans le changement de régime l’occasion d’imposer leurs principes politiques sans mesurer les conséquences de leur collusion avec l’occupant, ceux qui avaient choisi par vénalité ou par ambition de faire sciemment le jeu du vainqueur, fût-ce contre leur propre nation –, il avait transformé ce régime et les hommes qui s’y étaient associés de près ou de loin en unique bouc émissaire des malheurs de la défaite et de l’Occupation. Il avait, par là, sans en avoir sans doute conscience, jeté, pour l’avenir, un discrédit profond sur tous les principes qui avaient été, aussi, mis en œuvre, et dont beaucoup correspondaient depuis longtemps aux idéaux du conservatisme et de la droite française, en les associant, ontologiquement, à l’intelligence avec l’ennemi et au crime. Nul ne conteste que les hommes de Vichy aient pu commettre, en grand nombre, des fautes et des erreurs de jugement (singulièrement à l’égard des Juifs, pour n’avoir pas compris et mesuré l’étendue des intentions criminelles de Hitler). Coupables ou innocents, bourreaux ou victimes, héros ou traîtres, attentistes ou imprudents, tous les protagonistes de cette histoire sont morts. Ce qui survit et qui fait d’elle «un passé qui ne passe pas » (Henry Rousso), c’est l’assimilation d’une gauche dont nombre des représentants avaient failli autant et plus que leurs adversaires au courage et à la résistance, et celle de tout tenant du travail, de la famille ou de la patrie à la honte et à la trahison. 5 h
OLYMPIE, VAINCRE SOUS LE REGARD DU MONDE © MDJ. © BRUNO KLEIN/SP. © JÉRÔME PRÉBOIS/PATHÉ. © RMN-GRAND PALAIS (MUSÉE DU LOUVRE)/RENÉ-GABRIEL OJEDA/SP. ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE 8 LES JEUX OLYMPIQUES FURENT LES PLUS PRESTIGIEUX DES CONCOURS ORGANISÉS EN GRèCE DURANT L’ANTIQUITÉ. LEUR RENAISSANCE AU XIXE SIèCLE N’ALLA PAS SANS MALENTENDUS SUR LEUR VÉRITABLE SIGNIFICATION. 18 SI JE T’OUBLIE, CONSTANTINOPLE LA PRISE DE LA VILLE EN 1453, PAR LES OTTOMANS, FUT LE POINT FINAL DE L’HISTOIRE DE L’EMPIRE GREC. DANS UN PASSIONNANT RÉCIT, SYLVAIN GOUGUENHEIM DÉTAILLE L’ÉVÉNEMENT ET SA PORTÉE GÉOPOLITIQUE ET MORALE DANS LES MONDES CHRÉTIEN ET MUSULMAN.
34 CRIME ET CHÂTIMENT MATTHIEU DELAPORTE ET ALEXANDRE DE LA PATELLIèRE SIGNENT UNE ADAPTATION RÉUSSIE DU COMTE DE MONTE- CRISTO, PORTÉE PAR UNE NOUVELLE GÉNÉRATION D’ACTEURS PROMETTEURS. ET AUSSI ● CITIZEN B, L’HISTOIRE ● JEAN CAU ENTRE DEUX RIVES ● EXPOSITIONS AUX TROUSSES ● LE ROI DU PÉTROLE ● LES FLAMBEAUX DE LA NUIT ● CÔTÉ LIVRES ● ● TÉLÉVISION À TABLE AVEC LES DIEUX ● MORCEAU DE CHOIX UN JET DE PIERRE Page de gauche, en haut : le temple de Zeus à Olympie, détruit par un séisme au VIe siècle. Avec celui consacré à Héra, il se trouvait au centre du complexe qui accueillait les compétitions sportives, entouré par le gymnase, le stade et l’hippodrome. Page de droite, en haut : adaptation du Comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas, 2024. Ci-dessus : Achille à Skyros, cuve de sarcophage, IIIe siècle (Paris, musée du Louvre).
À L’A F F I C H E Par Jean-Manuel Roubineau Olympie ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE Vaincre sousleregard du monde Les Jeux olympiques qui se dérouleront cet été à Paris se disent héritiers de ceux qui réunissaient les Grecs durant l’Antiquité. Ils en sont plutôt une recréation fantasmée. « © THE METROPOLITAN MUSEUM OF ART/CC0. © MDJ. 8 h I l est impossible, aux Olympia, de simplement subir une défaite et se retirer, mais d’abord, c’est en face du monde civilisé tout entier qu’il faut étaler sa honte, et non seulement en face des Athéniens, des Lacédémoniens ou des Nikopolitains ; ensuite, l’homme qui est entré sans réflexion se fera châtier mais, avant d’être châtié, il aura souffert la soif, la chaleur, avalé quantité de poussière. » (Entretiens, III, 22, 52). Par sa description, Epictète, le célèbre philosophe stoïcien des Ier-IIe siècles apr. J.-C., illustre la place singulière qu’occupaient les concours olympiques dans le monde de son temps. Symbole, à eux seuls, du goût grec pour la compétition et la quête de l’excellence, les Olympia constituent le plus grand événement sportif du monde hellénisé. Plusieurs raisons se sont combinées pour leur conférer durablement une telle position, à commencer par leur rareté : ils n’ont lieu qu’une fois tous les quatre ans. S’y ajoute la dimension purement symbolique, et donc d’autant plus glorieuse, du prix offert à chaque vainqueur : une couronne végétale. Enfin et surtout, il s’agissait de la plus anciennecompétitionorganiséedemanière régulière. Sa date de naissance n’est pas fermement établie : 884 av. J.-C. selon l’astronome Eratosthène de Cyrène, 776 av. J.-C. selon l’historien Hippias d’Elis, sans que la documentation archéologique ne permette de trancher. Mais une rupture survient au COURS TOUJOURS Ci-contre : amphore panathénaïque en terracotta, attribuée au peintre d’Euphilétos, VIe siècle av. J.-C. (New York, The Metropolitan Museum of Art). Page de droite : le gymnase d’Olympie visible aujourd’hui date du IIe siècle av. J.-C. Auparavant, les athlètes s’entraînaient dans le gymnase de la cité d’Elis, à plus de 50 km d’Olympie. VIe siècle av. J.-C. C’est alors que sort de terre le premier stade olympique et que sont créés les trois autres concours majeurs : concours pythiques (586 av. J.-C.), à Delphes, isthmiques (580 av. J.-C.) sur l’isthme de Corinthe, et néméens (573 av. J.-C.), à Némée. L’alternance des quatre compétitions, dans un cycle de quatre ans, est pensée, dès lors, comme un véritable circuit, au même titre que peuvent l’être, aujourd’hui, au tennis, les tournois du Grand Chelem. Plusieurs récits des origines attribuent la création des Olympia à Zeus, Héraclès ou Pélops, fils de Tantale et ancêtre de la dynastie des Atrides, patronages soulignant le prestige de la compétition. Mais cette dernière n’a pas toujours eu la flamboyance qu’on lui connut par la suite. Initialement, il ne s’agit que d’un événement modeste, se déroulant sur une journée, et ne comportant qu’une épreuve, la course de stade (stadion),sprintenlignedroitesurunelongueur d’un stade, unité de mesure qui représente, à Olympie, un peu plus de 190 m. En raison même de son ancienneté, la course de stade constitue l’épreuve reine de la compétition, au point que son vainqueur donne, durant toute l’Antiquité, son nom à l’olympiade. La compétition est contrôlée par la cité d’Elis, depuis 590 av. J.-C., date à laquelle elle a conquis la petite cité de Pisa, sur le territoire de laquelle avait été aménagé le stade,

ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE 10 h À MAINS NUES Ci-contre : assiette, attribuée à Epiktétos, VIe siècle av. J.-C. (Paris, musée du Louvre). La scène montre un entraîneur remettant à un vainqueur des Olympia des branches de palmier et une couronne végétale. En bas : kylix ou coupe à anses, Ve siècle av. J.-C. (Londres, The British Museum). On y voit des athlètes à l’entraînement pour les concours de boxe et de pancrace. dans un bois d’oliviers, et qui avait jusqu’alors la mainmise sur l’événement. Les magistrats en charge de la compétition, désignés par l’assemblée des Eléens, portent, à partir du début du Ve siècle av. J.-C., le nom d’hellanodices, «juges des Grecs », en écho à la dimension panhellénique qu’a pris désormais le concours. De nombreuses tâches leur incombent. Avant la compétition, ils sont chargés de s’assurer du bon état du gymnase, du stade et de l’hippodrome, et d’engager les travaux requis, qu’il s’agisse de désherber, de remblayer, d’ameublir les sols, de rafraîchir murs et murets, d’acheter les piquets et la chaux requis pour les couloirs de course, ou encore de préparer les couronnes qu’ils remettront aux vainqueurs. Ils organisent et président le concours, et s’assurent de la bonne marche des épreuves. De plus,quanddansla plupartdes concours grecs le corps des arbitres est distinct de celui des magistrats, les hellanodices sont en charge de l’arbitrage des épreuves de course à pied et de courses hippiques. Les sports de combat sont, en revanche, arbitrés par des spécialistes, qui doivent veiller à ce qu’aucun geste interdit ne soit commis. Au pancrace, ancêtre lointain du MMA et le plus permissif des trois sports de combat, seuls les morsures et les doigts dans les yeux sont interdits. A la boxe, les saisies et corpsà-corps sont, de plus, proscrits. A la lutte, le fait de briser les doigts de son adversaire a pu faire l’objet, à certaines périodes, d’une interdiction, ce dont un règlement gravé sur une feuille de bronze et daté du VIe siècle av. J.-C. témoigne. Les magistrats sont assistés de porteurs de fouet, veillant à l’ordre public, et au bon respect des règles par les athlètes et leur entourage. Tricherie et corruption sont, en effet, monnaie courante. L’argent des amendes infligées aux athlètes coupables d’irrégularités sert à financer des statues en bronze à l’effigie de Zeus, érigées notamment sur le bord de l’allée d’accès au stade, et dont ne sont plus conservées aujourd’hui que les bases inscrites. Les premières statues de ce type sont forgées en 388 av. J.-C. : un des concurrents de l’épreuve de pugilat, Eupôlos de Thessalie, s’est alors rendu coupable d’avoir acheté les trois autres boxeurs admis à concourir, parmi lesquels Phormion d’Halicarnasse, le champion en titre. Mais si la corruption est le motif d’amende le plus fréquent, il n’est pas le seul. En 93 apr. J.-C., l’athlète Apollônios d’Alexandrie, exclu du concours pour être arrivé en retard, se voit infliger une amende pour avoir menti sur le motif dudit retard : alors
© GRANDPALAISRMN (MUSÉE DU LOUVRE)/HERVÉ LEWANDOWSKI. © THE BRITISH MUSEUM, LONDRES, DIST. GRANDPALAISRMN/THE TRUSTEES OF THE BRITISH MUSEUM. © JEAN-CLAUDE GOLVIN. qu’il a prétendu avoir été retenu, lors de sa traversée des Cyclades, par des vents contraires, son retard est dû au fait qu’il s’est attardé dans les concours d’Ionie pour y récolter de l’argent, ce qu’un concurrent s’est empressé de révéler aux magistrats. Les hellanodices président à la fois le concours gymnique et le concours hippique. Ce dernier inclut course de cheval monté, course de bige (char attelé à deux chevaux) et course de quadrige (char attelé à quatre chevaux), épreuves déclinées pour les poulains et pour les chevaux adultes. La beauté des chevaux et des chars, la vitesse, les manœuvres de dépassement et la dangerosité des virages font tout le sel de ces épreuves, qui présentent la particularité de couronner non pas les jockeys ou les auriges mais les propriétaires des chevaux et attelages. Le concours gymnique comporte une série d’épreuves ouvertes aux garçons et/ou aux hommes, et notamment différentes courses (stade, double-stade, course de demi-fond et course en armes). Il inclut également trois sports de combat (lutte, pugilat, pancrace), disciplines qui, en l’absence de catégories de poids, attirent de manière préférentielle des athlètes au physique imposant. Le pentathlon vient compléter ce programme : il comprend saut en longueur, lancer du javelot, lancer du disque, course de stade et lutte. Il est le domaine de prédilection des athlètes doués dans toutes les disciplines mais ni les plus forts ni les plus rapides, au point que le terme de pentathlète (pentathlos) soit régulièrement utilisé dans le langage familier pour caractériser le touche-à-tout. SOUS LE REGARD DES DIEUX Les Olympia ont lieu à la deuxième pleine lune après le solstice d’été, c’est-à-dire, selon les années, à la fin du mois de juillet ou dans le courant du mois d’août. La pleine lune précédente marque le début de la période d’observation des athlètes, qui doivent se rendre à Elis trente jours avant le début de la compétition, afin de s’y entraîner, sous le regard des magistrats. Aucune forme de sélection nationale n’est en œuvre et c’est en son propre nom que chaque athlète – sous condition qu’il soit libre et de genre SANCTUAIRE Ci-dessus : vue du complexe d’Olympie au IIe siècle apr. J.-C., à l’époque de Pausanias, par Jean-Claude Golvin. Au fond, à gauche, le gymnase et la palestre. A droite, le stade et l’hippodrome. Au centre, l’enceinte sacrée avec les temples d’Héra et de Zeus. masculin – peut se présenter à la compétition. Aucune condition de richesse n’est imposée mais, eu égard au coût des leçons des entraîneurs et à la disponibilité requise pour se soumettre à une préparation athlétique exigeante, rares sont les athlètes désargentés à avoir eu la possibilité de percer au plus haut niveau. Pour les plus grandes fortunes, les concours hippiques constituent un mode d’affirmation sociale à part entière. Ainsi, en 416 av. J.-C., l’Athénien Alcibiade s’emploie à démontrer au monde son opulenceenengageantpasmoinsdeseptattelages dans la course olympique de quadrige, et en remportant, sans surprise, la couronne. Au terme de la période d’observation, les juges décident, collégialement, de l’admission ou du rejet des candidats : seuls les meilleurs athlètes sont autorisés à participer. Cette procédure achevée, athlètes et magistrats se rendent jusqu’au complexe cultuel d’Olympie, situé à plus de 50 km de là, soit deux journées de marche. Le complexe combine plusieurs espaces. En sa périphérie, sont situées les différentes installations sportives, à savoir un ensemble gymnasial au nord-ouest, un stade et un hippodrome à l’est. En son centre se trouve l’enceinte sacrée accueillant de nombreux bâtiments religieux, au premier rang desquels le temple de Zeus olympien – dieu à qui le concours est dédié –, qui abrite la statue monumentale chryséléphantine de Zeus, sculptée par Phidias, et rangée parmi les sept merveilles du monde. Après l’arrivée des athlètes et des magistrats, le concours peut débuter. A l’époque classique, il se déroule sur cinq jours, qui voient alterner temps sportifs et temps rituels, ces derniers contribuant à donner à l’événement la solennité requise et à produire un effet de communion qui contrebalance ce que la compétition peut avoir de conflictuel. La première journée débute par la prestation de serment des athlètes, de leurs pères, leurs frères et leurs entraîneurs. A proximité de la statue de Zeus horkios (« Zeus du serment »), ils jurent, sur les entrailles d’un sanglier, de ne se rendre coupables d’aucun méfait durant les Jeux, et d’avoir suivi scrupuleusement les prescriptions relatives à l’entraînement. Le même jour se déroule l’examen d’âge des athlètes et des chevaux. Aucun document d’identité ne permettant d’attester l’âge d’un individu, c’est aux magistrats qu’il revient de décider dans quelle catégorie – les garçons (12-18 ans) ou les adultes – chacun est fondé à concourir. De même, les chevaux sont répartis en deux catégories : les poulains (moins de 3 ans) et les chevaux adultes. Enfin, durant cette première journée a lieu, depuis 396 av. J.-C., le concours des trompettes et celui des hérauts, dont les vainqueurs officient durant le reste de la 11 h
ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE 12 h LES DIEUX DU STADE Ci-contre : Ephèbe Westmacott, copie romaine en marbre du Ier siècle d’une statue grecque en bronze du Ve siècle av. J.-C. (Londres, The British Museum). Il s’agirait de Kyniskos, un jeune athlète vainqueur d’un concours de boxe à Olympie. Page de droite, en haut : vue du stade d’Olympie avec, à droite, la colline du mont Kronion. A défaut de gradins en pierre, comme dans d’autres stades antiques, le public s’installait ici, à même le sol, sur les talus bordant le stade. Page de droite, en bas : amphore panathénaïque, VIe siècle av. J.-C. (New York, The Metropolitan Museum of Art). Elle récompensait les meilleurs concurrents des épreuves des Grandes Panathénées, dont la course de chars. compétition. Le trompette a pour charge principale de faire faire silence à la foule, afin de permettre au héraut de procéder à l’appel des concurrents ou à la proclamation du vainqueur de chaque épreuve. La deuxième journée, se déroulent les courses hippiques et le pentathlon. La troisième journée est consacrée au grand sacrifice en l’honneur de Zeus olympien. Mal connu dans le détail, le rituel comprend une procession conduisant les animaux destinés au sacrifice jusqu’au grand autel, procession à laquelle participent les ambassadeurs des cités tierces. C’est également durant cette journée qu’ont lieu les rites nocturnes en l’honneur du héros Pélops, que certains mythes créditent de l’invention des Olympia. La quatrième journée est consacrée à l’ensemble des épreuves de courses et de sports de combat. Le programme s’achève avec la course en armes. Cette course témoigne, plus nettement encore que les autres épreuves, des liens étroits unissant le sport et la guerre, liens qui fondent l’exclusion des femmes du champ sportif, de même qu’elles le sont du champ militaire. Seules les jeunes filles sont susceptibles, dans certaines cités, de s’adonner à quelques activités sportives choisies. Un concours olympique spécifique, les Héraia, leur est réservé, organisé de manière totalement séparée des Olympia : elles s’y affrontent au sprint, réparties en trois catégories d’âge. La position en fin de programme de l’épreuve de course en armes annonce l’expiration prochaine de la trêve sacrée. Ladite trêve n’est pas, comme on a pu le dire, synonyme de paix généralisée. Les seuls conflits systématiquement interrompus sont ceux qui concernent le territoire de la cité organisatrice. S’ajoute à cela le principe d’un sauf-conduit offert à tous les athlètes, spectateurs et ambassadeurs se rendant jusqu’au site de la compétition (puis en repartant) : ils peuvent traverser, en toute sécurité, le territoire de toute cité ayant accepté la trêve. Une cité violant la trêve encourt une amende puis, si ladite amende n’est pas payée, l’exclusion de ses ressortissants de la compétition. C’est la sanction qu’essuie la cité de Sparte, en 420 av. J.-C., pour avoir envahi le territoire de Lépréon,
© THE BRITISH MUSEUM, LONDRES, DIST. GRANDPALAISRMN/THE TRUSTEES OF THE BRITISH MUSEUM. © STEPHANE COMPOINT/BUREAU233. © THE METROPOLITAN MUSEUM OF ART/CC0. possession de la cité d’Elis. L’historien Thucydide rapporte que les Spartiates, contestant le fait que la trêve ait déjà été en œuvre, refusent de payer l’amende de 2 000 mines qui leur a été infligée, et sont interdits de participer. Bravant cette interdiction, le Spartiate Lichas parvient malgré tout à engager un attelage, qui remporte la course de quadrige. Mais, se faisant connaître au moment du couronnement, il subit la colère et les coups de fouet des magistrats. Le cinquième et dernier jour, les magistrats organisent, en l’honneur des vainqueurs, dans le prytanée d’Olympie, un banquet qui marque la fin de la fête. Les champions reçoivent, par ailleurs, différentes gratifications. Les Olympia appartiennent à la famille des concours dits stéphanites, lors desquels les vainqueurs reçoivent en prix une couronne (stéphanos) : en laurier à Delphes, en chêne aux Kapetôlia de Rome, ou encore en hélichryse aux Chrysanthina de Sardes, elle est constituée de branches d’olivier sauvage à Olympie, coupées sur un arbre du sanctuaire. Les champions reçoivent également le droit d’ériger une statue à leur effigie dans l’enceinte sacrée, droit fréquemment exercé, avec l’appui financier de leur cité. Le voyageur Pausanias, racontant sa visite du site d’Olympie, au IIe siècle apr. J.-C., décrit ainsi quelque 200 statues de champions de toutes les époques. Si les statues constituent un moyen, pour les athlètes, d’immortaliser leurs exploits, elles sont également parfois une arme politique. Ainsi, dans les années 470 av. J.-C., Sparte et Syracuse – cette dernière étant dirigée par la dynastie tyrannique des Deinoménides – s’affrontent par statues interposées. Astylos, champion de sprint des années 480 av. J.-C., originaire de Crotone mais devenu citoyen de Syracuse après avoir reçu de l’argent de cette dernière, a fait l’objet d’une statue à Olympie. Les Spartiates, désireux de narguer les tyrans syracusains et de revendiquer la direction de l’alliance grecque contre l’Empire perse, financent une statue à l’effigie de leur concitoyen Chionis, athlète de l’époque archaïque, multiple champion olympique au stade et au double-stade lui aussi, et font placer la statue à proximité immédiate de celle d’Astylos. A leur retour dans leur cité, les champions olympiques sont couverts d’honneurs et de privilèges qui peuvent varier, d’une cité à l’autre. A Athènes, ils sont gratifiés notamment d’une coquette prime et du droit d’être nourris au frais de la cité jusqu’à la fin de leurs jours. A Sparte, ils reçoivent le privilège insigne d’être placés, à la guerre, devant le premier rang de la phalange, avec le roi. Pour assister aux exploits des champions, des milliers de spectateurs affluent à Olympie et se tassent sur les talus tenant lieu de gradins. Alors que de nombreux stades de Grèce balkanique, d’Asie Mineure ou de l’Occident romain ont été monumentalisés et équipés de gradins en pierre, celui d’Olympie est resté très rustique, dans un conservatisme assumé. Ainsi, dans le stade III, daté du Ve siècle av. J.-C. et visitable aujourd’hui, seuls les magistrats bénéficient de gradins en pierre, matérialisation de leur autorité. Depuis les bords du stade, les spectateurs soutiennent bruyamment l’athlète de leur choix. Dans son récit de la finale olympique de boxe qui oppose, en 212 av. J.-C., Kleitomachos de Thèbes, champion en titre, à son challenger Aristonikos d’Alexandrie, l’historien Polybe s’attarde sur le comportement des spectateurs et décrit les encouragements, applaudissements, acclamations mais aussi sarcasmes qu’ils peuvent adresser à l’un ou l’autre des concurrents. Les plaisirs du spectacle sportif sont nombreux, qu’il s’agisse d’apprécier la beauté des corps, la vélocité des coureurs, l’agilité des pentathloniens, la puissance 13 h physique et l’abnégation des combattants ou encore la violence des affrontements. Alors même que les morts accidentelles d’athlètes sont rares à l’échelle de l’Antiquité, plusieurs athlètes ont trouvé la mort à Olympie, sans doute en raison du niveau élevé d’engagement des concurrents, à la mesure de l’événement. Au IIe siècle apr. J.-C., le boxeur Agathos Daimôn d’Alexandrie perd ainsi la vie à l’âge de 35 ans, dans le
ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE 14 h stade, lors d’une ultime tentative avortée de devenir champion olympique. Son inscription funéraire, retrouvée sur le site même d’Olympie,soulignequ’ilaimploréZeus«de lui offrir la couronne ou la mort », formule destinée à ériger sa disparition, accidentelle, en preuve ultime de son courage. Mais les concours sont plus qu’un spectacle : événement international, ils constituent une caisse de résonance sans équivalent. Lucien de Samosate rapporte qu’au Ve siècle av. J.-C. l’historien Hérodote, peu désireux de passer d’une cité à l’autre pour faire connaître ses écrits, se rend à Olympie afin de rencontrer en une fois « tous les Grecs réunis quelque part » et d’y déclamer son Enquête. De manière comparable, quelques siècles plus tard, le philosophe cynique Pérégrinos choisit, tragiquement, de se suicider par le feu à proximité du site olympique, au moment de la compétition. Ce n’est qu’à la fin de l’Antiquité que les concours olympiques s’interrompent, après plus d’un millénaire d’existence. On a longtemps donné de cette disparition une lecture politico-religieuse, les concours grecs ayant été prétendument interdits par un rescrit antipaïen de l’empereur chrétien Théodose Ier, en 393. Mais cette hypothèse, fondée sur une remarque isolée de l’érudit byzantin Kédrénos, ne résiste pas à l’examen : certains concours persistent jusqu’au début du VIe siècle, à l’exemple des Olympia d’Antioche de Syrie. Les Olympia d’Olympie, quant à eux, disparaissent probablement dans les années 420-430, sous le règne de Théodose II, à la suite de l’incendie du temple de Zeus et du déplacement de la statue de Zeus à Constantinople. Les concours sportifs, victimes au Bas Empire d’une désaffection progressive, laissent la place, à un rythme variable d’une région à l’autre, à d’autres divertissements plus populaires, sans que la christianisation de l’empire ait joué un rôle majeur dans ce processus. LES FANTÔMES DE L’ANTIQUITÉ La redécouverte des concours olympiques à la Renaissance déclenche la création d’événements y faisant référence, en Angleterre puis en Grèce. Au début du XVIIe siècle, l’avocat Robert Dover instaure ainsi, près de LES JEUX SONT FAITS Ci-dessous, à gauche : Pierre de Coubertin, promoteur de la renaissance de Jeux olympiques. Ci-dessous, à droite : le stade d’Athènes durant les premiers jeux modernes organisés dans la capitale grecque en 1896. Page de droite : site de la palestre d’Olympie, datant de la fin du IIIe siècle av. J.-C. Ce bâtiment de forme carrée servait à l’entraînement des athlètes pour la boxe, la lutte ou le pancrace, qui se livraient à leurs exercices dans la cour centrale bordée de colonnes doriques. Chipping Campden, dans le comté de Gloucester, les Cotswold Olimpick Games, combinant des épreuves directement empruntées au répertoire antique (course à pied, saut, lutte, course de chevaux), mais aussi des épreuves plus typiquement modernes, à l’exemple de la course avec chiens, du lancer du marteau ou encore du shin-kicking. Deux siècles plus tard, le philanthrope William Penny Brookes fonde, en 1850, dans le village de Wenlock, les Wenlock Olympian Games, combinant différentes disciplines parmi lesquelles une course de brouette et
© PRISMATIC PICTURES/BRIDGEMAN IMAGES. © MUSÉE NICÉPHORE NIÉPCE, VILLE DE CHALON-SUR-SAÔNE/ADOC-PHOTOS. © MDJ. une poursuite de cochon avant que, dans les décennies suivantes, le programme ne se recentre sur l’athlétisme, incluant notamment différentes courses, sauts et lancers. Parallèlement, en Grèce, dans le sillage de la guerre d’indépendance, émerge l’idée de recréer des Olympia. Sur proposition du poète Panagiotis Soutsos, le nouveau roi de Grèce, Othon de Bavière, décide, en 1837, d’instituer un grand rassemblement avec concours et prix, sur le modèle antique. Mais ce n’est qu’en 1859 que la première édition de ces jeux voit le jour, grâce au soutien financier du mécène Evangelos Zappas. La décision de Pierre de Coubertin de lancer ses propres Jeux olympiques, annoncée officiellement lors d’un discours prononcé en Sorbonne, le 23 juin 1894, relève donc moins de l’invention ex nihilo que de l’imitation opportuniste et avisée. Surtout, la volonté affichée par Pierre de Coubertin de s’arrimer symboliquement à l’héritage antique va être source de mythes historiographiques tenaces, conduisant à prêter abusivement des origines antiques à des phénomènes contemporains, qu’il s’agisse de la course du marathon, du relais de la flamme olympique ou, à un autre niveau, de l’idéal amateur et de l’idéal pacifiste. Dans l’Antiquité, Marathon n’est guère qu’un toponyme, et la course homonyme n’est inventée que bien plus tard, lors des JO d’Athènes, en 1896. Le relais de la flamme olympique est, quant à lui, créé à l’occasion des JO de Berlin, en 1936, inspiré, de manière très indirecte, des courses aux flambeaux en relais en vigueur à Athènes et ailleurs. Mais ces courses, qui ne sont pas des cérémonies mais des compétitions, ne sont pas attestées àOlympie.Demême,onaprêtéauxAnciens un idéal de sport amateur, cher à Pierre deCoubertin,oulamiseenœuvred’unpacifisme olympique alors qu’il s’agit, là encore, de projets portés par le seul mouvement olympique moderne : aucune interdiction de gagner de l’argent par le sport n’a jamais limité les ambitions des athlètes anciens, aucune paix généralisée n’a jamais été imposée le temps des concours. L’historien allemand Ulrich von Wilamowitz soulignait que «les Anciens sont des fantômes que l’on fait revivre en leur donnant de notre sang ». Jamais, sans doute, la remarque n’aura été plus juste que pour les Olympia… 2 Agrégé d’histoire, maître de conférences en histoire grecque à l’université Rennes 2, Jean-Manuel Roubineau est spécialiste d’histoire sociale et d’histoire du sport et des pratiques corporelles. Il vient de publier Le Sport. Récit des premiers temps (2024). À LIRE de Jean-Manuel Roubineau Le Sport. Récit des premiers temps, Puf, 184 pages, 12 €. Milon de Crotone ou l’invention du sport, Alpha, 440 pages, 11 €. Les Cités grecques (VIe-IIe siècle av. J.-C.), Puf, 480 pages, 29 €. 15 h
À L’ É CO L E D E L’ H ISTO I R E 16 h © FRANÇOIS BOUCHON/LE FIGARO. ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE Par Isabelle Schmitz C’ CITIzEN B, L’HISTOIRE AUX TROUSSES Le magnat américain Charles Bedaux fut-il l’agent des nazis ? Thierry Lentz dissipe avec brio les légendes qui entourent sa mémoire d’un halo sombre. est dans l’ombre de Hitler que réapparut en 2018 celle de Charles Bedaux, après quelques décennies de relative discrétion. Devenu citoyen américain en 1917, Bedaux avait renoué avec le pays de son enfance en y achetant le château de Candé, dans le Val de Loire, dont il avait fait l’un des hauts lieux de la vie mondaine internationale : la crème de la crème entrepreneuriale, diplomatique, politique et culturelle y avait séjourné, et le duc de Windsor, ex-Edward VIII, y avait épousé sa scandaleuse maîtresse Wallis Simpson. A l’heure de la guerre, le milliardaire avait fait preuve d’un dévouement remarquable envers les 1 300 familles tourangelles du bombardement allemand du 20 juin 1940. Jean Royer, maire de Tours, lui avait donc dédié une avenue, en 1966. Mais cinquante-deux ans plus tard, en 2018, son successeur Christophe Bouchet a dénoncé la «terrible erreur de l’histoire » qui avait conduit à honorer un «collaborateur proche des nazis durant la Seconde Guerre mondiale », et débaptisé l’avenue au profit d’une résistante, Thérèse Voisin. C’est à cet intrigant Américain que Thierry Lentz, directeur général de la Fondation Napoléon et aussi auteur du Diable sur la montagne : Hitler au Berghof (2017), dédie aujourd’hui une biographie particulièrement enlevée, qui tient autant du roman picaresque et du polar géopolitique que de l’enquête historique menée tambour battant. Enfant de Charenton doté d’un incroyable bagout, Charles Bedaux avait été pris en main à l’âge de 18 ans par un souteneur de Pigalle, qui lui avait appris à porter le costume, avant d’être descendu en pleine rue par le gang des Apaches des Batignolles, aux côtés de son protégé. Pour échapper aux représailles, Bedaux saute dans le premier paquebot en partance pour l’Amérique, et recommence au bas de l’échelle : le voici en 1906 terrassier à New York, serveur dans l’Ohio, employé dans une filature dans l’Oklahoma. Tout en apprenant l’anglais, il veut comprendre le miracle américain et lit quantité d’ouvrages sur l’économie et le management, de Marx à Taylor et Emerson. C’est, dit-il, lors de son bref passage à la Légion étrangère, où il s’est engagé en 1914, qu’il aura l’intuition du siècle : établir une unité de mesure du travail humain qui tienne compte de l’effort et du repos, permettant à l’ouvrier de travailler plus efficacement tout en évitant le surmenage, et à l’entreprise de mieux prévoir. Vingt ans plus tard, 500 entreprises américaines faisaient appel à ses ingénieurs, ancêtres de nos «consultants », et le marché européen s’ouvrait à son expertise. « Avoir les dents éclatantes et devenir riche », tel était le slogan de la pâte dentifrice dont il avait inventé la formule au début de sa carrière américaine, telle semblait être aussi sa devise, sans plus d’états d’âme, alors qu’il était devenu magnat d’un empire dans un contexte international de moins en moins léger. Explorateur dans l’âme, Bedaux était curieux des populations lointaines qu’il découvrait, du Canada à l’Afrique, s’engageant pour améliorer leur sort, réfléchissant à un projet d’Organisation mondiale de la santé avant l’heure. Il allait monter, sur le modèle des grandes croisières Citroën, une expédition dans les Rocheuses. Défi audacieux, qui se révéla catastrophique et fut stoppé au bout de trois mois. La presse, qui s’était enthousiasmée pour «la Croisière blanche », se gaussa désormais du «Champagne Safari » de ces explorateurs en gants blancs victimes des averses, des moustiques et de la neige. Les vents contraires allaient souffler en rafale sur le self-made-man : le Front populaire à peine élu, en mai 1936, les grèves bloquaient la France. Parmi leurs principales revendications figure l’abolition du «système B », l’unité de mesure établie par Bedaux au moyen du chronométrage des ouvriers. Mais c’est sur le terrain politique qu’il va être le plus attaqué. Alors que ses affaires vont bon train en Allemagne, l’arrivée du chancelier Hitler au pouvoir en janvier 1933 marque un coup d’arrêt : considéré comme «oppressif » et «non allemand », le système prôné par la Compagnie Bedaux est banni et sa filiale allemande fermée. Bedaux part en Allemagne à la conquête des dignitaires du Reich, de Berchtesgaden à Berlin, et obtient de réimplanter sa filiale allemande moyennant un versement de 50 000 dollars au Front du travail, et la promesse de faire venir en Allemagne les Windsor pour une tournée officielle. Au grand dam du gouvernement anglais, l’ancien roi d’Angleterre multiplie en effet les déclarations d’admiration pour le Führer. Avec l’enthousiasme qui le caractérisait, Bedaux organise donc en octobre 1937 une tournée en Allemagne pour les Windsor, reçus par Hitler dans son chalet de Berchtesgaden, qui doit seprolongerparunetournéeaméricaine,avecréceptionàlaMaisonBlanche. L’arrivée à New York est une douche écossaise : à peine descendu du paquebot, Charles doit affronter l’hostilité des journalistes. A Londres, les rapports d’enquête le qualifient d’«individu à risque », le FBI monte un dossier contre lui et la Maison-Blanche
© PHOTO PIRIE MAC DONALD-ARCH.S DÉP. D’INDRE-ET-LOIRE, 274J002-0024. © PHOTO BOJAR-ARCH. DÉP. D’INDRE-ET-LOIRE 274J002-0222. SELF-MADE-MAN Ci-contre : Charles Bedaux. Inventeur d’une unité de mesure du travail humain, cet enfant de Charenton émigré aux Etats-Unis en 1906 construisit un empire entrepreneurial. Il se lia avec les grands de ce monde, dont Edward Windsor et Wallis Simpson (ci-dessus, photographiés en Hongrie avec Charles Bedaux et son épouse), qu’il présenta à Hitler. Ses liens avec les Allemands le firent suspecter d’être un agent des nazis. refuse de recevoir les Windsor. Les syndicats jubilent, quant à eux, contre «l’ennemi en chef des ouvriers », bientôt contraint par ses associés américains de débaptiser son entreprise, et de se retirer de la direction. Même scénario en Angleterre et en France, où Le Jour le traite de «commis voyageur de la propagande nazie ». Thierry Lentz examine méthodiquement ce dossier pour voir si la réputation d’«agent triple » est fondée. Elle repose d’une part sur les nombreuses connexions allemandes de Bedaux avant et pendant la guerre, son attitude mondaine n’ayant manifestement pas intégré la notion d’ennemis, d’autre part sur le rôle d’agent de liaison entre HitleretleducdeWindsor,accusénotammentparMartinAllen,dansLe roiquiatrahi(2000),d’avoirrenseignélesnazissurledispositiffrancoanglais. Rien ne permet pourtant d’établir la culpabilité d’Edward Windsor en ce domaine. Quant à Bedaux, ses fréquentations allemandes vont plutôt au cercle des opposants à Hitler, il est d’ailleurs mêléenjuin1939àuncomplotdestinéàempêcherHitlerdedéclarer la guerre. Appelé par Raoul Dautry, ministre de l’Armement de Daladier, pour une mission d’étude de l’armement nécessaire à la guerre en septembre 1939, Bedaux multiplie significativement la productivité des usines françaises d’armement. Après la déclaration de guerre et l’invasion de Paris, invité à installer ses services au château de Candé doté d’un puissant central téléphonique, l’ambassadeur américain accepte, et nomme son hôte attaché d’ambassade avec statut diplomatique. D’après Marcel Grolleau, futur colonel de la Résistance, Charles prend alors de nombreux risques pour protéger amis et associés, au point d’attirer sur lui l’attention de la Gestapo. Il sert ainsi de prête-nom aux usines Blin & Blin et Schraft & Vogel, entreprisesjuivesqu’ilrestitueraàleurspropriétairesàlaLibération.«Drôlede “nazi”toutdemêmequeceBedaux!»opineThierryLentz.«Bedauxse refusait à la collaboration totale avec l’Allemand, mais ne rechignait pas à obtenir de lui des facilités et des avantages. » C’est ce mélange des genres, et le fait d’avoir approché trop près de ce «soleil noir » qui allait provoquer la chute de cet «Icare des temps terribles ». Pendant l’Occupation, Bedaux s’installe temporairement en Algérie car il y projette la construction d’un oléoduc. Il a pour cela obtenu les soutiens de Pétain, Laval et Darlan, celui des Américains, des financements d’hommes d’affaires français comme allemands, et il informe le service d’espionnage de l’armée allemande de l’avancement du projet pour obtenir du Reich un soutien matériel. « Loin de se méfier de ce trop-plein de soutiens, Bedaux s’en glorifiait. » Inconscient des intérêts divergents, il allait bientôt en faire les frais. Il accepta de renseigner Murphy, l’ancien ambassadeur américain à Paris, en mission désormais en Algérie, sur ses échanges avec les dirigeants français. Mais ce dernier le qualifiait auprès de Washington d’ami des Allemands. Leur ambassadeur, Otto Abetz, tentait de son côté de l’utiliser pour qu’il influence Weygand, délégué général de Vichy en Afrique du Nord et hostile à la collaboration. Lorsque les troupes alliées s’emparèrent de l’Afrique du Nord, l’heure n’était plus aux projets industriels. Arrêté par les Français à la demande du gouvernement américain, Bedaux fut rapatrié à Miami pour y être jugé pour trahison. Contrairement à ce que prétendaient les campagnes de presse qui suivirent son suicide en prison deux mois plus tard, le dossier d’accusation du FBI ne comportait aucun élément probant. Sa faute était, selon Thierry Lentz, bien plutôt psychologique : «Le syndrome des feux de la rampe que l’on ne peut pas quitter le frappa indubitablement, jusqu’à se croire capable d’imposer d’impossibles rapprochements (…), le Vichy pro-allemand et les “vichystes-résistants”, les Allemands pro comme antinazis, des Américains hésitant entre le soutien au Maréchal, à Darlan puis à Giraud (…). Cette forme de naïveté teintée de confiance en soi constituerait presque l’indice majeur qu’il n’était pas l’espion de haut vol qu’on l’a cru être : il ne respectait aucune des règles élémentaires d’un tel exercice. » 2 À LIRE Charles Bedaux le Magnifique Thierry Lentz Perrin 272 pages 21 € 17 h
E NTRETIEN AVEC S YLVAIN G OUGUENHEIM Propos recueillis par Geoffroy Caillet ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE Sijet’oublie, 18 h Constantinople En retraçant la prise de Constantinople par les Ottomans en 1453, Sylvain Gouguenheim livre aussi la chronique du déclin de l’Empire grec et de sa mémoire jusqu’aujourd’hui. D octeur en histoire avec une thèse sur sainte Hildegarde de Bingen, Sylvain Gouguenheim a le don de rendre le Moyen Age clair et attrayant. On connaît bien sûr l’auteur d’Aristote au Mont-Saint-Michel (Seuil, 2008), qui remettait en lumière le rôle central joué par les monastères chrétiens dans la transmission du savoir grec par rapport à l’Espagne musulmane. Mais il est aussi le spécialiste des ordres religieux, particulièrement des chevaliers Teutoniques, et le biographe de Frédéric II de Hohenstaufen. Après Les Empires médiévaux, qu’il a dirigé chez Perrin en 2019, il publie cette fois un passionnant Constantinople 1453. Au fil d’un récit parfaitement documenté, il retrace dans une chronique précise et pleine d’allant le siège et la prise de la «deuxième Rome » par les Turcs, mais analyse aussi ses tenants et aboutissants : le long déclin de l’Empire romain d’Orient qui la précéda et la riche postérité de Constantinople jusqu’à nos jours dans la mémoire grecque. De quelles sources disposons-nous sur la chute de Constantinople ? Le siège a été raconté par de nombreux témoins, grecs ou latins. Leurs récits sont de longueur et de qualité inégales, mais la répétition de mêmes événements Vous rappelez que la prise de la ville fut le coup de grâce porté à un Empire grec affaibli depuis longtemps. A quoi tient son « déficit permanent de puissance » ? semble un indice de leur fiabilité historique. Citons Georges Sphrantzès, un diplomate proche de l’empereur Constantin XI Dragasès, dont le témoignage est aussi le plus court, ou Nicola Barbaro, un médecin vénitien qui passe le siège à bord d’un navire. Certains personnages se trouvaient aux côtés des combattants, comme l’archevêque catholique Léonard de Chio. D’autres ont recueilli les témoignages de rescapés et en ont tiré de longues relations. Du côté turc, les récits ne présentent pas d’intérêt pour le siège car ils ne donnent que très peu de détails d’ordre militaire. Ce sont des descriptions lyriques à la gloire de Mehmed II, qui nous renseignent plutôt sur l’état d’esprit qui régnait à la cour ottomane après la victoire. C’est en effet à la bataille de Manzikert, en 1071, que l’empire, qui s’étendait alors de la Dalmatie à l’Arménie et de la Bulgarie à Chypre, s’incline pour la première fois face aux Turcs, perdant la plus grande partie de l’Asie Mineure. Il se maintient au XIIe siècle sous la dynastie des empereurs Comnènes,maislesacdeConstantinople par les croisés latins en 1204 crée un choc immense et le démembre en différents Etats. Ce n’est qu’en 1261 que Michel VIII Paléologue reprend la ville. Jusqu’en 1453, se superposent difficultés économiques et problèmes politiques, marqués par des luttes internes et même de véritables guerres civiles. Incapables de financer une armée, les Byzantins font appel à des mercenaires. Il leur faut aussi compter avec les ambitions des républiques marchandes italiennes,GênesetVenise,installéesdans l’empire pour y faire des affaires et qui se moquent de sa survie politique. Exploitant ces faiblesses, les Turcs poursuiventleurgrignotagedeportionsentières de l’empire. Avec le sultan Bayezid Ier à leur tête, ils prennent pied en Europe en 1389, soumettant la Serbie, la Bulgarie et la Thrace actuelle, et ils auraient pris Constantinople si le conquérant
Tamerlannelesavaitforcésàleverlesiège en 1402. Paradoxalement, cet empire qui ne tient plus debout que par miracle est, sous les Paléologues, d’une grande richesse artistique et intellectuelle. La papauté, qui voulait obtenir la soumission des orthodoxes, conditionnait son soutien à l’union des Eglises. Si certains empereurs l’acceptèrent, comme Jean VIII Paléologue en 1439, les patriarches de Constantinople et le peuple la refusaient. Elle fut finalement proclamée à Constantinople en 1452, mais resta sans conséquences quant au soutien de la papauté. Les autres puissances se montrèrent tout aussi incapables d’aider l’empire, les royaumes de France et d’Angleterre étant accaparés par la guerre de Cent Ans. Les deux croisades tentées jadis contre les Turcs s’étaient du reste soldées par un désastre, avec les défaites de Nicopolis en 1396 et de Varna en 1444, dans l’actuelle Bulgarie. D’une façon générale, le monde latin méprise volontiers les Grecs, qu’il considère comme des efféminés qui ne savent pas se battre. Du côté grec, la relation que fait Anne Comnène, fille d’Alexis Ier, de l’arrivée des croisés, Francs et Normands, à Constantinople au début du XIIe siècle est éloquente : ces gens-là sont des schismatiques et des barbares, alors qu’à sa cour les savants grecs se livrent à des commentaires des livres les plus ardus d’Aristote. Le sentiment de n’avoir rien de commun avec eux domine chez ceux qui seconsidèrentcommelesvéritableshéritiers de l’Empire romain millénaire. Tout cela explique qu’il n’y a pas de solidarité chrétienne face au danger islamo-turc. LES DERNIERS TEMPS A droite : Le Siège de Constantinople en 1453, extrait de Directorium ad passagium faciendum, de Guillaume Adam, XVe siècle. Page de gauche : Sylvain Gouguenheim est professeur d’histoire médiévale à l’ENS Lyon et membre de l’UR 1132 SAMA Université de Lorraine. © BRUNO KLEIN/SP. © JOSSE/LA COLLECTION. Comment expliquer l’indifférence du monde latin ?
ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE A quoi tient la montée en puissance du sultanat ottoman ? 20 h Elle est d’abord liée à l’affirmation d’un clan, celui d’Osman Ier, fondateur de la dynastie ottomane. A la fin du XIIIe siècle, il finit par l’emporter sur les autres principautés turques, ce qui le place peu à peu au contact des Grecs. Cette dynastie tire sa force d’un formidable outil militaire qui repose sur des ressources économiques importantes puisqu’elle fait exploiter les domaines tombés dans son escarcelle, lève des impôts sur les populations soumises et impose des tributs à celles qui préfèrent acheter leur tranquillité. Avant même 1453, le trésor impérial se retrouve ainsi quasiment à sec. La force des Turcs tient aussi à l’idéologie du djihad : Mehmed II, le vainqueur de Constantinople, mène une guerre sainte contre les chrétiens. Mais l’islam étant voué à devenir universel, il associe le djihad au rêve impérial d’Alexandre leGrand,dontilsefaitlirelesexploits.Ilse voit comme un empereur et, après la chute de Constantinople, ne se contentera pas d’y effacer les traces du christianisme : il en fera sa capitale parce qu’il sait qu’elle est la deuxième Rome. Le traité que le sultan Murad, père de Mehmed II, impose à l’empire en 1424 est peut-être son véritable acte de décès. Il le privait de la Macédoine, d’une partie du littoral thessalien et de plusieurs forteresses des rives de la mer Noire. L’Empire grec se résumait désormais à sa capitale, à la Morée (le Péloponnèse), à quelques forteresses et aux îles du nord de la mer Egée. L’étau n’allait plus que se resserrer. Qu’est-ce qui provoque le siège de la ville ? En 1452, Mehmed II n’a que 20 ans, mais c’est déjà un grand homme d’Etat. Dès son arrivée au pouvoir, il est déterminé à prendre Constantinople. Peuplée d’environ 60 000 habitants, la ville est pour lui « une cicatrice sur le front de l’islam ». En quatre mois et demi, il fait construire sur la rive européenne du Bosphore la forteresse de Ruméli Hisar face à celle d’Anadolu Hisar, édifiée par son aïeul Bayezid Ier. Le détroit se trouve ainsi pris en tenailles à son point le plus étroit, ce qui permet aux Turcs de soumettre les navires à un tribut ou, en cas de refus, aux tirs croisés des deux forteresses. Dès ce moment, la guerre peut être considérée comme ouverte. L’étincelle aurait consisté en une bagarre meurtrière entre des Turcs et des paysans grecs, qui provoque la colère de Mehmed II et déclenche le siège de la ville le 6 avril 1453. Le rapport de force est particulièrement disproportionné… Les effectifs grecs sont connus à la centaine près grâce au décompte que fit Georges Sphrantzès des hommes capables de se battre sur les murailles : quelque 6 500, auxquels il faut ajouter 200 arbalétriers amenés par le cardinal Isidore de Kiev et les 700 combattants génoisducapitaineGiovanniGiustiniani, soit moins de 7 500 hommes au total. Côté turc, on peut les estimer à 80 000 à 100 000 hommes. Malgré cela, les Grecs ont tenu cinquante-trois jours sur leur muraille immense à surveiller. Le principal atout de Mehmed II, c’est son artillerie, la première d’Europe, supérieure à celles du duc de Bourgogne et du roi de France. Certes, sa cadence est très faible, mais une centaine de projectiles sont tirés chaque jour. La nuit, les Grecs réparent les pans de muraille écroulés, tout en creusant des contre-mines pour détruire les galeries que les Turcs pratiquent de leur côté. La reine de cette artillerie, c’est la monstrueuse bombarde conçue par l’ingénieur Orban, sans doute d’origine roumaine, dont l’empereur Constantin XI n’avait pu s’offrir les services et qui était allé se vendre aux Turcs. Pour autant, la muraille de Théodose II a tenu bon et l’artillerie turque a surtout valu par ses effets psychologiques, son vacarme se joignant à celui des tambours de l’armée. L’angoisse des assiégés s’est traduite par des empoignades entre Grecs, entre catholiques et orthodoxes. Ilssavaientqu’iln’yavaitpasd’espoirmais ils ont fait preuve d’un grand courage. Le 29 mai, après deux tentatives d’assaut infructueuses, Mehmed II court le risque d’être déconsidéré sur le plan politique. Mais son dernier assaut bénéficie de circonstances favorables : Giovanni Giustiniani est blessé, provoquant la fuite des mercenairesqu’ilcommandait;aumême moment, une poterne mal refermée aurait permis à des janissaires d’entrer dans la ville, provoquant un mouvement de panique qui précède l’écroulement de la défense. L’empereur Constantin XI Dragasès meurt les armes à la main. Le sort de Constantinople fut-il exceptionnel ? Non, il est conforme au sac d’une ville depuis l’Empire romain : si elle perd après avoir refusé de se rendre aux conditions de l’assiégeant, elle est livrée au pillage, qui dure trois jours. Mehmed II aurait interrompu le pillage après deux jours, ce qui est possible puisqu’il avait l’intention de faire de Constantinople sa capitale. Hormis les quelques centaines d’habitants qui parviennent à fuir sur les navires vénitiens et génois, les 50 000 autres sont réduits en esclavage, tandis que vieillards et nourrissons sont massacrés. Les sources turques rapportent de façon très complaisante les viols par milliers de jeunes filles et de jeunes garçons. Mehmed II fera abattre l’église des SaintsApôtres, qui abritait les tombeaux de
© ARTOTHEK/LA COLLECTION. © PHOTO12/IMAGEBROKER/MARTIN SIEPMANN. nombreux empereurs byzantins, pour édifier à son emplacement la mosquée du Conquérant. D’immenses quantités d’or et d’argent sont fondues pour battre unemonnaiequiseraunélémentimportant de sa puissance. Comment la chute de la ville est-elle reçue dans le monde chrétien ? La disparition de la deuxième Rome, réputée imprenable, frappe de sidération les élites latines. Chrétiens et musulmans partagent en effet une conception de l’histoire universelle, où les événements qui surviennent font l’objet de prophéties. A la lumière des textes apocalyptiques, la chute de Constantinople inaugure ainsi les derniers temps. Dans une veine littéraire, on rappelle aussi la chute de Troie, celle de Carthage ou de Jérusalem prise par Nabuchodonosor. On entend même que la victoire de Mehmed II est la revanche des Troyens sur les Grecs ! Jusqu’au bout, les chrétiens ont cru à un miracle. Mais, passé la sidération et l’incompréhension, ils attribuent la catastrophe à leurs péchés et à leurs divisions. Quelles sont les conséquences géopolitiques de l’événement ? L’Empire ottoman a désormais sa capitale et, dans la foulée, le Péloponnèse va tomber. Côté latin, la déploration le cède vite à la peur des Turcs, qui, jusqu’à leur échec devant Vienne en 1683, GRANDE MURAILLE Ci-dessus : La Prise de Constantinople en 1453 (Istanbul, palais de Topkaki, musée historique du Panorama 1453). Page de gauche : Portrait de Mehmed II, par Véronèse (école), XVIe siècle (Munich, Bayerische Staatsgemäldesammlungen). apparaîtront comme des conquérants invincibles. Cette prise de conscience détermine le pape Pie II à écrire son De Europa, qui définit l’Europe comme la chrétienté menacée par les Turcs, puis à préparer une croisade, qui avorte cependant avec sa mort en 1464. La chute de Constantinople a accentué le déplacement de l’Europe vers l’ouest, où la chrétienté cherche désormais à s’étendre. Après l’échec de la croisade, on imagine moins des campagnes militaires contre les Turcs que la préparation d’une défense. Pour autant, il n’y a pas d’union sacrée contre eux avant la bataille de Lépante en 1571, les Etats-nations privilégiant leur propre intérêt. Comment se perpétue le souvenir de Constantinople ? Pendant quatre siècles et demi, les Grecs vivent selon le système du millet, qui leur permet de conserver leur religion, même s’ils sont des dhimmis. C’est donc autour de l’Eglise orthodoxe que se perpétue leur identité. Avec la guerre d’indépendance de 1821, la question de Constantinople se pose avec plus d’acuité, mais elle dépend de la Grèce que l’on veut recréer : celle des frontières de la Grèce antique ou de Byzance ? Elles représentent des modèles concurrents. La Grèce antique était païenne, mais Léonidas s’est comporté en héros contre les Perses à la bataille des Thermopyles, alors que Byzance était chrétienne, mais son empire corrompu a été défait. En 1844 naît finalement la « Grande Idée », qui vise à rassembler dans un Etatnation tous les territoires jadis peuplés par des Grecs et à lui donner Constantinople pour capitale. On connaît la suite : après l’effondrement de l’Empire ottoman à la fin de la Première Guerre mondiale, Constantinople est occupée par les troupes alliées avec la participation de contingents grecs. Mais après la guerre d’indépendance turque et le traité de Lausanne (1923), la Grande Idée se termine en Grande Catastrophe. Massacrés, chassés d’Asie Mineure où ils étaient présents depuis trois millénaires, les Grecs ont eu le sentiment de vivre une seconde chute de Constantinople, en voyant de surcroît s’éloigner la perspective qu’elle devienne un jour leur capitale.2 À LIRE Constantinople 1453 Sylvain Gouguenheim Perrin « Champs de bataille » 368 pages 25 € 21 h
L’H ISTOIRE À LA LOUPE Par Geoffroy Caillet 22 h © STÉPHANE CORRÉA/LE FIGARO. ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE LE ROI DU PÉTROLE L’ La biographie que Christian Destremau consacre à Ibn Saoud, fondateur de l’Arabie saoudite moderne, éclaire les fondements et les contradictions d’une dynastie qui a fait de la religion islamique le garant de sa survie. Arabie saoudite et le Liechtenstein ont un point commun : ils sont les seuls pays à porter le nom de la dynastie régnante. Là s’arrête la comparaison, tant rien n’évoque de près ou de loin la paisible principauté alémanique dans le brûlant chaudron de sang, de sable et de jeu politique où nous plonge la biographie que Christian Destremau consacre à Ibn Saoud, grand-père de l’actuel prince héritier Mohammed ben Salmane. Pour qui croit que l’histoire éclaire le présent, ce livre revêt une certaine nécessité. D’emblée, l’auteur dynamite l’image de self-made-man qu’Ibn Saoud aimait donner de lui. Au XVIIIe siècle, les Al-Saoud ne sont pas des Bédouins mais des marchands sédentaires, émirs de l’oasis de Diriya (aujourd’hui dans la banlieue nord-ouest de Riyad), sur le plateauduNejd.Leurpuissances’accroîtlorsqueMuhammadibnSaoud scelle vers 1745 le pacte de Diriya avec un jeune prédicateur, Abd alWahhab, qui prône le retour aux principes de l’islam, alors dévoyé en sectes et pratiques hétérodoxes quand il n’est pas supplanté, dans la péninsule arabique, par quantité d’autres cultes. Cette alliance entre une doctrine religieuse et un pouvoir local qui rêve d’expansion est un succès. Le premier Etat saoudien est né, qui étend son domaine à coups de massacres contre les ennemis du wahhabisme. L’Empire ottoman remet de l’ordre dans la péninsule, mais un Saoud donne naissance en 1824 à un deuxième Etat, qui traversera tout le XIXe siècle au prix d’une instabilité chronique. A la naissance d’Abd al-Aziz, futur Ibn Saoud, vers 1880, ce n’est plus qu’à une ombre de royaume que s’attache le nom de sa dynastie. La jeunesse du futur roi du pétrole tient du conte des Mille et Une Nuits. En 1891, pour échapper aux Rachid, les nouveaux maîtres du Nejd, il s’enfuit de Riyad, caché dans une sacoche suspendue au flanc d’un dromadaire ! Trois ans d’errance au sein d’une tribu bédouine, puis un asile dans l’émirat de Koweit, font toute son éducation. En 1902, il parvient à reprendre Riyad, en escaladant nuitamment ses remparts avec une poignée d’hommes. Les lames brillent, le sang coule. La victoire est complète et le voilà, âgé d’à peine 20 ans, intronisé par son père nouvel émir du Nejd. Cet épisode en Technicolor n’est qu’un début. Du haut de son mètre quatre-vingt-dix, le jeune chef impressionne par la variété de ses talents, surtout si on les rapporte à son instruction rudimentaire. Tout aussi bon guerrier que fin politique et diplomate, il manie à la perfection le double voire le triple jeu, faisant allégeance à l’Empire ottoman tout en demandant contre lui la protection de la GrandeBretagne et en mettant la Russie dans la balance ! L’homme qui captivait son auditoire en puisant dans les ressources de la rhétorique orientale ne se vantait pas lorsqu’il déclarait à la fin de sa vie : «J’ai conquis mon royaume avec mon épée et par mes seuls efforts. » Obsédé par l’idée de récupérer les terres de sa lignée, le jeune chef part en guerre contre ses cousins rebelles, les Araif, qu’il fait exécuter en 1910 ; contre les Turcs, auxquels il reprend l’oasis d’Al-Hasa en 1913 ; contre les Rachid, auxquels il arrache Hail en 1921. Dès lors, Ibn Saoud est maître de toute l’Arabie centrale. Mais pour lui qui a été tenu à l’écart de la grande révolte arabe menée par le cheikh Hussein et Lawrence d’Arabie, l’objectif reste le Hedjaz et les lieux saints de l’islam : La Mecque tombe en 1924, Médine et Djedda en 1925. En 1926, Ibn Saoud est proclamé roi du Hedjaz. Depuis longtemps, les Britanniques ont compris qu’ils avaient affaire à un homme d’Etat et non à un simple chef de tribu. Ses relations avec l’Ikhwan, une milice islamique formée de tribus bédouines à qui il doit son trône du Hedjaz, illustrent ses rapports ambivalents avec le wahhabisme. Face à ses membres, qui prônent la destruction de toute forme d’«idolâtrie », Ibn Saoud temporise, puis finit par mater les rebelles avec le soutien des oulémas. «Dans le Nejd, le regnum a pris le pas sur le sacerdotium », note Christian Destremau.Defait,ladoctrinefondatricedesonpouvoirseratoujourspour lui un moyen plus qu’un but en soi. Téléphone, télégraphe, radio, automobile lui sont trop utiles pour qu’il accepte de s’en passer au nom de la pureté de l’islam. La conservation des lieux saints aussi, avec son afflux de devises indispensables à un Etat miséreux. Lorsqu’il fonde en 1932 le royaume d’Arabie saoudite, la plus grande partie de la péninsule arabique est passée sous son autorité. Sa stature internationale éclate. Joseph Kessel célèbre le « géant invincible, souverain de génie, qui a forgé son empire et sa gloire par le fer, le feu et la foi ». Pour lui faire accepter la création d’un foyer juif en Palestine, Churchill imagine, en 1941, le placer à la tête d’une fédération arabe comportant l’Irak, la Transjordanie et cette Palestine juive. Mais Ibn Saoud refuse, par antisionisme et pour ne pas compromettre l’alliance entre sa dynastie et le wahhabisme, socle de son pouvoir. Au surplus, tout reste à faire dans son Etat embryonnaire, avec son économie balbutiante et son puzzle de tribus. Lui continue de manier à la perfection le paradoxe à l’usage des Occidentaux. Il interdit le tabac mais se laisse photographier en souriant à l’objectif, circule à bord d’une flotte de Cadillac pour
LES RENDEZ-VOUS DE LA FONDATION NAPOLéON © U.S. NATIONAL ARCHIVES-ARMY SIGNAL CORPS COLLECTION / USA C-545 . OR NOIR En février 1945, à bord de l’USS Quincy, amarré dans le canal de Suez, Ibn Saoud et Franklin Roosevelt (à droite) posent les bases d’une relation privilégiée. transporter ses quarante et un fils, ses quatre épouses et les soixantedix femmes de son harem. Son priapisme est légendaire. Son salut vient du pétrole. Le royaume signe en 1933 un premier contrat avec une compagnie américaine, qui deviendra Aramco. Sur le moment, rien ne change : les revenus sont modestes et le Royaume-Uni reste le partenaire de toujours. Mais le 14 février 1945, Ibn Saoud rencontre Roosevelt sur le croiseur USS Quincy, amarré dans le canal de Suez. S’il n’y eut pas, insiste Christian Destremau, de «pacte » signé ce jour-là entre les deux pays (du pétrole pour les Etats-Unis contre leur non-ingérence dans les affaires du royaume), les bases d’une relation déterminante étaient posées, surtout lorsque, au début des années 1950, l’or noir sourd enfin à flots des sables du royaume et, avec lui, les dollars. Commentant la faiblesse insigne du système éducatif de l’Arabie saoudite, The Economist grince : «Comme on peut s’y attendre, la famille des Saoud est entièrement disposée à utiliser les revenus de façon à préserver le caractère médiéval du pays. » Certes. Mais lorsque Ibn Saoud s’éteint en 1953, il laisse à sa lignée un royaume unifié et prospère. Jamais comme aujourd’hui son héritage n’a semblé en si bonnes mains. De son aïeul, Mohammed ben Salmane, propulsé prince héritier en 2017, prolonge en effet les paradoxes : utra-autoritarisme visà-vis de ses ennemis (la famille royale, le journaliste Jamal Khashoggi, les Houthis du Yémen) et ultramodernisation du royaume à travers le programme Vision 2030, qui vise à préparer l’après-pétrole. Ceux qui ont surinterprété les timides réformes sociétales associées à cette politique (l’autorisation de conduire pour les femmes, l’ouverture des théâtres et des cinémas) seraient bien inspirés de lire cette biographie d’Ibn Saoud. Ils y découvriront que, pour le pragmatisme, «MBS » tient de son aïeul et qu’il n’a pas plus de raison que lui de rompre le pacte séculaire avec le wahhabisme sur lequel repose la légitimité de sa dynastie. Même si c’est au credo bien connu d’un prince sicilien qu’il semble avoir emprunté le moyen de le perpétuer : «Il faut que tout change pour que tout reste comme avant. » 2 La Fondation Napoléon est une institution reconnue d’utilité publique de recherche et de diffusion de la connaissance historique, d’aide à la préservation du patrimoine et de services au public. Ses champs d’intervention couvrent les deux Empires français et, plus largement, le XIXe siècle, qui fut amplement celui des Bonaparte. Napoleonica® les conférences sont en ligne Sur Napoleonica® la chaîne sur YouTube, ces conférences et ces tables rondes sont désormais consultables en ligne. Dernières mises en ligne : Brillat-Savarin, le gastronome transcendant, par Jean-Robert Pitte, de l’Institut ; Les premiers historiens de Napoléon, par Camille Duclert ; Napoléon Bonaparte et Toussaint Louverture, par Frédéric Régent. WWW.YOUTUBE.COM@NAPOLEONICAFONDATIONNAPOLEON/ PLAYLISTS Nouveau numéro de Napoleonica® la revue (accès gratuit aux articles) Le numéro 48 met à l’honneur la littérature et les arts qui puisent à de multiples sources. De Nerval à zola, de David à Gros, de Sèvres à l’Egypte, plusieurs mondes se sont rencontrés, donnant naissance à tant de courants et d’œuvres qui continuent de séduire et de fasciner. Ce numéro est consacré à toutes ces interactions, certaines inédites, d’autres méconnues. WWW.CAIRN.INFO/REVUE-NAPOLEONICA-LA-REVUE-2024-1.HTM Parmi notre cycle de conférencesdédicaces en juin : ● Mardi 11 juin à 18 h : « 1822 : un conspirateur bonapartiste. Le procès du général Berton devant la cour d’assises de Vienne », par JeanMarie Augustin. ● Mardi 25 juin à 18 h : « Etre femme sous Napoléon », par Chantal Prévot. Les intervenants dédicaceront leur ouvrage à l’issue de la conférence. LIEU : FONDATION NAPOLÉON, 7, RUE GEOFFROY-SAINTHILAIRE, 75005 PARIS. SUR INSCRIPTION, CONTACT : DUPREz@NAPOLEON.ORG À LIRE Ibn Saoud Christian Destremau Perrin 384 pages 24 € Pour suivre nos actualités, abonnez-vous à notre lettre d’information hebdomadaire sur notre site www.napoleon.org 23 h
À LIVRE OUVERT Par Michel De Jaeghere ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE Les 24 h flambeaux delaNuit Avec sa Nuit des rois, Jacques Trémolet de Villers nous propose la plus féconde des méditations sur l’histoire de France. I l y a bien des méandres dans les songes : ils suivent une logique qui fait fi de la raison. Il ne faut, avec eux, s’étonner de rien si l’on veut découvrir leur signification. Avocat, essayiste, orateur d’un exceptionnel talent, Jacques Trémolet de Villers s’est longtemps dédié à la formation des intelligences à l’amour de la France, dans l’espoir d’y faire naître une «génération de la relève » qui sortirait le pays de l’ornière où l’ont embourbé l’oubli de son passé, le rejet de ses disciplines, l’ignorance des ressorts profonds de son génie. Il a poursuivi, parallèlement, le rêve assez utopique d’une restauration royale qui concilie le couronnement de l’Etat par une autorité forte avec la légitime représentation du peuple, dans une société hérissée de libertés. Les retards persistants qu’apporte notre époque à la réalisation de ce programme n’ont pas désarmé son enthousiasme, ils n’ont pas eu raison de sa force de conviction. Ils ont seulement fait prendre, l’âge aidant, une forme plus méditative à son espérance. C’est au plus prestigieux des colloques avec les morts qu’il nous entraîne dans son dernier livre : à la rencontre des « quarante rois qui ont fait la France ». Escorté de sa petite-fille Zélie du Peyroux, comme Dante l’était de Virgile et de Béatrice, il n’y explore ni l’enfer, ni le paradis, mais par la magie d’une nuit propice à toutes les apparitions, tous les rêves, le passé de notre pays, convaincu, avec Simone Weil, qu’il peut être d’une fécondité inouïe, qu’il est ce que la philosophe avait défini comme «l’un des besoins essentiels de l’âme ». C’est donc auprès des grandes ombres de Clovis, d’Hugues Capet, de Saint Louis, d’Henri III ou de Louis XIV que ce livre nous emmène, dans l’espoir de tirer de leurs rares paroles et, plus encore, de leur exemple (« Nous sommes d’abord les hommes du silence et de l’action », leur fait-il dire) des leçons pour notre temps. Sous sa plume, les Capétiens se définissent comme des «intendants fidèles » qui n’ont pas cherché à bâtir un ordre nouveau pour mille ans : qui ont plus modestement assuré, par la loi de succession qui leur a donné une continuité sans pareille, la tranquillité de l’ordre, propice à tous les relèvements. Saint Louis met son règne sous le signe de l’idéal de justice. François Ier importe la Renaissance en France. Henri IV associe liberté de conscience et respect de l’identité catholique du pays. Louis XIII fait naître l’art classique à l’ombre de l’Académie. Louis XIV concède qu’il a peut-être «trop aimé la guerre », mais il fait construire le plus beau bâtiment de Paris pour ses Invalides. On ne trouvera pas ici un souci tatillon d’exactitude historique. C’est de la poésie du passé que l’auteur attend les enseignements qui nous permettront de redevenir nous-mêmes. Ils tiennent, pour l’essentiel, à la conviction qu’il y a un «art politique » étranger au « messianisme révolutionnaire » : un art hérité de l’Antiquité gréco-romaine, transfiguré par le christianisme, fondé sur le sens de la justice et le respect de la mesure, eux-mêmes magnifiés par la continuité qu’offre le principe dynastique. Il lui fait appeler à la prise de conscience de notre propre condition royale : celle qui fait de nous des souverains dans la mesure où nous nous montrons les maîtres des mouvements de notre âme, de nos appétits, de nos sentiments, de nos passions ; à la redécouverte, aussi, de ce qui nous fait appartenir à une société, une nation. L’homme n’est pas seulement un animal social, comme les fourmis, les termites, les abeilles peuvent l’être, nous dit-il : il est un « animal sociable ». C’est dire qu’il est lié à ses concitoyens par les liens de l’amitié, et que cette amitié se fonde sur l’amour commun d’un pays qui est, d’abord, une histoire, un passé. «De remède, il n’y en a qu’un, écrit encore Simone Weil. Donner aux Français quelque chose à aimer. Et leur donner d’abord à aimer la France. » Jacques Trémolet de Villers a fait sien cet ordre du jour avec un enthousiasme communicatif, un indiscutable bonheur d’écriture, un formidable sens de l’ellipse. Il s’était à peine mis à la tâche qu’une attaque cérébrale l’a privé, pour un temps, du plein usage de ses mains. Il n’était pas homme à se laisser arrêter par un obstacle aussi minime. Il a eu la bonne idée de demander à sa petite-fille Zélie de l’aider à poursuivre l’entreprise sous la forme d’un dialogue, où, retrouvant ses réflexes d’orateur, lui-même n’interviendrait plus que sous la forme de la dictée. Son livre en a été illuminé par la grâce de la jeunesse, en même temps qu’il prenait la forme d’une rencontre, d’un passage de témoin, d’une tradition, au plein sens du terme. Il y a gagné une épaisseur nouvelle. Jacques Trémolet de Villers est d’une race étrangère à tout découragement. Il ne partage en rien, pourtant, les niaiseries de l’optimisme. Il sait mieux que quiconque qu’une « nuit noire, et froide et dure, pèse comme un manteau de pluie sur le royaume de France ». Qu’elle a quelque chose d’une image de la mort que lui-même a côtoyée de si près. Son livre en a pris les couleurs d’une remontée du fond d’un gouffre obscur vers une lumière à peine perceptible. Il se déploie dans une nuit d’encre. En faisant retentir la parole de nos rois, il a entrepris d’y rallumer les étoiles du ciel. 2 ● La Nuit des rois. Colloque des morts, de Jacques Trémolet de Villers et Zélie du Peyroux, Les Belles Lettres, 180 pages, 21,50 €.
C ÔTÉ LIVRES Par Vincent Trémolet de Villers, Michel De Jaeghere, Jean-Louis Voisin, Philippe Maxence, Frédéric Valloire, Marie Peltier, Geoffroy Caillet, Jean Tulard, Thierry Lentz, Eric Mension-Rigau et Amaury Coutansais-Pervinquière Le Cabinet des antiques. Les origines de la démocratie contemporaine. Michel De Jaeghere On entre dans ce livre comme on pénètre, un peu intimidé, dans l’un de ces palais romains où une galerie propose, ici, le buste d’un philosophe, là, le tableau d’une illustre bataille, ici encore, le profil d’un empereur. Par la perfection des formes, la grâce des représentations, les siècles défilent comme la vie des hommes. Le Cabinet des antiques est en apparence une mise en perspective historique du régime – la démocratie – qui préside, en Occident, à nos destinées ; en réalité, il s’agit d’une méditation personnelle sur l’Histoire, la politique et ce «nœud complexe d’appétits violents » (Saint-Exupéry) que l’on appelle l’être humain. Derrière une érudition époustouflante, un art puissant de la synthèse, il s’agit d’une entreprise de clarification pour dissiper les confusions qui accompagnent désormais deux notions : la démocratie d’une part, la citoyenneté de l’autre. Ceux qui croient à la politique, la grande, la vraie, suivront avec passion l’auteur dans cette quête ; ceux qui en sont revenus découvriront, non moins captivés, comment, depuis vingt-cinq siècles, fleurissent les cités, naissent les citoyens. VTV Perrin, « Tempus », 640 pages, 12,50 €. Nouvelle histoire d’Athènes. Nicolas Siron (dir.) De l’histoire d’Athènes, nous connaissons bien les événements politiques et militaires, de la réforme solonienne à la défaite devant la Macédoine de Philippe II. Mais tel que nous l’ont transmis les historiens antiques et l’érudition des XIXe et XXe siècles, le récit manque parfois de couleurs, il a un caractère solennel qui nous en fait comprendre les enjeux, la logique, les leçons politiques et les percées intellectuelles, mais nous prive souvent de l’appréhension des réalités concrètes. Comment les citoyens de la première démocratie y avaient-ils accès aux lois ? Quel rapport les Athéniens entretenaient-ils avec leurs mythes et avec leurs rituels ? A quoi ressemblait la rue athénienne un jour de fête ? Quelle vie menaient les Athéniennes ? Spécialiste de l’histoire politique et culturelle de la Grèce classique, Nicolas Siron a réuni ici un collectif prestigieux d’archéologues et d’historiens pour tenter de nous faire entendre les bruits de la ville, nous en faire sentir les odeurs, mesurer le bouillonnement, dans l’effervescence de la vie quotidienne. Ils nous font découvrir en 16 chapitres, une cité qui, loin des images marmoréennes du néoclassicisme, nous apparaît, dans sa vitalité, comme toute nouvelle. MDeJ Perrin, 400 pages, 24 €. La Cité des druides. Bâtisseurs de l’ancienne Gaule. Jean-Louis Brunaux Cet historien travaille sur le monde celte, en particulier sur les druides dont il a épousseté les fonctions. Elles ne se résument pas à cueillir du gui («celui qui guérit tout ») et à tenir régulièrement, au centre de la Gaule, une assemblée pour régler les différends. Mais les écrivains antiques ne leur ont guère prêté d’attention, sauf Poseidonios d’Apamée (fin du IIe siècle av. J.-C.), ainsi que César et Cicéron. Brunaux avait montré que, s’ils pouvaient être des intermédiaires entre les hommes et les dieux, ils étaient avant tout juges, magistrats, enseignants et des sages frottés aux philosophes grecs, plus spécialement aux pythagoriciens. Avec cet ouvrage, il va plus loin. Selon lui, ils contribuèrent à la constitution d’une société gauloise cohérente, mirent leur science au service de la population, inventèrent la théologie, établirent une carte de la Gaule qu’ils auraient aussi construite politiquement à deux niveaux, celui de chacun des peuples et celui de leur ensemble. Est-ce une extrapolation des sources antiques aux hypothèses séduisantes ? Qu’en pensent les archéologues ? Souhaitons une disputation. J-LV Gallimard, « L’Esprit de la cité », 256 pages, 20,50 €. L’Empire post-romain, 400-600 après J.-C. Sylvain Destephen (dir.) C’est devenu un lieu commun de l’historiographie contemporaine : la fin de l’empire d’Occident n’a rien eu d’une catastrophe, la romanité y a seulement connu une féconde «reformulation » au sein de royaumes barbares qui ne songeaient nullement à s’affranchir du passé impérial. Du fait indiscutable que les transformations historiques sont lentes (la déposition de Romulus Augustule n’a, de fait, pas changé la vie quotidienne des paysans), qu’une civilisation ne disparaît pas sans laisser, longtemps, des traces profondes, nombre d’historiens veulent tirer la conclusion que toute idée de rupture relèverait d’une vision romantique et dépassée de l’histoire. Le relativisme vient à l’appui de leur thèse : au nom de quoi établirait-on une hiérarchie entre les productions culturelles ? Toutes ne méritent-elles pas, comme les arts premiers, notre considération ? Quelques-uns des plus éminents de ces spécialistes sont réunis dans les pages de ce livre, magnifiquement édité. Qu’elles décrivent la liturgie eucharistique, l’architecture palatiale, le commerce en Méditerranée ou la fusion des populations, chacune de leurs contributions est passionnante. L’ensemble offre un formidable tableau de ce monde post-romain. Mais un empire, vraiment ? Le titre apparaît plus comme une concession à l’air du temps qu’il ne s’impose comme le terme d’une démonstration. MDeJ Hermann, 264 pages, 37 €. 25 h
Mémoires de Ponce Pilate. Anne Bernet Roman historique, ces Mémoires de Ponce Pilate retracent à la première personne la vie du préfet de Judée devenu célèbre par son échange sur la vérité avec Jésus de Nazareth au moment du jugement de celui-ci et pour sa tentative avortée de le sauver. On connaît peu de choses de ce fonctionnaire évoqué par les Evangiles mais aussi par quelques auteurs antiques. Il est ainsi présenté comme cruel par Flavius Josèphe et Philon d’Alexandrie, et prudent et lâche par les évangélistes. Après son rappel à Rome, l’histoire perd sa trace. Qu’est-il devenu exactement ? Avec un grand talent de narration, Anne Bernet opte, quant à elle, pour certaines traditions chrétiennes qui ont imaginé sa conversion au christianisme, voire sa mort comme martyr. PM Ephata, « Littérature », 440 pages, 8,50 € Asie centrale, 300-850. Des routes et des royaumes. Etienne de La Vaissière Une préface désarmante de l’auteur lui-même : «Lecteur ! Tu vas entrer en eaux profondes et rien ne sera familier, rien ne sera connu, de peuples étranges en toponymes abscons. Plonge ! Accepte d’être dépassé, parfois perdu, lassé, saute des pages et des passages, feuillète, reviens en arrière, va de carte en carte, d’image en image. (…) Tu ne trouveras pas de fil conducteur. » Néanmoins émergent quelques lignes de force : la juxtaposition entre nomades et sédentaires rythme cette longue histoire ; l’espace morcelé en chapelets d’oasis et de pâtures augmente les distances et allonge tous les déplacements, oblige les conquérants (turcs, chinois, tibétains, arabes) à s’avancer loin de leurs bases et contraint les religions missionnaires à épouser les trajets des caravanes ; les équilibres économiques et sociaux sont fragiles, sensibles aux chocs politiques externes. Et si l’islamisation change profondément les pays qu’elle touche, les caractères centre-asiatiques s’accentuent dans les autres régions, ainsi celles de l’Empire ouïghour. Finalement, la globalisation par l’Asie centrale échoue mais laisse le souvenir de contacts possibles. Pour lecteurs curieux et patients. FV Bouvines. Gaël Nofri Du «dimanche de Bouvines », presque tout fut dit par l’immense Georges Duby : les faits, leurs causes et leurs conséquences. Cinquante ans plus tard, Gaël Nofri ajoute sa contribution à l’examen de la place qu’occupe la victoire de Philippe Auguste en 1214 dans l’histoire de l’élaboration de la souveraineté française. L’autorité, les frontières, la souveraineté, la lutte entre des personnalités exceptionnelles, les enjeux, mais aussi la place de l’aléa, la fragilité d’une issue qui aurait pu être tout autre : en braquant le projecteur sur le passé, l’auteur ravive l’éclat d’un présent qui a beaucoup à en apprendre. MP Passés/Composés, 240 pages, 20 €. Les Sept Vies de Jacques de Molay La Justice de Saint Louis. Dans l’ombre du chêne. Marie Dejoux, Pierre-Anne Forcadet, Vincent Martin et Liêm Tuttle L’image est gravée dans l’inconscient des Français : celle du bon roi qui après sa messe rend ses arrêts sous son chêne à Vincennes. Les sources ? Joinville, qui rédige sa Vie de Saint Louis en 1305, soit trente-cinq ans après la mort du roi, seul auteur qui y fasse allusion. Quant au motif du chêne, il prend son essor au Grand Siècle avec Charles Le Brun qui en donne la première représentation. Paradoxalement, c’est la diffusion des manuels scolaires sous la IIIe République qui en fait une image d’Epinal. Quitte à oublier l’essentiel : le roi est par excellence le protecteur des innocents et le punisseur des malfaiteurs. Avec Louis IX, on passe à une «vitesse supérieure ». Le roi s’empare de l’air du temps qu’il formalise mieux qu’ailleurs en des institutions pérennes qui lui survivront des siècles. En témoignent le nombre de litiges où le souverain intervient, les liens étroits entre justice et paix, l’affirmation de la justice comme outil majeur de conquête royale face à différents pouvoirs (ecclésiastique, seigneurial urbain) et la construction d’une procédure élaborée qui bénéficie aux justiciables. Bref, une justice divine par le sacre, humaine par le dialogue incessant entre la personne du roi et ses sujets. Une justice qui conforte la légitimité de la Couronne. FV Philippe Josserand Brillant biographe du dernier grand maître des Templiers mort sur le bûcher le 11 mars 1314, l’auteur revient à la charge de façon très originale. Insatisfait de rester à la surface du personnage, il essaie, sans notes au bas des pages, de cerner Jacques de Molay en convoquant six personnages réels qui sont plus ou moins connus par les procès-verbaux d’interrogatoires. Certains sont presque des fantômes, d’autres mériteraient une thèse d’Etat tant leur vie est riche. Chacun porte des jugements sur le dernier grand maître. Encore plus insolent, l’auteur s’affranchit de l’objectivité pour livrer après dix ans de compagnonnage avec Jacques de Molay la vision qu’il en a. Portrait physique à partir d’enluminures et de descriptions, portrait moral en rassemblant les témoignages. Un «homme-monde », à l’échelle de son temps, qui se déplace sans cesse, même s’il reste attaché au comté de Bourgogne, pieux, rigide, loyal, prudent, marqué par la spiritualité cistercienne, qui se révèle dans des circonstances dramatiques et a cherché à défendre avant tout son ordre devant la postérité. FV PUF, 304 pages, 28 €. Les Belles Lettres, 192 pages, 21 €. Les Belles Lettres, 648 pages, 33 €.
Richelieu. Au service de Sa Majesté. Laurent Avezou Parmi les dernières biographies de l’excellente collection «Destins » des éditions Calype, celle que Laurent Avezou consacre à Richelieu tient un rang de choix. Cinq chapitres rondement menés, qui courent de l’ascension du cardinal à sa mort en 1642, permettent à l’auteur de montrer comment on devient Richelieu : un ministre qui sut se rendre indispensable à Louis XIII et, de la domestication des grands à la guerre contre l’Autriche en passant par la lutte contre les protestants, eut l’habileté de toujours lier ses combats personnels à ceux de la monarchie. Un sixième chapitre passe au crible la fortune historiographique d’un homme devenu une légende politique, loué comme rempart de l’Etat ou détesté comme statolâtre et faiseur de guerre, admiré ou haï comme précurseur de la Révolution pour sa mise au pas de la noblesse, mais toujours vénéré plus ou moins secrètement pour son sens de la grandeur. GC Calype, « Destins », 112 pages, 11,90 €. Marie-Adélaïde de Savoie Elisabetta Lurgo Mère de princes et de roi, femme du Dauphin, elle trouvait grâce aux yeux de tous. Son époux, Louis XIV – grandpère de celui-ci –, Mme de Maintenon, Saint-Simon même : tous ont loué sa vivacité intellectuelle, son sens politique, son habileté relationnelle, son tempérament enjoué et constant. Avec beaucoup de finesse, l’ouvrage donne à méditer, à travers la personnalité riche et sensible de la mère de Louis XV, les chaînons étroits qui lient le sens du devoir et la possibilité d’une liberté dans la vie d’une femme à la Cour au XVIIIe siècle. Femme attachante et brillante, la duchesse de Bourgogne assuma jusqu’à sa mort précoce le tragique étincelant d’une vie donnée, avec joie et panache, à la France et à l’histoire. MP Perrin, « Biographie », 432 pages, 24 €. Bonabarta. Napoléon, une passion arabe ? Ahmed Youssef Nombreux sont les livres consacrés à l’expédition d’Egypte, mais celle-ci n’est vue en général que du côté français. Qu’en ont pensé les Egyptiens eux-mêmes, c’est la nouveauté de cette brillante synthèse fondée sur de nombreux témoignages dont Gabarti et Nicolas le Turc. Non seulement Bonaparte a favorisé l’éclosion d’une nation égyptienne s’émancipant de l’Empire ottoman, mais poèmes, films, séries télévisées et même prénoms prolongent aujourd’hui encore le souvenir de Napoléon dans l’Egypte actuelle. JT Passés/Composés, 160 pages, 17 €. Le Sexe contrôlé. Etre femme après la Révolution. Chantal Prévot Ne se contentant pas de répéter pour la énième fois la critique du Code Napoléon, l’étude instructive et dépassionnée de Chantal Prévot rappelle d’abord la responsabilité des philosophes et médecins des Lumières, suivis à la lettre par les révolutionnaires, dans la situation des femmes au début du XIXe siècle. Ceci étant (bien) posé, elle va plus loin dans un travail sociopolitique impeccable : chemin de vie réel d’une femme de l’époque (mariage, nuit de noces, couple, maternité…) ; rencontre documentée avec les femmes dans leur diversité (du «peuple » aux lieux huppés de sociabilité) ; tableau aussi précis que le permettent les sources de leur «place » et même de leurs aspirations dans la France du temps. Un livre original, comme on n’en a jamais lu sur le sujet. TL Passés/Composés, 384 pages, 24 €. Napoléon III et l’économie. Eric Anceau et Pierre Branda (dir.) Fruit d’un colloque, ce volume réunit une trentaine de contributions qui, à travers sept thématiques, couvrent l’apport économique de Napoléon III. Qu’en ressort-il ? D’abord la confirmation de la modernité de la politique de l’empereur, qui a permis l’essor économique du pays. Ensuite l’équilibre recherché (mais pas toujours atteint) entre une vision libérale, nourrie de la lecture des penseurs de ce courant (Adam Smith, Jean-Baptiste Say), et une forte préoccupation sociale s’appuyant sur les théories du comte de Saint-Simon et de ses premiers disciples. Enfin des réalisations concrètes (réseaux bancaires, grands magasins, travaux de grande ampleur, etc.) qu’interrompit la défaite de 1871. Au total, le portrait inattendu d’«une France en mouvement » ! PM CNRS éditions, 384 pages, 27 €. Tsars sans empire. Boris Prassoloff Ce sera, pour longtemps, l’ouvrage de référence sur les Romanov au XXe siècle, tant il est complet et, en outre, fort bien écrit. Quand en 1913, son tricentenaire est célébré avec un faste inouï, la dynastie impériale paraît aussi solide que populaire. Quatre ans plus tard, elle s’effondre. La première partie du livre décrit la fin du tsarisme en soulignant ses faiblesses : l’indécision de Nicolas II, la rivalité des grandsducs, la misère d’une grande partie du peuple russe, le renforcement du pouvoir autocratique, le désastreux massacre du 9 janvier 1905. L’ouvrage, assorti d’utiles tableaux généalogiques, livre une masse considérable d’informations sur tous les grandsducs, leurs tentatives de complots contre Nicolas pour sauver le régime, leurs assassinats (dix-huit membres de la dynastie sont exécutés), leurs vies en exil, leurs rivalités, leurs efforts pour reconstituer une force monarchiste. La seconde partie du livre, entièrement consacrée au grand-duc Vladimir, prétendant de 1938 à sa mort en 1992, est accablante, entre autres raisons pour sa collaboration avec les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale. EM-R Perrin, 412 pages, 24 €. 27 h
Munich 1938. La paix impossible. Maurizio Serra Qui veut accuser de capitulation un adversaire politique n’a qu’à dire «Munich ». Sans savoir de quoi il s’agit, sans s’interroger sur la pertinence de ces accords destinés à éviter un conflit européen et signés à Munich dans la nuit du 29 au 30 septembre 1938 entre Hitler, Chamberlain, Daladier et Mussolini qui en a pris l’initiative. La contribution de Serra, ancien diplomate, historien et membre de l’Académie française, propose un point de vue italien trop souvent négligé, démêle ce qui paraît embrouillé, souligne la mauvaise foi et les arrièrepensées de tous les signataires, l’absence à la table des négociations de la Tchécoslovaquie que l’on abandonne. Il en rappelle la genèse, leur déroulement et leurs conséquences, et y ajoute quatre points essentiels : le principal motif de Hitler, loin d’être les Sudètes germanophones, était le potentiel militaire et industriel du pays (les chars tchèques supérieurs aux chars allemands) ; l’absence de la SDN ; la désunion entre Paris et Londres ; l’oubli par les Occidentaux à Yalta puis à Potsdam de la leçon de ces accords. D’où sa conclusion : savoir utiliser «la violence légitime ». Reste à la définir… FV Perrin, 400 pages, 24 €. L’Amérique en Guerre, 1933-1946. Christophe Prime Le 7 décembre 1941, les forces aéronavales japonaises attaquent les installations et la flotte américaines à Pearl Harbor, près d’Honolulu. Les services de renseignements basés à Washington ont décrypté le câble diplomatique japonais qui indiquait que Tokyo mettait fin aux négociations, mais Hawaï n’a pu être prévenu à temps. Un bilan humain lourd du côté américain : 2 403 morts, 1 178 blessés. Un coup très rude pour la Navy, mais la flotte du Pacifique n’est pas détruite et l’essentiel (les porte-avions, les réservoirs de carburant) est épargné. Le lendemain, les Etats-Unis déclarent la guerre au Japon, entrent dans la Seconde Guerre mondiale et se préparent au pire. Sont-ils prêts ? En 1939, leur armée se classait au 39e rang mondial. Pourtant, Franklin Delano Roosevelt, élu président en novembre 1932, avait porté attention à la détérioration de la situation internationale et amorcé un redressement. C’est à partir de l’été 1940 que l’état de l’armée et des défenses devient la préoccupation principale du Congrès américain. En 1942 une armée «newlook » a émergé. Cette synthèse détaillée et solide n’oublie ni les dérapages de l’armée au combat, ni la vie quotidienne du soldat, ni l’apport de la guerre à l’économie américaine. FV Perrin, 624 pages, 27 €. L’armée d’Hitler. Omer Bartov L’auteur, un historien israélien, s’efforce de comprendre ce que fut la nazification des soldats allemands. C’est pendant la guerre sur le front de l’Est que, selon lui, la Wehrmacht devient l’armée d’Hitler. C’est donc sur cette guerre qui exigea une obéissance absolue et la destruction totale de l’ennemi, et qui fut une expérience cruciale pour toute l’armée allemande et pour la société, qu’il centre son étude. Avec l’intention de comprendre comment des hommes ordinaires se transforment en soldats hautement professionnels et déterminés. Laissons un néologisme maladroit («démodernisation ») et des concepts récents tel celui de «groupe primaire » (recrutement dans une même région pour rendre plus cohérente une unité) pour insister sur quelques points. Aucune allégresse pour entrer en guerre en 1939, mais une angoisse que dissipent en partie les deux premières années victorieuses et qui réapparaît avec l’invasion de la Russie. Cependant, même parmi les ouvriers, aucune révolte. Reste le souvenir écrasant d’une guerre où la discipline fut pervertie et politisée et dont les derniers témoins dénient la réalité des événements. FV Les Belles Lettres, « Le Goût de l’Histoire », 344 pages, 15,50 €. Pétain. Bourreau ou bouclier des Juifs ? Jacques Boncompain Sur l’antisémitisme de Vichy, la cause paraît avoir été réglée une fois pour toutes par Robert Paxton et Michael Marrus. Toute contestation de l’idée que l’Etat français se serait mis avec zèle au service du projet exterminationniste de Hitler est frappée d’interdit, sous peine de relégation sociale et de suspicion de révisionnisme. Jacques Boncompain a voulu reprendre pourtant le dossier à bras-le-corps. On lui reprochera d’être engagé : venu lui-même du gaullisme, historien de l’épuration des gens de lettres, il est aujourd’hui président de l’Association pour défendre la mémoire du maréchal Pétain. Son livre a dès lors quelque chose d’une plaidoirie. N’empêche qu’on aurait tort de négliger les documents qu’il met au jour, les arguments qu’il tire de l’oubli : sur les pressions allemandes qui ont précédé (contrairement aux affirmations de Paxton) l’élaboration du déplorable statut des Juifs ; sur le refus des Alliés (singulièrement les Américains et les Britanniques) d’accueillir eux-mêmes ou de laisser émigrer en Palestine les milliers de réfugiés venus en France depuis l’Europe centrale ; sur les divisions internes du régime (Laval s’emparant en 1942 de l’essentiel du pouvoir sous la pression de l’occupant) comme sur les multiples interventions du maréchal Pétain en faveur des Juifs français ou sur son opposition à leur dénaturalisation massive, exigée en 1943 par les autorités allemandes, il soulève, à l’égard des idées dominantes, des objections qui ne peuvent être balayées sans débat. MDeJ Godefroy de Bouillon, 352 pages, 35 €.
La République des imposteurs. Eric Branca Sur la couverture, une croix de Lorraine. Dans son ombre, la francisque de Vichy. Se devinent impostures, double jeu, flibusteries. Elles dureront une dizaine d’années. Branca les dissèque d’une plume mordante soutenue par une ample érudition qui permet de comparer avec brio le Directoire et la France d’après-guerre. Cette étude riche de documents inédits ou peu connus, dévoile un arrière-monde ténébreux, souvent sordide, où le changement d’identités est monnaie courante. Ainsi à la mort accidentelle du député des Vosges Jacques Ducreux, élu aux législatives de juin 1951 : on découvre dans sa sacoche ses fausses identités et un passé douteux. Les comploteurs prolifèrent, les agents, souvent escrocs, ne font pas double jeu mais triple, le mensonge se trouverait même au cœur de l’Etat avec cette violente charge contre Jean Monnet. Un mot gaullien donne le ton du livre. Découvrant les grades dont s’étaient affublés des résistants de la région de Toulouse, le général s’exclama : «Vous avez aussi appris à coudre, dans le maquis ? » FV Perrin, 320 pages, 21 €. Les Troupes coloniales. Julie d’Andurain Au Tonkin, en Cochinchine, en Champagne et aux côtés de Leclerc, les troupes coloniales accompagnèrent les gloires d’un empire de 13 500 000 km². Pas un ouvrage, cependant, ne recensait l’histoire de cet outil politique et militaire. Injustice réparée par l’auteur, qui montre comment ces unités, créées en 1900, assurèrent une présence française en Afrique subsaharienne et en Asie. La conquête assurée, les officiers se transformaient en effet souvent en administrateurs et en bâtisseurs. Passionnant, ce récit retrace la réelle contribution des tirailleurs à la Première Guerre mondiale, leur influence sur la reconquête par la France libre et les questionnements postcoloniaux. AC-P Passés/Composés, 400 pages, 23,50 €. Du héros à la victime : la métamorphose contemporaine du sacré. François Azouvi Héritier d’une civilisation où le héros et le saint furent les figures de proue de la société, l’homme contemporain lui préfère désormais la victime. Au-delà du constat, déjà ancien, François Azouvi cherche à en déterminer le processus explicatif. La Première Guerre mondiale marque une première étape. Si le poilu y apparaît encore comme un héros, l’après-guerre voit naître une période d’entre-deux où l’héroïsme est reconnu mais sa cause rejetée. La guerre suivante parachève la mue, à laquelle Vatican II donne un ultime coup d’accélérateur. Car, derrière l’abandon du héros au profit de la victime, c’est bien le retrait du religieux et son remplacement par une autre forme de sacré qu’analyse l’auteur. PM Gallimard, « NRF essais », 304 pages, 24 €. L’Histoire à l’épreuve des émotions. Arthur Chevallier L’éditeur et essayiste Arthur Chevallier porte le fer dans la plaie des utilisations contestables de l’histoire dans la sphère publique, au nom du moi et de l’émoi. Il ne nie certes pas l’utilité politique de la matière, mais pointe la dérive qui conduit à la manipulation et à la négation de la connaissance. Ou lorsque l’histoire sert de béquille à des parleurs qui la détournent et, plus grave et plus fréquent, se moquent de son étude et du savoir… en pariant sur l’ignorance de leur public. Dans cet essai, bref sans être sec, Arthur Chevallier esquisse une typologie de ces pratiques, qui pourra rendre moins pessimistes ceux qu’elles désespèrent. TL Les éditions du Cerf, 144 pages, 20 €. Georges Pompidou et Valéry Giscard d’Estaing. Eric Roussel A l’occasion des cinquante ans de la mort de Georges Pompidou le 2 avril 1974, Perrin a réédité en format poche la biographie qu’Eric Roussel, membre de l’Institut, lui a consacrée en 1994, ainsi que celle de son successeur Valéry Giscard d’Estaing, parue en 2018. Emporté deux ans avant le terme de son septennat, le deuxième président de la Ve République a souvent été présenté comme un président de transition alors que la cohérence des «années Pompidou » sonne, avec le recul de l’histoire, comme une évidence, tandis que le septennat de son successeur, marqué par les réformes de société et les chocs pétroliers, restera celui du changement. L’apport principal de ces deux biographies, outre leur rigueur, leur précision et leur finesse, réside dans la familiarité d’Eric Roussel avec ces deux personnalités. Il a été le premier à pouvoir accéder aux archives Pompidou et à interroger ses compagnons d’enfance et ses collaborateurs, de même qu’il a pu s’entretenir longuement avec Giscard et a eu accès à ses papiers personnels. Le résultat fait de ces deux biographies politiques des références. On peut compléter, toujours dans la collection «Tempus », par les textes de Georges Pompidou rassemblés dans Lettres, notes et portraits et par Le Nœud gordien, rédigé en 1968, qui est un essai politique d’envergure à méditer, au terme duquel Pompidou écrivait : «Il y avait une espérance. N’est-ce pas ce qui nous manque et ce qu’il faut retrouver ? » EM-R Perrin, « Tempus », 928 et 672 pages, 12,50 € et 12 €. 29 h
ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE Dictionnaire d’histoire militaire de la France. Des origines à nos jours 30 h Rémy Porte Qu’il est pratique et indispensable ce dictionnaire dont on se demande pourquoi personne ne l’avait imaginé ! L’auteur est un ancien militaire, aussi prolixe que sérieux. En plus de 780 entrées, de «Abattis » à «Zouave », il fait le tour de ce que chacun devrait savoir de notre histoire militaire, batailles, corps de troupe, lieux, organisations, personnalités, guerres, termes techniques, argot militaire. Peu d’oublis (même Chateaubriand et Cadoudal y trouvent leur place), du doigté dans des rubriques qui pourraient être discutées (ChateauJobert) et des entrées qui surprennent : par exemple, qui savait que le père Brottier, l’initiateur des Apprentis d’Auteuil, avait exercé son ministère au Sénégal, s’était engagé comme aumônier militaire en 1914, avait été quatre ans au front dans des secteurs actifs et avait terminé la Grande Guerre avec six citations, la croix de guerre et la Légion d’honneur ? Sans complaisance ni repentir, Porte mène vivement son dictionnaire avec comme devise celle qui est brodée sur les drapeaux des armées françaises : «Honneur et patrie ». FV Lemme Edit, 362 pages, 23 €. Ces milliardaires plus forts que les Etats. Christine Kerdellant Essayiste et journaliste économique, Christine Kerdellant livre une remarquable étude des six milliardaires hyperpuissants – Elon Musk (Space X, Tesla, X), Jeff Bezos (Amazon), Mark Zuckerberg (FacebookMeta), Bill Gates (Microsoft), Sergueï Brin et Larry Page (Google) – dotés d’un «pouvoir systémique » : ils sont en situation de monopole, s’emparent de prérogatives régaliennes en s’introduisant dans le spatial, la santé, la défense, la diplomatie, l’éducation, sapent l’autorité des Etats, notamment en contournant les contraintes fiscales, et disposent de moyens gigantesques pour développer l’intelligence artificielle. L’analyse est passionnante, mais elle ne laisse pas d’inquiéter tant ces hommes représentent une menace pour les démocraties. Ils supplantent les Etats sans avoir jamais reçu l’onction du peuple et leur pouvoir est pérenne contrairement aux élus. Ils règnent sur trois milliards d’êtres humains par le biais des réseaux sociaux et agissent dans la polarisation politique. Ils promeuvent sans vergogne le transhumanisme. EM-R L’Observatoire, 288 pages, 22 €. Egéries et conseillers de l’ombre. Dans le secret des princes Charles Zorgbibe Après Les Eminences grises (Fallois, 2020), un séduisant essai consacré aux conseillers des princes, du Père Joseph à notre époque, cet ancien professeur à la Sorbonne récidive avec quatorze hommes et femmes de l’ombre. Les portraits brossés avec habileté et pittoresque s’ouvrent avec Jean-Baptiste Cloots, né en 1755, «baron en Prusse, citoyen en France », qui se voulait l’«ambassadeur du genre humain » avant d’être guillotiné à l’invitation de Robespierre en mars 1794. Ils s’achèvent avec celui Michel Jobert dont on se souvient des joutes avec Henry Kissinger. Si chacun des personnages est saisi avec pénétration et finesse, on ne comprend pas toujours en quoi ils appartiennent aux hommes de l’ombre. Le cas le plus net serait, à mon sens, celui du colonel Rossel qui par patriotisme rallia la Commune de Paris. Le titre est-il alors légitime ? Ou est-ce un «titre-valise » qui renferme de très belles pages, savantes et plaisantes à lire ? FV Les éditions du Cerf, 564 pages, 34 €. La Bibliothèque à remonter le temps Imaginée et dirigée par l’historien Olivier Grenouilleau aux éditions du Cerf, la collection «La Bibliothèque à remonter le temps » s’adresse aussi bien aux adolescents qu’aux adultes. Edité dans un format poche, chaque livre constitue une synthèse de 128 pages soigneusement illustrée et signée par un spécialiste du sujet. Comme son nom l’indique, le champ d’intérêt de cette collection est aussi vaste que l’histoire : du néolithique aux dieux de l’Egypte, des Vikings au temps des cathédrales ou à la guerre froide, chaque ouvrage se veut un morceau de référence sur une période, un événement, un personnage. GC Les éditions du Cerf, « La Bibliothèque à remonter le temps », chaque volume 128 pages, 14 €. Le Roman secret de Chantilly Emmanuel Maury Le fil conducteur de ce livre est la donation du domaine de Chantilly à l’Institut par son dernier propriétaire privé, le duc d’Aumale, le cinquième et avant-dernier fils du roi Louis-Philippe. Héritier de son parrain, le dernier prince de Condé, il recueille à 8 ans un patrimoine considérable dont le joyau est sans conteste le château de Chantilly, qu’il ne cesse d’embellir. Le décès de ses enfants le conduit à penser qu’une malédiction pèse sur sa famille, que son don à l’Etat viendrait effacer. On suit, époque après époque, les vicissitudes survenues à ses divers propriétaires, depuis que le chancelier Pierre d’Orgemont, son premier grand bâtisseur, en fit l’acquisition en 1386. La beauté du lieu, le raffinement des décors architecturaux, le patrimoine considérable qu’abritent ses murs contrastent avec le sort souvent tragique de ses hôtes. EM-R Perrin, 416 pages, 25 €.
LA SUITE DANS LES IDÉES Par Eugénie Bastié JEAN CAU © HANNAH ASSOULINE/OPALE. ENTRE DEUX RIVES N Une passionnante biographie retrace pour la première fois la vie du journaliste, ancien secrétaire de Sartre devenu le contempteur de la décadence de l’Occident. otre imaginaire national foisonne d’enfants pauvres devenus intellectuels ou écrivains. Il en est de deux sortes. Ceux qui, parvenus au sommet, sont pleins de reconnaissance pour les hussards noirs qui les ont sortis du ruisseau, et de fidélité pour le peuple des modestes dont ils sont issus : Péguy, Camus. Et d’autres qui, rongés par la culpabilité d’être arrivés en haut de l’échelle, coupent avec leurs origines et accablent la société de reproches : Annie Ernaux est leur prophète. Jean Cau appartient sans conteste à la première catégorie. Né dans l’Aude en 1925 d’une mère femme de ménage et d’un père ouvrier agricole, cet Occitan d’âme et de cœur qui se fraiera un chemin dans l’intelligentsia française rendra toujours grâce à M. Castel, «un instituteur de vieille race » de Carcassonne, qui lui mit le pied à l’étrier littéraire. Mais Jean Cau n’est pas qu’un transfuge de classe, c’est aussi et surtout un transfuge idéologique, passé de la gauche à la droite. Dans Jean Cau, l’indocile (Gallimard), Ludovic Marino et Louis Michaud racontent magnifiquement le parcours hors norme de ce journaliste, écrivain et pamphlétaire aujourd’hui tombé dans l’oubli. Grande gueule débraillée, Jean Cau arrive à Paris après-guerre en hypokhâgne à Louis-le-Grand. Dilettante et passionné, il veut faire carrière en devenant secrétaire d’un grand écrivain. Opportuniste méthodique, il envoie sa candidature aux plus grandes plumes de son temps : Sartre, Malraux, Camus, Gide, Mauriac, Paulhan, Benda, Montherlant, Aragon. Seul Sartre lui répond. Va pour l’auteur de L’Etre et le Néant dont il devient donc l’assistant pendant dix ans et qui lui ouvrira les portes de Saint-Germain-des-Prés. Bonne pioche. L’inventeur de l’existentialisme est alors au sommet de sa gloire. Ministre des finances de l’intellectuel aux poches percées à qui il fait gentiment la leçon du haut de ses 20 ans, Jean Cau exercera aussi un rôle dans la revue Les Temps modernes, épicentre de la vie intellectuelle des années 1950. Il y joua sans noblesse le rôle de garde-chiourme idéologique, éreintant Bernard Frank en 1953 parce qu’il avait osé faire un portrait peu avantageux de Sartre dans son roman Les Rats. «Vous avez ce gâtisme précoce des jeunes de droite », écrit-il. La rupture de Jean Cau avec la gauche sera progressive. En 1957, il démissionne et prend son envol. Il devient journaliste, sous la houlette du très moderne Jean-Jacques Servan-Schreiber. Tout l’intéresse : Brigitte Bardot, les 24 Heures du Mans, la condition des ouvriers,lecinéma,laboxe,lapolitiqueetlacorridabiensûr.Lesuccès de son ton désinvolte et subjectif est immédiat. En 1960, il se fait payer une tournée de cinq mois en Espagne par L’Express dont il sort un livre remarqué sur la tauromachie, Les Oreilles et la Queue. 1961, c’est l’année où il reçoit le prix Goncourt pour son roman La Pitié de Dieu. La gloire lui donne des ailes. La guerre d’Algérie, où il exprime sa sympathie pour les tenants de l’Algérie française, provoque sa rupture avec la gauche germanopratine qui prend fait et cause pour le FLN. Il la consomme en 1965 avec Le Meurtre d’un enfant, où il fustige les intellectuels de gauche : «d’être né (à 99 %) dans la bourgeoisie leur était une si cuisante brûlure qu’ils n’avaient trouvé, pour la calmer, que de divorcer d’avec leur classe et de convoler en d’étranges noces avec le prolétariat ». «Sous le déguisement du CRS, je vois le cul-terreux administrer une correction au bourgeois et mon indignation n’en ronfle pas à plein régime », écrira-t-il en 1968. On croirait lire Pasolini au même moment à Rome : «Tandis qu’hier à Valle Giulia vous vous battiez avec lespoliciers,moi,jesympathisaisaveceux.Careuxsontfilsdepauvres.» Journaliste star à Paris Match, aristocrate populaire, ami d’Alain Delon et de Jean Raspail, antiféministe et américanophobe, cet inclassable nous déroute et nous enchante. On ne sait à la fin de cette tourbillonnante biographie si Jean Cau est un graphomane versatile ou un anarchiste génial. Un être libre, nerveux et solaire, dont les maîtres sont Nietzsche, Montherlant, et Giono. Un païen dans la lignée d’Epicure, Lucrèce et Rabelais, qui n’aime pas les curés, mais «rends au moins cette grâce à la religion de [s]es pères de [l]’avoir préservé de l’infâme sécheresse laïque ». Un torero de la décadence qui pleure dans le monde moderne «une barbarie vidée de foi et un christianisme vidé de force ». 2 À LIRE Jean Cau, l’indocile Ludovic Marino et Louis Michaud Gallimard 336 pages 21,50 € 31 h
E XPOSITIONS Par Luc-Antoine Lenoir Les riches heures d’ Achille © STÉPHANE RAMILLON/MUSÉE DE LA ROMANITÉ-VILLE DE NîMES/SP. A Nîmes, le musée de la Romanité met à l’honneur la figure du héros d’Homère, de son enfance à la guerre de Troie. Z eus en a décidé ainsi, inventant au passage la notion de bonne vieille guerre : un conflit doit alléger la terre du poids croissant des hommes. Parmi les innombrables héros troyens comme achéens chantés par Homère et par ses successeurs, un seul incarnera la quintessence de l’honneur grec, et son idéal guerrier : Achille. Le récent – et ambitieux – musée de Nîmes, voisin des Arènes, nous offre de nous pencher sur ce soldat presque invulnérable, et de mesurer la fécondité artistique du mythe antique. Achille est le seul survivant des épreuves qu’a imposées leur mère Thétis à tous ses enfants. Lui a été baigné dans l’eau du Styx, tenu par le talon. Pélée, son père, l’a ensuite confié au centaure Chiron qui l’éduque : c’est l’occasion pour nous de contempler au fil des médaillons ou poteries qui la racontent l’excellence de la paideia grecque, formation de l’homme complet. Achille apprend la poésie, la morale, la médecine, mais aussi la chasse et la guerre. C’est sans compter avec Thétis, Néréide à forte tête, qui reprend bientôt son fils et le cache. Des vidéos sur grand écran évoquent poétiquement et habilement ces temps de jeunesse, alors que, la guerre déclarée, les Achéens attendent impatiemment leur sauveur. C’est sur l’île de Skyros qu’Ulysse retrouve enfin Achille, travesti dans un gynécée pour échapper aux combats. Une mosaïque de quelque 50 m², datée du IIe siècle et retrouvée dans Nîmes la romaine, raconte l’épisode : on fait retentir une sonnette de guerre et sa propre virilité s’impose alors à Achille, qui saisit d’instinct l’arme qu’on lui tend, laissant tomber quenouilles et fleurs. Qu’on aille se battre et vaincre Troie ! Le spectateur embarque aussi, s’évade devant ces évocations mythiques et leurs supports physiques. Les dieux, demi-dieux ou mortels se mettent en scène sur les amphores à figures noires ou cruches à figures rouges, sur les objets du quotidien décorés ou les équipements de guerre (un remarquable et inquiétant casque corinthien du VIIIe-VIe siècle av. J.-C.). L’art antique est aussi éternel que son message, comme en témoigne une Vénus romaine anadyomène (sortie des eaux) rayonnante, triomphant de la douce pénombre judicieusement imposée tout au long du parcours. Devant Troie, les attaques continuent, les sièges, et c’est justement sur le thème du repos du guerrier qu’Achille va connaître sa grande colère. Roi des rois, Agamemnon refuse de rendre à son père la captive Chryséis malgré les prédictions sinistres que provoque son crime, et il va jusqu’à humilier le héros en lui prenant Briséis. Sentiment d’à quoi bon, tristesse de la perte de son fidèle Patrocle, amertume, précéderont le grand retour, puis la fin tragique d’Achille. Le héros est passé par l’orgueil, la déception, la gloire… Et Nîmes offre au visiteur un prodigieux moment de magie et même de vertige : y
● « Achille et la guerre de Troie », jusqu’au 5 janvier 2025, musée de la Romanité, 16, boulevard des Arènes, 30000 Nîmes. Tous les jours d’avril à octobre, 10 h-19 h, et tous les jours sauf le mardi de novembre à mars, 10 h-18 h. Tarifs : 9 €/6 €/3 €. Visites guidées possibles. Rens. : museedelaromanite.fr ; 04 48 21 02 10. COMBATS SINGULIERS Page de gauche : hydrie grecque représentant une scène de jeu de pions entre Achille et Ajax, tandis que la déesse Athéna assiste à la scène. En haut : des soldats américains devant une toile d’Edouard Manet, cachée dans la mine de Merkers en Allemagne. Ci-dessous : le manoir de Jean V au musée Dobrée, à Nantes. Ci-contre : Yves Montand, René Clément et Claude Rich sur le tournage de Paris brûle-t-il ?, en 1965. SOLDATS DE L’ART C’est dans l’éphémère QG de Rommel à la Roche-Guyon que la Monuments, Fine Arts, and Archives Section, unité d’officiers américains et britanniques spécialistes des beaux-arts ou de l’architecture, fait l’objet d’une captivante exposition. Sa mission fut de réparer les dégâts des nazis, qui avaient raflé nombre d’œuvres d’art, et ceux des bombardements alliés sur les monuments historiques. Les Monuments Men remplacent les conservateurs absents, enquêtent sur les œuvres manquantes et le butin artistique de l’ennemi… Et parfois, peignent eux-mêmes les rives de la Seine. Une fois en Allemagne, ils emmènent Eisenhower visiter des mines remplies de trésors. Des GI posent à côté d’un Manet, observent une gravure de Dürer : quatre-vingts ans plus tard, leur surprise reste communicative. ● « Monuments Men. Des hommes sur le front de l’art », jusqu’au 24 novembre 2024, château de la Roche-Guyon, 95780 La Roche-Guyon. Rens. : chateaudelarocheguyon.fr ; 01 34 79 74 42. L’ LIBéRATION CONDITIONNELLE adaptation au cinéma de Paris brûlet-il ?, livre aux 20 millions de lecteurs, fut délicate. Le scénario fut revu par le pouvoir gaulliste, la fédération du spectacle-CGT menaça d’une grève, le préfet de police Maurice Papon autorisa au compte-goutte les prises de vues. A l’écran, pas d’Allemands lynchés, pas de femmes tondues. Bidault est évincé en raison de ses positions sur l’Algérie, mais le discours de De Gaulle à l’Hôtel de ville est aussi oublié. Omniprésente, en revanche, la beauté d’une capitale épargnée par les nazis et toujours aussi resplendissante vingt ans plus tard devant les caméras de la Paramount. L’exposition sur les coulisses du grand succès de René Clément fascine : Paris fut beau même dans la guerre. ● « Paris brûle-t-il ? Quand le cinéma réinvente la Libération », jusqu’au 22 septembre 2024, musée de la Libération de Paris. Rens. : museeliberation-leclerc-moulin.paris.fr IL éTAIT UNE FOIS DANS L’OUEST Passé une entrée contemporaine à l’audace assez conventionnelle, on est vite enchanté par ce musée profondément revu après plus de dix ans d’embûches administratives, legs du fils de négociant protestant Thomas Dobrée (1810-1895), qui avait passé sa vie à acheter pièces et archives historiques. Nous sommes chez le Walter Scott nantais : on s’amuse du palais principal, folie XIXe jouxtant le manoir de Jean V, d’un austère XVe siècle breton, le tout dans un parc au cœur de Nantes. On admire la pièce maîtresse du parcours, l’écrin d’or du cœur d’Anne de Bretagne. On se demande quelle leçon peut bien se dégager au fil de ces belles pièces, où se montrent (de façon très organisée, tout de même) des bifaces du paléolithique, des ivoires gothiques, la porte devant laquelle fut exécuté Charette et mille autres objets régionaux. On hésite à considérer cela comme un simple et éblouissant cabinet de curiosités, mais on retire bien plus de la visite ; une grande histoire de la France atlantique, et une définition de ce qu’on appelle la « collection » au sens noble du terme : œuvre de préservation culturelle et d’apprentissage permanent. ● Musée Dobrée, 1, place Jean-V, 44000 Nantes. Rens. : musee-dobree.fr ; 02 42 45 50 50. © P. PASCAL/DÉP. DE LOIRE-ATLANTIQUE/SP. © PHILIPPE LE TELLIER/PARIS MATCH/SCOOP/SP. EN HAUT : © NARA. a-t-il un sentiment humain, une émotion qui soit absente de l’Iliade ? Ses péripéties ne sont-elles pas simplement celles de notre propre histoire, individuelle et collective ? Toute notre civilisation, si ce n’est notre humanité, trouve dans cette littérature sa source, son propos et son destin. Le musée de la Romanité est décidément très contemporain. La guerre de Troie se poursuit en chacun de nous.2 33 h
C ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE INÉMA Par Geoffroy Caillet Crime et châtiment Le Comte de Monte-Cristo revient sur les écrans. Une adaptation étourdissante et inventive, entre film d’aventures, film noir et tragicomédie humaine. 34 h © JÉRÔME PRÉBOIS/PATHÉ. I l y a les esprits chagrins qui soupirent à toute nouvelle adaptation d’un classique littéraire et ceux qui applaudissent à l’idée de voir reprendre vie les héros de papier qui les ont fait vibrer. Le Comte de Monte-Cristo signé par Matthieu Delaporte et Alexandre de La Patellière comblera la ferveur des seconds en faisant peut-être changer d’avis les premiers. L’année dernière, les deux compères signaient le scénario des Trois Mousquetaires. En assumant entièrement cette fois pour Pathé la paternité d’une nouvelle adaptation de l’autre roman le plus célèbre d’Alexandre Dumas, les réalisateurs du Prénom donnent toute la mesure de leur talent. Il en fallait, autant que d’audace, pour adapter ce roman monstre, avec ses innombrables personnages et ses intrigues à foison, écrit le plus souvent à la lueur nocturne d’une bougie par Dumas et son compère Auguste Maquet pour être livré par tranches au Journal des débats de 1844 à 1846. Antique comme Homère et touffue comme seul un auteur de roman-feuilleton du XIXe siècle pouvait l’imaginer, l’intrigue tient pourtant en deux phrases : accusé de conspirer pour le retour de Napoléon par trois délateurs qui ont chacun un intérêt particulier à le voir disparaître, le jeune marin marseillais Edmond Dantès est emprisonné au château d’If le jour de ses noces avec Mercédès. Là, son codétenu l’abbé Faria lui confie le secret d’un fabuleux trésor qui lui permettra, une fois évadé et devenu le comte de Monte-Cristo, de mettre en œuvre sa vengeance. De cette histoire adaptée tant et plus au cinéma et à la télévision (entre autres par Denys de La Patellière, père d’Alexandre), les réalisateurs ont tiré un film étourdissant en diable, qui se fraie un chemin de trois heures à travers le roman en taillant ici ou là dans sa jungle de péripéties, en redéfinissant les liens qui unissent certains personnages, en excellant surtout à capturer les différents genres d’une œuvre cinématographique avant l’heure, de l’aventure au thriller, du romantisme à la tragicomédie humaine. Comme celui de Dumas, leur MonteCristo est fondé sur des contrastes et des ambivalences. A un prologue baigné par la lumière du Sud et l’insouciance d’une jeunesse ivre de s’abandonner à la vie répondent la noirceur d’une machination puis d’une vengeance. A la réjouissante galerie de salauds endurcis (Villefort, Danglars, Morcerf, joués par les excellents Laurent Lafitte, Patrick Mille et Bastien Bouillon) correspondent trois jeunes gens épris de vérité (Haydée, Andrea, Albert, interprétés par une nouvelle génération prometteuse, Anamaria Vartolomei, Julien de Saint Jean et Vassili Schneider). Mais même chez ceux-là, la tentation est vive de se venger, manipulés comme ils le sont par Monte-Cristo, passé dela condition d’homme de douleurs à celle d’ange rebelle qui prétend rétablir la justice que Dieu ne lui a pas donnée et qui contamine tout le monde autour de lui. Dans le rôle-titre, Pierre Niney campe un Monte-Cristo impeccable de noirceur, à la fois grand manipulateur occulte tramant sa vengeance depuis son palais des Mille et Une Nuits (le palais Brongniart habilement transformé) et histrion génial, habile à tromper ses ennemis sous différents masques. En mettantenscènelestransformationsépoustouflantesdel’acteur,lefilmcorriged’ailleurs une incohérence du roman de Dumas, qui n’explique pas pourquoi personne ne reconnaît Edmond Dantès dans le personnage de ce comte richissime et fantasque. Personne, sauf Mercédès, campée ici par une bouleversante Anaïs Demoustier. Persuadée jusque-làdelamortdesonfiancé,elleledémasque au premier regard et devient dès lors comme la voix de sa conscience. Un rôle qu’on aimerait voir tenir auprès du cinéma français par ce Monte-Cristo généreux, fougueux et complexe comme la vie. «Attendre et espérer » : les derniers mots du roman comme du film ont tout d’une promesse.2 ● Le Comte de Monte-Cristo, en salles le 28 juin. DOUBLE JEU En haut : Pierre Niney campe un formidable Monte-Cristo.
T ÉLÉVISION Par Marie-Amélie Brocard Documentaires Lesjours d’après Deux documentaires célèbrent les quatre-vingts ans du débarquement des Alliés en Normandie. © T2MP_ARCHIVES DE GUERRES-LA BATAILLE DE NORMANDIE. © ZED PRODUCTIONS. T ous les dix ans, l’anniversaire de l’arrivée des Alliés en 1944 sur les plages normandes est l’occasion d’un débarquement sur les diverses chaînes de télévision de documentaires en série, soirées spéciales et autres retours sur l’une des pages les plus connues de notre histoire récente. 2024 n’y fait pas exception. Le groupe TF1 propose notamment deux documentaires invitant l’un comme l’autre à vivre jour après jour l’avancée des Alliés sur le sol français : La Bataille de Normandie. 85 jours en enfer, sur Histoire TV, et D-Day : 100 jours pour la liberté, sur TF1. Le premier se concentre sur l’aspect purement militaire, relatant de l’intérieur, les unes après les autres, les batailles qui se suivent. Le second, en deux épisodes, s’attarde plus sur la contextualisation historique du Débarquement, n’oubliant pas ce qui se passe au même moment dans le reste de l’Europe, et donne majoritairement place aux témoignages de ceux qui ont vécu les événements, soldats alliés ou allemands et civils français. On retiendra tout particulièrement parmi les superbes images d’archives colorisées qui mettent en lumière le travail des reporters de guerre, notamment celui de Robert Capa, ces images incroyables d’une messe sur la plage à côté des croix de fortune plantées sur les sépultures éphémères offertes dans le sable aux milliers de disparus. Si le documentaire de TF1 est plus ambitieux que celui de sa petite sœur Histoire TV, ce dernier n’a pourtant pas à souffrir de la comparaison. L’un et l’autre se complètent. Ils ont surtout le mérite de lever le voile pudique trop souvent posé sur la réalité de ce que furent l’horreur et l’intensité des bombardements américains et britanniques sur les villes normandes, qui provoquèrent la mort de près de 20 000 civils et rasèrent des villes entières, considérés par le commandement allié comme un sacrifice nécessaire, le prix à payer pour la liberté, ainsi que sur les exactions dont fut par la suite victime à nouveau la population normande de la part de ses libérateurs, pillages et actes de violence en tout genre notamment de nombreux viols. 2 ● La Bataille de Normandie. 85 jours en enfer, mercredi 5 juin, à 20 h 50, sur Histoire TV, 50 min. ● D-Day : 100 jours pour la liberté, jeudi 6 juin, à 21 h 10, sur TF1, 105 min. Série SI LES FRANçAIS N’éTAIENT PAS LÀ 1776. Une barque accoste sur une plage française. A son bord, se trouve un diplomate peu commun. Sa mission : obtenir l’aide de la France dans la guerre d’indépendance qui oppose les insurgés américains aux Britanniques. Avec Michael Douglas dans le rôle-titre, la dernière mini-série historique de la plateforme AppleTV+, qui relate les années de diplomatie de Benjamin Franklin en France, est d’abord pleine de promesses. Filmés en partie à Versailles, les décors et les costumes de la France du XVIIIe siècle sont splendides, et on plonge avec plaisir dans ce voyage dans le passé. Fait suffisamment rare pour être noté, les personnages français utilisent majoritairement la langue de Molière et sont interprétés par des acteurs francophones. Toutefois, si les qualités esthétiques ne faiblissent pas, l’histoire glisse rapidement dans un marivaudage convenu, quelques touches de wokisme pour la forme et une interprétation discutable des événements. On aurait par ailleurs apprécié un peu plus de reconnaissance dans la représentation de Louis XVI qui, pour le peu qu’il apparaît, passe comme à l’habitude pour un crétin caricatural. Malgré un début prometteur donc, Franklin tend à décevoir au fil des épisodes. La série reste cependant agréable à regarder et on ne boudera pas son plaisir de voir une production d’envergure rappeler ce que l’Amérique doit à la France. ● Franklin, sur AppleTV+, 8 épisodes d’environ 60 min chacun. 35 h
A A table avec lesdieux A Pompéi, de splendides fresques inspirées de la guerre de Troie viennent d’être mises au jour. © AVEC L’AIMABLE AUTORISATION DU PARC ARCHÉOLOGIQUE DE POMPÉI. ACTUALITÉ DE L’HISTOIRE RCHÉOLOGIE Par Marie Zawisza 36 h U ne jeune femme aux cheveux relevés, la tête légèrement penchée vers l’avant, se détache sur un fond noir comme une nuit profonde et regarde le jeunehommeverslequelelles’avance.D’une main,elleretientlevoiletransparentquicouvre encore sa poitrine et se gonfle, derrière elle, comme la voile du navire sur lequel elle embarquera bientôt. Face à elle, un berger, prêt à saisir sa main. Son geste est souligné par la rougeur de son visage. A ses pieds, un gros chien, un molosse sans doute, qui semble aussi doux que sauvage, toise le spectateur,protégeantl’amournaissantdesonmaître.Lesnomsdecesjeunesgens,Alexandreet Hélène, ont été inscrits sur le mur – Alexandre étant l’autre nom de Pâris, qui donna la victoire à la déesse de l’amour Aphrodite dans le concours de beauté qui l’opposait à Héra, femme de Zeus, et à Athéna, déesse de la sagesse et de la guerre, en échange de la plus belle des mortelles : Hélène, femme de Ménélas. Derrière le couple sur le point de se former, une servante regarde au loin, vers Troie peut-être, où convoleront Pâris et Hélène, bientôt suivis par les Grecs qui déclareront la guerre aux Troyens pour ramener chez elle l’épouse infidèle. Sur un autre mur, le dieu Apollon, la main posée sur une cithare,faitfaceàCassandre,sœurdePâris,la tête posée avec affliction sur une main, dont nul n’écoute les funestes prédictions. Ces fresques somptueuses tout juste exhumées ornaient la salle de banquet d’une maison de Pompéi située dans l’insula 10 de la Regio IX – un des neuf quartiers de l’antique cité où la vie s’arrêta en l’an 79 avec l’éruption du Vésuve et dont 22 ha sont encore ensevelis, soit près d’un tiers de la surface du site. Commencées en 1888, les fouilles de ce quartier ont repris ces dernières années dans le cadre du Grand Projet Pompéi. Deux maisons à atrium, transformées au Ier siècle en ateliers, dont les façades donnant sur la Via Nola avaient été mises au jour au XIXe siècle, ont ainsi été exhumées. Les fouilles les plus récentes permettent de «mieux comprendre le développement de la structure résidentielle » alentour,écritl’archéologueGabrielZuchtriegel, directeur général du Parc archéologique dans l’e-journal Pompeiisites, qui en présente les détails scientifiques. Les fresques de la salle de banquet appartiennent ainsi à une habitation située à l’arrière de l’une de ces maisons. Peintes sur fond noir, dans ce qu’on appelle le troisième style pompéien – qui, entre la fin du Ier siècle av. J.-C. et la première moitié du Ier siècle apr. J.-C., s’oppose aux décors en trompe-l’œil du deuxième style par des décors plus simples, dont les couleurs vives se détachent sur des fonds blancs ou noirs –, ces scènes mythologiques visaient à «servir d’exemple de droiture ou de méchanceté et à inviter l’observateur à méditer sur le sens de la vie et sur les idéaux de piété et de concorde », explique l’archéologue Domenico Esposito. En contemplant ces figuresquisemblaients’animeràlalueurdes lampes à huile, les convives pouvaient ainsi philosopher sur leurs destinées et s’épancher sur ce qui rend la vie bonne. Le décor de cette salle aux dimensions imposantes (15 m sur 6) a fait l’objet d’une importante restauration à l’époque du quatrième style, qui s’épanouit à partir de 50 apr. J.-C. : le propriétaire de la maison a notamment demandé que la décoration soit complétée dans des panneaux latéraux à l’origine conçus comme des vides par de petites figures – des ménades ou une Léda avec un cygne… Comme Pâris se délecta de la beauté d’Hélène pendant quelques mois, quelques années peut-être, nul doute que ces gracieuses figures auront réjoui et inspiré ses hôtes. 2 MYTHIQUE Ci-dessus : les figures d’Hélène et de Pâris découvertes sur le mur d’une salle de banquet. Leur vue incitait les convives à converser sur l’amour ou le couple. Les murs étaient peints en noir afin que les traces de fumées de lampes à huile qui les encrassaient soient invisibles.
À L A TA B L E D E L’ H I STO I R E Par Jean-Robert Pitte, de l’Institut MORCEAU DE CHOIX © H-K. Originaire d’Europe centrale, la beuchelle, ce plat à base d’abats et de champignons, ravit par sa délicatesse. © CHRISTOPHE DURAND. © DANY MIGNOTTE-ÉDITIONS GISSEROT-CUISINE DU VAL DE LOIRE. L es Tourangeaux considèrent volontiers que le goûteux ragoût de ris et rognons de veau aux champignons et à la crème, nommé beuchelle, est un plat ancré depuis toujours dans leur terroir et leurs traditions gourmandes. Il est vrai qu’on le trouve davantage à la carte de leurs restaurants et de leurs traiteurs qu’ailleurs en France et que les opulents pâturages du Val de Loire sont propices à l’élevage des veaux, dits de rivière, à la production laitière et donc de crème, à la culture des champignons (Agaricus bisporus) dans les anciennes carrières de tuffeau. Enfin, ses coteaux ruissellent de bons vins blancs vifs à base de sauvignon ou tendres issus du chenin, qui font merveille dans la riche sauce qui enrobe ce plat et l’accompagnent avec bonheur. Pourtant, au risque de peiner les riverains du «Loire gaulois », la beuchelle n’est en rien de chez eux. Ils se sont tout bonnement approprié dans le courant du XXe siècle une recette dont la paternité revient à Edouard Nignon (18651934). Ce grand chef de cuisine posséda le restaurant Larue, situé à l’angle de la place de la Madeleine et de la rue Royale à Paris, entre 1908 et 1919. Il y servait des plats de haute cuisine et assurait les banquets de l’Elysée et du Quai d’Orsay. Il écrivit plusieurs livres de cuisine très diffusés parmi lesquels le célèbre Eloges de la cuisine française, préfacé par Sacha Guitry, son testament culinaire publié en 1933. Il y donne la recette de la beuchelle, sans toutefois révéler son origine, car… lui aussi l’avait empruntée ! Déjà saucier réputé, entre 1892 et 1894, il avait séjourné à Vienne, en Autriche, où il avait goûté un plat populaire dans toute l’Europe centrale nommé Beuschel. Il s’agit d’un ragoût d’abats bon marché (mou, rognons, langue, rate, etc.) d’animaux d’élevage (bœuf, porc, rarement veau) ou de gibier, cuisiné avec de la crème aigre et accompagné de Knödel (quenelles de mie de pain). L’origine du mot n’est pas très ragoûtante : bausch signifiant «gonflé », allusion aux entrailles qui entrent dans la composition de ce plat roboratif. Nignon eut l’idée de le transformer en un mets délicat, tiré des plus nobles abats du veau et qui rencontra un grand succès à Paris, avant d’être subrepticement confisqué par la Touraine qui produit tout ce qu’il faut pour le confectionner et laissa entendre qu’il s’agissait d’un vieux mot gourmand de la langue de Rabelais… Le larcin n’est pas bien grave et de nombreux chefs de la contrée en donnent de délectables interprétations. C’est le cas de Jean Bardet, qui illumina de son talent la rive droite de Tours jusqu’en 2008 et se fera un plaisir de vous en régaler sur commande à sa table d’hôtes de Joué-lès-Tours.2 AU SERVICE DE LA GRANDE CUISINE Ci-contre : Portrait d’Edouard Nignon, par Christophe Durand. De retour d’Europe de l’Est, l’ancien chef saucier servait la beuchelle, qu’il avait adaptée aux exigences de la fine fleur parisienne. La recette LA BEUCHELLE À LA TOURANGELLE Utilisez un poids égal de ris et de rognons de veau. Lavez avec soin les ris de veau à l’eau froide et blanchissez-les cinq minutes. Escalopez-les et faites-les revenir au beurre, flambez au cognac ou au marc de Loire et crémez généreusement, salez, poivrez. Cuisez encore une ou deux minutes. Coupez les rognons en dés, sautez-les ; flambez et crémez comme les ris, salez, poivrez. Ajoutez des champignons de Paris ou des morilles fraîches (ou sèches réhydratées) sautés au beurre avec un fin hachis d’échalotes et crémés. Réunissez le tout en ajustant l’assaisonnement. Servez dans une bouchée à la reine ou avec des épinards frais tombés au beurre. Accompagnez d’un vouvray ou d’un montlouis. 37 h
© MARCEL DE RENZIS/CCIAMP/LA COLLECTION. © AKG-IMAGES. © LAPI/ROGER-VIOLLET © COLOR BY KLIMBIM. ILLUSTRATION : © STEFANO CARLONI POUR LE FIGARO HISTOIRE. EN COUVERTURE 40 L’ HEURE DES COMPTES L’ÉPURATION EST UNE PRIORITÉ DU GOUVERNEMENT DE LA FRANCE LIBÉRÉE, VOIRE SON PREMIER MOT D’ORDRE. PARTOUT ON PUNIT : DANS L’ARMÉE, LA FONCTION PUBLIQUE, ET BIENTÔT PARMI LES GRANDS ACTEURS ÉCONOMIQUES. 48 LA VENGEANCE ET LA RAGE APRèS LA GUERRE MONDIALE, LA GUERRE CIVILE. AUX ATTENTATS QUI AVAIENT VISÉ LES COLLABORATEURS DEPUIS 1943 SUCCèDE AU PRINTEMPS 1944 UNE VAGUE DE VIOLENCES OÙ LE SOUCI DE JUSTICE SE MÊLE AUX VENGEANCES PRIVÉES ET AUX RèGLEMENTS DE COMPTES POLITIQUES.
LA JUSTICE ET L’HISTOIRE L’ÉPURATION EST AUSSI UNE èRE DE PROCèS RETENTISSANTS. ON JUGE LES RESPONSABLES POLITIQUES, MAIS AUSSI LES INTELLECTUELS 56 QUI ONT THÉORISÉ LA COLLABORATION, ET LE PAYENT PARFOIS DE LEUR VIE. 1944-1945 L’épuration L épuration L’é épura ation ET AUSSI LE PROCUREUR DE LA MORT LE TRIBUNAL DES LETTRES LES DERNIERS JOURS D’UN CONDAMNÉ AU CŒUR DES TÉNèBRES LA GUERRE DES PLACARDS UN VILLAGE FRANÇAIS LIGNES ÉPURÉES À CHARGE DE REVANCHE COLÈRES LIBÉRÉES Page de gauche, en haut : convoi et manifestation populaire lors de l’anniversaire de la libération de Marseille, août 1945. Page de gauche, en bas : arrestation de deux collaborateurs par des FFI, à Lyon, été 1944. En haut : le maréchal Pétain pendant son procès devant la Haute Cour de justice, en juillet 1945.
LA TONDUE DE CHARTRES Le 16 août 1944, à Chartres, Simone Touseau, qui vient d’être tondue et marquée au fer rouge pour «collaboration horizontale », rentre chez elle portant le bébé qu’elle a eu de sa relation avec un Allemand. Trois jours plus tard, elle fut accusée de dénonciation par des voisins. Elle et sa mère Germaine sont incarcérées en septembre 1944, mais la délation n’ayant pu être prouvée, elles sont libérées en novembre 1946. Connue pour ses sympathies pour le nazisme qu’elle ne cachait pas et membre du PPF de Doriot, Simone Touseau écopera toutefois de dix ans d’indignité nationale en 1947. © ROBERT CAPA © INTERNATIONAL CENTER OF PHOTOGRAPHY/MAGNUM PHOTOS
heure des comptes L’ Par Olivier Dard Après l’explosion de violence qui marqua l’épuration sauvage aux premières semaines de la Libération, le gouvernement prit le relais pour mener une triple épuration judiciaire, administrative et économique.
EN COUVERTURE S © AFP. © COLL. CASAGRANDE/ADOC-PHOTOS. 42 h ujet sensible s’il en est, l’épuration a profondément marqué la société française à l’heure de la fin de l’Occupation et de la Libération. On songe d’abord aux grands procès, largement médiatisés comme ceux du maréchal Pétain et de Pierre Laval ou des principales figures du journalisme mises en cause, de Charles Maurras, resté à la tête de L’Action française jusqu’en août 1944, aux ténors de la presse collaborationniste parisienne incarnés par Robert Brasillach et l’équipe de l’hebdomadaire Je suis partout, Jean Luchaire et Les Nouveaux Temps, sans oublier la « voix » de Radio-Paris, Jean HéroldPaquis. Mais pour être globalement comprise, l’épuration doit être saisie en abordant d’autres milieux que ceux de la politique et de la presse, à commencer par celle de la justice ordinaire, l’appareil de l’Etat, ou l’économie. Elle doit aussi être appréhendée à une autre échelle que celle de Vichy ou de Paris, lieux essentiels du pouvoir entre 1940 et 1944 et intégrer par conséquent l’ensemble du territoire métropolitain. En effet, dès les premiers mois de la Libération, plusieurs dizaines de milliers de personnes soupçonnées de collaboration avec l’occupant ont été arrêtées puis incarcérées dans des camps d’internement. L’épuration ne fut pas seulement celle des élites car elle toucha des cadres intermédiaires. Elle fut aussi une épuration de « proximité » (François Rouquet, Fabrice Virgili), celle du village ou du quartier dans les plus grandes villes, celle de l’usine ou du bureau, sans oublier les familles, touchées par les déchirements nés de la guerre. L’épuration a fait l’objet de nombreux travaux historiques depuis les années 1960 et la série de volumes où Robert Aron insistait sur son caractère violent et arbitraire. Très vite, la réplique est venue des Etats-Unis, et les travaux de Peter Novick pouvaient se lire en parallèle de ceux de Robert O. Paxton, qui disqualifiait l’interprétation du même Robert Aron, lequel, dans son Histoire de Vichy publiée en 1954 et demeurée longtemps une référence, assimilait le maréchal Pétain à un « bouclier » quand le général De Gaulle aurait été le « glaive ». Pas plus que celle de la Résistance ou de Vichy, dont elle accompagna le « syndrome » et les crispations mémorielles, l’histoire de l’épuration ne peut être considérée comme un objet d’étude froid et délaissé. L’épuration n’est plus aujourd’hui une « histoire inachevée » comme le déplorait l’historien Henry Rousso en 1992. Beaucoup d’archives se sont ouvertes et les travaux se sont multipliés qui permettent de dresser un panorama nourri de ce que furent son organisation, ses moyens et son ampleur jusqu’à l’amnistie de 1953. Un mot et ses usages Le terme d’épuration renvoie au vocabulaire de la Révolution française, où il avait désigné l’élimination des aristocrates. Peu prisé au XIXe siècle, il reprend du service durant le second conflit mondial. Au fil de la guerre, la France libre et la Résistance adoptent le terme pour l’associer à la figure du « collabo » et voir dans l’épuration à venir la marque d’un « châtiment » pour « trahison ». Il reste cependant à matérialiser cette volonté d’épurer en lui donnant une armature juridique. Les nouvelles autorités dirigées par le général De Gaulle, à savoir le Comité français de Libération nationale installé à Alger, puis le Gouvernement provisoire de la République française (GPRF) qui lui succède le 3 juin 1944, entendent à la fois mettre à bas et remplacer de facto l’Etat français et se faire obéir sur les zones libérées du territoire de la part d’individus,
MOUVEMENTS DE FOULE Page de gauche : le 26 août 1944, après avoir ranimé la flamme du Soldat inconnu sous l’Arc de triomphe, De Gaulle, suivi des membres du Gouvernement provisoire et de chefs de la Résistance, descend à pied les Champs-Elysées pour célébrer la libération de la capitale avec les Parisiens. Ci-dessus : un collaborateur livré à la vindicte populaire, à Paris, le 28 août 1944. de groupes ou d’autorités autoproclamées qui veulent conduire l’épuration sur un mode sommaire. Car sur le terrain, avant d’être légale, l’épuration fut expéditive, menée par des groupes de résistants ou de maquisards qui ont arrêté et éliminé un certain nombre de supposés « collabos ». Les chiffres des exécutions sommaires, communément évaluées à une dizaine de milliers, restent encore aujourd’hui discutés comme le souligne Jean-Marc Berlière dans ce dossier. On précisera cependant qu’elles sont en proportion moins nombreuses dans le tiers nord du pays que dans les régions où les maquis ont lutté les armes à la main à partir du printemps 1944. Ces exécutions n’épargnent nullement les femmes puisqu’elles représentent un cinquième des personnes éliminées. Les exécutions sommaires ont marqué les opinions, alimentant les discours sur les « crimes » du « résistancialisme » et nourri bien des écrits de journalistes-historiens, d’Henri Amouroux à Philippe Bourdrel qui, en 1988, a consacré deux volumes à ce qu’il a appelé l’épuration « sauvage ». L’expression n’a pas manqué jusqu’à aujourd’hui de faire réagir des spécialistes de l’épuration qui, comme François Rouquet et Fabrice Virgili, ont fustigé son emploi en y voyant un « fantasme », un marqueur d’anticommunisme et une volonté d’établir une « relation d’équivalence » avec les victimes de la « barbarie nazie ». D’autres historiens, comme Jean-Marc Berlière, n’ont pas manqué de souligner, à raison, les défauts de méthode de Philippe Bourdrel qui ne s’était appuyé que sur la presse et des témoignages anonymisés. Mais Jean-Marc Berlière a aussi pointé la question du « tabou » de l’épuration en France au printemps 1944 pour voir dans cette période, à la différence de ses collègues précités, « une image de plus en plus précise de ce qui ressemble à une guerre civile », là où ces derniers considèrent qu’elle est « introuvable ». Par-delà ce débat, il faut prendre la mesure du contexte propre à l’été 1944 marqué par les débarquements de Normandie (6 juin) et de Provence (15 août), la reconquête progressive et parfois difficile du territoire, le départ sous la pression allemande du maréchal Pétain en Allemagne. La transmission pacifique du pouvoir entre Vichy et le GPRF étant inconcevable, le nouveau gouvernement doit faire face à un vide politique et administratif. Le général De Gaulle, qui entend voir la France occuper une place à la table des vainqueurs en obtenant le plus vite possible la reconnaissance du GPRF par les Alliés (elle est effective le 23 octobre 1944), se montre d’emblée soucieux de voir rétabli un ordre républicain sur les portions libérées du territoire. Il s’agit d’affirmer vis-à-vis de l’opinion française autant que des Alliés que son gouvernement contrôle la situation et est en mesure d’incarner non seulement une autorité légitime mais aussi légale en prenant en particulier l’ascendant sur les entités (FFI), les groupes ou les individus qui entendent prendre en main l’insurrection nationale et l’épuration. Choisis par le général De Gaulle, des commissaires de la République sont ainsi chargés d’exercer le pouvoir en province à l’heure de la Libération et d’y faire régner l’ordre défini par le GPRF en bénéficiant même d’un privilège régalien suprême, le droit de grâce. 43 h
Genèse d’un cadre légal © HULTON-DEUTSCH COLLECTION/CORBIS/CORBIS VIA GETTY IMAGES. 44 h Les nouvelles autorités représentées par les commissaires de la République sont conscientes des conséquences dommageables liées à l’épuration extrajudiciaire et ont donc comme objectif majeur de voir entrer dans les faits les décisions prises à Alger pour mener à bien une épuration revêtue de la légalité. Différents problèmes ont mobilisé les juristes liés au GPRF, à commencer par le fait de savoir selon quelles infractions et avec quelles juridictions organiser l’épuration. Les deux premiers textes majeurs sont l’ordonnance du 26 juin 1944 portant sur la répression des faits de collaboration jugés par des cours de justice et celle du 27 juin relative à l’épuration administrative. Ils sont rapidement jugés insuffisants et mal adaptés par l’Assemblée consultative provisoire (créée le 17 septembre 1943) et le GPRF qui, sous l’égide d’Henri Queuille (qui assure l’intérim pendant les absences du général De Gaulle), présente une ordonnance instituant la peine d’indignité nationale qui est publiée au Journal officiel le 26 août 1944 et doit être « exécutée comme loi ». L’exposé des motifs de ce texte fondamental donne à voir la « double préoccupation » qui est à l’origine du texte : « Tout Français qui, même sans enfreindre une règle pénale existante, s’est rendu coupable d’une activité antinationale caractérisée s’est déclassé : il est un citoyen indigne dont les droits doivent être restreints dans la mesure où il a méconnu ses devoirs. » Refusant de considérer que ce texte, qui s’écarte ostensiblement du principe de non-rétroactivité, puisse être assimilé à une « discrimination juridique » ou à une rupture du « principe d’égalité devant la loi », l’ordonnance assume que « la nation fasse le partage des bons et des mauvais citoyens à l’effet d’éloigner des postes de commandement et d’influence ceux d’entre les Français qui ont méconnu l’idéal et l’intérêt de la France au cours de la plus douloureuse épreuve de son histoire ». Le texte a pris le soin de souligner quelques lignes plus haut la double nécessité « d’interdire à certains individus diverses fonctions électives, économiques ou professionnelles qui donnent une influence politique à leurs titulaires » comme « d’en éliminer d’autres des cadres administratifs ». L’ordonnance précise ensuite la liste des motifs pouvant justifier l’application de cette peine : appartenance aux « pseudo-gouvernements » ou occupation de fonctions de direction dans leurs services, à des organisations ou à des associations dûment listées et participation volontaire à « l’organisation de manifestations artistiques, économiques, politiques ou autres en faveur de l’ennemi, de la collaboration avec l’ennemi, du racisme ou des doctrines totalitaires ». Les cadres de l’épuration judiciaire L’épuration judiciaire ressort de différents types de juridictions. L’institution la plus connue est la Haute Cour de justice, créée par l’ordonnance du 18 novembre 1944. Elle est composée, précise l’article 3, de trois magistrats, dont le premier président de la Cour de cassation, et de vingt-quatre jurés, « choisis par voie de tirage au sort sur deux listes établies par l’Assemblée consultative provisoire (ACP), à raison de douze noms pris sur chacune des deux listes ». La première comprend « cinquante sénateurs ou députés en cours de mandat au 1er septembre 1939 » et la seconde « cinquante personnes choisies librement par l’ACP en dehors de ces catégories ». La Haute Cour de justice est compétente « pour juger les personnes ayant participé (…) à l’activité des gouvernements ou pseudo-gouvernements qui ont eu leur siège dans le territoire de la métropole depuis le 17 juin 1940 jusqu’à l’établissement sur le territoire continental du Gouvernement provisoire de la République française, pour crimes ou délits commis dans l’exercice ou à l’occasion de leurs
© AFP. © PARIS MUSÉES CCO-MUSÉE DE LA LIBÉRATION DE PARIS-MUSÉE DU GÉNÉRAL LECLERC-MUSÉE JEAN MOULIN. AU BANC DES ACCUSÉS Page de gauche : une femme accusée de collaboration est traînée pour être tondue, en juin 1944. Ci-dessus : en août 1944, après la libération de Paris, les suspects de collaboration furent rassemblés au vélodrome d’Hiver. A droite : le procès de six jeunes miliciens condamnés à mort et exécutés le jour même, en place publique, à Grenoble, le 2 septembre 1944. fonctions ». A savoir, le chef de l’Etat, les chefs du gouvernement, les ministres, les secrétaires et sous-secrétaires d’Etat, les commissaires généraux, les secrétaires généraux du chef de l’Etat, du chef du gouvernement et des ministères, les résidents généraux, les gouverneurs généraux et les hauts-commissaires. Les cours de justice sont composées d’un magistrat, président du tribunal, et de quatre jurés tirés au sort parmi une liste de cent sélectionnés par le président près la cour d’appel et de deux représentants des comités départementaux de libération (structures créées par le Conseil national de la Résistance dans le cadre de l’ordonnance du 21 avril 1944). Les jurés sont en règle générale choisis parmi les membres de la Résistance. Les cours de justice, dont le fonctionnement est inspiré de celui des cours d’assises, ont la charge de juger tous les individus dont le comportement est réputé relever de la trahison (article 75). Elles sont rapidement débordées devant l’afflux des affaires, qui nécessitent en amont du passage devant elles juges d’instruction et greffiers, et du fait de la volonté des autorités de voir le processus d’épuration aller vite. Il en résulte une multiplication des sections (14 pour le département de la Seine) et un traitement massif et expéditif des dossiers. Le premier procès devant une cour de justice s’est tenu à Marseille le 11 septembre 1944, et l’année 1945 est particulièrement chargée avant que progressivement le rythme se ralentisse et qu’en 1949 la cour de justice de la Seine soit la seule cour de renvoi des affaires relevant de ce degré de juridiction. Elle siège pour la dernière fois le 31 janvier 1951. Auprès des cours de justice, et pour remédier à leur engorgement, ont été mises en place des chambres civiques chargées de juger des personnes mises en cause dans des affaires de moindre importance et passibles de peines non privatives de liberté. Figure en particulier parmi les motifs de poursuite l’adhésion à un mouvement de collaboration politique. Les peines encourues sont la confiscation des biens ou l’interdiction de résidence, mais surtout la dégradation nationale entraînant l’indignité nationale. C’est la sanction la plus emblématique. Elle est lourde de conséquences puisqu’elle entraîne la perte de tous les droits civiques, et s’accompagne de 14 incapacités empêchant ceux qui en sont frappés d’exercer des professions et des fonctions de direction dans les domaines les plus variés. Ces juridictions eurent à traiter de 311 263 affaires concernant 350 000 individus. Si on considère que 180 000 dossiers furent classés, ce furent plus de 130 000 personnes qui furent jugées, soit 55 532 devant les cours de justice et 77 828 devant les chambres civiques. 7 000 condamnations à mort ont été prononcées, mais un tiers seulement en présence de l’accusé, ce qui signifie qu’une majorité l’a été par contumace. Au total, 767 condamnés à mort par des cours de justice et 3 par la Haute Cour (Darnand, Laval, Brinon) furent exécutés. 40 000 condamnations à des peines de prison ont été prononcées, dont plus de la moitié de moins de cinq ans, à effectuer en maison d’arrêt, tandis que les autres étaient purgées dans des centrales où les « collabos » pouvaient représenter, comme à Clairvaux, 95 % des détenus en 1947. Enfin, on recense 98 436 condamnés à la dégradation nationale à titre de peine principale ou complémentaire. Une épuration administrative à géométrie variable Epurer l’Etat est au cœur des intentions du GPRF. Le domaine régalien est particulièrement visé, à commencer par la magistrature, avec comme objectif premier de rendre légitime l’épuration judiciaire attendue. De fait, la commission centrale d’épuration de la magistrature mise en place par le GPRF le 7 septembre 1944 sanctionne 279 magistrats sur 2 200, soit 12,6 % du corps. Le milieu préfectoral est également visé et les sanctions sont lourdes. Seule une poignée de préfets, à l’instar d’Angelo Chiappe (soutien zélé de l’occupant), est fusillée à la Libération. Mais 60 % des préfets en poste entre 1940 et 1944 sont éliminés de la carrière. L’épuration de la police et de la gendarmerie est une autre priorité. Celle conduite dans la police, sans équivalent dans l’histoire, toucha un policier sur cinq et n’épargna pas la haute hiérarchie. Au sein de la gendarmerie, sa nouvelle direction met sur pied à l’automne 1944 une commission d’épuration et de réintégration des personnels de l’armée de terre. Elle s’emploie à sanctionner, mettre à pied ou 45 h
EN COUVERTURE 46 h à la retraite en visant tout particulièrement les officiers, qui sont touchés pour un tiers d’entre eux. Le reste de la fonction publique n’est pas épargné par l’épuration, qui commence à l’automne 1944 et tourne à plein régime en 1945. Le ministère des colonies a créé le 1 er septembre 1944 la première commission professionnelle, suivi par les Finances, l’Education nationale, l’Information… L’épuration est variable selon les ministères et les différences marquées entre eux puisque les sanctions ont été, en proportion, importantes et comparables à celles de l’Intérieur pour l’Information, les Anciens Combattants et les Colonies. A l’inverse, elles sont faibles à l’Agriculture, à l’Education nationale, aux PTT, aux Travaux publics et aux Transports. Proposer un chiffre global du nombre de fonctionnaires épurés est délicat, même si celui de 11 343 sanctions, invoqué par le gouvernement, a été régulièrement repris durant des décennies. L’historiographie l’a réévalué puisqu’il est aujourd’hui estimé entre 22 000 et 28 000, une variation qui s’explique par le fait d’inclure ou non, dans le calcul, le personnel d’autres services publics ou entreprises d’Etat. © LAPI/ROGER-VIOLLET. © KEYSTONE-FRANCE. Une épuration économique en demi-teinte La nécessité d’une épuration économique destinée à sanctionner les profiteurs de l’Occupation qui ont gagné un « argent impur », pour reprendre une formule de l’historien Philippe Verheyde, correspond pour les contemporains à une « nécessité morale » largement relayée dans les discours de la Résistance. La dénonciation des profits de guerre, même s’ils ne sont pas nommés comme tels, est une constante des conflits de l’époque contemporaine à partir de la guerre franco-prussienne de 1870 et surtout de la Grande Guerre, où des enquêtes ont été conduites et des sanctions prononcées pour punir ceux qui ont réalisé alors des « bénéfices exceptionnels ou supplémentaires ». Le débat sur ce que l’on désigne en 1944-1945 sous le terme de « profits illicites » met en jeu la morale publique et ce qu’il est légitime pour une société et un Etat d’accepter, à l’heure où des guerres totales engagent l’ensemble de la population qui a souffert notamment de pénuries. On notera ainsi que dans une région comme la Bretagne, plus de la moitié des dénonciations transmises aux autorités à la Libération concernent le marché noir et la collaboration économique. Le traitement de la collaboration économique relève de différentes instances. Créée par le GPRF, la Commission nationale interprofessionnelle d’épuration (CNIE) est rattachée au ministère de la Production industrielle, tandis que les comités régionaux interprofessionnels d’épuration dépendent des commissaires de la République. Le dossier « profits illicites » est à la charge du Conseil supérieur de confiscation des profits illicites (CSCPI) installé au ministère des Finances, sachant que le traitement est d’abord effectué au niveau départemental par les comités de confiscation des profits illicites créés par l’ordonnance du 18 octobre 1944. Ils sont en liaison avec le Conseil supérieur, qui peut augmenter ou diminuer les sanctions qu’ils ont prononcées. Calculer le montant des « profits illicites » est essentiel puisqu’il conditionne celui d’une taxation envisagée comme une forme de réparation. Epuration économique et fiscalité sont étroitement liées puisqu’il s’agit, comme l’a souligné Florent Le Bot, de « punir la “collaboration économique” tout en alimentant les caisses du Trésor ». Le bilan de cette épuration économique varie selon les institutions considérées. La CNIE a examiné 1 538 dossiers individuels et prononcé 191 condamnations, dont 45 à la seule peine de dégradation nationale. L’activité propre aux profits illicites a été beaucoup plus importante, puisque au total 123 000 citations ont été lancées et que le montant des sanctions financières prononcées s’élève finalement à plus de 145 milliards de francs (68,3 de confiscations et 78,6 d’amendes). Ce point de vue surplombant est à relativiser car il n’a jamais dissipé le sentiment que de grands patrons issus de certaines branches, notamment l’automobile ou le bâtiment et les travaux publics, ont pu échapper aux conséquences de l’épuration. De fait, si la nationalisation-sanction de Renault, dans la foulée de sa dissolution et sa transformation en régie Renault rendue effective par l’ordonnance du 16 janvier 1945, fut irréversible jusqu’à sa privatisation des décennies plus tard, les lourdes sanctions qui avaient frappé Marius Berliet et ses fils à la suite de la réquisition de l’entreprise en 1944 et de leur procès devant la cour de justice du Rhône en 1946 n’ont pas empêché la poursuite de leur combat jusqu’à obtenir, en juillet 1949, l’annulation par le Conseil d’Etat de la réquisition prononcée à la Libération. Elle permet ainsi au fils de Marius (mort le 17 mai 1949), Paul Berliet, de devenir le nouveau PDG de l’entreprise. Sainrapt et Brice est un autre cas emblématique. Cette société qui a largement contribué à la construction du mur de l’Atlantique et réalisé des travaux outre-Rhin se voit interdite de marchés publics en juillet 1945. Un accord mettant fin à cette interdiction est trouvé avec le ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme en septembre suivant tandis que Pierre Brice est écarté de l’entreprise. Le dossier est instruit par la cour de justice de la Seine mais son classement en septembre 1948 provoque une tempête politique. Deux ans plus tard, cependant, Pierre Brice se retrouve à la tête de son entreprise qui n’a payé qu’une amende de 10 millions de francs pour profits illicites. Une frustration comparable accompagne le traitement des profiteurs du marché noir. En cette matière, les seules affaires durement réprimées furent celles où des trafics avec l’occupant avaient été établis. Ajoutons aussi la nécessité de prendre en compte les paramètres sectoriels, locaux et régionaux, pour
UN PASSÉ QUI NE PASSE PAS Page de gauche : René Bousquet, passant en revue les forces de la police parisienne, en juin 1943. Son passé le rattrapa à la fin des années 1970, mais il fut assassiné en 1993 avant d’avoir pu être jugé. Ci-dessus : Louis Renault présentant à Hitler un prototype de la Juvaquatre, vers 1938, à Berlin. La société Renault sera confisquée et nationalisée en 1945, au motif de collaboration. constater que les sanctions peuvent être variables pour des entreprises comparables et de la même branche. Il reste enfin à évoquer le cas très délicat des entreprises juives spoliées qui ont pu faire pendant la guerre des profits illicites et dont certains propriétaires ont dû, après la guerre, engager des combats parfois très longs avec une administration fiscale qui leur réclamait le versement de la taxation pour profits illicites réalisés. Le bilan de l’épuration économique est donc en demi-teinte. De fait, sans parvenir à l’objectif fixé, à savoir opérer la confiscation générale des profits réalisés par le biais de la collaboration économique ou du marché noir, les comités de confiscation ont assurément réalisé une œuvre importante d’épuration fiscale. Mais cette épuration financière a souffert sans doute d’une trop grande discrétion, puisque ses décisions ont été rendues pour beaucoup à une période où elles ne suscitaient plus le même intérêt dans l’opinion. Le bilan de l’épuration judiciaire, administrative ou économique établi par l’historiographie est en deçà de chiffres qui ont pu être lancés par certains contemporains, notamment Jean Paulhan qui, dans sa célèbre Lettre aux directeurs de la Résistance publiée aux Editions de Minuit en 1952, avançait le chiffre de 400 000 personnes victimes de l’épuration, extrajudiciaire, judiciaire et administrative confondues. Derrière cette querelle statistique se pose surtout celle du bilan à dresser d’un processus dont Raymond Aron avait, dès octobre 1945 dans Les Temps modernes, pressenti les difficultés en définissant l’épuration comme « un acte révolutionnaire mis en forme légale, condamné par définition à ne satisfaire ni les révolutionnaires ni les légalistes ». De fait, l’épuration fut largement commentée et rapidement mise en question. En octobre 1944, François Mauriac évoque « le voile de l’oubli » et entame ses premières réflexions sur la nécessité d’une future amnistie. Considérer cette dernière comme l’horizon de l’épuration se lit aussi au même moment sous la plume d’Albert Camus qui, dans un registre très différent, souligne qu’après « une justice prompte et limitée dans le temps » il faudra prendre en compte la nécessité de « l’oubli raisonné des erreurs que tant de Français ont tout de même commises ». 2 Professeur d’histoire contemporaine à Sorbonne Université, Olivier Dard est spécialiste de l’histoire politique du XXe siècle. À LIRE d’Olivier Dard Février 1934. L’affrontement (avec Jean Philippet), Fayard, 752 pages, 34 €. Charles Maurras. Le nationaliste intégral, Dunod, 432 pages, 11,90 €. Le Dictionnaire du conservatisme (dir., avec Christophe Boutin et Frédéric Rouvillois), Les éditions du Cerf, 1 072 pages, 39 €. 47 h
D É C RY P TAG E Par Jean-Marc Berlière La EN COUVERTURE vengeance etlarage 48 h Femmes tondues et humiliées en public, règlements de comptes, exécutions sommaires : l’épuration a eu, au printemps et à l’été 1944, la nature d’une impitoyable guerre civile. L’ expression « épuration sauvage », popularisée par Philippe Bourdrel dans un ouvrage publié en 1988, désigne les exécutions sommaires commises par milliers, sans jugement, avant ou après la Libération. Les historiens préfèrent parler d’exécutions extralégales même si beaucoup d’entre elles furent effectivement d’une sauvagerie attestée par les témoins, les survivants et les exécuteurs eux-mêmes. Si toute allusion aux crimes commis au prétexte de l’épuration de prétendus collaborateurs et des traîtres a longtemps suscité des critiques à l’encontre de ceux qui osaient briser le silence, accusés de porter atteinte à l’honneur et à la considération de la Résistance (ce fut encore le cas dans un procès jugé en juin 1983 qui débouta cinq anciens maquisards poursuivant Le JDD pour avoir évoqué l’assassinat particulièrement sordide d’une femme victime d’une rivalité entre maquis dans l’Oisans), si les stèles édifiées sur des lieux de supplice ou des charniers étaient encore vandalisées à la fin des années 1990, les temps ont changé et les sensibilités évolué. Tandis qu’en Norvège – autre pays sévèrement touché par l’épuration –, le Premier ministre Erna Solberg a solennellement demandé pardon, au nom de son pays, aux milliers de femmes tondues, internées, privées de leur nationalité ou exilées sans loi ni condamnation, à l’occasion des soixante-dix ans de la Déclaration universelle des droits de l’homme en 2018, en France, plusieurs CHASSE AUX COLLABOS Ci-dessus : un homme accusé de collaboration est sauvé du lynchage par des soldats de la 2e DB française et des FFI, à Paris, le 26 août 1944. Page de droite : un collaborateur fusillé le 21 novembre 1944, lors des épurations à Rennes. événements ont démontré un changement dans l’opinion. Dans ce domaine, la Bretagne joue un rôle pionnier. Le 8 mai 2016, après soixante-douze ans d’omerta, s’est déroulée dans le village de Monterfil, en Ille-et-Vilaine, une cérémonie présidée par le maire avec la pose d’une plaque à la mémoire de Marie, Germaine et Suzanne, «victimes innocentes de l’épuration sauvage ». Le 4 août 1944, ces trois femmes qui travaillaient à la cantine de la petite garnison allemande d’une station radar toute proche avaient été dénudées, exhibées, violentées, obligées sous les insultes à creuser leurs tombes puis pendues. Le 10 août 1944, sur le site des carrières de Stang-Blanc, à Scaër (Finistère), deux jeunes filles, Marie-Jeanne, 22 ans, et Jeannette, 21 ans, accusées d’avoir dénoncé un parachutage, furent tondues, violées, goudronnées et promenées dans le bourg, condamnées à mort par une cour martiale sans existence légale et fusillées avec un jeune homme. Tous trois étaient innocents. L’Association nationale des anciens combattants et amis de la Résistance (Anacr) et la population leur ont rendu hommage après soixante-dix ans de silence. Les tontes de femmes (qu’on estime à 20 000), ce «carnaval moche » analysé par
Quand ? © USIS-DITE/OPALE.PHOTO. © API/GAMMA RAPHO. Alain Brossat, ont commencé dès l’Occupation (1943) et ont duré jusqu’en 1946. Peutêtre inspirées d’exemples étrangers (l’après Première Guerre mondiale en Belgique, l’occupation française de la Rhénanie jusqu’en 1930), elles revêtent une symbolique sexuelle évidente et visent les femmes accusées d’avoir adhéré à des organisations collaborationnistes, d’être des dénonciatrices, mais surtout d’avoir entretenu des relations avec l’occupant (« la collaboration horizontale »). Très tôt, les tontes ont provoqué la réprobation – La Marseillaise du 3 septembre 1944 évoque à leur propos «les pires habitudes des ignobles sadiques SA et SS », Mgr Saliège, archevêque de Toulouse, dénonce «d’odieux et absurdes sévices » – et elles symbolisent dans la mémoire collective la face sombre de la Libération. «La victime raisonnable / A la robe déchirée / Au regard d’enfant perdu / Découronnée, défigurée », évoquée par Paul Eluard dans Les Lettres françaises, exhibée sur des estrades de fortune, photographiée, filmée, promenée, souvent nue, au milieu des insultes et des rires gras, ne représente pourtant qu’un aspect des violences et règlements de comptes exercés à la fin d’une Occupation prodigue en horreurs de toute nature. Si violentes et traumatisantes qu’elles furent, les tontes ont occulté en effet les milliers d’exécutions extrajudiciaires perpétrées, sans publicité ni exhibition, par des groupes prétendant agir au nom de la Résistance. Cette épuration « sauvage », ces assassinats perpétrés pour la plupart dans l’ombre, « au coin du bois » et sans une quelconque parodie de justice – qu’on se gardera de confondre avec les cours martiales, expéditives, mais entourées d’un légalisme qui visait justement à mettre fin aux représailles aveugles –, a longtemps constitué un sujet tabou, qui pose un grand nombre de problèmes. D’abord chronologiques : à partir de quand peut-on faire débuter l’épuration extralégale ? Herbert Lottman, historien américain qui, avec Peter Novick, a étudié l’épuration française, la fait commencer dès 1943, année où des collaborateurs, des complices de l’occupant, des miliciens, 1
50 h © PHOTOGRAPHIE AGENCE FLEURIDAS (KEYSTONE ILLUSTRATION). PARIS, MUSÉE CARNAVALET. © NEW YORK TIMES CO./GETTY IMAGES. EN COUVERTURE Combien ? sont assassinés. Le phénomène prend de l’ampleur au printemps 1944 pour se déchaîner à l’été, après les débarquements alliés, au fur et à mesure que le délitement de l’Etat français (ses autorités s’égayant dans la nature pour échapper aux violences) multiplie les zones de non-droit. Jusqu’à quand dure-t-il ? En général, on date la fin de cette vague d’assassinats commis en dehors de toute décision de justice du rétablissement de la légalité républicaine et de l’établissement de juridictions (civiles ou militaires) officielles, soit fin août-septembre 1944. Mais comme pour les tontes, dont ces exécutions sont totalement distinctes, on note une reprise des exactions au retour des déportés, à la découverte des camps, des crimes des nazis ou des miliciens qui réactivent la colère populaire. Des exécutions ont encore lieu à l’été 1945 comme à Senones, dans les Vosges, où deux familles sont assassinées lors d’une opération commandée par un résistant local qui fait sept morts, dont trois femmes et trois enfants de 3 et 2 ans. Dernier épisode connu de cette vendetta : un chef milicien, condamné par contumace par une cour de justice, est exécuté à Rochepaule en 1953. Un an après la Libération, le 15 août 1945, le ministre de l’Intérieur, Adrien Tixier, reconnaissait : « Ces derniers mois, les attentats par explosifs et les agressions à main armée se sont multipliés (…), causant de nombreuses victimes et des dégâts matériels importants. Ces actes de violence sont, le plus souvent, l’œuvre de malfaiteurs de droit commun qui n’hésitent pas à usurper la qualité de résistant ou de déporté politique. » De fait, on découvre encore en 1946 et 1947 des attentats et dynamitages contre des domiciles de gens désignés comme des collaborateurs par la rumeur publique. L’épuration pose ensuite un problème de définition : le milicien ou le gendarme tués dans un combat contre des maquisards ne sont pas des victimes de l’épuration. En revanche, un milicien abattu en 1943, un garde de GMR (les groupes mobiles de réserve, force civile de maintien de l’ordre) tué alors qu’il est en permission dans sa famille, sont des victimes de l’épuration extrajudiciaire. Où ? Se posent encore d’autres questions. Où ? Pratiquement toutes les régions ont été touchées, certaines plus que d’autres (le Périgord, les Charentes, le Languedoc), mais d’autres sont moins connues, comme la Haute-Saône. On en trouve le récit et les atroces détails très bien documentés dans les ouvrages d’Henri Amouroux, lequel néglige un peu Paris et sa région, où ont pourtant fleuri de nombreux «centres FFI » qui ont joué le rôle de centres de torture et d’exécution clandestins. Le problème est obscurci par la disparition de gens enlevés, dont on perd toute trace. Ils ont été abattus, mais où et quand ? Où sont les corps ? En effet, de plus en plus conscients d’agir hors de toute légalité, les tueurs essayèrent de les faire disparaître : les FTP de l’Institut dentaire, avenue de Choisy, dans le XIIIe arrondissement de Paris, en jetèrent 38 dans la Seine, insuffisamment lestés d’un pavé. Même mode opératoire à Lyon et Marseille. Des ossements exhumés par des animaux dénoncent des mois plus tard les fosses des assassinats – 41 attestés – commis par la bande des frères Sandlarz à Bourg-Archambault dans la Vienne, au Moulin de la Vallée, à Saint-Sulpice-les-Feuilles, etc. Combien ? est la plus délicate des questions. La plus controversée aussi, au point que, de bonne foi, les historiens, les ministres et leurs services, les gendarmes, les élus, les avocats et magistrats qui ont travaillé sur la question y apportent des réponses qui varient sur une échelle de 1 à 12. L’impossible bilan chiffré tient à de nombreux facteurs : disparitions des corps ou difficultés à établir leur identité, imprécisions concernant la qualité des victimes, des exécuteurs, les motifs et la date de l’exécution… Selon les événements considérés, les méthodes de calcul et les enquêtes, les chiffres donnés successivement par les autorités, les administrations, les gouvernements varient de 8 775 à plus de 100 000. Le ministre de l’Intérieur Adrien Tixier, se basant sur les rapports des préfets demandés en 1948, évaluait à 105 000 les exécutions sommaires commises entre juin 1944 et février 1945. Chiffre manifestement exagéré qui comprend pêle-mêle des victimes de la répression allemande, des miliciens tués au combat, etc. Robert Aron, qu’il est de bon ton de brocarder, a travaillé sur un corpusd’entretiensmenésavecdestémoinstrès divers et leurs archives – le tout est déposé et consultable à La Contemporaine (ex-Bibliothèque de documentation internationale contemporaine) à Nanterre. Il ramène ce total à 30 000 à 40 000, une estimation que Peter Novick réduit, à partir du chiffre de 14 468, résultant de l’enquête de la gendarmerie reçue par Aron peu de temps avant la publication de son livre, à un chiffre «légèrement au-dessus de 20 000 ». Il explique la genèse et le calcul de cette «estimation raisonnable » non sans conclure : «En définitive, que dire en ce qui concerne le nombre des exécutions sommaires ? Avec certitude : rien. » Nous sommes bien d’accord : le nombre total des victimes échappera pour toujours à une plus grande précision, tant les inconnues de l’équation sont multiples. Ce qui est certain, c’est que les résultats des enquêtes entreprises dès 1948 par les préfets, la gendarmerie, le Comité d’histoire de la Seconde Guerre mondiale puis les correspondants de l’Institut d’histoire du temps présent qui lui a succédé, sans parler du chiffre sorti de nulle part cité par De Gaulle dans ses
© MONDADORI VIA GETTY IMAGES. Mémoires («10 842, dont 6 675 pendant les combats des maquis avant la Libération, le reste après, au cours de représailles »), sont inférieurs à la réalité. Cette conclusion s’impose à la lecture de travaux postérieurs concernant par exemple la Haute-Vienne (de 260 – enquête IHTP – à 382, total auquel est parvenu Xavier Laroudie après dix ans de recherches), l’Yonne (de 63 à 377 après le travail d’historiens icaunais), mais aussi le Gard, l’Ardèche, les Bouches-du-Rhône, le Var, le Morvan, le Jura, le Berry… Sans bien sûr qu’il soit possible d’en extrapoler les résultats au plan national, ces travaux démontrent une sous-évaluation a minima de 30 % par rapport à l’enquête de gendarmerie citée. On ne peut en dire davantage, la seule méthode valable – une compilation systématique de l’état-civil et le recoupement des jugements déclaratifs de décès avec les registres de cimetières – étant hors de portée. Autre obstacle à cette comptabilité macabre : le silence qui perdure à propos de certains événements. Tout récemment, la Société lyonnaise d’histoire de la police a mis au jour l’exécution sommaire à Nantey (Jura), le 9 juin 1944, par des maquisards russes, de 10 gardiens du GMR «Perrache ». Elle était jusqu’alors passée sous les radars DÉSIGNÉS COUPABLES Page de gauche, à gauche : un membre de la Légion des volontaires français, tondu et exposé devant la foule, le 26 août 1944, à Paris, place de l’Hôtel de Ville (Paris, musée Carnavalet). Page de gauche, à droite : le magasin d’un collaborateur couvert de graffitis, en France, le 27 août 1944. Ci-dessus : des partisans escortant des collaborateurs, de la préfecture à la prison, à Marseille, le 31 août 1944. Qui a été épuré ? Qui étaient les victimes ? Etaient-elles toutes ces traîtres, collaborateurs, miliciens tortionnaires… que les exécuteurs prétendaient punir ? Tous les sexes, toutes les tranches d’âge, toutes les catégories sociales, professionnelles sont concernés. Personne n’échappe a priori aux « justiciers » : ni les prêtres – notamment en Savoie –, ni les femmes – accusées d’avoir «bochi » –, ni les enfants, victimes collatérales de « l’imprécision » (sic) des pistolets-mitrailleurs Sten et de la fébrilité des exécuteurs. Mais aussi combien de résistants d’obédiences concurrentes, de maquisards séparés par des rivalités mortifères ? Combien de notables victimes de règlements de comptes, sociaux ou politiques ? Combien de policiers ou de gendarmes résistants, contraints par leur réseau de rester à leur poste pour obtenir de précieux renseignements : un double jeu difficile à comprendre pour des «justiciers » bien éloignés des subtilités de la lutte clandestine. A quelles motivations obéissaient les exécuteurs ? Vengeances personnelles, querelles de village, jalousie, frustrations, appât du gain (vol et pillage sont systématiques), catharsis, volonté de faire disparaître les témoins de leurs propres turpitudes ? On se gardera de minimiser la trouble jouissance de l’exercice du pouvoir, de la terreur qu’inspirent des «seigneurs de la guerre » régnant sans partage sur leur territoire. Les donneurs d’ordre Qui furent les prescripteurs, les donneurs d’ordre, les «incitateurs » ? Qui diffusa des mots d’ordre dont la lecture est rétrospectivement glaçante, des appels au meurtre qui ne furent pas sans conséquence sur des esprits échauffés et qui persuadèrent sans peine les bourreaux – qui n’avaient pas personnellement souffert des exactions commises par l’occupant et ses auxiliaires – que leurs crimes, actes de barbarie, tortures, viols, pillages étaient justifiés et qu’ils n’auraient pas de comptes à rendre à la justice ? Qui furent les criminels de 51 h
© PHOTO BY KEYSTONE/GETTY IMAGES. © ROGER-VIOLLET / ROGER-VIOLLET. EN COUVERTURE 52 h plume ou de micro, les « journalistes » autoproclamés exprimant leur haine et leur rancune ? Les consignes, les mots d’ordre de la Résistance et de la France libre diffusés par la BBC, la presse, les affiches et les tracts clandestins sont innombrables et tous vont dans le même sens. Des slogans comme « Miliciens aujourd’hui, fusillés demain » répétés par la BBC, les propos de Maurice Schumann – «la pasionaria du micro » – n’ont rien de symbolique et sont pris au pied de la lettre alors que se développent meurtres, violences, assassinats dans les deux camps, que circulent des listes noires de «condamnés à mort ». Les ordres d’Alger, de Londres, du Comité d’action militaire (Comac), de la Résistance, qui ne parlent que de «châtier, éliminer, abattre, exécuter » les «traîtres », les «salauds », les suppôts de Vichy, hauts fonctionnaires, policiers, miliciens, ont pesé d’un grand poids. Les exemples abondent. Une circulaire de la direction des Mouvements unis de Résistance (MUR) adressée à l’automne 1943 à tous les chefs de région et à tout chef de service des deux zones est très claire : «La question se pose de savoir s’il est souhaitable que l’insurrection triomphante soit marquée par des exécutions sans jugement. (…) Il est indiscutablement nécessaire, à notre avis, de tenir compte du légitime besoin de justice immédiate des Français opprimés et surtout de la nécessité d’éviter des troubles sanglants qui risquent de se produire si la justice tarde à agir. » Le paradoxe EXÉCUTION PUBLIQUE Ci-dessus : six miliciens devant leur peloton d’exécution. Condamnés à mort par la cour martiale de Grenoble le 2 septembre 1944, ils furent fusillés le jour même. L’événement avait fait l’objet de reportages dans le Time et le Life américains, qui avaient souligné le très jeune âge des condamnés et la foule hurlante accourue comme au spectacle. Page de droite : découverte, à Saint-Laurent en HauteSavoie, des corps de policiers tués par des résistants en mars 1944. est réel : tuer pour éviter un bain de sang et calmer les esprits ? Ce sera le raisonnement des juges du Grand-Bornand, en Haute-Savoie, qui condamnent à mort 75 miliciens. En conséquence, la circulaire explique que « toute la période précédant l’insurrection devra être marquée par une intensification progressive des exécutions de traîtres » et que « l’insurrection triomphante doit s’occuper d’abord de l’élimination des éléments hostiles. Ils doivent être immédiatement arrêtés ou abattus en cas de résistance ; il s’agit des fonctionnaires d’autorité vichyssois (sic), des collaborateurs notoires, et notamment des membres des organisations fascistes ». Dans le même ordre d’idées, le mouvement Défense de la France, dont l’habituelle inspiration chrétienne et humaniste semble un lointain souvenir, publie le 15 mars 1944, sous le titre « Le devoir de tuer », un texte glaçant de Philippe Viannay («Indomitus ») : «Le devoir est clair : il faut tuer. Tuer l’Allemand pour purifier notre territoire (…). Tuer les traîtres, tuer celui qui a dénoncé, celui qui a aidé l’ennemi. Tuer le policier qui a contribué de manière quelconque à l’arrestation de patriotes. Tuer les miliciens, les exterminer (…). Les abattre comme des chiens enragés au coin des rues. Les pendre aux réverbères (…). Les détruire comme on détruit la vermine. » Emile Laffon, un homme de droite, qui joua un grand rôle à Alger dans la nominationdescommissairesdelaRépubliqueinstitués par le GPRF, préconise dans un rapport du 20 juillet 1944 de «passer par les armes (…), dans les trois mois qui suivront la Libération,touslesmiliciens,leschefsetlessous-chefs des groupes et organisations pro-allemandes (RNP, PPF, etc.), les présidents des groupes Collaboration, les membres de l’actuel gouvernement, les dénonciateurs (…), les policiers et les fonctionnaires qui ont pris une part à la répression »… La justification qu’il donne ne manque pas d’interpeller : «afin que la question de l’amnistie n’empoisonne pas la vie française pendant des années ». Ces prescriptions furent largement suivies par des foules oublieuses des nuances qui, parfois, les accompagnaient. Philippe Viannay ajoutait par exemple : «Tuer sans passion et sans haine. Sans jamais s’abaisser à torturer, à faire souffrir. Nous ne sommes pas des bourreaux, nous sommes des soldats. » Les FFI de l’Eure – responsable Marcel Baudot – adjuraient les résistants : « Montrez-vous dignes de la liberté reconquise ! (…) Vous n’exercerez aucune violence contre quiconque… » Des injonctions
ignorées par ceux qui tuèrent à la hache ou enterrèrent vivantes leurs victimes. Le jeu du PCF Si la Résistance, même modérée, appela au meurtre et à la vengeance, que dire du PCF, qui devait impérativement faire oublier la période de sa propre collaboration sous l’égide du double pacte germano-soviétique, apparaître comme LE parti des «patriotes » et préparer une hypothétique prise de pouvoir en éliminant notables et adversaires politiques ? «Cette révolution est la nôtre. Elle doit se faire dans le sang, le sang des traîtres et des collaborateurs », affirmait le président du comité départemental de Libération des Pyrénées-Orientales. Sans que cela soit explicitement et publiquement proclamé, le but était d’éradiquer, de réduire au silence par la terreur tous ceux qui pourraient faire obstacle à une prise de pouvoir par les communistes. Un but assez largement atteint par exemple dans le Languedoc : «Au total, écrit JacquesAugustin Bailly, par l’enfermement et l’exclusion sociale (…) la région de Montpellier est “dépétainisée” ou “défascisée”, si l’on nous pardonne ces néologismes. Les courants de droite et d’extrême droite sont, pour l’essentiel, décapités ; leurs militants ne représentent plus une véritable force politique. » Annie Kriegel, communiste, juive, résistante, découvrira tardivement ce processus : «II m’a fallu beaucoup de temps pour comprendre, et seulement en historienne, qu’instrumentalisée, l’épuration avait été, dans l’esprit des communistes, moins une procédure d’élimination des “traîtres” qu’un procédé de dislocation des institutions et des forces politiques et sociales susceptibles de s’opposer à leur hégémonie. » Face aux velléités, notamment du général De Gaulle, de limiter la répression aux «malheureux traîtres qui se sont livrés à l’ennemi » dans une France qui aura « besoin de tous ses enfants », le PCF, bien oublieux de son attitude de 1939 à 1941, tisonnera encore longtemps l’action des épurateurs : «On ne se réconcilie ni avec Hitler ni avec Pétain (…). On ne se réconcilie pas avec la trahison. Le devoir ? Il est d’attiser la haine, la haine du “boche”, la haine de ses complices. » (L’Humanité du 11 janvier 1945). Le grand tabou Essayer de présenter cet épisode avec la rigueur et la précision qui s’imposent à l’historien n’est pas simple, tant les passions ont brouillé et parasité les faits bruts, tant la mémoire collective, la mémoire locale, la peur des représailles les ont étouffés, tant l’oubli les a occultés, tant un négationnisme exprimé au nom de la défense d’une Résistance « attaquée et salie » a entravé leur étude, tant les archives manquent pour documenter des crimes sans traces, pour retrouver, identifier des cadavres enterrés dans des fosses anonymes, jetés dans des cours d’eau, et tant les épurateurs, très vite, se sont tus et ont plongé dans le mutisme. Autant de difficultés qui impliquent des méthodes d’investigation complexes, le recours à des pistes originales, ne serait-ce que pour établir la réalité du crime, son amplitude face aux sectateurs d’une Résistance sacralisée et intouchable. Le silence et la peur des familles de victimes, et parfois celles des exécuteurs, n’ont pas facilité les investigations menées par des enquêteurs eux-mêmes rendus prudents par les menaces proférées localement. La soif de vengeance, en partie suscitée par la révélation des crimes commis par les Allemands et leurs supplétifs et complices français, le lourd bilan de la répression menée par l’occupant – les dizaines de milliers de fusillés, exécutés, déportés, l’ombre portée du martyre des 643 habitants d’Oradour-sur-Glane massacrés par une compagnie de la division SS Das Reich, les pendaisons de Tulle, la litanie des atrocités –, mettra longtemps à s’éteindre, exacerbée par la lenteur de la justice, le sort trop «clément », voire l’impunité de figures de la collaboration qui se sont enfuies à temps. Elle explique en partie, même si elle ne les justifie pas, l’assassinat, la torture, les traitements d’un sadisme confinant à la folie, les actes de barbarie dans cette orgie sanguinaire qu’a aussi été la Libération. Les ouvrages d’Henri Amouroux, Philippe Bourdrel et d’autres donnent d’abondants exemples, documentés et détaillés, du sadisme mis en œuvre par des bandes, comme cet extrait d’un « journal de route » rédigé par un maquisard de Servoz évoquant le sort d’un milicien : «Truffé de coups de poing et de baïonnette. Lyncher (sic) avec cailloux. Creuser (sic) sa tombe. Couché dedans vivant. Achevé à coups de pioche dans le ventre. 2 jours pour crever. » On peut comprendre que le sujet soit encore chaud des décennies après. Les autorités préfectorales ou judiciaires ont craint pendant longtemps des troubles locaux. Les transferts des corps retrouvés sur des lieux de massacres ont été longtemps très encadrés, voire interdits par des préfets soucieux d’éviter tout ce qui pouvait ranimer haine et violence. Ces dernières années encore, des procureurs ont refusé l’ouverture de fosses contenant des victimes signalées par des témoins ou participants saisis par le remords. Ce fut déjà le cas en 1948 à Pamiers quand une mère voulut exhumer son fils pour lui donner une sépulture. Le sous-préfet s’y opposa, par peur des réactions de bourreaux encore armés. Il faudra attendre 1953 pour que l’exhumation soit possible. Pour des raisons comparables, certaines municipalités s’opposent ou font traîner en longueur l’apposition de la mention «mort pour la France », qui est de droit pour les victimes innocentes. Un projet de loi de novembre1948,quienvisageaitunerévision exceptionnelle du cas des personnes «exécutées sans jugement et sur de fausses accusations », rencontra l’hostilité déterminée des partis se revendiquant «de la Résistance ». Notons d’ailleurs que les victimes se trouvent dans une situation juridique paradoxale : dans la mesure où leur supposée 53 h
EN COUVERTURE 54 h culpabilité n’a pas résulté d’une condamnation en bonne et due forme en raison des circonstances, la possibilité de révision est exclue. Comme les faits se sont souvent produits après le départ de l’occupant, la reconnaissance de statut de «victime de guerre » leur est refusée par le ministère de la Défense. Ces gens qui ne sont ni victimes de guerre, ni victimes de droit commun, n’ont ainsi aucun statut juridique. A cette volonté d’effacer le crime s’ajoute un «négationnisme », une histoire manichéenne qui ne cesse de minimiser, de nier la réalité de cette épuration sauvage, d’ergoter sur les faits, les chiffres, et de dénigrer ceux qui travaillent sur le sujet, accusés d’exagérer l’importance de cette épuration qui fut, de leurpointdevue,bientroplégèreàl’égardde traîtres qui méritaient largement leur sort. Victimes et bourreaux Quant aux victimes, longtemps a prévalu à leur égard un dénigrement systématique : toutes étaient coupables et méritaient leur sort ! L’exemple vient de haut : le général De Gaulle n’écrit-il pas : «Parmi les Français qui ont, par le meurtre ou par la délation, causé la mort de combattants de la Résistance, il en aura été tué, sans procès régulier, 10 842. » On peut donc croire à le lire que toutes les victimes d’exécutions sommaires avaient provoqué «la mort de combattants de la Résistance ». Une affirmation contredite par les parcours de beaucoup de victimes, à commencer par les authentiques résistants victimes de méprises ou de différends mortels, mais une affirmation reprise par les tenants d’une histoire sous influence. Ainsi, quelle n’est pas la surprise du visiteur du musée de la Résistance de Limoges de lire sur un panneau évoquant l’épuration extrajudiciaire, qu’«il s’agit d’un phénomène marginal qui a frappé des individus connus comme auxiliaires avérés des nazis ». Non seulement les victimes étaient donc coupables mais les «observateurs (sic) qui déplorentlesravagesd’uneépurationsauvage qui aurait frappé, hors de toute garantie juridique, des milliers de Français [sont] souvent issusduvichysmevoiredelacollaboration».Il est vrai que citer, évoquer, étudier les crimes – parfois d’une atroce barbarie – commis dans cette période donne des exécuteurs et de la Résistance dont ils se réclamaient une image bien peu conforme à l’image héroïque et légendaire diffusée après-guerre. La défense de la Résistance a d’ailleurs suscité des solidarités inattendues. Dans une lettre au ministre de l’Intérieur datée du 17 juin 1986, l’ancien supérieur d’un «résistant » responsable de l’exécution sans jugement de civils présumés collaborateurs, dont les corps atrocement mutilés furent exhumés après-guerre en Haute-Saône, s’accuse d’avoir trop longtemps couvert par son silence les crimes commis et explique : «Devant le tribunal militaire du fort Montluc, à Lyon, où j’étais appelé à témoigner, j’ai dû à contrecœur couvrir ces faits pour préserver l’honneur de la Résistance… » Et les bourreaux ? Qui étaient-ils ? Ont-ils dû rendre des comptes à la justice ? Quel fut leur sort après-guerre ? Formés essentiellement d’employés, petits fonctionnaires, artisans, ouvriers, ils appartiennent aux classes populaires. On trouve parmi eux quelques dévoyés qui trouvèrent là l’occasion d’assouvir leurs pires instincts dans un climat de haine et d’impunité. Dans certaines régions (Provence, Sud-Ouest), on relève le rôle d’Espagnols, motivés par le souvenir de la guerre d’Espagne, la défaite républicaine, leur internement dans les camps qui les accueillirent après la Retirada. Il en va de même pour des Russes d’origine diverse, dans le Jura, le Morvan. Enfin, sans en faire une règle générale, on se gardera d’oublier la participation de «figures » criminelles comme le docteur Petiot – le «capitaine Valéry » opérant à la caserne Reuilly – ou PierreLoutrel–futurPierrotleFou–devenu le «lieutenant Héricourt » à Toulouse. Des exemples qui faisaient écrire à Alphonse Boudard : «Certains historiens contestent la sévérité de l’épuration. Ils devraient mieux se renseigner sur ceux qui la faisaient. » L’exemple parisien, notamment celui de l’Institut dentaire, montre de très jeunes FTP enivrés par leur pouvoir, encadrés par de prétendues victimes de la police et de la justice de Vichy, qui avaient été en réalité poursuivis pour des délits de droit commun, ce qu’ils se gardaient de dire, ou prétendument «évadés d’Allemagne » et recherchés par la Gestapo (sic)… alors qu’il s’agissait de travailleurs volontaires, qui n’avaient pas regagné leur affectation au printemps 1944. Après l’indécence des rodomontades des premiers mois, les auteurs de ces crimes se sont faits de plus en plus discrets et se sont retranchés dans un mutisme quasi total. Oubliée,l’œuvredejustice, lachasseauxtraîtres dont ils se glorifiaient encore en 1945. Il faut dire que plus de 1 000 «épurateurs » ont été poursuivis jusque dans les années 1950 pour des «faits d’exécutions abusives ». La plupart ont échappé à des condamnations du fait des amnisties successives – celle de 1951 absolvant les crimes commis jusqu’au 1er janvier 1946 «dans l’intention de servir la cause de la libération du territoire » (sic) –, mais aussi de la peur qu’ils inspiraient aux témoins longtemps tétanisés et de la solidarité et de l’omerta résistantes. L’effondrement du sens moral Les conséquences sont lourdes en termes d’image. D’abord pour celle de la France. Les Alliés anglo-saxons ont témoigné, documenté, filmé les tontes, et leurs gouvernements mirent sérieusement en doute la capacité du GPRF à mettre fin à l’anarchie qui régnait sur une grande partie du territoire, ce qui explique l’importance que De Gaulle accorda au rétablissement de l’ordre, à la police, à la justice pourtant largement compromises par leur soumission à l’Etat français. Le rétablissement de la légalité républicaine fut long et difficile, et cette image désastreuse, cette inversion entre bourreaux et victimes, eut des conséquences inattendues, comme le
© LAPI/ROGER-VIOLLET. © THREE LIONS/GETTY IMAGES. refus d’extrader d’authentiques criminels dont rien ne garantissait la sécurité et la tenue de procès équitables. La Résistance aussi sortit largement écornée de cet épisode. La justification morale d’une lutte menée contre le mal perdit dans ces excès sanglants une part de sa légitimité. On découvrait que la barbarie n’était pas l’apanage des nazis. «Il y a donc toujours de la Gestapo ? » s’inquiétait la mère d’un jeune FFI «liquidé » par les FTP de l’Institut dentaire pour une sombre histoire de butin d’un «hold-up patriotique ». Un sentiment assez largement partagé par les témoins de cette période. Dès le mois d’octobre 1944, beaucoup se posaient la question : à quoi avait servi d’avoir triomphé des barbares si c’était pour les imiter et se rendre semblables à eux ? Une interrogation que beaucoup de déportés survivants exprimeront quand ils découvriront à leur retour des camps les crimes commis en leur nom. Ils ne s’étaient pas engagés pour ça. Une autre conséquence de cet épisode sanglant, c’est l’effondrement du sens moral, la perte des repères et de valeurs déjà largement entamées par l’Occupation. Les débordementsdel’épuration,minorés,voire niés ou excusés par une historiographie qui se veut l’héritière de la Résistance, ont vraisemblablement contribué à la violence qui caractérisera les années d’après-guerre et les guerres coloniales. Comme le rappelait Pascal Copeau, « pendant ces quatre années RIDEAUX BAISSÉS Page de gauche : un café parisien, en 1944. Sur les volets clos de la devanture, une inscription dénonce les sympathies du propriétaire pour Jacques Doriot, fondateur, en 1936, du Parti populaire français, l’un des principaux partis collaborationnistes. Ci-dessus : un milicien exécuté à Grenoble, le 2 septembre 1944. terribles, les meilleurs des Français ont appris àtuer,àassassiner».LaLibérationn’apasmis un terme à cette terrible dérive, elle en est en quelque sorte la continuation logique. De cet épisode tragique, de cette quasiguerre civile, naquirent des ressentiments durables, des rancœurs et une guerre des mémoires qui devait perdurer. Les victimes, leurs familles, leurs défenseurs, des témoins purent dénoncer la barbarie et invoquer des exemples historiques comme la Saint-Barthélemy ou la Terreur. Des références que ceux qui déplorent une «nonépuration », une « modération » scandaleuse, contestent violemment. En guise de conclusion, est-il permis de rappeler qu’une nation a tout à gagner d’une connaissance raisonnée et objective du passé ? Paul Ricœur le rappelait : «Dans une histoire racontée autrement, les événements ne sont plus les mêmes (…), ces variations narratives ont une fonction remarquable au regard des formes les plus figées par la répétition, les plus ritualisées par la commémoration (…). Raconter autrement, être raconté par les autres, c’est déjà se mettre sur le chemin de la réconciliation avec les objets perdus d’amour et de haine. » Une histoire sans tabou ni parti pris de l’épuration peut sans doute y contribuer.2 Professeur émérite de l’université de Bourgogne, Jean-Marc Berlière est spécialiste de l’histoire de l’institution et de la société policières dans la France contemporaine. À LIRE de Jean-Marc Berlière Ainsi finissent les salauds, avec Franck Liaigre, Tallandier, « Texto », 480 pages, 11,50 €. Liaisons dangereuses. Miliciens, truands, résistants. Paris, 1944, avec François Le Goarant de Tromelin, Perrin, 384 pages, 27,50 €. 55 h
jjustice ju ust stice ce Histoire La et l’l Par G P Giilles Antonowicz Les proc cèss de l’’épuration commencent dès le prin ntemp pss 194 44 4. De Pierre Pucheu au général 4 ntemps 944 Weygand d en passant par Robert Brasillach ou le maréchal Pétain, les principaux responsables du gouvernement de Vichy et les intellectuels de la collaboration doivent y répondre de leur action.
LA DÉFENSE DANS LA PEAU Jacques Isorni, durant le procès Pétain, en 1945. Avocat de Brasillach et du maréchal à la Libération, après avoir été celui de communistes durant l’Occupation, Isorni déposa sans succès plusieurs requêtes pour obtenir la révision du procès Pétain. © RENÉ SAINT-PAUL/BRIDGEMAN IMAGES.
EN COUVERTURE 58 h Pierre Pucheu Pour une étoile de plus N juillet 1941, Pierre Pucheu est l’image d’un Vichy ommé ministre de l’Intérieur par l’amiral Darlan en contrasté : en zone occupée, il a le visage de la collaboration. Considérant les auteurs des attentats dont sont victimes des militaires allemands comme des « terroristes », il conduit contre les communistes une répression impitoyable. Ce masque, il le porte notamment en octobre lorsque les Allemands fusillent, en représailles à l’assassinat du chef de la Kommandantur de Nantes, 27 militants du camp de Châteaubriant (dont Guy Môquet), les communistes l’accusant sans preuve de les avoir personnellement désignés. En zone libre et en Afrique du Nord, il présente à l’inverse le visage d’un patriote. Sous ses ordres, la Surveillance du territoire arrête plusieurs centaines d’agents travaillant pour l’Allemagne ou l’Italie, 119 condamnations à mort étant prononcées suivies de 37 exécutions. Pucheu quitte le gouvernement au retour de Laval en avril 1942. Le 8 novembre 1942, les Alliés débarquent en Afrique française du Nord ; le 11, la zone libre est envahie. La veille, Pucheu est passé en Espagne avec, pour seule ambition exprimée, la volonté de se battre en première ligne contre les Allemands. Le général Giraud l’y a invité dans une lettre personnelle. Le temps d’assurer son transfert, il arrive au Maroc le 6 mai. La situation politique en Algérie a entretemps évolué. Giraud doit composer avec les communistes et les gaullistes qui réclament et obtiennent son arrestation. Son procès, le premier de l’épuration, celui qui préfigure tous les autres, débute le 4 mars 1944. L’Humanité l’annonce à ses lecteurs en titrant : « La tête de Pucheu doit tomber ! » Pour les communistes, c’est l’occasion de s’affirmer comme le parti martyr de la Résistance, faire oublier leur bienveillance envers l’ennemi jusqu’à la rupture du pacte germano-soviétique. Pour De Gaulle, c’est faire reconnaître l’illégitimité de Vichy de manière à fonder la sienne. Juger et condamner Pucheu, c’est dire que seuls ceux qui ont à la fois lutté contre Vichy et contre les Allemands ont été résistants. Le tribunal chargé de cette mission est curieusement nommé « tribunal militaire d’armée de compétence particulière ». Il a été, selon l’expression de Giraud, « soigneusement composé ». Il comprend cinq juges : deux magistrats dont le président Vérin, et trois militaires dont le général Schmitt. Le colonel Passy, chef des services secrets gaullistes, n’est pas tendre à leur égard : « De Gaulle m’a dit : “Pucheu sera condamné, ses juges attendent une étoile de plus, ils l’auront.” » Pourtant, estime le général Schmitt, « Pucheu a toujours pensé agir dans l’intérêt de la France. Son patriotisme n’a pas été mis en doute ». Mais, avoue-t-il, le président Vérin voulait « à tout prix la peine de mort. Il avait été désigné pour cela ». De Gaulle refuse sa grâce tout en disant à ses avocats qu’il lui « garde [s]on estime ». Le 20 mars 1944 au petit matin, sur l’hippodrome d’Alger, « très à l’aise », selon le colonel Monory chargé des opérations, Pucheu se dirige vers la butte de tir où l’attend le peloton. Il écrase sa cigarette, puis interpelle l’adjudant-chef : « Monsieur, je prends votre place. C’est moi qui donnerai les ordres. » Il se dirige vers les soldats, leur serre la main, remet à l’un sa montre, à l’autre son stylo en leur disant ne plus en avoir besoin. Puis se dirige vers le poteau, lève le bras. Les hommes s’avancent à 6 m. Le premier rang s’agenouille. « Etesvous prêts messieurs ? » Son bras retombe. « Feu ! »
Georges Suarez Devant les tricoteuses trange parcours que celui de Georges Suarez. Philosémite dans les années 1920, ami intime de Kessel, profondément germanophobe et antinazi jusqu’à la défaite, ce pacifiste, auteur d’une grande biographie d’Aristide Briand, se vend aux Allemands en acceptant de prendre, en novembre 1940, la direction du quotidien Aujourd’hui. «Pauvre Suarez qui, sans le sou, partagé entre une femme et une maîtresse exigeantes, n’avait su résister à 150 000 francs par mois pour diriger [ce journal] », écrit Yves Courrière, alors que, quelques semaines auparavant, replié à Clermont-Ferrand, il se jurait «de fonder “l’Association des journalistes qui ne reviendraient jamais à Paris” » tant que la ville serait occupée. Cela ne l’empêche pas d’employer son ami Robert Desnos comme chroniqueur littéraire et musical. Desnos, dont il n’ignore pas les activités résistantes, en profite pour jouer avec la censure. Mine de rien, il peuple ses articles de sous-entendus, chambre les intellectuels © JOHN PHILLIPS/THE LIFE PICTURE COLLECTION/SHUTTERSTOCK. © FONDS FRANCE-SOIR/BHVP/ROGER-VIOLLET. E collaborationnistes, notamment Céline lors de la sortie des Beaux Draps. Céline accuse alors le journal de mener une «campagne philoyoutre », ce qui contribue à faire d’Aujourd’hui, selon Henri Amouroux, «le moins collabo des journaux de Paris ». Suarez maintient son soutien à Desnos jusqu’à son arrestation en février 1944. Il tente alors vainement d’empêcher sa déportation. Le temps de la Libération venu, comme Brasillach, il commet l’erreur fatale de demeurer à Paris. Arrêté, il est jugé dès le mois d’octobre. Maurice Garçon assiste à son procès : «La salle est comble, écrit-il. On a peine à entrer, je me faufile. Le président est entouré de quatre jurés d’âge mûr qui ont été envoyés par les hommes de la Résistance. Autant dire qu’ils ont été choisis par le club des Jacobins. On sent une décision froide et résolue de condamner. Le public est houleux, il vient assister à la curée. L’accusé semble livré aux bêtes. Il est seul, abandonné. On sent qu’il est perdu. (…) Rien ne donne moins le sentiment de la justice que cette audience révolutionnaire. (…) Un tribunal de tricoteurs et de tricoteuses. La soif du sang. S’il avait été innocent, on l’aurait condamné tout de même. » De Gaulle refuse sa grâce malgré l’intervention énergique de Kessel. Suarez est fusillé le 9 novembre 1944. «Il a eu la malchance d’être jugé le premier, note Garçon le jour même. Je déjeunais aujourd’hui avec une comédienne qui, regardant mélancoliquement le ciel pluvieux, m’a dit : “On a fusillé Suarez ce matin. – Oui. – Il n’a pas eu beau temps !” » AU PILORI Page de gauche : Pierre Pucheu, ancien ministre de l’Intérieur, le 4 mars 1944. Il sera fusillé le 20 mars. Ci-contre : le journaliste Georges Suarez n’obtiendra pas la grâce de De Gaulle, malgré l’intervention de son ami Kessel, et sera fusillé en novembre 1944 59 h
Robert Brasillach La honte et l’honneur J Brasillach, considéré par Mauriac comme « l’un des esprits 60 h les plus brillants de sa génération », rédige sous l’Occupation des centaines d’articles. La plupart paraissent dans Je suis partout, l’hebdomadaire dont il était devenu le rédacteur en chef en 1937, à l’âge de 28 ans. Il y invite la jeunesse à s’engager dans la Légion des volontaires français (LVF), dénigre la Résistance, fustige les communistes, injurie la République, devient une figure emblématique de la collaboration. En août 1944, il ne prend pas pour autant le chemin de l’exil et se livre à la police, prêt à assumer ses choix. L’instruction est expéditive, le dossier étant exclusivement constitué de ses articles. Son procès s’ouvre le 19 janvier 1945. Malgré un froid terrible – la Seine est gelée – la foule se presse. A 13 heures, il est introduit dans le box. Suivent quatre jurés – tous communistes – et le président Vidal. A 19 heures, Brasillach quitte la salle d’audience, condamné à mort. Et pourtant, personne ne parle d’un procès bâclé, Alexandre Astruc allant jusqu’à écrire dans Combat : « On est forcé de convenir que c’est la première fois que régnait dans cette salle une atmosphère de dignité. » Brasillach veut montrer la sincérité de ses intentions sans renier ce qu’il a écrit. « Si, même en me trompant, je pense quelque chose que pensent les Allemands, même si je me trompe en le pensant, pourquoi voulez-vous que ce soient les Allemands qui m’aient ordonné de le dire ? » explique-t-il. Le commissaire du gouvernement Reboul ne peut apporter la preuve d’une contrepartie de la part de l’ennemi pour les articles incriminés, mais il lui suffit d’en faire la lecture pour en stigmatiser la nocivité : « Combien de jeunes écervelés aurez-vous incités à la lutte contre le maquis ? De combien de crimes serez-vous le responsableintellectuel?(…)Votreœuvreestmauvaise,Brasillach,etelle appelle une conclusion mathématique ; c’est la peine capitale et je la requiers contre vous. » En réponse, son avocat, Jacques Isorni, plaide le procès d’opinion. Brasillach n’a pas changé ! Germanophile et fasciste, il l’était avant-guerre ! Extraire des 1 200 pages écrites par lui en quatre années « les phrases les plus violentes et les plus percutantes, celles que rien n’explique parce qu’on a supprimé tout ce qui pouvait les expliquer et dire : “Jugez là-dessus” », n’a aucun sens. Brasillach a collaboré parce qu’il pensait sincèrement qu’il y allait de l’intérêt de la France. Il s’est trompé, mais cela, ce n’est pas trahir. Le jury délibère moins de vingt minutes… Dans le fond de la salle, une voix crie : « C’est une honte ! » Brasillach répond : « Non, c’est un honneur ! » Ses adversaires s’accordent pour lui en donner acte. Simone de Beauvoir reconnaît « sa dignité et son courage ». De Gaulle refuse sa grâce. Le 6 février 1945, Brasillach est fusillé. Une mort conforme à sa vision de la responsabilité des intellectuels : « Il faut accepter la mort et la prison pour les œuvres de l’esprit, avait-il écrit. Rien ne me paraît plus indigne que cette indulgence universelle qui, tenant les idées pour néant, s’étonne quand on veut en faire porter les conséquences à ceux qui les ont proférées. » © AFP. © ALBERT HARLINGUE/ROGER-VIOLLET. EN COUVERTURE ournaliste, romancier, essayiste, polémiste et poète, Robert
Charles Maurras « C’est la revanche de Dreyfus » L’ armistice signé, Charles Maurras, le chantre du «nationalisme intégral », installe la rédaction de son journal, L’Action française, à Lyon. Pendant quatre ans, cet imprécateur impénitent ne va cesser de poursuivre de sa hargne ses ennemis traditionnels (la démocratie, les Juifs, les francs-maçons, les communistes, l’Angleterre et, autant que la censure l’y autorise, l’Allemagne), de même que la Résistance, Laval et les collaborateurs. Seul Pétain trouve grâce à ses yeux. Sa prise du pouvoir lui est apparue comme une «divine surprise ». Y a-t-il vu la mort possible de la République abhorrée – la «gueuse » ? Espéré une possible restauration monarchique avec Pétain dans le rôle du général Monk, qui avait permis la restauration de la monarchie anglaise en 1660 ? Quoi qu’il en soit, sa fidélité absolue au maréchal lui vaut d’être arrêté le 8 septembre 1944 en compagnie de son ami Maurice Pujo, codirecteur du journal. Leur procès s’ouvre le 24 janvier 1945 et va durer quatre jours. Maurras s’y présente la francisque à la boutonnière… Totalement sourd, il est assisté de deux «interprètes » pour lui murmurer à l’oreille les questions du président. Après avoir «entendu » le réquisitoire, il exige d’y répondre en donnant lecture, sept heures durant, de 132 pages dactylographiées ! A se demander si l’accusé ne serait pas le commissaire du gouvernement auquel il lance : «Je ne vous raterai pas ! » La cour est prévenue. A 77 ans, Maurras n’a rien perdu de sa fougue. Des procès, il en a déjà connu des dizaines (notamment pour des menaces de mort proférées par voie de presse à l’encontre de Léon Blum, ce qui lui a valu avant-guerre huit mois de prison). Et il prévient : «Venez donc, faux informateurs, faux transcripteurs ou mauvais lecteurs des textes les plus clairs ! Venez faux témoins ! Je tiens prêt mon mot sur chacun. Chacun de vous recevra le jet direct du Vrai, les éclats irrésistibles du Juste ! » L’accusation n’a pas la tâche facile : elle lui reproche d’avoir inspiré Pétain, mais doit convenir que Maurras n’est jamais intervenu directement auprès de lui. Elle l’accuse d’intelligence avec l’ennemi, mais ne peut nier sa constante germanophobie. Maurras, à l’inverse de Rebatet ou de Brasillach, n’a jamais fait l’apologie du nazisme ; à l’inverse de Luchaire, il n’a jamais perçu de subsides allemands. Il n’a jamais eu de relations avec l’occupant. Son journal ne bénéficiait d’aucune subvention ; L’Action française n’était à la solde de personne. Pour ne pas paraître lui faire un procès d’opinion, l’accusation vise la «démoralisation de la nation » dont Maurras se serait rendu coupable en qualifiant d’invasion le débarquement de juin 1944. Elle insiste également sur ses articles au vitriol, susceptibles d’avoir induit des arrestations, voire des meurtres. Le lien de cause à effet demeure cependant difficile à établir. L’accusation la plus grave concerne la plainte déposée par Roger Worms (Roger Stéphane). Dans un article publié le 2 février 1944, Maurras s’en était pris à sa famille, en indiquant que «si [cette] tribu nomade était restée en France (…) dans quelque coin de notre Côte d’Azur, (…) il faudrait faire cesser à tout prix cette hospitalité scandaleuse ». Quatre jours après, le père de Roger Worms était tué au Cap-Ferrat par des miliciens. Maurras portait-il la responsabilité de ce meurtre ? La question se posait. Le commissaire du gouvernement réclame la peine de mort. Maurras est condamné à la réclusion perpétuelle pour intelligence avec l’ennemi, Pujo à cinq ans d’emprisonnement. Le verdict lu, Maurras s’écrie : «C’est la revanche de Dreyfus ! » Sa condamnation à l’indignité nationale entraîne automatiquement sa radiation de l’Académie française. Les académiciens en font le constat, cependant, comme pour Pétain, ils ne procèdent pas à son remplacement, déclarant son fauteuil vacant jusqu’à sa mort, à la différence des fauteuils d’Abel Hermant et d’Abel Bonnard, pourvus sans délai. AUX GÉMONIES Page de gauche : le 19 janvier 1945, Robert Brasillach est jugé lors d’une unique audience de six heures et condamné après vingt minutes de délibération. Il meurt fusillé le 6 février. En haut : déclaré coupable de haute trahison et d’intelligence avec l’ennemi, Charles Maurras, est condamné, le 27 janvier 1945, à la réclusion à perpétuité et à la dégradation nationale. 61 h
EN COUVERTURE Philippe Pétain Ils ont voté la mort E © AFP. © ROGER-VIOLLET/ROGER-VIOLLET. © KEYSTONE-FRANCE/GAMMA RAPHO. 62 h n ce 23 juillet 1945 s’ouvre le «procès du siècle », le procès du maréchal ! Pour le juger, la Haute Cour, composée de trois magistrats assistés de 24 jurés tirés au sort sur deux listes comprenant, pour la première, les noms des parlementaires ayant refusé de voter les pleins pouvoirs à Pétain et, pour la seconde, ceux de résistants désignés par des mouvements homologués. L’accusation est représentée par le procureur Mornet comparé par Maurice Garçon à un «monstre nécrophile [qui] hume le sang ». Pétain est poursuivi pour attentat contre la sûreté intérieure de l’Etat (article 87) et intelligence avec l’ennemi (article 75). L’article 87 concerne le complot que Pétain aurait fomenté pour renverser la République. L’article 75 vise essentiellement la signature de l’armistice. Mais Mornet doit se rendre à l’évidence. Sous le coup des attaques menées par Jacques Isorni qui, au fil des audiences, devient le principal avocat du maréchal, ces accusations prennent l’eau. «L’ironie est féroce, écrit Camus, d’avoir choisi des témoins qui n’ont pas qualité pour accuser. Cette ironie n’est pas supportable, ni cette manière de rechercher des complots dont on est incapable de faire la preuve ou d’égarer un procès en trahison sur un armistice dont on peut dire qu’il était une erreur, mais dont on ne peut pas démontrer qu’il a été un crime. La vérité reste tout entière à établir. Il s’agit de savoir si Pétain est responsable des déportations, tortures et fusillades… s’il a été (…) le serviteur de l’ennemi. » Mais pour évoquer les questions posées par Camus, Mornet n’a fait citer aucun témoin ! La défense n’en vacille pas moins lors de la déposition de Laval faisant entrer dans le prétoire toutes les hontes et les crimes de la collaboration. Isorni parvient cependant à donner du corps à la théorie du bouclier et du double jeu. «Chaque fois que Mornet citait une concession faite aux Allemands, il était en mesure de citer en retour une concession arrachée à ceux-ci. » Si le doute n’envahit à aucun moment la presse communiste, Maurice Clavel s’interroge sur ce procès qui «fait surgir (…) des antinomies aussi vieilles que celles d’Antigone ; car si chacun sait qu’il vaut mieux enterrer son frère qu’obéir aux interdictions de la cité, nous ne savons pas encore s’il fallait partir ou rester en France. (…) Si ceux qui choisirent l’honneur ont eu raison de le faire, que penser de ceux qui sacrifièrent leur honneur à l’atténuation des malheurs de leurs compatriotes ? Avaient-ils le droit de perdre en même temps que leur honneur celui de la France ? (…) Le procès du maréchal n’est pas historique, mais métaphysique ». Mornet réclame la peine de mort. Pétain «a humilié [la France] à la face du monde », a agi par vanité, amour du pouvoir, haine de la République. Juges et jurés n’en sont pas moins sensibles au plaidoyer d’Isorni. «Sa voix, rapporte Jules Roy, balayait les accusations du procureur. (…) Un souffle passa avec la force du vent qui se lève subitement et fait bramer la terre. (…) Qui pouvait résister au romantisme d’Isorni ? Un dieu le possédait. La foi qui le brûlait gagnait comme un incendie que le vent attise. Tassé par l’émotion, l’accusé disparaissait au fond de son fauteuil. On ne respirait plus. Des larmes commençaient à couler sur des joues. » Le secret des délibérations violé, on sut que le président de la Haute Cour proposa une peine de cinq ans de bannissement. Stupéfaits, les jurés résistants exigèrent alors un vote avec pour seule question : «Etes-vous pour ou contre la peine de mort ? » Onze jurés résistants et trois jurés parlementaires votèrent pour la mort ; un juré résistant, neuf jurés parlementaires et trois magistrats votèrent contre. Pétain était condamné à mort à une voix de majorité.
Jean Luchaire Le dandy ami des nazis fusillé N che » proche d’Aristide Briand, l’apôtre de la réconciliaé en 1901 à Sienne, Jean Luchaire est un « homme de gau- tion franco-allemande, qui obtint pour ce motif, en 1926, le prix Nobel de la paix avec son alter ego, Gustav Stresemann. C’est dans le cadre de ce rapprochement qu’il noue en 1930 une amitié durable avec Otto Abetz. Lorsque Hitler parvient au pouvoir, sa position demeure la même : « Stresemann était plus sympathique que Hitler, écrit-il, mais Hitler, c’est l’Allemagne, et ce qui compte, c’est la paix. » Survient la guerre, la défaite, l’Occupation. Abetz devenu ambassadeur du Reich à Paris lui fournit les subsides nécessaires pour fonder Les Nouveaux Temps, un quotidien où Luchaire oublie son pacifisme pour fustiger la politique neutraliste de Vichy et appeler à déclarer la guerre à l’Angleterre. « Luchaire, écrit Maurice Garçon, est un aventurier sans scrupules, [qui] joue les traîtres avec contentement, (…) l’un des hommes les plus en vue, les plus décriés, les plus haïs de Paris. » Il incarne la collaboration flamboyante, faite de dîners avec Abetz à La Tour d’Argent ou chez Maxim’s, et l’argent facilement gagné alors que son journal affiche le plus faible tirage des quotidiens parisiens. Mais ce tourbillon n’est qu’un mirage. Il fuit Paris le 17 août 1944. On le retrouve à Sigmaringen, puis près de Milan où il est arrêté le 22 mai 1945. Il confie sa défense à René Floriot, l’avocat du docteur Petiot et… d’Otto Abetz. Floriot ne se fait aucune illusion. Il connaît les tares congénitales dont souffrent les cours de justicecrééespourjugerlescollaborateurs.«Lescoursd’assises, rappelle-t-il, sont composées de jurés tirés au sort sur de longues listes représentant toutes les conditions sociales. Et comme on craignait que le tirage au sort, véritable jeu de hasard, ne pût rompre ce bel équilibre, on a institué la récusation qui permet d’écarter tel ou tel juré. Suprême garantie : la Cour de cassation. En 1944, qu’a-t-on fait ? On a calqué la procédure des cours de justice sur celle des cours d’assises en supprimant ces trois garanties. La liste des jurés comprend uniquement le nom de résistants. Aucune récusation n’est admise. La garantie de la Cour de cassation est supprimée. On s’est étonné des sévérités des cours de justice. C’est cet étonnement qui nous étonne. » Le procès s’ouvre le 21 janvier 1946. Le commissaire du gouvernement Raymond Lindon se montre impitoyable : « Chez Luchaire, la trahison fut inspirée par la vénalité et la pourriture, lance-t-il. Des Français se sont battus pour une “France propre”, ils sont morts et ce traître vivrait ? Lavez la France de cette souillure ! » Pour sa défense, Luchaire peut bien rappeler les services rendus à tel ou tel, notamment « en faveur de Juifs persécutés » (son beau-frère, son médecin, sa maîtresse et une jeune secrétaire nommée Simone Kaminker bientôt connue sous le nom de Simone Signoret), cela est vain. « Luchaire est un traître complet et indiscutable, écrit encore Garçon. A vomir. » Il est fusillé le 22 février 1946. Lucien Rebatet La grâce du président L NI JUGE NI PARTIE Page de gauche : le maréchal Pétain durant son procès en juillet 1945, avec, derrière lui, son avocat Jacques Isorni. En haut : le journaliste Jean Luchaire, jugé en janvier 1946. Ci-dessus : l’écrivain et journaliste Lucien Rebatet, en novembre 1946. ors de la Libération, Brasillach choisit de rester à Paris. Lucien Rebatet et Pierre-Antoine Cousteau – qui avait succédé à Brasillach comme rédacteur en chef de Je suis partout en septembre 1943 – préfèrent prendre le large et se réfugient en Allemagne. En l’apprenant, Jean GaltierBoissière, le fondateur du Crapouillot, s’empresse de rebaptiser l’hebdomadaire maudit sous le nom de Je suis parti… Les différences entre Rebatet et Brasillach ne s’arrêtent pas là : sur la «question juive », Brasillach défend la conception maurrassienne d’un antisémitisme «de raison » avec l’établissement d’un statut qui endiguerait «les réactions imprévisibles de l’antisémitisme d’instinct », quand Rebatet revendique un antisémitisme racial, «épidermique », et propose «le pogrom aveugle, brutal et libérateur qui réglera tout ». Alors que Brasillach prend ses distances avec la collaboration à l’automne 1943 – Cousteau l’accusant de ne plus «suivre la ligne fasciste » et d’avoir «défailli » –, Rebatet écrit encore en juillet 1944 : «J’admire Hitler, nous admirons Hitler, c’est lui qui portera devant l’Histoire l’honneur d’avoir liquidé la démocratie. » Sous l’Occupation, Rebatet se positionne donc à la pointe extrême du collaborationnisme, ce qu’il revendique en 1942 dans un pamphlet ravageur, Les Décombres, vendu à 65 000 exemplaires, dans lequel il ne se contente pas de brocarder la démocratie 63 h
EN COUVERTURE et les Juifs. Il s’en prend à tous ceux qu’il considère comme des tièdes, tel Maurras, dont il rebaptise le journal L’Inaction française. En retour, Maurras qualifie Les Décombres de «gros crachat de 664 pages produit d’un cacographe maniaque, nabot impulsif et malsain ». 64 h Ultime différence avec Brasillach jugé en 1945 et fusillé : Rebatet et Cousteau sont jugés en novembre 1946 et sauvent leur tête. Au cours de son procès, Rebatet admet avoir prononcé «certaines phrases abominables » et commis quelques «violences de langage »… Condamné à mort mais gracié par Vincent Auriol, il est libéré en juillet 1952. Songeant au sort réservé à l’un et à l’autre, Jean Lacouture écrira en 1984 : «Qui ne sait que, jugé deux ans plus tard, Brasillach aurait écopé de cinq ans de prison et siégerait aujourd’hui à l’Académie ? » Xavier Vallat Un commissaire de Vichy amnistié « C devise de Xavier Vallat s’il n’avait cru devoir y ajouter pour atholique et Français toujours ! » Telle pourrait être la corollaire un antisémitisme assumé. Député, il refuse en juin 1936 de voter l’investiture de Léon Blum, regrettant que la France, « ce vieux pays gallo-romain », soit « gouverné par un Juif », tout en précisant « ne pas vouloir oublier l’amitié » le liant « à [s]es frères d’armes israélites ». Amputé d’une jambe en mars 1918, Vallat se souvient avoir été sauvé par le docteur Gaston Nora – père de Pierre Nora –, auquel l’unit une amitié fidèle. S’il considère donc les Juifs comme des étrangers, cela justifiant « le droit de prendre toutes mesures tendant à limiter leur influence dans la nation », il admet leur possible assimilation « à dose homéopathique » et le sang versé au combat comme preuve d’intégration. Vallat exerce les fonctions de commissaire aux questions juives du 29 mars 1941 au 8 mai 1942. Il est arrêté en août 1944, et son procès, qui s’ouvre en décembre 1947, permet d’examiner la politique antisémite du gouvernement de Vichy et ses effets ; car Vallat, c’est l’homme du statut des Juifs de juin 1941 instaurant notamment un numerus clausus pour les étudiants juifs et l’exercice d’une profession libérale, sauf exemptions ; c’est également l’auteur de la loi du 22 juillet 1941 étendant « l’aryanisation » à la zone libre, qui généralise la nomination d’administrateurs pour gérer ou vendre les entreprises industrielles ou commerciales appartenant à des Juifs. L’accusation lui reproche d’avoir conduit ces mesures d’exclusion « alors qu’elles ne pouvaient que faire le jeu de l’Allemagne ». Loin de rechercher des circonstances atténuantes, Vallat défend cette politique qui, rappelle-t-il, avait été préalablement soumise à l’appréciation du Vatican sans provoquer de réserves. Ce qu’il nie, c’est que cette politique ait pu rendre la France «complicedeHitlerdansl’abominablepland’exterminationque nous ont révélé les survivants d’Auschwitz ». Plusieurs témoins, tel Edmond Bloch qui fut interné à Drancy, assurent que « les Juifs français et tout particulièrement les anciens combattants » ont fait l’objet d’une protection « autant que possible, tant que Xavier Vallat a été à la tête du Commissariat ». Il est vrai que Vallat est intervenu pour tenter d’obtenir des libérations, qu’il a étendu les exemptions aux familles des Juifs anciens combattants (ascendants et descendants), s’est opposé avec succès au port de l’étoile jaune en zone libre et à l’interdiction faite aux Juifs de fréquenter les lieux publics (mesures finalement ordonnées par les Allemands en zone occupée le 29 mai 1942). Fustigeant son attitude, la presse collaborationniste critique ce commissaire qui se refuse à « traiter le problème juif sur un plan racial ». L’accusation convient également que ses relations avec les autorités allemandes ont été exécrables, à tel point qu’il s’est vu interdit de séjour en zone occupée en février 1942. Vallat ne pouvant plus exercer ses fonctions, Darquier de Pellepoix, un antisémite forcené imposé par l’occupant, le remplace. Vallat est condamné à dix ans d’emprisonnement et à l’indignité nationale. Libéré le 30 décembre 1949, il est amnistié en 1954. SUR LA SELLETTE Ci-contre : l’ancien commissaire aux questions juives Xavier Vallat. Arrêté en août 1944, il ne sera jugé qu’en décembre 1947 pour être condamné à dix ans de prison, libéré en 1949 et amnistié en 1954. Page de droite : le général Weygand prêtant serment comme témoin lors du procès de Pétain. Inculpé sur ordre de De Gaulle, en mai 1945, pour atteinte à la sécurité de l’Etat, il bénéficiera finalement d’un non-lieu en 1948.
Général Maxime Weygand Inculpé sur ordre de De Gaulle © KEYSTONE-FRANCE/GAMMA RAPHO. © AGIP/BRIDGEMAN IMAGES. R appelé le 17 mai 1940 en pleine déroute militaire par Paul Reynaud pour remplacer le défaillant généralissime Gamelin, Weygand, 73 ans, tente avec l’énergie du désespoir, près d’un mois durant, de rétablir la situation. Prenant acte le 12 juin de l’irrémédiable dislocation du front, il s’affiche partisan de l’armistice signé le 22 juin, après la démission de Reynaud et son remplacement par Pétain. Nommé «proconsul » en Algérie en septembre 1940, il y construit l’armée d’Afrique qui participera en 1943 à la campagne d’Italie. En toutes circonstances, il s’oppose à Laval qu’il accuse de se «rouler dans la défaite comme un chien dans sa merde ». En novembre 1942, il supplie vainement Pétain de rejoindre les Alliés qui viennent de débarquer à Alger pour y reprendre la lutte à leurs côtés. Le 12 novembre, il est arrêté par la police allemande et déporté. Libéré le 3 mai 1945 par les Américains, le voilà, sur ordre de De Gaulle, inculpé pour atteinte à la sécurité de l’Etat et interné au Val-de-Grâce ! On lui reproche «de ne pas avoir lutté avec suffisamment de vigueur contre l’ennemi, poussé par son désir de renverser le régime républicain » ! Entendu deux jours durant comme témoin au procès Pétain, Weygand justifie l’armistice en soutenant que la seule alternative était une capitulation qui aurait réduit la France à néant. «On aurait perdu, dit-il, l’honneur, le territoire français et l’Afrique. (…) Grâce à l’armistice, nous conservions [en zone libre] une armée de 100 000 hommes… Nous pouvions cacher du matériel, conserver des gradés, organiser, préparer les rouages d’une mobilisation future… Une grande partie de la flotte nous restait. En Afrique du Nord, nous avons pu conserver une armée de 200 000 hommes… Lorsque les Alliés y ont débarqué, ils ont trouvé une armée qui a combattu en Afrique du Nord, puis en Sicile, en Italie, dans le sud de la France, en Alsace et qui a traversé le Rhin. » En l’écoutant, Kessel est sous le charme : «Il faut l’avouer, écrit-il dans France-Soir, sa déposition est d’une telle qualité, d’une telle tenue, qu’on ne pense pas à autre chose pendant que parle le général Weygand. Cet homme défend son honneur. (…) Son indignation maîtrisée éclate sans cesse. Avec une mémoire prodigieuse, il s’évertue à détruire pièce à pièce tout ce qui lui est reproché et, tout en se défendant, Weygand défend le maréchal. » S’ensuit une violente confrontation avec Reynaud qui tourne à l’avantage de Weygand : «Paul Reynaud, assène-t-il, a appelé, dans un moment de détresse où ses épaules trop faibles étaient incapables de supporter le poids dont elles s’étaient avidement chargées, le maréchal Pétain et moi, bien heureux de nous trouver. (…) Et maintenant, après que le 10 juillet 1940, il n’a même pas osé voter, après qu’il a accepté de Pétain d’aller à Washington au poste d’ambassadeur, il ose dire ce qu’il dit et nous accuser, nous, de trahison ! Ah messieurs, non ! » Après cette charge, Reynaud ne parvient pas à reprendre la parole. Weygand demeure maître du champ de bataille. L’instruction de son dossier n’en suit pas moins son cours, un dossier où les plus grands chefs de l’armée (Béthouart, Juin, de Lattre, Monsabert) témoignent en sa faveur. Mis en liberté provisoire en mai 1946, Weygand bénéficie en 1948 d’un non-lieu mentionnant que, «dans l’esprit comme dans les faits, [il] a constamment adopté à l’égard de l’ennemi une attitude de résistance ouverte et déclarée ». Il était écrit que la Résistance n’avait pas été le monopole des gaullistes, ni celui – tardif – des communistes. Avocat honoraire et essayiste, Gilles Antonowicz est l’auteur de nombreux ouvrages portant sur les grandes affaires judiciaires durant l’Occupation et après-guerre. À LIRE de Gilles Antonowicz Maître Maurice Garçon, artiste, Seghers, 176 pages, 28 €. Isorni. Les procès historiques, Les Belles Lettres, 208 pages, 19 €. Maurice Garçon. Les procès historiques, Les Belles Lettres, 208 pages, 19,50 €. L’Enigme Pierre Pucheu, Nouveau Monde Editions, 428 pages, 22 €. 65 h
P ORTRAIT Par Gilles Antonowicz Le Procureur dela Mort EN COUVERTURE Maître d’œuvre de quelques-uns des grands procès de l’épuration, le procureur général André Mornet avait multiplié, tout au long de sa carrière, les réquisitoires sanglants. L © MAURICE-LOUIS BRANGER/ROGER-VIOLLET. © KEYSTONE-FRANCE. 66 h a mort, la mort, la mort ! Combien de fois l’a-t-il réclamée cette mort, au terme de ses réquisitoires ! Curieux penchant pour un homme qui, en 1892, à l’âge de 22 ans, avait commencé sa carrière au barreau de Paris. Cinq ans plus tard, élu premier secrétaire de la conférence du stage, il voit s’ouvrir un avenir glorieux dans la profession d’avocat. Mais le voilà qui bifurque vers la magistrature et le parquet. Ce végétarien qui ne consomme jamais une goutte d’alcool n’a pas la passion de la défense : sa vocation, c’est l’accusation. Lorsque la guerre de 1914 éclate, il a déjà 44 ans. Vu son âge et ses compétences, il est affecté comme commissaire du gouvernement au conseil de guerre. Là, en compagnie de son «conscrit » et ami le juge d’instruction Pierre Bouchardon, avec lequel il va former trente années durant un tandem judiciaire impitoyable, il poursuit les déserteurs, les mutins, les mutilés volontaires et les espions. « Mornet ! Nos premières rencontres doivent remonter à 1915, se souvient Maurice Garçon en traçant son portrait. Brute sanguinaire. Ami de Bouchardon dont le sadisme ne se décrit plus, il complétait devant le conseil de guerre ce monstre nécrophile. Pas une exécution capitale sans que l’un accompagnant l’autre y assiste. Ils jouissaient de faire suer d’angoisse à l’instruction et à l’audience, puis, ayant obtenu la condamnation, ils jouissaient en allant voir couler le sang. » A leur tableau de chasse, entre autres, la célèbre Mata Hari, fusillée le 15 octobre 1917. Mornet confiera pourtant que, dans son dossier, «il n’y avait pas de quoi fouetter un chat »… La paix revenue, l’avocat général Mornet retourne aux affaires communes. C’est devant la cour d’assises de la Seine qu’il prononce ses réquisitoires sanglants jusqu’en 1922, date à laquelle, selon Maurice Garçon, il « [gagne] ce grand cimetière qu’est la Cour de cassation ». Une promotion étonnement rapide, fruit, semble-t-il, de ses amitiés franc-maçonnes. Son ami Bouchardon disposant apparemment de moins d’entregent ne l’y rejoint qu’en 1929… et le temps passe. Le 22 août 1940, deux mois jour pour jour après la signature de l’armistice, Mornet a l’âge requis – 70 ans – pour prendre une retraite qu’il n’accepte que par obligation. N’aurait-on pas besoin, quelque part, de ses services ? Il se rend, nez au vent, place Vendôme, y apprend que le gouvernement installé à Vichy met en place une commission de révision des naturalisations des étrangers et de leur famille ayant obtenu la nationalité françaisedepuis1927.Asatête,unconseiller d’Etat, Jean-Marie Roussel, à la recherche de deux vice-présidents, pour diriger avec lui les trois sous-commissions chargées d’examiner les dossiers. Mornet et Raymond Bacquart acceptent le poste. Du mois de
septembre 1940 au mois de juin 1944, cette commission privera 15 154 personnes, parmi lesquelles 6 307 Juifs, de leur nationalité française. La plupart verront dans ces chiffres une rigueur criminelle, la perte de la nationalité ouvrant la voie à la déportation. Les Allemands, eux, considèrent que les présidents des sous-commissions font preuve d’une bienveillance excessive – à un bémol près pour Mornet : «Monsieur JeanMarie Roussel est franc-maçon [ce n’était nullement le cas, NDLR] et favorable aux Juifs, peut-on lire dans un rapport de la Gestapo. Monsieur Mornet est socialiste et peutêtre favorable aux francs-maçons, mais il ne l’est pas aux Juifs. Monsieur Bacquart n’a aucun caractère et il est favorable aux francsmaçons et aux Juifs. » Cette activité n’empêche pas Mornet de se rapprocher de la Résistance dans le courant de l’année 1943. S’affirmant comme un « républicain » intransigeant depuis toujours, il s’insère au sein du Comité national judiciaire, officiellement reconnu par le Conseil national de la Résistance, dont il assurevitelacoprésidenceencompagniedu bâtonnier Charpentier, auquel il fait savoir « ne pas vouloir mourir sans avoir requis contre le maréchal Pétain ». Ses professions de foi patriotes impressionnent et son activité au sein du comité lui vaut d’être qualifié de «très résistant » par les autorités judiciaires qui, à Alger, préparent la Libération. C’est donc sans surprise que le général De Gaulle lui propose la direction du parquet général pour orchestrer l’épuration judiciaire en compagnie de son ami Bouchardon, placé à la tête de la commission d’instruction. Bouchardon s’est pourtant fait remarquer sous l’Occupation dans des circonstances fâcheuses : le 20 juin 1942, il a accordé une interview à Je suis partout dans laquelle il manifestait son mépris pour les 1 LE DUO DES FAUCHEURS Page de gauche : le capitaine Pierre Bouchardon (à gauche) et le lieutenant André Mornet, terrifiant tandem qui condamna à mort la danseuse Mata Hari en 1917, au terme d’un procès sommaire. Ci-contre : Mornet a déjà 75 ans en 1945 lorsqu’il réclame la tête de Pétain.
EN COUVERTURE LE GOÛT DU SANG Ci-dessus : croquis d’audience du «procureur de la mort » par l’illustrateur Sem, lors du procès Bolo Pacha en 1918. Ci-contre : Charles Léandre caricature Bouchardon et Mornet dans Le Rire rouge, en 1918. Anatole de Monzie disait du magistrat : «Quand je regarde au fond de ses yeux, je vois ses dents… » Page de droite : le procureur et l’accusé au procès Pétain, en juillet 1945. 68 h Juifs et sa sympathie «pour Robert Brasillach et sonjournal», dont ilétait, disait-il, «unlecteurassidu».Maiscelan’apasd’importance. Ces deux hauts magistrats chevronnés ont tous deux une qualité inappréciable : retraités, ils n’ont pas eu à prêter serment de fidélité au maréchal Pétain ! Ilfautallervite,calmerlafureurpopulaire. La répression ne peut attendre. Bouchardon et Mornet donnent en conséquence des consignes très claires aux magistrats : les instructions doivent être conduites à un rythme accéléré, «exclusivement à charge » de manière à «s’adapter à l’opinion publique, à la conjoncture exceptionnelle et aux intérêts du gouvernement ». Mornet soutient que les magistrats instructeurs «ne sont pas des historiens » et n’ont pas pour fonction «de faire des recherches soigneuses ». Leur rôle ne consiste pas davantage «à éclairer les intentions des accusés ». La conscience que l’on a ou pas de commettre une infraction, la bonne foi qui pourrait excuser l’erreur commise, l’élément intentionnel, tout cela n’a aucune importance. Pour tout dire, Mornet aurait préféré des jugements plusexpéditifsencore,regrettantque«pour Déat, Darnand, Doriot et autres, il ne suffise point, ainsi qu’en 1793, de les déclarer hors la loi pour permettre à quiconque de les abattre ». Avec de telles pratiques, il gagne quelques surnoms : le Lazare Carnot du parquet, le Fouquier-Tinville de l’épuration, le procureur de la mort ! Mais son royaume, c’est l’audience et ses atmosphères d’arène. Il se réserve de requérir lui-même dans quatre dossiers devant la Haute Cour de justice : ceux de l’amiral Esteva – le premier à y comparaître en mars 1945 –, du général Dentz, du maréchal Pétain et de Pierre Laval. Jules Roy croque son arrivée dans la salle, «oiseau de proie emplumé de rouge, serrant sa lourde serviette de cuir contre sa poitrine, l’œil sur le parquet, le bec aigu, le visage hérissé de poils gris. Il grimpe jusqu’à sa stalle, et s’y installe comme un vautour dans son nid en s’ébrouant dans un remuement d’ailes décharnées ». Anatole de Monzie utilise à son propos une image particulièrement saisissante : « Quand je regarde au fond de ses yeux, je vois ses dents »… Mornet requiert la mort en chaque occasion. A l’exception d’Esteva, il les obtient. «Il a raté de justesse la condamnation à mort d’Esteva, commente Garçon, maisilaeucelledeDentz.Cescondamnations sont peut-être justes, mais on aimerait au moins les voir demander sans joie. Lui jubile et se frotte les mains. Lorsqu’il s’agit de tuer, il est à son affaire. Il est pourtant à un âge où l’on devrait mettre un espace entre la vie et la mort et méditer sur soi-même. » Les avocats de la défense n’ignorent pas ses activités sous l’Occupation et, lors du procès Esteva, le bâtonnier Chresteil ne manque pas de les évoquer : «Vous avez dit que la seule apparence de la collaboration constituait un crime, lance-t-il à Mornet. Or, vous-même, qu’avez-vous fait ? Pendant quatre ans, vous avez vice-présidé la commission chargée des retraits de naturalisation ! » Mornet se défend en invoquant la pratique d’un double jeu dont il se refuse à reconnaître l’existence pour les autres : «J’ai accepté d’expulser de la nation ceux qui étaient ses ennemis, ceux qui en étaient indignes, ceux qui formaient une collectivité dans la communauté française, répond-il. Mais si je n’ai pas refusé cette charge, c’est à la demande des malheureux Juifs qui avaient besoin d’être défendus »… «Sans doute, rétorque Chresteil. Mais, vous avez péché par apparence. Vous avez apporté à un gouvernement que vous accusez de trahison le prestige et le crédit de votre réputation ! » Au procès Pétain, la partie se révèle plus délicate encore. Interrogé comme témoin, Léon Blum a fustigé la conduite des magistrats chargés de juger les prétendus «responsables de la défaite » au procès de Riom, affirmant que lui-même et Daladier auraient été condamnés si le procès n’avait pas été interrompu. Cette accusation provoque la venue de Pierre-Frédéric Caous, ancien président de la cour de Riom, scandalisé par l’affirmation de Blum, qui réduisait ce procès à la chronique d’une condamnation annoncée. «Qu’en sait-il ? proteste-t-il. Je dénie à qui que ce soit le droit de dire que nous aurions condamné. Personne au monde n’en sait rien. » Il termine sa mise au point lorsque Mornet croit devoir en rajouter en dénonçant le rôle «ignominieux » que Vichy voulait faire jouer à la cour de Riom. L’avocat de Pétain, Jacques Isorni, demande alors la parole… L’air candide, il invite Caous à démentir une rumeur selon laquelle Mornet aurait demandé à faire partie de cette juridiction ! «C’est une infamie ! », hurle Mornet.
© ORDRE DES AVOCATS/MUSÉE DU BARREAU. © CARICADOC/BRIDGEMAN IMAGES. © ROGER-VIOLLET/ROGER-VIOLLET. Caous infirme la rumeur, mais ajoute que, si Mornet n’avait pas demandé à faire partie de la cour, lui-même le lui avait en revanche proposé et que Mornet avait accepté ! Si sa candidature n’avait pas été retenue, Mornet n’y était pour rien… Simplement, il avait été jugétropvieux.Danslebrouhahanédecette révélation, Mornet tente comme il le peut de refaire surface : «J’y serais peut-être allé, bafouille-t-il, mais j’aurais été envoyé le lendemain dans un camp de concentration si je n’avais pas été le surlendemain déporté en Allemagne,parcequej’aileverbetropvif.Voilà ce que j’ai à dire ! » Propos imprudents… Sur un ton glacial, Caous reprend : «Je ne suis sûr que d’une chose, monsieur le procureur général, c’est qu’en ces matières vous n’auriez fait ni plus ni moins que nous. » Le fondateur du Crapouillot, Jean Galtier-Boissière, note : «Le jeune Isorni, en une passe habile, a fait toucher les deux épaules au vieux lutteur Mornet. » Isorni a eu également l’habileté de faire citer Jean-Marie Roussel, le président de la commission de révision des naturalisations, incarcéré à Fresnes… Il introduit le témoin avec délicatesse. «Nous avons fait citer Roussel sans arrière-pensée et monsieur le procureur général connaît trop nos sentiments de respectueuse sympathie pour en douter. » Mornet, l’air absent, fourrage dans ses papiers et Roussel entame ses explications. Ses propos paraissent d’autant moins contestables qu’ils sont tenus sous le contrôle d’un accusateur public qui n’ignore rien du sujet… Selon Roussel, tout a été fait pour rendre le travail de cette commission inefficace. Seulement 3 % des personnes concernées ont été dénaturalisées, contrairement aux vœux des Allemands qui faisaient pression pour une dénaturalisation massive de tous les Juifs naturalisés depuis 1927, ce à quoi, dit-il, Pétain s’était fermement opposé. Mornet n’ose s’aventurer à le contredire et la défense marque le point. Son réquisitoire lui permet de se rattraper. Durant cinq heures d’horloge, il va incarner le patriotisme traquant le crime. Non, dit-il, Pétain n’a nullement agi par esprit de sacrifice. Il a agi par vanité, amour du pouvoir, haine de la République. Il revient sur les multiples documents – lettres, messages, discours – écrits ou lus par Pétain sous l’Occupation. Mises bout à bout, ces déclarations défaitistes, résignées, ensevelissent le maréchal sous leur poids. «Mornet s’arrêta, écrit Jules Roy. Il posa les mains sur son pupitre et déchaussa son binocle. Un silence soudain plana, atroce. (…) La voix du procureur devint plus rauque et parut labourerdespaquetsdebrume:“Legouvernement de Pétain, né de la défaite et d’un abus de confiance, n’a pu se maintenir pendant quatre années qu’en acceptant l’aide de la force allemande, en collaborant dans tous les domainesavecHitler.Cela,messieurs,c’estla trahison (…). Songeant à tout le mal qu’ont fait à cette France un nom et l’homme qui le porte avec tout le lustre qui s’y attachait, parlant sans passion, (…) c’est la peine de mort que je demande contre celui qui fut le maréchal Pétain.’’ » Le goût du sang, disait Garçon ; plus encore sans doute, le goût du macabre. Mornet en livra un dernier aperçu lors de l’exécution de Pierre Laval, condamné à mort à l’issue d’une mascarade judiciaire où les droits de la défense furent totalement bafoués. On sait dans quelle condition cette exécution eut lieu. Laval avala une capsule de cyanure lorsqu’on vint le chercher. Le choix était simple. Le laisser mourir ou le fusiller après l’avoir ranimé. Mornet fut le seul à proposer une autre solution, repoussée avec répugnance : ficeler Laval sur un brancard, attacher le brancard au premier poteau et fusiller l’agonisant sans délai… L’homme qui avait si souvent réclamé la tête et la mort des autres finit, lui aussi, par connaître le sort commun. Il s’éteignit en 1955, à l’âge de 85 ans, après avoir été nommé, en 1952, procureur général honoraire de la Cour de cassation. 2 Avocat honoraire et essayiste, Gilles Antonowicz est l’auteur de nombreux ouvrages portant sur les grandes affaires judiciaires durant l’Occupation et après-guerre.
© AFP. LE POIDS DES MOTS Robert Brasillach, seul écrivain français d’envergure à avoir été fusillé pour ses écrits. Son procès aura été expédié en six heures, le 19 janvier 1945, et il n’aura fallu aux jurés que vingt minutes pour le condamner à mort pour intelligence avec l’ennemi.
Le des Tribunal Lettres Par Laurent Dandrieu Divisés pendant la guerre sur l’attitude à adopter face à l’occupant, les intellectuels le seront tout autant par l’épuration, qui vit une poignée d’écrivains se faire les juges et les censeurs de leurs confrères.
© LEONARD DE SELVA/BRIDGEMAN IMAGES. EN COUVERTURE 72 h A u lendemain de sa démission de la direction de la NRF, la puissante revue de Gallimard qu’il avait orientée, de juin 1940 à juin 1941, dans un sens favorable à la collaboration dans l’espoir chimérique d’y assurer la survie de l’intelligence française sous l’Occupation, et alors qu’il multipliait dans la presse les chroniques favorables à une union européenne sous l’hégémonie de l’Allemagne, Pierre Drieu la Rochelle avait confié à Pierre Andreu : « Tout le monde me déteste sans savoir pourquoi ; maintenant, on me détestera plus encore, et on saura pourquoi. » Au-delà de la provocation, la confession de Drieu permet de comprendre ce que serait l’épuration littéraire : audelàd’unprocessusjudiciaireetprofessionnelvisantàapurerles comptes de l’Occupation, la résultante de cinq années de guerre civile entre écrivains, où haines recuites, rancœurs et jalousie entrèrent autant, sinon davantage, que le souci de la justice. En 1940, lorsque Drieu croyait encore appartenir au camp des vainqueurs, l’épuration avait déjà été mise à l’ordre du jour : mais il s’agissait alors de satisfaire aux exigences de l’occupant. Dans le cas de l’édition, cette épuration première manière a un nom : la liste Otto. Ainsi nommée en référence à Otto Abetz, nouvel ambassadeur d’Allemagne en France, elle émane du Syndicat des éditeurs que la Propagandastaffel a chargé d’établir la liste des livres indésirables – condition sine qua non pour la réouverture des maisons d’édition. Riche d’un millier de titres, cette liste Otto, publiée le 28 septembre 1940 puis complétée en 1942 et 1943, frappe d’interdit nombre d’auteurs juifs, mais aussi des titres de Malraux, Aragon, Gide, Charles De Gaulle, Jacques Bainville, Léon Daudet – et même Adolf Hitler, puisqu’on en profitait pour prohiber une traduction non autorisée de Mein Kampf… Outre le sort différencié que la censure allemande imposait à leurs livres, les écrivains ont adopté durant cette période des attitudes très diverses. Certains, comme Guéhenno, refusant de soumettre leurs ouvrages au contrôle préalable de l’occupant, renoncent à publier. La plupart, dépendant de leurs droits d’auteur pour vivre, continuent comme avant. Certains fuient la compagnie des Allemands, d’autres poursuivent une vie mondaine qui les amène à les fréquenter occasionnellement ou plus régulièrement, ou se rendent en Allemagne pour des congrès d’écrivains. D’aucuns se retirent sur leur Aventin provincial. D’autres, comme Paul Morand, acceptent des fonctions auprès du gouvernement de Vichy. Certains s’engagent dans une collaboration active, d’autres fondent dans la clandestinité le Comité national des écrivains (CNE), donnent des textes aux Editions de Minuit ou à l’hebdomadaire Les Lettres françaises, qui circulent sous le manteau, ou rejoignent le maquis, à l’image de Jean Prévost qui y laissera la vie. Quelques-uns, comme Aragon ou Mauriac, combinent des activités de résistance avec des publications au grand jour. Bien loin d’une simpliste opposition résistants/collabos, le nuancier des attitudes est infini. Eluard publie des poèmes dans la NRF de Drieu, avant de rompre avec lui quand Hitler envahit
© PH. ROGI ANDRÉ (DIT), K. ROSA/DROITS RESERVÉS-© CENTRE POMPIDOU, MNAM-CCI, DIST. GRANDPALAISRMN/IM. CENTRE POMPIDOU, MNAM-CCI. LE FEU FOLLET Page de gauche : Pierre Drieu la Rochelle, en 1942 (collection particulière). Il se suicide le 15 mars 1945, peu après avoir appris dans les journaux qu’un mandat d’amener venait d’être lancé contre lui. Ci-dessus : Jean Paulhan, vers 1947 (Paris, Centre Pompidou). Il devait à Drieu, qui l’avait remplacé à la tête de la NRF en 1940 et avec lequel il continuait de travailler, d’avoir été libéré le jour même lorsque les Allemands l’avaient arrêté en mai 1941. Il plaidera le «droit à l’erreur » des écrivains dès septembre 1944. l’Union soviétique. Mauriac bénit Drieu d’assurer, par sa publication, la survie de tant d’écrivains avant de prendre douloureusement ses distances par hostilité aux « blasphèmes » qu’y écrit Gide, « génial imbécile ». Rien ne saurait mieux résumer la complexité des temps que la cohabitation, dans les bureaux de Gallimard, de Drieu avec ce Jean Paulhan qu’il avait remplacé à la direction de la NRF, mais qui le conseillait quotidiennement pour la préparation de chaque livraison de la revue tout en participant activement à un réseau de Résistance, ce que feignait à peine d’ignorer Drieu. « Nos relations sont étranges, écrira-t-il à Paulhan, le 12 décembre 1942. J’ai pour vous une véritable dilection qui m’est venue assez tard, à l’usage, en 1939, et en même temps je pense que nous sommes ennemis et que nous nous combattons. » Arrêté par les Allemands en mai 1941, Paulhan avait dû à cet étrange ennemi sa prompte libération. « Mon cher Drieu, lui avait-il écrit le soir même, je crois bien que c’est à vous seul que je dois d’être rentré tranquillement ce soir rue des Arènes. Alors, merci. Je vous embrasse. » Drieu obtiendra de même des Allemands la libération de plusieurs écrivains prisonniers de guerre – dont un certain Jean-Paul Sartre. Il protégera Aragon de toute arrestation jusqu’à la Libération. Loin de ces complexités, à Londres, on commence dès 1940 à tenir des listes de « traîtres » appelés à payer leur trop grande proximité avec l’occupant. Tant à Radio Londres que dans la presse clandestine, les menaces fleurissent. Ainsi, après l’élection de Jean de La Varende, étiqueté pétainiste, au jury Goncourt en remplacement de Léon Daudet décédé, en 1942, Les Lettres françaises tonnent : « L’académie Goncourt aura des comptes à rendre, il est nécessaire de le préciser dès maintenant. » Drieu, Montherlant, Giono sont pris à partie dans les colonnes du journal. Si des appels aux représailles surgissent dès le début de l’Occupation, ce n’est qu’à compter de 1943 qu’on commence, dans la Résistance comme à la France libre, à réfléchir aux modalités d’organisation de l’épuration. Créé le 3 juin 1943, le Comité français de libération nationale (CFLN) s’attelle aussitôt à lui imaginer un cadre légal. Dans le cas de la presse et de l’édition, ce processus judiciaire se doublera d’une épuration «interne»menéepardesorganismesprofessionnels.Ladifficulté estquelescritèresdejugementneserontjamaisdéfinisavecprécision.Ainsi,uneordonnancedu30septembre1944prévoitque l’exercice de la profession de journaliste sera conditionné à la détention d’une carte de presse qui sera refusée, non seulement 73 h
© LAPI/ROGER-VIOLLET. © AFP. EN COUVERTURE 74 h à ceux qui se seraient rendus coupables de trahison, mais aussi à ceux qui auront témoigné d’un « patriotisme défaillant », ou qui n’auront « pas su conserver une attitude suffisamment indépendante à l’égard de l’ennemi ou du gouvernement de fait qui a pratiqué la collaboration avec l’ennemi » : formules assez floues qui peuvent ouvrir la porte à toutes les interprétations. Comme celle des journalistes, l’épuration des écrivains souffrit de ne jamais se faire sur des critères objectifs, clairement établis : actions vénales, opinions et engagements politiques, mondanités et trahison, germanophilie et anglophobie, pétainisme et hitlérisme, tout est mis dans le même sac. Comme celle de la presse, qui vit de nouvelles équipes de journalistes s’emparer, armés de pistolets-mitrailleurs, des locaux des journaux de l’Occupation pour y fabriquer ceux de la France libérée, avant que ces réquisitions ne soient « régularisées » a posteriori, l’épuration légale des écrivains fut précédée d’une phase anarchique. Le cas le plus célèbre est celui de Sacha Guitry, arrêté à Paris le 23 août 1944 par des FFI et incarcéré pendant soixante jours avant d’être inculpé pour « intelligence avec l’ennemi » – ce à quoi il répliqua : « Je crois, en effet, n’en avoir pas manqué. » Que lui reprochait-on ? D’avoir continué à jouer, durant l’Occupation, avec succès. D’avoir manifesté son respect pour le maréchal Pétain. D’avoir poursuivi une vie mondaine qui le mit en contact fréquent avec des Allemands – contacts qui lui avaient permis d’obtenir la libération de plusieurs personnalités juives, dont Tristan Bernard. En réalité, le dossier de Guitry était vide et il fut libéré le 24 octobre 1944, avant d’obtenir en 1947 un tardif non-lieu. Brièvement emprisonné en 1939 pour pacifisme, Jean Giono l’est à nouveau en septembre 1944, arrêté cette fois par le Comité de libération de Manosque pour collaboration. En 1943, tentative précoce d’épuration sauvage, une bombe avait explosé devant son domicile. Alors que son œuvre entrait profondément en résonance avec le retour à la terre prôné par la Révolution nationale, Giono avait publié des textes littéraires dans des publications collaborationnistes, tout en cachant des Juifs ou des résistants et en refusant toute invitation à se rendre en Allemagne. Libéré en janvier 1945 sans avoir été inculpé, il sera cependant placé sur la liste noire du CNE et, par là, interdit de publication. Jacques Chardonne, qui fut de deux voyages en Allemagne et avait manifesté quelque compréhension envers l’occupant, connut un sort similaire. Fondé en 1941 à l’instigation du parti communiste, le CNE avait tenu durant l’Occupation des réunions clandestines, pour y organiser la résistance intellectuelle. On y croisait Jean Guéhenno, Jean-Paul Sartre, Jean Paulhan, François Mauriac… Après la mort de son fondateur Jacques Decour, fusillé en 1942, Aragon y prit une place prépondérante. A la première réunion du CNE dans Paris libéré, en septembre 1944, Guéhenno, écœuré de voir arriver, dans le sillage d’Aragon, des dizaines d’inconnus alors que, durant l’Occupation, le CNE ne réunissait jamais plus de quinze personnes, claqua la porte. En tant qu’émanation de la Résistance, le CNE s’arrogea la responsabilité de l’épuration des écrivains. L’esprit en est bien résumé par Simone de Beauvoir : « Certains hommes n’avaient pas leur place dans le monde qu’on tentait de bâtir. » Le premier numéro non clandestin des Lettres françaises, le 9 septembre 1944, s’ouvrait par un manifeste des écrivains français, signé par Aragon, Sartre, Camus, Mauriac, Valéry, Malraux, Paulhan et une quarantaine d’autres auteurs, qui se terminait par ces mots : « Demeurons unis pour la résurrection de la France et le juste châtiment des imposteurs et des traîtres » – mot d’ordre qui allait être démenti par la suite. Ce même numéro publiait une première liste d’auteurs à l’égard desquels le CNE demandait que « des mesures soient prises » et proposa son aide au gouvernement pour leur exécution. Les noms de cette liste sont peu nombreux mais considérables : Brasillach,Drieu,Maurras,Céline,Montherlant,Giono,Morand, Chardonne, Jouhandeau… Seul s’était élevé contre le procédé Jean Paulhan. « Que le premier acte public du CNE soit pour aller demander à la Justice l’arrestation d’autres écrivains, la chose me paraît exactement horrible », écrira-t-il aussitôt à Jacques
Debû-Bridel. En attendant l’action des juges, les membres du CNE déclarent qu’ils refuseront d’être publiés en compagnie des intouchables. Cest frapper sans attendre ceux-ci d’une interdiction professionnelle en faisant reposer la charge de la proscription sur les éditeurs et les directeurs de revue. A deux reprises, la liste sera élargie, à une centaine de noms d’abord, à 160 pour finir, le 21 octobre 1944. Certains de ces noms se trouvaient paradoxalement déjà sur la liste Otto, comme celui d’Henry Bordeaux, qui obtiendra d’être retiré de la liste finale. En sera retiré aussi Paul Morand, qui avait été pourtant membre du cabinet de Laval et ambassadeur de Vichy. Il avait jugé plus sage de se réfugier en Suisse, vu le climat d’arbitraire qui fut celui des premiers mois de l’épuration. Pierre Benoit, qui avait pris parti pour la collaboration et se trouvait alors détenu à Fresnes, dont il sera libéré en avril 1945 sans faire l’objet d’une condamnation, en sera rayé ultérieurement, probablement sur intervention directe d’Aragon, car celui-ci, railla plus tard Paulhan, cherchait pour le quotidien Ce soir qu’il dirigeait « des romans d’auteurs célèbres qu’il pût avoir pour rien »… Bénédicte Vergez-Chaignon prétend, dans son Histoire de l’épuration, que ces listes eurent « un impact formidable en tant que caisses de résonance (…) et une faible importance en termes de résultats pratiques ». C’est faire bon marché des difficultés matérielles qu’a pu créer chez beaucoup de ces auteurs l’impossibilité de publier, même pour quelques années, et du sceau d’infamie dont furent marqués ceux dont les noms figuraient sur la liste. Si leur talent et l’activisme de cadets admiratifs permirent plus tard aux plus grands de ces noms de revenir peu à peu sur le devant de la scène, d’autres, moins considérables, en furent définitivement marginalisés. Nul ne voulant être en reste dans le processus d’épuration, les commissions professionnelles s’accumulent dans un enchevêtrement ubuesque, un même écrivain pouvant être convoqué devant plusieurs, relevant de l’édition, de la presse, du théâtre ou du cinéma. L’appartenance au camp progressiste vous en dispensait toutefois : nul ne reprocha à Sartre d’avoir fait applaudir ses pièces par des parterres d’officiers allemands, à Beauvoir d’avoir travaillé pour Radio Vichy, ni à Picasso d’avoir reçu nombre d’officiers nazis dans son atelier : dans son cas, c’était une preuve que Paris restait un centre artistique vivant. Marguerite Duras avait été, jusqu’au printemps 1944, secrétaire de la commission de contrôle du papier, qui décidait de qui avait ou non le droit d’imprimer des livres, sous le contrôle des Allemands. Cela ne l’empêcha pas de prendre une part active à l’épuration au nom de son passé de résistante. Créé par une ordonnance du 30 mai 1945, un Comité national d’épuration des gens de lettres était habilité à prononcer des sanctions, pour une durée maximale de deux ans. C’est ainsi que Montherlant, dont Le Solstice de juin avait été lu comme un éloge de la victoire allemande, et qui, sans poser aucun acte personnel de collaboration, avait publié dans des journaux collaborationnistes, se vit infliger en octobre 1946 une peine symbolique : une interdiction de publier d’un an. Rétroactive, elle prenait fin en octobre 1945. 600 cas furent examinés et ce Comité prononça plusieurs dizaines de peines. De leur côté, diverses institutions mènent leur propre épuration.L’Académiefrançaise,pourtantfortdiscrètedurantl’Occupation, se trouva sous le feu des critiques, certains réclamant sa dissolution, pour abriter en son sein quatre membres fortement compromis : le maréchal Pétain, Charles Maurras, Abel Bonnard et Abel Hermant. Elle fut commodément dispensée d’avoir à statuer sur leurs cas par l’ordonnance du 26 décembre 1944, qui prévoyait qu’une condamnation à la dégradation nationale entraînait automatiquement l’exclusion des corps constitués. © MINISTèRE DE LA CULTURE-MÉDIATHèQUE DU PATRIMOINE ET DE LA PHOTOGRAPHIE, DIST. GRANDPALAISRMN/ROGER PARRY. LE VOYAGE D’AUTOMNE Page de gauche : retour d‘écrivains français d’un congrès de romanciers en Allemagne, en novembre 1941. De gauche à droite : lieutenant Gerhard Heller, Pierre Drieu la Rochelle, Georg Rabuse, Robert Brasillach, Abel Bonnard, André Fraigneau et Karl Heinz Bremer. Au milieu : Sacha Guitry, arrêté chez lui, par des FFI, le 23 août 1944. Ci-dessus : Sartre en pleine répétition de sa pièce Les Mouches, donnée à Paris, en juin 1943, au Théâtre de la Cité (actuel Théâtre Sarah-Bernhardt). 75 h
© ADOC-PHOTOS. © PATRICE CARTIER. ALL RIGHTS RESERVED 2024/BRIDGEMAN IMAGES - DROITS RÉSERVÉS. © RENÉ SAINT-PAUL. ALL RIGHTS RESERVED 2024/BRIDGEMAN IMAGES. EN COUVERTURE 76 h L’académieGoncourtauraeuplusdemalàtraiterlecasdeses quatre membres placés sur la liste noire du CNE. Si La Varende tranchera en démissionnant fin 1944, Jean Ajalbert, Sacha Guitry et René Benjamin ne sont plus convoqués aux réunions du jury. Guitry et Benjamin se vengeront en élisant en 1947 leur propre prix Goncourt. L’affaire se soldera en 1948 par la démission de Guitry, après les décès d’Ajalbert puis de Benjamin. En définitive, cette épuration corporative, aussi infamante et angoissante ait-elle pu être pour les incriminés, dura peu de temps, même si elle s’accompagna d’une réprobation qui valut à plusieurs d’entre eux une durable relégation sociale et intellectuelle. Tout autre aura été le volet judiciaire. Même si des éditeurs sont poursuivis pour avoir publié des livres favorables à la collaboration (Bernard Grasset, condamné en 1948 à l’indignité nationale et à la confiscation de ses biens, puis réhabilité l’année suivante, et Robert Denoël, assassiné en 1945 avant d’avoir été jugé), les écrivains qui sont incriminés dans ce cadre le sont rarement pour leurs livres, mais essentiellement pour leur engagement militant ou pour leurs écrits journalistiques. C’est évident pour Charles Maurras qui, malgré son antigermanisme et sa détestation des ultras de la collaboration, est condamné à la réclusion à perpétuité pour haute trahison et intelligence avec l’ennemi, pour des articles où il dénonçait l’action des gaullistes et des résistants. C’est aussi le cas de Brasillach, condamné à mort et exécuté principalement pour ses articles de Je suis partout. Figure centrale de la collaboration littéraire, qui avait eu, en outre, le geste provocateur de retourner en novembre 1942 au PPF de Doriot, avec lequel il avait pourtant rompu en 1939, Drieu la Rochelle aurait vraisemblablement connu le même sort s’il ne s’était donné la mort le 15 mars 1945, après avoir crânement revendiqué, dans un texte qui sera publié après sa mort, avoir mérité la peine capitale. Tout autre fut l’attitude de Céline, qui ne cessa durant son exil danois de se trouver des circonstances atténuantes après n’avoir cessé, toute l’Occupation durant, de vitupérer contre les Juifs. Mais Céline avait eu la sagesse d’attendre à l’étranger que la fièvre épuratrice retombe. Le dernier condamné à mort de l’épuration, le cinéaste Paul Riche, est exécuté en mars 1949. Céline, qui a passé un an et demi en prison au Danemark, est condamné par contumace, en 1950, à l’indignité nationale, la confiscation de la moitié de ses biens et 50 000 francs d’amende. Amnistié en avril 1951, il revient en juillet et finira confortablement sa vie, à Meudon, après avoir commencé à réintégrer le panthéon des lettres françaises. Ceux qui furent jugés aux premiers temps de l’épuration eurent moins de chance. Georges Suarez, dont le journal collaborationniste Aujourd’hui était directement financé sur fonds allemands, est le premier fusillé de l’épuration littéraire, en novembre 1944. Paul Chack, qui durant l’Occupation se fit le propagandiste de la Légion des volontaires français et assuma un antisémitisme sans complexe, est exécuté aux premiers jours de 1945. Henri Béraud, lui, condamné à mort pour intelligence avec l’ennemi mais surtout coupable d’avoir poursuivi durant la guerre une croisade qui lui avait fait écrire, en 1935, Faut-il réduire l’Angleterre en esclavage ?, est gracié par De Gaulle et fera six ans de bagne, puis sera libéré après être devenu hémiplégique. Alphonse de Châteaubriant, directeur du collaborationniste et antisémite La Gerbe, condamné à mort en 1948, ne doit son salut qu’au fait d’avoir trouvé refuge dans un monastère autrichien où il mourra en 1951. Quant à Rebatet, pilier de Je suis partout, ses éloges de Hitler, son jusqu’auboutisme collaborationniste et sa fureur antisémite lui vaudront la peine de mort en 1946, mais ne l’empêcheront pas d’être gracié par Vincent Auriol en 1947, puis libéré en 1952. Cette différence de traitement entre Brasillach d’une part, Rebatet et Céline de l’autre, témoigne d’une épuration littéraire à géométrie variable : déjà arbitraire dans les premiers temps, sa sévérité n’a fait que décroître avec le temps, avant de s’effacer tout à fait au début des années 1950. Tant pis pour ceux qui avaient été fusillés entre-temps.
L’ENVERS ET L’ENDROIT Page de gauche, en haut : Lucien Rebatet, lors de son procès en novembre 1946. Page de gauche, en bas : François Mauriac et Georges Duhamel, tous deux membres de l’Académie française et collaborateurs du Figaro, représentés en Don Quichotte et Sancho Panza, illustration de Jean Oberlé pour la couverture du magazine Bref, en 1946 (collection particulière). Ci-dessus : Albert Camus (au deuxième rang, troisième à partir de la gauche) assistant au procès de Pétain lors de l’audition de Pierre Laval. Cette indulgence était une victoire pour Mauriac, mais une victoire tardive. Rapidement, en effet, François Mauriac avait prêché pour la clémence. Après avoir été l’un des rédacteurs de la liste noire du CNE, Mauriac s’était vite fait le porte-parole du camp du pardon, soutenu en ce combat par Paulhan. Celui-ci voulait rendre à la France « toutes ses voix » et réclamait pour les intellectuels le « droit à l’erreur » ; quant à Mauriac, sa sévérité initiale avait cédé devant les premières condamnations à mort, quiluiparaissaientunesinistreloterie. Face à la voix dece « saint François des Assises » qui se voulait celle du pardon et de la charité, Camus se posait en défenseur de « la justice humaine avec ses terribles imperfections ». Ce fut durant quelques mois un duel au sommet entre ces deux bretteurs : le premier dénonçant « un chassé-croisé de bourreaux et de victimes », le second lui reprochant de préparer « une nation de traîtres et de médiocres ». Pourtant, les lignes ne tardèrent pas à se brouiller : un CNE un peu trop visiblement inféodé aux communistes, qui avait notamment fait l’impasse sur l’attitude pro-allemande de nombred’intellectuelscommunistestantqueduralepactegermanosoviétique, une épuration à géométrie variable, qui avait visiblement décidé de faire des intellectuels un bouc émissaire commode qui dispensait de se pencher de trop près sur le cas des fonctionnaires, des affairistes, des magistrats, avaient brisé l’élan initial. Si artistes et écrivains avaient été frappés plus vite et plus fort que les autres, ce n’est pas seulement parce que leurs actes publics rendaient l’instruction plus facile, c’est aussi que leur notoriété permettait de frapper l’opinion et de lui donner à bon compte l’impression que la justice était passée. Paulhan résumera bien ce sentiment lorsqu’il écrira, en 1948 : « L’épuration mène la vie dure aux écrivains. Les ingénieurs, entrepreneurs et maçons qui ont bâti le mur de l’Atlantique se promènent parmi nous bien tranquillement. Ils s’emploient à bâtir de nouveaux murs. Ils bâtissent les murs des nouvelles prisons, où l’on enferme les journalistes qui ont eu le tort d’écrire que le mur de l’Atlantique était bien bâti. » Le cas Brasillach est symptomatique de cette prise de conscience. René Etiemble dira plus tard qu’il avait changé d’avis sur son exécution dès lors qu’il avait eu le sentiment que Brasillach avait payé non pas « avec les autres », mais « pour les autres ». Quant à Camus, après de lourdes hésitations, il finit par signer la pétition demandant la grâce de l’écrivain, puis celle de Rebatet. Dès août 1945, dans Combat, il écrit : « Le mot d’épuration était déjà assez pénible en lui-même. La chose est devenue odieuse. » En 1948, Mauriac sera exclu du CNE pour avoir signé dans la revue La Table ronde, qui accueillait des auteurs de la liste noire. L’épuration aura au moins eu ce résultat que le camp progressiste aura réussi, grâce à elle, à accaparer l’entièreté de l’héritage de la Résistance. Aragon règne désormais sans partage sur Les Lettres françaises, au propre comme au figuré ; SaintGermain-des-Présestdevenu«lacathédraledeSartre»,épaulée par « la Grande Sartreuse », Simone de Beauvoir, selon les bons mots de Jean Galtier-Boissière et Michel Vaucaire. Encore balbutiante, une nouvelle génération, celles des Laurent, Nimier, Blondin, Déon, Mohrt, s’apprête à relever le défi de redonner vie à la droite littéraire, avec pour parrains des aînés, pour certains mis en cause à la Libération (Chardonne, Morand), pour d’autres non (Mauriac, Aymé, Cocteau), et pour ennemis tous ceux qui veulent asservir la littérature à l’engagement politique. Une nouvelle guerre entre écrivains commence, dans la France libérée, pour rendre à la France « toutes ses voix ».2 77 h
LE JOUR OÙ Par Renaud Meltz Lesderniers d’un EN COUVERTURE Jours condamné 78 h Désireux de s’expliquer sur ses choix politiques, Pierre Laval décide, en août 1945, d’affronter ses juges. Un procès bâclé et un suicide raté le conduiront, moribond, au poteau d’exécution. C’ est à Sigmaringen, où il se trouve en exil forcé depuis août 1944, que Pierre L aval apprend s a condamnation à mort par le tribunal de Marseille dans une affaire de vente de journal où il a joué un rôle d’arbitre pour favoriser la ligne pro-allemande. Il entreprend alors de préparer l’autre procès, celui qu’il sait maintenant inévitable. Il entend défendre sur un plan juridique la validité de l’armistice et la liquidation de la République, sans voir la disqualification politique et morale dont son œuvre fait désormais l’objet. Il renoue avec les exercices uchroniques auxquels il s’était livré en 1940 pour défendre sa politique. Il écrit : « La seule question qui puisse être posée est celle de savoir s’il était possible d’éviter l’armistice. » Se souvenant d’une large opposition des Français au départ du gouvernement en Afrique du Nord, il refuse de servir de bouc émissaire : « L’Assemblée nationale exprimait pleinement l’opinion publique. Pas une voix ne s’éleva, le 10 juillet, pour regretter, ni pour condamner l’armistice. » Lorsque, en avril 1945, Laval comprend que l’Allemagne va capituler, il cherche à passer en Suisse mais, refoulé, choisit Barcelone, où il est placé au fort de Montjuïc. Franco est embarrassé par cet hôte. Laval sonde les parents de son gendre. Réponse catégorique du général de Chambrun : « Vous devez rester là-bas. » Le message n’arrive pas. Aveuglé par sa confiance en lui et la certitude superstitieuse de ne pas périr de mort violente, Laval se résout à rentrer en France et à y répondre de ses actes dans un procès. Il ne comprend pas qu’il est l’homme le plus détesté de France. La presse propose de l’exécuter sans autre forme de procès. L’officier espagnol qui l’accompagne lui rappelle qu’il peut fuir : «L’avion a son plein d’essence, vous pouvez aller où vous voulez, en Irlande par exemple. » Laval choisit l’Autriche, où il sera remis aux autorités françaises d’occupation. A l’officier qui l’arrête, il déclare : «J’ai fait des expériences. J’ai sauvé tout ce que j’ai pu. » Sa défense est désormais prête. Montoire, explique-t-il, a empêché Franco de mettre la main sur le Maroc. Le STO, saboté par ses soins, a permis de ne livrer «que » 16 % des ouvrierscontre80%enBelgique.Ennovembre 1942, il a refusé l’offre d’alliance de Hitler. Il regrette sa phrase fameuse, «Je souhaite la victoire de l’Allemagne », mais elle a permis d’éviter la formation d’un gouvernement Doriot. La Milice, certes, l’embarrasse. C’est la faute de Pétain, qui lui «reprochait de ne pas frapper assez dur sur le maquis ». Il s’en expliquera devant lui. L’ordonnance du 18 novembre 1944 a établi une Haute Cour pour juger Pétain, Laval et leurs ministres. Le parquet général est assuréparAndréMornet,quiaétéunmagistrat docile sous l’Occupation, vice-président de la commission de révision des naturalisations. A peine rentré en France, Laval est conduit au palais de justice. On attend beaucoup de son témoignage alors que le procès Pétain s’enlise dans les plaidoyers pro domo des barons de la IIIe République. Une enquête d’opinion de la Sûreté évalue à 43 % la part des Français qui souhaitent la mort
PHOTOS : © KEYSTONE-FRANCE. pour Pétain. Selon le Daily Telegraph la proportion monte à 78 % pour Laval. Le 3 août 1945, c’est un homme émacié, blanchi, qui se présente à la Cour. Va-t-il se démarquer de Pétain ou s’associer à son image de militaire patriote ? Laval ne choisit pas : il partage le fardeau de la collaboration mais rejette la Révolution nationale. Il est restéle«pluspur desrépublicains»,àladifférence du maréchal. Son renvoi, le 13 décembre 1940, l’atteste. Il ajoute qu’il n’a «jamais su ce que c’était la Révolution nationale ». Après s’être démarqué des réactionnaires, Laval solidarise Pétain à la collaboration depuisMontoire:«Lemaréchalnefitaucune difficulté pour se rendre à l’entrevue. » L’intérêt de la France «était de trouver une formule de collaboration qui lui permît de vivre ». Un juré se scandalise : alors, il ne suivait pas un double jeu ? Laval acquiesce. Il n’a pas choisi la collaboration, il l’a acceptée comme seule politique possible. Il refuse « d’être traité comme le mauvais génie de Pétain », ainsi que Weygand l’a désigné deux jours plus tôt. Le 4 août, Josée de Chambrun profite du deuxième jour de la déposition de son père pour le voir. Puis Laval retourne à sa cellule et réclame des avocats. Ce sera Jacques Baraduc, auvergnat qui l’adule, le major de sa conférence du stage, Albert Naud, résistant exemplaire, et Yves-Frédéric Jaffré, qui n’a pas 25 ans. Le trio, exalté par l’ampleur de la tâche, se prépare à une « instruction de longue haleine ». Elle ne dure que le temps de finir l’été. Les avocats trouvent un Laval résolu à une défense agressive du bilan de Vichy tout en accumulant les témoignages attestant de sonrôled’amortisseurdelarépressionnazie. Dans un carnet, il aligne les personnalités à solliciter : Reynaud, Blum, Jouhaux, Bidault, Juin et de Lattre. Naud s’inquiète du rôle d’estafette dans lequel on le cantonne entre Laval et le domicile des Chambrun, où s’active une cellule fervente. Josée lance : 1 LA FIN DU VOYAGE A droite : Pierre Laval à Linz, le 31 juillet 1945, entourés par des soldats américains qui le confient aux autorités militaires françaises. Page de gauche : Laval à l’aéroport du Bourget, le 1er août.
EN COUVERTURE FACE À SON DESTIN Ci-dessus : dès son arrivée au Bourget, l’ancien chef du gouvernement de Vichy est incarcéré. Page de droite : Laval durant son procès. Condamné à mort le 9 octobre, il est fusillé le 15 dans la prison de Fresnes. 80 h «C’est l’acquittement que nous voulons. » Laval pense, lui, au jugement de l’Histoire. Il demande à sa femme de vérifier sa présence dans le Larousse. Il est de la dernière édition : «Et tu es une exception. Il n’y a pas d’hommes politiques vivants et très peu de disparus. » A la mi-août, Laval rédige une plaidoirie qui déroge à ses arguments habituels. La collaboration n’est plus une fatalité inscrite dans la convention d’armistice : «Il est certain que tout accord était impossible avec un gouvernement et un régime qui se livre ou laisse accomplir des crimes », mais il explique en avoir découvert «l’ampleur après la Libération ». Puis il retourne à l’offensive. Bouclier contre la polonisation de la France : ce sera finalement l’axe de sa défense. Le procès commence par une farce, le 3 octobre. Trente-six noms sont déposés par l’huissier dans une urne. Le président Mongibeaux procède au tirage au sort des jurés en prélevant trente-six noms. «Where is the chance ? » demande sans malice une journaliste américaine. C’en est trop pour les avocats. Ils demandent à être déchargés de leur commission d’office et quittent le procès. Le 4 octobre, Laval est seul. Roger Grenier, dans Combat, résume le duel entre un accusé combatif, qui se peint en bouc émissaire, et des magistrats qui doutent de leur propre légitimité.Unhommequin’apassudirenon et «deux hommes qui ont dit oui toute leur vie ». Laval cloue le bec à Mornet. Il parle dédaigneusement de son réquisitoire et défend sa politique juive avec une légèreté que personne ne lui reproche. Le procès du 10 juillet 1940, où il a arraché aux députés et aux sénateurs le vote des pleins pouvoirs au maréchal Pétain, devient celui de l’écrasante majorité des parlementaires. Laval s’amuse : «569 parlementaires ont voté pour. Alors, Monsieur le Premier, vous me croyez capable de séduire 569 députés ou sénateurs ? Je voudrais bien avoir aujourd’hui ce pouvoir de séduction. » Il partage ses uchronies : «Si le gouvernement français était allé en Algérie, les Allemands y seraient allés aussi. Eh bien, les Allemands en Afrique, c’était les Allemands à Suez. Et je ne suis pas sûr que l’Amérique aurait pu les en déloger. » Conciliant avec De Gaulle : «Qu’on aille à Londres, mais en Afrique, c’était de la folie ! » Le 6 octobre, les escarmouches dégénèrent. Mornet se fait tancer à plusieurs reprises par Laval. Mongibeaux le fait taire : «La cour dans son ensemble ne désire pas que vous répondiez à M. le procureur général. » Galtier-Boissière tique : « Affirmation qui rappelle fâcheusement le fameux leitmotiv “La question ne sera pas posée” du président Delegorgue aux beaux temps de l’affaire Dreyfus. » Mongibeaux finit par expulser l’accusé. Qui refuse de revenir après la suspension d’audience. Il a entendu un juré dire : «Tu auras douze balles dans la peau. » Le8octobre,ilécritàMongibeaux:«C’estun crime judiciaire qui se prépare. » Teitgen, le ministre de la Justice, reçoit ses avocats : «Je n’ai pas de conseil à vous donner, mais je crois qu’il est de l’intérêt de la France et de l’intérêt de votre client que les débats contradictoires reprennent. » Vive discussion entre Naud et Baraduc – qui a le dernier mot : «Si Laval a décidé de cracher son mépris, il n’appartient à aucun de nous de lui conseiller moins de grandeur. » Laval, bravache : «Allez le dire à un président que je ne veux plus voir ! » Mornet prononce son réquisitoire devant un fauteuil vide. On oscille entre consternation et bâillements. Un spectateur endormi s’effondre dans un grand fracas. La salle rit, tirée de sa torpeur. Sa péroraison présente le procès comme dispensable : «J’eusse osé applaudir au geste de la justice populaire si, en août 1944, avant de fuir sous la protection allemande, il avait été abattu à Paris. Cette justice, la France l’attend depuis cinq ans : condamnez Laval à la peine de mort. » Au même moment, le report du procès, qui discrédite la justice, est discuté en Conseil des ministres. On décide pourtant de le laisser se terminer avant de réformer la Haute Cour. Le procès Laval fait ainsi deux victimes. A quoi on peut ajouter l’image de la justice. La presse n’a pas de mots assez durs pour les «crises de nerfs » de Mongibeaux, la « hargne sénile » de Mornet. On regrette la victoire morale de l’accusé, qui escamote ses crimes. OutreManche, le Times persifle : « L’élimination de Laval, une corvée nécessaire, aurait pu être une agréable vengeance. Le procès en a fait une farce honteuse. » Le 9 octobre, la Haute Cour condamne Pierre Laval «à la peine de mort, à l’indignité nationale et à la confiscation de ses biens ». Transféréauquartierdescondamnésàmort, enchaîné, il ne sollicite pas la grâce, mais un nouveau procès. Baraduc frappe à toutes les portes. Mauriac se défausse, se ravise, solliciteTeitgen:«Vis-à-visdel’étranger,ilfautque ce procès soit jugé (…) dans la sérénité de la vraie justice. » De Gaulle reçoit les avocats. Naudplaideenfaveurd’unprocèspédagogique et serein. De Gaulle regarde le mur. Baraduc insiste sur l’image de la France à l’étranger.DeGaullefume.Jaffréfaitremarquerque jamais un Premier ministre n’a été fusillé. De Gaulle tressaille et se lève : «Maîtres, je vous remercie. Je vous ai entendus. » Laval lui a écrit une longue lettre. Il rejette d’avance son sang sur le jeune régime de liberté : «Je ne dispute pas de ma vie, mais vous ne pouvez me la faire enlever par l’assassinat dans une France libérée. » Mais ni Teitgen ni De Gaulle ne veulent d’un nouveau procès. Laval refuse d’abord de voir que la partie est perdue. Mais le dimanche 14 au soir, avertis par la Chancellerie, ses avocats, qui protestent de leur ignorance, sèment quelques indices : «Nous serons là à 8 heures. – Mais le parloir n’ouvre qu’à 8 h 30. – Nous serons tout de même là à 8 heures. » Laval, dès lors, n’espère plus. Il passe sa dernière soirée avec René Bousquet puis consacre ses dernières heures à écrire à celles qu’il aime. A sa femme : «C’est la nuit de la
© ACME/AFP. © AFP. mort. (…) Je t’embrasse, je te tiens la main, je t’aime éperdument. » Il improvise un credo : «Je ne suis pas un athée mais à ma manière un peu sauvage, je suis un croyant. Parce que je t’aime, parce que je t’adore toi qui es une sainte, Dieu me comprendra – et si ce Dieu est, un jour nous nous retrouverons tous. » Il écritpluslonguementàJosée, passantd’une lettre à l’autre : «Je vais reprendre la lettre que j’écris à ta maman. Elle qui est si forte, elle doit être si triste – ma petite Josée je te couvre de caresses. Je suis avec toi. Mon âme ne te quittera jamais. » A l’aube, le vertige de la mort le saisit : «Je vais disparaître seul, tout seul. » Il annonce son suicide : «Ils ne m’auront pas, je ne suis pas aux ordres de la foule. » Il reprend une dernière fois la plume : «J’ai à ma portée les petits grains et je peux attendre jusqu’à la dernière minute. De cette façon des Français ne tireront pas sur moi. Ils ne seront pas des criminels, ces soldats qui vont venir. Il n’y aura que De Gaulle avec Teitgen. » Le jour se lève. Naud et Baraduc entrent dans la cellule de Laval. Naud : «Monsieur le Président, pour l’Histoire, pour vos avocats, ayez du courage ! » Laval relève le drap : «On ne me dit pas des choses comme ça, à moi ! » Il prend une ampoule de cyanure, en boit le contenu. Il est 8 h 45. Laval râle, puis tombe dans le coma. Mais le poison est altéré. Laval a promené l’ampoule depuis son départ de Matignon, le 17 août 1944 au soir. Une sœur apporte une cuvette, une grosse seringue et un tuyau. Les médecins s’affairent, le visage fermé. Le lavage d’estomac commence. Le pouls est reparti, puis a cessé. Les médecins piquent la plante des pieds : Laval demeure sans réaction. On propose une exécution sur civière. Le médecin, glacial : «Impossible. Le code interdit d’exécuter quiconque n’est pas en état de faire des révélations. » On pique encore la plante du pied gauche de Laval ; son petit doigt bouge : «Nous l’avons ! » Ilest10h50.Mornet: «C’estparfait.Maintenant qu’on se dépêche ! Nous avons perdu beaucoup de temps… » Aidé par des religieuses, Laval passe son costume, le foulard tricolore que sa femme lui a tricoté. Il demande à commander le peloton d’exécution ; on le lui refuse. Qu’on ne lui bande pas les yeux. C’est possible. Qu’on ne lui lie pas les mains. Impossible. La porte s’ouvre : «Qu’il s’habille, vite ! Et plus d’histoires ! » Laval regarde le directeur des services pénitentiaires : « Vous êtes pressé pour votre déjeuner ? Vous ne savez pas comment meurt un ancien président du Conseil de France ! » Laval tire Baraduc par la manche : «C’est là ? Ça va, ce n’est pas loin. » Là, c’est le terrain de jeux des enfants du personnel. Il toise les magistrats, qui évitent son regard : « Vous avez voulu ce spectacle. Eh bien ! acceptez-le jusqu’au bout. » Laval se tourne vers les soldats : « Quant à vous, je vous plains d’être les complices innocents d’un crime politique. Je meurs parce que j’ai trop aimé ma patrie. Je vous demande de frapper au cœur ! » Les prisonniers politiques hurlent : «Assassins ! A bas Mornet, vive Laval ! » Laval se tourne vers ses avocats : «A vous, Naud,lerésistant,jeveuxdireunechoseavant de mourir : j’ai aimé mon pays autant que vous. » L’aumônier l’embrasse. Laval marche d’un pas lent vers le poteau, s’y adosse. On lui lie les mains, son visage se durcit. Ses avocats l’embrassent encore : « Ne vous éloignez pas trop, je voudrais vous regarder en mourant. – En joue ! – Visez au cœur. Vive la France ! – Feu ! » Laval glisse, à genoux, face contre terre. L’adjudant qui commande le peloton s’approche. Il vise la tempe pour donner le coup de grâce. 2 Membre senior de l’Institut universitaire de France, directeur de recherche au CNRS, Renaud Meltz est spécialiste de l’histoire politique et culturelle des XIXe et XXe siècles. Il a récemment publié La France des années 1930. Les épreuves de la République (Seuil). À LIRE de Renaud Meltz Pierre Laval Perrin 900 pages 35 € 81 h
D ICTIONNAIRE DES PERSONNAGES Par Guillaume Zeller des cœur ténèbres Au Militaires ou hommes politiques, serviteurs zélés de la collaboration ou résistants, ils furent les protagonistes des heures sombres de l’épuration. ILLUSTRATIONS : © STEFANO CARLONI POUR LE FIGARO HISTOIRE. 82 h CHARLES DE GAULLE (1890-1970) L’une des priorités du général De Gaulle lorsqu’il parvient à s’imposer, en Algérie, en novembre 1943, à la tête du Comité français de libération nationale (CFLN) dont il évince le général Giraud, c’est de rompre avec l’indulgence que ce dernier avait manifestée jusqu’alors à l’égard de ceux qui avaient servi le gouvernement de Vichy et de récuser toute continuité entre celui-ci et les autorités de la France libérée. Le 8 août, à Casablanca, De Gaulle avait dit : «De ces hommes-là, il n’y a qu’un seul mot à dire : “Trahison !”, qu’une seule chose à faire : “Justice !” Clemenceau disait : “Le pays connaîtra qu’il est défendu.” Nous disons : “Le pays, un jour, devra connaître qu’il est vengé.” » Dès le 18 août, une ordonnance du CFLN, cosignée par luimême et Giraud, avait institué une commission d’épuration ayant pour mission de «provoquer les sanctions adéquates contre les élus, fonctionnaires et agents publics qui, depuis le 16 juin 1940, ont (…) soit favorisé les entreprises de l’ennemi, soit nui à l’action des Nations unies et des Français résistants ». Les actes avaient précédé : ordonnance de réintégration, signée par De Gaulle seul, de tous les fonctionnaires civils et militaires révoqués, mis à la retraite d’office, licenciés ou rétrogradés par Vichy (4 juillet), annulation de toutes les sanctions pesant sur des résistants (6 juillet) et, parallèlement, le même jour, ordonnance portant dissolution du Parti populaire français de Jacques Doriot, ordonnance déclarant indignes d’occuper des emplois supérieurs ses membres et ceux de la Milice antibolchevique, du Parti franciste, de la Phalange africaine, etc. Le 7 juillet, le général Bergeret, commandant en chef de l’aviation en AOF avait été mis en disponibilité, ainsi que l’amiral Michelier, chef d’état-major général de la Marine, et l’amiral Moreau, préfet maritime d’Alger. Le 20 octobre, surtout, fut mis en place un «tribunal militaire d’armée de compétence particulière », qui deviendra le principal organisme d’épuration des personnalités de Vichy et devant qui comparaîtra Pierre Pucheu. Encore embryonnaire en Afrique du Nord, l’entreprise prend une tout autre dimension lors de la libération de la métropole. Dans l’esprit du général De Gaulle, il s’agit de la structurer selon un format qui serve la vision qu’il souhaite imposer : celui d’un retour à la continuité de l’Etat et de la légalité, après un épisode – Vichy – nul et non avenu.
«C’est à l’Etat, à la justice de l’Etat, à l’autorité de l’Etat, à la force de l’Etat et seulement à sa force, à sa justice, à son autorité, qu’il appartient de s’imposer en France », dit-il ainsi à Rouen, en octobre 1944. Le chef du GPRF veut établir dans les esprits que «l’ordre de Vichy était caduc, par le fait même que ce régime n’était pas libre », comme il l’expliquera plus tard à Alain Peyrefitte. Dans cette perspective, une épuration limitée mais sévère – non sans parfois des violations de principes élémentaires du droit, que dénoncera par exemple un Jean Paulhan – peut permettre de conforter le «mythe résistancialiste » (Henry Rousso), en laissant penser que les individus compromis ne constituent qu’une frange minoritaire de la population, des traîtres, des agents de l’ennemi, en somme une «poignée de misérables et d’indignes, dont l’Etat fait et fera justice », comme la qualifiera Charles De Gaulle dans un message radio du 14 octobre 1944. Vision des choses battue en brèche par les faits. Que l’on songe au maintien d’une représentation diplomatique américaine auprès du maréchal Pétain jusqu’en 1942 ; au rôle capital joué par l’armée d’Afrique – dont la plupart des cadres étaient issus de l’armée d’armistice – lors de la campagne d’Italie et après le débarquement en Provence ; à l’héritage législatif laissé par le régime de Vichy, dont de nombreux textes sont encore en vigueur dans le droit ; ou encore à ces figures que furent les fameux vichysto-résistants, fidèles au maréchal Pétain, et ennemis acharnés des occupants dans la clandestinité. Les exemples abondent. Il n’empêche. L’épuration telle que la concevait le général De Gaulle était avant tout le levier d’une politique. Néanmoins, aussi dure et ciblée qu’il la concevait, elle ne l’empêcha pas de gracier le maréchal Pétain, son ancien chef, dont il avait été si proche. PIERRE-HENRI TEITGEN (1908-1997) Brillant juriste – docteur en droit, premier à l’agrégation de droit public de 1934 – Pierre-Henri Teitgen enseigne avant-guerre à la faculté de droit de Nancy. Chef de section au 133e régiment d’infanterie en juin 1940, il est fait prisonnier mais parvient à s’évader et à gagner la zone libre, où il reprend ses activités d’enseignement à Montpellier. Il fonde dès septembre 1940 avec son ami François de Menthon le réseau Liberté qui – en fusionnant en 1941 avec le Mouvement de libération nationale d’Henri Frenay – sera à l’origine du réseau appelé «Combat », du nom du journal clandestin qu’il publie. Passé dans la clandestinité, nommé commissaire général provisoire à l’information par le Conseil national de la résistance en avril 1943, il est arrêté par la Gestapo le 6 juin 1944 mais parvient à sauter du convoi qui, parti de Compiègne en août, l’emmène à Buchenwald où était détenu son père Henri depuis janvier. De retour à Paris, PierreHenri Teitgen est nommé ministre de l’Information du GPRF le 9 septembre 1944. A ce titre, il est à l’origine de deux ordonnances sur la presse qui vont conduire à la suspension de «tous les journaux et périodiques ayant appliqué les consignes de l’autorité occupante ou de l’autorité de fait se disant gouvernement de l’Etat français ». C’est lui aussi qui supervise la publication de nouveaux journaux, dont la plupart sont issus de la Résistance. On lui doit la nomination à la tête du Monde – qui succède au Temps – d’Hubert Beuve-Méry, qui fut pourtant un cadre important de la très maréchaliste Ecole des cadres d’Uriage. En mai 1945, il remplace François de Menthon au ministère de la Justice, ce qui le conduit en première ligne dans la conduite de l’épuration. Le parti communiste et ses alliés lui reprochent une trop grande indulgence, ce qu’il réfute. Le 6 août 1946, à la tribune du Palais-Bourbon, il explique à ses adversaires : «Les cours de justice ont rendu à ce jour 44 737 arrêts de condamnation ; les chambres civiques 57 852 (…). Vous pensez sans doute que, par rapport à Robespierre, Danton et d’autres, le garde des Sceaux qui est devant vous est un enfant. Eh bien ! ce sont eux, messieurs, qui sont des enfants ! » Dans son essai Au nom de quoi ? Fondements d’une morale politique (1969), Alfred Grosser déduit – à partir de cette déclaration dont il se fait l’écho – qu’en ces temps d’épuration «la vertu ne consistait pas à punir justement, mais à punir beaucoup ». Compagnon de la Libération, cofondateur du MRP, Pierre-Henri Teitgen est une figure majeure de la IVe République, élu député d’Ille-et-Vilaine sans discontinuer, titulaire à plusieurs reprises de prestigieux maroquins comme la viceprésidence du Conseil, le ministère des Forces armées ou le ministère de la France d’outre-mer. Battu aux élections législatives de novembre 1958, il se consacre alors à l’enseignement et à la construction européenne dont il est l’ardent promoteur. 83 h
EN COUVERTURE GEORGES GUINGOUIN (1913-2005) Compagnon de la Libération, figure de la résistance limousine, Georges Guingouin est une «légende du maquis », comme le qualifie son biographe Fabrice Grenard. Son père, Charles, sergent au 338e RI, est tué au Transloy, au sud de Bapaume, au cours de l’effroyable bataille du 28 août 1914. Elevé par sa mère qui dirige l’école maternelle de Magnac-Laval, il passe le concours de l’Ecole normale de Limoges et devient instituteur en 1935 après son service militaire. La même année, il prend sa carte du parti communiste dont il devient cadre dans le secteur d’Eymoutiers. Les écrits de ce militant «dur », tendance Komintern, témoignent alors d’une adhésion sans faille à la ligne moscovite et à sa déclinaison thorézienne. Après la débâcle, Guingouin passe à l’action, ciblant Vichy tout en entretenant des relations compliquées avec la hiérarchie locale du parti, illégal depuis son interdiction par Edouard Daladier en septembre 1939, suite au pacte germano-soviétique. Poursuivi par la gendarmerie, il bascule dans la clandestinité complète en février 1941 et constitue un réseau, tout en menant les premières actions opérationnelles (imprimerie clandestine, tractages…). La lutte armée et les sabotages débutent en décembre 1942 : ils ne feront que s’intensifier jusqu’aux combats de l’été 1944. Avec le soutien des agents du SOE britannique, le maquis qu’il a constitué, fort en nombre, mais faible en encadrement, lutte avec efficacité contre les éléments allemands, en particulier contre les SS de la division Das Reich qui commettent le massacre d’Oradour-sur-Glane le 10 juin. Après les combats du mont Gargan (juillet 1944), une bataille rangée que remportent les hommes de Guingouin, ce dernier est au sommet de son aura. Agé de 32 ans, il est élu maire de Limoges en mai 1945. Ce moment de gloire n’est qu’éphémère : le «préfet du maquis » est attaqué tant par ses camarades communistes que par la presse conservatrice qui l’accuse d’avoir cautionné une épuration sauvage (on parle de 74 exécutions de «collabos » ordonnées par un tribunal d’exception à l’été 1944), sur fond de prévarication. Sept ans plus tard, en novembre 1952, il est exclu du PCF, tandis que les affaires liées à l’épuration le rattrapent, ce qui lui vaut un séjour de six mois en prison en 1954. Des personnalités variées prendront sa défense, mais le parti ne le réhabilitera réellement qu’en… 1998. ILLUSTRATIONS : © STEFANO CARLONI POUR LE FIGARO HISTOIRE. 84 h JOSEPH DARNAND (1897-1945) «De la gloire à l’opprobre. » Le sous-titre de la récente biographie de Joseph Darnand (Perrin), signée par Eric Alary, résume la distorsion attachée au parcours de cet homme, héros des deux guerres mondiales, irréprochable sur le front face aux Allemands, qui deviendra l’une des figures majeures de la collaboration dans sa version la plus répressive. Il naît dans l’Ain, à Coligny, dans un milieu modeste, catholique, et se destine à l’ébénisterie quand survient la Grande Guerre. Agé de 17 ans, il cherche à s’engager, mais il n’est admis sous les drapeaux qu’en 1915 et incorporé en janvier 1916. Sa bravoure – dont témoignent ses deux blessures et ses sept citations – lui vaut la médaille militaire. Démobilisé en 1921, il s’installe à Nice en 1925 et y fonde sa compagnie, Transport Joseph Darnand et Cie. Il se rapproche alors de l’Action française, tout en se montrant actif dans le milieu des anciens combattants. En 1936, il adhère au Parti populaire français (PPF) de Jacques Doriot. En 1938, il est arrêté en raison de sa proximité avec la Cagoule. Le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale lui donne l’occasion de manifester encore son héroïsme au sein des corps francs. A la suite d’une action d’éclat, le magazine Match lui consacre sa une le 21 mars 1940. Après la défaite, Joseph Darnand s’engage derrière le maréchal Pétain. Il préside la Légion française des combattants dans les Alpes-Maritimes, puis fonde le Service d’ordre légionnaire (SOL), qui deviendra la Milice en janvier 1943 et dont il prend la tête. Serviteur zélé de la collaboration, Joseph Darnand reste un personnage complexe puisque l’on sait qu’au printemps 1943, il envisagea furtivement de passer à Londres, avant de se remettre au service de l’ordre nouveau. Pierre Laval a cautionné la création de la Milice, conçue comme force supplétive de la police, mais qui va vite se signaler par des activités crapuleuses, tout en devenant une auxiliaire de la Gestapo. Son pouvoir – celui de Darnand donc – devient de plus en plus puissant et le chef du gouvernement se retrouve «étouffé par sa créature », comme l’écrit l’historien Renaud Meltz dans une biographie de Laval publiée en 2018 (Perrin). Signe de sa puissance croissante, Darnand est nommé secrétaire général au Maintien de l’ordre en décembre 1943. Il sera même un éphémère secrétaire d’Etat à l’Intérieur en juin 1944. Après avoir suivi le gouvernement en fuite à Sigmaringen, puis un bref passage en Italie, il est arrêté. Jugé par la Haute Cour de justice, il est condamné à mort et fusillé le 10 octobre 1945 au fort de Châtillon. Seul le père Bruckberger, haute figure de la Résistance qui avait combattu à ses côtés en 1940, est venu au tribunal pour témoigner en sa faveur.
FERNAND DE BRINON (1885-1947) Né en Gironde, fils d’un fonctionnaire des Haras nationaux, le d’échapper aux persécutions raciales. Les origines de sa femme marquis Fernand de Brinon suit des études de droit et de sciences ne l’empêchent pas de préconiser une collaboration aussi étroite politiques, s’inscrit au barreau de Paris, puis devient journaliste que possible avec les nazis, comme en témoigne la présidence au Journal des débats en 1909. Affecté en 1915 au 26e régiment de du comité central de la Légion des volontaires français contre dragons, puis versé dans l’artillerie, il est affecté en 1916 au service le bolchevisme (LVF) qu’il assume à partir de 1943, ce qui d’information du Grand Quartier général où il va servir sous les le conduit à effectuer en avril un voyage d’inspection sur le front ordres du général Pétain. Durant l’entre-deux-guerres, il continue de l’Est, en compagnie de Robert Brasillach qui en fera le compte sa carrière dans la presse, d’abord comme rédacteur en chef rendu dans Je suis partout. En août 1944, il fuit l’arrivée des Alliés au Journal des débats puis au service de politique étrangère de et gagne Sigmaringen, où il prend la tête d’une commission L’Information. Très engagé en faveur du rapprochement entre gouvernementale, structure fantoche à laquelle le maréchal la France et l’Allemagne, il parvient à obtenir à l’automne 1933 une Pétain refuse de participer. Quelques jours avant la chute du Reich, interview de Hitler dont le compte rendu est publié dans Le Matin. il prend la fuite mais finit par tomber entre les mains de l’armée L’année suivante, il publie France-Allemagne, 1918-1934 (Grasset) De Lattre le 9 mai 1945. Le 20 mai, il est incarcéré à la prison et participe en 1935 à la fondation du Comité France-Allemagne. de Fresnes. L’instruction est discontinue, retardée par l’ablation Cet engagement fera de lui le candidat tout désigné pour de la prostate que doit subir l’ancien ambassadeur. Le procès devenir, après la défaite de juin 1940, le représentant du ne s’ouvre finalement que le 4 mars 1947. Deux jours régime de Vichy auprès des autorités allemandes avec rang plus tard, Brinon est condamné à mort. Le président d’ambassadeur. Marié à Louise Franck, d’origine juive, de la République Vincent Auriol refuse de le gracier il obtient pour elle un régime dérogatoire qui lui permet et il est fusillé le 15 avril 1947 au fort de Montrouge. 85 h
ILLUSTRATIONS : © STEFANO CARLONI POUR LE FIGARO HISTOIRE. 86 h JEAN-PIERRE ESTEVA (1880-1951) Dans l’histoire de l’épuration, l’amiral Esteva restera comme la première personnalité traduite devant la Haute Cour de justice. Elève à l’Ecole navale en 1898, il effectue une brillante carrière dans la Royale. Ses premières affectations le conduisent en ExtrêmeOrient ou en Méditerranée. Lieutenant de vaisseau lorsque éclate la Grande Guerre, il se distingue dans les Dardanelles, notamment lors du débarquement de Koum-Kaleh en avril 1915, à l’occasion duquel il est grièvement blessé à la tête. En août 1917, alors qu’il commande un «bateau-piège », rattaché à la division des patrouilles de Gascogne, il s’illustre de nouveau au cours d’un duel qui l’oppose à un sous-marin allemand. A l’issue du conflit, et après un passage par le cabinet de Georges Leygues, le ministre de la Marine, JeanPierre Esteva enchaîne les commandements prestigieux – la division navale d’Extrême-Orient, le cuirassé Lorraine – puis il devient un spécialiste de l’aéronavale encore balbutiante. Après un nouveau passage par l’Extrême-Orient, la Seconde Guerre mondiale le trouve à Toulon, où il commande les forces navales. Après la défaite, il est nommé résident général de France en Tunisie, en remplacement de Marcel Peyrouton, appelé à Vichy. Sur place, il s’efforce de ménager les intérêts français face aux pressions des Italiens et de Moncef Bey. Après le débarquement allié en Afrique du Nord, de Vichy l’amiral Platon le somme d’ouvrir le territoire tunisien aux forces allemandes, tandis que, depuis Alger, l’amiral Darlan lui donne des ordres inverses. L’hésitation qu’il marque avant d’ouvrir les aéroports tunisiens à la Luftwaffe lui vaut d’être renvoyé en France par les Allemands lors de leur entrée dans Tunis (mai 1943) et brièvement placé par eux en résidence surveillée. Il est arrêté en septembre 1944 à Paris. Condamné à la détention à perpétuité, incarcéré à Clairvaux, il est finalement libéré en août 1950. Il meurt moins de six mois plus tard. «L’amiral Esteva fut condamné à la réclusion. Au terme d’une carrière qui, jusqu’à ces événements, avait été exemplaire, ce vieux marin, égaré par une fausse discipline, s’était trouvé complice, puis victime, d’une néfaste entreprise », écrira de lui Charles De Gaulle.
HENRI DENTz (1881-1945) Les combats qui ont opposé les Français en Syrie du 8 juin au 12 juillet 1941 font partie des tabous de l’histoire militaire : aucune décoration, aucune médaille, un silence presque absolu. L’un des protagonistes majeurs de cette séquence, au cours de laquelle se sont affrontés les «anglodissidents » et les unités restées fidèles à Vichy, est le général Henri Dentz, haut-commissaire, commandant en chef des troupes de Syrie et du Liban, nommé par le maréchal Pétain. Issu d’un milieu modeste, entré à Saint-Cyr en 1900, major de sa promotion, il fait ses premières armes en Afrique du Nord. Blessé à plusieurs reprises durant la Grande Guerre, il enchaîne ensuite des responsabilités qui le mènent dans les années 1920 en Tchécoslovaquie, en Turquie et au Levant. En septembre 1939, lorsque éclate la guerre, il est nommé général de corps d’armée. En pleine débâcle, il devient gouverneur militaire de Paris et assume à ce titre l’arrivée des Allemands dans la capitale. En décembre 1940, il rejoint le Levant pour y prendre le commandement en chef des troupes et les responsabilités de haut-commissaire. Homme de discipline, peu suspect de germanophilie, il va accepter l’ouverture d’aérodromes aux avions de l’Axe, réclamée par Berlin et autorisée par Darlan en mai 1941. Cet événement déclenche la réaction des Anglo-Australiens, appuyés par les forces gaullistes du général Legentilhomme, qui déclenchent une offensive le 8 juin 1941. A l’issue de sévères combats, le général Dentz se résout à entamer des négociations, dont sont exclus les Français libres. Après l’armistice de Saint-Jean-d’Acre du 14 juillet 1941, qui dispose que les troupes vichystes ne sauraient être poursuivies par la justice, il retourne en métropole, où il passe dans les rangs de la réserve en 1943. Arrêté par des résistants en septembre 1944, il est condamné à mort par la Haute Cour de justice en avril 1945. Il est gracié par le général De Gaulle qui écrira : «Tenant compte des loyaux et beaux services qu’il avait rendus en d’autres temps et compatissant à ce drame du soldat perdu, je le graciais aussitôt. » Très fragilisé physiquement, détenu dans des conditions sordides, le général Dentz s’éteint à la prison de Fresnes le 13 décembre 1945. PAUL AUPHAN (1894-1982) Passé par l’Ecole navale, où il entre en 1911, Paul Auphan sert notamment sur le front des Dardanelles durant la Première Guerre mondiale. Son parcours, brillant, est atypique puisqu’il n’a jamais obtenu de commandements prestigieux avant de devenir amiral. Il a su néanmoins se positionner dans des environnements politiques porteurs – comme le cabinet de Georges Leygues à la fin des années 1920 – ou s’intéresser à des domaines stratégiques innovants, comme ceux liés à la guerre sous-marine ou au renseignement. Paul Auphan est aussi un officier influent : commandant en second de l’Ecole navale en 1933, commandant de la Jeanne d’Arc en 1937, il contribue à former de nombreux officiers de marine. Promu contre-amiral en juin 1940 – ce qui en fait le plus jeune amiral de la Royale –, il prend la tête du cabinet de l’amiral Darlan, secrétaire d’Etat à la Marine dans le gouvernement du maréchal Pétain. C’est à ce poste qu’il contribue aux échanges avec les émissaires britanniques auxquels sont assurés que la flotte française ne sera jamais mise au service des intérêts allemands, ce qui n’empêchera pas sa destruction partielle par la Royal Navy à Mers el-Kébir. En avril 1942, il devient secrétaire d’Etat à la Marine dans le gouvernement de Pierre Laval et se montre réticent à une politique de collaboration sans réserve. Lors du débarquement américain en Afrique du Nord, c’est lui que le maréchal Pétain charge alors d’envoyer, le 10 novembre, deux télégrammes cryptés à l’amiral Darlan pour l’assurer de son «accord intime » et de son soutien après son retournement en faveur des Américains. Auphan démissionne le 17 novembre 1942, dix jours avant le sabordage de la flotte française à Toulon. Demeurant fidèle au maréchal Pétain, il se voit confier la mission de négocier avec le général De Gaulle à l’été 1944 pour tenter de trouver un accord politique, mais le chef de la France libre refuse de se prêter à ces tractations. A la Libération, passé dans la clandestinité, il est condamné par la Haute Cour de justice aux travaux forcés à perpétuité et radié de l’ordre de la Légion d’honneur. Après révision, il sera finalement réhabilité dans son grade en 1956 et recevra une pension à ce titre. Se consacrant à l’écriture, l’amiral Auphan présidera l’Association pour défendre la mémoire du maréchal Pétain de 1973 à 1976. 87 h
EN COUVERTURE 88 h RENÉ BOUSQUET (1909-1993) C’est une photo qui date de 1974. Prise à Latche (Landes), dans la propriété de François Mitterrand, on y voit le futur président de la République et sa femme déjeuner en compagnie de René Bousquet, quatre ans avant que le passé de ce dernier ne soit révélé par Louis Darquier de Pellepoix, l’ancien commissaire général aux questions juives du régime de Vichy. Dévoilé en 1994, le cliché a fait l’effet d’une bombe, jetant une nouvelle lumière sur les amitiés ambiguës du leader socialiste, mais aussi l’étonnante capacité de rebond de son convive. Car René Bousquet, originaire de Montauban, juriste de formation, jeune et brillant serviteur de l’Etat avant la Seconde Guerre mondiale, occupe les fonctions de secrétaire général à la Police et de secrétaire général du ministère de l’Intérieur à partir d’avril 1942. C’est à ce titre qu’il planifie avec les deux plus hauts représentants SS en France – Carl Oberg et Helmut Knochen – la participation de la police française à la rafle du Vél’ d’Hiv des 16 et 17 juillet 1942. Au cours de l’année 1943, il reste un interlocuteur majeur pour les occupants, mais, parallèlement, il prend contact avec la Résistance. C’est dans ce contexte, révélera Pierre Péan, qu’il protège par exemple François Mitterrand, par l’intermédiaire de l’un de ses adjoints, Jean-Paul Martin. A Vichy, où la ligne collaborationniste a triomphé, on finit par se méfier de lui. En janvier 1944, Pierre Laval le remplace par Joseph Darnand. A la Libération, après avoir été placé en liberté surveillée par la Gestapo en Bavière, il est incarcéré dès son retour en France. Mais en 1949, il est acquitté par la Haute Cour de justice qui n’a, semble-t-il, pas eu connaissance de ses relations étroites avec Oberg. René Bousquet poursuit alors une brillante carrière, d’abord à la Banque de l’Indochine, puis dans la presse à partir de 1962 (il est administrateur de La Dépêche du Midi). Rattrapé par son passé après les révélations de Darquier de Pellepoix, il démissionne de toutes ses fonctions en 1979. Inculpé de crime contre l’humanité, il est assassiné à son domicile parisien par un déséquilibré. RAPHAëL ALIBERT (1887-1963) «J’ai fait Pétain, je n’ai pas à en rougir, car en agissant ainsi j’ai pensé servir mon pays. » Ce propos de Raphaël Alibert n’est pas dénué de tout fondement. Car ce juriste brillant, docteur en droit, passé par le Conseil d’Etat, a fait la connaissance du maréchal Pétain dès le début des années 1930. Passé par le Redressement français d’Ernest Mercier dans les années 1920, et plus tard par l’Union des comités d’action défensive du général Duseigneur – un mouvement proche de l’Action française, mais aussi de la Cagoule –, il est impliqué dans la campagne «C’est Pétain qu’il nous faut ». Son rôle pour porter le maréchal au pouvoir est essentiel. Devenu directeur de son cabinet civil en mai 1940, il est nommé garde des Sceaux le 12 juillet, et s’empresse d’établir une série de mesures discriminatoires tout en demeurant défiant à l’encontre des Allemands : révision des mesures de naturalisation, mise en place d’une Cour suprême de justice chargée d’établir les causes de la défaite et de sanctionner les responsables, interdiction des sociétés secrètes et de la franc-maçonnerie. Signataire du premier statut des Juifs, il a contesté en avoir été l’inspirateur, en rejetant la responsabilité sur le ministre de l’Intérieur, lui-même ancien franc-maçon, Marcel Peyrouton. Cheville ouvrière du renvoi de Laval – dont il redoute que l’impopularité ne rejaillisse sur le maréchal et qu’il soupçonne de vouloir gouverner sans partage –, il en ordonne l’arrestation le 13 décembre 1940. Néanmoins, ses éclats et l’hostilité des Allemands à son égard, compromettent sa survie politique. S’il parvient à sauver son portefeuille durant l’éphémère épisode Flandin, il n’est pas intégré dans le nouveau gouvernement de Darlan. Alibert doit se contenter de revenir au Conseil d’Etat à un poste de simple conseiller. Ayant fui la France à la Libération, il est condamné à mort par contumace et vit en exil jusqu’à son amnistie, signée en 1959 par Edmond Michelet.
ILLUSTRATIONS : © STEFANO CARLONI POUR LE FIGARO HISTOIRE. JACQUES ISORNI (1911-1995) «Le corps glisse doucement jusqu’à terre. Il est 9 h 38. Le docteur Paul s’avance pour constater le décès. L’aumônier et moi-même le suivons et nous inclinons. Le corps est apparemment intact. Je recueille pour ceux qui l’aiment, la grosse goutte de sang qui roule sur son front. » Le supplicié s’appelle Robert Brasillach, et l’auteur de ces lignes est son avocat, Jacques Isorni, présent au côté de son client au fort de Montrouge en ce matin du 6 février 1945. Jusqu’au bout, comme François Mauriac, il aura tenté d’obtenir la grâce du général De Gaulle. En vain. A l’âge de 34 ans, il vient de plaider l’une des causes les plus importantes de sa carrière. Une autre l’attend : ce sera celle du maréchal Pétain, dont il est le défenseur de juillet à août 1945, avec Jean Lemaire et le bâtonnier Fernand Payen. Isorni, fils d’un dessinateur de mode, passé par Louisle-Grand et la Faculté de droit, est inscrit au barreau de Paris depuis 1931. Durant la guerre, après avoir été mobilisé dans le Service de santé, il continue d’exercer sa profession et assure la défense de résistants de tous bords, jugés par les «sections spéciales », ces tribunaux d’exception mis en place par Vichy en août 1941 pour réprimer «l’activité communiste ou anarchiste ». Son implication dans les procès de l’épuration induit une inflexion profonde dans son itinéraire. Désormais, et jusqu’à la fin de sa vie, il sera en première ligne pour défendre la mémoire du maréchal Pétain et réclamer l’amnistie des condamnés pour faits de collaboration. En 1951, il devient député de la Seine, rattaché au Centre républicain d’action paysanne et sociale et des démocrates indépendants. Réélu en janvier 1956, il est battu en novembre 1958. La fin de la guerre d’Algérie constitue le deuxième temps crucial de la carrière de Jacques Isorni. Prenant fait et cause pour les partisans de l’Algérie française, il assure la défense du général Pierre-Marie Bigot, qui a participé au putsch d’Alger, ou encore celle de Jacques Prévost, membre du commando du Petit-Clamart. Ses interventions véhémentes devant la Cour de justice militaire lui vaudront d’être suspendu trois ans du barreau. «Cet avocat intransigeant, implacable, qui ne connut d’autre idéal, d’autre devoir que la Défense, nous sommes quelquesuns à l’avoir aimé. D’autres l’ont admiré. D’autres l’ont détesté, redouté, combattu. Mais tous l’ont respecté. Jacques Isorni : jamais la Défense n’oubliera ce nom », dira de lui son confrère Jean-Denis Bredin qui fut l’associé de Robert Badinter. 89 h
ARLETTY (1898-1992) «Mon cœur est français, mais mon cul est international. » On aimerait que cette formule, prêtée à Arletty – Léonie Bathiat à l’état civil – lors des interrogatoires qu’elle a subis pour faits de collaboration, soit authentique, mais elle serait hélas apocryphe ou soufflée à la comédienne par le dialoguiste Henri Jeanson. L’arrestation d’Arletty, en octobre 1944, aurait été l’occasion d’autres saillies. A l’un de ses interlocuteurs, lui demandant comment elle se sentait, elle aurait répondu : «Pas très résistante. » Ou à un autre, lui reprochant ses amours coupables : «Si vous ne vouliez pas que je couche avec les Allemands, fallait pas les laisser rentrer. » Au-delà de ces mots, réels ou imaginaires, Arletty se retrouva dans le collimateur de la justice pour la relation passionnée qu’elle nourrit avec un officier de la Luftwaffe, Hans Jürgen Soehring, rencontré lors d’un concert, salle du Conservatoire, qu’elle surnommait «Faune ». Derrière cette accusation de collaboration «horizontale », c’est aussi le comportement du milieu artistique parisien – cinématographique en particulier – qui est visé. Au-delà de cette idylle interdite, Arletty est en effet l’incarnation d’un 7e art qui a produit de nombreuses œuvres majeures sous l’Occupation, à commencer par Les Enfants du paradis de Marcel Carné, tourné en 1943-1944, dans lequel elle incarne l’inoubliable Garance, aux côtés de Jean-Louis Barrault et Pierre Brasseur. L’épuration marque un coup d’arrêt à la carrière d’Arletty, qui va néanmoins revenir sur scène après un long épisode de résidence surveillée : on va la revoir sur les planches ou à l’écran, mais elle ne retrouvera jamais le rayonnement qui fut le sien à l’époque d’Hôtel du Nord (1938) ou du Jour se lève (1939), d’autant plus qu’atteinte d’un glaucome dans les années 1960, elle perd peu à peu la vue jusqu’à son décès. Cette «môme de banlieue », enfant de Courbevoie, à l’intonation gouailleuse si caractéristique, reste néanmoins l’un des visages les plus emblématiques de l’histoire du cinéma français. ILLUSTRATIONS : © STEFANO CARLONI POUR LE FIGARO HISTOIRE. 90 h PAUL CHACk (1876-1945) Fils naturel d’un lord irlandais et d’une cantatrice française, Paul Chack entre à l’Ecole navale en 1893 et sert dans la Marine jusqu’en 1934. Ses affectations le conduisent au Levant, en Méditerranée, en Extrême-Orient. Durant la Grande Guerre, il sert sur le front des Dardanelles ou sur le front de mer de la Gironde. Homme de plume, il commence à publier ses premiers ouvrages à la fin des années 1920, alors qu’il est affecté au Service historique de la Marine. Ecrivain à succès, il voit certains de ses livres tirés à des dizaines de milliers d’exemplaires. Il signe aussi dans la Revue des deux mondes, la Revue de France, ou la Revue hebdomadaire. Dans les années 1930, Paul Chack s’oriente vers l’engagement politique, via l’Association nationale des officiers combattants puis les Camarades du feu. En 1937, il rejoint le Parti populaire français (PPF) de Jacques Doriot. Quand il prend la parole dans les réunions publiques ou lors des manifestations, le succès public de ses propos grise cet homme au tempérament, dit-on, narcissique. Sous l’Occupation, ses prises de position se font de plus en plus extrêmes. Il fait partie de ceux qui assistent à l’inauguration de l’Institut d’étude des questions juives. On le voit au Cercle européen ou au Cercle aryen. Il fait aussi partie des fondateurs du Comité d’action antibolchevique et ne cache pas un antisémitisme viscéral. Enfin, et cela fait partie des principaux griefs qui lui seront reprochés, il s’engage sans réserve en faveur de la création de la Milice. Paul Chack est arrêté en août 1944. Son procès est rapidement mené devant la cour de justice de la Seine où il est jugé pour intelligence avec l’ennemi. Le procureur est inflexible : «Je réclame contre vous la peine de mort, Paul Chack, malgré votre talent, malgré vos décorations, malgré vos cheveux blancs ; je dirai plus, je la réclame à cause de tout cela. Vous méritez le châtiment suprême, le châtiment le plus terrible qui puisse frapper un officier félon, mourir sous les balles françaises. » De fait, Paul Chack s’effondre le 9 janvier 1945 devant un peloton d’exécution au fort de Montrouge.
91 h JEAN PAULHAN (1884-1968) La voix de la mesure. Résistant incontestable, Jean Paulhan reste et soutient les Editions de Minuit. En mai 1941, il connaît attaché à l’épisode de l’épuration par la position singulière qui fut brièvement les geôles de l’occupant dont il est libéré grâce la sienne. Démissionnaire du Comité national des écrivains (CNE) à l’intervention de Drieu. En mai 1944, il échappe à une descente en 1946 pour protester contre les mesures qui frappaient le milieu de la Milice et vit dans la clandestinité jusqu’en août 1944. Ces états des lettres, il s’explique de sa position dans sa Lettre aux directeurs de service, récompensés par la médaille de la Résistance, l’aident de la Résistance, publiée en 1952, dans laquelle il dénonce les à échapper au purgatoire où ses adversaires veulent l’expédier atteintes aux principes de la justice constatées dans les tribunaux après la publication de la Lettre : de fait, en 1953, il reprend de l’épuration. «La force a les droits de la force. Elle se dégrade la direction de la NRF qu’il va assurer jusqu’à sa mort. Jean Paulhan et s’humilie et nous humilie tous dès qu’elle ment et couvre d’un est une figure essentielle de la littérature, ce que son parcours initial manteau légal ses assassinats », écrit-il. Sa position hystérise une ne laissait pas présager. Licencié ès lettres, il avait commencé partie de l’intelligentsia, travaillée par le parti communiste, mais sa carrière comme professeur de lettres à Tananarive (Madagascar), Paulhan est inattaquable. Directeur de la Nouvelle Revue française avant de se faire chercheur d’or. De retour en métropole, il enseigne (NRF) lors de sa suspension en juin 1940, il refuse au mois le malais et la langue malgache avant de participer à la Grande de décembre suivant – lors de sa reparution voulue par Gaston Guerre comme sergent au 9e régiment de zouaves, puis – après Gallimard – d’en assurer officiellement la codirection aux côtés une blessure – comme guetteur et interprète. L’aventure littéraire de Pierre Drieu la Rochelle, dont il reste proche. Il conserve commence vraiment lorsqu’il devient secrétaire de la NRF en 1919, cependant un bureau chez le prestigieux éditeur à côté de celui de sous la direction de Jacques Rivière. C’est lorsqu’il lui succède Drieu qu’il aide à faire revivre la revue dans l’espoir qu’elle permette à sa mort en 1925, qu’il confère à la revue un grand prestige, aux écrivains de survivre et à l’intelligence française de garder y attirant les plumes les plus brillantes de son temps, dans sa place en dépit des circonstances. Parallèlement, il participe un esprit d’éclectisme absolu, qui prévaudra de nouveau lorsqu’il au journal Résistance, contribue au projet des Lettres françaises, en reprendra les rênes dans les années 1950 et 1960.
© TALLANDIER/BRIDGEMAN IMAGES. © LES ARCHIVES DU CALVADOS/COTE 19W/4. © COLLECTION F. GROB/KHARBINE-TAPABOR. EN COUVERTURE 92 H MAIN DANS LA MAIN Ci-dessus : affiche du Parti communiste français, 1946. Durant la guerre et à la Libération, le PCF a mis, dans son programme, l’accent sur la «confiscation des biens des traîtres », faisant peser toute la responsabilité du conflit sur les «hommes des trusts ». Il véhiculait ainsi l’idée d’un complot des «trusts » ayant provoqué la guerre à dessein avec l’Allemagne pour lui livrer la France.
P ORTFOLIO Par Luc-Antoine Lenoir DANS LA LIGNE DE MIRE Ci-contre : affiche de 1945 publiée par l’Association des victimes du nazisme, d’obédience communiste. L’amiral Esteva évoqué ici, résident général de France en Tunisie, échappa à la peine capitale pour avoir aidé des résistants avant l’arrivée des Allemands. Il fut finalement condamné à la prison à vie. A gauche : menace de mort reçue par un commerçant de Caen accusé de collaboration, novembre-décembre 1943. La guerre desplacards La guerre invente la propagande par l’affiche. Au sortir du conflit, les résistants et les partis qui prétendent au pouvoir ne se privent pas de l’utiliser à leur avantage. L es murs sont des réseaux sociaux avant l’heure. Si l’on retient de la Première Guerre mondiale l‘ordre de mobilisation générale, la Seconde voit fleurir les affiches en couleur, où se mêlent informations et propagande politique. La France de Vichy fait imprimer son programme et son argumentaire pour la Révolution nationale et le redressement de la maison France. Viennent ensuite les affiches du Service du travail obligatoire et de la relève des prisonniers de guerre. L’occupant allemand ne se prive pas non plus de communiquer sur la confiance qu’il essaie d’inspirer, tout autant que sur des exécutions d’otages. C’est tout naturellement que les différentes factions résistantes utilisent les mêmes moyens, même si l’affichage public est forcément éphémère et risqué. Des tracts imprimés dans des caves circulent, pour menacer les personnalités de la collaboration et prévenir le peuple que toute action antipatriotique sera sévèrement punie, «dès que la situation internationale et la libération du territoire le permettront ». Dontacte:dèslerefluxdesforcesd’occupationallemandes,l’épuration commence, sous toutes ses formes. Ce n’est pas pour autant que les imprimeries débrayent : elles changent de donneurs d’ordre mais l’activité continue de plus belle, et les ateliers anciennement clandestins ont désormais pignon sur rue. Le gouvernement provisoire fait placarder des proclamations qui font connaître les noms des commissaires de la République départementaux et leurs premières décisions. Les comités de libération reprennent l’esthétique administrative pour appeler à la délation ou annoncer des mesures politiques. Cesinstancesreprésentativesfontl’objetdeluttesd’influenceféroces entre le parti communiste et les mouvements gaullistes. Ces mêmes camps mènent à leur tour leurs propres campagnes de communication. Les gaullistes présentent, plutôt sobrement, leurs candidats aux élections qui s’annoncent. Pour les communistes, il s’agit d’abord de conforter l’image du «parti des 75 000 fusillés » (un chiffre exagéré : on estime à 25 000 le nombre d’exécutions, dont les communistes n’ont constitué qu’une partie des victimes) et sa détermination jamais prise en défaut contre l’occupant… et donc de faire oublier leur collaboration jusqu’à l’été 1941. Dans ces années de 1944 à 1947 où, paradoxalement, les dirigeants au passé résistant sont éclipsés par d’autres poussés par le Komintern, on interprète le passé récent en pensant à l’avenir : de nombreuses affiches soulignent la collusion entre les milieux d’argent et l’occupant, pour tenter de rendre synonymes libération et révolution marxiste. On exige des confiscations, des nationalisations, on met déjà en garde contre la nouvelle «occupation américaine ». 2 93 H
EN COUVERTURE UN HOMME À ABATTRE Ci-contre : tract de condamnation à mort daté du 13 août 1943 et trouvé dans les affaires personnelles de Drieu la Rochelle. Deux ans plus tard, le 15 mars 1945, après avoir découvert la veille, dans les journaux, qu’il faisait l’objet d’un mandat d’arrêt, l’écrivain s’est donné la mort dans l’appartement du XVIIe arrondissement de Paris où il vivait reclus. 94 H FAIRE-PART Ci-dessus : exemples de petits cercueils envoyés par la Résistance aux collaborateurs, 1944. A droite : affiche du Comité de la Libération appelant la population du Blanc-Mesnil (actuelle SeineSaint-Denis) à la dénonciation des collaborateurs, septembre 1944.
© PHOTOGRAPHIE MDJ. © MUSÉE DE LA RÉSISTANCE CASTELLANE HAUTE-PROVENCE/BRIDGEMAN IMAGES. © ARCHIVES NATIONALES, 72 AJ 1617 DROITS RÉSERVÉS . © COLL. DIXMIER/KHARBINE-TAPABOR. 95 H ESPRIT DE REVANCHE Ci-dessus : «Ils ont trahi, pillé, torturé, tué, qu’ils payent leurs crimes. » Affiche illustrée par J. Van de Beuque et imprimée à Lyon en octobre 1944, en pleine épuration en France.
C INÉMA Par Geoffroy Caillet Village EN COUVERTURE Un français Fidèle adaptation du roman de Marcel Aymé incarnée par le gratin du cinéma français, Uranus, de Claude Berri, restitue sa peinture sans concession de l’épuration dans une petite ville française. « PHOTOS : © RENN PRODUCTIONS / PROD DB/KCS/AURIMAGES. 96 h T oi, as-tu déjà eu le courage de dénoncer quelqu’un ? Combien de morts as-tu à ton actif ? Aucun ! » Doctrinaire et glacé, Jourdan (Fabrice Luchini) ressemble, avec sa petite moustache et son front haut, à un Hô Chi Minh français. Son camarade de parti, le pragmatique Gaigneux (Michel Blanc), n’est à ses yeux qu’« un communiste de clocher ». Lequel riposte aussitôt : «Le malheur, c’est que tu n’aimes rien : ni les femmes, ni l’amitié, ni rien de la vie. Tu causes comme un oracle, mais la vraie misère, tu ne l’as pas vécue, tu l’as lue dans les livres. Tu t’accroches au communisme parce que tu es vide. Tu parles de la révolution : tu n’as jamais eu faim. Au fond, tu n’es pas des nôtres… » Si la patte de Marcel Aymé affleure à chaque ligne de ces dialogues de cinéma, c’est qu’il y a entre son roman Uranus, publié en 1948, et son adaptation pour le grand écran l’épaisseur d’une feuille de papier à cigarette. Sorti en décembre 1990, le film de Claude Berri, avec ses 2,5 millions d’entrées, clôtura en fanfare une année faste pour le cinéma français. Elle avait commencé avec Milou en mai de Louis Malle et Nikita de Luc Besson, avant d’offrir aux spectateurs Cyrano de Bergerac de Jean-Paul Rappeneau, puis La Gloire de mon père et Le Château de ma mère d’Yves Robert. N’en jetez plus. Malgré six nominations aux Césars, Uranus dut cependant tout céder au héros d’Edmond Rostand, qui repartit avec dix trophées. L’un et l’autre film se distinguaient par la qualité de leur adaptation. L’un et l’autre avaient pour vedette ou pour coprotagoniste un Gérard Depardieu flamboyant. Dans une petite ville de France qui se relève à peine de ses ruines en ce printemps 1945, c’est une comédie humaine presque toujours tragique qui s’agite sous la caméra de Claude Berri. Il y a l’honnête ingénieur Archambaud (Jean-Pierre Marielle) et sa femme (Danièle Lebrun), qui hébergent trois victimes des bombardements : Gaigneux et sa femme, mais aussi Watrin (Philippe Noiret), maître d’école de profession et philosophe de tempérament. Il y a Léopold Lajeunesse (Gérard Depardieu), un fort en gueule alcoolique, dont le café tient lieu de salle de classe à Watrin, et qui, à force d’entendre les élèves ânonner Andromaque, s’est pris de passion pour la poésie et ajoute désormais les vers aux verres. Il y a aussi l’ignoble Monglat (Michel Galabru, dont le bref rôle est aussi le plus beau de sa longue carrière), un profiteur qui s’est enrichi au marché noir et fait la pluie et le beau temps dans la ville. Il y a enfin celui par qui le scandale arrive, Maxime Loin (Gérard Desarthe), un milicien traqué par les communistes, qu’Archambaud accepte de cacher chez lui. Lorsque le minable cheminot communiste Rochard (Daniel Prévost) accuse par vengeance Lajeunesse d’héberger Maxime Loin, Jourdan et Gaigneux soutiennent leur camarade de parti contre toute évidence. Lâché par Monglat, qu’il avait pourtant aidé dans ses trafics pendant la guerre, Lajeunesse est alors arrêté et emprisonné, plongeant Archambaud dans le doute : ne devrait-il pas livrer Maxime Loin pour innocenter le cafetier ? Lajeunesse est finalement libéré, mais, ivre mort, se prend à hurler nuitamment, dans toute la ville, ce que tout le monde sait sans oser le dire : les turpitudes de ses concitoyens sous l’Occupation. Pour lui comme pour Maxime Loin, la fin sera tragique. Porté par le gratin du cinéma français à son meilleur niveau et par un Claude Berri décidément très à l’aise avec les adaptations littéraires après Jean de Florette et avant Germinal, Uranus déroule, au fil de dialogues tranchants comme une serpe, la chronique sans fard d’une microsociété tout à la fois défigurée et révélée par la guerre et ses conséquences. Dans cette galerie de personnages, on compte des
lâches monstrueux comme Monglat, dont la «seule joie est la souffrance des autres », des lâches haineux comme Jourdan, qui explique doctement que « le mépris et la haine sont des réalités agissantes », des lâches idiots comme Rochard, qui a dénoncé Lajeunesse pour un motif dérisoire. Mais aussi des hommes de bonne volonté comme le bourgeois Archambaud ou le communiste Gaigneux, qui font ce qu’ils croient juste. Et, enfin, deux espèces à part : Lajeunesse, un hercule à l’âme d’enfant, généreux et fou, cabossé mais intègre ; Watrin, aussi dépourvu d’illusions que perpétuellement indulgent pour ce curieux animal qu’est l’homme. A bien y regarder, la charge d’Uranus se concentre pourtant moins sur les fautes des individus que sur leurs illusions collectives. Tous ces personnages plus vrais que nature sont marqués par une forme d’ambivalence qui affirme que l’homme n’est jamais entièrement réductible à ses choix. Tout autre est le mensonge unanime d’une France entièrement résistante ou la terreur imposée à tous par un petit nombre de communistes. Comme le dit Archambaud, « la France entière est hypocrite. D’un côté, il y a tous ceux dont je fais partie qui n’osent plus afficher leurs opinions et puis, de l’autre, ceux qui affectent de croire que ces idées-là n’ont jamais existé. On réduit des millions d’individus à une poignée de vendus, c’est un mensonge colossal. A en croire les journaux, il n’y a que des résistants. Mais la vérité, c’est qu’il y en a un bon nombre qui ont retourné leur veste à la Libération. Voilà la vérité. » A l’image du roman, le film balance ainsi entre pessimisme et tendresse, éclairé par quelques instants de grâce, tel le cafetier touché par le démon de la poésie, et par les réflexions du paisible Watrin, portées par la voix merveilleuse de Philippe Noiret, qui distille tranquillement la morale de cette drôle d’histoire : « Nous sommes des lâches et des hypocrites comme la majorité des gens. Mais c’est ce qu’il faut être en ce moment. Vous en connaissez beaucoup, vous, des gens courageux, des héros, des amis ? N’empêche que les hommes sont des créatures admirables, Archambaud. Quand un homme ne viendrait au monde que pour voir une seule fois une marguerite, il n’aurait pas perdu son temps. » Une morale dont la sagesse faussement naïve semble faire résonner la voix de Marcel Aymé lui-même. 2 COMÉDIE HUMAINE A gauche : Watrin (Philippe Noiret), le maître d’école, défile aux côtés d’Archambaud (Jean-Pierre Marielle), l’ingénieur, dans la ville libérée de Blémont, le 1er mai 1945. En haut, à droite : Lajeunesse (Gérard Depardieu), le cafetier devenu poète, est soudain arrêté et lâché par Monglat (Michel Galabru), l’irrécupérable commerçant profiteur qui s’est enrichi sous l’Occupation (en bas, à droite).
L IVRES Par Geoffroy Caillet, Luc-Antoine Lenoir, Philippe Maxence, Frédéric Valloire et Michel De Jaeghere EN COUVERTURE Expier Vichy. L’épuration en France, 1943-1958 98 h Jean-Paul Cointet «Suivre presque au jour le jour le scénario de l’épuration » : c’est l’objet de ce remarquable ouvrage, qui reprend le sujet par le menu pour décrypter un phénomène frappé par deux paradoxes : censé toucher seulement les élites compromises, il aboutit à «la mise en accusation d’une large partie de la société française », un résultat pour le moins contradictoire avec le discours officiel sur une France unanimement résistante. Du procès Pucheu aux dernières lois d’amnistie, de l’épuration «sauvage » à l’épuration légale, Jean-Paul Cointet s’appuie sur de nouvelles archives (notamment celles de De Gaulle et de Vincent Auriol) pour dresser le tableau pénétrant d’une «œuvre humaine imparfaite » et infiniment complexe. GC Perrin, 2008, 528 pages, 32 €. L’Epuration en France Marc Bergère Placé sous l’égide de l’analyse de Raymond Aron («un acte révolutionnaire mis en forme légale »), ce vade-mecum entreprend de décrire le phénomène social unique que fut l’épuration en France, et ses conséquences. Tout y est : les phases et les grands thèmes (épuration sauvage, économique, etc.), l’atmosphère qui évolue mois par mois, le monde des victimes entre combativité, dénégation et tentation de l’exil, ou encore la transition progressive, à partir des années 1980, vers une «justice mémorielle ». Une excellente vue d’ensemble pour comprendre, toujours avec Aron, que «si les craintes [d’une anarchie] se sont dissipées, les espoirs ne se sont pas réalisés ». L-AL PUF, « Que sais-je ? », 2023 (2e édition), 128 pages, 10 €. Lignes épurées Histoire de l’épuration. Bénédicte Vergez-Chaignon Toutes les petites histoires sont là, qui forment la mosaïque de la grande. On observe une France qui, au fil d’heures brûlantes, oscille entre liesse et violence, joies et déchaînements de passions. Bénédicte Vergez-Chaignon n’est pas tombée dans le piège de la statistique, ni dans celui de l’anecdotique. Son livre constitue une somme écrite dans une langue plaisante, volontiers truculente lorsque la situation l’est, grave et sensible devant les exactions ou les exécutions qui s’enchaînent. Un bémol : l’auteur paraît avoir parfois quelque peine à distinguer l’intérêt de la France de celui des seuls clans politiques de la Résistance. Elle assure en outre que « les grands noms de la littérature échappent aux cours de justice et même aux chambres civiques » bien plus que les responsables économiques. Les faits montrent pourtant qu’il valut quelquefois mieux construire des armes que tenir la plume. L-AL Tallandier, « Texto », 2024, 880 pages, 13,90 €. Ainsi finissent les salauds. Jean-Marc Berlière et Franck Liaigre Pourquoi meurt-on en 1944 dans Paris libéré ? L’Occupation aurait dû laisser la place à la liesse ; elle ouvre la porte à la vengeance. Entre le 20 août et le 22 septembre 1944, la police repêche 38 cadavres dans la Seine, tous lestés d’une pierre. Associant la rigueur de l’historien au talent du romancier, les auteurs dévoilent ici un épisode méconnu de la Libération. Leur enquête conduit à l’Institut dentaire. On n’y soigne nullement les dents, mais on y pratique, plus radicalement, la torture. Dans ce centre clandestin FTP (résistance communiste), la terreur règne. Pendant que la police est épurée, plus de 200 personnes y sont ainsi incarcérées et torturées. Certaines meurent aussi pour avoir déplu aux voisins, quitté un mari ou ignoré les vertus du parti… PM Tallandier, « Texto », 2022, 480 pages, 11,50 €. Pierre Laval. Un mystère français. Renaud Meltz Les deux dernières biographies d’importance consacrées à Pierre Laval (1883-1945), celle de Fred Kupferman et celle de Jean-Paul Cointet, datent de trente ans et plus. Depuis, des sources nouvelles sont apparues, en particulier grâce aux archives de la Fondation Josée et René de Chambrun. Gageons que ce travail restera pour longtemps la biographie de référence. Il est solide, argumenté, nourri de travaux très divers et inédits. Il suit avec précision Laval depuis sa jeunesse auvergnate, l’accompagne dans son ascension, dans ses évolutions idéologiques, dans son amour du pouvoir et de ses avantages, n’omet rien, s’attache aux faits et l’aborde sans préjuger des années vichyssoises. Aucun tabou. Son attitude envers les Juifs, la Milice, l’Allemagne, De Gaulle, la Résistance, son impopularité assumée, sont examinées sans fard, ni parti pris. FV Perrin, 2018, 900 pages, 35 €.
L’Epuration sauvage. Philippe Bourdrel C’est le titre de ce livre qui a popularisé dans l’historiographie le terme d’«épuration sauvage ». Phénomène lié à la libération de la France, séquelle de l’Occupation mais aussi «manifestation de caractère révolutionnaire », l’épuration extrajudiciaire mise en œuvre au cours de l’été 1944 est scrutée ici dans toutes ses dimensions. A travers des dizaines d’exemples de cette terrifiante parodie de justice dictée le plus souvent par la vengeance ou la jalousie, qu’elle fût liée ou non à l’Occupation, l’auteur éclaire l’ampleur du phénomène, la faiblesse des moyens du gouvernement provisoire pour faire régner l’ordre, la pression qu’exerça sur lui et sur tout le monde politique le PCF, relayé par une presse à ses ordres. GC Perrin, « Tempus », 2008, 704 pages, 12 €. Dictionnaire de l’épuration des gens de lettres, 1939-1949 Jacques Boncompain Quels furent les points communs entre Jean Anouilh, André Castelot ou Fernandel ? A la fin de la Seconde Guerre mondiale, la suspicion s’abat sur eux. Ont-ils collaboré avec l’ennemi ? Cette question, on la leur pose comme à l’ensemble de leurs confrères. S’ils répondent par la négative au questionnaire du Comité national d’épuration des gens de lettres, auteurs et compositeurs, on leur demande si en leur «âme et conscience » ils n’ont pas quand même failli. L’écrivain René Benjamin refuse de se soumettre à ce diktat. Le compositeur Pascal Bastia manie la dérision dans ses réponses. Jacques Boncompain publie l’ensemble des dossiers des suspectés et offre ainsi un dictionnaire unique en son genre. PM Honoré Champion, 2016, 800 pages, 70 €. Condamnées à mort. Fabien Lostec Loin des seules tondues, tristement connues en raison du caractère spectaculaire du châtiment qui leur fut infligé par la violence populaire, il a existé une épuration légale au féminin. C’est ce que montre ce livre novateur, fruit d’une thèse en histoire contemporaine. 651 femmes ont été condamnées à mort par une juridiction légale et 46 d’entre elles exécutées, soit un nombre jamais atteint depuis la Révolution française. En analysant l’ensemble de la procédure judiciaire à laquelle elles furent soumises, l’auteur montre la porosité entre tribunaux légaux et extralégaux et éclaire le profil de ces condamnées : délatrices, adhérentes à un parti collaborationniste ou le plus souvent collaboratrices policières. Une étude intéressante, même si, tout à son idée de montrer que «juger la collaboratrice, c’est avant tout juger la femme », elle donne parfois le sentiment de dresser le procès anachronique d’une époque. GC CNRS Editions, 2024, 400 pages, 26 €. Les Epurations de l’armée française, 1940-1966 André Bourachot et Henri Ortholan Les deux auteurs, eux-mêmes officiers et spécialistes de l’histoire militaire, présentent une étude inédite de trois épurations des officiers français : celle opérée par Vichy, puis par la France libre à partir de 1943 et, enfin, par le pouvoir gaulliste après le putsch d’Alger. Abordant le sujet sur le temps long, ils montrent combien ces épurations ont répondu à des critères idéologiques plutôt qu’au devoir de justice et soulignent également la forte responsabilité de De Gaulle dans ce mouvement de purification. PM L’Artilleur/Bernard Giovanangeli, 2021, 464 pages, 25 €. Les Acquittés de Vichy. Gérard Chauvy C’est un travail d’une grande rigueur qui s’attaque à la notion très particulière de «faits de résistance », parfois mentionnée par la justice au sujet de certains responsables vichystes pour justifier ses non-lieux. Comment résiste-t-on tout en étant collaborateur ? Comment les juges doivent-ils interpréter l’action qu’un homme revendique après la guerre alors qu’il s’en est défendu sur le moment ? Le travail de l’auteur a aussi l’intelligence de lier le rythme et les humeurs très changeantes de l’épuration (la diversité des décisions de la Haute Cour de justice, parfois surprenante, en témoigne) à l’actualité politique de l’immédiat après-guerre. Qui se souvient du complot anticommuniste, dit «plan bleu », de 1947 ? L’attitude des communistes et du bloc de l’Est influe également sur les travaux judiciaires. Gérard Chauvy livre une formidable analyse sur le dessous des cartes de l’épuration des grands noms de Vichy. Et en filigrane, une passionnante réflexion sur la justice face à l’histoire. L-AL Perrin, 2003, 360 pages, d’occasion. Chiens et louves. Jean-Pierre Perrin Sans doute le roman noir est-il un art mineur. Cela ne lui interdit pas de toucher, parfois, au chef-d’œuvre. En mettant en scène cet étonnant chassé-croisé de héros et de traîtres, où les fantômes de la guerre du Liban s’entrechoquent avec ceux de l’épuration, dans un coin des Vosges au cours de l’été 1944 et à nouveau en 1999, l’auteur entendait éclairer la fragilité des catégories dans lesquelles nous enfermons l’histoire. Il a réussi bien plus que cela : il a ressuscité une page d’histoire de France avec une vérité saisissante. Son livre n’est pas à mettre dans toutes les mains. On y croise des médaillés de la Résistance qui n’ont pas tiré un coup de feu contre l’occupant, des tortionnaires républicains, des communistes qui sont des assassins. Sous la couverture d’un banal roman policier, c’est un bréviaire de l’imposture. MDeJ Gallimard, « Série Noire », 1999, 288 pages, 6,65 €. 99 h
C HRONOLOGIE Par Luc-Antoine Lenoir A EN COUVERTURE de charge revanche 100 H Exigée par les communistes aussi bien que par les gaullistes, organisée par le gouvernement d’Alger, l’épuration échappa un temps à ses initiateurs. 1942 Albert Clément, rédacteur en chef du Cri du peuple, journal du Parti populaire français (PPF), est assassiné. Dans les semaines suivantes, plusieurs locaux d’associations collaborationnistes explosent. 8 AU 11 NOVEMBRE Débarquement des Alliés en Afrique du Nord. Présent à Alger, l’amiral Darlan fait cesser la résistance française et prend le titre de haut-commissaire pour la France en Afrique du Nord au nom du maréchal Pétain, « empêché ». Le général Giraud devient chef des forces armées françaises désormais passées du côté des Alliés. Les Allemands envahissent la zone libre. Le maréchal Pétain se dessaisit de ses pouvoirs (sauf constituants) au profit de Pierre Laval. Les jours suivants, cinq anciens parlementaires, dont Jean Pierre-Bloch et Pierre Mendès France, signent une lettre au président Roosevelt en réclamant une épuration des « complices et serviteurs de l’ennemi ». 28 NOVEMBRE Les Forces navales françaises libres (FNFL) débarquent à La Réunion et placent en résidence surveillée le gouverneur Pierre-Emile Aubert. 3 DÉCEMBRE Le général De Gaulle fait diffuser un texte annonçant la punition du « quarteron d’hommes qui symbolisent la capitulation, la collaboration et l’usurpation ». 24 DÉCEMBRE Assassinat de l’amiral Darlan, ancien chef du gouvernement de Vichy. Le général Giraud prend la tête du commandement en chef civil et militaire. 2 JUIN Il entend faire l’union de toutes les factions autour d’un mot d’ordre : «Un seul objectif, la victoire. » 1943 24 AVRIL Assassinat de Paul de Gassowski, chef adjoint de la Milice dans les Bouchesdu-Rhône. 31 MAI Débarqué la veille à Alger, De Gaulle envisage devant Giraud « l’élimination de l’administration d’un certain nombre de personnages (…) disqualifiés pour conduire l’effort de guerre ». 27 JUIN A Tunis, De Gaulle annonce vouloir « châtier les traîtres qui ont jeté [la France] dans l’épreuve ». JUILLET-AOÛT Le Front national universitaire et le journal Bir-Hakeim, d’obédience gaulliste, éditent leurs listes noires. 7 JUILLET Le Comité français de Libération nationale (CFLN) prend des mesures d’exception et limoge plusieurs personnalités civiles et militaires. 31 JUILLET Giraud est marginalisé par De Gaulle au sein du CFLN. Il ne conserve quelecommandementdel’arméefrançaise. 5 AOÛT L’amiral Derrien, qui avait ouvert la base de Bizerte aux Allemands sur ordre de Laval, comparaît devant une commission d’enquête. De Gaulle la remplace par un tribunal d’armée, procédure d’exception. 8 AOÛT A Casablanca, le général De Gaulle déclare dans un discours que «l’union nationale ne peut se faire et ne peut durer que si l’Etat sait distinguer les bons serviteurs et punir les criminels ». 18 AOÛT Le CFLN instaure une commission d’épuration, chargée de traquer «tous ceux qui, dirigeants ou fonctionnaires, ont par leurs actes, leurs écrits ou leur comportement encouragé l’action de l’ennemi ». En septembre, le CFLN annonce des poursuites contre le maréchal Pétain et tous ses ministres. En octobre est publiée une ordonnance visant la répression de la collaboration économique. 9 SEPTEMBRE Opérations de libération de la Corse à l’initiative du général Giraud. La Résistance met en place une commission départementale d’épuration. 10 OCTOBRE Le procureur Lespinasse est abattu à Toulouse par les FTP-MOI. N OVEMBRE Jean Pierre-Bloch déclare dans Alger républicain : « C’est notre premier mot d’ordre. Avant tout, épuration, épuration. » 9 NOVEMBRE Giraud est éliminé du CFLN. 21 NOVEMBRE Le chef départemental de la Milice savoyarde, Gaston Jacquemin, est assassiné avec plusieurs de ses hommes à Thônes (Haute-Savoie). 18 DÉCEMBRE L’ancien ministre Flandin est arrêté, avec le gouverneur des colonies Boisson, qui avait combattu les troupes gaullistes devant Dakar en 1940, et l’ancien ministre de l’Intérieur Peyrouton. 1944 31 JANVIER Ordonnance du CFLN réprimant les dénonciations envoyées à l’administration de Vichy, à l’occupant et aux agents de la collaboration.
COUP DE BALAI Ci-contre : affiche du Parti socialiste pour la réforme de l’administration, 1946. Dès la Libération et dans les années qui suivent, les partis politiques encouragent le renouvellement du personnel de l’Etat, afin d’y pousser leurs sympathisants. © COLL. DIXMIER/KHARBINE-TAPABOR. 3 MARS Une ordonnance du CFLN prévoit l’exécution par fusillade, en cas de crime contre la sûreté de l’Etat ou en application des sentences prononcées par les tribunaux militaires. 4 MARS Reconnu à bord d’un bâtiment qui devait le conduire en Afrique du Nord, où il souhaitait combattre aux côtés des Alliés, l’ancien ministre de l’Intérieur de Vichy, Pierre Pucheu, est jugé par un tribunal composé de trois généraux et deux magistrats choisis par De Gaulle. Pucheu est condamné à mort et exécuté le 20 mars sur l’hippodrome d’Alger. 7 MAI Devant le mouvement Combat, Henri Frenay déclare qu’« il ne faut pas considérer comme traîtres tous les Français qui (…) s’étaient ralliés au maréchal », et dénonce le «sectarisme gaulliste ». 3 JUIN Le CFLN est remplacé par le Gouvernement provisoire de la République française (GPRF). 6 JUIN Débarquement des Alliés en Normandie. 10 JUIN A Oradour-sur-Glane, la division SS Das Reich massacre 643 villageois. 22 JUIN Le GPRF prend une ordonnance de mise sous séquestre des journaux sur le territoire libéré. 27 JUIN Une ordonnance régit l’épuration de la fonction publique. 28 JUIN Le ministre de l’Information Philippe Henriot est assassiné à Paris. AOÛT-SEPTEMBRE Partout en France, les femmes ayant eu des relations avec l’occupant ou ayant rendu des services sont prises pour cibles et parfois tondues en place publique, sous l’impulsion des comités locaux de Libération (CLL). Les premières listes de «femmes à tondre » sont publiées quelques semaines avant la libération de la ville en question. On estime à au moins 20 000 le nombre de femmes tondues. Plusieurs «commissions de criblage » sont mises en place en province. Celle d’Angers est ouverte par le commissaire régional de la République Michel Debré (qui avait lui-même, au Conseil d’Etat, prêté serment au maréchal Pétain en octobre 1941). Yves Farge, son homologue lyonnais, en crée trois. 18 AOÛT A Pamiers (Ariège), au moins 50 collaborateurs sont exécutés sur décision d’un tribunal du peuple formé de résistants, avant l’arrivée d’un préfet le 31 août. Partout en France, la répression des collaborateurs est mise en place, sous la pression populaire ou celle de certains groupes informels de résistance, pour un total d’environ 12 000 à 14 000 exécutions sommaires dans les semaines de la Libération. 19 AOÛT Début des combats pour la libération de Paris, signée six jours plus tard. Un groupe de Francs-tireurs et partisans mené par René Sentuc (« Capitaine Bernard ») s’installe à l’Institut dentaire et se livre à des extorsions, règlements de comptes et exécutions sommaires, y compris de résistants susceptibles de les dénoncer. Jusqu’au 15 septembre, 42 personnes sont assassinées. 20 AOÛT Pétain est contraint de quitter Vichy pour Sigmaringen, emmené par les troupes allemandes. 23 AOÛT Au Grand-Bornand (HauteSavoie), une cour martiale condamne à mort et fait exécuter 76 miliciens, sur 97 condamnations au total. Le même jour, Sacha Guitry est arrêté à son domicile parisien par des FFI. 26 AOÛT Le général De Gaulle descend les Champs-Elysées et assiste à un Te Deum à Notre-Dame, l’archevêque de Paris ayant été mis à l’écart. Une ordonnance du GPRF définit le crime d’indignité nationale : « est coupable d’indignité nationale (…), tout Français qui aura postérieurement au 16 juin 1940, soit sciemment apporté en France ou à l’étranger une aide directe ou indirecte à l’Allemagne ou à ses alliés, soit porté atteinte à l’unité de la nation ou à la liberté des Français, ou à l’égalité entre ces derniers ». 27 AOÛT Une circulaire entraîne l’exclusion de l’armée de tous les non-résistants. 28 ET 29 AOÛT Une ordonnance établit des « chambres civiques » pour les faits relatifs à l’indignité nationale. Les crimes de guerre sont quant à eux réprimés par une juridiction militaire. 30 AOÛT Ouverture de plusieurs cours martiales en province. A Grenoble, on condamne jusqu’au 4 octobre 23 personnes, dont 15 à la peine de mort. A Nîmes, 34 collaborateurs sont exécutés jusqu’au 19 septembre. Dans l’Hérault, 71 exécutions en une dizaine de jours. SEPTEMBRE Apprenant l’arrestation de sa mère, Robert Brasillach se constitue prisonnier à la Préfecture de police de Paris. 1ER SEPTEMBRE Une commission d’épuration administrative est mise en place au ministère des Colonies. 2 SEPTEMBRE Six jeunes miliciens sont condamnés à mort et fusillés à Grenoble devant une foule hostile. 7 SEPTEMBRE Une commission centrale d’épuration de la magistrature est mise en place. 11 SEPTEMBRE La cour de justice tient son premier procès à Marseille. 101 H
EN COUVERTURE 102 H 16 SEPTEMBRE Un décret institue des tribunaux militaires dans chaque département et permet de dissoudre les instances populaires autoproclamées. 23 SEPTEMBRE L’industriel Louis Renault se rend à la convocation d’un juge, qui le fait incarcérer à Fresnes. Il meurt de maladie, et possiblement de mauvais traitements, le 24 octobre suivant, avant son procès. 4 OCTOBRE Une ordonnance renforce le pouvoir des préfets pour procéder aux internements administratifs. 13 OCTOBRE François Mauriac évoque l’amnistie dans un éditorial du Figaro : «Nous voulons, nous exigeons le châtiment des coupables – non celui des suspects ; et nous ne faisons pas bon marché de la vie ni de la liberté des innocents. Il existe des crimes définis, sur lesquels aucun désaccord n’est imaginable. Mais les accusations vagues et, si l’on peut dire, sans contours qui planent sur une foule de citoyens (…) voilà l’un des pires malheurs qui puissent frapper un peuple. » 14 OCTOBRE Le Service de recherche des crimes de guerre ennemis (SRCGE) est créé et confié au colonel Chauveau. 23 OCTOBRE L’écrivain et fondateur de Gringoire, Georges Suarez, est condamné à mort par la cour de justice de la Seine. Il est exécuté le 9 novembre au fort de Montrouge. 30 OCTOBRE Le gouverneur Pierre Boisson est condamné par le tribunal militaire d’Alger à la révocation sans pension. 16 NOVEMBRE L’ancien préfet de HauteSavoie, Charles Marion, condamné à mort et emprisonné, est enlevé par des maquisards et exécuté à Annecy. 18 NOVEMBRE Une ordonnance crée la Haute Cour de justice pour juger les personnes qui, «sous la dénomination de chef de l’Etat, chef du gouvernement, ministres, secrétaires et sous-secrétaires d’Etat, commissaires généraux, secrétaires généraux du chef de l’Etat, du chef du gouvernement et des ministères, résidents généraux, gouverneurs généraux et hauts commissaires », ont participé aux gouvernements de l’Etat français du 17 juin 1940 à août 1944. DÉCEMBRE On estime à 50 000 personnes le nombre d’internés, répartis dans 171 sites sur le territoire. 26 DÉCEMBRE Une ordonnance complète et codifie celle du 26 août définissant l’indignité nationale. 1945 3 JANVIER Le patron du journal sportif L’Auto, Albert Lejeune, condamné à mort par la cour d’assises de Marseille en octobre après une rapide délibération, est fusillé. 9 JANVIER L’officier de marine et écrivain Paul Chack est fusillé au fort de Montrouge. 16 JANVIER Une ordonnance prononce la nationalisation du groupe industriel Renault. Les petits actionnaires sont indemnisés, mais pas la famille de Louis Renault ni les administrateurs. 23 JANVIER Condamné par la cour de justice de Nîmes, l’ancien préfet du Gard et du Loiret Angelo Chiappe (frère du préfet de police de Paris d’avant-guerre Jean Chiappe) est fusillé. 27 JANVIER A Lyon, Charles Maurras est reconnu coupable de haute trahison et d’intelligence avec l’ennemi, et condamné à la réclusion criminelle à perpétuité et à la dégradation nationale. FÉVRIER 31 380 personnes restent internées, selon le ministère de l’Intérieur. 6 FÉVRIER Condamné par la cour d’assises de la Seine le 19 janvier, Robert Brasillach est fusillé au fort de Montrouge. 12 MARS La Haute Cour de justice ouvre son premier procès, celui de l’amiral Esteva. Malgré le témoignage en sa faveur du vice-amiral Muselier, il est condamné aux travaux forcés à perpétuité. 15 MARS Pierre Drieu La Rochelle se suicide à son domicile alors que des journaux annoncent son arrestation prochaine. 6 AVRIL Une ordonnance constitue un jury d’honneur pour juger les parlementaires qui ont voté les pleins pouvoirs au maréchal Pétain en 1940. 20 AVRIL Ancien haut commissaire au Levant, le général Dentz est condamné à mort par la Haute Cour de justice. Gracié par le général De Gaulle, il meurt à la prison de Fresnes le 19 décembre suivant. 26 AVRIL Le maréchal Pétain négocie son retour d’Allemagne. Extradé en Suisse, il se livre aux autorités françaises. A partir du 30 avril et jusqu’au mois de juin, il est interrogé à onze reprises. M AI-JUIN Nouvelle vague de tontes de femmes, arrêtées après avoir accompagné les Allemands dans leur retraite avant d’être renvoyées en France. D’autres femmes suspectes de collaboration sont aussi visées lorsque leur peine est jugée trop légère. 31 MAI Lors d’une réunion à la Mutualité, le Conseil national de la Résistance réclame «le châtiment immédiat de Pétain ». 23 JUILLET Le procès du maréchal Pétain s’ouvre devant la Haute Cour de justice. 1ER AOÛT Pierre Laval arrive en France. Il témoigne deux jours plus tard lors du procès du maréchal. 8 AOÛT A Londres, les Etats-Unis, le Royaume-Uni, l’Union soviétique et la France signent le «statut de Nuremberg », qui met en place un tribunal militaire international pour juger les criminels de guerre. 13 AOÛT Une manifestation organisée à Lyon par le comité départemental de Libération réunit 1 200 personnes pour demander la peine de mort pour Pétain. 15 AOÛT Pétain est déclaré coupable de haute trahison et d’intelligence avec l’ennemi et condamné à mort, avec le vœu que la sentence ne soit pas appliquée. Il est envoyéaufortduPortalet,danslesPyrénées. 3 OCTOBRE Joseph Darnand est jugé et condamné à mort par la Haute Cour de justice. Il est exécuté le 10 octobre au fort de Châtillon. 5 OCTOBRE Procès de Pierre Laval, devant la Haute Cour de justice. Après des débats houleux, l’ancien chef de gouvernement est condamné à mort. Malgré une tentative de suicide le 15 octobre, il est exécuté à Fresnes le jour même. 21 OCTOBRE Une assemblée constituante est élue. 16 NOVEMBRE Le maréchal est transféré au fort de Pierre-Levée, sur l’île d’Yeu. 1946 19 JANVIER GPRF. De Gaulle démissionne du 22 FÉVRIER Condamné à mort par la Haute Cour de justice, Jean Luchaire est fusillé au fort de Châtillon. 16 AVRIL Une première loi d’amnistie est votée, sous certaines conditions, pour les condamnations pour marché noir et profits illicites.
11 MAI Une cour de justice est instaurée en Indochine. 27 OCTOBRE La IVe République est promulguée. 10 NOVEMBRE Décoré en février 1943 de la Francisque, mais également actif au même moment dans la Résistance, François Mitterrand devient député. Il sera ministre l’année suivante. 18 NOVEMBRE Lucien Rebatet est condamné à mort. Il sera gracié par le président Vincent Auriol le 12 avril 1947, après une pétition d’écrivains. 23 JUIN René Bousquet, ancien secrétaire général à la Police de Vichy, est condamné à cinq ans de dégradation nationale, mais la peine est annulée en raison de sa participation « active et soutenue à la résistance contre l’occupant ». 1 ER JUILLET La Haute Cour condamne André Parmentier, ancien préfet sous Vichy, à cinq ans de dégradation nationale, mais annule immédiatement la peine pour faits de résistance avérés. Il s’agit de la dernière condamnation de la Haute Cour en matière d’épuration. 1947 1951 Fernand de Brinon est condamné à mort par la Haute Cour de justice. Il est fusillé le 15 avril au fort de Montrouge. 14 MARS L’amiral Georges Robert est condamné par la Haute Cour de justice à dix ans de travaux forcés, sans application de la peine. Dans les jours suivants, l’ancien ministre des Colonies Jules Brévié est condamné à dix ans de prison et Armand Annet, ancien gouverneur de Madagascar, à dix ans d’indignité nationale. 1 6 A O Û T Une amnistie est dé cidé e concernant les délits de collaboration commis par les mineurs. 28 AOÛT Les Alsaciens condamnés à moins de dix ans d’indignité nationale sont amnistiés. DÉCEMBRE L’ancien commissaire général aux questions juives de Vichy Xavier Vallat est condamné à dix ans de prison et à l’indignité nationale à vie, par la Haute Cour. 6 MARS 1948 AVRIL Une Union des victimes civiques est créée «pour la réparation des actes criminels ou injustes commis depuis la Libération ». L’abbé Jean-Marie Desgranges, ancien député qui vota les pleins pouvoirs à Pétain, publie Les Crimes masqués du résistantialisme, qui dénonce l’opportunisme de certains partis politiques à partir de 1944. 6 MAI Le général Weygand bénéficie d’un non-lieu sur toutes les accusations de la commission d’instruction de la Haute Cour. 1949 9 FÉVRIER Une loi d’amnistie est votée pour les jeunes entrés dans la Milice. 5 JANVIER Une loi d’amnistie est votée pour les faits constitutifs de l’indignité nationale d’une durée de moins de quinze ans et, pour les mineurs de moins de 21 ans, pour les peines inférieures à cinq ans. 31 JANVIER La cour de justice de la Seine tient sa dernière audience. 20 AVRIL Louis-Ferdinand Céline est amnistié, un an après sa condamnation par contumace à l’indignité nationale. Il revient de son exil européen en juillet. 23 JUILLET Le maréchal Pétain meurt au fort de Pierre-Levée à 95 ans. Après 1951 SEPTEMBRE 1952 L’ancien commissaire général aux questions juives Xavier Vallat, condamné en 1947 à dix ans de prison, est libéré. 22 DÉCEMBRE 1952 Trois membres français de la Gestapo de la rue de la Pompe sont condamnés à mort. Ils sont fusillés le 22 mai 1954 au fort de Vincennes. 6 AOÛT 1953 Une loi porte amnistie pour plusieurs catégories de condamnations, notamment concernant les militaires. Plusieurs milliers de détenus sont libérés. 20 JANVIER 1956 Christiane Renault, veuve de Louis Renault, porte plainte pour homicide volontaire au sujet de la mort de son mari en 1944. Un non-lieu est prononcé en novembre. 26 DÉCEMBRE 1964 Une loi fait du «crime contre l’humanité » un crime non prescriptible. 6 NOVEMBRE 1965 Jacques Vasseur, ancien auxiliaire de la Gestapo, est condamné à mort mais voit sa peine commuée en prison à perpétuité. Finalement libéré en 1984, il vivra jusqu’en 2009, en Allemagne. 28 AVRIL 1966 Jean Barbier, chef du PPF à Grenoble et collaborateur de la Gestapo, est à nouveau condamné à mort, après une première condamnation l’année précédente cassée par la Cour de cassation. Il est gracié par le général De Gaulle. 23 NOVEMBRE 1971 Paul Touvier, ancien chef de la Milice à Lyon, est gracié par Georges Pompidou sur les peines accessoires à sa condamnation à mort de 1946. La condamnation principale était prescrite depuis 1967. La décision est médiatisée, ce qui entraîne de nouvelles plaintes pour crimes contre l’humanité. 12 MARS 1979 Jean Leguay, délégué du secrétaire général à la Police René Bousquet, est inculpé pour crimes contre l’humanité. Il mourra en 1989, avant son procès. 27 NOVEMBRE 1981 Paul Touvier est inculpé pour crimes contre l’humanité. 19 JANVIER 1983 Maurice Papon, secrétaire général de la préfecture de Gironde pendant la guerre, ancien préfet de police de Paris et ministre de Raymond Barre, est inculpé pour crimes contre l’humanité. 24 MAI 1989 Paul Touvier est arrêté au prieuré Saint-François à Nice. En 1992, la cour d’appel de Paris l’exonère des accusations de crimes contre l’humanité. Ce jugement est finalement cassé par un recours la même année. Il sera jugé en 1994 devant la cour d’assises des Yvelines et condamné à la prison à perpétuité. Il mourra le 17 juillet 1996 à la prison de Fresnes. 13 SEPTEMBRE 1989 L’association des Fils et filles des déportés juifs de France, de Serge Klarsfeld, et d’autres associations déposent plainte contre René Bousquet pour crimes contre l’humanité, en particulier pour sa responsabilité dans la déportation de 194 enfants. René Bousquet est inculpé en 1991. Il est assassiné le 8 juin 1993 à Paris, par Christian Didier, dont l’avocat, Arnaud Montebourg, évoque un «crime civique ». 8 OCTOBRE 1997 Maurice Papon est jugé pour complicité de crimes contre l’humanité devant la cour d’assises de Bordeaux. Le 2 avril 1998, il est condamné à dix ans de réclusion criminelle. 2 103 H
© ALFREDO DAGLI ORTI/PHOTO12. © VILLE DE CARPENTRAS. © MICHEL BLOT. © MUSÉE DU QUAI BRANLY-JACQUES CHIRAC, PHOTO CLAUDE GERMAIN/SP. L’ESPRIT DES LIEUX 106 ASSISE, LA CITADELLE INATTENDUE FRANÇOIS FONDA UN ORDRE QUI COMPTA TRèS RAPIDEMENT DES MILLIERS DE FRèRES, LÀ OÙ IL AVAIT VÉCU DANS LA PAUVRETÉ, POUR FAIRE D’ASSISE UN HAVRE DE BEAUTÉ. 114 LA GRANDE GALERIE DE CARPENTRAS LA SPLENDIDE BIBLIOTHèQUE-MUSÉE DE L’INGUIMBERTINE, DU NOM DE L’ÉVÊQUE QUI LA LÉGUA À LA CITÉ DU VAUCLUSE AU XVIIIE SIèCLE, SE DÉVOILE AU SEIN DE L’HÔTEL-DIEU PROFONDÉMENT RESTAURÉ.
126 DANS LES PETITS PAPIERS AU CŒUR DU LIMOUSIN, UN ATELIER APPLIQUE DES TECHNIQUES DE RESTAURATION DE POINTE AUX MANUSCRITS ET PARCHEMINS LES PLUS ANCIENS. LES ABBAYES ET GRANDS MUSÉES LUI CONFIENT LEURS TRÉSORS POUR EN PRÉSERVER LE MESSAGE. ET AUSSI SOUS LE SOLEIL DES MEXICAS NE L’APPELEZ PLUS AZTèQUE, MAIS MEXICA, CE PEUPLE AUX DIEUX FASCINANTS. LE MUSÉE DU QUAI BRANLY LUI CONSACRE UNE EXPOSITION MAGNIFIQUE MAIS BIAISÉE PAR LA VOLONTÉ DE BANALISER LE CARACTèRE SANGLANT DE SA CIVILISATION. BELLES ÉPOQUES Page de gauche, en haut : La Déposition de Croix (détail), fresque de Pietro Lorenzetti, 1310-1319 (Assise, basilique Saint-François, église inférieure). Page de gauche, en bas : bibliothèque-musée de l’Inguimbertine, à Carpentras. En haut : opération de dépoussiérage de parchemin ancien, à l’atelier de restauration La Reliure du Limousin, en Corrèze. Ci-contre : statue de Tlaloc, dieu de la pluie et personnification de la terre, XIVe-XVIe siècle (Paris, musée du Quai Branly-Jacques Chirac).
© PISTOLESI ANDREA/HEMIS.FR LA CITÉ DE DIEU Le complexe de la basilique Saint-François, visible au premier plan avec ses puissants contreforts, fut érigé progressivement entre le XIIIe et le XVe siècle, sur une colline où, antérieurement, étaient exécutés les condamnés à mort. La partie la plus ancienne est la basilique inférieure : située juste en dessous de la basilique supérieure dont on distingue l’abside et le clocher, elle fut achevée en 1230, quatre ans seulement après la mort de saint François.
La Assise citadelle inattendue Par François-Joseph Ambroselli Située au cœur de l’Ombrie, en face de Pérouse, Assise plonge ses racines dans un lointain passé étrusque. Mais il fallut, au XIIIe siècle, la foi d’un fameux poverello pour y attirer les plus grands peintres, qui en firent un joyau de la pré-Renaissance.
© ALAMY STOCK PHOTO/HEMIS.FR © PHOTO SCALA, FLORENCE, DIST. GRANDPALAISRMN/IMAGE SCALA. © RAFFAELLO BENCINI/BRIDGEMAN IMAGES. L’ESPRIT DES LIEUX 108 H L’HOMME DE DOULEURS Le saint François peint par Cimabue dans les environs de 1280 (ci-contre) arbore un visage émacié, recouvert d’une barbe négligée et encadré d’oreilles décollées. Ce portrait correspond parfaitement à la description physique rapportée par son premier biographe, le frère Thomas de Celano. Tenant contre lui les Saintes Ecritures, il dévoile ses stigmates reçus en 1224, deux ans avant sa mort, sur le mont Alverne, lors d’une vision céleste. L’épisode, raconté par le même biographe, fut représenté en fresque (en haut, à gauche) dans la nef de la basilique inférieure par le Maître de saint François vers 1260. Ci-dessus : vue de la basilique Saint-François avec ses deux églises superposées, toutes les deux dotées d’une nef unique et d’un plan en croix latine, surplombant le complexe du Sacro Convento qui fut achevé au XVe siècle.
A dossée comme un balcon aux collines du mont Subasio, à 424 m d’altitude, au cœur de l’Ombrie, la ville d’Assise porte bien son nom : avec ses fondations bien ancrées dans le sol qui lui donnent l’air d’une citadelle imprenable, elle a affronté les siècles avec panache. Elle connut tour à tour l’expansion étrusque et la domination romaine, avant que les lumières de la foi chrétienne ne lui soient transmises au IIIe siècle par l’évêque Rufin, qui mourut pour cela en martyr, noyé dans une rivière, attaché à une meule. Ravagée par les Ostrogoths en 545, elle fut reconquise par les Byzantins,puis occupée par les Lombards, partagea le sort du duché de Spolète jusqu’au XIIe siècle, avant d’aller de bras en bras, de prétendant en prétendant : Frédéric II d’abord, puis différentes familles italiennes, et enfin le pape Paul III, qui étendit son pouvoir sur l’Ombrie au XVIe siècle et offrit à la belle cité une période de tranquillité. Bien que troublée momentanément à l’époque napoléonienne, cette paix dura jusqu’en 1860, date à laquelle elle lia son destin à l’Etat italien naissant. Avec sa forteresse menaçante perchée à son sommet, ses murailles crénelées et ses tours fortifiées, Assise raconte toute l’histoire de l’Italie. Ce n’est pourtant pas à ses vestiges ni à sa beauté qu’elle doit sa célébrité internationale, mais bien à la vie héroïque d’un pauvre hère qui, au tournant des XIIe et XIIIe siècles, alors que son époque glorifiait la chevalerie et l’amour courtois, que son père était un marchand fortuné et que la richesse lui tendait les bras, décida de suivre l’Evangile à la lettre, de ne rien posséder et de prêcher le royaume de Dieu et la pénitence : saint François d’Assise. Sa règle de vie, faite de prières et d’exhortations, entièrement donnée aux pauvres et aux lépreux, fut approuvée oralement par le pape dès 1209, alors que sa jeune communauté ne comptait qu’une poignée de frères. En une dizaine d’années, ce pauvre errant fut rejoint par des milliers de disciples : « A la fin de sa vie, son ordre comptait déjà 5 000 frères, raconte frère Mario, délégué du pape à Assise. Audelà de son charisme spirituel, c’était un prêcheur doué, un grand poète qui savait captiver les foules. Son Cantique de frère Soleil est le premier poème en italien qui tienne la route ! » Composé lors de l’hiver 1224-1225, alors qu’il était presque aveugle et souffrait de nombreux maux, ce cantique rendait gloire au Créateur pour toute son œuvre : le Soleil, la Lune, les étoiles, l’eau, le vent, le feu et la Terre. Le jour de sa mort, le 3 octobre 1226, couché nu sur la terre nue, le corps criblé de douleurs, à la Portioncule, à quelques kilomètres d’Assise, François dicta à ses frères en larmes la dernière strophe : « Pour notre sœur la Mort corporelle à qui nul homme Moins de deux ans plus tard, l’église inférieure est achevée dans ses grandes lignes et, le 25 mai 1230, le corps du saint y est transféré en grande pompe, tandis que les travaux continuent pour l’église du dessus. Les dépenses sont considérables : la papauté promet des indulgences à quiconque apportera son soutien, tandis que la commune d’Assise impose une taxe au grain à ses habitants, sous peine de bannissement. De son côté, frère Elie, disciple aimé de François et deuxième ministre général des Franciscains, envoie des émissaires dans toutes les provinces de l’Ordre pour collecter les contributions de ses frères et oriente les bâtisseurs vers une architecture plus éloquente, à Le Poverello avait vécu comme le dernier des derniers et aurait souhaité le rester. vivant ne peut échapper. » Aujourd’hui, ce cantique à la gloire du Très-Haut est connu de tous les Italiens. La dépouille de ce fol-en-Christ repose désormais à l’extrémité ouest de la ville, dans une immense basilique aux allures d’acropole médiévale, bâtie sur la pente douce d’une colline jadis appelée « colle dell’Inferno », où les criminels étaient pendus. Selon ses premiers biographes, François lui-même avait désiré être enterré en cet endroit infâme. A ses dires, il ne méritait rien d’autre : « François en avait assez qu’on le prenne pour un saint », explique frère Nicolas Morin, franciscain de la fraternité de Besançon, qui organise chaque année des pèlerinages vers la ville sainte. Lui, le Poverello d’Assise (le petit pauvre), avait vécu « comme le dernier des derniers et aurait souhaité le rester ». Mais le pape et l’ordre franciscain en décidèrent autrement. Le 16 juillet 1228, dix-huit mois seulement après sa mort, il est canonisé. Dès le lendemain, le pape Grégoire IX pose la première pierre de l’église destinée à recevoir son corps. La « colline de l’Enfer » est alors rebaptisée la « colline du Paradis » par le souverain pontife. même d’exalter la gloire de son saint fondateur : à la structure simple, à plan rectangulaire, il ajoute une nouvelle travée à l’est, un transept et une abside, dispose des piliers et des contreforts à l’extérieur pour soutenir une basilique supérieure bien plus haute que prévu, et fait reconstruire la charpente d’origine pour installer des voûtes sur croisée d’ogives. Certains de ses frères grincent des dents. En 1239, Grégoire IX décharge frère Elie du titre de général « à cause des excès commis dans l’édification de la basilique », selon les dires du chroniqueur Arnald de Sarrant (vers 1365-1369). Trop tard : ce frère énergique a déjà « porté à terme l’édification de la double église et du clocher ». En mai 1253, après plus de vingt ans de travaux, le pape Innocent IV consacre enfin le sanctuaire : deux églises montées l’une sur l’autre, et un couvent, siège du palais apostolique, construits avec cette pierre blanche légèrement rosée, extraite du mont Subasio, qui éclaire sans éblouir et change de teinte au gré des heures et des saisons. Les pèlerins commencèrent alors à affluer par milliers et l’on dut 109 h
© AME/OPALE.PHOTO. PHOTOS : © DOMINGIE & RABATTI/LA COLLECTION. 110 h agrandir le transept de l’entrée inférieure dans la seconde moitié du XIII e siècle. Conformément au souhait du pape Grégoire IX, « l’église spéciale » consacrée au saint était devenue caput et mater, la « mère et le chef » de tout l’ordre franciscain (Is qui Ecclesiam, 22 avril 1230). Avec ses contreforts aux allures de tourelles de défense, ses portiques à arcs romains soutenus par d’imposantes superstructures et ses ouvertures sculptées comme de la dentelle, ce sanctuaire manifestait sensiblement la puissance de Dieu et de l’Eglise. Mais l’histoire de saint François commençait, elle, à souffrir de quelques oublis. Peu après sa mort, les frères gardiens du sanctuaire avaient commencé à se rendre compte que les pèlerins n’avaient qu’une vision éparpillée et fragmentaire de sa vie, favorisant davantage ses miracles et les légendes populaires que la réalité de son ministère : « Il fallait trouver une stratégie. L’enjeu était alors de faire comprendre aux gens que son idéal de vie était accessible à tous et en même temps de témoigner du caractère exceptionnel de sa vie », explique frère Mario. Si l’extérieur de la basilique témoignait de la puissance de l’Eglise et de l’ordre franciscain, il fallait que son intérieur enseignât les cœurs et les initiât aux mystères de la vie franciscaine. Quel moyen plus sûr et plus concret que l’image ? Par souci d’économie, la fresque fut préférée à la mosaïque, au grand dam des générations futures de l’Ordre : « Ce ne fut pas un très bon investissement sur le long terme, plaisante frère Mario. Tous les soixante ans, nous devons entamer de nouvelles campagnes de restauration. » 10 000 m² de fresques s’étalent aujourd’hui sur les parois intérieures des deux basiliques, de la main des plus grands noms de la peinture : Cimabue, Giotto, Simone Martini, Pietro Lorenzetti et tant d’autres ont contribué à ce chef-d’œuvre. Le grand chantier pictural commença très vite après l’achèvement de la construction et fut d’abord dirigé vers la partie la plus accessible aux pèlerins : la nef de la basilique inférieure. Le travail fut confié à un peintre anonyme, le Maître de saint François, qui mit son pinceau au service d’une idée lumineuse : faire figurer face à face, sur les parois des deux travées de la nef, les fresques de la Passion du Christ et celles de la vie de François, « l’alter Christus ». Le plan était simple : que les fidèles comprennent l’intimité qui les liait : « On ne comprend François qu’à la lumière du Christ. Tel est l’enseignementdelabasiliqued’Assise», insiste frère Mario. Mal conservées, rongées par l’humidité, amputées de nombreuses parties par l’ouverture des chapelles en 1270, elles demeurent néanmoins le témoignage pictural le plus ancien de la théologie franciscaine. Ainsi, l’épisode de la spoliation du printemps 1206, où le saint, la mine grave, se dépouille de ses habits devant son père furieux, fait face à une scène précédant la Crucifixion, où le Christ est délesté de sa tunique par ses tortionnaires. De la même manière, la scène des lamentations sur le Christ mort, où Marie défaille devant le corps transpercé de son fils, est située en face d’une fresque montrant François recevant les stigmates de la Passion, sur le mont Alverne, en septembre 1224, et s’unissant ainsi aux souffrances de son Dieu. Mais l’intérêt de ces fresques ne se limite pas à leur portée théologique : elles sont au commencement d’une révolution artistique qui dura près de soixante ans et qui changea à jamais l’histoire de l’art en Occident. Peu à peu, en effet, les artistes entreprirent de s’émanciper de la tutelle byzantine, d’intégrer un semblant de perspective dans leurs compositions et, surtout, de
MILLE ET UNE IMAGES A la toute fin du XIIIe siècle, Giotto fut chargé de peindre la Légende de saint François sur la partie basse de la nef de la basilique supérieure (page de gauche). Le maître réalisa 28 fresques mettant en scène des épisodes tirés de la Legenda maior, biographie du saint rédigée par Bonaventure de Bagnoregio en 1263 à la demande de l’ordre des Franciscains qui allait dès lors la considérer comme la seule biographie officielle. On peut y admirer notamment la scène de la Renonciation aux biens (ci-dessus, à gauche), où François se défait de ses vêtements et se place sous la protection de l’Eglise ; ou encore celle du Prêche aux oiseaux (ci-dessus, à droite). s’affranchir des règles de la stylisation traditionnelle. Déjà dans son Saint François prêchant aux oiseaux, le Maître de saint François avait fait preuve d’audace en y faisant figurer distinctement des colombes, des pies ou des corbeaux à l’ombre d’un chêne feuillu, attentifs au prêche d’un François pieds nus et barbu. Ce n’était que le début d’un grand bouleversement : vers 1280, dans le transept de droite, un autre grand maître de la pré-Renaissance, Cimabue, osa bousculer la tradition en faisant figurer aux côtés de sa Vierge à l’Enfant assise sur son trône de gloire, entourée de quatre anges lumineux, le pauvre François vêtu de son habit crasseux et déchiré, laissant apparaître sa plaie du côté et serrant contre sa poitrine la Parole de Dieu : « Il s’agit du premier portrait réaliste du saint. Les autres fresques le représentent plutôt beau, avec des traits idéalisés. Dans cette composition, Cimabue a pris le parti de le figurer tel qu’il était, avec des traits presque vilains », commente frère Mario. Avec sa mine disgracieuse, sa barbe désordonnée, sa morphologie rachitique, il correspond parfaitement à la description qu’en a faite son premier biographe, le frère Thomas de Celano, dans sa Vie du bienheureux François (1228-1229) : « De taille moyenne, assez proche de la petitesse, il avait une tête moyenne et ronde, le visage oblong et allongé, le front plat et petit (…), les oreilles dressées mais petites (…), la chair très peu abondante. » Rien à voir avec le François presque athlétique dont Giotto peignit la légende dans la nef de la basilique supérieure entre 1296 et 1300. Là, dans cette église majestueuse, éclairée à l’ouest par une immense rosace, sous des voûtes parsemées d’étoiles et parcourues de nervures décorées géométriquement, s’épanouissent 28 fresques qui constituent « le premier film en couleur de l’histoire », selon les mots de frère Mario. Tirées de la Legenda maior, la biographie du saint écrite par Bonaventure de Bagnoregio en 1263, elles nous initient à l’histoire de François, de sa jeunesse à Assise, marquée par des songes et des actes de charité, jusqu’à sa mort, sa canonisation et les nombreux miracles obtenus par son intercession : apparition, guérison et même résurrection d’une femme dévote, morte en état de péché mortel. Dans la fresque en question, la ressuscitée se redresse sur sa couche, alors que l’on voit, dans le ciel bleu, le Poverello supplier ardemment le Christ pour elle. Cette vision glorieuse du saint rejoint celle que les assistants de Giotto s’appliquèrent à évoquer deux décennies plus tard, entre 1315 et 1320, dans l’une des fresques recouvrant la voûte du presbytère de la basilique inférieure, au-dessus du maître-autel. François y apparaît en gloire, assis sur un imposant trône couvert d’un dais, porté par un chœur d’anges virevoltants. Plus de robe de bure, mais une lourde dalmatique dorée censée signifier sa réussite spirituelle : « En hébreu, le mot “gloire” se confond avec le mot “poids”, explique frère Mario. Ici, tout nous indique que François a eu une vie qui pesait lourd : une vie parfaite. » Une perfection atteinte grâce à une qualité bien éprouvée par le saint : la discipline. Les trois fresques allégoriques qui, sur la voûte, côtoient cette Gloire de saint François donnent le mode d’emploi : pauvreté, chasteté, obéissance. A chaque vertu, son voûtain. Dans Le Mariage mystique de saint François avec la Pauvreté, on voit le saint mettre la bague au doigt d’une femme au vêtement rapiécé, la corde aux reins et les pieds dans les ronces, sous le regard bienveillant du Christ qui bénit l’union. Dans le voûtain adjacent, un franciscain à tête de squelette reçoit, 111 h
L’ESPRIT DES LIEUX 112 h agenouillé, le joug de l’obéissance qui, personnifiée en un mystérieux personnage ailé au visage serein et sévère à la fois, intime le silence au religieux dévoué, d’un simple geste de l’index. Enfin, dans la dernière fresque, une scène complexe s’offre à notre admiration : enfermée dans une tour surmontée d’une oriflamme blanche et bien gardée par des personnifications de la Sainte Pureté et de la Sainte Force morale, une jeune vierge reçoit la palme et le diadème de la victoire de la main d’anges volants. De la tradition byzantine, il ne reste plus grand-chose, sinon quelques traits hiératiques et le fond d’or symbolisant la lumière divine qui baigne toutes choses. La rupture fut surtout consommée dans te garde. Qu’il te montre sa face et sa tendresse. Qu’il tourne vers toi son visage et te donne la paix. Que le Seigneur te bénisse. Ton frère François. » Placé dans une vulgaire caisse en bois, elle-même contenue dans un cercueil de pierre grossier, son corps avait été déposé par frère Elie en 1230 sous le maître-autel de la basilique inférieure, dans un petit caveau creusé dans la roche. Il y reposa en paix jusqu’au début du XIXe siècle, époque à laquelle certains sceptiques commencèrent à émettre des doutes sur la présence de son squelette. La permission fut alors demandée au pape de procéder à une vérification. Celle-ci fut accordée en décembre 1818, à une condition : que cela se fasse dans le plus grand secret, sous peine Dans les fresques de Giotto et de Lorenzetti, tout pétille, tout vibre ! les transepts où Pietro Lorenzetti et Giotto, au cours des mêmes années, composèrent de magnifiques fresques consacrées à la vie du Christ, où la peine et la douleur se lisent sur tous les visages : « En seulement soixante ans, tout a changé en peinture, avec l’intégration progressive dans la composition de la profondeur, des émotions, du mouvement : dans les fresques de Giotto et de Lorenzetti, on entend le bruit de la foule, les pleurs des saintes femmes et le fracas des armes des Romains conduisant le Messie au supplice, explique frère Mario qui exulte : tout pétille, tout vibre ! » Outre la compréhension de son histoire, ce réalisme vibrant permet au visiteur de s’identifier au saint, dont la tunique rapiécée et marronnasse trône dans la salle capitulaire, accessible par le transept sud, au côté notamment de son cilice, cette corde rugueuse portée à même le corps comme instrument de mortification, ou encore cette ultime inscription autographe en latin, d’une simplicité désarmante, adressée à son ami le frère Léon, alors qu’il entre en agonie : « Que le Seigneur te bénisse et d’excommunication. Ainsi, toutes les nuits, les frères du couvent se mirent à creuser la pierre, armés de pioches. Après cinquante-deux nuits de labeur, ils tombèrent enfin sur la précieuse relique qui, après des examens scientifiques, fut enfermée dans une châsse en bronze scellée par le SaintSiège. Immédiatement, on creusa une vaste crypte dans la pierre vive, destinée à l’accueillir. Dès 1820, elle était ouverte au public et les visiteurs pouvaient se recueillir auprès de son sarcophage, enfermé dans un pilier placé dans l’axe des deux autels du dessus. Jugée trop pompeuse, sa décoration fut repensée en 1932 et l’on évacua les dorures et les moulures néoclassiques au profit d’un décor austère et dépouillé : la pierre brute. Avec ses allures de grotte humide, ce tombeau est enfin digne du Poverello d’Assise, lui qui dormait à même le sol, sur un lit de pierre, ou dans les failles des rochers. Cela lui donnait le sentiment, selon les mots du frère Nicolas Morin, de « reposer dans le côté transpercé du Christ d’où coulent l’eau et le sang ». 2 NOCES DE PIERRE Sur la voûte du presbytère de la basilique inférieure, Giotto et son atelier ont représenté des scènes allégoriques, mettant notamment en scène le mariage de François avec la Pauvreté (ci-contre), où le saint passe une bague au doigt d’une vieille femme au vêtement rapiécé, sous le regard bienveillant du Christ qui bénit leur union. Une pauvreté à laquelle le saint restera fidèle même après sa mort, comme en témoigne son tombeau à peine décoré, enchâssé dans un pilier de pierre brute (ci-contre, à droite). Ci-dessus : vue du transept gauche de la basilique inférieure, abritant notamment le cycle de la Passion du Christ de Pietro Lorenzetti.
© MARTIN THOMAS PHOTOGRAPHY/ALAMY STOCK PHOTO/HEMIS.FR © NPL/OPALE.PHOTO. ©AKG-IMAGES/GERHARD RUF. H 113
L IEUX DE MÉMOIRE Par Marie-Laure Castelnau La grande de galerie Carpentras Les collections de l’Inguimbertine, l’une des rares bibliothèques-musées de France, s’installent dans l’hôtel-Dieu de Carpentras. Ce nouvel écrin du XVIIIe siècle, entièrement rénové, ouvre au public après quinze ans de travaux.
© VILLE DE CARPENTRAS. © BIBLIOTHèQUE-MUSÉE INGUIMBERTINE. © VILLE DE CARPENTRAS. D evant l’ancien hôpital construit à partir de 1750 par l’architecte Antoine d’Alleman, se dresse une imposante statue en bronze, réalisée par Louis-Joseph Daumas et érigée par la Ville de Carpentras en 1858. Sur le piédestal, à gauche, on peut lire : «Ses libérales mains ont laissé dans Vaucluse / Le pauvre sans besoin, l’ignorant sans excuse. » Ces louanges, extraites d’un poème provençal de N. Piot, témoignent de la reconnaissance éprouvée par ses compatriotes à l’égard de dom Malachie (né Joseph-Dominique) d’Inguimbert (1683-1757), qui fit construire ce magnifique bâtiment, à la fois fonctionnel, spacieux et lumineux. Originaire de Carpentras, d’Inguimbert avait été ordonné prêtre en 1707 puis avait rejoint Rome en 1730, où il était entré au service du cardinal Lorenzo Corsini, futur Clément XII, dont il était devenu le confesseur et le bibliothécaire. En 1735, le pape le nomme évêque de sa ville natale. Fin lettré, dom Malachie apporte à sa cité le goût et l’éclectisme que lui ont inculqués ses années dans la capitale pontificale. Inspiré par le modèle DE LIBÉRALES MAINS Page de gauche, en haut : la statue de Mgr d’Inguimbert, évêque de Carpentras, semble bénir l’hôtel-Dieu de la ville dont il avait commandité la construction. Celui-ci accueille aujourd’hui la splendide collection que l’homme d’Eglise avait léguée à sa cité. Le tableau Les Ruines du palais d’Ashraf (page de gauche en bas, entre 1848 et 1894) du peintre vauclusien Jules Laurens est venu compléter le fonds. Ci-dessus : reconstitution de l’un des cabinets d’étude de Mgr d’Inguimbert, dans la bibliothèque-musée. italien, il installe dès 1740, dans un hôtel particulier jouxtant le palais épiscopal, sa collection d’ouvrages et d’œuvres d’art constituée à Rome. «Il veut faire de cette bibliothèque-musée une “maison des muses”, avec de grandes salles de lecture où sont exposés de nombreux tableaux », explique Jean-Yves Baudouy, le directeur de l’Inguimbertine. L’évêque enrichit ce fonds de plusieurs achats avisés. En 1747, il acquiert notamment les 100 000 feuillets appartenant à Nicolas-Claude Fabri de Peiresc, savant et érudit aixois, auteur de la première cartographie de la Lune. Après avoir obtenu l’autorisation du pape, ce prélat charitable lègue par testament à la ville de Carpentras, en 1757, l’ensemble de sa collection, constituée de 18 000 livres imprimés, 500 documents manuscrits, mais aussi de cartes, plans, monnaies et médailles, tableaux et objets d’art, mobilier et objets scientifiques. Sa collection sera ensuite étoffée par des legs et dons de généreux Carpentrassiens, tels Casimir Barjavel, médecin et maire de Carpentras, ou encore les frères Laurens. Cette bibliothèque-musée, première bibliothèque municipale de France, devient ainsi l’un des plus anciens établissements publics culturels du pays. Elle conserve des collections patrimoniales d’intérêt national. Elle associe la lecture publique à la conservation de fonds bibliographiques (imprimés, manuscrits, dessins, estampes, cartes et plans, photographies, sceaux et médailles) classés par l’Etat depuis 1897. Les collections d’archéologie, de beaux-arts, d’arts décoratifs, d’ethnographie et de sciences naturelles sont aussi classées «musée de France » en vertu de la loi de 2002 et font l’objet d’un contrôle de l’Etat. Elle figure 1
initiale en 1847 pour l’hôtel d’Alleman, un bâtiment construit sur trois niveaux sur le boulevard nouvellement aménagé après la destruction des remparts du XIVe siècle. Malgré plusieurs agrandissements, cet hôtel ne permettait plus de recevoir la totalité des fonds, qui avaient dû être répartis sur dix sites, et ne répondait plus aux normes de la conservation, ni à celles de l’accueil du public. Le chantier de réaffectation de l’hôtelDieu est conduit en deux phases : en 2017 est ouverte la bibliothèque multimédia, espace dédié à la lecture publique et à la médiation ; en 2019 est lancé l’aménagement des espaces d’exposition permanente, d’exposition temporaire, des réserves pour la conservation des collections, de la salle de consultation des fonds bibliographiques et des bureaux du personnel. Les travaux, achevés en 2024, ont permis au mois d’avril la réouverture de l’Inguimbertine, nom donné à la bibliothèque-musée en l’honneur de son créateur. La scénographie du nouvel hôtel-Dieu a été pensée par l’atelier Novembre et accompagnée par l’architecte du patrimoine François Botton, qui ont su magnifier l’architecture et le décor de ce monument historique, à l’image de son escalier d’honneur, chef-d’œuvre architectonique, tout en y intégrant de nouveaux éléments muséographiques contemporains. L’immersion du public est totale au sein de cette collection et de cette institution unique de bibliothèquemusée qui reprend le principe de la galerie romaine. Quant au projet scientifique, il repose sur un concept qui s’inspire directement de la volonté de son fondateur en 1745 : © BIBLIOTHèQUE-MUSÉE INGUIMBERTINE. PHOTOS: © VILLE DE CARPENTRAS. L’ESPRIT DES LIEUX 116 h parmi les cinquante-quatre plus riches bibliothèques municipales classées. Lancée au début des années 2000, la grande restauration de l’hôtel-Dieu s’intègre de son côté dans un vaste programme de mise en valeur du centre ancien de Carpentras et de son patrimoine architectural. En 2002, le centre hospitalier, installé là depuis la construction de l’édifice par Mgr d’Inguimbert, déménage en périphérie de la ville dans un bâtiment moderne, plus adapté aux nécessités de la médecine contemporaine. La Ville achète alors le vaste monument historique, classé en 1862, impressionnant par sa taille (plus de 10 000 m²) – c’est le plus grand bâtiment du département après le palais des Papes. Pendant quelque temps, l’hôtelDieu accueille les visiteurs de la pharmacie historique et de la chapelle, ainsi que l’office de tourisme, de 2002 à 2007. La Ville conduit cependant à partir de 2009 des travaux de restauration du clos et du couvert afin de le rendre conforme à l’ambitieux projet d’y transférer la bibliothèque-musée de son fondateur. Celle-ci avait quitté son installation «donner à voir » dans la bibliothèque et «donner à lire » dans le musée. Dans la bibliothèque municipale, installée dans les grandes salles lumineuses de l’aile sud, l’atelier Novembre a imaginé un parcours où les livres répondent aux œuvres d’art, aux objets scientifiques et de curiosité. Pas moins de 800 pièces sont ainsi exposées sur 1 800 m² – l’une des plus prestigieuses d’entre elles étant le globe terrestre réalisé par le Néerlandais Willem Jansz Blaeu en 1622. Le parcours d’exposition permanente occupe les 2 400 m² du 1er étage. Il s’ouvre sur l’histoire de Carpentras et celle du Comtat Venaissin – enclave de la papauté en France de 1274 à 1791, ce qui permit à la bibliothèque d’échapper aux saisies révolutionnaires –, mais aussi sur celle de la culture juive, historiquement très implantée à Carpentras, où se trouve la plus ancienne synagogue de France en activité. Peintures, BIBLIOTHÈQUE-MUSÉE Au sein de l’Inguimbertine, les espaces d’exposition permanente sont divisés en trois sections : la galerie historique, qui présente le territoire du Comtat Venaissin ; la galerie des cabinets d’étude (page de droite, le cabinet de Mgr d’Inguimbert) dans laquelle le visiteur est plongé dans un univers feutré de livres, tableaux et autres curiosités des XVIIIe et XIXe siècles ; et la lumineuse galerie des beaux-arts (en haut, au centre) qui regroupe les acquisitions réalisées après Mgr d’Inguimbert. Ci-contre : le globe terrestre de Willem Blaeu réalisé en 1622 est exposé au sein même de la bibliothèque multimédia.
dessins, cartes et registres d’archives illustrent la spécificité de ce qui fut, pendant plus de cinq siècles, un Etat pontifical. Cette entrée en matière permet de mieux comprendre le contexte dans lequel dom Malachie d’Inguimbert a fondé sa bibliothèque-musée au XVIIIe siècle. L’histoire de l’institution est valorisée par la reconstitution des quatre cabinets réinterprétés de Mgr d’Inguimbert et de Casimir Barjavel, historien et maire de Carpentras au XIXe siècle. L’ambiance y est feutrée, les livres mis en valeur par des rayonnages en bois et une lumière tamisée, rehaussés par le décor de tableaux, de statues antiques et de curiosités, comme on en trouverait chez un riche particulier ou dans un intérieur princier. L’ensemble des livres des deux collectionneurs représente à lui seul près de 35 000 ouvrages imprimés. A la suite d’autres legs, en particulier ceux des héritiers d’Adolphe Cavaillon en 1965 (un fonds dédié à la mémoire des Juifs du pape dans le Comtat Venaissin et à Avignon) et de François-Vincent Raspail en 1976 (une partie des archives du savant et homme politique), ce sont environ 80 000 publications qui sont disposées aujourd’hui dans les rayonnages. Les précieux manuscrits (3 392), incunables (269) et imprimés rares et précieux (2 634) sont exposés en vitrine par rotation (pour des raisons de conservation), mais restent «feuilletables » virtuellement sur des écrans interactifs. Des portes vitrées laissent entrevoir les réserves et permettent au public d’en mesurer l’ampleur. La galerie des beaux-arts clôt le parcours. Issues des fonds de Mgr d’Inguimbert, les collections ont été enrichies par et autour de personnalités artistiques du territoire. Le public découvre, dans une scénographie lumineuse et aérée, les grands genres académiques à travers des maîtres des XVIIIe et XIXe siècles. L’art du portrait est illustré par Joseph-Siffred Duplessis, portraitiste de la cour de Louis XVI ; le paysage par Jean-Joseph-Xavier Bidauld, maître de Corot ; l’orientalisme avec Jules Laurens, peintre et collectionneur. Tout au long du parcours, quelque 800 objets d’art, dans l’esprit encyclopédique des Lumières, sont exposés dans des vitrines. Une salle d’exposition temporaire a été aménagée dans l’espace remarquable du vestibule, qui relie les différentes ailes de l’hôtel-Dieu, au-dessus de l’escalier monumental. Elle sera inaugurée par une exposition consacrée à Joseph-Siffred Duplessis, dont le musée de Carpentras possède la plus grande collection de peintures. L’apothicairerie aux boiseries peintes et la chapelle, dont l’autel aux marbres polychromes et la table de communion en ferronnerie dorée évoquent le goût italien de son fondateur, seront restaurées dans les prochains mois. A la fin des travaux, ces espaces remarquables, qui ont participé au classement du lieu, seront ouverts au public. Dans la préface du livre consacré à cette «maison des muses », Gabriel de Broglie, chancelier de l’Institut de France, félicite tous ceux qui ont soutenu et participé à ce projet d’installation de l’Inguimbertine dans ce bel écrin. Il remarque qu’ils se sont montrés par là sensibles à l’allégorie qui domine la grande salle de lecture : L’Eveil de l’intelligence grâce au monde des livres.2 ● A voir : L’Inguimbertine, bibliothèque-musée, hôtel-Dieu de Carpentras, 180, place AristideBriand, 84200 Carpentras. Rens. : inguimbertine.carpentras.fr ; 04 90 63 04 92. À LIRE L’Inguimbertine, maison des muses, Jean-François Delmas, Editions Nicolas Chaudun, 155 pages, 39 €. L’Inguimbertine. Bibliothèquemusée, catalogue officiel, Beaux-Arts éditions, 176 pages, 35 €. 117 h
H 118 L’ESPRIT DES LIEUX
P ORTFOLIO Par Albane Piot Sousle soleildes Mexicas Au musée du Quai Branly, une exposition évoque la civilisation majeure du Mexique entre le XIVe et le XVIe siècle. Avec des pièces splendides, et un propos discutable. I ls se disaient venus d’Aztlan la blanche, île mythique du nord-ouest de la Mésoamérique. Ils avaient suivi la volonté de Huitzilopochtli, dieu du Soleil et de la guerre, celui qui, au sortir du ventre de sa mère, avait vaincu les forces de la nuit au sommet de la « montagne des serpents », pourfendu sa sœur la déesse delaLune,Coyolxauhqui,«cellequiades grelots peints sur le visage », et ses quatre cents frères, les « quatre cents méridionaux », associés aux étoiles du Sud. Un long périple les avait conduits à Chapultepec, la « montagne des sauterelles », où ils avaient été faits prisonniers, et transportés à Culhuacan, chez les héritiers de l’Empire toltèque. Fruit de la fusion de ces deux traditions, un chef s’était imposé, un géant, prénommé Tenoch. Sous sa direction et près de deux cents ans après leur départ, les Mexicas avaient atteint les rives du lac de Texcoco, où ils avaient vu, sur une petite île de la partie ouest du lac, un aigle dévorer un serpent, présage insigne qui leur indiquait où bâtir le lieu de leur culte, le Templo Mayor. On était en 1325, et ils fondaient Tenochtitlan, future ville de Mexico. Après l’arrivée d’Hernán Cortés en 1519, la chute de Tenochtitlan en 1521 et la fondation de la Nouvelle-Espagne qui s’ensuivit, on perdit progressivement le souvenir et les traces de la civilisation mexica. Du Templo Mayor détruit, on oublia jusqu’à l’emplacement. Les premières redécouvertes datent de 1790, quand fut exhumée la Piedra del Sol lors de travaux de pavage de la grandplace de Mexico ; les premières fouilles, de 1900, puis de 1914, où l’on découvrit l’angle sud-ouest du Templo Mayor. Le 21 février 1978, des ouvriers d’une compagnied’électricitéexhumèrentàMexico une représentation de Coyolxauhqui, déesse de la Lune. On redécouvrit alors l’enceinte sacrée du Templo Mayor et, depuis lors, les chercheurs du Proyecto Templo Mayor n’ont cessé de fouiller, étudier, interpréter… L’exposition qui se tient actuellement au musée du Quai Branlyconstitueàlafoisunpointd’étape, un bilan de l’état actuel des recherches et des découvertes les plus frappantes faites en quarante-cinq années de fouilles sur ce 1,51 ha de ruines excavées, et un panorama de la civilisation que l’on a souvent appelée aztèque depuis le début du XIXe siècle et les travaux de l’explorateur Alexander von Humboldt. Improprement, nous explique-t-on en préambule. Car « aztèque » vient d’Aztlan, qui était, selon les récits nahuas du XVIe siècle, gouvernée par les aztecas, auxquels étaient assujettis un groupe de 119 H FIGURES DIVINES Page de gauche : Jarre avec visage de Tlaloc, dieu de la pluie, 1440-1469, céramique, peinture (Mexico, Museo del Templo Mayor-INAH). En haut : Huitzilopochtli, 1325-1521, jadéite (Paris, musée du Quai Branly-Jacques Chirac). Le dieu tutélaire des Mexicas tient ici dans sa main gauche un propulseur de dards. Son pied gauche est remplacé par une tête de serpent. Ci-dessus : Quetzalcoatl anthropomorphe, 1325-1521, andésite (Paris, musée du Quai BranlyJacques Chirac). © D.R. SECRETARíA DE CULTURA-INAH-MEX. PROYECTO TEMPLO MAYOR, PHOTO MIRSA ISLAS/SP. © MUSÉE DU QUAI BRANLY-JACQUES CHIRAC, PHOTO PAULINE GUYON/SP. © MUSÉE DU QUAI BRANLY - JACQUES CHIRAC, PHOTO DANIEL PONSARD/SP.
L’ESPRIT DES LIEUX 120 H « plébéiens » et de « pêcheurs ». Désignés également comme aztecas par extension, mais ne pouvant supporter la tyrannie de leurs maîtres, ce sont ces derniers qui s’enfuirent d’Aztlan en quête d’une terrepromise.Aucoursdeleurmigration, leur dieu tutélaire ou leur chef, Huitzilopochtli, leur aurait enjoint de changer de nom pour prendre celui de mexicas. C’est ainsi que ce peuple s’appelait lui-même, que ses voisins le désignèrent, et ses cités portèrent le nom de Mexico : MexicoTenochtitlan et Mexico-Tlatelolco. Très didactique, l’exposition offre d’emblée au visiteur un portrait largement brossé de la civilisation mexica, de son art, de sa musique, de sa religion, de son calendrier, de ses mythes. Son but affiché : réhabiliter les Mexicas, prouver le raffinement et la complexité de leur civilisation, et l’impossibilité de les résumer à des barbares assoiffés de sang. Quitte à présenter avec le regard émerveillé de l’ethnologue les sacrifices humains qui fondent cette civilisation, dans toute leur diversité et leur cruauté, en disqualifiant les condamnations des conquistadors au motif qu’elles furent portées pour justifier leur action. Un aigle royal spectaculaire, long de 1,39 m, haut de 82 cm, taillé dans de la roche volcanique, accueille les visiteurs : l’aigle, associé symboliquement au ciel, au Soleil et à la guerre, l’aigle en quoi se métamorphosa Huitzilopochtli pour guider son peuple d’Aztlan jusqu’à la terre promise, l’aigle perché sur un figuier de Barbarie, dévorant un serpent (ou un oiseau), qui révéla l’endroit où les Mexicas allaient fonder la cité de Tenochtitlan. La sculpture est creusée d’une cavité cylindrique qui indique sa fonction de réceptacle pour les cœurs et le sang des victimes immolées en sacrifice aux dieux. On pénètre ensuite dans une section, sombre comme la nuit des temps, qui raconte puissamment le récit mexica de la création du monde, autour d’une reproduction de la lourde Piedra del Sol, dont on donne au visiteur toute la grille de lecture. On comprend la structure de l’univers et de ses espaces : le monde céleste, chaud, sec, lumineux, fort, ardent, diurne et masculin ; le monde souterrain, froid, humide, obscur, faible, aqueux, nocturne, féminin, où se situe la Montagne sacrée, et Mictlan, la région de la mort ; entre les deux, la surface terrestre. Dans les deux premiers mondes évoluent les dieux, les morts et les forces diverses, d’une substance légère, tandis qu’à la surface de la Terre vivent les créatures de substance dense : hommes, animaux, plantes, choses, pierres… Le monde céleste est représenté par les oiseaux – l’aigle ou le colibri en particulier –, quand l’inframonde est représenté par le coquillage, le serpent, le crapaud et le jaguar qui rôde au crépuscule. Il abrite le Tlalocan, le domaine du dieu de la pluie
121 H AIGLE ROYAL Ci-dessus, à gauche : Cuauhxicalli («récipient cérémoniel de l’aigle »), 1400-1521, pierre volcanique (Mexico, Museo del Templo MayorINAH). Cette pièce spectaculaire était employée comme mobilier rituel : pierre sacrificielle, brasero ou réceptacle destiné à recevoir, dans la cavité cylindrique creusée dans le dos de l’aigle, les cœurs et le sang des victimes, obtenus par sacrifice ou autosacrifice. En haut : Piedra del Sol (Pierre du Soleil), 1502-1520, basalte d’olivine, pigments rouges et ocre (Mexico, Museo Nacional de Antropología-INAH). Ce grand monolithe de 3,35 m de diamètre est l’une des pièces les plus emblématiques de la civilisation mexica. Découverte le 17 décembre 1790 sous la Plaza de Armas à Mexico, elle figure en huit cercles concentriques l’essentiel de la cosmogonie des Mexicas et leur conception du temps. A droite : Mictlantecuhtli de la Maison des Aigles, 1440-1469, céramique (Mexico, Museo del Templo Mayor-INAH). Des côtes apparentes du dieu de la mort pendent le foie et la vésicule où est situé l’ihiyotl, «entité animique » associée aux pouvoirs du monde souterrain. © NPL/OPALE.PHOTO. © DIEGO GRANDI/ALAMY STOCK PHOTO/HEMIS.FR © FOTO MICHEL ZABÉ. D.R. SECRETARíA DE CULTURA-INAH-MEX/SP.
© PARIS, BIBLIOTHèQUE DE L’ASSEMBLÉE NATIONALE/SP. L’ESPRIT DES LIEUX 122 H VIE ET MORT Ci-dessus : Chalchiuhtlicue («celle qui porte une jupe de jade »), in Codex Borbonicus, pl. 5, fin XVe-début XVIe siècle, papier d’écorce plié en accordéon (Paris, Bibliothèque de l’Assemblée nationale). Compagne de Tlaloc, puissante déesse des eaux et des mers, elle était vénérée car elle contribuait à la nourriture des gens du peuple et était invoquée par les accoucheuses lorsqu’elles baignaient les nouveaunés. Mais si l’on avait le malheur de déchaîner sa colère, elle provoquait des tempêtes pour faire sombrer les navires et noyer les hommes. Tlaloc,sespetitsassistants,lesTlaloque, et sa compagne « qui porte une jupe de jade », déesse des eaux terrestres. Le Tlalocan, grand pourvoyeur de vie, est symbolisé par le maïs. Le Mictlan, région des morts, est représenté, lui, par des têtes décharnées ou des os croisés. Le dieu de la mort, Mictlantecuhtli, sous la forme d’un personnage en partie décharné, aux mains griffues, comme le montre ici une haute statue de terre cuite, la tête percée de plusieurs perforations dans lesquelles on insérait des mèches de cheveux bouclés, le foie et la vésicule pendant de ses côtes apparentes. Des lois régissent cet univers, notamment celles de la complémentarité et de l’opposition des qualités des êtres : comme le brasero s’oppose à la jarre emplie d’eau, le cerf, incarnation de la sécheresse, s’oppose au serpent, associé aux courants d’eau, l’aigle au jaguar, l’or au jade. On rencontre ensuite une partie des dieux du panthéon mexica, dont la bienveillance ou la malveillance dépendent de la façon dont les hommes se comportent à leur égard, de leurs offrandes, de leurs rituels, de leurs prières, de leurs sacrifices. Certains se dédoublent en plusieurs êtres divins partageant des attributs communs, comme Quetzalcoatl, tour à tour le vent matérialisé sous la forme d’un singe ou d’un homme masqué, ou Vénus, étoile du soir
LE SOUFFLE DE LA VIE En bas, à gauche : EhecatlQuetzalcoatl, dieu du vent, 14741521, basalte (Mexico, Museo de Antropología e Historia del Estado de México). Représenté sous la forme d’un homme portant un masque buccal à bec d’oiseau, il était l’un des dieux les plus vénérés du fait des pouvoirs liés à la vie et à la fertilité qui lui étaient attribués. Ci-contre : Xochiquetzal («plume fleurie »), déesse de l’amour, de la beauté et du plaisir, 1325-1521, roche volcanique (Paris, musée du Quai Branly-Jacques Chirac). et du matin, mais chaque fois reconnaissable à ses ornements d’oreilles et à son pectoral en forme d’escargot. Certains fusionnent en une seule divinité, telles Chalchiuhtlicue et Chicomecoatl, qui appartiennent au domaine aquatile et favorisent les bonnes récoltes, représentées à l’exposition sous la forme d’une déesse féminine portant la coiffe de la déesse des eaux terrestres et un collier de perles de jade et d’épis de maïs. Les images des dieux, de pierre, de bois, de céramique, de terre ou de pâte d’amarante, sont placées partout dans les maisons, les temples, ou à la croisée des chemins. Réceptacles des influences, des vertus et des forces des divinités, elles sont souvent pourvues d’un cœur,souslaforme d’une pierre semi-précieuse placée dans une cavité creusée au niveau de la poitrine. Quetzalcoatl est le © SECRETARíA DE CULTURA Y TURISMO DEL ESTADO DE MÉXICO. MUSEO DE ANTROPOLOGíA E HISTORIA DEL ESTADO DE MÉXICO, D.R. SECRETARíA DE CULTURA- INAH-MEX/SP © MUSÉE DU QUAI BRANLY-JACQUES CHIRAC, DIST. GRANDPALAISRMN/DANIEL PONSARD. dieu créateur de l’univers, Tlaloc le dieu de la pluie, le grand « donneur », Chicomecoatl, la déesse du maïs, de ce qui se mange et de ce qui se boit, Xochiquetzal,la«plumefleurie»,déessedel’amour, de la beauté et du plaisir. Xochipilli, le dieu de la danse, du chant, de la musique et de la poésie. Il y a des divinités de la moisson, de la guerre, du feu, de la mort, du Soleil, de la Lune et des étoiles. Les animaux en sont souvent des manifestations : les batraciens sont les porteparole des divinités de la pluie ; le chien, le guide des âmes des défunts vers le Mictlan, région de la mort. Les dieux ont créé les êtres humains pour pouvoir être nourris et vénérés par eux, sans quoi ils perdraient progressivement de leur force. Les fidèles leur font donc des offrandes, fleurs et encens, fumée du tabac, premiers fruits de la récolte, mais aussi de la chair et du sang, qu’ils versent sur le feu, étalent sur le corps des figures divines, versent sur leurs lèvres, déposent en des lieux précis, considérés comme des seuils entre le monde des créatures et les au-delàs des dieux : collines, grottes, ravins, sources, tourbillons d’eau, fourmilières, avenues, aqueducs, temples, oratoires, terrains de jeu de balle, sculptures, tables rituelles, palais ou simples demeures paysannes, au pied des escaliers des pyramides ou à leur sommet. L’exposition présente encensoirs, pierres sacrificielles, longs codex où sont inscrits calendriers et protocoles des offrandes et des rites, une série de couteaux en silex enterrés avec les offrandes qui rappellent ceux que les Nahuas utilisaient pour les sacrifices, animaux ou humains, et pour l’extraction des cœurs – majoritairement ceux des prisonniers ramenés des champs de bataille – ou pour les scarifications qu’ils 123 H
L’ESPRIT DES LIEUX 124 H pratiquaient pour pouvoir verser, en plus du sang des prisonniers, leur propre sang aux dieux, requis par ceux-ci. Centre par excellence des sacrifices divins, lieu privilégié des rites d’offrandes de la civilisation mexica et l’un des sites liturgiques les plus importants de toute l’histoire mésoaméricaine, le Templo Mayor de Tenochtitlan, évocation de la Montagne sacrée de la vision mexica du monde et en particulier de la « montagne des serpents » où Huitzilopochtli vainquit ses frères et sœurs, se voit consacrer une section entière de l’exposition. Autour d’une maquette du complexe tel qu’on le connaît aujourd’hui se déclinent toutes les typologies d’offrandes qui pouvaient y être faites. Vient ici la pierre d’achoppement de l’exposition, à savoir peut-être avant d’y mener les âmes sensibles : pour illustrer la réalité de ces sacrifices, plusieurs squelettes d’enfants ont été placés dans des vitrines, au même titre que d’autres exemples d’offrandes aux dieux (squelettes d’animaux, minéraux et plantes, marbres, or, pierres vertes ou turquoises) : on explique plus loin au visiteur que l’on voyait par exemple dans les enfants gravement atteints d’anémie, de parasitisme et de maladies gastrointestinales, les petits assistants de Tlaloc. Aussi, « après les avoir fait pleurer pour obtenir magiquement de la pluie, ils étaient égorgés ou étouffés puis enterrés afin d’apaiser le dieu de la pluie en cas de sécheresse extrême ». Si l’exposition de restes humains à des fins d’intérêt documentaire, scientifique ou archéologique est permise par la loi, elle n’en demeure pas moins potentiellement choquante et un sujet délicat (ce qui explique d’ailleurs les prises de position diverses des musées à cet égard, le comité d’éthique du musée de l’Homme ayant ainsi décidé de ne présenter ni fœtus, ni enfants, ni corps identifiés non plus que de corps nus dans ses collections). Non moins choquante est la différence de traitement entre les violences pratiquées par les Mexicas d’une part, présentés comme des « virtuoses du sacrifice » (« le grand prêtre, avec une agilité extraordinaire, arrache le cœur encore fumant », relate l’audioguide sur un ton enjoué), et par les Espagnols d’autre part, qui ayant interdit ces pratiques sanglantes et le cannibalisme qui les accompagnait, punirent de pendaison cinq Mexicas qui y étaient revenus. Les conquistadors instrumentalisèrent, nous explique-t-on, les sacrifices humains pour justifier leurs exactions et imposer la foi chrétienne, en en exagérant le nombre, qui n’excéda sans doute pas 1 500, si l’on se fie au nombre de crânes et d’os retrouvés dans les fouilles du temple. Spécialiste de l’Amérique précolombienne et auteur d’une somme sur Le Sacrifice humain chez les Aztèques (2005), Michel Graulich affirme pourtant que ce sont « les Mexicas eux-mêmes [qui] se vantent d’avoir immolé en trois ou quatre jours quelque 80 400 guerriers pour l’inauguration de leur temple principal à Mexico, en 1487 », et que les copies coloniales des manuscrits figuratifs anciens en nahuatl minimisèrent plutôt le nombre de victimes, en en notant 20 000. Aucun autre argument n’est donné par le catalogue pour remettre en question ces estimations. L’exposition se conclut en deux temps, d’abord en évoquant rapidement la colonisation
LA MONTAGNE SACRÉE A gauche : modélisation 3D de Tenochtitlan, par Thomas Kole. Au premier plan, l’enceinte sacrée que domine le Templo Mayor. Au sommet de celui-ci se trouvent deux chapelles, l’une dédiée à Huitzilopochtli, dieu du Soleil et de la guerre, l’autre à Tlaloc, dieu de la pluie. Page de gauche, en bas : Grenouille à visage humain, 1325-1521, roche volcanique (Paris, musée du Quai BranlyJacques Chirac). A droite : ChalchiuhtlicueChicomecoatl, 1325-1521, roche volcanique (Paris, musée du Quai Branly-Jacques Chirac). Cette sculpture illustre parfaitement une singularité de la tradition religieuse mésoaméricaine qui consiste en la fusion des dieux : ici, la déesse des eaux terrestres avec celle du maïs et de la végétation. © THOMAS KOLE/SP. PHOTOS : © MUSÉE DU QUAI BRANLYJACQUES CHIRAC, PHOTO DANIEL PONSARD/SP. destructrice du Mexique par les Espagnols, où aurait pu être expliqué l’état d’esprit de l’Europe chrétienne du XVIe siècle, sûre de sa supériorité face aux autres religions, qui justifie à ses yeux sa domination et son action missionnaire. Puis en racontant les survivances des rites mexicas aujourd’hui, encore très vivaces, sous des formes syncrétiques mâtinées parfois du catholicisme hérité de la Nouvelle-Espagne. Une exposition comme un voyage dans un univers mythique très élaboré, à la fois fascinant et terrifiant. 2 ● « Mexica. Des dons et des dieux au Templo Mayor », musée du Quai Branly-Jacques Chirac, 37, quai Branly, 75007 Paris. Jusqu’au 8 septembre 2024, tous les jours sauf le lundi, de 10 h 30 à 19 h ; nocturne le jeudi jusqu’à 22 h. Tarifs : 14 €/11 €. Rens. : quaibranly.fr À LIRE Catalogue de l’exposition Coédition Musée du Quai BranlyJacques Chirac/ Editions El Viso 256 pages, 38 € 125 H
L’ESPRIT DES LIEUX 126 h T RÉSORS VIVANTS Par Sophie Humann Dansles petits papiers Une entreprise corrézienne restaure tous les documents écrits, des archives administratives aux parchemins les plus anciens, pour permettre la transmission de ces précieuses sources historiques aux générations suivantes.
PHOTOS : © MICHEL BLOT. M alemort-sur-Corrèze, faubourg de Brive-la-Gaillarde, dans les collines du Limousin. Un bâtiment vitré contemporain semblable à tous ceux qui ont poussé depuis vingt ans à la périphérie de chaque ville de France. Dehors, le printemps s’annonce déjà, mais à l’intérieur, de fortes lampes éclairent les mains des femmes et de quelques hommes qui feuillettent, collent, cousent, teignent, découpent, parent, dorent… dans le calme. L’atelier a ouvert ses portes au Figaro Histoire et, ce jour-là comme tous les autres jours, ces mains expertes vont sauver d’une inexorable destruction des archives de papier. Entreprise du patrimoine vivant depuis 2010, La Reliure du Limousin, riche du savoir-faire de ses soixante artisans, est en effet le premier atelier de restauration du patrimoine écrit de France, auquel les services d’archives de soixante-cinq départements, les bibliothèques municipales de Marseille, Metz, Bordeaux ou Béziers, le Muséum national d’histoire naturelle de Paris, le musée du Quai Branly, le Sénat, l’Assemblée nationale, SAUVER L’ÉCRIT L’activité de l’atelier va de la reliure de documents administratifs (page de gauche, en haut, couture de cahiers sur ficelles sur un cousoir), à la restauration d’ouvrages aussi précieux que les Heures à l’usage de Rome (1497) de l’abbaye de Solesmes (page de gauche, en bas). Ci-dessus : pour détendre la peau rétractée des parchemins, ceux-ci sont placés dans une humidité contrôlée. la Médiathèque du patrimoine et de la photographie et d’autres institutions publiques et privées confient leurs documents les plus menacés. La force de ce fleuron de la culture française ? Un solide réseau de clients et la réunion de toutes les compétences dans le même atelier. La Reliure du Limousin a été créée dans les années 1950 par un habitant de Brive, blessé de guerre, et par son épouse, comme lui passionnée de livres. Ils se sont formés auprès des experts de la Bibliothèque nationale, ont ouvert un atelier de restauration dans leur garage, sont devenus de véritables experts et ont obtenu la confiance des bibliothèques des deux Chambres du Parlement. Leurs successeurs ont su profiter de l’ouverture, au début des années 1980, des marchés de la restauration du patrimoine écrit aux entreprises privées pour tisser un réseau auprès de tous les services publics et réunir, dans l’atelier de Malemort-sur-Corrèze, l’ensemble des métiers de la restauration des archives et du livre, ainsi que ceux de la reliure, y compris la dorure et la réalisation de papiers marbrés à la cuve, auxquels s’ajoute désormais la numérisation. Il y a deux ans, La Reliure du Limousin a en effet rejoint Memorist, pôle de compétences du groupe Mobilitas (spécialiste des déménagements internationaux), qui rassemble des entreprises expertes dans la restauration et la numérisation du patrimoine (Arkhênum pour la numérisation des documents anciens, Art Graphique & Patrimoine pour la numérisation 3D des monuments, Tribvn Imaging pour la numérisation HD des fonds graphiques et photographiques, Vectracom pour celle du patrimoine audiovisuel et filmique). «Par rapport aux autres ateliers de reliure, souvent très petits, nous avons la chance de réunir l’ensemble des compétences 127 h 1
PHOTOS : © MICHEL BLOT. L’ESPRIT DES LIEUX 128 h nécessaires à la restauration de tout le patrimoine écrit – y compris les documents les plus précieux – ici même, en Corrèze, explique Théophile de Bonnaventure, qui dirige la maison depuis quelques mois. Les opérations de sauvegarde se déroulent dans un seul lieu, ce qui réduit les manipulations des documents, que nos experts vont chercher eux-mêmes chez le client et qu’ils lui rapportent en mains propres. » Des ouvrages rares, qui sont autant de précieuses sources historiques, séjournent donc en permanence à Malemort. L’abbaye Saint-Pierre de Solesmes, dont la bibliothèque possède plus de 200 000 ouvrages, confie régulièrement l’un de ses trésors à l’atelier. Au dernier trimestre 2023, grâce au mécénat de la Fondation Etrillard, un incunable enluminé de 1497, le manuscrit des Heures à l’usage de Rome, a été sauvé. Les cahiers ont été démontés, les feuillets de parchemin dépoussiérés au pinceau chinois. Certains ont dû être remis à plat. La peau des parchemins présente toujours des déformations naturelles, notamment celle correspondant à l’échine de l’animal. Matériau vivant, elle se rétracte par endroits au fil du temps. Pour la tendre à nouveau, certains feuillets ont été placés dans une enceinte emplie d’humidité, ce qui permet de les hydrater sans les mettre en contact direct avec de l’eau. Les déchirures et les fonds ont été consolidés à l’aide de papier en fibre de kozo, le mûrier du Japon, fixé avec une colle réversible à l’amidon de blé. Appréciée pour sa stabilité, cette fibre TRANSMISSION Les documents les plus anciens font l’objet de dépoussiérage (en bas). Les reliures sont aussi changées au besoin, même les plus simples, comme celle de ce registre de délibération d’un conseil datant de 1510, qui a été restituée avec les techniques originelles (page de droite, avant-après). Ci-dessus : travail de dorure. Soucieuse de transmettre son savoir-faire, La Reliure du Limousin offre depuis 2022 la possibilité de se former en apprentissage au métier de relieur et doreur artisanal. est plus proche de celle des parchemins anciens que de ceux fabriqués aujourd’hui. La couture du manuscrit des Heures à l’usage de Rome a ensuite été entièrement refaite à l’identique, au fil de lin, à chevrons sur cinq doubles nerfs de peau de veau fendus et roulés. Pour consolider les coiffes, une gracieuse tranchefile de deux couleurs a été confectionnée au fil de soie. Enfin, le précieux ouvrage a été habillé d’une nouvelle reliure en veau brun et déposé dans une boîte de conservation à ses dimensions en pleine peau de veau assortie à sa reliure, sur laquelle le doreur a inscrit à la feuille d’or la cote de l’ouvrage. L’atelier de reliure a accueilli un autre livre de l’abbaye de Solesmes qui attend un mécénat de 30 000 euros pour que soit bouclé le financement de sa restauration. On doit la Peregrinatio in terram sanctam, premier livre de voyage illustré et imprimé, à Bernhard von Breydenbach. Pour expier les vains plaisirs de sa jeunesse, ce chanoine de la cathédrale de Mayence partit en Terre sainte entre 1483 et 1484 en compagnie d’un artiste d’Utrecht, Erhard Reuwich. Quelques mois après son retour, il publia en latin et en allemand ce livre qui regorge d’informations sur les conditions matérielles de son pèlerinage, les villes,
1 AN D’ABONNEMENT 6 NUMEROS 45 € Dans l’atelier de restauration des parchemins, des mains expertes examinent une bande de 11,30 m de long : il s’agit d’un rare rouleau mortuaire, confié par les Archives départementales des Bouchesdu-Rhône. Au Moyen Age, ces rouleaux des morts (rotulae mortuorum) étaient transportés d’un monastère à l’autre à l’occasion du décès d’un clerc, chaque abbaye ajoutant quelques lignes en hommage au défunt. Dédié à Bertrand Ier des Baux, qui fit construire l’abbaye de Silvacane, ce rouleau mortuaire en partit en avril 1181 et circula sans doute pendant plus d’un an à travers un vaste territoire. Les équipes de La Reliure du Limousin voyagent elles aussi, car leur savoirfaire commence à être reconnu internationalement depuis que l’entreprise bénéficie des réseaux du groupe Mobilitas. «La France est le seul pays à posséder un tel patrimoine écrit et à bénéficier de financements publics depuis longtemps pour restaurer ce patrimoine », précise Théophile de Bonnaventure. Il y a deux ans, il a lui-même dirigé une mission de plusieurs mois en Afrique du Sud pour sauver 11 000 documents des collections de la bibliothèque Jagger du Cap, ravagée par un incendie en avril 2021, et pour y former des restaurateurs. Depuis, La Reliure du Limousin a été choisie pour contribuer à la restauration des 13 000 registres d’état civil du Sénégal. Ses équipes s’apprêtent aussi à travailler à la préservation des archives de Madère, de l’île Maurice, et, plus près de nous, de la Saxe, en Allemagne. Elles vont même collaborer avec le Mali pour sauver les manuscrits de Tombouctou, dont certains ont déjà fait l’objet d’une campagne de numérisation par la société Arkhênum en 2013. Une consécration pour l’atelier corrézien, fier de participer à la préservation de ce patrimoine en danger classé au patrimoine mondial de l’Unesco. 2 ● Site internet de l’atelier de restauration La Reliure du Limousin : www.lareliure.fr OU 2 ANS D’ABONNEMENT 12 NUMEROS 80 € au lieu de 118,80€ + 10 € DE RÉDUCTION ABONNEZ-VOUS PAR TÉLÉPHONE 01 70 37 31 70 avec le code RAP24006 PAR INTERNET www.figarostore.fr/histoire ou scannez ce code ▼ les peuples qu’il rencontra. Dans un silence religieux, l’équipe de restauration observe les pages de cet exemplaire unique où l’on découvre quelques annotations de la main de Breydenbach lui-même. Elle sait déjà le travail délicat qui l’attend : retirer les scotchs, réparer les feuillets, refaire la couture, fixer l’ouvrage avec des chevilles dans les aplats de bois… Gravées sur bois, les illustrations de Reuwich défilent, fourmillant de vie. On découvre la première carte de Palestine et les premières vues dépliées de l’histoire de l’imprimerie. Quelques mètres plus loin, une autre restauratrice place des pièces de feutre entre chaque page d’un grand livre de comptes du début du XXe siècle pour en absorber l’humidité. Elle a fini de combler les manques de sa couverture en basane et si bien dosé sa couleur que le résultat est presque invisible. Seule difficulté : la manipulation de l’ouvrage, qui pèse 21 kg ! Deux femmes sont penchées sur leur cousoir, une troisième recolle un exemplaire du journal L’Aurore du 29 mai 1900, dans lequel Emile Zola s’adresse au Sénat, une autre cherche des teintes d’encre de Chine pour restaurer la reliure de Ma doctrine d’Adolf Hitler, confiée par le Mémorial de la Shoah, d’autres encore planchent sur la conservation des 2 000 documents du fonds Emile Dewamin, transmis par le Centre des archives économiques et financières. Pendant ce temps-là, au fond de la pièce, la douzaine d’apprentis – promotion Viollet-le-Duc – du centre de formation créé en 2022 apprennent à faire une reliure en demi-veau. D’autres espaces sont consacrés à la reliure au fer, à la teinture des papiers marbrés, à la numérisation, à la restauration d’affiches et d’autres documents de grand format comme le Plan des possessions des Célestins de Sens, classé monument historique et restauré à Malemort-sur-Corrèze pour le compte de la ville de Villeneuve-sur-Yonne. au lieu de 59,40€ PAR COURRIER en adressant votre règlement de 45 € ou 80 € à l’ordre du Figaro à : Le Figaro Histoire Abonnement, 45 avenue du Général-Leclerc 60643 Chantilly Cedex Offre France métropolitaine réservée aux nouveaux abonnés et valable jusqu’au 31/07/2024. Les informations recueillies sur ce bulletin sont destinées au Figaro et ses sous-traitants, pour la gestion de votre abonnement et uniquement au Figaro pour vous adresser des offres commerciales pour des produits et services offerts par Le Figaro. 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a Va nT, a PrÈs © françois bouchon/le figaro. Par Vincent Trémolet de Villers L’ESPRIT DES LIEUX a © Marie rouge/sP. 130 h Teigneuse bourgeoisie voir 15 ans, pour une jeune fille, c’est un sport de combat. surtout quand on arrive de province dans un grand lycée parisien. les ballerines de servane disent son embarras tandis que l’allure de céleste montre qu’elle est la reine des lieux. l’une vient en train, ligne l, depuis sa banlieue, l’autre vient à pied depuis son duplex. Pour les parents, elles sont deux jeunes filles du même âge, de la même école, mais, en vérité, les quelques kilomètres qui séparent Viroflay du cœur de Paris sont un gouffre. Pas les mêmes chaussures donc, ni les mêmes sacs, ni les mêmes parents, ni les mêmes loisirs. les nombreux frères et sœurs de servane vivent encore dans Le Seigneur des anneaux quand les amies de céleste dévorent les séries avant même qu’elles ne soient sorties. les joies simples de l’une ne sont pas racontables, croit-elle, au monde sophistiqué de l’autre. servane devra désapprendre son enfance pour s’ajuster aux usages de ses nouveaux amis. elle aura honte parfois du sentiment de honte que lui inspire sa famille. D’éclats de rire en verres de gin, de passions amicales en déceptions amoureuses, l’adolescence emporte la petite bande jusqu’aux rives de la jeunesse. Vient l’âge des colocs, des premiers boulots, des premières nuits d’amour. en apparence, les inséparables vivent en harmonie ; en réalité, subsiste une distance sociale aussi invisible que persistante. le vol d’un vase lalique lors d’une soirée fera craquer le vernis de l’amitié pour mettre au jour les préjugés, les complexes, les jalousies et les rancunes. les obsessions bourgeoises distendent les liens, éloignent les cœurs, se méfient des différences. le roman que leur consacre Madeleine Meteyer a l’éclat cristallin d’une coupe de champagne, la saveur aigre-douce d’une bouchée de soirée de rallye. la romancière qui avait surpris par la maturité de La Première Faute (Jc lattès, 2021), son entrée en littérature, montre ici un brillant mélange de vivacité dans le récit et de profondeur de vue. elle parvient à réveiller chez les lecteurs les peurs et les attentes des cours de récréation, la griserie des soirées au bout de la nuit, l’amertume des lendemains de cuite. l’adolescence mêle l’intensité du présent et les violentes espérances (ou angoisses) de l’avenir. c’est un âge où la bêtise satisfaite se mêle aux vertiges métaphysiques, où la pureté des sentiments et la laideur graisseuse de l’acné s’affrontent à chaque instant. Madeleine Meteyer parvient à montrer cette ambivalence sans céder à une vision univoque de la comédie sociale. Dans ce roman, il n’y a pas la gentille «pauvre » et la méchante «riche », mais une ambiguïté toujours tenue, des malentendus de part et d’autre et finalement cette difficulté éternelle qu’ont les êtres à se faire comprendre les uns des autres. Madeleine Meteyer, douée d’une sensibilité exceptionnelle (et sans doute épuisante) décrit avec finesse et ironie ces tourments du cœur et de l’esprit. sa fresque est juste jusque dans les moindres détails. rien ne lui échappe, ni les refrains sur lesquels la jeunesse dorée lève les mains en hurlant «La moulaga, elle est où, la moulaga ? » devant des parents attendris ; ni le conformisme d’un milieu qui, comme tous les milieux, égrène son chapelet de fausses évidences. les grands appartements sont aussi traversés par des anarchistes de droite, propres sur eux et non violents, lecteurs de barrès à la pose dégagée, qui donnent au tableau une teinte hors d’âge. l’auteur ne juge pas, elle raconte. elle n’écrit pas pour «venger [s]a race » comme le proclame annie ernaux, mais plutôt pour montrer les tours et les détours d’une race humaine à la fois dérisoire et captivante. elle illustre surtout la difficulté et la beauté de la quête qui résume notre condition : les obsessions affectives. ces liens filiaux, amicaux, amoureux qui nous dévorent, nous comblent, nous déçoivent ou nous grandissent.2 À LIRE Les Obsessions bourgeoises Madeleine Meteyer JC Lattès 368 pages 20,90 € Retrouvez Le Figaro Histoire le 25 juillet 2024
ABONNEZ-VOUS AU FIGARO HISTOIRE ! Jusqu’à 33 % DE RÉDUCTION L’histoire est un plaisir Revisitez les grands moments de l’Histoire ! BULLETIN D’ABONNEMENT À retourner sous enveloppe non affranchie à : LE FIGARO HISTOIRE - ABONNEMENTS - LIBRE REPONSE 85169 - 60647 CHANTILLY CEDEX Choisissez votre formule d’abonnement et recevez chez vous Le Figaro Histoire ! + NOUVEAU : l’accès aux numéros en version numérique au lieu de 59,40 € (prix de vente au numéro), soit une réduction de 24 %. 80 € pour 2 ans (12 numéros) au lieu de 118,80 € (prix de vente au numéro), soit une réduction de 33 %. -10€ avec cette formule! Plus simple et plus rapide, abonnez-vous directement sur www.figarostore.fr/histoire ou scannez ce code M. Mme Nom ___________________________________________________________ Je joins mon règlement par chèque à l’ordre de : Société du Figaro. Prénom _________________________________________________________ Je règle par carte bancaire : Adresse ________________________________________________________ N° Code postal |__|__|__|__|__| Ville __________________________________ Date de validité Tél. portable ▼ 45 € pour 1 an (6 numéros) RAP24005 Signature obligatoire et date pour améliorer le suivi |___|___|___|___|___|___|___|___|___|___| de votre livraison Pour accéder aux versions numériques, il est indispensable de compléter votre adresse mail : E-mail |___|___|___|___|___|___|___|___|___|___|___|___|___|___|___|___|___|___|___|___|___|___|___| Offres France métropolitaine valables jusqu’au 31/07/2024. Photos non contractuelles. Les informations recueillies sur ce bulletin sont destinées au Figaro et ses sous-traitants, pour la gestion de votre abonnement et uniquement au Figaro pour vous adresser des offres commerciales pour des produits et services offerts par Le Figaro. Afin d’exercer les droits relatifs à vos données personnelles dans les limites prévues par la loi, vous pouvez vous adresser à Le Figaro, DPO, 101 rue de l’Abbé Groult, 75015 Paris. Si vous ne souhaitez pas recevoir nos promotions et sollicitations, cochez cette case ■. Si vous ne souhaitez pas que vos coordonnées postales soient transmises à nos partenaires commerciaux pour de la prospection commerciale postale, cochez cette case ■. Vous disposez du droit de saisir la CNIL de toute réclamation concernant le traitement des données vous concernant. Notre politique de confidentialité et nos CGV sont disponibles sur https://mentions-legales.lefigaro.fr/le-figaro/politique-de-confidentialite-figaro et https://boutique.lefigaro.fr/conditions-generales-devente. Société du Figaro, 23-25 rue de Provence 75009 Paris. SAS au capital de 173 475 €. 542 077 755 RCS Paris.
Les routes de la soie entre vestiges et imaginaire DRAGUIGNAN En partenariat avec En collaboration avec Direction Médias et Événementiel du Conseil départemental du Var - Service création graphique • Statuette funéraire (mingqi) d'un caravanier sur un chameau de Bactriane, Chine du nord, milieu du 7e siècle, Dynastie Tang (618-907) / Musée national des arts asiatiques - Guimet © GrandPalaisRmn (MNAAG, Paris) / Thierry Ollivier - Désert © Adobe stock Président et l’assemblée départementale Jean-Louis MASSON, Hôtel Départemental des Expositions du Var 22 JUIN > 29 SEPTEMBRE 2024 En partenariat avec le musée national des arts asiatiques - Guimet Billetterie hdevar.fr #hdevar