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WILLIAM NAPHY ET ANDREW SPICER La Peste noire, 1345-1730 Grandes peurs et épidémies Traduit de l’anglais par Arlette Sancery Suivi de Sur quelques origines d’Emmanuel Le Roy Ladurie Éditions Autrement collection Mémoires no 95
I. LA PESTE : DE VAGUES SOUVENIRS Les épidémies qui précédèrent la Mort noire Ainsi parle le Seigneur, le Dieu de David ton père : parce que tu as incité à la prostitution judo et les habitants de Jérusalem… Voici que le Seigneur va te frapper d’une grande peste, toi, ton peuple, tes enfants, tes femmes et tous tes biens [1]. (II Chroniques, XXI, 12-14) En octobre 1347, des bâtiments génois en provenance de la mer Noire vinrent mouiller dans le port sicilien de Messine. À bord, les marins, mourants ou morts, étaient déjà infectés par une maladie apparemment nouvelle, terrifiante, un fléau envoyé par Dieu pour éliminer « un tiers de l’humanité ». Universitaires, médecins, clercs, souverains, marchands, pauvres ou riches – la société occidentale dans son ensemble – s’efforcèrent d’expliquer la calamité qui s’était abattue sur eux, leurs sociétés, leurs cultures, leur univers. Que prédisaient les astres ? La conjonction des planètes ? L’apparition de comètes ? Beaucoup invoquaient des tremblements de terre, des éruptions volcaniques qui, en déchirant les entrailles de la terre, libéraient des flots de vapeurs maléfiques. L’air même semblait empoisonné, tout et tous paraissaient atteints, infectés par le mal. Par la suite, les commentateurs, historiens et chroniqueurs devaient attribuer au moins partiellement l’impact terrifiant de l’épidémie à sa soudaineté, à sa nouveauté et à l’incapacité des hommes du Moyen Âge à faire face à un phénomène « inconnu ». Reproches injustifiés, car ces hommes affrontaient en fait une épidémie mondiale, une pandémie : la Peste noire. Ils se tournèrent vers leurs chroniques et vers les textes sacrés dans l’espoir d’y trouver trace d’antécédents qui les aideraient à juguler le phénomène et à en guérir les effets. Les élites comme les gens du peuple conservaient la mémoire de certains « fléaux » du passé, et les chrétiens possédaient de surcroît un cadre
conceptuel facilitant l’interprétation de la maladie, à défaut de sa guérison, car le premier recours des Européens en ce milieu du xive siècle était bien entendu la Bible. De notoriété publique, les Israélites avaient été sauvés de l’esclavage par les « sept plaies » qui s’étaient abattues sur Pharaon et les Égyptiens pour les punir de leur duplicité et de leur refus d’obéir aux commandements de Dieu exprimés par la bouche de Moïse, Son prophète. La Bible mentionnait fréquemment la lèpre. Personnes et choses, en particulier les maisons, pouvaient être infectées et se trouver en état d’impureté rituelle (c’est-à-dire hors d’état de se présenter devant Dieu, et donc coupées de Son peuple). Au cours de l’errance des Israélites dans le désert, alors qu’ils cheminaient vers la Terre promise, de nombreuses « plaies » envoyées par Dieu s’étaient abattues sur eux. La caste des prêtres avait la charge d’amener le peuple élu devant son Dieu en état de pureté, indemne de pestilence. Chaque fois que le peuple refusait de faire confiance à la manne, ou que les espions envoyés vers la Terre promise revenaient avec des rapports pessimistes, signe d’un manque de confiance en Dieu, ou que les chefs complotaient contre Moïse ou Aaron, une « plaie » était envoyée par Dieu pour punir Son peuple. Par exemple, lorsque les Israélites se mirent à pratiquer des relations sexuelles illicites avec des infidèles, ils furent plus de 24 000 à périr. Personne n’avait la moindre hésitation quant à l’interprétation de ces fléaux. Désobéissance et péché appelaient la peste. Chaque fois, l’ire divine s’abattait sur le peuple élu si les prêtres échouaient dans les rites d’expiation. L’ire divine tombant sur Israël – « profanateur du Sanctuaire par de viles idoles et des pratiques haïssables » – conduisait à « la mort par pestilence ou par famine du tiers de la population ». Cette menace prophétique trouvait son écho dans la littérature apocalyptique du Nouveau Testament où saint Jean annonçait que les Quatre Cavaliers décimeraient « un tiers de l’humanité… par les trois plaies : le feu, la fumée, le soufre ». Venait aussi à l’esprit de chrétiens pieux le fléau envoyé par Dieu aux Philistins pour avoir dérobé l’Arche d’alliance et l’avoir emportée au temple de Dagon, une de leurs divinités. Lorsque, malgré l’effondrement répété de la statue de Dagon, les Philistins refusèrent de rendre l’Arche, le Seigneur les frappa de deux calamités : des rats et des « tumeurs ». Dans la version
hébraïque, ce terme correspond à des hémorroïdes, et dans la version grecque à un gonflement des parties génitales. Quant aux rats, ils ravagèrent les silos à grains et les récoltes dans les champs. Entre la famine et la maladie, beaucoup périrent. Rien ne laisse penser que la Bible faisait allusion à la peste bubonique et, malgré les erreurs de traduction contenues dans la Septante, son modèle, même la Vulgate n’identifie jamais les « enflures » des Philistins avec les bubons des pestiférés. En revanche, l’accent pouvait aisément être mis sur les causes du fléau. N’allons pas en conclure non plus que les ravages liés à l’invasion des rongeurs allaient mener les observateurs médiévaux à associer les rats à leurs propres problèmes. Pour eux, ces bêtes constituaient très clairement un second fléau, puisque des millions de ces animaux dévastèrent le pays des Philistins alors qu’une explosion de peste bubonique aurait été précédée par leur disparition massive. Non, les Philistins furent décimés par une « plaie » associée à une famine provoquée par les rats. En d’autres termes, les chrétiens du Moyen Âge n’utilisaient pas la Bible comme instrument historique de diagnostic, d’identification des symptômes ou de technique de guérison. Mais les « plaies » bibliques étaient cruciales pour la compréhension des causes de l’épidémie. Pourquoi les gens mouraient-ils par milliers ? L’Histoire sainte fournissait un modèle parfait d’interprétation. Dieu était en colère contre Son peuple, sa religion, ses prêtres. La peste était dirigée non pas contre des individus coupables d’une faute particulière, mais contre un peuple coupable d’un péché collectif, en particulier de pratiques religieuses déviantes. L’idolâtrie, l’adoration de faux dieux, le manque de foi – voilà ce qui menait au châtiment. Ce n’est que par la repentance, par un changement radical d’attitude et de croyances, que la peste pouvait être évitée ou détournée. Des signes dans les cieux, des tremblements de terre, des éruptions volcaniques pouvaient constituer autant de présages, ou même précipiter la venue du fléau, mais sa cause en était la colère divine provoquée par le péché et le manque de foi des mortels. Les chroniques et traités de médecine de l’Antiquité se révélèrent plus utiles sur le plan pratique. Cependant, il ne faut pas oublier que, pour les
hommes du Moyen Âge, identifier les symptômes cliniques du mal et les moyens médicaux de le guérir ou de le prévenir était moins important qu’identifier les causes réelles, à savoir religieuses et spirituelles, de la pandémie. Là se trouvait l’unique garantie de guérison. L’Antiquité n’était pas dépourvue de connaissances concernant les épidémies de peste et maladies connexes. Thucydide (vers 460-400 avant notre ère) avait fourni une description détaillée de la peste qui frappa Athènes au cours de sa guerre contre Sparte. Malgré toutes les spéculations, les historiens ne s’accordent pas sur la nature exacte du mal, mais tous placent son origine en Éthiopie d’où il serait passé en Grèce via l’Égypte. Les médecins, totalement désarmés, moururent en grand nombre en soignant les malades. Nul traitement précis ne se dégagea, car « ce qui guérissait l’un tuait son voisin ». La maladie était très certainement contagieuse, et ceux qui en guérissaient se révélaient immunisés et protégés des rechutes. La cohésion sociale disparut : des cadavres restaient sans sépulture ou bien l’on procédait à des crémations de masse. Pis encore, Thucydide écrivit que les hommes perdaient tout sens de l’honneur, tout respect des lois ou des dieux : « Beaucoup décidaient de dilapider leurs biens et de vivre dans les plaisirs, puisque la vie et la richesse pouvaient être anéanties en un seul jour. » « Buvez, mangez, jouissez », telle était leur devise. Toujours d’après Thucydide, même si la peste venait d’Éthiopie et avait donc des causes naturelles, certains l’attribuèrent à des puits que les Spartiates, ennemis d’Athènes, auraient empoisonnés. Pour sa part, Thucydide conclut : « Je laisse à d’autres (écrivains ou médecins) le soin de déterminer les origines du fléau et ses causes, si tant est que l’on puisse faire remonter une si grande calamité à une cause précise. » Ses effets, en revanche, furent plus clairs : elle affaiblit tellement les Athéniens qu’ils finirent par être vaincus par Sparte. N’en concluons pas pour autant que les écrivains furent incapables d’analyser les symptômes associés à ce type d’épidémie. Thucydide, par exemple, tout en refusant de se prononcer sur une causalité ou même de donner un nom précis au mal, rédigea une liste de ses signes cliniques. Rufus d’Éphèse (98-117 apr. J.-C.), citant Dioscoride (fin du r siècle) et Posidonius (vers 135-51 av. J.-C.), écrivit que la variété à bubons s’accompagnait de fièvre élevée, de douleurs aiguës, de la perte de contrôle
de soi et de délire. Les Anciens, en particulier Hippocrate traduit par Galien, enseignaient que les épidémies, comme la plupart des maladies, provenaient de « miasmes », c’est-à-dire de souffles empoisonnés. Les poisons diffus dans l’air contrariaient l’équilibre des humeurs corporelles, ce qui entraînait la maladie et même la mort. Pour la plupart, ces textes niaient toute idée de contagion, sans toujours être très logiques. Les poisons de l’air pouvaient infecter non seulement l’atmosphère, mais aussi des objets (laine, drap) susceptibles de l’absorber. En revanche, la maladie ne pouvait pas passer d’un corps à un autre. En ce sens, elle n’était pas « contagieuse ». Même si des lecteurs modernes ne sauraient trouver chez les auteurs classiques réponse à leurs interrogations, comme par exemple comment établir un diagnostic correct du mal en question, au Moyen Âge, les lecteurs trouvaient dans ces sources autres que la Bible une interprétation métaphorique des modes de transmission des épidémies. Par exemple, il pouvait s’agir d’une pluie de flèches venues du ciel, puisque L’Iliade nous dit qu’Apollon « décocha une flèche acérée qui faucha les hommes. Les bûchers funéraires brûlaient partout et sans fin ». On retrouve cette image dans la Bible ; dans Son ire, Dieu dit : « J’amasserai sur leurs têtes des calamités et leur décocherai Mes traits. J’enverrai sur eux la famine dévorante, la pestilence et la peste porteuse de mort. » De même, pour Thucydide, quelles que soient les explications fournies par « d’autres auteurs, professionnels ou non », la cause première de la peste ne faisait aucun doute : le courroux divin, et les artistes avaient à leur disposition l’iconographie des flèches. Ainsi, les malheureuses victimes de l’an 1347 trouvaient et dans l’Antiquité et dans la Bible une grille de lecture leur permettant de comprendre le fléau qui les décimait. La cause première en était la colère de Dieu nourrie du péché du peuple. Le mode de propagation : des flèches tombant en pluie sur les pécheurs. L’explication médicale : un poison imprégnant l’atmosphère. Conclusion logique : il était possible d’éviter la maladie à la fois par le repentir et la purification de l’air, l’autre solution étant la fuite le plus loin possible des miasmes. Si l’on accepte ce qui précède, on pourrait donc en conclure qu’au Moyen Âge les hommes disposaient d’un cadre leur permettant de comprendre une épidémie quelconque sans toutefois identifier scientifiquement celle qui les
décimait. Nous en tenir là serait pourtant oublier un élément essentiel de l’histoire européenne : la Peste noire, de même que ses résurgences au cours des quatre siècles suivants, constituait en fait la seconde pandémie. Non seulement d’autres épidémies avaient déjà frappé la plus grande partie de l’Europe, mais la peste avait déjà fait son apparition une fois auparavant. Avant d’examiner la première pandémie, n’oublions pas que les Européens avaient l’habitude d’autres épidémies : la rougeole et la petite vérole, par exemple, qui en 1347 frappaient principalement les enfants (ceux qui survivaient étaient immunisés). Ces maladies infantiles avaient pourtant été aussi meurtrières que la peste lorsqu’elles avaient pour la première fois touché le bassin méditerranéen et l’Europe occidentale. Arrivée sans doute vers 165-180 de notre ère, la variole paraît avoir emporté entre un quart et un tiers de la population d’Italie. Moins d’un siècle plus tard (vers 251-260), l’Empire romain fut ravagé par la « Peste antonine », sans doute la rougeole. Des rapports font état de 5 000 décès journaliers à Rome au plus fort de l’épidémie. Ensuite, ces maladies semblent être devenues endémiques. Ceux qui n’y avaient pas été exposés précédemment les contractaient généralement dans leur jeunesse et beaucoup en mouraient. Mais, malgré des taux de décès élevés dans cette tranche d’âge, l’effet sur l’ensemble de la population restait très faible et, dans la mesure où ces maladies étaient récurrentes, on les identifiait comme la « rougeole » ou la « petite vérole », pas comme la pestilence ou la peste. Comme elles laissaient aux survivants une immunité totale, elles ne faisaient pas de ravages trop étendus, malgré le maintien de leur virulence que prouvent les chiffres de mortalité chez les Indiens d’Amérique lorsqu’ils y furent confrontés : de 50 % pour l’évaluation basse à plus de 80 % de la population totale. Le fléau qui frappa le monde méditerranéen en 541 était d’une autre nature. Dénommé « peste de Justinien », il constitue la première pandémie. Pendant plus de deux siècles, jusqu’en 760 environ, les populations du bassin méditerranéen allaient être décimées par des cycles récurrents du mal, avec des conséquences dramatiques tant lors de sa première manifestation que pendant ses résurgences. En fait, si l’on accepte l’opinion de la plupart des historiens et que l’on considère la Peste noire et ses
séquelles de l’époque médiévale jusqu’à la fin de la Renaissance comme constituant une période distincte de l’histoire européenne, on peut dire que la peste de Justinien a eu le même effet pour l’Antiquité tardive. L’Empire romano-byzantin sous Justinien (482-565) était en train de reconquérir des provinces de l’Empire romain d’Occident (la Gaule et l’Angleterre lui échappaient encore). La Perse, ce vieil ennemi de l’Empire romain d’Orient (ou byzantin), était aux abois. C’est alors que la peste frappa. Selon certaines estimations, Constantinople (l’Istanbul d’aujourd’hui) perdit 40 % de sa population, soit 200 000 âmes. Lors de l’épidémie suivante, en 599-600, 15 % de la population en Italie et au sud de la France mourut. L’impact global se traduisit par un effondrement démographique estimé de 50 à 75 % de la population en l’espace de deux générations. L’empire d’Orient fut contraint de retirer ses légions de Méditerranée occidentale pour se défendre des incursions barbares. La Perse se trouva également affaiblie. Le commerce s’effondra tandis que les habitants des villes s’enfuyaient dans les campagnes ou mouraient. Le mal s’étendit. Villages et fermes furent désertés, et l’économie chuta à la suite du déclin démographique. Le chaos ainsi engendré facilita le déferlement des tribus arabes nomades, récemment converties à l’islam, et leur conquête des deux empires. Un commentaire plus anecdotique fera mieux comprendre les ravages alors causés. Aujourd’hui encore, on trouve en Syrie un grand nombre de villages byzantins, des villas, des communautés monastiques de la même période, abandonnés. Autrefois entourés de champs cultivés, ils sont à présent réservés aux pâturages et faiblement peuplés. Dans le désert du Néguev, pour prendre un second exemple, des moines étaient parvenus à mener une existence frugale dans leurs nombreux monastères grâce à l’irrigation et à une gestion rigoureuse jusqu’à l’arrivée de la première pandémie. Leurs habitations furent délaissées et la terre retourna au désert jusqu’à la fin du siècle dernier. De la même façon, en Afrique du Nord et tout spécialement en Libye, des petits fermiers avaient constitué de nombreuses colonies de peuplement et, grâce à une agriculture extensive, fournissaient en céréales la totalité de l’Italie. Les ravages de la peste entraînèrent l’abandon des fermes et l’avancée du désert à la suite de
l’effondrement du système d’irrigation. Non seulement les routes du commerce dans tout l’empire furent profondément bouleversées par le dépeuplement des centres urbains, mais des terres prospères grâce à l’agriculture extensive furent laissées en jachère pour redevenir au mieux des terres à pâture et au pire des déserts. Selon la plupart des historiens, pour que le Moyen-Orient, l’Égypte et l’Afrique du Nord retrouvent leur population d’avant 540, il fallut attendre la fin du xixe siècle. De plus, le repeuplement actuel est essentiellement un phénomène urbain, tandis que les zones rurales restent moins peuplées et moins cultivées aujourd’hui qu’il y a mille cinq cents ans. Pourtant, même si les Romano-Byzantins et les Perses furent sérieusement affaiblis, même s’ils durent abandonner à l’islam naissant un territoire important, leur civilisation a résisté et a survécu. Les terres labourées diminuèrent, des villages furent désertés, des centres urbains perdirent de leur importance, mais, finalement, le commerce reprit et l’administration ne fut jamais démantelée. Ils s’adaptèrent et, même sous contrôle musulman, gardèrent pratiquement intacts leur culture et leur système social, comme le montrent les dernières découvertes archéologiques. Le bassin méditerranéen ne connut pas d’âge des ténèbres entre la première et la seconde pandémie. Même si, en de nombreuses occasions, on assista à la modification du paysage et au recul des frontières de l’empire, les structures sociales et les normes culturelles surent se maintenir. Continuité essentielle, car elle prouve qu’à plusieurs niveaux l’histoire des peuples de la Méditerranée orientale les avait préparés à affronter la seconde pandémie. Lorsqu’elle se présenta, c’était du « déjà-vu ». Les auteurs chrétiens comme musulmans ont laissé de nombreux témoignages sur la progression de la peste qui, partie d’Éthiopie, s’étendit progressivement à la totalité du bassin méditerranéen après être passée par l’Égypte. Même si la localisation initiale du fléau est due au souvenir littéraire et historique de Thucydide, elle est probablement exacte, tout comme l’évaluation cliché de « la mort d’un tiers de l’humanité ». Les chiffres seraient même à revoir vers le haut. Les répercussions du mal furent encore amplifiées par sa réapparition tous les cinq ou dix ans en Méditerranée orientale jusqu’au milieu du viiie siècle (en Europe de l’Ouest,
nos sources suggèrent un intervalle de neuf à douze ans). Pour la chrétienté d’Occident, l’épisode le plus mémorable fut sans contredit celui qui frappa Rome en 590 ; il était notoire que la ville pontificale avait alors été miraculeusement sauvée par l’archange saint Michel. Le pape Grégoire le Grand (vers 540-604) avait conduit une procession gigantesque à travers la ville et la peste avait cessé. Le souvenir de l’apparition miraculeuse de l’Archange rengainant son glaive après avoir anéanti le mal est commémoré par la statue érigée en son honneur au sommet du tombeau d’Hadrien ; rebaptisé Castel Del’Angelo, le site fut ensuite transformé en forteresse. C’est maintenant un musée, mais la statue de saint Michel à son sommet rappelle toujours la délivrance miraculeuse de Rome il y a mille quatre cents ans. Comment expliquer les réactions divergentes entre le monde oriental et le monde occidental lors de la peste de 1347 ? Ne les réduisons pas à une opposition entre l’islam et le christianisme, car de nombreuses parties du monde oriental étaient encore chrétiennes au moment de la seconde épidémie, et l’islam n’avait que très faiblement modifié l’héritage médical et philosophique de l’Antiquité (chrétienne) tardive. La différence fondamentale apparaît plutôt culturelle : le Levant étant resté très urbanisé, cosmopolite et pluraliste, tandis que le Ponant constituait une société bigote, agraire, beaucoup moins avancée. L’idéal de la croisade, alors en plein essor, avait refermé l’espace mental occidental sur lui-même tandis que les croisés de retour au pays ramenaient avec eux des pans entiers de civilisation orientale. Par ailleurs, l’Europe occidentale semble n’avoir jamais eu conscience de la moindre continuité sociale ou culturelle avec l’espace de la peste de Justinien alors que le Levant participait d’une culture et d’une civilisation pratiquement intactes depuis l’Antiquité tardive. L’Occident n’en était qu’aux premiers frémissements de la Renaissance et à la « redécouverte » du monde antique – son architecture, sa sculpture, sa littérature, ses langues, l’histoire de ses peuples, ses différentes sensibilités culturelles, bref la civilisation classique. Nul besoin en revanche de « redécouverte » pour l’Orient où cette civilisation, qu’elle soit chrétienne ou musulmane, n’avait jamais cessé d’exister malgré de substantielles modifications.
C’est pourquoi, en Orient, écrivains et médecins voulant interpréter la seconde pandémie pouvaient se tourner non seulement vers leurs textes sacrés, mais aussi vers l’histoire qui leur était commune. Pour eux, Thucydide, Galien, Hippocrate, Aristote (384-322 av. J.-C.), Platon (vers 428-348 av. J.-C.), Rufus d’Éphèse et les chroniqueurs de l’époque justinienne faisaient partie d’un même ensemble historique. Sans rupture, sans perte de repères, ces hommes du xive siècle s’inscrivaient dans une continuité culturelle et sociale, malgré les évolutions. Les musulmans pouvaient interroger leurs historiens de la période d’avant 540 et apprendre qu’il y avait eu cinq épidémies successives, la Peste noire constituant ainsi la sixième. La peste de Shiraway (627-628) avait été suivie de celle d’Amwas (638-639), de la Peste violente (688-689), de la peste des Pucelles (706) et de celle des Notables (716-717). Ils n’attribuaient guère d’importance historique à l’absence d’épidémies entre le milieu du vine siècle et celui du xive siècle. Après tout, les différentes cultures de l’Orient se situaient dans un espace historique remontant à plusieurs millénaires. Que représentaient alors sept petits siècles dans la chaîne immense de l’histoire des civilisations ? Les ixe et xe siècles furent exempts de peste, mais les grandes civilisations islamiques du Moyen-Orient, d’Afrique du Nord et d’Espagne ne laissèrent pas le souvenir du passé s’effacer au risque de disparaître à tout jamais. On assista au contraire à une explosion de traductions et de commentaires des traités médicaux de l’époque classique, en un effort concerté pour tenter de comprendre la maladie et ses causes, et pour trouver des moyens de prévention et de guérison en cas de résurgence. La chrétienté occidentale doit remercier l’islam d’avoir conservé ces textes, de même qu’une grande partie de la civilisation classique, ce qui lui permit de « redécouvrir » en son temps cette même civilisation et de se tourner vers ses traités médicaux pour faire face à la seconde pandémie. Pour conclure, que dire de l’état du monde en 1347, inconscient du cataclysme qui allait déferler sous le nom de Peste noire ? L’histoire était à même de lui fournir plusieurs exemples du fléau. Chrétiens comme musulmans acceptaient l’idée que la mort, même de foules immenses, était la volonté de Dieu. Ils partageaient les présupposés du monde antique mettant l’accent sur des miasmes plutôt que sur la contagion. En d’autres
termes, une convergence de points de vue sur les épidémies se retrouvait de Gibraltar au golfe Persique, de la Scandinavie au Sahara. Des divergences fondamentales existaient cependant entre le monde oriental et le monde occidental, entre l’islam et la chrétienté. Elles sautent aux yeux tout d’abord lorsque l’on considère les conclusions que tirèrent chrétiens et musulmans. Pour tous, la peste émanait de la volonté divine, mais leurs analyses du dessein de Dieu différaient considérablement. Leurs chefs religieux enjoignaient aux musulmans de réagir à la peste de trois façons spécifiques : 1. Personne ne devait ni s’enfuir d’un endroit pestiféré, ni s’y rendre. Puisque la peste était envoyée par Dieu à des individus nommément choisis, nul ne pouvait échapper à Sa volonté, et nul ne devait aller au-devant du mal. Il fallait donc accepter et supporter le fléau avec résignation, humilité et même avec joie. 2. La philosophie musulmane enseignait également que les croyants morts de la peste se voyaient immédiatement acceptés au paradis. Dans ce sens, il n’y avait aucune différence entre mourir de la peste et mourir sur le champ de bataille pendant une guerre sainte ou une croisade. 3. Cependant, si la peste était une grande joie et une bénédiction envoyée par Dieu aux croyants, pour les infidèles, elle constituait un jugement et un châtiment. En conclusion, la pensée islamique excluait toute idée de contagion dans la transmission de la peste, car Dieu visait des individus précis. Dans le monde chrétien, l’apparition de la peste était perçue dans un sens beaucoup moins spécifique et individuel. Il s’agissait d’une punition collective retombant sur tous les pécheurs. Les chrétiens d’Orient pouvaient voir dans le châtiment une conséquence du monde pluraliste et cosmopolite dans lequel ils vivaient, où coexistaient de nombreux types de christianisme, chacun considérant les autres comme hétérodoxes et hérétiques. De plus, les succès de l’islam, souvent assimilé à une hérésie chrétienne par les orthodoxes, constituaient une autre forme de « peste » dirigée contre la chrétienté et l’empire d’Orient en punition et en avertissement. En d’autres termes, la peste pouvait être instrumentalisée par les courants conservateurs, leur permettant de prêcher un retour à une orthodoxie accrue. Refusant de se remettre en question, ils voyaient dans l’épidémie, dans le déclin de
l’empire et dans les défaites, un signal d’alarme, un appel au renouveau de leur foi, de leur spiritualité, vers davantage de mysticisme et d’orthodoxie. Pour les chrétiens d’Occident, chez qui le catholicisme romain régnait pratiquement en maître, de façon monolithique, l’interprétation était plus complexe. La chrétienté se percevait comme le « bien » par opposition au paysage tourmenté, hétérodoxe et hérétique de l’Orient, vu comme décadent, ou pis, contaminé par les infidèles, les musulmans. Si l’Occident constituait bien le dernier rempart de la Vraie Foi, comment alors interpréter la colère de Dieu représentée par la peste ? Si Grégoire le Grand, l’un des plus grands avocats de la suprématie pontificale et du catholicisme romain, avait été capable de terrasser le mal, pourquoi les résurgences ? En quoi la chrétienté occidentale était-elle déficiente ? La philosophie islamique pouvait discerner dans la peste une bénédiction pour les croyants, les chrétiens orientaux pouvaient y voir une mise en garde contre toute concession dans leur guerre contre l’hétérodoxie, l’hérésie, l’islam. Les catholiques occidentaux devaient peut-être faire un examen de conscience et envisager la peste comme le châtiment d’une faute interne, non encore identifiée. C’est ainsi que, dans un même univers épidémique et médical, univers commun sur le plan de l’histoire comme sur celui de la théologie, les entités culturelles divergentes du pourtour de la Méditerranée et de l’Europe occidentale allaient comprendre le phénomène de la Peste noire et y faire face de façon extrêmement différente.
◀ 1. La traduction de toutes les citations bibliques est tirée de la tob (traduction œcuménique de la Bible).
II. LA MORT FRAPPE À LA PORTE La « Mort noire [2] » et son impact, 1347-1400 Oh, heureuse notre postérité qui ne vivra jamais une horreur aussi atroce et considérera notre histoire comme une légende. Pétrarque Pour le lecteur moderne, marqué du souvenir indélébile de la Peste noire, il est difficile sinon impossible de se représenter l’état d’esprit de l’Europe occidentale au cours du siècle précédant la venue de la peste. Néanmoins, pour qui veut comprendre son impact tant factuel que psychologique, un rappel de cet univers vivant dans la totale ignorance du fléau est essentiel. Au bord même de l’abîme, sur le point de connaître un déclin démographique catastrophique, un monde de petits paysans et de marchands urbanisés menait tranquillement sa vie quotidienne, au rythme naturel des saisons, sans se préoccuper des séismes de la nature. La société ne voulait rien savoir de la montée croissante des lamentations accompagnant la progression irrésistible de la Mort noire vers l’ouest. Les historiens s’accordent à voir l’Europe de 1300 à 1340 environ comme un îlot de stabilité assiégé par une marée de difficultés sérieuses. À la suite de la lente remontée démographique après la première pandémie, les populations étaient obligées de soumettre à la charrue des espaces croissants de champs, même aux marges de l’empire, et d’y cultiver le plus possible de céréales pour produire la nourriture de base, le pain. On avait ainsi atteint la densité humaine maximale pouvant vivre sur une surface donnée. Vivre, ou plutôt survivre pour beaucoup, pour qui l’absence d’une seule récolte signifiait la mort. Or des études récentes font état d’une détérioration climatique vers cette époque, donnant naissance au « petit âge de glace », avec des hivers de plus en plus rudes et des étés humides. D’où de mauvaises récoltes, insuffisantes pour permettre aux populations d’attendre les suivantes, et des famines fréquentes, particulièrement sévères dans les
années 1310. Pourtant, bien que ces conditions climatiques aient provoqué de nombreux décès, la population semble dans son ensemble avoir su récupérer assez rapidement. Les demandes agricoles accrues dues au grand nombre de bouches à nourrir entraînaient d’autres difficultés. Les cultures exclusivement céréalières épuisaient d’autant plus le sol qu’on devait récolter le plus souvent possible, ce qui empêchait de le laisser reposer en jachère, si bien que le rendement en grains déclina. Au milieu du xiiie siècle, la norme de rendement était de six à huit grains par semence et pouvait monter jusqu’à dix. Mais, avec l’épuisement des sols, le rendement décrut pour atteindre des niveaux plus proches de deux ou trois grains par semence. En d’autres termes, au lieu de récolter cinq, six, sept ou jusqu’à neuf sacs de blé bon à manger tout en réservant un sac destiné aux semences, les fermiers se retrouvèrent avec seulement un ou deux sacs disponibles une fois les semences mises de côté. Il n’est pas besoin de beaucoup d’imagination pour comprendre que la population, dans ces conditions, survivait mais était très vulnérable à la moindre fluctuation des moissons. Cet équilibre précaire a été pendant deux siècles considéré comme la cause première de l’effondrement démographique à la suite de la peste. Interprétation « malthusienne », exprimée en 1798 dans son Essai sur le principe de la population par Thomas Malthus (1766-1834), homme d’Église anglican. Selon lui, il existait une limite naturelle à toute population, limite venant de la capacité de la terre à fournir la nourriture et les autres ressources. Une fois le seuil atteint, la « nature » procédait à une intervention violente pour réduire la densité de la population, sous la forme de guerres, de famines ou de maladies. Cette loi naturelle simple, et en apparence logique, expliquait pourquoi, dans le monde antique, la première pandémie avait frappé : la « limite » avait été atteinte, et l’épidémie ramena la population à des chiffres très inférieurs. Un peu plus tard, vers 750, la croissance reprit et le « seuil naturel » fut atteint au xive siècle. Le mécanisme malthusien de contrôle intervint alors, conduisant à un déclin démographique sévère dans toute l’Europe de l’Ouest. La courbe ne recommença à s’inverser que vers le milieu ou la fin du xixe siècle. Les effets de la première pandémie avaient mis environ six siècles pour disparaître,
tandis que la seconde pandémie laissa sa marque sur les quatre siècles suivants, en supposant que la population recommença à se stabiliser vers 1450-1500. Si intéressante que paraisse cette explication, elle pose très clairement de nombreux problèmes. Tout d’abord, Malthus attribue aux forces de la nature une action directe, la faisant intervenir par le biais de la guerre, de la famine ou de la peste pour corriger les excédents démographiques. Cette attitude est compréhensible chez un homme d’Église du xviiie siècle attribuant à la nature un pouvoir divin, quasi providentiel. Plus surprenant est le succès de cette théorie à notre époque. On peut évidemment soutenir que la Peste noire (suivie d’un siècle d’épidémies semblables qui épargnèrent les deux suivants) constitua une soupape de régulation selon la définition malthusienne. Faut-il alors en déduire que les deux guerres mondiales et la grippe espagnole de 1918-1920 participaient du même mécanisme pour réguler une population européenne excédentaire ? Le château de cartes s’effondre lorsqu’on applique à des catastrophes contemporaines une thèse en apparence séduisante permettant d’expliquer la Peste noire. Mieux que toute critique de Malthus sur un plan philosophique ou intellectuel, l’étude détaillée du monde d’avant la peste infirme toutes ses théories. L’Europe occidentale avait atteint son peuplement maximal par rapport aux ressources disponibles et elle s’y maintenait effectivement, mais cela se passait presque un siècle avant le déclenchement de l’épidémie. Les famines, le travail harassant des paysans et la dégradation du climat avaient contribué à rendre plus difficiles les conditions de vie et à désespérer les pauvres, sans toutefois entraîner une chute démographique significative ou durable. En Occident, le niveau de peuplement restait plus ou moins constant, ce qui ne veut pas dire que tous les Européens étaient suffisamment ou convenablement nourris. Pourtant ils survivaient, en dépit de la pauvreté. Si l’on tient à conserver la notion de « seuil », peut-être faut-il alors penser en termes de « plafond » plutôt que de « guillotine ». La population avait atteint son niveau le plus élevé et s’était stabilisée par des procédés aussi bien actifs que passifs. Malthus postulait qu’une fois le seuil atteint la nature intervenait
de façon radicale. Les faits prouvent que cela ne s’était pas passé comme il le pensait. Cela pose la question de savoir comment les groupes humains opéraient pour se stabiliser au niveau haut. Quels étaient leurs mécanismes de régulation ? L’épuisement du sol constituait sans nul doute un frein, conduisant à des famines plus fréquentes et à une mortalité accrue. La faim était de règle pour beaucoup, et certaines régions connurent une forte chute démographique, estimée généralement à 10 ou 20 % entre 1309 et 1325, selon les années. Mais ces phénomènes n’étaient pas constants et ne touchaient pas toute l’Europe. Un autre frein provenait des surfaces cultivables disponibles, qui n’étaient pas extensibles. Mais s’en tenir à ce type de raisonnement équivaut à rester dans la droite ligne des idées de Malthus, qui attribuait à la nature une « intention » régulatrice. Or les hommes eux-mêmes avaient trouvé d’autres freins à l’accroissement démographique. Par la subdivision de la terre en parcelles de plus en plus petites au fil des générations, d’abord, ce qui les conduisit à privilégier une forme d’héritage, la primo-géniture, consistant à tout léguer à un seul enfant, le fils aîné. Les cadets se voyaient dans l’incapacité de fonder une famille, faute de terre. L’augmentation du nombre de célibataires pour des raisons économiques aussi bien que religieuses allait avoir un effet direct sur le taux de fertilité et l’accroissement global de la population. N’oublions pas que c’est à cette époque que l’Église insista le plus fortement sur l’obligation du célibat pour les prêtres. Même si ses efforts ne furent pas immédiatement couronnés de succès (les prêtres prenant simplement des concubines), cela élimina les problèmes d’héritage et de transmission foncière aux enfants des prêtres. S’ils avaient des bâtards, l’Église ne leur devait rien, et surtout pas de terres. En outre, les individus comprenaient parfaitement qu’ils ne pouvaient pas nourrir un nombre infini de bouches sur leurs ressources propres. Ils (les non-célibataires en tout cas) avaient à leur disposition un certain nombre de moyens leur permettant de contrôler la fertilité, le plus simple étant le recul de l’âge du mariage jusqu’à ce que le couple soit en mesure de se suffire à lui-même et à sa progéniture. Ensuite, le contrôle des naissances pouvait passer par l’abstinence, et nos prédécesseurs savaient bien qu’un sevrage
tardif retardait la grossesse suivante. Il y avait aussi des herbes censées empêcher les grossesses, comme d’autres censées les faciliter. Enfin, même s’il était sévèrement réprimé par la loi, le recours aux techniques abortives, outre les infanticides et les abandons d’enfants, existait bel et bien. Nous voyons donc que les théories malthusiennes permettant d’expliquer simplement la Peste noire doivent céder le pas à une compréhension plus fine du xive siècle. L’Europe de l’Ouest était surpeuplée, assurément, avec une pression intense due à une pénurie de ressources alimentaires et à la dégradation des conditions climatiques, ce qui ne semblait pourtant pas empêcher une stabilisation des effectifs assurée par un large éventail de facteurs tant naturels qu’humains. Tout porte à croire que société et population auraient pu se maintenir indéfiniment. Mais en réalité, la situation – comme la population – était sur le fil du rasoir. En octobre 1347, cet équilibre instable bascula avec l’arrivée de la peste au port sicilien de Messine, et la société inquiète, affaiblie, dont l’existence ne s’apparentait souvent qu’à une simple subsistance, plongea dans l’abîme. L’arrivée du navire inaugurait le cycle qui allait caractériser la marche de la maladie à travers le continent. En règle générale, le mal faisait rage en été et jusqu’aux premiers jours d’automne, selon sa date d’arrivée. Avec les frimas de l’hiver, il se raréfiait pour reparaître au printemps suivant. Localisée d’abord dans un port, la peste s’étendait ensuite à l’arrière-pays en même temps qu’à d’autres ports où le cycle se répétait. Dans les années 1320, la peste s’était déclarée dans les provinces environnant la Mongolie et le désert de Gobi, où elle existait – et existe toujours – à l’état endémique chez les rongeurs locaux. De là, elle se propagea vers l’est comme vers l’ouest. Selon des estimations contemporaines, les épidémies de peste auraient tué jusqu’à 65 % de la population chinoise entre 1331 et 1353. En 1393, la population globale de la Chine avait chuté de 120 à 90 millions, soit de 25 % en soixante ans. Dans sa marche vers l’ouest, la peste semble avoir d’abord frappé les communautés chrétiennes de rite nestorien d’Issyk-Koul, près du lac Balkhash, où les archéologues soviétiques ont mis au jour trois tombeaux encore existants qui attribuent à la peste la cause des décès, preuves étayant les témoignages d’un taux énorme de mortalité en 1338-1339. À partir de là,
le fléau passa en Crimée et frappa Sarai, sur la basse Volga, en 1345 avant d’être signalé en Astrakhan (Azerbaïdjan) en 1346. Jusque-là, le fléau s’était transmis par voie terrestre, et son voyage avait duré presque quinze ans. Après la Crimée, la progression se fit par voie maritime et fluviale. Une anecdote explique comment cela se passa. En 1345-1346, les Génois étaient assiégés dans le port de Kaffa (actuellement Théodosie en Crimée) par les forces de Yanibeg, khan de la Horde d’Or. Ses armées furent frappées de la peste, et, ne voulant pas que ses ennemis soient épargnés, il aurait fait catapulter les morts par-dessus les remparts de Kaffa. En toute hâte, les Génois jetèrent les corps à la mer mais, malgré tous leurs efforts, succombèrent à la contagion. On pense que leurs navires, fuyant le siège, propagèrent le mal au sein du monde méditerranéen en suivant les voies maritimes. Si cette histoire est vraie, nous serions en présence d’un acte de guerre bactériologique qui fait penser à la propagation de la variole chez les peuples indigènes d’Amérique centrale et du Sud et chez les Indiens d’Amérique du Nord ayant reçu en « cadeau » des couvertures contaminées offertes par les conquérants et les colons européens. Plus vraisemblablement, la peste passa tout simplement du camp retranché à la ville, et ensuite se répandit chez les marins génois. Que ce soit naturellement ou par le truchement de Yanibeg, la peste s’attaqua au bassin méditerranéen en 1347. Dans l’espace islamo-byzantin, la rade de Constantinople, celle d’Alexandrie puis celle de Chypre furent frappées. L’entrelacs serré des routes de commerce maritime à travers la Méditerranée explique que, la même année, le mal fut signalé également à l’Ouest. Messine, en Sicile, puis les puissances commerçantes et navales telles que Gênes, Florence, Pise et Venise furent infectées. En 1348, d’autres villes portuaires, comme Marseille, étaient atteintes et, pis encore, la contagion s’étendait par voie terrestre en suivant les routes du commerce. Les grandes métropoles succombaient à leur tour : Le Caire, Antioche, Tunis tout comme des régions intérieures d’Italie (Pistoia, par exemple) et de France, avec Montpellier, Narbonne, Carcassonne, Toulouse, Montauban, Bordeaux et Avignon. En 1349, Damas, centre vital de l’islam, avait perdu presque la moitié de sa population. Si la plupart des lecteurs assimilent la Mort noire à un phénomène propre à l’Europe occidentale, ils oublient
qu’elle avait d’abord balayé la totalité du monde méditerranéen, emportant 30 à 40 % des habitants du Levant musulman et de l’Afrique du Nord. La rapidité avec laquelle elle se propagea est phénoménale et reflète la densité du réseau commercial européen. En 1348, l’épidémie avait non seulement atteint l’intérieur des terres, mais elle avait traversé la France entière en suivant les axes fluviaux majeurs qu’étaient le Rhône, la Saône, la Seine et le Rhin. Les Pays-Bas n’y échappèrent pas, avec Gand, Ypres, Bruxelles et Anvers, pas plus que le nord de la France avec Paris et la Normandie. Sans tarder, elle franchit la Manche, atteignant Londres, Bristol, Plymouth et Southampton, et aussi Melcombe Regis, dans le Dorset, la première ville de l’intérieur à être frappée, d’après la tradition. L’année suivante, on la signale en Norvège (Bergen) et en Cornouailles. Lorsque, à son tour, la Suède fut frappée en 1350, le roi Magnus Eriksson (1316-1374) déclara : « Pour les péchés des hommes, Dieu a condamné le monde à une mort subite. La plupart de nos compatriotes y ont succombé. » La seule tête couronnée d’Europe à mourir de la peste fut Alphonse XI de Castille, dit le Vengeur (1311-1350). Il périt en mars de cette même année alors qu’il assiégeait Gibraltar. En 1350, le mal avait non seulement gagné l’extrême nord de l’Europe, avec la Suède et la Norvège, mais aussi ses prolongements les plus septentrionaux : l’Écosse, l’Islande, les Orcades, le Groenland, les îles Féroé et les Shetland. En fait, il semble avoir signé l’arrêt de mort des colonies européennes du Groenland. Déjà mises à mal par les changements climatiques et la famine, les implantations danoises et norvégiennes furent complètement abandonnées. L’épidémie avait également traversé les Alpes et descendu le Rhin, dévastant la Suisse et l’Allemagne en 1348-1350, pour atteindre le Brandebourg en 1351. La même année, passant au nord et à l’est, elle envahit la Russie, où le grand-duc de Moscou et le patriarche suprême de l’Église orthodoxe moururent tous deux. Enfin, elle toucha au sud le bassin de la Volga et l’Ukraine, si bien que, après avoir fait rage au nord, à l’ouest, à l’est et finalement au sud de l’espace européen du continent eurasien, la peste reprit le chemin de la Crimée, son point d’origine à peine cinq ans plus tôt, en 1346.
Dans son sillage, d’après les estimations du pape Clément VI (1291-1352), elle laissait 23 840 000 morts sur une population totale de 75 millions, soit 31 % très exactement. Pour mieux représenter l’étendue des ravages, nous allons oser des comparaisons avec l’époque moderne. Si l’épidémie avait frappé les États-Unis actuels, le pays aurait vu mourir 84 millions de ses habitants en l’espace de cinq ans. L’Union européenne aurait perdu 108 millions d’habitants et l’Angleterre environ 18 millions, soit la population du Grand Londres et du Sud-Est réunis. En Chine, les pertes auraient été de 310 millions, comme en Inde. Au total, une pandémie à cette échelle tuerait presque 1,9 milliard d’individus en l’espace de soixante mois. Ce qui correspondrait à la disparition totale, hommes, femmes et enfants, de toute la population de l’Inde ou de la Chine. Aujourd’hui comme hier, l’esprit humain échoue à se représenter ou à expliquer une catastrophe pareille. Jusqu’à présent, nous avons juste effectué un survol chronologique pour montrer la rapidité de propagation du mal. Pour étudier son impact, il nous faut maintenant adopter une plus petite échelle, celle des nations individuelles, des communautés urbaines et familiales. Certaines villes comme Venise payèrent un prix élevé. Les meilleures estimations dont nous disposons pour la période de décembre 1347 à mai 1349 font état de 72 000 à 90 000 disparus, soit 60 % des effectifs d’avant la peste. Chiffres d’autant plus surprenants par leur ampleur que Venise avait pris des mesures rapides pour limiter les effets du mal et que sa localisation sur un chapelet d’îles aurait dû rendre plus difficile la pénétration du fléau sur la cité terrestre, ou au moins circonscrire la contagion aux seules îles touchées. Dès les premiers symptômes, la principauté avait imposé à tous les navires entrants une immobilisation de quarante jours, d’où naquit le mot français de quarantaine. Le gouverneur avait aussi transformé certains îlots inhabités en cimetières, exigeant que les morts soient enterrés à au moins un mètre cinquante de profondeur. Mais, malgré la rapidité des mesures, une topographie favorable et une quarantaine stricte, non seulement la cité ne réussit ni à contrôler ni à stopper l’épidémie, mais souffrit de l’un des taux de mortalité les plus élevés parmi les villes européennes.
Par contraste, Milan, qui comptait plus de 100 000 habitants, n’en perdit qu’environ 15 000. Cet État, relativement important d’après les critères d’Italie du Nord, était dépourvu des excellentes barrières maritimes que possédait Venise et donc aurait dû offrir moins d’obstacles à la peste. Pour tenter d’expliquer la différence des pertes, on peut mettre en avant le fait que le gouvernement de Milan était aux mains d’une famille autocratique et puissante qui prit des mesures immédiates pour limiter l’entrée des hommes et des marchandises. Faisant fi des assurances des meilleurs médecins selon lesquelles la peste était affaire de miasmes, l’État décida qu’elle était contagieuse et agit en fonction de ce postulat, condamnant par exemple toute famille dont un membre était infecté à être murée chez elle et nourrie au moyen de paniers coulissant sur des cordes. C’est ainsi que l’on justifie d’habitude un taux de décès relativement faible à Milan, mais cela n’explique pas pourquoi les mesures prises à Venise – qui étaient tout aussi bonnes – ne parvinrent pas à limiter la contagion, même si ce terme reste inconnu des textes officiels. Nous pensons plutôt que l’arrière-pays de Milan, vaste zone rurale, offrit à nombre de ses citoyens un refuge, tandis que Venise, coincée dans ses îles humides et surpeuplées, offrait à la peste un terreau parfait. En réalité, il n’existe actuellement aucune explication satisfaisante des faibles pertes en vies humaines à Milan. À Londres, les chiffres semblent plus normaux, si l’on peut parler de « normalité » dans de telles circonstances. Les estimations font état de 20 à 50 % de pertes sur une population de 50 000 personnes, de une sur quatre à une sur deux, soit de 12 500 à 25 000 morts. Ces chiffres reflètent mal le poids effroyable d’un tel taux de mortalité. En deux mois, du 2 février au 2 avril 1348, on enterra 2 000 corps dans un seul cimetière, ce qui veut dire qu’il y eut 34 enterrements par jour, et ce chaque jour. Ce qui fait un toutes les vingt minutes, en comptant sur dix heures de clarté par jour à cette époque de l’année. Un autre exemple illustrera parfaitement l’angoisse de nombreuses communautés dans cette course macabre. De juin à septembre, tandis que l’épidémie était encore plus virulente qu’au début du printemps, il mourait chaque jour 290 personnes. Qu’elles aient eu le temps ou non de faire venir un notaire ou un prêtre, il fallait que tous les corps aient été enlevés, toutes les habitations nettoyées, tous les linges souillés détruits et
tous les enterrements effectués avant la tombée de la nuit, en tablant sur douze heures de jour, soit un enterrement toutes les deux minutes et demie, ou vingt-quatre par heure. Bien que les pertes moyennes dans les villes semblent avoir été d’environ 40 %, on peut se faire une idée des taux de mortalité extrêmement élevés en lisant certains commentaires de l’époque : la peste à Anvers est qualifiée de « légère », car elle tua « seulement » une personne sur quatre ou cinq (2025 %). Même si nous parvenons mieux à imaginer les chiffres de décès par ville plutôt que la totalité des pertes humaines en Europe occidentale, n’oublions pas qu’une mortalité aussi massive ne se traduit pas seulement en chiffres. Dans toute société où des secteurs économiques entiers dépendent d’une masse critique de travailleurs, la disparition de 35 % d’employés en quelques mois entraîne obligatoirement la disparition pure et simple de leur secteur professionnel. De plus, un grand nombre de besoins parfois inconnus jusque-là exigeraient des bras supplémentaires, dans le secteur médical par exemple. Chirurgiens et médecins, parce qu’ils étaient au contact des malades, étaient susceptibles de mourir beaucoup plus vite et en plus grand nombre que le reste de la population. Les communautés frappées de peste avaient besoin de davantage que de médecins compétents. Il leur fallait immédiatement des volontaires pour travailler à l’hôpital, des veilleurs pour repérer les cas suspects, et surtout des fossoyeurs. Les décès surchargeaient de travail les notaires, qui rédigeaient les testaments, et les prêtres, qui écoutaient les dernières confessions. Les salariés pauvres, en particulier les femmes, en contact quotidien avec les morts et les mourants, tout comme ceux que leur profession rendait indispensables aux personnes contaminées, étaient des victimes toutes désignées. Les statistiques du clergé particulièrement compétent d’Angleterre témoignent de cet état de fait. L’évêque de Bath et Wells écrit en janvier 1349 : La présente pestilence, dont la contagion se répand en tous lieux, a laissé beaucoup de paroisses vides de prêtres. Comme on n’en trouve plus (…), de nombreux malades décèdent sans les derniers sacrements. Annoncez à tous que, s’ils sont sur le point de mourir, ils peuvent se confesser les uns aux autres, et même à une femme.
Il fallait vraiment que beaucoup de prêtres aient perdu la vie (ou aient déserté) pour que le bon évêque autorise, ou mieux encore, encourage des femmes à administrer le sacrement de pénitence, l’un des plus sacrés pour l’Église catholique, et qu’il le fasse largement savoir. Même s’il existait un support théologique autorisant les femmes à conférer les sacrements en cas d’urgence, par exemple le baptême de nourrissons en danger de mort, ce n’était pas pratique courante. Deux exemples précis, pourtant, nous permettent de comprendre la nécessité du geste. Lorsque la peste envahit le nord de l’Angleterre et l’Écosse, le diocèse de York fut décimé, avec plus de 40 % de mortalité dans le clergé. Il y avait eu aussi des désertions, et de nombreux fidèles, quel que soit leur état de santé, se trouvaient sans le secours de prêtres au moment où ils en avaient le plus grand besoin. L’Église paya au mal un très lourd tribut, comme le prouve l’exemple des archevêques de Canterbury. En mai 1348, John Stratford mourut de la peste. Un an après, sans qu’il ait même pu être intronisé, son successeur, John Offord, succombait également, suivi quelques mois plus tard, en août, par le nouvel archevêque, Thomas Bradwardine (1290-1349). Sans jamais oublier les tragédies personnelles que ces chiffres recouvrent, il est tout aussi important de se souvenir des conséquences à long terme induites par la disparition de tant d’hommes d’Église. Avant la peste, au fil des ans, le niveau de formation du clergé s’était fortement élevé, et, dans la plupart des paroisses, les curés avaient longuement fréquenté l’université et reçu une bonne éducation. La transmission ecclésiale reposait en effet sur un clergé connaissant au moins une langue étrangère, le latin. Il allait falloir attendre de nombreuses années, en mettant les choses au mieux, avant que les diocèses soient à même de remplacer les 40 % de prêtres disparus en l’espace de douze mois. Ainsi, une cure laissée vacante en 1348-1349 à la suite de la mort de son titulaire n’en retrouverait pas un autre avant longtemps, et, lorsque la relève se présenterait enfin, les candidats seraient assurément moins bien formés, moins expérimentés et probablement beaucoup plus jeunes. L’étude du diocèse de York confirme que le niveau général d’éducation, d’âge et d’expérience préalable allait fortement
diminuer après la peste et rester au plus bas pendant plusieurs dizaines d’années. Si dramatique qu’ait été l’ampleur des destructions, on a toutes les raisons de croire que la société médiévale aurait été à même de se relever si, comme cela avait été le cas lors de la première pandémie, l’épidémie ne s’était déchaînée qu’une seule fois, méritant bien son nom de « Mort noire ». En 1361, les chiffres suggèrent une amélioration démographique, complètement annihilée par une résurgence de la peste la même année qui entraîna des pertes d’environ 20 % de la population globale. À moitié aussi virulente que la Peste noire initiale, cette résurgence fut suivie d’une autre en 1369-1371 qui décima, d’après les estimations, 10 à 15 % de plus de la population. À la suite de quoi, jusqu’à la fin du xve siècle, le scénario devait se répéter à des intervalles de six à douze ans. Les résurgences différaient de l’épidémie initiale en ce qu’elles touchaient principalement l’espace urbain, alors que la Peste noire avait anéanti les campagnes aussi bien que les villes et les bourgs. Mais, même localisé dans des zones de forte densité humaine, le mal eut néanmoins un fort impact sur le monde rural car, immédiatement après les attaques, villes et bourgs tendaient à se repeupler de gens venus des campagnes. Environ 1 300 villages furent abandonnés en Angleterre au cours de la période 1350-1500 en raison principalement des migrations paysannes vers les centres urbains décimés par la peste. C’est pourquoi l’effet cumulé du fléau, même confiné aux villes, fut considérable. Notons d’abord que le paysage rural s’en trouva transformé avec des villages désertés, des fermes en ruine, des champs laissés à l’abandon. Les loups, qui vers 1300 ne se trouvaient plus que très au nord, rôdaient en bandes dans les faubourgs de Paris en 1420. Ensuite, moins de bouches à nourrir signifiait aussi un moindre besoin de céréales, ce qui permit aux fermes restantes de diversifier leur production vers le bois, le bétail, la laine. Même si le prix du blé s’est bien maintenu (la diminution de la production étant parallèle au déclin de la demande), le prix des autres produits du terroir comme le bois de construction, la viande, la laine et le cuir s’effondra. Simultanément, l’effondrement au sens propre du marché du travail signifiait que le prix de la main-d’œuvre pouvait grimper. Par
ailleurs, les paysans non propriétaires étaient à même de trouver un travail plus attrayant et mieux rémunéré en ville, et beaucoup abandonnèrent leurs métairies. Ce qui fit monter les salaires dans l’agriculture et entraîna des innovations techniques en même temps que se développaient des formes de production moins coûteuses en moyens humains (garder des troupeaux, par exemple, plutôt que produire du blé). Des métiers traditionnels durent aussi modifier certaines pratiques. Nous avons déjà parlé de l’impact sur le clergé des pertes massives. Diverses guildes connurent le même problème. Par exemple, on dut raccourcir les temps d’apprentissage, la maîtrise fut conférée à des hommes plus jeunes, et le recrutement déborda le cadre familial habituel. De 75 à 80 millions en 1290, la population européenne globale tomba entre 20 et 40 millions en 1420, ce qui favorisa la mobilité sociale à presque tous les niveaux. Bien plus, dans de nombreux cas, comme celui de l’évêque de Bath et Wells, les corporations durent faire appel à des femmes, à leur corps défendant. Les changements culturels dus à la mortalité de masse sont visibles dans la façon dont les éléments les plus conservateurs de la société se battirent pour les arrêter ou au moins les freiner. On ne compte plus les tentatives de gel des salaires et des prix. Ouvriers agricoles et métayers reçurent l’ordre de rester sur place. Des règlements, appelés « lois somptuaires », tentèrent d’empêcher les gens de se vêtir et de se conduire « au-dessus de leur condition sociale », ce qui montre que certains produits de luxe comme la soie étaient plus faciles à trouver et à des prix abordables. Des membres de l’élite étaient choqués de voir « de simples boutiquiers » donner des banquets somptueux, s’offrir des mariages dispendieux, se faire enterrer dans les ors et la pompe, et, pis encore, vêtir leurs femmes et leurs filles avec un luxe éhonté. La fréquence de publication de ces règlements traduit leur impuissance devant les changements sociaux radicaux qui étaient en cours. La peste avait fait voler en éclats le modèle traditionnel de subsistance, modèle statique, voire stagnant. Même si certaines fissures étaient déjà apparues sous la pression d’une trop forte densité de population, de la baisse de fertilité du sol et des changements climatiques, le surgissement de la peste dans la seconde moitié du xive siècle accéléra le processus à une vitesse record.
C’est pour toutes ces raisons que tant d’historiens considèrent la Peste noire et ses résurgences à la fin du xive siècle comme un tournant de l’histoire européenne. Auparavant, des penseurs avaient mis en relief les changements culturels et sociaux massifs induits par l’épidémie. Pour le cardinal Gasquet, par exemple, elle avait marqué la fin du Moyen Âge, le déclin du monachisme en particulier et du catholicisme en général. De la même façon, Coultan affirmait qu’elle avait ouvert inexorablement la voie à de meilleurs salaires, à davantage de richesse, à la Renaissance et à la Réforme. Pour Thompson, son impact sur les mentalités surpassait indubitablement celui de la Grande Guerre. D’autres nous ont mis en garde contre une surestimation des effets de la Peste noire : pour Postan, l’Occident était déjà en crise et en déclin et les épidémies ne firent qu’accélérer le processus, vue que partagent Herlihy, Carpentier, Baratier et Blois. Shrewsbury postulait même que, contrairement aux chiffres acceptés habituellement, la peste n’avait pas pu tuer plus de 20 % de la population anglaise. Enfin, certains historiens comme Jutikkala, Kaupinnen, Chambers, Hatcher, Biraben et Le Roy Ladurie ont souligné que la mortalité due à la peste s’inscrivait dans un mouvement plus général de crises écologiques réparties sur trois siècles. Chacun à sa façon, tous ces commentaires ajoutent un élément au dossier : la Mort noire fut un des événements majeurs de l’histoire de l’Occident, ou plutôt de l’humanité, puisque la seconde pandémie frappa la Chine, le monde de l’islam et l’Empire byzantin. Comme l’écrit Ibn Khaldun (1332-1406) dans sa Muqaddima : Tant à l’est qu’à l’ouest, la civilisation subit une incursion destructrice, celle de la peste qui dévasta les nations et raya des populations entières de la surface de la terre. Elle annihila le bien qui avait été créé (…) le niveau de civilisation décrut en même temps que le nombre d’habitants. La face du monde habité en fut changée. Même si nous pourrions être tentés de nous concentrer sur les analyses de nos contemporains, Khaldun nous rappelle que les survivants furent bien obligés de trouver leurs propres explications à la catastrophe et à ses séquelles. Comment l’homme médiéval réagit-il devant l’avalanche de décès ? Comme nous l’avons suggéré dans le premier chapitre, tout dans son schéma mental le poussait à regarder vers la religion et la spiritualité pour y
trouver la cause du désastre aussi bien que des réponses religieuses et spirituelles pouvant empêcher le retour du mal. Il est facile d’en cerner certaines. La fuite, pour des raisons évidentes, était peut-être la réaction la plus naturelle pendant une épidémie. Florence nous en fournit un exemple des plus clairs en même temps que l’un des chefsd’œuvre de la littérature mondiale. Fuyant le fléau, un groupe de Florentins, hommes et femmes, passèrent leur temps d’exil volontaire à se raconter des histoires. C’est du moins ce que rapporte Boccace (1313-1375) dans son Décameron. Or beaucoup des histoires qu’il retranscrit mettent en scène un autre type de réponse, peut-être plus durable et certainement plus psychologique. Des chroniqueurs contemporains remarquèrent une réaction de type « épicurien » à la Peste noire : les gens choisissaient le cabaret ou la taverne et vivaient chaque jour comme s’il devait être le dernier. Pour eux, « mangez, buvez, jouissez, car demain nous mourrons » était plus qu’un slogan, c’était un vrai mode de vie. D’après de nombreux témoignages, les lois avaient perdu tout leur sens, hommes et femmes vivaient sans se soucier de leur honneur ou de leur réputation et mettaient l’accent sur le luxe et une vie débridée. Cette attitude – la fuite ou l’épicurisme – contraste profondément avec les réponses des religions, quelles qu’elles soient. On se souvient que l’islam interdisait de fuir, puisque la peste était un don de Dieu et que nul ne pouvait ni ne devait fuir la Volonté divine. Même si la théologie chrétienne ne développa jamais une approche aussi déterministe des catastrophes naturelles, le devoir des chrétiens, en particulier des membres de l’Église et des autorités civiles, était de rester à leur poste et de veiller sur les malades et les mourants. Si la fuite n’était pas une violation de la loi divine, elle constituait clairement une trahison des responsabilités individuelles vis-àvis de la société et de la communauté. Quant à l’épicurisme, ce n’était pas une doctrine chrétienne, car mettre l’accent sur le temporel et vivre dans le présent sans se préoccuper des conséquences dans l’au-delà, c’était nier la Vraie Foi. Vivre littéralement « sans foi ni loi » n’était pas seulement manquer à l’honneur, c’était blasphémer, insulter la religion. Qu’est-ce qui poussait les gens à tourner le dos à leurs voisins, à leurs responsabilités, à la loi, à leur foi ? D’une part, l’effondrement des structures
civiles facilitait les conduites débridées et le refus de la loi. Les « épicuriens » avaient sans doute toujours eu tendance à vivre au jour le jour, mais ces penchants étaient circonscrits par les conventions et les règles sociales. D’autre part, le quasi-effondrement de l’Église a sans doute joué un grand rôle. Il ne fait pas de doute que de nombreux prêtres restèrent sur place et exercèrent leur ministère jusqu’à ce que la maladie ait raison d’eux. Mais d’autres abandonnèrent leurs paroissiens, et, l’humanité étant ce qu’elle est, c’est l’image du prêtre déserteur (un sur dix peut-être), bien mieux que celle des prêtres restés à leur poste et morts à la tâche, qui demeure gravée dans les mémoires et a fait l’objet de toutes les critiques. Beaucoup ont pu se tourner vers les plaisirs de la vie ici-bas parce qu’ils avaient le sentiment d’avoir été abandonnés par leur hiérarchie et les institutions. Par ailleurs, la vue des convois incessants de morts et de mourants dans les rues a certainement rendu les survivants fous de peur. Anéantis de douleur et de désespoir, peut-être ont-ils choisi de verser dans les excès afin de se sentir « encore vivants ». Nombreux furent, pourtant, ceux qui trouvèrent secours dans la religion. La Peste noire et ses résurgences vers la fin du xive siècle ont souvent encouragé à la pratique religieuse. Dans l’espoir d’éviter la contagion ou, au pire, d’éviter la damnation, les chrétiens se tournèrent vers leur religion pour y trouver des intercesseurs auprès de Dieu. Comme tout le monde était convaincu que le Seigneur affligeait Son peuple pour une raison précise, l’implorer de retenir Sa colère était parfaitement normal. Mais s’adresser directement à Dieu n’était pas ce que l’Église enseignait. Mieux valait s’appuyer sur d’autres, forts d’une plus grande force spirituelle et remplis de la grâce, pour qu’ils prient et intercèdent, le clergé par exemple. Dans la Bible, on voit que les fléaux ont souvent été évités grâce à l’intercession de prêtres et de saints hommes poussant le peuple à se repentir. Devant la réduction du nombre de pasteurs, morts ou disparus, les fidèles cherchèrent d’autres représentants de l’Église, dotés de pouvoirs encore plus grands, vers qui se tourner, et choisirent, selon une pratique centenaire, les saints. La religion médiévale enseignait que les saints jouissaient d’un rapport particulier à Dieu en raison de leur grande vertu. Malheureusement, comme six siècles s’étaient écoulés depuis les dernières résurgences de la première
pandémie, l’élection d’un saint patron pour les malades de la peste n’était pas évidente. L’iconographie, visualisant le mal sous la forme de flèches tirées par Dieu, donna au peuple l’idée de choisir saint Sébastien (mort vers 288), qui paraissait le mieux placé pour le protéger des traits mortels : il avait été condamné à être percé de flèches pour avoir refusé de participer au culte de l’empereur, mais sainte Irène avait guéri ses terribles blessures. C’est pourquoi on le représente sous les traits d’un homme lié à un arbre et hérissé de flèches. Saint Roch devint aussi un recours fréquent, moins connu que saint Sébastien, plus obscur bien que plus récent. Il avait consacré sa vie à soigner les malades, et possédait de plus une inflammation de la cuisse gauche qui ressemblait à un bubon. Des images montrent saint Roch relevant son vêtement et désignant du doigt la partie gonflée. Dans leur immense majorité, ceux qui craignaient la peste se tournaient vers la Vierge Marie. Mère de Dieu, elle paraissait la meilleure des intercesseurs. On la représente souvent abritant des âmes sous sa cape tandis que des flèches pleuvent sur elles. Non seulement il était probable que le Fils accéderait à la prière de Sa Mère et ferait grâce, mais, par elle, le pauvre chrétien était protégé « des flèches et des traits du sort cruel », pour citer Hamlet. De plus, certaines statues peignent sa douleur devant les souffrances du Christ et la représentent « percée » elle-même de lances, d’épieux, d’épées et parfois de flèches. Ces trois intercesseurs, saint Sébastien, saint Roch et la Vierge, ont des points communs. Chacun, pour des raisons propres, était à même de comprendre les souffrances des malheureux pestiférés. Dans les églises, des flèches figuraient sur des tableaux et des statues représentant la Vierge et saint Sébastien. Étaient ainsi associées la symbolique de la peste – des flèches lancées par Dieu – et la capacité de se prémunir de ces traits ou d’en guérir. L’interprétation allégorique du rôle de la Vierge et de celui du saint diffère de celle de saint Roch, plus simple dans la mesure où il avait consacré sa vie aux malades et était lui-même affligé d’un abcès en haut de la cuisse. Quoi qu’il en soit, ces trois personnages devinrent les intermédiaires préférés des individus et des communautés assiégés par la peste, qui faisaient monter vers eux leurs prières de guérison et d’intercession.
Autre forme plus complexe de réaction spirituelle, le recours à la piété personnelle et à la dévotion. Devant l’effondrement apparent de l’institution religieuse, avec ses morts et ses déserteurs, les gens cherchèrent ce qu’ils pourraient bien faire par eux-mêmes pour sauvegarder leur corps et leur âme. On pouvait bien sûr mettre en avant la dévotion à la Vierge, à saint Sébastien et à saint Roch, mais on pouvait aussi adorer Dieu directement en privé ou à la maison, comme le faisaient les Frères de la vie commune, un mouvement laïc, à demi monastique. Les messes pour les défunts, qui n’avaient pas forcément pu recevoir les derniers sacrements, devinrent de plus en plus populaires, tout comme la conscience croissante des horreurs du purgatoire, où les âmes étaient « purgées » de leur péché avant d’être finalement admises au paradis. Les pèlerinages attirant la grâce sur le pécheur constituaient des moyens pour s’assurer des bénéfices spirituels, bien utiles en cas de peste comme au purgatoire. Le mysticisme macabre, dont les racines étaient bien antérieures à l’épidémie, prit de l’importance, et les représentations de la Danse macabre, danse des morts, Totentanz, se firent plus nombreuses et toujours plus réalistes. Les monuments funéraires se mirent à souligner la décomposition des corps et les horreurs du tombeau plutôt que la résurrection des morts et la vie éternelle. Pour un lecteur moderne, la réaction des flagellants paraît la plus surprenante et la plus morbide. Nous préciserons trois points avant de l’examiner plus en détail : d’abord, des flagellants avaient existé avant la Peste noire, par exemple au temps de la frénésie millénariste d’avant l’an mil et à celui du « Grand Alléluia » dans l’Italie de 1260. Deuxièmement, si le phénomène de la flagellation n’était pas rare, il constitua une spécificité allemande et ne dura pas longtemps. Enfin, l’Église et l’État ne mirent guère plus d’un an à dénoncer ce type d’attitude, qui fut publiquement condamnée par le pape Clément VI le 20 octobre 1349. Les flagellants croyaient qu’en châtiant leur corps ils apaiseraient la colère de Dieu, qui mettrait alors fin à la peste. Souvent, ils se proclamaient directement inspirés par le Seigneur, qui aurait fait tomber une lettre du ciel à leur intention. En bandes, conduits par des chefs autoproclamés, ils passaient de ville en ville. Ils faisaient une ronde autour d’une église et, au chant des cantiques, commençaient leur danse rituelle et leur pénitence. Si
quelqu’un sortait du cercle, tout était à reprendre du début. À la fin de la danse, ils se jetaient à terre et commençaient à se flageller. Le Chronicon Henrici de Hervordia rapporte comment ils se mutilaient eux-mêmes. Chaque fouet se composait d’un bâton avec, à son extrémité, trois lanières comportant des nœuds. Chaque nœud était transpercé en son centre par deux pointes métalliques, tranchantes comme des rasoirs, qui dépassaient de chaque côté en formant une croix de la longueur d’un grain de blé à peu près. C’est avec ces fouets qu’ils cinglaient leurs corps nus jusqu’à ce qu’ils ne forment plus qu’une masse de chairs gonflées, lacérées, dégoulinantes de sang qui éclaboussait les murs. Il m’est arrivé de voir pendant les flagellations les pointes de métal entrer si profondément dans la chair qu’il fallait s’y reprendre à deux ou trois fois pour les en faire sortir. L’auteur témoigne de son mépris pour ce genre de pratiques et de l’opposition officielle en écrivant : Les flagellants ignorèrent et méprisèrent la sentence d’excommunication prononcée contre eux par les évêques. Ils ne prêtèrent aucune attention à la bulle pontificale les concernant – jusqu’à ce que princes, nobles et citoyens de quelque importance commencent à les tenir à distance. Les habitants d’Osnabrück refusèrent de les laisser entrer malgré les supplications de leurs épouses et de toutes les femmes de la ville. Ils disparurent par la suite aussi soudainement qu’ils étaient arrivés, comme des apparitions ou des fantômes que la raillerie met en déroute. Ces pratiques sanguinaires, même condamnées par le clergé (qui y voyait la fin de son monopole spirituel d’intercession) et par le pouvoir séculier (de tout temps méfiant devant les mouvements de foule), restaient cependant très populaires. Leur seule fonction théâtrale leur aurait assuré un vaste public. Comme ces actes de mortification des corps passaient pour de la dévotion, on rapporte que « des sottes femmes préparaient des linges pour rattraper le sang et s’en frotter les yeux, en disant que c’était du sang miraculeux », tant on croyait en leur pouvoir. Notons encore un mouvement de masse loin des excès des flagellants. En 1399, une rumeur parcourut l’Italie : la Vierge était apparue à un jeune berger. Elle disait que son fils, le Christ, était en colère contre les hommes à cause de leurs péchés, et qu’en signe d’avertissement et de mise en garde il avait déjà détruit la moitié du monde. Ce n’était qu’un début, à moins que les hommes se repentent. Bien que l’apparition ait eu lieu en France, la seule réaction fut italienne. En 1399, des groupes importants traversèrent l’Italie, tout de blanc vêtus, d’où leur surnom de Bianchi. Comme les flagellants, ils chantaient des cantiques et faisaient pénitence, mais sans violence. De façon
plus surprenante dans le milieu factieux qui caractérisait les villes-États italiennes, ils criaient leur désir de paix et exigeaient la fin des guerres. Sans grand enthousiasme, l’Église donna sa bénédiction aux bandes conduites par leurs propres chefs. Mais leur appel à la paix se termina tristement, comme notre narration de ce premier demi-siècle de peste : l’épidémie de 1400 fut probablement la pire après celle de 1347. Nos lecteurs ont sans doute noté un point surprenant dans ce qui précède : nous avons volontairement utilisé toute une gamme de mots pour décrire le mal qui frappa l’Occident en 1347, n’employant celui de « Mort noire » qu’avec parcimonie. Deux raisons essentielles à cela : le terme semble être apparu au milieu du xvie siècle, mais n’est devenu courant en anglais qu’au xixe siècle. Jusqu’à aujourd’hui, les historiens français, italiens et espagnols ne l’employaient pas, et à l’époque, les contemporains faisaient référence aux événements de 1347-1351 en disant la « Grande Mort », ou la « Grande Pestilence ». Quant aux musulmans, ils disposaient d’un éventail d’expressions plus large et plus évocateur : la Peste universelle, la peste des Frères, la Grande Destruction, la Grande Peste, la Grande Pestilence et – la plus poignante de toutes – l’Année de l’Annihilation. Les raisons plus complexes pour lesquelles nous utilisons de façon interchangeable les mots : épidémie, peste et pestilence remontent au problème de l’identification du mal. Dans le langage courant, quand on parle de « peste », on comprend « peste bubonique » alors que les mots « épidémie » et « mal » sont moins spécifiques. Beaucoup seront sans doute surpris d’apprendre que, parmi les spécialistes, le débat fait toujours rage concernant la vraie nature de la maladie. Le problème provient en partie des sources contemporaines qui ont survécu : les chroniqueurs n’étaient versés ni en médecine ni en pathologie, et souvent ne donnent guère de détails précis sur les symptômes visibles sur les malades. Sans doute ne faisaient-ils pas non plus de différence entre les décès causés par la peste et ceux résultant d’une infection secondaire comme la pneumonie. De plus, comme le mal disparut en Europe dès le début du xviiie siècle, contrairement à la syphilis, la variole ou la rougeole, la continuité médicale et historique cessa. Si bien qu’il existe une réelle possibilité que la maladie cliniquement
diagnostiquée en 1890 ne soit pas celle qui ravagea l’Europe entre 1347 et 1722 ou même pendant la première pandémie. Ce que nous appelons aujourd’hui « peste » fut identifié pour la première fois lorsque son bacille fut isolé en 1894 et qu’un sérum fut produit par Alexandre Yersin, chercheur formé à l’institut Pasteur et qui s’était rendu à Hongkong alors en pleine épidémie. C’est pourquoi le responsable de la troisième pandémie (1894-1899) fut baptisé Pasteurella pestis ou, plus couramment, Yersinia pestis. Le mal ravagea le Hunan, Canton et Hongkong avant de toucher la principauté de Bombay, la principauté du Bengale (y compris sa capitale, Calcutta), Porto, Glasgow et Sydney. Il se présente sous trois formes différentes, nommées d’après leurs caractéristiques : la peste bubonique, remarquable par des bubons ou des gonflements ; la peste septicémique, en phase terminale, lorsque le bacille est concentré dans le sang, et la peste pulmonaire lorsque le bacille accumulé dans les poumons est disséminé par les crachats. Le même bacille est à l’origine des trois formes. Cependant le Yersinia pestis n’est pas d’origine humaine. On le trouve normalement chez le rat et d’autres rongeurs, passant d’un animal à l’autre par leurs puces. À l’occasion, une forte concentration du bacille peut entraîner la mort de populations massives de rongeurs. Dans ce cas, les puces des rats sautent sur le premier corps au sang chaud qui se présente. Quand la concentration du bacille devient trop forte dans le tube digestif de la puce où il se multiplie, ou si elle a été contaminée par un animal en phase septicémique, ses organes de succion se bloquent, elle régurgite du sang au lieu d’en aspirer, et le bacille est expulsé dans le sang de l’hôte. Au cours des périodes de mortalité chez les rongeurs, leurs puces peuvent infecter des humains et leur transmettre le bacille. On a souvent accusé le rat noir, Rattus rattus, mais le rat brun paraît aujourd’hui avoir été le vrai vecteur de l’épidémie. Le premier, plutôt grégaire, se trouve dans les habitations et sur les navires, mais aussi à la campagne, tandis que le second est un commensal de l’homme qui entre dans les maisons mais n’y gîte pas. En revanche, son territoire étant beaucoup plus restreint, il est difficile de le rendre responsable de la rapidité avec laquelle les épidémies se répandirent. Ainsi, à la fin de l’Antiquité et au Moyen Âge, des puces ou des poux humains ont
facilité la propagation de la maladie, même de façon occasionnelle. Ils étaient si nombreux sur chaque individu qu’ils ont pu contribuer à propager le mal une fois que le bacille avait franchi la phase initiale et était passé du rat à l’homme. La plupart des chercheurs qui attribuent l’épidémie de 1347 au Yersinia pestis admettent que la peste bubonique en fut la forme la plus courante. Quand une puce porteuse pique quelqu’un, l’incubation dure de deux à huit jours. Le malade éprouve alors une fièvre élevée (plus de 40 °C) accompagnée de convulsions, il vomit, a des vertiges, devient sensible à la lumière, et souffre abominablement des membres. Il tombe dans une sorte de torpeur. Au bout de deux ou trois jours selon sa résistance, les ganglions lymphatiques de l’aine, du cou et des aisselles, les plus proches de la morsure initiale, se mettent à enfler de façon effroyable, jusqu’à atteindre la taille d’un œuf ou d’une pomme. Au bout d’un certain temps, ces gonflements terriblement douloureux, les bubons, suintent et éclatent. Dans les cas sévères, des taches écarlates (petechiae) apparaissent sur la peau. On compte de 25 à 30 % de cas de guérison au bout de huit ou dix jours. La plupart des décès sont dus à l’épuisement, à des crises cardiaques ou à des hémorragies internes. Bien que la plupart des gens pensent que la forme bubonique est la forme normale, on sait que la variété pulmonaire était également présente au cours de la Mort noire. Après la période d’incubation, au lieu d’une fièvre élevée, le malade éprouvait une chute brutale de température. Le bacille se fixait sur les poumons et les remplissait d’un liquide purulent que le patient crachait à tout vent, disséminant ainsi la contagion par la salive, les éternuements ou de simples postillons. Il ne tardait pas à souffrir de troubles neurologiques aigus et tombait dans un coma fatal dans 95 % des cas. La forme pulmonaire est la seule transmissible entre êtres humains sans l’intermédiaire d’un insecte. La peste septicémique est extrêmement rare et toujours mortelle. Après une piqûre, le bacille infecte le sang et s’y concentre puis, en quelques heures, une éruption rouge apparaît sur la peau, résultant de l’éclatement de milliers de vaisseaux capillaires. La mort survient sans tarder. Bien que cette peste ne puisse vraiment se disséminer en raison de la mort rapide du
porteur, puces et poux peuvent transmettre des bacilles en forte concentration à d’autres êtres humains. Enfin, la médecine moderne a identifié deux autres variantes de la peste, encore plus rares : Yersinia pseudo-tuberculosis, qui se présente comme une tuberculose, et Yersinia enterocolita, qui infecte l’intestin. Si l’on compare ces pathologies spécifiques au mal qui frappa l’Europe en 1347, on voit que les chroniqueurs mentionnent des gonflements, le plus souvent à l’aine, de la fièvre, des plaques rouges (très rares en cas de peste bubonique) et du délire. Or ces symptômes caractérisent aussi d’autres maladies virulentes comme l’anthrax, la tuberculose, la typhoïde et le typhus. Ce qui nous empêche de conclure avec certitude à une épidémie de peste est le fait que, pour qu’il y ait dissémination par les puces, il faut que les rongeurs aient été en train de mourir et que leurs puces soient passées sur l’homme. Or aucun chroniqueur occidental ne fait état de mortalité massive chez les rats juste avant le déclenchement de l’épidémie chez l’homme, même si des sources islamiques ou chinoises le signalent parfois. Admettons qu’il se soit effectivement agi de peste bubonique. Comment expliquer alors son passage de ville en ville ? Même la forme la moins virulente comporte une période d’incubation comprise entre deux et huit jours, ce qui ne laisse pas vraiment le temps au malade de voyager d’un endroit à un autre. Comme, de plus, la dissémination passe par un vecteur animal, on voit mal comment des puces de rat seraient restées si longtemps sur une personne, qu’il s’agisse du rat noir, voyageur mais peu familier de l’homme, ou du rat brun, qui va dans les maisons mais ne voyage pas beaucoup. En d’autres termes, ce que nous savons de la forme moderne de Yersinia pestis ne cadre pas avec les données médiévales. À cela on peut proposer plusieurs explications : il se serait agi d’une autre maladie, l’anthrax par exemple. Nous pourrions aussi être en présence d’un virus mutant, aujourd’hui suffisamment différent de son prédécesseur de l’Antiquité tardive et du Moyen Âge pour justifier l’absence de concordances. Cette proposition était repoussée comme trop facile jusqu’à l’apparition soudaine du virus hiv du sida et la découverte de la rapidité avec laquelle des bactéries résistantes aux antibiotiques peuvent muter. Les
virus et les bactéries semblent avoir une bien plus grande capacité d’adaptation qu’on le pensait précédemment. Enfin, certains avancent l’hypothèse d’une mutation humaine et non virale : la population actuelle descendrait d’une souche génétique immunisée contre la peste. Même si le débat paraît fascinant, il ne mène nulle part : nous ne disposons d’aucun moyen clinique permettant d’identifier le mal qui ravagea l’Europe lors de la première comme de la seconde pandémie. La discussion a aussi l’inconvénient de masquer les événements réels. Même si l’on pouvait parvenir à un diagnostic certain, on resterait dans le doute quant au nombre de personnes qui moururent de la peste et non d’infections secondaires. L’absence de nom scientifique ne change rien, n’affecte en rien notre compréhension de l’impact et des conséquences du fléau, pas plus que notre présentation historique. La réalité est que les contemporains se savaient décimés par une maladie qu’ils appelaient peste ou pestilence. Ils apprirent à réagir de différentes façons devant le mal. Ils comprenaient de quoi il s’agissait, quand il frappait, et quelles conséquences s’ensuivaient généralement. L’Europe occidentale vécut presque quatre cents ans avec la maladie. Avec un raisonnement très logique né de leur mode d’appréhension du réel et conditionné par lui, les Européens étaient convaincus de savoir faire face au fléau et parfois de lutter efficacement contre lui. Même s’il est passionnant, du moins en surface, et qu’il fournit aux universitaires l’occasion idéale de démontrer leur maîtrise de la médecine et de la pathologie, le débat sur l’identification « correcte » du mal ne sert qu’à nous écarter de notre vrai propos : la compréhension des effets de la maladie et des réponses qui lui furent apportées.
◀ 2. Le terme « The Black Death », ou « Mort noire », semble avoir été utilisé pour la première fois par Mme Markham, auteur d’un livre d’histoire pour la jeunesse, paru en 1843 (note de la traductrice).
III. L’HOMME ET LA PESTE : LE COUPLE INFERNAL La peste analysée et régulée, 1400-1500 Allez aux causes de la peste et détruisez-les. Ce sont les péchés abominables que vous commettez, les blasphèmes contre Dieu et ses saints, les écoles de sodomie, l’usure, cette autre abomination… Éradiquez-les et ainsi vous éradiquerez la peste. Sermon franciscain Vers la fin du xive siècle, il était parfaitement évident pour tous que la peste, génératrice de mort, était devenue partie intégrante de la vie. La Peste noire s’était révélée non pas comme une catastrophe unique et horrible, mais plutôt comme le début d’une nouvelle menace, terrifiante et durable. Dans sa danse macabre, la pestilence parcourut l’Europe, laissant dans son sillage, de façon cyclique, des communautés décimées. Si des zones rurales ont été relativement épargnées après 1300, l’épidémie frappait villes et bourgs pratiquement tous les dix ans. L’apparition des premiers bubons au début de l’été, la hausse rapide des décès, l’effondrement de la vie normale puis la décrue de la peste à l’approche de l’hiver – ces phénomènes étaient aussi indissociables du cycle naturel de la vie que l’alternance des saisons et des temps forts de l’année liturgique. En particulier en milieu urbain, la société occidentale dut accepter la peste et s’y adapter. Soit on trouverait le moyen de barrer la route au mal ou au moins d’en atténuer les effets, soit la survie des villes n’était plus assurée. Refusant, à l’instar de l’islam, d’accepter la maladie comme une bénédiction, la chrétienté occidentale chercha à détourner d’elle le courroux divin ou à l’atténuer. Dans ce chapitre, nous étudierons le développement des méthodes de prévention, de contention et de guérison de la peste telles qu’elles se développèrent en Italie au cours du xve siècle. Les mesures qui y furent prises forment la base du système adopté dans toute l’Europe occidentale pour lutter contre le mal pendant presque trois siècles.
Ces mesures se décomposent en trois secteurs principaux : d’abord au niveau des États ; les gouvernements cherchèrent à contrôler la dissémination de la maladie en réglementant les déplacements des personnes et des marchandises. On eut recours à des quarantaines, à des certificats de santé et à une meilleure hygiène urbaine. Au niveau de l’Église, l’insistance fut mise sur un renforcement de la piété individuelle et communautaire par les prières, pèlerinages et processions. Enfin, sur le plan de la société tout entière, nous avons vu qu’il existait des méthodes pour lutter contre le mal. À l’attitude insouciante que nous avons décrite se substituèrent malheureusement la recherche et la persécution de boucs émissaires. Ces éléments pouvaient se combiner entre eux à chaque épidémie. Par exemple, comme nous le développerons bientôt plus en détail, la société pouvait identifier un groupe, souvent les juifs, comme porteurs de la peste. L’État les faisait alors expulser ou exécuter, et l’événement pouvait être commémoré par la construction d’une église ou d’un sanctuaire à l’emplacement de l’ancien ghetto, ou mieux encore de la synagogue. En fait, la norme était de combiner ou de tester autant de « solutions » que possible. Lors de la première apparition du mal, l’éventail de réponses était assez limité. Dans la pratique, les responsables utilisaient, légèrement modifiées, des méthodes utilisées pour lutter contre d’autres épidémies mieux connues. Par exemple, en cas de grippe, la plupart des communautés urbaines ordonnaient que toutes les ordures nauséabondes, comme les immondices et les charognes et autres déchets de boucherie, soient évacuées hors de la ville. En outre, les tanneurs et les corroyeurs devaient cesser le travail ou procéder à l’évacuation rapide de leurs rebuts, et les ordures ménagères étaient interdites dans les rues et les ruisseaux. Si ces mesures se révélaient insuffisantes, alors ceux que l’on considérait comme moralement responsables de la contamination se voyaient à leur tour éloignés de la ville : les prostituées, les vagabonds et autres « pécheurs ». Toutes ces réactions partaient d’un postulat de base : le mal provenait d’une infection (un miasme) présente dans l’environnement. Le monde physique pouvait être pollué par de mauvaises odeurs ou par de mauvaises gens. La meilleure façon de lutter contre le mal était de débarrasser la ville des facteurs de pollution.
Face à la peste, ces mesures générales se révélèrent peu efficaces et il devint bientôt évident qu’un danger encore plus grand menaçait le monde. Lors de la toute première épidémie, certaines cités créèrent des comités d’hygiène ou des Chambres de magistrats et de notables, temporairement du moins, pratique courante dans le cas d’autres maladies. Mais, lorsque l’énormité des ravages causés par la peste se révéla dans toute son ampleur, un certain nombre de responsables préférèrent s’enfuir et se réfugier à la campagne avant même l’arrivée de la maladie, ce qui laissa certaines villes vides de toute direction officielle. Le pillage menaça, et les magistrats craignirent que les gens du peuple et les artisans ne prennent prétexte de la peste et de l’absence de leurs dirigeants pour s’emparer du pouvoir. Lors de l’épidémie de 1383 à Florence, les artisans parcoururent les rues en hurlant des slogans révolutionnaires. Les magistrats encore présents réussirent à maîtriser la révolte naissante, et ajoutèrent aux chiffres de mortalité en faisant exécuter les chefs des factieux. La ville tenta ensuite d’empêcher la fuite de ses citoyens les plus importants, sans grand succès, comme le rapporte un chroniqueur local, Marchionne Stéfani. De nombreux édits interdirent aux citoyens de quitter la ville pour cause de peste. En effet, on craignait que les gens du peuple, restés sur place, ne se soulèvent, unis dans un même mécontentement… Tout cela échoua, car jamais on ne peut empêcher de gros animaux de sauter les barrières et de les briser. Si bien que, outre la prévention et la contention de la maladie, les élites urbaines durent également trouver moyen d’empêcher le chaos et de retenir les populations. Faire face à la peste devint autant une affaire de police que de gestion médicale. Puisque leurs chefs séculiers étaient incapables de fournir immédiatement des explications et des moyens de prévention et de guérison, les gens se tournèrent vers leurs conseillers médicaux et religieux. Le corps médical expliqua que de multiples raisons présidaient à l’apparition de la peste. Par exemple, si les corps célestes se présentaient dans une certaine conjonction, cela pouvait provoquer des troubles atmosphériques entraînant une perturbation miasmatique (pollution et souillure). Ces hommes de science étaient avant tout des philosophes. Leurs théories sur la maladie s’appuyaient sur la logique et sur les présupposés philosophiques des
Anciens, en particulier d’Aristote, combinés en un savant mélange avec les recommandations philosophiques fondées sur la logique de praticiens antiques, en particulier de Galien et, à travers ses interprétations, d’Hippocrate. Aux antipodes de cette approche tout intellectuelle, les empiriques se servaient de leurs expériences et de leurs observations pour proposer une analyse du mal. Vu leur manque de formation universitaire dans l’art de la pensée, la Faculté ne pouvait que les considérer, eux et leurs explications, avec le plus parfait mépris. Un médecin des plus connus, Eleazer Dunck, écrivait ainsi au tout début du xviie siècle, après deux siècles et demi de peste : « Empirique » veut dire « expérimenté », et par là on entend un praticien qui n’a aucune formation en philosophie, logique ou grammaire, mais qui tire toute son habileté de la seule expérience. C’est donc par leur ignorance que ces « empiriques » se distinguent des médecins. L’idée forte est que l’observation et l’expérience n’aident en rien les médecins à comprendre, prévenir, circonscrire ou éliminer la peste ! Philosophie et sagesse antique mettaient en avant un ensemble de présupposés que nul patient consultant un médecin n’osait mettre en doute, et dont la conclusion logique était : la peste est un genre de fièvre causée par un air impur. Les tenants de cette philosophie se révélaient utiles quand ils prescrivaient un régime sain, de l’exercice et des mesures de santé publique, mais ils étaient totalement incapables de traiter une maladie contagieuse. De plus, comme ils professaient que les maladies provenaient pour la plupart (sinon toutes) de facteurs « environnementaux » (de « dispositions »), dès que le mal s’était déclenché, il n’y avait plus rien à faire. Leur force, c’était la prévention. Comme certains éléments géographiques (des terres humides et marécageuses par exemple) et certaines réalités sociales (une vie dissolue ou la pauvreté) étaient par nature malsains, nos philosophes ne pouvaient qu’en recommander l’élimination, ce qui pouvait servir à empêcher que survienne une épidémie, ou encore à en atténuer la virulence. À défaut de médecins, on pouvait aussi demander conseil au clergé. Vu son rapport au divin, peut-être serait-il à même d’expliquer ou d’infléchir le cours d’une épidémie, avec des explications moins « cérébrales » que celles de la Faculté. La cause de la peste était évidente : Dieu était en colère contre
une communauté. Il était donc essentiel d’identifier les péchés qui avaient déclenché l’ire divine, et de les éliminer. On pouvait procéder en trois temps : premièrement, la piété – ou l’impiété – de la communauté tout entière était passée au crible. Les fidèles étaient invités à recevoir les sacrements, à partir en pèlerinage, à prier, à participer à des processions et à exécuter toutes sortes d’actes pieux. Deuxièmement, la communauté pouvait abriter en son sein des croyances impies ou hérétiques. L’hérésie devait être extirpée et donc, en conséquence directe, il fallait éliminer le groupe le plus visiblement hétérodoxe : les juifs. Puisqu’ils rejetaient les vérités de la foi chrétienne, ils étaient perçus comme les ennemis de Dieu et, par extension, comme des hérétiques, les disciples du plus grand ennemi de Dieu, Satan. Troisièmement, les sociétés se voyaient conseiller d’éliminer les péchés les plus visibles et les plus susceptibles de provoquer la colère divine. Prostitution et homosexualité étaient des cibles évidentes. Dans la pratique, les conseils des docteurs de la foi allaient dans le même sens que ceux des docteurs en médecine : les causes des épidémies se trouvant dans l’environnement, il y avait forcément un agent infectieux à proximité. Les médecins recherchaient dans l’air la source concrète de la pollution, tandis que les guides spirituels attribuaient à cette même pollution tout aussi aérienne un sens métaphorique et religieux. Pour les premiers comme pour les seconds, la peste résultait de facteurs préexistants, géographiques et politiques. On n’« attrapait » pas la peste, elle éclatait parce que les conditions de pollution étaient réunies. Ni les objets, ni les êtres, ni les lieux ne transportaient ni ne disséminaient la peste (par contagion) de façon neutre. Le fléau apparaissait parce que les facteurs pathogènes étaient déjà présents. Pour prévenir, guérir ou atténuer les effets du mal, aux yeux du clergé comme de la Faculté, il fallait éradiquer les causes de la pollution cachées dans l’environnement. Même si les magistrats étaient prêts à admettre que de mauvaises conditions sanitaires étaient nuisibles à la santé des gens, ils s’en tenaient à la conviction que les miasmes étaient la cause du mal, et n’excluaient pas que la colère de Dieu à l’encontre d’une ville puisse prendre la forme d’une épidémie contagieuse. Les gens du peuple avaient tendance à croire que des actes précis (en particulier ceux des autres) étaient à la source du mal. Quelle que soit l’approche théorique, une seule
démarche en résultait : la communauté devait se purifier et prévenir toute recontamination. La persécution des juifs est l’exemple le plus terrifiant des formes prises par cette recherche de purification. Considérés comme pollueurs et contaminés, individuellement ou en groupe, ils furent expulsés ou exterminés de tous les pays européens les uns après les autres, si bien qu’en 1550 ils avaient pratiquement disparu d’Europe de l’Ouest. L’antisémitisme n’avait pourtant pas commencé avec la peste. Édouard Ier (1239-1307) avait procédé à l’expulsion des juifs d’Angleterre en 1290. En 1215, le quatrième concile du Latran avait imposé aux juifs et aux musulmans le port de vêtements spéciaux et d’insignes permettant de les identifier facilement, même de loin. Le concile venait de faire de la croyance en la transsubstantiation [3] un article de foi incontournable, ce qui occasionna beaucoup d’attaques contre les juifs accusés de profaner les hosties. Les xiiie et xive siècles furent témoins d’un accroissement considérable des campagnes de prédication antisémites lancées (entre autres) par les Dominicains et les Franciscains. L’apparition de la peste et l’accusation selon laquelle les juifs disséminaient intentionnellement la maladie se conjuguèrent pour renforcer les appels à leur expulsion totale hors de la chrétienté occidentale. L’hostilité à l’encontre des juifs se fondait sur plusieurs griefs. Ils étaient tenus pour seuls responsables de la mort du Christ, malgré le rôle joué par Pilate et par l’Empire romain (les gentils). Selon la rumeur, ils utilisaient le sang d’enfants chrétiens (crime de sang) lors de cérémonies religieuses diverses (à Pessah [4] par exemple) pendant lesquelles leurs ennemis les accusaient de profaner les hosties. On les soupçonnait de comploter avec les musulmans, les hérétiques ou les orthodoxes contre les catholiques romains. Leur entêtement à refuser d’adhérer aux « vérités » chrétiennes était un signe de plus de leur malignité, intentionnelle et consciente, qui les faisait s’associer à Satan et aux pratiques démoniaques. On leur attribuait même les actes de brigandages et autres catastrophes. Pendant les épidémies de peste de la fin du xive et du début du xve siècles, on les accusa de travailler main dans la main avec, successivement, les musulmans, les lépreux, le diable, afin d’empoisonner les puits et de disséminer la maladie. Pourtant, à
la suite de saint Augustin d’Hippone (354-430), beaucoup de prélats les considéraient comme faisant partie intégrante de l’histoire du monde et insistaient sur l’obligation de les tolérer. Effectivement, le pape Clément VI et ses successeurs condamnèrent les tentatives visant à les rendre responsables de la peste, soulignant que les statistiques de décès de pestiférés semblaient exactement identiques chez les juifs et les chrétiens. Dès 1100, un chroniqueur chrétien avait noté la force de l’antisémitisme populaire, écrivant : « Que ce que je relate soit vrai ou non, peu importe ; c’est ce que les gens disent, et il faut bien les croire. » Dans la décennie qui précéda immédiatement la peste (1337), les paroissiens de Deggendorf (Bavière) apposèrent sur une église une plaque commémorant l’épisode suivant : « Ici on massacra les juifs ; ils avaient mis le feu à la ville. » On érigea d’autres églises pour commémorer la destruction de ghettos et surtout de synagogues. En 1300, à Lauda (Würzburg), il y eut un massacre à la suite d’une accusation de profanation d’hostie. Sur le site des habitations juives démolies, on construisit une chapelle. Effectivement, parmi les églises qui datent de cette période, beaucoup sont consacrées au Corps du Christ (Corpus Christi), au Sang sacré, ou à la Vierge Marie, et ont été construites dans des lieux précédemment occupés par des habitations ou des bâtiments cultuels juifs. La peste accéléra et intensifia simplement les persécutions et l’élimination des juifs. Après 1340, la France, l’Italie, la Suisse et l’Allemagne les rendirent responsables de l’arrivée de l’épidémie. Avant même qu’elle n’éclate, certaines communautés urbaines procédèrent à un « nettoyage ethnique » préventif, comme à Strasbourg (où 900 juifs furent brûlés vifs), à Nuremberg, à Ratisbonne, à Augsbourg et à Francfort. Le Saint Empereur romain germanique, Charles Quint, promulgua des lois organisant le partage des biens juifs en cas de disparition d’un ghetto. La persécution accompagna la plupart des épidémies, comme à Halle en 1382, à Rappoltsweiler, à Dürkheim et à Colmar en 1397, Fribourg-en-Brisgau (1401), Cologne (1424), Schweidnitz (1448-1453 et 1543), Ratisbonne (1472), dans toute l’Allemagne en 1475, à Brigue en 1541, à Aix-enProvence en 1580 et Vienne en 1679. Auparavant, les juifs avaient été fréquemment accusés d’empoisonner les puits, ce qui explique peut-être
qu’on les ait aisément associés à la peste. Déjà, en 877, c’est un médecin juif que l’on avait accusé d’avoir empoisonné l’empereur Charles le Hardi (823877) et, en 1161, 86 juifs convaincus d’empoisonnement furent exécutés. On retrouve les mêmes accusations, visant aussi des musulmans et des lépreux, dans le Valais en 1308, à Eulenburg en 1316, en Franconie (1319), à de multiples endroits en France (1321), en Allemagne (1337) et en Provence (1337-1348). Le glissement des accusations d’empoisonnement aux accusations de dissémination de la peste s’était fait sans heurt. Cela est lié également à l’existence de nombreux médecins dans cette communauté. Instruits, empêchés d’exercer bien des métiers (en particulier dans l’agriculture) et de posséder de la terre, les juifs se trouvaient concentrés dans les villes et surreprésentés dans les professions nécessitant un certain niveau d’instruction. Leur familiarité avec l’hébreu et l’arabe leur facilitait l’accès aux livres de médecine des Anciens via le monde islamique, et leurs connaissances médicales faisaient qu’ils étaient souvent autorisés à exercer dans des secteurs normalement fermés à leurs coreligionnaires. C’est ainsi que, malgré l’expulsion des juifs d’Angleterre par Édouard Ier, ses successeurs Édouard II (1284-1327) et Henri IV (1367-1413) avaient tous deux un médecin personnel juif, pratique très courante dans les familles nobles et aisées. Le pouvoir que détenaient les médecins juifs inquiétait les foules. Au xvie siècle, Hans Wilhelm Kirchhoff écrivait ceci : « Nous autres chrétiens sommes tellement stupides que, quand notre vie est en danger, nous nous tournons vers nos pires ennemis (les juifs) pour qu’ils nous sauvent. » Les moines en particulier voulaient mettre fin à la confiance placée dans les médecins juifs et réussirent si bien que beaucoup de villes italiennes durent obtenir une dispense officielle du pape pour avoir le droit d’en employer dans le cadre de la municipalité. Le lien établi entre guérisseurs et empoisonneurs est complexe mais évident. Étrangers et suspects, les juifs n’en étaient pas moins essentiels dans certains domaines de la vie quotidienne. Tant que les chrétiens ne s’investirent pas davantage dans la médecine ou la finance, pour ne prendre
que ces deux exemples, les gens en étaient réduits à dépendre des juifs, mais cette dépendance à son tour affaiblissait l’image négative et perverse qu’en avait la majorité, sinon la totalité, des chrétiens. Pierre le Vénérable, par exemple (1122-1156), abbé de Cluny, écrit ceci : « En vérité, je doute de l’humanité d’un juif, car il refuse de céder au raisonnement humain – et d’adopter le christianisme – comme d’accepter une seule interprétation des livres de l’Ancien Testament sous quelque autorité que ce soit. » Et, dans le Marchand de Venise, Shakespeare résume de façon lapidaire : « Cela ne fait aucun doute, le juif est l’incarnation du diable » (acte II, sc. 2, I. 27). Faciles à identifier, les juifs n’étaient pourtant pas le seul groupe social à se voir tenu pour responsable de l’arrivée de la peste. Des étrangers pauvres, que l’on qualifierait aujourd’hui de travailleurs immigrés, étaient généralement expulsés dès les premiers soupçons de maladie. Des réfugiés, fuyant la guerre ou la persécution, les ancêtres de nos « demandeurs d’asile », étaient considérés comme « sales », et donc comme une source potentielle de maladie. Les tanneurs, corroyeurs, bouchers, poissonniers et fossoyeurs, dont le travail était en rapport avec des odeurs nauséabondes ou des déchets peu ragoûtants, voyaient fréquemment leurs activités réduites en période d’épidémie, car la société essayait de contrôler tous les groupes ou les individus associés à la saleté, la pollution, les ordures ou la maladie. On ne s’étonnera pas de voir les métiers du sexe (orthodoxe ou hétérodoxe) persécutés aussi souvent que les juifs, d’autant plus que, après la disparition de la plupart des communautés juives d’Europe, il ne restait plus guère d’autres boucs émissaires. Ne nous y trompons pas : au Moyen Âge, les attitudes vis-à-vis du sexe et de la sexualité n’ont rien à voir avec les nôtres. Par exemple, jusqu’à la fin du xve siècle (si ce n’est du xvie), les bordels faisaient normalement et légalement partie du paysage urbain. Construits sur fonds publics, ils étaient dirigés par une « patronne » nommée ou autorisée par la municipalité, souvent dénommée l’« abbesse » ou « reine des putes ». C’est ainsi qu’en 1447 Dijon construisit un bâtiment de grande taille pour servir de bordel municipal, avec des pièces réservées à la gardienne des lieux, une grande salle commune, et une vingtaine de chambres spacieuses, chacune avec sa
cheminée de pierre. Cette ville de 10 000 âmes comptait plus de cent prostituées officielles. Aux yeux de beaucoup, les bains publics étaient des lieux de débauche, et il existait aussi de petits bordels « privés ». Tous ces établissements voyaient leurs activités reconnues, réglementées et soumises à l’impôt par les autorités locales. Des prostituées indépendantes complétaient le tableau. Pour répondre aux critiques du clergé, les magistrats mettaient en avant l’« utilité publique » et l’« intérêt général » de la prostitution qui permettait de canaliser les appétits sexuels des nombreux célibataires de sexe masculin. Comme les artisans et les ouvriers n’étaient généralement pas autorisés à se marier avant d’être passés maîtres dans leur métier, c’est-à-dire vers la trentaine, ces jeunes gens posaient un sérieux problème, et la prostitution offrait une alternative préférable aux viols de jeunes femmes (ou d’hommes) respectables, comme il s’en produisait malgré tout assez souvent en pleine rue, commis par de véritables gangs. Par ailleurs, outre le fait que les « maisons closes » fournissaient de l’argent (par les taxes) et maintenaient l’ordre public (en canalisant les tensions sexuelles), la légalisation de la prostitution permettait aux villes de s’assurer de la « propreté » des bordels et de celles qui y « travaillaient ». Au début, on ne semble pas avoir opéré de rapprochement entre la peste et les bordels, puisque la période de 1350 à 1450 les vit se construire et devenir des institutions. Puisqu’on ne pouvait pas chasser des rues les péripatéticiennes, les municipalités voulaient au moins s’assurer de leur hygiène. Mais les frères prêcheurs soulignaient qu’une propreté de surface ne pouvait couvrir la souillure morale inhérente à l’activité. Bien plus, assuraient-ils, toute légalisation liait indissolublement la société à cette souillure. L’ensemble du peuple semblait partager cette attitude, et les prostituées, qui portaient comme les juifs des vêtements ou des insignes spécifiques, firent l’objet d’attaques en cas de peste, de mauvaises récoltes, ou à la suite de sermons particulièrement enflammés. Pourtant, jusqu’à la fin du xve siècle, aller au bordel le dimanche après-midi était considéré comme parfaitement normal pour un célibataire, même si ces établissements étaient généralement tenus de fermer à l’heure de la grandmesse. Plus tard, en particulier au cours de la Réforme protestante, puis de
la Contre-Réforme catholique du xvie siècle, la prostitution fut de plus en plus la cible des prédicateurs et de la société en général. Comment ces prédicateurs réussirent-ils à convaincre les sociétés du mal pernicieux représenté par la prostitution légale ? Après tout, la plupart des hommes avant leur mariage étaient allés au bordel, les pères y envoyaient ouvertement leurs fils, et la honte qui s’y attachait était légère. L’argument de poids fut autre : favoriser les bordels empêchait l’Europe de reconstituer sa population dévastée par la peste. La prostitution freinait les naissances (légitimes en tout cas), ce qui était un péché, un acte contre-nature. De la même façon, les moines et les prêtres se déchaînèrent contre l’homosexualité masculine (généralement appelée sodomie), dénoncée comme « improductive » (personne ne parle des lesbiennes). Pour compenser les ravages de la peste, il fallait impérativement des naissances, et des naissances légitimes. Il fallait des bras, et tout ce qui allait contre cette nécessité détruisait la société. Voilà comment les sermons proclamèrent l’horreur de la prostitution, des filles publiques, des fornicateurs en tout genre, des adultères, des sodomites, et la réaction populaire alla dans le même sens. Le péché inhérent ne blessait pas seulement Dieu, il menaçait la société tout entière et entraînerait d’autres manifestations de la fureur divine. Saint Bernardin (1380-1444) s’adressait ainsi à ses concitoyens de Sienne : « Ne comprenez-vous pas que la sodomie vous a privés de la moitié de votre population depuis vingt-cinq ans ? » Pour lui, Dieu châtiait ceux qui semblaient mépriser leur descendance légitime en faisant périr les rares enfants qu’ils consentaient à avoir. « N’entendez-vous pas, disait-il, tous ceux qui ne sont pas nés crier vengeance ? » Il est sûr que l’effondrement démographique constituait un problème crucial pour les autorités civiles. Prenons l’exemple de Florence : vers 1330, cette ville comptait environ 120 000 habitants. Entre 1410 et 1460, la population se stabilisa autour de 40 000 âmes. La rectitude morale, le sens du devoir vis-à-vis de sa communauté devinrent des sujets de préoccupation brûlante pour l’État. Florence tenta de contrôler les opinions politiques en 1378, la prostitution en 1403, les pratiques sexuelles immorales dans les couvents en 1421, les malversations des fonctionnaires en 1429 et la sodomie en 1432. La création des Ufficiali di Notte (ministères de la nuit) en 1432
pour mieux lutter contre la sodomie conduisit à poursuivre en justice l’homosexualité masculine, impliquant en général un homme plus âgé et un jeune partenaire, et ce jusqu’en 1500. Une institution semblable (Collegium sodomitarum) fut créée à Venise en 1418. Entre 1432 et 1502, plus de 17 000 habitants de Florence, soit 240 par an (presque 5 par semaine), se virent accusés de sodomie, ce qui fut prouvé pour 3 000 d’entre eux (43 par an), sur une population totale de 40 000 personnes. Si l’on estime que vingt ans séparent deux générations, on voit que 12 % des habitants de sexe masculin étaient officiellement accusés de sodomie, toutes générations confondues, et que 2 % étaient condamnés. Ces chiffres traduisent apparemment un sérieux malaise. L’État florentin alla jusqu’à exiger de ses magistrats entre trente et cinquante ans qu’ils soient tous mariés, afin d’éviter que des sodomites cachés ne soient en mesure d’en protéger d’autres. La pratique était si courante que Bernardin accusa des parents d’avoir sciemment encouragé leurs fils dans cette voie, et recommanda de tenir les garçons enfermés chez eux pour les préserver de la tentation. Le saint prêchait qu’il était moins grave que des filles soient violées plutôt que leurs frères, traitant la sodomie de « ruine pestilentielle » assiégeant la ville. Nous voyons à quel point sodomie, peste, pollution et péché sont liés, la plupart des lois passées par Florence et tous les sermons de saint Bernardin datant de la période des épidémies de peste. Ce que saint Bernardin et d’autres avaient le plus grand mal à supporter était la tolérance dont faisait preuve l’élite devant ces vices. Si nobles et riches protégeaient les juifs pour des raisons médicales et financières, les responsables politiques légalisaient et protégeaient la prostitution. Pis encore, de grands noms de la chrétienté avaient des pratiques sodomites ou bien ne les condamnaient pas. Par exemple, Politien (vers 1454-1494), précepteur des enfants de Laurent de Médicis (1449-1492), ami et professeur de Michel-Ange (1475-1564) et de cinq cents autres disciples dans toute l’Europe, était l’un des néoplatoniciens les plus en vue à la Renaissance. C’était aussi, pour utiliser le jargon contemporain, un « sodomite notoire » qui ne se maria jamais et qui, comme d’autres poètes, chantait son amour pour d’autres hommes, écrivant : Si tu veux partager ma compagnie
Ne chante pas les amours féminines… Et vous, les maris, demandez le divorce Fuyez des femmes la compagnie… Cellini (1500-1571), en août 1545, alors qu’il parlait au duc de Florence, fut attaqué en ces termes par un artiste de ses ennemis, Baccio : « Tais-toi donc, sale sodomite ! » Furieux de cette accusation publique, Cellini amusa, sans les choquer, les courtisans alentour en répondant : Espèce de fou, tu vas trop loin. Mais j’aimerais vraiment savoir comment faire pour m’adonner à une si noble pratique (la sodomie) connue des plus grands empereurs et des plus grands rois de l’univers. Je ne suis qu’un simple individu, et ni mes moyens ni mes connaissances ne me permettent de partager leur compagnie. Ses quatre mises en examen et deux condamnations pour sodomie rendent sa réplique d’autant plus piquante. Nul ne s’étonnera que l’Église et le clergé aient condamné cette pratique qui représentait non seulement un péché capital, mais aussi une forte menace contre la survie de la société. Malheureusement, des membres du clergé n’y étaient pas étrangers, malgré leur vœu de célibat. Le 1er novembre 1494, Savonarole (1452-1498) exigea de ses pairs qu’ils renoncent à « ce vice innommable, cette abomination qui a attiré sur Florence la colère divine. Sinon, malheur, malheur à vous ! ». Finalement, le concile de Trente (1545-1563) en vint à mettre hors la loi les nus, y compris dans l’art, païen, chrétien et mythologique réunis. En 1559, on ajouta des draperies aux nus peints par Michel-Ange dans la chapelle Sixtine. Prédicateurs, moralistes et, de plus en plus, magistrats devenaient convaincus que l’immoralité, c’est-à-dire une pollution sociale et culturelle, devait être éradiquée. De toute évidence, il était impossible d’en finir avec la prostitution ou la sodomie, pas plus que tous les étrangers pauvres ou les demandeurs d’asile ne pouvaient être arrêtés aux frontières. Malgré tout, il fallait que Dieu voie les efforts faits par la société pour se purifier, si l’on voulait qu’il détourne Sa punition. Comme il devint clair au cours du xve siècle que la tolérance du péché et l’impureté spirituelle étaient la cause de cette colère, il devint essentiel de tout faire pour éliminer de la culture populaire les sources de la pollution et de la souillure, sinon les épidémies ne cesseraient jamais.
La population au sens large, clergé et magistrats compris, pouvait tirer une certaine satisfaction de voir les prostituées, les sodomites, les vagabonds et autres demandeurs d’asile chassés des rues disparaître de leur vue. À coup sûr, une société capable de sévir sans répit contre ces sources d’infection – au sens métaphorique, métaphysique et spirituel – était moins susceptible d’attirer sur elle les foudres divines. Lucy Hutchinson reflète l’opinion générale du début du xviie siècle lorsqu’elle écrit dans son journal intime : Le visage de la cour a profondément changé avec le changement de monarque. Le roi Charles Ier était tempéré, chaste et sérieux, si bien que les fous, les débauchés, les imitateurs, les catamites (sodomites) du règne précédent (celui de Jacques Ier) passèrent de mode. Ceux des nobles et des courtisans qui n’abandonnèrent pas complètement leur débauche, par respect (et crainte) du roi, la pratiquèrent en cachette, sans se faire voir. Toute société, débarrassée d’autant de vilenie et de pollution, ne peut que soupirer d’aise avec Lucy Hutchinson. Vers le milieu du xve siècle, les villes d’Italie du Nord adoptèrent une approche plus pragmatique pour faire face à la dégradation de la santé publique et aux menaces d’épidémie. Conscients de leurs obligations morales vis-à-vis de leurs concitoyens, les chefs des villes-États, symboles de l’autorité, comprirent qu’ils devaient rester à leurs postes pour contrôler la situation. Le maintien de la cohésion nationale et de l’ordre public face à une épidémie devint crucial. Devant la carence médicale, il était du devoir des dirigeants d’assurer la survie du corps politique. Ces objectifs de contrôle et de gouvernement furent à l’origine des règlements, ordonnances et méthodes mis au point dans les villes-États d’Italie du Nord, qui passèrent ensuite au reste de l’Europe occidentale. Les magistrats remarquèrent tout de suite que la peste frappait selon un schéma constant. C’est donc que le mal était contagieux et pouvait être transmis par des personnes et des marchandises. Les pauvres étaient les plus susceptibles de l’attraper, et donc de le propager. Alors que les médecins et les chirurgiens professionnels se souciaient peu d’expérimentation et d’observation, les responsables de la santé publique ne partageaient pas leur hostilité. Bien sûr, leurs interprétations n’en étaient pas moins entachées de préjugés et de présupposés théoriques. À la limite, on pourrait soutenir que les règlements italiens n’avaient pas vraiment pour but de guérir la peste,
mais plutôt de ralentir sa progression et, avant tout, de faire en sorte qu’un tissu social stable survive à l’épidémie. Prévention, contention et survie avaient pris le pas sur tout traitement curatif. L’ordre public devait être maintenu par l’État tandis que la société affrontait la peste. En première ligne, à la base de toute la réglementation italienne, nous trouvons la volonté de contrôler les mouvements des personnes et des biens pour empêcher tout passage d’une région infectée à une région encore saine. Les innovations abondent et, tout d’abord, la fin du « secret-défense » entre États. D’où des contacts suivis entre différentes autorités, même en période de guerre, et une coopération pour la surveillance des régions contaminées. Si bien que la diplomatie et la correspondance officielle devinrent un maillon essentiel dans l’établissement de relations de confiance entre les différents États. Il fallait que les municipalités ne puissent pas mettre en doute la véracité d’un communiqué annonçant la présence de la peste quelque part, et qu’à leur tour, en cas d’infection, elles préviennent leurs voisins immédiats et les États adjacents. Ce qui se traduisit par un flot de correspondance et, épisodiquement, par des visites entre magistrats et autorités sanitaires. Non seulement les régions contaminées devaient être identifiées, mais on demandait aux individus de présenter des certificats de bonne santé lorsqu’ils entraient dans une nouvelle ville. Dans leur dernier lieu de résidence, on leur délivrait un passeport attestant qu’ils n’étaient pas porteurs de la peste et n’avaient pas eu de contacts avec une zone infectée. De toute évidence, de tels certificats exigeaient que leurs destinataires aient pleine confiance en l’honnêteté de ceux qui les avaient délivrés. Cela impliquait également un meilleur contrôle aux portes des villes, et donc la présence d’un fonctionnaire sachant lire. La bureaucratie nécessaire pour faire fonctionner le système des passeports constitua un lourd fardeau pour les États et reposait sur un réseau structuré de magistrats et de fonctionnaires. Comme une confiance totale était parfois impossible, de nombreuses cités eurent recours à la quarantaine. Individus et marchandises se virent imposer une période variable d’observation à quelque distance de la ville. Il en fut de même pour les bateaux, qui durent parfois mouiller dans une île à quelque
distance du port principal, nationaux et étrangers étant soumis au même régime. Si, parmi eux, certains possédaient des certificats de bonne santé, leur quarantaine était réduite à une, deux ou trois semaines, mais s’ils avaient été en contact avec un lieu frappé de peste, l’isolement durait effectivement quarante jours. Là aussi, les États durent investir en structures administratives et en moyens humains. Il fallait que des médecins soient présents sur les lieux de quarantaine pour délivrer le certificat final. Il fallait aussi organiser l’approvisionnement en eau et en nourriture, prévoir des logements et du personnel pour aider médecins et chirurgiens à s’occuper des reclus. Nous voyons que la prévention visant à empêcher l’entrée de la peste coûtait très cher en moyens financiers et humains, sans oublier les contrôles qui devaient être effectués par des fonctionnaires assermentés, tout particulièrement en période d’épidémie. Il fallait que du personnel médical soit présent à plein temps pour examiner tous ceux qui voulaient entrer dans une ville. Des registres devaient être tenus, nécessairement par des employés sachant écrire. Des hérauts étaient requis pour porter les plis officiels d’une cité à l’autre, et des magistrats se voyaient parfois dans l’obligation de se rendre eux-mêmes dans des régions douteuses pour vérifier ce qu’il en était. À tous les niveaux, le système italien exigeait des finances considérables, un personnel en nombre important et une surveillance constante par des magistrats assermentés. La bureaucratie d’État dut s’organiser pour faire face plus efficacement à ce qu’on attendait d’elle. Après la prévention, les règlements italiens visaient à identifier les épidémies dès leur début. La plupart des villes passèrent des décrets imposant aux familles de déclarer officiellement tout décès, et, en cas de mort subite, magistrats, médecins et chirurgiens devaient certifier que le défunt n’avait pas succombé à la peste. Certains perfectionnistes exigeaient même que la cause de chaque décès soit spécifiée, ce qui impliquait la tenue de registres minutieux et détaillés. En cas de peste, ce système permettait de différencier les causes de décès, et donc d’isoler les contagieux, que l’on enterrait alors à quelque distance de la ville, hors les murs. Ils n’avaient pas droit à un enterrement dans les cimetières paroissiaux. Les visiteurs
médicaux devaient donc se déplacer à domicile, même au plus fort d’une épidémie, puisque les familles devaient attendre le verdict officiel avant de pouvoir disposer des corps. Ceux des pestiférés étaient d’habitude enlevés par des employés spécialisés et enfouis dans des fosses communes très profondes. Les vêtements et tout ce que le mort pouvait avoir touché devaient être détruits. Pour les familles des pestiférés, les conséquences étaient tragiques. Non seulement le mort se voyait privé d’un enterrement normal, mais toute sa famille se retrouvait en quarantaine. Dans les premiers temps d’une épidémie, la famille pouvait être enfermée chez elle. Dans d’autres cas, lorsque des structures spécifiques existaient, ces contaminés en puissance étaient conduits de force dans des « maisons de pestiférés » (des lazarets) ou des abris provisoires construits à l’extérieur de la ville, près de l’hôpital des pestiférés. Par la suite, le linge et les biens périssables étaient détruits, et l’habitation tout entière désinfectée après fumigations. Dans les deux cas, les familles étaient soumises à l’humiliation de voir leurs biens passés au crible (et parfois pillés) par des employés municipaux nécessiteux. Pour beaucoup, cette séquestration équivalait à une condamnation à mort. Comme pour les autres dispositifs, la réclusion infligée aux familles requérait un nombre important de surveillants, de personnel sanitaire et, en fin de compte, de magistrats chargés de la surveillance et du contrôle de l’ensemble. Finalement, l’État fut obligé de prendre en charge ceux qui étaient privés de toute vie sociale. Les gens enfermés chez eux devaient être nourris. Comme la majorité des personnes en quarantaine ne disposait pas des fonds suffisants, l’État dut prélever sur les impôts de quoi nourrir un pourcentage croissant de citoyens incapables désormais de travailler ou de payer leurs impôts. De plus, comme certaines activités étaient soit interdites, soit limitées (dans le secteur de la tannerie et de la boucherie par exemple), il fallait bien que l’État les prenne également en charge. On en arriva souvent à la situation suivante, pendant une épidémie de peste : la vaste majorité des citoyens ne travaillait plus, et donc ne pouvait plus payer d’impôts. Or le dispositif de lutte contre la peste et de maintien de l’ordre exigeait la collecte de fonds. C’était la première responsabilité de n’importe quel « comité de santé » désireux de maintenir l’ordre public. Sans argent, pas d’employés ni
de magistrats capables de faire marcher le système et de s’occuper des malades. On comprend mieux alors la formule d’un responsable sanitaire de Palerme en 1576 : « L’or, le feu, le gibet. » L’or servait à mettre en place un dispositif contraignant et coûteux. Le feu détruisait les biens infectés. Le gibet rappelait ce qui menaçait quiconque oserait désobéir aux représentants de l’autorité sanitaire. Pour que le dispositif fonctionne, il fallait que soient surmontées un grand nombre de difficultés sérieuses. Le degré d’organisation requis était tout simplement gigantesque. La plupart des États de grande taille se révélèrent incapables de passer à la micro-gestion, à la seule exception des villes-États. Si bien que les grandes monarchies, comme la France, furent souvent les dernières à mettre sur pied leur dispositif anti-peste, tout en en comprenant parfaitement la nécessité. Le coût de ces mesures était également immense, et pas seulement financier. Il fallait des employés, du personnel médical compétent, des magistrats intègres, ce qui impliquait un budget colossal. Mais l’obstacle principal à la bonne application des mesures décidées était surtout psychologique, la plupart des citoyens, en Italie et ailleurs, refusant de se soumettre aux règlements. Le peuple était tout à fait prêt à faire porter par certains groupes sociaux la responsabilité de la peste. Point n’était besoin de le convaincre qu’une souillure morale constituait une grave menace et qu’il fallait l’éradiquer. Même aujourd’hui, après tout, les enfants anglais connaissent encore le proverbe selon lequel « la propreté rapproche de Dieu ». Mais ce que les gens refusaient, c’était le contrôle étatique de leur vie. Chacun des règlements adoptés rendait plus difficiles la vie privée et le commerce. Les pauvres surtout refusaient que les autorités entrent chez eux et inspectent leurs morts et agonisants. Ils refusaient que l’on ferme leurs boutiques. Ils refusaient de se voir cloîtrés de force chez eux ou exilés en pleins champs et obligés de dépendre de la charité publique. L’expérience avait convaincu les magistrats que médecins et chirurgiens étaient fort démunis devant la peste. La même expérience avait convaincu les pauvres que les mesures gouvernementales allaient probablement les tuer au lieu de les sauver. Surtout, ils se rendaient parfaitement compte qu’une surveillance officielle
accrue allait restreindre considérablement leurs libertés traditionnelles et leurs activités. Pour leur part, les autorités italiennes ne tardèrent pas à officialiser de façon permanente leurs contrôles sanitaires. La haute administration donna un pouvoir considérablement accru aux fonctionnaires, qui lui fournissaient des informations beaucoup plus fiables sur les populations. Même si le coût en était élevé et la situation difficile, les résultats en valaient la peine. Si les magistrats espéraient prévenir la venue de la peste et en atténuer les effets en cas d’épidémie, leur principal souci était d’assurer la survie de la société dans un cadre policé et stable. Il fallait sauver le corps politique qui subvenait à leurs besoins. Si bien que, à la fin du Moyen Âge, les États prennent une configuration de plus en plus « moderne », avec des inspecteurs sanitaires, des contrôleurs industriels. On enregistre les décès, on certifie les marchandises, on délivre des passeports. De la naissance à la mort, l’État commence à inspecter, enregistrer et contrôler de nombreux secteurs de la vie quotidienne. Si la peste n’est pas régulée, la société l’est, la santé frayant la voie à la police, le contrôle sanitaire au contrôle policier.
◀ 3. ◀ 4. Transformation concrète du pain et du vin de la Cène en corps et sang du Christ. Pâque juive.
IV. LA MORT EN CROISSANCE EXPONENTIELLE La peste se fait endémique, 1500-1700 Notre pronostic est la mort, et non la guérison, car la peste est maligne, traître, infecte et fatale à nos sources vitales. Dr Parisi Vers 1500, en théorie, l’Europe occidentale disposait, grâce aux systèmes inventés dans les villes-États d’Italie du Nord, d’une méthodologie solide de prévention et de contrôle de la peste. Malheureusement, nous avons montré dans le chapitre précédent que le dispositif réussissait mieux à prévenir et à contrôler les désordres sociaux, d’autant que deux raisons expliquent que la peste ait pu continuer à décimer les communautés humaines : la première est la lenteur avec laquelle la plupart des États, même en Italie du Nord, mirent en place la totalité du dispositif, étant donné son coût prohibitif et la lourdeur et la complexité de l’appareil bureaucratique nécessaire. La seconde raison tient à la modification profonde du cycle de la maladie. Au cours des cent trente premières années (de 1347 à environ 1480), les épisodes de peste frappaient les localités urbaines tous les six ou douze ans, ce qui signifiait qu’au cours de sa vie un individu y était exposé deux, trois ou quatre fois. Un changement significatif apparut vers 1480 : après cette date, la peste n’allait plus se manifester que tous les quinze ou vingt ans, soit deux fois moins souvent. Pour être moins fréquente, elle ne perdit pourtant rien de sa virulence, mais l’Europe dans le même temps avait mis au point des méthodes destinées à préserver ses structures sociales et ses communautés urbaines avant et pendant les épidémies, et la peste semblait moins menaçante. La population des villes était mieux à même de récupérer pendant des intervalles plus longs, et, comme la peste frappait principalement les zones urbaines, et les populations pauvres tout particulièrement, il devenait plus facile d’isoler les victimes. Les fuyards pouvaient bien sûr disséminer le mal dans les zones rurales, mais peu à peu
l’opinion vit dans la peste une maladie frappant les classes inférieures des villes. Comme sa virulence n’était pas amoindrie, la crainte des épidémies persista ainsi que le désir socioculturel d’une action gouvernementale forte. Les cités continuèrent à avoir besoin de la protection sanitaire assurée par des règlements précis, tout en détestant le remède et en doutant fortement de son efficacité. Paradoxalement, on peut dire que le changement dans la nature et le rythme des épidémies associé à la popularité croissante de dispositifs copiés sur l’Italie signifiait que les États travaillaient dur à juguler un mal qui se faisait moins dangereux. Cependant, la volonté générale de faire respecter des règlements répondait à un besoin de contrôle social. Même si les épisodes de peste étaient moins fréquents, leur effet était le même : en tant qu’entités sociales, économiques et politiques, les villes risquaient de s’effondrer. Or il était vital pour l’État que ces moteurs économiques, sociaux et politiques soient protégés et sauvegardés. Tout ce qui pouvait contribuer à limiter les effets de la peste ou à accélérer la guérison d’une cité était séduisant, d’autant plus que l’effondrement d’une ville signifiait l’effondrement du commerce. Quelle que soit leur taille, les entités socioéconomiques et politiques devaient sortir de l’épreuve en état de marche. C’était là l’objectif des autorités nationales, et ce que le dispositif réglementaire inventé en Italie visait à atténuer sinon à éliminer, c’étaient les conséquences dramatiques de la peste sur le plan économique et social. Personne ne souhaitait revivre le cataclysme des cinquante premières années de la pandémie. Ce qui terrifiait les autorités, outre les chiffres énormes de mortalité, c’était le risque de changements révolutionnaires dans les données sociales, politiques et économiques d’un État. Vers 1700, il était de notoriété publique en Europe que l’Italie était « le pays le plus strict du monde en matière de santé » tandis que l’Angleterre était considérée comme l’un des plus en retard. L’Italie n’avait pris la tête du peloton que lentement, car le passage de la théorie à la pratique prit du temps. Toute la réglementation dépendait de la création d’un « secrétariat à la Santé ». Or, si de nombreux États, avec leurs Conseils traditionnels, étaient tout à fait d’accord pour créer des structures temporaires dotées de pouvoirs d’exception en période de crise, ils étaient réticents devant la création de
structures permanentes aux pouvoirs étendus en matière de santé publique. N’importe quel magistrat voyait facilement qu’un secrétariat à la Santé quelque peu ambitieux allait se mêler de tous les aspects de la vie sociale, sous couvert de santé publique. C’est ainsi que, malgré la création à Milan d’un organisme permanent avant 1450, Venise ne suivit qu’en 1486, Florence en 1527 et Lucques en 1549. Mais, vers 1600, même les plus petites villes et bourgades italiennes possédaient des fonctionnaires permanents chargés de superviser le système médical, les soins aux malades et la gestion des institutions sanitaires (hospices, lazarets et orphelinats). Créer un corps de fonctionnaires éduqués, nombreux et bien payés, chargés de collecter et d’analyser toutes les informations relatives à la santé d’un pays, prit du temps. Par exemple, le souci de répertorier les causes des décès et d’établir des statistiques fut à l’origine de tout un ensemble de règlements. Pour contrôler la santé publique, les magistrats (en particulier au sein des secrétariats à la Santé) avaient besoin de renseignements précis et fiables sur l’état de la société. C’est Milan qui montra la voie, en instituant dès 1452 des registres de mortalité que nous possédons sans interruption depuis 1503. Des statistiques du même genre ont survécu à Mantoue (1496), Venise (1504) et Modène (1554). Quand des registres existaient dans les villes frappées de la peste, la tenue de listes détaillées, année après année, rendit possible la prévision d’une épidémie, lorsque les statistiques dégageaient un schéma récurrent. Ce qui permettait aux responsables d’agir, même lorsque le peuple, le clergé et le corps médical tardaient à prévenir les autorités sanitaires. Après l’Italie, la France se montra relativement rapide à rendre opérationnel son propre dispositif, acte d’autant plus méritoire que toute cette infrastructure fut mise en place à une époque où les tensions religieuses déchiraient la nation. Le résultat des guerres de Religion fut que la plupart des « ordonnances de peste » émanèrent de villes individuelles (fortes d’une tradition locale municipale, avec des fonctionnaires élus et non nommés) et non du gouvernement royal. C’est ainsi qu’apparurent les premiers règlements de peste à Troyes en 1517, Reims en 1522 et Paris en 1531. En 1580, Paris possédait un secrétaire permanent à la santé publique. L’application des ordonnances était freinée par leur coût. Montpellier, par
exemple, dut consacrer la quasi-totalité de son budget annuel à la lutte contre la peste. Pendant les épidémies de 1550 et de 1575, Lille fut obligée d’introduire un impôt « spécial peste » pour subvenir aux besoins de ses citoyens enfermés chez eux ou au lazaret. Paris est le meilleur exemple de la difficulté à passer de la théorie, jugée valable, à la pratique. En 1496, la capitale convint de la nécessité de créer un hôpital spécifique, mais la construction débuta seulement en 1580, et le bâtiment à peine commencé fut démoli peu après. Il fallut attendre la construction de l’hôpital SaintLouis (1607-1612), soit cent seize ans après la prise de décision, pour que Paris dispose enfin d’un bâtiment spécialisé. Nous retrouvons ces retards aux Pays-Bas. Là aussi, ils s’expliquent par le soulèvement contre l’Espagne et les guerres de Religion. En revanche, les villes étaient dotées de conseils aux pouvoirs réels, qui surent mettre en place un dispositif efficace. En 1590, Amsterdam institua le ramassage des ordures et ajouta au comité de peste local un médecin spécialisé. Le lazaret fut construit autour d’une cour centrale, entièrement entourée de canaux, à l’extérieur des murailles de la ville. Un autre canal traversait la cour pour apporter de l’eau potable aux pestiférés. De son côté, la ville de Zwolle mit sur pied un service de « conseillers en matière de peste » à côté d’un lazaret. Malgré tout, les bonnes idées, aux Pays-Bas comme ailleurs, ne se traduisaient pas nécessairement en actes concrets. Les réalités financières, bureaucratiques, le poids de la tradition, des crises majeures (la guerre civile ou les luttes religieuses, par exemple) pouvaient retarder ou empêcher la mise en place d’un dispositif anti-peste, sur le plan local comme national. L’hôpital de la peste à Milan est le meilleur exemple de l’échelle du dispositif. Construit en 1488 sur le modèle d’un cloître, comme pour un monastère, le Lazaretto di San Gregorio comporte une cour centrale entourée de bâtiments tout en longueur, divisés en cellules individuelles. Ses dimensions sont impressionnantes, dépassant de loin celles d’un monastère : la cour mesurait 377,50 mètres de long sur 370 de large. Les bâtiments sur le pourtour comprenaient 288 cellules séparées. Au plus fort d’une épidémie, la cour pouvait loger des victimes de la peste abritées sous des tentes ou des cabanes, et en 1630 on en dénombrait 16 000. Il s’agissait visiblement d’un immense complexe immobilier qui avait dû coûter une fortune, et dont
l’entretien demandait des moyens considérables. Il sut résister à l’épreuve du temps, et sa taille impressionnante pour un bâtiment du xve siècle provoquait toujours l’émerveillement des voyageurs un siècle et demi après sa construction. John Evelyn (1620-1706) le décrivait ainsi : « Un cloître d’immenses proportions ; en tout point, une œuvre magistrale ». Au milieu du xviie siècle, Gênes pouvait se vanter d’une structure et d’un système de quarantaine tout aussi remarquables. Lors d’un conflit avec Florence, au cours duquel chaque ville soumit l’autre à la quarantaine et au blocus, une délégation florentine fut invitée à Gênes en vue de résoudre la crise. Les Florentins furent conduits au lazaret construit hors les murs et à leur grande satisfaction constatèrent que l’entrée était gardée – non par des troupes locales susceptibles de se laisser acheter, mais par des professionnels, des mercenaires allemands. À l’intérieur, on leur montra deux zones de quarantaine bien séparées. Dans la première, la quarantina brutti, se trouvaient 55 pestiférés condamnés à y rester quarante jours (en supposant qu’ils survivraient) plus une période de convalescence. Dans la spurga di sospetto se trouvaient 238 personnes « suspectes », enfermées là parce qu’elles avaient été en contact avec des pestiférés ou qu’elles arrivaient de régions où la peste était avérée. Dans l’hôpital principal de la ville (Spedale Maggiore), ils virent 416 patients, hommes et femmes séparés, traités selon quatre catégories : ceux qui avaient de la fièvre, ceux qui nécessitaient une opération chirurgicale, les enfants souffrant de fièvres, les convalescents. Enfin, les Florentins furent conduits à l’hospice des incurables (Spedale degli Incurabili), qui contenait 698 pensionnaires dont les syphilitiques et les fous. Sur une population de 80 000 habitants, les Florentins en virent 1 114 (soit 1,4 %) en cours de traitement dans les différents hôpitaux. Ils en conclurent que la santé de la ville était bonne. À la lumière des réussites de Gênes et de Florence, les habitants de Gênes suggérèrent une alliance de leurs deux États avec ceux de Naples et de Rome pour organiser un système international de quarantaine et de blocus. Les États devraient aboutir à une standardisation des règlements et convenir qu’un territoire déclaré interdit, car infecté, ferait aussitôt l’objet d’un blocus total de la part des trois autres partenaires. Cette tentative de réglementation supranationale s’effondra en 1656 sans avoir jamais obtenu
le plein soutien de Rome et de Naples. Elle souligne néanmoins à quel point les plus petites villes-États avaient conscience de la nécessité d’organiser sur une large échelle géographique un système cohérent de prévention, reposant sur la quarantaine et le blocus. Une fois que la peste était arrivée aux portes d’une ville, même les meilleures ordonnances et les comités les plus vigilants ne pouvaient plus faire grand-chose. Le coût et la complexité d’une législation anti-peste n’étaient pas les seules difficultés auxquelles étaient confrontés les conseils municipaux ou les gouvernements nationaux tentant de lutter contre les plus gros dégâts occasionnés par la maladie. La peste était en soi « traître », car il était extrêmement ardu de l’identifier à ses débuts. La plupart des localités ne s’apercevaient de l’imminence d’une épidémie que lorsqu’elle faisait déjà rage ! En théorie, le corps médical dans son ensemble était à même de détailler la liste des symptômes caractérisant les épisodes normaux du mal. C’est ainsi que le docteur florentin Antonio Pellicini écrit en 1630 que la peste se caractérise par : de sérieux maux de tête, de l’anxiété, de l’insomnie, un esprit dérangé, une soif dévorante, un manque d’appétit, une respiration haletante, des vomissements de bile, une affreuse diarrhée, des urines troubles, un pouls hésitant, un visage et des yeux brûlants, une langue noire et sèche, des expressions faciales inhabituelles, et une prostration irrésistible. Beaucoup de ces symptômes étaient cependant présents dans d’autres maladies, et certains pestiférés n’en présentaient que peu, comme dans les cas, même rares, de peste pulmonaire ou septicémique où le malade mourait avant l’apparition du moindre symptôme. Facteur aggravant, la période d’incubation expliquait pourquoi on ne se rendait compte de la présence du mal que très tardivement. En fait, la seule preuve acceptée universellement comme certaine était l’apparition des bubons et des marques sur la peau causées par des hémorragies sous-cutanées. Comme le disait, en 1631, Rondinelli à Florence : Les médecins sont fréquemment appelés par le secrétariat à la Santé, formé de fonctionnaires assermentés mais non médecins. Certains concluent à la peste, d’autres non, en toute sincérité et pas pour l’amour de la contradiction. Outre les difficultés que présente l’identification d’une infection bactérienne sur la seule base de symptômes externes s’ajoutait le problème
que la plupart des États ne tenaient pas vraiment à se voir informés de la présence de la peste. En 1630, à Busto Arsizio, le docteur qui certifia la présence du mal fut fusillé. Le peuple tentait désespérément de cacher la vérité, comme le montre l’exemple suivant : les autorités vénitiennes, étudiant leurs statistiques de décès, remarquèrent la présence anormale d’un grand nombre de morts sur l’île de Malamocco. Soupçonnant qu’il pouvait s’agir de la peste, ils firent exhumer trois cadavres et les autopsièrent. On trouva des bubons et l’île fut instantanément mise en quarantaine. Les médecins autopsièrent la majorité des cadavres, mais se révélèrent incapables de distinguer les altérations causées par la décomposition de celles dues à la peste, si bien que les résultats ne furent guère convaincants et que le processus ne servit qu’à offenser les familles. Finalement, même l’Italie dut se rendre à l’évidence : la réglementation, les infrastructures, les hôpitaux étaient incapables de limiter la virulence du mal. Quand la peste faisait son apparition – à intervalles plus longs –, on pouvait, ou plutôt on devait s’attendre à la mort de 25 à 50 % de la population. Chez eux, dans la rue ou au lazaret, les gens mouraient très peu de temps après l’apparition des premiers symptômes quels qu’ils soient, souvent une forte fièvre. Faculté et magistrats remarquèrent des constantes dans la mortalité. Par exemple à Gênes en 1656, le père Antero Maria da San Bonaventura observa : « Le privilège des riches consiste en leur capacité à éviter la peste, tandis que le privilège des pauvres réside en leur capacité à survivre à la peste s’ils l’attrapent, étant par nature plus résistants que les riches, trop habitués à leur petit confort. » Malgré quatre siècles d’observation, aucun remède n’était en vue. Il ne faut donc pas s’étonner de voir un pasteur anglais prescrire, avec un brin d’ironie, « une pinte de repentir de Ninive, puis deux poignées de foi et de ferveur (trempées) dans le sang du Christ, avec autant d’espérance et de charité de l’espèce la plus pure que vous pourrez vous en procurer au magasin du Seigneur ». Ou, comme le dit un autre de façon plus succincte, « Cessez de contrarier le Ciel et cessez de mourir ». Quittons à présent le monde des autorités, contrariées et perplexes, pour nous tourner vers les effets de la peste sur de simples individus. Que faisaient-ils lorsque le mal se déclarait ? De toute évidence, comme nous
l’avons déjà montré, ils faisaient tout ce qui était en leur pouvoir pour repousser les mesures étatiques visant en fait à contrôler les personnes sous couvert de l’épidémie. Les médecins, convaincus comme Giovan Agostino Contardo de Gênes que la prévention était beaucoup plus noble que la thérapie, n’étaient d’aucun secours, d’autant qu’ils tendaient à s’enfuir au premier soupçon de maladie. Ceux qui restaient ne valaient guère mieux, incapables qu’ils étaient de dépasser leurs présupposés théoriques, comme le montrent les journaux tenus par des praticiens au cours de toute l’histoire de la peste. Pour ne citer qu’un exemple, l’ironie pathétique du père Antero est palpable lorsqu’il commente ainsi son équipement anti-peste : « Il n’est bon qu’à vous protéger des puces, qui ne peuvent s’y nicher. » Il se plaignait des puces, sans les considérer comme davantage qu’un simple désagrément : Il me faut fréquemment changer mes vêtements si je ne veux pas être dévoré par les puces… Sur ma foi, aucun autre tourment corporel dans le lazaret ne peut se comparer aux puces. La situation dans les hôpitaux pour pestiférés terrifiait encore plus les gens que la perspective d’une quarantaine dans leur maison. Comme le note le cardinal Spada après une visite dans un de ces lieux : « Vous êtes assailli d’odeurs nauséabondes… Vous devez enjamber des cadavres… C’est l’enfer sur terre. » D’où la prolifération de travaux sur la meilleure façon de lutter et de se guérir tout seul de la peste, la plupart des gens espérant, tout comme leurs dirigeants, éviter le mal ou en réduire les effets. On concocta des remèdes allant de boissons spéciales à des emplâtres ou des variantes d’aromathérapie. Leurs ingrédients comportaient un ou plusieurs éléments de la liste suivante : de la saxifrage, du romarin, des oignons, du vinaigre, de l’armoise amère et divers dérivés opiacés. Des chimistes, même si les médecins traditionnels, docteurs en philosophie, se moquaient d’eux, recommandaient diverses amulettes contenant de l’arsenic, ainsi que l’utilisation du mercure et de l’antimoine. Ce poison était censé « tirer » le venin de la peste, en partant du principe que « le pareil attire le même ». Pour des raisons identiques, on se servait de composés dérivés de vipères, de scorpions et de crapauds venimeux. D’autres remèdes populaires utilisaient de la poudre de sabots de cheval, du corail, des yeux de crabes et des griffes d’animaux. Une recette de cataplasme à appliquer directement sur les
bubons comportait du miel, de la graisse de canard, de la térébenthine, de la suie, de la mélasse, des jaunes d’œuf et de l’huile de scorpions. Même le commun des mortels savait comment s’y prendre pour contourner les règlements officiels concernant les enterrements. Personne, de toute façon, n’envisageait avec plaisir de faire enfouir les membres de sa famille dans une fosse commune au lieu d’une parcelle de terre consacrée à proximité de l’église paroissiale. Les fosses communes, évidemment, présentaient deux avantages pour l’État : d’abord, elles étaient commodes pour disposer rapidement d’un nombre considérable de cadavres. Ensuite, comme la décomposition de ces corps risquait de produire des gaz susceptibles d’entraîner d’autres infections par leurs émanations putrides, enfouir les cadavres loin des villes et utiliser de grandes quantités de chaux était donc une nécessité médicale. Mais le peuple restait sourd à ces arguments et préférait braver les risques d’infection, traitant les fosses communes et anonymes de procédé barbare, où l’on empilait leurs voisins et leurs cousins « comme des lasagnes », pour reprendre une expression populaire. Si bien qu’en 1603 un observateur pouvait noter qu’à Londres les plus pauvres parmi les pauvres, avec des femmes chargées d’enfants, se rendent en foule aux funérailles, et se pressent autour de fosses ouvertes, comme pour montrer au monde entier qu’ils ne craignent point la peste. En 1710, les habitants de la petite colonie suédoise de Blekinge exhumèrent des pestiférés enterrés dans une fosse commune et les enterrèrent à nouveau dans le cimetière paroissial local. Nous pourrions déduire de ces exemples qu’apparemment nulle crainte des miasmes ou de la contagion ne réussissait à faire disparaître les liens d’amour ou d’amitié entre les membres les plus démunis du corps social, alors que les sources littéraires font fréquemment mention de froideur et d’égoïsme chez les nantis. Des exemples de résistance individuelle à l’introduction des nouveaux règlements, signe de l’emprise accrue de l’État, se retrouvent à tous les niveaux. Les fossoyeurs détestaient s’entendre dire qu’ils n’avaient plus le droit de garder pour eux le meilleur costume du défunt, contrairement à la tradition, car les autorités voulaient que ces vêtements soient brûlés au lieu de se retrouver chez les marchands de vieux habits pour y être revendus.
Pour les commerçants importants, la libre circulation des marchandises, en particulier du drap, était vitale, et, comme à Venise en 1629, ils réussirent souvent à bloquer la réglementation. Résultat, le retard de la mise en place des cordons sanitaires permettait à la peste d’envahir les villes. Et là, les femmes, refusant la quarantaine, mettaient fréquemment le feu aux maisons réservées à cet effet, comme à Salisbury en 1627 et à Colchester en 1631. Pis, on vit à Florence des femmes mises en quarantaine ameuter par leurs cris des bandes de jeunes qui les délivrèrent, tandis que le fonctionnaire de police s’enfuyait, craignant pour sa vie. Devant la vigueur des réactions populaires, certains États tentèrent d’atténuer la sévérité des règlements. Dans la république de Hollande, on encouragea les visites de pestiférés sur leur lit de mort, et on autorisa les promenades hygiéniques des malades à condition qu’ils portent des « bâtons blancs » pour signaler leur état. Bien plus, les familles mises en quarantaine à la suite de la maladie d’un de leurs membres furent incitées à participer aux offices religieux. Peut-être faut-il voir là un signe de calvinisme aigu ? Quand on croyait à la prédestination, peu importait un risque de contamination ? Nous serions alors bien proches de l’attitude du monde islamique, comme semble le confirmer la citation suivante : Les puritains disent qu’il ne faut pas tenter d’échapper à la peste, que c’est une bénédiction d’en mourir, et que seuls les êtres désignés par Dieu attraperont le mal quoi qu’ils fassent. Ce serait donc folie et fausseté que de vouloir s’en protéger. Le visiteur espagnol et catholique auteur de ces notes ne put cependant s’empêcher d’ajouter avec malice : « Pourtant, il me semble que nombre de ces ministres du culte quittent Londres quand survient une épidémie. » Nous voyons donc que la peste ne fut pas le seul fléau endémique à s’abattre sur les sociétés européennes au cours des deux derniers siècles de la seconde pandémie. Les gouvernements des différents pays optèrent tous pour une approche bureaucratique afin de contrôler le chaos résultant des épidémies, sans guère la modifier après coup, même lorsque les événements et l’expérience en démontraient l’inutilité, comme dans le cas de l’enfermement à domicile. En fait, la peste et les règlements anti-peste firent autant partie du cycle normal de la vie en Europe occidentale pendant trois siècles que la résistance populaire à l’étatisme croissant.
L’expérience avait démontré que ni les médecins ni les fonctionnaires n’étaient en mesure de prévenir, contenir ou guérir le mal, et que, de surcroît, beaucoup de règlements étaient contre-productifs. De nombreux éléments du système italien s’étaient révélés dangereux en période d’épidémie et menaçants pour les libertés publiques le reste du temps. Les gens n’aimaient guère laisser des étrangers examiner les cadavres de leurs proches et faisaient tout pour empêcher les autopsies. Ils refusaient la prérogative qui permettait à l’État de procéder à des exhumations sans leur consentement, ou à des inhumations dans des fosses grouillantes de corps en putréfaction arrosés de chaux. Ils vivaient mal les intrusions dans leurs finances et leurs pratiques commerciales. Même les survivants souffraient de la fermeture des marchés et des interruptions du commerce, comme le montrent les chiffres suivants : en 1630, les Florentins vivant de charité étaient au nombre de 12 000 sur une population totale de 80 000. Au cours de l’épidémie de peste de la même année, leur nombre passa à 30 000, car 18 000 personnes supplémentaires se trouvèrent dans l’incapacité de gagner leur vie. Les rares citoyens ayant encore cette capacité durent supporter par leurs impôts l’inflation des personnes chargées des pestiférés, des 23 mules et 186 charrettes nécessaires au transport et à l’entretien des pestiférés, des mis en quarantaine et des chômeurs. Une brève étude de la ville de Pistoia de 1630 à 1631 donne une idée plus précise de l’impact de la peste sur une cité nantie de la meilleure réglementation existante. Elle possédait un lazaret mais « la plupart des lits manquent de draps et beaucoup sont démunis de couvertures… Les patients dorment à cinq par lit, au détriment des convalescents qui, n’étant jamais séparés des contagieux, connaissent de multiples rechutes ». Malgré ces mauvaises conditions générales, l’établissement soigna 1 198 malades en l’espace de onze mois, d’octobre 1630 à août 1631, sur lesquels on déplora 607 décès, soit 51 %. Beaucoup d’habitants furent consignés chez eux pendant leur quarantaine et, vu la rapidité avec laquelle le mal se développait, moururent avant de pouvoir être transférés à l’hôpital. Sur les 125 cas recensés, 11 étaient membres de l’élite locale, 15 étaient des artisans disposant de ressources propres, ce qui laisse 99 pauvres, obligés de faire appel à la charité pour se nourrir tout en étant enfermés chez eux.
En temps normal, les impôts rapportaient 28 000 scudi à la ville, à peu près 2 300 par mois. L’épisode de peste coûta au minimum 9 100 scudi (830 par mois), soit l’équivalent de 36 % du budget habituel de l’État. Comment une petite ville pouvait-elle supporter des ponctions aussi démesurées, alors que la crise, par sa nature même, signifiait l’effondrement du système des impôts ? Les archives des services de santé montrent que seuls 3 % des fonds affectés à la peste provenaient du Trésor public. En fait, 52 % de ce budget provenait de prêts, car il fallait bien faire face aux dépenses habituelles. Et, phénomène encore plus étonnant, environ 45 % de l’argent déboursé pendant la peste émanait de donations charitables. Le rôle de la charité privée dans la lutte contre le fléau est essentiel. Si les États d’Europe occidentale étaient fort désireux de réglementer la vie de leurs administrés les plus pauvres, ils étaient rarement en mesure de contraindre les citoyens les plus riches à contribuer aux dépenses occasionnées par une épidémie. La charité représentait par conséquent une partie importante de l’équation financière. L’État n’était pas obligé de recourir à la taxation parce que, sur le plan économique, les sommes provenant du secteur caritatif étaient importantes. Plus surprenant encore : ce même secteur était en fait contrôlé par ceux-là mêmes qui, magistrats et hauts fonctionnaires, échappaient à l’impôt. C’est ainsi qu’on trouve à la source de financements supplémentaires à Pistoia trois fondations caritatives initialement créées par de généreux donateurs pour veiller au bien public. Leurs budgets ayant été régulièrement augmentés par des legs successifs, ces trois fondations furent à même de contribuer à hauteur de 35 % (1 244 scudi sur 3 575) à l’effort civique, tandis que 500 scudi provenaient du mont-de-piété, banque publique spécialisée dans l’aide aux artisans modestes et dont la charte fondatrice obligeait à affecter ses bénéfices au bien public. Les aumônes recueillies dans les troncs des églises apportèrent 400 scudi supplémentaires, auxquels s’ajoutèrent 100 scudi provenant de sources non spécifiées. Au total, les services de santé collectèrent 11 110 scudi destinés à la mise en place des mesures sanitaires, sur lesquels seuls 300 scudi provenaient des impôts et des fonds publics. De plus, une fondation fit un don de froment d’une valeur de 2 320 scudi, ce qui représentait une contribution
supplémentaire équivalant à 1,25 scudi par habitant, pour une population totale de 8 000 personnes, dans une ville où la collecte d’impôts s’élevait en temps normal à 3,5 scudi par tête. Le comité d’hygiène se trouvait ainsi à la tête de sommes considérables dont il pouvait disposer à sa guise, ce qui explique pourquoi peu de magistrats étaient en faveur de la création de ministères de la santé permanents qui auraient été dotés de pouvoirs énormes et de budgets colossaux. Le comité d’hygiène de Pistoia réussit à ne dépenser que 9 170 scudi, réalisant ainsi un bénéfice de 9 %, ou 940 scudi, sur le budget total. 53 % des dépenses portaient sur la nourriture destinée à empêcher que ne meurent de faim les pestiférés confinés au lazaret ou chez eux. Le poste de dépenses le plus important après celui-ci (à hauteur de 24 % des fonds) concernait les salaires des personnes employées à l’hôpital, au nombre de 60 environ, soit un employé pour 130 citoyens. 10 % du budget était affecté à la maintenance des bâtiments, en particulier l’hospice, et les 13 % restants portaient sur des dépenses mineures. L’examen d’une épidémie de peste tout à fait à la fin de la période considérée fait ressortir un certain nombre d’éléments caractérisant les années postérieures à l’élaboration de la réglementation anti-peste dans l’Italie du xve siècle. Premièrement, il apparaît que même une ville aussi bien organisée que Pistoia fut incapable de prévenir, contenir ou arrêter l’épidémie. Deuxièmement, l’État fit preuve d’une volonté constante d’alimenter financièrement un système inopérant mais contraignant. Troisièmement, le niveau de recours à la charité privée indique que les États se constituaient par ce biais des réserves importantes pour faire face aux crises, les fonds privés sous le contrôle des magistrats servant en fait de « couverture maladie universelle ». Quatrièmement, nous voyons que, même dans le cas d’une épidémie peu virulente (où moins de 12 % de la population succomba), la société était soumise à des fardeaux énormes. Enfin, le succès avec lequel l’État sut mettre en œuvre le système de réglementation témoigne de son emprise sur la société grâce à une bureaucratie performante, ce qui ne pouvait que ravir ses dirigeants. Pour mieux démontrer encore le rôle joué par la réglementation antipeste dans la construction d’un système étatique visant au contrôle de la
société en général, prenons le cas de l’Angleterre, qui possédait probablement l’État le plus centralisé et bureaucratique de toute l’Europe et qui fit pourtant preuve de la plus extrême prudence avant d’adopter le modèle italien. On pourrait avancer que la sophistication du système anglais explique la difficulté d’application des ordonnances. Dans la plupart des autres pays, elles étaient destinées à renforcer le pouvoir central sur ses citoyens, mais en Angleterre l’État était déjà suffisamment fort pour ne plus avoir besoin de l’excuse d’une protection sociale. De plus, une bureaucratie développée et puissante est en général réticente devant l’apparition de nœuds de pouvoir nouveaux, comme les comités d’hygiène. Ce fut le cas en Angleterre, où des bureaucraties puissantes, comme la Corporation de la cité de Londres, hésitaient à se dépouiller de quelques-unes de leurs prérogatives historiques au profit d’organismes nouveaux, sans même parler de la complexification accrue qu’entraînait dans un ensemble déjà complexe l’apparition de nouvelles structures politiques, financières et économiques. La lenteur avec laquelle l’Angleterre adopta le système italien ne veut pas dire qu’elle se désintéressait des meilleures façons de contrôler la peste ni des progrès prophylactiques dans d’autres pays. De 1486 à 1604, plus de cent cinquante ouvrages, traités et pamphlets médicaux furent imprimés en Angleterre, plus d’une vingtaine traitant spécifiquement de la peste. Entre 1625 et 1627, on en compte trente-six. Beaucoup s’appuyaient lourdement sur des sources continentales et témoignent de l’intérêt du public anglais pour des informations exactes sur la médecine en général et la peste en particulier. Il n’en demeure pas moins qu’à tous les niveaux le gouvernement, sous les Tudors comme plus tard sous les Stuarts, fut lent à accepter puis à mettre en œuvre le système habituel de règlements sanitaires, et ce malgré les dix-sept crises épidémiologiques entre 1500 et 1670. En revanche, dès la fin du xve siècle, au nord de la frontière, les villes écossaises tentaient d’empêcher l’entrée des personnes et des biens, et d’isoler ceux qui avaient été en contact avec des pestiférés. Le gouvernement central étant relativement faible en Écosse, les villes prirent ainsi la direction des opérations et mirent en œuvre les mesures de lutte contre la peste sur le modèle des zones françaises urbaines de la même période.
Les premières tentatives d’imposer une réglementation nationale pour lutter contre la peste en Angleterre traduisent un renforcement de la bureaucratie plutôt que le désir de prévenir les épidémies. On en compta deux en 1498 et 1535, mais les premières ordonnances n’apparurent qu’en 1518, et la vraie offensive administrative ne vint qu’en 1578, entre deux autres résurgences sérieuses du mal en 1563 et 1589. On voit bien que, contrairement au reste de l’Europe, la proclamation des mesures anti-peste ne se fit pas « à chaud » mais qu’elle reflétait une réflexion approfondie sur le sujet. Avant 1518, la plupart des voyageurs étrangers en Angleterre notaient l’absence quasi totale de préparatifs sanitaires. La même année, pourtant, le cardinal Wolsey (vers 1475-1530) tenta de faire passer un éventail de mesures administratives visant à augmenter l’efficacité de l’État et à permettre à l’administration de faire face aux crises. Les mesures sanitaires s’inscrivaient donc dans le cadre de la réorganisation générale et rationnelle de l’administration. Le 13 janvier 1518, un décret ordonna que toute maison contaminée soit signalée par une botte de paille et isolée pendant quarante jours. Les non-malades qui s’y trouveraient avaient le droit de sortir, mais en portant un bâton blanc pour signaler leur contamination possible. En avril, sir Thomas More (1478-1535) imposa ces règles à Oxford. L’implication personnelle de Wolsey et de More, avec l’appui du monarque, montre bien la tendance de l’époque à introduire en Angleterre certaines tendances des monarchies continentales, typiques de la Renaissance. Non seulement l’État alignait ses règles médicales sur les meilleurs exemples alentour, mais on assistait aussi à une tentative globale d’alignement de la société et du gouvernement anglais sur des pratiques continentales de pointe. C’est exactement ce que faisait au même moment la France sous le règne de François Ier (1494-1547). Outre les règlements de quarantaine, les réformes en cours comprenaient tout un éventail de mesures qui n’avaient aucun objectif sanitaire. En 1517, Wolsey commanda le recensement national des terres clôturées, dans le cadre d’une réforme sur la propriété agricole et foncière. On introduisit des lois somptuaires visant à contrôler la mobilité sociale et culturelle. À cela s’ajouta une campagne contre le vagabondage et la mendicité à Londres,
sans doute en rapport avec les concepts de santé publique, d’hygiène et de pollution, en même temps qu’avec la police urbaine. Enfin, la fondation en 1518 à Londres du Collège royal de médecine est la trace la plus visible du souci de santé publique, et peut-être la seule. La totalité des règlements antipeste fut longue à se mettre en place, et bien souvent des villes individuelles prenaient des initiatives heureuses. C’est ainsi qu’en 1537-1545, en province, on isolait les pestiférés dans des bâtiments spécifiques, alors que Londres, avec une population – et donc des victimes potentielles – bien supérieure, devait se contenter de cloîtrer les gens chez eux dans la majorité des cas. Entre 1550 et 1570, la plus grande partie du pays appliquait les directives gouvernementales et isolait les pestiférés dans des lazarets, mais une résistance considérable subsistait quant au financement de la quarantaine. Pourtant, entre 1574 et 1585, la plupart des villes avaient adopté, du moins en théorie, une réglementation ambitieuse, et le processus semblait tellement en passe de réussir que le roi proclama en 1580 : « La santé de la nation est actuellement meilleure qu’elle n’a jamais été, de mémoire d’homme. » En réalité, de grandes inégalités régionales caractérisaient l’application des mesures de lutte contre la maladie. La Couronne commanda en 1578 une enquête nationale sur la situation. On découvrit alors que la plupart des problèmes mis à jour étaient exactement identiques à ceux révélés en 1563 par un médecin de Padoue, César Adelmare. Son rapport adressé à William Cecil (1520-1598) et à lord Burghey soulignait l’absence d’une infrastructure administrative précise, locale aussi bien que nationale, identifiée comme telle et chargée de la santé publique. Les quelques éléments existants manquaient de la base financière seule garante de leur efficacité. En conséquence de quoi, il recommandait instamment à l’Angleterre, sur le plan national et local, d’adopter les structures de lutté contre la peste déjà en vigueur en Italie. En 1578, le Conseil privé fit une tentative concertée auprès de la reine Elizabeth allant dans le même sens. À la demande du Conseil privé, le Collège royal de médecine publia la liste des actes médicaux à prévoir en cas d’épidémie. Il recommandait l’utilisation de parfums et de fumigations pour purifier l’air, les marchandises et les bâtiments contaminés. Vêtements et literie devraient
être régulièrement changés, les linges utilisés devraient être lavés ou, mieux encore, brûlés. Enfin, ils conseillaient d’utiliser des plantes connues pour leurs vertus médicinales, comme l’armoise et la rue officinale. Le Conseil privé édita alors une liste de directives à l’usage des juges de paix, mesures assez complètes mais qui n’eurent force de loi qu’à partir de 1604. Selon ces directives, les juges de paix devaient se réunir toutes les trois semaines pour faire le point sur l’épidémie en cours. Ils devaient recevoir des rapports réguliers de la part des veilleurs chargés de vérifier que la quarantaine était respectée et de consigner l’identité des victimes. Les juges devaient instituer une taxe régulière destinée à permettre des mesures immédiates en cas de peste. (En clair, l’État essayait d’introduire un « impôtpeste » permanent.) Ils devaient veiller à la crémation des effets des victimes, de leur literie, et n’autoriser les enterrements qu’après le coucher du soleil afin de limiter le nombre de participants. Le Conseil privé insistait aussi sur le strict respect d’une quarantaine de six semaines pleines, avec des veilleurs spécialement chargés d’empêcher la fraude. Vers 1620, l’État avait réussi à convaincre la plupart des localités de la nécessité d’isoler les pestiférés et – détail important – de payer le coût de la quarantaine, dans les maisons individuelles comme dans les lazarets. La seule exception dans le dispositif, et elle était de taille, concernait Londres. En 1583, Conseil privé et Corporation avaient passé un accordcadre, mais aucun consensus ne s’était dégagé au sujet de la quarantaine. La Cité préférait des hôpitaux spéciaux aux maisons individuelles, faisant valoir son incapacité à financer les lits et les personnes nécessaires chargées de s’occuper des pauvres. Sans compter que sa juridiction ne s’étendait pas aux faubourgs, alors que Londres pouvait s’attendre à un afflux de réfugiés de diverses origines géographiques. Les magistrats de la cité affirmaient aussi que les chartes et autres privilèges concédés au Collège royal et à l’évêché limitaient leur autorité même à l’intérieur de la cité. Conseil privé et Corporation s’affrontaient sur des questions de juridiction et de puissance publique, car dans le système anglais bien organisé, puissant et fondé sur la tradition, les vieilles habitudes disparaissaient lentement, rendant difficile l’introduction d’une législation d’origine étrangère. Par ailleurs, la Corporation soutenait que mettre les gens en quarantaine était une erreur,
écrivant en 1583 qu’« enfermer ensemble les malades et les autres semblait, au vu de l’expérience passée, augmenter et non diminuer le nombre des victimes ». Ils avaient bien compris la faiblesse principale du dispositif italien, au moment où, sur le continent, certains commençaient à se demander précisément s’il ne fallait pas cesser d’enfermer les pestiférés avec ceux qui ne l’étaient pas. Par souci de compromis, le Conseil privé recommanda en 1609 de les enfermer dans des pièces séparées après avoir scellé hermétiquement toutes les issues. Sous le règne de Charles Ier (1600-1649), on assista à des efforts concertés pour faire de Londres la digne capitale d’un souverain de son temps, exerçant une autorité toujours croissante et tendant à l’absolutisme, sur le modèle de la monarchie française. En 1630, le Collège royal de médecine recommanda l’abandon de la quarantaine à domicile et la construction d’un nombre suffisant d’hôpitaux spécialisés pour faire face aux besoins en cas d’épidémie. Il se fondait sur le mouvement en cours dans les grandes villes européennes (citant Paris, Padoue et Venise) et désignait l’hôpital SaintLouis, construit sous Henri IV, comme le modèle de référence. En 1631, le roi reçut le rapport de Théodore de Mayerne, médecin huguenot, qui avait recensé les principaux problèmes de Londres : la pauvreté, l’ivrognerie, le nombre de sans-abri, de mendiants, le surpeuplement des taudis et le manque total de règles de construction. Il recommandait la création d’un corps permanent de fonctionnaires, comprenant des médecins, des chirurgiens et des apothicaires, chargés de surveiller la santé et l’hygiène de la capitale. En dernier lieu, il émettait les plus expresses réserves sur l’isolement des malades à leur domicile, concluant que Londres avait besoin de quatre ou cinq grands hôpitaux réservés où l’on placerait les gens atteints. Tous ceux qui auraient été en contact avec des pestiférés devraient subir une quarantaine séparée, de quarante jours effectifs, pouvant effectivement avoir lieu chez eux. Il recommandait de détruire non seulement les chiens et les chats, mais aussi les rats, souris et autres rongeurs, les désignant comme « ennemis publics ». Pour finir, il demandait la création d’un comité de santé, doté de pouvoirs exécutifs réels, chargé de veiller à l’exécution des mesures nécessaires. Son rapport fut reçu favorablement par le Conseil privé, notant que « c’était ce
qui se faisait ailleurs avec de bons résultats », et repris en 1641 par un autre huguenot, Louis du Moulin. Mais le déclenchement de la guerre civile et l’effondrement de la monarchie réduisirent à néant les efforts de Mayerne et de du Moulin. Au cours de la république de Cromwell, l’Angleterre ne connut qu’une seule modification majeure apportée aux règlements pris entre 1578 et 1609 : le gouvernement consentit enfin à imposer un blocus des personnes et des biens en provenance de régions infectées et l’on put voir des navires consignés avec leur équipage à quelque distance du port, jusqu’à ce que les magistrats décident de l’absence de maladie à bord. Ce n’est donc pas à l’insularité ni à des sentiments antieuropéens qu’il faut attribuer la lenteur britannique à adopter le système de protection sanitaire italien, car tout le monde était convaincu de sa nécessité et de son efficacité. Mais, sur le continent comme en Écosse, la mise en place du dispositif contribua aussi à l’extension du contrôle étatique, à travers des infrastructures administratives centralisées et fortes. En Angleterre, en revanche, ces infrastructures existaient déjà, que ce soit au niveau local, national ou royal, si bien que la mise en place des règlements sanitaires avec une nouvelle bureaucratie se heurta à la résistance des corps constitués préexistants. Arc-boutés sur leurs prérogatives, ceux-ci étaient en mesure de résister à tous ceux qui leur demandaient de se couler dans un moule étranger, même plus rationnel. L’Angleterre opposa une plus grande résistance sur le plan administratif que la plupart des autres nations aux tentatives d’imposer un ordre et des modèles nouveaux. Alors que les politiques, dans le reste de l’Europe, trouvaient dans les nouveaux circuits administratifs un moyen d’accroître leurs pouvoirs, les magistrats et fonctionnaires britanniques y voyaient une intrusion dans leur sphère d’influence. Les peuples européens craignaient un durcissement de l’« ordre » ; les Anglais du peuple, associés à leurs notables, craignaient l’arrivée d’un « ordre nouveau ».
V. LE BOUQUET FINAL La Grande Peste de Londres, 1665 On ne parle que d’Untel, qui est mort, d’un autre qui est malade, de beaucoup à tel et tel endroit… Pepys Au cours des chapitres précédents, nous avons développé des thèmes récurrents, parmi lesquels figurent en bonne place l’introduction et l’adoption du dispositif sanitaire italien. Tout aussi marquante est la résistance déployée par des individus, à tous les niveaux de la société, pour bloquer le système. D’où une tension sociale profonde car, si chacun voulait bien prévenir la peste, ou du moins la limiter avant de l’éliminer, personne n’acceptait le prix à payer. Personne n’acceptait d’être enfermé à domicile avec un proche mort ou mourant, et donc beaucoup tentaient de cacher des décès ou des maladies douteuses. Personne ne souhaitait voir ses biens détruits, d’où des mensonges constants. Être envoyé au lazaret équivalait à un arrêt de mort, donc chacun dissimulait toute trace de maladie. À tous les niveaux, les peurs et les égoïsmes individuels se combinaient pour freiner l’efficacité des mesures prises par les responsables sanitaires et les municipalités. Il en était malheureusement de même au niveau gouvernemental. Plus d’un parlement régional dissimula la présence de la peste sur son territoire pour tenter d’éviter les effets désastreux sur le commerce qu’un blocus ou une mise en quarantaine auraient entraînés. Des responsables locaux tentaient de retarder la panique populaire en occultant les premiers cas de peste ou en truquant les statistiques de mortalité. On ignorait ou rejetait les recommandations des médecins qui auraient pu aller à contre-courant des habitudes sociales, culturelles ou économiques. On ne compte plus les occasions où, poussés par des considérations pragmatiques ou commerciales, des notables hésitèrent ou temporisèrent au lieu de faire front
face à l’épidémie. Toutes ces attitudes se retrouvent dans le cas de Londres en 1665. On peut même se demander si tant de prévarication devant une crise sanitaire majeure ne reflète pas une tendance lourde de l’âme humaine qui n’est pas propre à la peste. Fin avril, les autorités firent savoir que quarante-deux personnes avaient été frappées d’un mal pernicieux, à la virulence extrême, inconnu à Londres depuis bientôt dix ans, si bien qu’aucun expert n’était à même de proposer un remède ni même de mesures préventives. Devant cette incertitude, les autorités reprirent les règlements en vigueur lors des derniers épisodes connus : les citoyens contaminés, ou ayant été en contact avec des malades, devaient soit se rendre dans l’un des hôpitaux de la ville, soit se cloîtrer chez eux. Dans ce cas, la ville enverrait du personnel médical et autre leur rendre visite et vérifier qu’ils ne manquaient de rien. De plus, le Conseil privé et la Corporation assuraient à leurs administrés qu’il ne serait pas nécessaire de lever des impôts nouveaux car les dépenses induites seraient couvertes par les recettes existantes et par la charité de généreux donateurs dans toute l’Angleterre. Même si beaucoup doutaient que les sommes ainsi récoltées suffiraient, la population garda un calme relatif en attendant de savoir s’il s’agissait de cas isolés ou bien si ces quarante-deux victimes n’étaient que les prémices d’une épidémie beaucoup plus redoutable. Fin mai, on dénombrait 700 décès et nombreux étaient ceux qui s’attendaient au pire, même si, dans l’ensemble, la maladie semblait circonscrite aux quartiers pauvres de la capitale. Cela était conforme aux avis médicaux les plus éclairés, selon lesquels les pauvres étaient susceptibles d’être les premières victimes. Par conséquent, la ville prit des mesures pour limiter les déplacements intra muros, tout en donnant l’ordre aux propriétaires de signifier leur congé aux locataires n’ayant qu’un bail de quelques mois, et d’expulser les familles entassées en trop grand nombre dans des locaux exigus, la surpopulation figurant parmi les causes de la contagion. Certains riches organisèrent l’évacuation de leur famille en direction de leurs résidences d’été ou chez des amis habitant d’autres régions d’Angleterre. Malgré ces quelques changements, la vie de la capitale ne fut guère affectée.
En juin, la situation empira. Le 5 juin, la mairie décida de fermer les théâtres et tous les lieux publics, et, dès le 15 juin, la plupart des habitants, le roi à leur tête, avaient pris la fuite. Les tribunaux fermèrent leurs portes, faute d’avocats. Malgré la publication de nombreux manuels [5] destinés à aider les particuliers pendant l’épidémie, le nombre de victimes monta en flèche. Pendant la première semaine de juin, le chiffre de 700 fut communiqué aux autorités et consigné sur les registres de mortalité. La deuxième semaine, le chiffre doubla, et passa à 2 800 pour la troisième semaine. Les statistiques explosèrent quand on y ajouta les 4 200 morts de la dernière semaine de juin, portant ainsi le total du mois à plus de 9 000 victimes, soit plus de 300 par jour. De surcroît, le mal s’étendit aux alentours, forçant les collèges d’Oxford et de Cambridge, ainsi que d’autres établissements scolaires, à fermer momentanément leurs portes. En juillet, ce fut encore pire, et la mairie annonça la fermeture de tous les établissements scolaires jusqu’à la fin septembre au moins. Craignant que l’épidémie ne s’étende davantage, le monarque s’éloigna encore de Londres pour finalement s’installer à Oxford, où l’architecture des premiers collèges rendait plus facile la surveillance des allées et venues et où le Parlement le rejoignit en octobre. La situation de la capitale était préoccupante, avec 123 900 décès rapportés en juillet, dont 79 100 attribués à la seule peste. Même si les règlements de quarantaine rendaient la fuite plus difficile, les riches et les nobles arrivaient encore à s’échapper, mais leurs intérêts commerciaux et leurs affaires les forçaient néanmoins à revenir périodiquement dans la capitale. D’autres décidèrent d’ailleurs de ne pas en sortir, déterminés à défendre leurs biens contre des pillages et des troubles éventuels. Les fonctionnaires restés sur place déploraient l’absence de tant d’officiels et de notables fuyant leurs responsabilités. Même l’évêché de Londres dut rappeler aux prêtres du diocèse qu’ils ne retrouveraient pas leur poste à leur retour. En réalité, tous étaient impuissants devant l’exode massif, et même incapables de faire respecter les règlements, comme l’isolement à domicile des pestiférés. Le nombre des malades dépassait de loin les capacités de soins, tant en matière de lits d’hôpital (environ 8 500) que d’approvisionnement alimentaire, ce qui n’étonna personne car la
municipalité de Londres ne s’était jamais préparée au retour possible d’une épidémie qui pourtant frappait tous les quinze ou vingt ans. Ces carences, s’ajoutant au départ des citoyens les mieux nantis, expliquent que le nombre de décès connut une courbe ascendante en août. Aux 39 200 victimes de la première semaine s’ajoutèrent les 8 000 morts journalières de la deuxième, caractérisée par la canicule qui, en se prolongeant, explique les 59 500 morts de la troisième semaine, et les 85 000 de la quatrième. Au total, les statistiques officielles font état de 313 600 victimes chez les Londoniens, dont 238 700 imputables directement à la peste. Le fardeau qui s’abattit sur les épaules des habitants est terrifiant. Le nombre de malades faisait que la plupart n’avaient, en théorie du moins, pas le droit de sortir de chez eux, en particulier dans les quartiers ouvriers. Comme, de toute façon, peu de gens avaient envie de se déplacer, la vie quotidienne fut sérieusement perturbée ; l’approvisionnement et l’acheminement de la nourriture devinrent un problème aigu. Des sources sûres citent le cas de familles mises en quarantaine qui moururent tout simplement de faim. L’affluence record de cadavres posa un autre problème aux autorités, pourtant soucieuses de ne pas leur manquer de respect et de ne pas s’aliéner les familles. Dans le cadre de mesures d’urgence, au plus fort de l’épidémie à la fin de l’été, on dut convertir de nombreux espaces publics en cimetières, les anciens étant saturés. C’est ainsi que deux emplacements situés près de Blackfriars accueillirent plus de 42 000 corps en août, et qu’au nord de la Tour de Londres on enterra plus de 15 000 personnes dans une fosse commune. Des « fosses de pestiférés » se multiplièrent avec l’augmentation du nombre de victimes. Septembre ne dénota guère de changement malgré l’apparition de quelques lueurs d’espoir. Au cours de la première semaine, on dénombra 14 000 morts journalières, soit un total de 98 000, et la municipalité fit procéder à des fumigations dans toutes les rues dans l’espoir d’atténuer la maladie. Même si on ne saurait attribuer une grande vertu à ces mesures, le chiffre des décès recula au cours de la deuxième semaine et tomba à 91 700, mais remonta pour atteindre un sommet de 101 100 décès au cours de la troisième semaine de septembre. En revanche, la dernière semaine du mois correspondit à un recul
(77 700 décès) confirmé par les chiffres d’octobre : 60 900 la première semaine, 14 700 à la fin du mois. Novembre et décembre ensemble totalisèrent 57 400 victimes. Si l’on tente de faire les comptes, on arrive à quasiment 1,4 million de morts en un an, de décembre à décembre, dont 1 million directement attribuable à la peste. Estimation basse, car elle suppose que tous les cas aient été rapportés, chose évidemment impossible, beaucoup de familles préférant ensevelir leurs morts sans avertir les autorités, afin d’éviter la mise en quarantaine mais surtout l’ignominie des fosses communes en août et septembre. Le nombre de fonctionnaires encore vivants ayant également chuté, les chiffres doivent de toute évidence être revus à la hausse, et il nous semble qu’un total de 1,8 million (soit 150 000 par mois ou 5 000 par jour) est plus proche de la réalité. Ce qui porterait le nombre de victimes de la peste à 1,4 million, soit un peu plus de 4 000 par jour ou 117 000 par mois. Arrêtons-nous un moment ici. Nous devons avertir nos lecteurs que nous avons modifié les chiffres pour les adapter à la réalité moderne et rendre plus parlante l’étendue de la catastrophe. En 1665, Londres comptait environ 500 000 habitants, contre plus de 7 millions aujourd’hui. Les estimations de l’époque font état de 130 000 morts, dont 100 000 directement attribués à la peste, tandis que les chiffres officiels reconnaissent 97 306 victimes, dont 68 596 mortes de la peste. À eux seuls, ces chiffres feraient frémir un lecteur moderne, mais nous avons choisi de faire une « projection » contemporaine pour mieux traduire l’échelle du désastre qui s’abattit en 1665 sur la capitale. La ville était l’une des plus vastes du monde, alors comme aujourd’hui, et 20 % de sa population disparut. Si beaucoup n’avaient pas réussi à fuir, en général vers d’autres provinces anglaises, les victimes auraient été encore plus nombreuses. Notre extrapolation, si elle n’est pas à prendre à la lettre, n’est donc pas une distorsion de la réalité, mais un moyen littéraire pour mieux faire appréhender l’horreur des circonstances… En dehors des statistiques, nous avons fait appel à des sources identifiables et vérifiables. De nombreux hommes d’Église s’enfuirent, la peste frappa en premier les quartiers populaires surpeuplés, la Couronne, la cour, les magistrats, le Parlement quittèrent la ville pour se réfugier à la campagne. De nombreux paroissiens
furent enterrés dans des fosses communes, des mis en quarantaine moururent de faim faute de personnel municipal et d’approvisionnement. Le Conseil refusa d’augmenter les impôts locaux en prévision de l’épidémie, préférant faire confiance aux réserves et à la générosité nationales. Les 600 lits des hôpitaux londoniens étaient loin de suffire aux besoins, comme beaucoup le soulignèrent avant, pendant et après l’épidémie. Les premiers chiffres de mortalité apparus en avril n’auraient pas dû surprendre les autorités, car il y avait eu cinq cas de peste l’année précédente qui avaient conduit à une mise en quarantaine stricte de tous les bateaux arrivant au port. De plus, des sources continentales faisaient état d’une menace d’épidémie de plus en plus précise : la Turquie avait été frappée en 1661, la Hollande (avec laquelle l’Angleterre était en guerre) avait connu le même sort en 1663-1664, la peste tuant environ 35 000 personnes dans la seule ville d’Amsterdam. Le mal était bien aux portes de l’Angleterre, tout le monde aurait dû être d’autant plus sur ses gardes que la présence sur le sol anglais de nombreux prisonniers de guerre (pour la plupart des marins hollandais) provenant de régions récemment infectées augmentait l’hypothèse d’une contamination probable. Néanmoins, lorsque les premiers cas de peste furent recensés à St Gilesin-the-Field, aucune mesure de précaution n’avait été prise en dehors de vagues tentatives d’exhumer des ordonnances anciennes. On créa un hôpital spécialisé à Marylebone, ce qui montre bien que, en présence d’une épidémie, le gouvernement ne faisait aucune confiance aux hôpitaux existants, et le 25 juin 1665 le maire tenta d’imposer un cordon sanitaire sur le territoire de la paroisse dans l’espoir d’empêcher la propagation de la maladie. Parallèlement, le nombre des contaminés atteignit de telles proportions que, faute de pouvoir être hospitalisés, ils devaient se cloîtrer chez eux et tracer avec de la peinture rouge de grandes croix sur leur porte, accompagnées de l’inscription « Seigneur, ayez pitié de nous ». Les employés s’occupant des malades ayant été en contact avec des pestiférés devaient porter des bâtons d’un mètre vingt de long et peints en blanc afin de mettre en garde les passants. Fin juin, les corps constitués, le roi, la cour et les nobles avaient tous déserté la capitale.
En juin, on essaya systématiquement de vider de leurs habitants la ville en général et des quartiers particuliers. Les aubergistes reçurent l’ordre d’expulser leurs clients, les théâtres, les tribunaux furent fermés ainsi que tous les établissements scolaires et l’université, qui afficha la suspension des cours jusqu’à fin septembre. Le Conseil privé reprit à son compte des mesures que l’Italie avait mises en œuvre deux siècles plus tôt, comme l’éloignement des non-résidants, des mendiants et des étrangers, afin de lutter contre la surpopulation, d’autant que les pauvres, tout particulièrement vulnérables, passaient pour propager partout la contagion. Le gouvernement ordonna le nettoyage des fossés et le déplacement des latrines publiques loin des grands axes de circulation, ajoutant des règlements visant les animaux : extermination des chats et chiens errants, enfermement des animaux domestiques comme les cochons, les lapins et les pigeons – sous peine de mort ! Les sources industrielles de mauvaises odeurs, censées contribuer aux miasmes, comme les entrepôts de grain et de poisson et les tanneries, furent condamnées à fermer ou à s’éloigner. Même les boulangers durent conserver à l’intérieur des boutiques les miches chaudes, jusqu’à ce qu’elles aient refroidi et que l’odeur se soit dissipée. Il était interdit de vendre, ou même de proposer à la vente, des vêtements, en particulier les habits usagés, car l’étoffe passait pour poreuse, véhicule parfait des miasmes et autres poisons, et nul ne connaissait la provenance des vieux habits. L’écrivain Pepys (1633-1703), qui ne quitta guère Londres pendant l’épidémie, rapporte dans son Journal la fuite des citoyens les plus riches, mais l’exode ne fut pas total. D’abord, les pauvres n’avaient guère le choix. Comme Hooper, évêque de Gloucester, l’avait écrit pendant un épisode de peste en 1550 : « Il y a des gens qui ne peuvent partir même s’ils le voulaient ; les indigents par exemple, n’ayant pas d’amis chez qui se réfugier ni d’autre habitation que celle qu’ils occupent, ils restent sur place. » Parmi les autres, certains mirent les femmes et les enfants à l’abri mais restèrent chez eux pour veiller sur leurs affaires. D’autres encore, comme Pepys, élurent domicile dans des bourgades proches de Londres et firent la navette tous les jours. Quittèrent donc la ville surtout des femmes, des enfants et des domestiques en surnombre. Pepys note aussi une modification – dans un
sens défavorable – du comportement chez ceux qui restèrent, les trouvant de plus en plus cruels et durs vis-à-vis de leurs proches comme des gens qu’ils ne connaissaient pas. Cette dureté et cet égoïsme sont flagrants dans le cas du clergé anglican. Lorsque l’évêché de Londres menaça de destituer les fuyards, ses motifs (comme ceux du gouvernement) étaient doubles : éviter que les Londoniens se voient privés des secours de la religion en un moment pareil ; mais aussi éviter que les pasteurs non conformistes (presbytériens et congrégationalistes en particulier) ne profitent du vide ainsi créé pour saper le prestige de l’Église établie. N’oublions pas que la monarchie venait à peine d’être rétablie en 1660 [6] et que de nombreux pasteurs presbytériens, fidèles, dévoués et populaires, venaient d’être chassés de leurs paroisses où ils ne demandaient qu’à revenir. L’épiscopat craignait que la défection du clergé anglican ne laisse le champ libre aux puritains pour attaquer la Couronne et l’Église. L’isolement des malades, les hôpitaux, la quarantaine imposée aux navires, le cordon sanitaire autour des paroisses infectées étaient autant de mesures destinées à empêcher la propagation du mal. Certains espéraient réussir à chasser la maladie loin de la ville et des habitations. La plupart des gens croyaient encore que la peste provenait d’une infection de l’air, via des « atomes » pollués, portés par le vent, qui s’infiltraient dans des objets divers avant de passer à l’homme. On percevait le danger représenté par les animaux allant librement de maison en maison, sans que l’on sache très bien d’où ils venaient, et dont le pelage était un « nid à microbes » idéal. D’où le massacre des chats et chiens non domestiques, à l’exception des « bichons » des gens de qualité, qui ne sortaient guère et n’avaient jamais été dans des endroits infectés. La paroisse de Westminster rapporte que 350 animaux errants furent abattus et enterrés, tandis que la fourrière officielle de Londres factura l’élimination de 4 380 chiens. Tout comme la Corporation de la cité de Londres, de simples individus essayèrent d’attaquer directement les miasmes au lieu de se contenter de lutter contre leur propagation humaine ou animale. Pepys et d’autres écrivains consacrent plusieurs pages au tabac, principale protection populaire. Beaucoup chiquèrent ou fumèrent de façon quasi permanente,
qu’ils soient seuls ou en société, dans les rues ou chez eux. Le Conseil privé recommanda des fumigations à base de soufre, salpêtre et ambre. Le doyen de la cathédrale Saint-Paul, William Sancroft (1617-1693), faisait brûler chez lui un mélange de soufre, houblon, poivre et encens. Ces fumigations coûtaient fort cher et étaient l’apanage des riches ou des autorités, en toute dernière extrémité. En septembre, les autorités londoniennes décidèrent de frapper un grand coup. Tenant à la théorie des miasmes, et passant outre aux avis de quelques médecins qui parlaient de « poudre aux yeux » et de « gaspillage » et réfutaient l’idée d’une infection de l’air que l’on respirait, ils ordonnèrent des feux de rues. Persuadés que l’odeur la plus forte purifierait l’air, ils firent placer des tonneaux remplis de goudron toutes les douze maisons avec des gardes chargés d’entretenir les feux pendant trois jours et trois nuits, jusqu’à ce qu’un violent orage les éteigne. L’opération coûta fort cher aux paroisses, qui durent payer chacune de trois à cinq livres pour l’entretien des feux. Dans le même esprit, les autorités ordonnèrent d’ouvrir toutes les fosses septiques de la ville afin que la puanteur chasse les miasmes de la peste. Même si les autorités avaient déserté la capitale, elles veillèrent à ce que le poids financier de l’épidémie ne soit pas trop lourd à supporter et organisèrent des collectes nationales qui rapportèrent la somme non négligeable de plus de 7 600 livres entre juillet et décembre. De généreux donataires aidèrent certaines paroisses en particulier, comme celle de St Margaret à Westminster, qui reçut plus de 1 600 livres de dons. L’argent était en effet le nerf de la guerre contre la peste, pour acheter les médicaments, les fumigations, nourrir les internés, aller chercher les cadavres, les enterrer. Il fallait aussi rémunérer les hommes chargés de traquer les animaux errants, de les tuer et de les enterrer, les veilleurs chargés de contrôler les quarantaines, d’approvisionner les familles et de tenir les registres. Or la Corporation avait refusé d’augmenter les impôts, et le manque d’argent se fit cruellement sentir par moments : en août, par exemple, la paroisse de St Giles à Cripplegate dut autoriser les familles à sortir de chez elles pour chercher de la nourriture que personne ne pouvait leur apporter. Autre problème crucial, outre les difficultés financières, l’impossibilité de se conformer à la réglementation sur les enterrements de nuit. Vu l’abondance
des corps et la courte durée des nuits d’été, la procédure fut abandonnée. On voit bien ici que les responsables à tous les niveaux devaient faire face à des problèmes d’ordre divers, loin du seul aspect médical. En période d’épidémie, que ce soit avant, pendant ou après, il faut pouvoir expliquer la raison de l’hécatombe. Pendant plus de trois siècles après la première apparition de la Peste noire en Europe, la plupart des gens continuaient de voir dans le mal le doigt de Dieu. Le consensus était total sur ce point. Venait ensuite la question du pourquoi. La venue de la peste n’était pas naturelle, sans être non plus signe d’un arbitraire divin. Dieu envoyait la peste décimer une société précise pour une ou des raisons précises qu’il fallait découvrir. Si la faute à l’origine de l’épidémie pouvait être identifiée et corrigée avant que le mal ne gagne la ville, alors elle serait épargnée. Une fois l’épidémie déclenchée, il fallait en découvrir la cause et tenter d’apaiser la colère de Dieu. Quand les mois d’hiver amenaient une accalmie, il devenait crucial de tenter d’éviter toute résurgence en identifiant et en éradiquant les péchés à l’origine de l’ire divine. À Londres, la situation était identique : les habitants voulaient comprendre. L’Église anglicane proposait une explication simple : la peste était venue dans la foulée des catastrophes récentes, présentes dans toutes les mémoires – la guerre civile, la république de Cromwell –, auxquelles la Restauration venait de mettre fin. La résistance à l’autorité, telle que les puritains et les républicains l’avaient manifestée, était la cause du jugement de Dieu. Le missel de l’Église anglicane (The Book of Common Prayer) rattachait directement la venue de la peste à la désobéissance et faisait référence aux fléaux qui s’étaient abattus sur les Israélites déloyaux envers Moïse et Aaron. Il était du devoir de l’État de réprimer ces déviances intellectuelles qui ne pouvaient qu’entraîner des déviances pathologiques. C’est ainsi que les quakers, bête noire du gouvernement, furent arrêtés et emprisonnés à Newgate ou à bord de navires-prisons où soixante-dix-neuf d’entre eux moururent pendant leur incarcération. Mais comment expliquer la mort d’un tiers des troupes basées à Hyde Park ou des cinquante-huit personnes qui succombèrent à l’intérieur de la Tour de Londres ? Encore plus irritant pour les autorités, beaucoup de membres du clergé furent rejoints dans leur fuite par de nombreux officiers de l’armée, tandis que
plusieurs de ceux qui étaient restés à leur poste insinuaient que la peste n’était peut-être pas due seulement au péché de ceux qui refusaient d’obéir au clergé ou aux magistrats. Le curé de Greenwich, Thomas Plume, citait parmi les causes directes de la peste la fornication, l’impureté, des affections débridées, la luxure, la convoitise et l’idolâtrie. Tout le monde craignait à juste titre de voir l’épidémie réapparaître en 1666, mais sa pire virulence semblait passée et le roi put faire sa rentrée en ville le 1er février. Le tribut payé était gigantesque en termes de vies humaines : 68 596 d’après les registres. Il s’agit de toute évidence d’estimations basses, en raison des décès volontairement cachés, de ceux attribués à une autre cause et de l’omission par les autorités paroissiales chargées de la tenue des registres d’un certain nombre de groupes sociaux comme les juifs, les quakers ou les puritains. De plus, les chiffres bruts occultent les différences selon les quartiers, car les plus pauvres furent aussi ceux qui eurent les taux de décès les plus élevés (en chiffres nets comme en pourcentage). Par exemple, au sud de la Tamise, toutes les paroisses, y compris Southwark, semblent avoir perdu 30 % de leur population, alors que le pourcentage pour l’ensemble de Londres n’est que 20 %. Dans les paroisses les plus aisées, en particulier autour du quartier prospère de Cheapside, on ne compte que 5 % de pertes. N’en concluons pas – contrairement à l’opinion de l’époque – que la richesse protège, mais rappelons-nous que les nantis avaient pu quitter la ville à temps et que le nombre d’habitants dans les beaux quartiers en était considérablement réduit. Ce qui explique le nombre moins élevé de décès. La peste de Londres ne fut pas un événement isolé, contrairement là aussi aux idées reçues. Le mal ne se limita ni à l’Angleterre ni à la capitale, et certaines villes souffrirent encore plus que Londres en proportion de leur population. Néanmoins, la Grande Peste est restée gravée dans les mémoires comme si elle avait été unique. D’où la nécessité de la replacer dans un contexte plus large, géographique et temporel, car l’épidémie de 1665 n’était ni la première ni la plus sévère. Londres avait connu des épidémies aussi virulentes en 1563, 1603 et 1625, et des formes légèrement moins désastreuses en 1578, 1582, 1593 et 1636.
Les premières zones à être touchées après Londres furent les bourgades et les villages alentour, où il semble que les réfugiés disséminèrent le mal. À Hampstead, on rapporte 260 décès sur les 800 habitants, mais, comme la ville grouillait de fuyards, le pourcentage de 32,5 % est probablement erroné, même si tant de décès durent certainement frapper de terreur une si petite agglomération. Le cercle s’agrandit : 122 disparitions à Kingstonupon-Thames, 432 à Brentford, 245 à Wandsworth, 200 à Barking et 109 à Romford. Le rayon de la mort s’allongea encore. Même si les prisonniers hollandais et leurs gardes étaient disséminés dans un certain nombre de villes, cela n’aida guère l’ensemble des zones urbaines à lutter contre la propagation du mal, envahies comme elles l’étaient par les réfugiés, les prisonniers, les soldats. D’où l’impossibilité dans laquelle nous nous trouvons à évaluer correctement l’impact de la peste dans une communauté donnée, pas plus que nous ne pouvons avancer de chiffres sûrs quant au nombre de personnes menacées par la progression du fléau. Bien sûr, nous savons que 5 345 personnes moururent à Colchester entre le 14 août 1665 et le 14 décembre 1666, dont 4 817 de la peste. Mais rien ne nous assure que la population de la ville était encore de 11 000 habitants, car un certain nombre avaient dû s’enfuir. Si nous traduisons les chiffres en statistiques, nous arrivons à 49 % de morts, dont 44 % de la peste, un pourcentage énorme, dénotant proportionnellement plus de décès à Colchester qu’à Londres. De plus, quand on regarde les dates, on constate que l’épidémie ne frappa la capitale que pendant la seule année 1665, tandis que les régions environnantes furent frappées plus tard en 1665 et réinfectées en 1666. Les deux épisodes de peste en 1665 et 1666 détruisirent la plupart des grandes villes anglaises. Norwich, avec ses 20 000 habitants, connut 3 682 décès (18 %) dont 2 810 attribués à la peste (14 %). Ces chiffres, comme ceux de Londres, masquent les différences sensibles d’un quartier à l’autre, les paroisses les plus pauvres ayant trois fois plus de morts que les plus riches. Southampton souffrit tellement en 1665-1666 que sa structure paroissiale s’effondra complètement et qu’aucun registre ne subsiste. Tant de membres du clergé anglican et de l’administration s’étaient enfuis que – paradoxe savoureux – le pasteur des réfugiés huguenots, eux-mêmes
victimes de la persécution religieuse en France, fut appelé pour célébrer mariages et baptêmes et veiller au confort spirituel des habitants de Southampton, dont les propres pasteurs s’étaient réfugiés ailleurs. Quand l’épidémie cessa, le maire et seize autres magistrats furent mis à l’amende pour abandon de poste en temps de crise. La peste entraîna d’autres répercussions. Comme nous l’avons déjà dit, l’enseignement fut suspendu, et même l’université de Cambridge dut fermer ses portes dans le courant de l’été 1665. Elle essaya de rouvrir au printemps suivant, mais dut y renoncer de nouveau en juin 1666. Plus surprenante encore, et probablement plus inquiétante, l’accusation selon laquelle des pestiférés auraient lancé des briques contaminées dans les fenêtres de voisins non infectés. À Portsmouth, par exemple, on sait que certaines familles mises en quarantaine bravèrent les édits et attaquèrent des maisons appartenant à des riches, si bien que l’on dut faire appel à la troupe pour rétablir l’ordre, ce qu’elle fit en tuant l’un des meneurs et en blessant trois autres. Certains rapportent même qu’à Londres on vit des malades se mettre à leurs fenêtres et cracher sur les passants. De nombreuses villes tentèrent de circonscrire les risques en empêchant l’entrée dans leurs murs de toute personne en provenance de Londres ou d’une région contaminée. En Écosse, le Conseil privé suivit l’exemple anglais en interdisant tout commerce avec la Hollande dès 1664, puis avec Londres et les provinces anglaises infestées à partir de juillet 1665. Cet interdit – cousin germain de la quarantaine – ne constitue qu’un échantillon du flot de règlements et ordonnances hérités du système italien. Winchester posta des veilleurs à chacune des portes de la ville, ordonna des mesures sanitaires destinées à assurer « la propreté, la décence et la transparence de l’air », et annula le banquet du maire et autres festivités. Bristol et Exeter donnèrent l’ordre à leurs gardes d’interdire l’entrée de tout voyageur en provenance de Londres. L’épidémie, assez sévère dans son ensemble, connut des variations régionales très importantes. L’ouest de l’Angleterre et le pays de Galles, pour ne prendre que cet exemple, furent généralement épargnés alors que Colchester, Braintree et Southampton perdirent environ 50 % de leurs habitants. Parmi les villes frappées de la peste, Salisbury n’eut que 500 décès sur 7 000 habitants (7 %), une bagatelle par comparaison avec Colchester.
Londres, avec 20 % de pertes, figure probablement dans la moyenne nationale. Un seul épisode de peste en province est passé à la postérité, celui du village d’Eyam dans le Devon. Dès les premières manifestations du mal, le pasteur William Mompesson (1639-1709) ainsi que son prédécesseur Thomas Stanley décidèrent de tout faire pour protéger au moins les villages avoisinants et persuadèrent leurs ouailles de s’enfermer chez elles. Ce qui fut fait. Le comte du Devonshire s’engagea à ravitailler les habitants en quarantaine volontaire, aidé par des âmes charitables n’habitant pas Eyam qui déposaient les vivres dans un no man’s land où les villageois venaient les chercher. Tout ce qui sortait du village, l’argent par exemple, était placé dans une auge remplie d’eau afin d’être désinfecté. Au bout du compte, il semble que ces mesures extrêmes furent une réussite puisque l’épidémie s’arrêta à Eyam, qui connut en revanche un taux de mortalité de 30 %. Sur les 950 habitants, au moins soixante-quinze foyers perdirent un de leurs membres au minimum. Pourquoi la Grande Peste de Londres est-elle restée gravée dans les mémoires ? Pourquoi apparaît-elle comme unique et n’est-elle jamais replacée dans un contexte géographique et chronologique plus large ? Après tout, d’autres régions d’Angleterre furent également touchées, et l’épidémie de 1665 n’en fut qu’une parmi d’autres. À cela, plusieurs explications viennent à l’esprit, au premier rang desquelles figure l’abondance de documents – surtout littéraires – dont nous disposons. Parmi ceux-ci, le Journal de Pepys a joué un rôle particulier, même si l’ouvrage de Daniel Defoe, Journal d’une année de peste, est encore plus important. Bien qu’il n’ait pas été témoin oculaire, Defoe (1660-1731) a su donner vie à la peste de façon dramatique, communiquant à un nombre important de lecteurs le sens tragique de l’événement, choisissant certains détails, avançant des chiffres qui mettent en exergue l’énormité des pertes en vies humaines dans la capitale. Seul le petit village d’Eyam, avec la quarantaine qu’il s’imposa à lui-même, a réussi à échapper au monopole de Londres dans la mémoire collective.
Non seulement la Grande Peste de Londres survit dans le souvenir populaire comme un événement unique de l’histoire culturelle anglaise, mais elle est à l’origine d’un certain nombre de mythes, dont nous pouvons encore attribuer le premier à Defoe. Si son récit peut être qualifié d’exact par l’esprit sinon par la lettre, il s’agit pourtant d’une fiction. Mais, pour la plupart des lecteurs oublieux de son origine littéraire, cette fiction a pris au fil des siècles l’apparence du réel, et elle influence encore aujourd’hui notre perception de la peste. De plus, nous avons déjà laissé entendre que tout le monde n’attribuait pas aux miasmes la seule responsabilité de la maladie, contrairement à l’opinion traditionnelle que John Graunt résume brutalement dans ses Observations naturelles et politiques : « La peste tire davantage sa contagion de la disposition de l’air (les miasmes) que des effluves émanant des corps humains. » Certains, en nombre non négligeable depuis l’apparition de la Grande Peste, soutenaient que le mal était contagieux et qu’il fallait le traiter par des médicaments chimiques et non par des plantes odorantes. C’est ainsi que la Société royale de chimie s’opposa en 1665 au Collège royal des physiciens, insistant pour que des éléments chimiques actifs soient identifiés et ajoutés aux traitements homéopathiques fondés sur l’expérience et l’observation. Ils attaquaient en fait ceux qui ne prônaient qu’une approche théorique et philosophique de la maladie. Leurs arguments finirent par être pris en compte, mais la Société se dissout au moment où elle aurait pu triompher ! Enfin, la croyance populaire selon laquelle le grand incendie de 1666 aurait mis fin à l’épidémie est totalement erronée. Certes, la destruction de plus de 13 000 habitations et de presque 90 églises fut un cataclysme national, mais la peste était terminée depuis presque neuf mois quand l’incendie éclata. Ce qui est frappant à propos de l’épidémie de 1665, même dans le contexte général des épisodes de peste en Angleterre entre 1664 et 1667, c’est qu’elle fut la dernière et ne fut plus suivie d’aucune autre, à la grande surprise des contemporains. Tous s’attendaient à un retour du mal, touchant soit la capitale, soit le pays tout entier, dans les quinze ou vingt années suivantes. En fonction de l’expérience passée, on pouvait escompter des résurgences vers 1680-1685. Or il n’en fut rien. Avec le temps, la Grande Peste de Londres devint l’icône de toutes les pestes, même si beaucoup
continuèrent à craindre son retour : au xviiie siècle et au début du xixe siècle, quand des maladies comme la fièvre jaune se déclarèrent, nombre d’Européens pensèrent à une forme déguisée de la peste. Pour mieux comprendre et expliquer un traumatisme aussi profond qui perdura si longtemps dans les mémoires au point d’y être encore présent presque trois siècles plus tard, il est indispensable, pensons-nous, de reprendre certains points de l’histoire de la peste en Angleterre. Les premiers assauts furent ceux de la Mort noire autour de 1350, personne ne le conteste. Entre 1348 et 1485, l’Angleterre connut dix-huit épidémies massives, soit une tous les sept ou huit ans. Entre 1410 et 1440, Colchester fut frappée neuf fois, tous les trois ans, Canterbury treize fois (tous les huit ans), tandis que Norwich connaissait des épisodes sévères en 1579-1580, 1584-1585 et 1589-1592. En 1589-1591, on enregistra des taux de mortalité particulièrement élevés (cinq fois plus que la moyenne annuelle) dans un grand nombre de paroisses rurales du Devonshire. Les mécanismes de la lutte sanitaire furent considérablement accélérés en 1518 avec la parution de décrets royaux ordonnant que les maisons appartenant à des pestiférés soient marquées d’une botte de paille et que les infirmiers et autres personnes s’occupant des malades portent un bâton blanc. Au même moment était fondé le Collège royal de médecine. L’année suivante, Londres fit paraître les premiers registres de mortalité où étaient portés les chiffres des décès et leurs causes. En 1618, la Cité se dota d’une commission d’urbanisme chargée de contrôler les nouvelles constructions, de plus en plus anarchiques, dans l’espoir de limiter le surpeuplement et de fournir des conditions minimales d’hygiène. Cependant, à la différence de l’Italie et de nombreuses autres nations sur le continent, l’adoption des meilleures techniques médicales et sanitaires ne se fit pas partout en Angleterre, en particulier à Londres. Le siècle qui sépare la création du Collège royal de médecine de la commission d’urbanisme est à cet égard des plus instructifs. En 1578 en effet, et de nouveau en 1604, nous voyons que la Corporation de la Cité de Londres réussit à se faire exempter des mesures générales de protection contre la peste. Afin de diminuer l’impact financier de la quarantaine à domicile, par exemple, on autorisait un membre d’une famille concernée à sortir chercher de la
nourriture pour les autres, ce qui permettait d’économiser sur les salaires et le coût général d’un collectif de travailleurs médicaux et sociaux. Par ailleurs, à la différence d’une ville comme York, qui assurait à ses habitants en quarantaine une allocation hebdomadaire, Londres se dispensa de créer un impôt spécial peste. Plutôt que d’obliger les résidants à financer euxmêmes les mesures prophylactiques en période d’épidémie, la municipalité préféra faire appel à la charité locale et nationale et au Trésor public. Lorsque le Conseil privé exigea la construction d’un lazaret, sa requête ne fut traduite en actes qu’en 1594. Et nous avons déjà noté plus haut le trop petit nombre de lits disponibles pour les pestiférés en secteur hospitalier. La majeure partie du dispositif anti-peste en usage sur le continent depuis 1500 (et encore plus tôt en Italie) ne fit son apparition en Angleterre qu’au début du xviie siècle. C’est en 1607 et en 1610 que le Conseil privé prit des mesures pour réduire la production d’amidon, très odorante, dans des zones urbaines fortement peuplées. En 1606, la ville de Hull interdit que soient conservés ou fumés les foies de poisson à moins de 800 mètres des murailles. En raison de la présence de la peste sur le continent, notamment en France et aux Pays-Bas, les navires en provenance de ces pays furent soumis à la quarantaine. Parfois on eut recours à des mesures plus discutables, comme celle qui consistait à interdire les charrettes tirées par des chevaux dans les rues des centres-villes pour éviter le crottin et son odeur, et à obliger les traîneaux à être tirés par des hommes pour le même motif. Cela dit, malgré tous les efforts du gouvernement, beaucoup de mesures ne furent jamais appliquées, par négligence ou mauvaise volonté, comme le prouve une réprimande du Conseil privé auprès du personnel médical, qui ne parvenait ni à établir l’identité des malades ni à les obliger à se cloîtrer chez eux. Tout cet arsenal de mesures correspondait à un reflux de la pandémie, reflux perceptible par les contemporains, qui voyaient bien que la peste avait modifié son cycle à un moment imprécis au début du xvie siècle. Les cent cinquante premières années, il y avait eu des résurgences tous les dix ans. Puis les épisodes, tout aussi virulents, s’espacèrent quelque peu, ne revenant que tous les vingt ans environ. Le taux de mortalité terriblement élevé explique que la crainte des épidémies perdura, tout comme la volonté de les prévenir. En fait le taux de mortalité atteignit des hauteurs tragiques,
comme on le voit entre 1600 et 1670 en France, où plus de 2 millions de personnes périrent sur une population qui ne dépassa jamais 12 millions. Entre 1629 et 1632, plus de 35 000 personnes moururent dans la seule ville de Lyon. Autour de 1630, la moitié de la population de Venise succomba, et autant à Gênes en 1656-1657. À Pescia, « seulement » un tiers des habitants disparut en 1631. Les Londoniens de 1665 savaient pertinemment que leur capitale avait déjà été frappée dans un passé assez récent, puisque 10 400 victimes de la peste avaient été enterrées entre avril et décembre 1636. Pourquoi l’épidémie de 1665 fut-elle la dernière en Angleterre ? La réponse est toute simple : nous n’en savons rien. Certains y voient la conséquence de l’incendie de Londres, qui permit de rénover l’habitat avec davantage de constructions en pierre et moins en bois, ce qui aurait moins bien convenu aux rats, vecteurs de la peste. Rien n’est moins sûr en réalité. D’autres émettent l’hypothèse d’améliorations sanitaires, d’une possible auto-immunisation de la population ou encore d’une mutation du bacille vers une forme moins virulente. Ce qui nous empêche d’adhérer à une explication précise, c’est que chacune de celles proposées plus haut aurait dû aboutir à une courbe de décès lentement décroissante, alors que l’on assista à la disparition brutale, subite, pure et simple du mal, dont la virulence n’avait en rien diminué. C’est peut-être l’énormité de l’hécatombe qui a marqué les esprits à ce point. L’« assassin » ne s’étiola pas avant de disparaître, ne fut vaincu par aucun médicament, aucune potion magique, aucun ennemi génétique plus fort que lui. Il disparut tout simplement, après avoir prouvé ses pouvoirs de destruction massive. La Grande Peste de Londres reste la preuve de l’impuissance humaine devant la nature. Le fléau meurtrier ne fut jamais prévenu, contenu, vaincu, il s’évanouit, laissant derrière lui des images de dévastation, de boutiques désertes, de maisons vides, de tranchées éventrant le vert des champs, monuments éphémères mais poignants aux morts reposant dans les fosses communes. L’État, les autorités, tous s’étaient révélés impuissants et lâches. Des familles entières furent exterminées et des milliers d’autres restèrent à pleurer leurs disparus. La mort n’était pas survenue sur le champ de bataille, ou à la suite de catastrophes visibles, comme la sécheresse ou les inondations. Non, elle s’était glissée de maison
en maison, par les rues et les ruelles, sans que le moindre mur, le moindre obstacle puisse l’arrêter. La Grande Peste de Londres de 1665 survit dans les mémoires comme témoignage du pouvoir meurtrier d’un fléau, icône et mythe à la fois, qui disparut de son propre chef, sans avoir été vaincu. L’absence d’explication plausible à cette disparition ajoute encore à l’exemplarité du phénomène.
◀ 5. ◀ 6. On en compta 46 sur l’ensemble de l’année. La Restauration de Charles II.
VI. LES DERNIERS FEUX La peste frappe Marseille en 1720 Chaque maison, chaque rue, chaque ruelle résonne de soupirs et de gémissements. La terreur habite les cœurs et se peint sur tous les visages… Dr Bertrand Même si la Grande Peste de Londres reste l’épisode le mieux connu des Anglais après la Mort noire de 1350, elle ne constitua pas la dernière épidémie de peste en Europe. Celle-ci débuta à Marseille en 1720 et se prolongea jusqu’aux premiers mois de 1721. Tout comme celle de Londres, elle compte parmi les plus meurtrières de toutes et, tout comme celle de Londres, elle fut la dernière. Après avoir emporté quasiment la moitié de la population marseillaise, la peste quitta le rivage méditerranéen sur un dernier coup de cymbales. Elle n’avait rien perdu de sa virulence, et l’homme était toujours aussi démuni devant elle. Le fléau apparut en Europe au milieu du xive siècle, apportant dans son sillage la désolation et la ruine, disparut comme il était venu au début du xviiie siècle. Quatre siècles d’efforts, de découvertes, de réglementation, d’hygiène, de progrès médical, de mesures préventives, tout cela semble n’avoir été pas plus réel qu’une bulle de savon et n’avoir servi à rien. La peste quitta l’Europe après s’être jouée de toutes les tentatives sociales, gouvernementales et éducatives. Elle continue à se jouer encore aujourd’hui de toutes les tentatives visant à expliquer sa disparition, se riant d’hypothèses plus brillantes les unes que les autres émises par des historiens, des médecins, des épidémiologistes. Depuis trois cent soixante-dix ans, Marseille était frappée de peste tous les onze à quinze ans. La population de 1720 ne semble pas avoir développé la moindre immunité au mal, puisqu’elle connut 50 % de pertes là où ses ancêtres n’en avaient connu que 40 % en 1350, et le bacille le plus récent témoigne de la même virulence que sa souche. Londres et Marseille sont en
fait les derniers épisodes d’une épidémie qui quitta l’Europe sans avoir été vaincue, et sans que l’on puisse expliquer cette disparition. Contrairement à Londres, nous disposons pour Marseille de documents non littéraires : l’un des médecins les plus en vue, personnellement impliqué dans les soins aux malades tout en restant l’interlocuteur privilégié des notables, nous a laissé un compte rendu détaillé de la progression du fléau. Ce qui nous fournit de précieux renseignements sur la conduite des responsables d’une ville en période d’épidémie, du point de vue de ces mêmes responsables, en interne pourrait-on dire. Le Dr Bertrand, né le 12 juillet 1670, avait cinquante ans au moment où la peste se déclara, et mourut le 10 septembre 1752. Né à Martigues, village proche, il avait emménagé à Marseille et avait été introduit dans le cercle très fermé du cartel que constituait le Collège de médecine avec ses douze membres cooptés. Se considérant comme la source du savoir médical de la ville, ils jouissaient d’un monopole absolu et ne dispensaient leurs soins qu’aux riches Marseillais. Le Dr Bertrand les rejoignit en 1707, après des études de théologie au collège des Jésuites de la cité phocéenne. Décidant finalement de ne pas devenir prêtre, il avait opté pour la médecine à Avignon après un stage chez un médecin de cette ville qui l’avait pris sous son aile. Il partit ensuite étudier dans l’une des facultés de médecine les plus prestigieuses d’Europe, à Montpellier, où il obtint son diplôme. Il exerça ensuite à Martigues avant de se fixer à Marseille et d’être intronisé médecin régent en 1708. Il devint alors l’un des quatre « praticiens ordinaires », responsable d’un quartier précis de la ville. Parmi ses nombreux devoirs figurait l’inspection des cadavres de personnes dont le décès était suspect, afin de déterminer si la cause pouvait en être épidémique. Ce qui le plaçait aux premières loges pour étudier la peste dès qu’elle fit son apparition. L’épidémie de 1720 fut particulièrement virulente, comme nous l’avons déjà vu. Les meilleures estimations font état de 50 000 morts sur une population totale de 100 000 habitants. Mais ce taux de mortalité (50 %) est trompeur, car 10 000 personnes avaient fui dès les premiers symptômes. Il faut donc tabler sur 90 000 habitants présents, ce qui porte le taux de mortalité à 56 %, auquel s’ajoutent les 10 000 malades qui finirent par
guérir, soit 11 %. Ces chiffres sont à ranger parmi les plus élevés des quatre siècles précédents. Plus affligeant encore est le fait que la peste s’abattit sur une métropole bien préparée et équipée pour faire face aux épidémies, comme nous le verrons plus loin. Le lazaret était à bonne distance, on avait pris des mesures de quarantaine vis-à-vis de tous les voyageurs et de toutes les marchandises en provenance d’Orient où l’on savait que la peste était endémique. Les employés affectés à la quarantaine portaient des vêtements spéciaux (blouses, pantalons, gants et chaussures) enduits de cire ou d’huile pour empêcher que ne s’y collent les plus petites particules aériennes infestées, les « miasmes » bien connus. Au tout début de son étude de ce qui devait être l’ultime épisode de peste en Europe, le Dr Bertrand commence par évoquer l’historique de la maladie, non seulement à Marseille mais dans le reste du monde. Dans l’introduction, il fait mention des « plaies » bibliques, de la peste d’Athènes, et de diverses épidémies dans le cadre de la première pandémie. Il cite les périodes de mortalité recensées par Grégoire de Tours en Provence entre 588 et 591, mais s’intéresse davantage à des épisodes plus récents. En particulier, il souligne la crédulité des populations confrontées à une épidémie, et l’un de ses leitmotivs est le désir général, chez les gens simples comme chez les dirigeants, de nier la présence de la peste, de minimiser sa virulence et de croire en des remèdes simplistes. C’est en 1580 que nous trouvons un des meilleurs témoignages de la crédulité publique, toutes classes sociales confondues. Cette année-là, Aixen-Provence connut une terrible épidémie de peste et le Dr Bertrand nota : « On ne trouve guère de foyers ayant échappé à la pestilence qui a détruit des familles entières. » Médecins et chirurgiens, devant le danger, refusaient leurs soins aux malades. C’est alors que survint le « saint ermite » parfois appelé également le « saint père ». Chaussé de sandales, vêtu d’un cilice et la taille entourée d’une ceinture d’où pendaient son chapelet et un crucifix, il était l’image même d’un saint Jean Baptiste catholique de la Renaissance. Il avait eu la peste et était donc immunisé contre elle, ce qui lui permettait de se consacrer à soigner les malades, combinant ainsi l’image de saint Roch avec celle de saint Jean Baptiste. Parcourant les campagnes, il prêchait le repentir et, d’après la rumeur publique, guérissait les gens. Il devint si
populaire et sa renommée ainsi que son pouvoir supposé tellement grands qu’un commerce naquit, celui des images pieuses le représentant. Beaucoup en achetèrent pour s’en servir comme d’amulettes, censées les protéger ou les guérir du mal. De plus, des fidèles se pressaient pour toucher ses vêtements, et ils lui dressaient des autels comme à un saint. Lorsque la peste refit son apparition en Provence en 1587, l’ermite sortit de son refuge à la demande générale et effectua une tournée de consultations officielles dans de nombreuses villes, parmi lesquelles Lyon et Montélimar. Cependant, comme l’épidémie s’étendait de plus belle, les gens commencèrent à se poser des questions et les soupçons finirent par se porter sur celui qu’ils avaient précédemment considéré comme leur sauveur, le saint ermite. Les médecins – qui en étaient jaloux – ne tardèrent pas à souligner que la peste apparaissait souvent après une visite du saint homme et en conclurent qu’afin de pouvoir revenir et faire un « miracle » il occultait volontairement les premiers symptômes du mal. Ils allèrent jusqu’à l’accuser d’être lui-même un vecteur de la peste par le port de vêtements contaminés. Si bien qu’on l’arrêta, l’accusant d’être responsable de l’épidémie, exactement comme les juifs au xve siècle et les employés municipaux au siècle suivant. Remarquons d’ailleurs que la démarche consistant à chercher un bouc émissaire caractérise (parmi d’autres) une région française précise, la Provence, dans les deux cas cités. Au terme d’une procédure judiciaire fort longue, l’ermite fut convaincu d’escroquerie et d’avoir utilisé ses visites pour faire des propositions malhonnêtes aux femmes des maisons fréquentées. Des témoins révélèrent qu’il avait jadis été accusé de meurtre et de désertion, mais que grâce à ses immenses pouvoirs de persuasion il avait convaincu le pape Grégoire XIII (1502-1585) de lui accorder l’absolution pleine et entière. Certains allèrent jusqu’à insinuer qu’il aurait été payé par le roi d’Espagne pour apporter la peste dans le sud de la France ; que, bien que franciscain, il serait marié et aurait pendant un temps vécu en pays protestant. Que, même absous, sa vie dissolue aurait conduit le pape à lui interdire de célébrer la messe. Et, pour couronner le tout, que sa maîtresse Jeanne Arnaud et lui auraient volontairement contaminé des villes et des individus pour préserver leur statut et leur autorité acquise au nom de prétendus pouvoirs de guérison.
Finalement, le faux ermite qu’il était devenu fut condamné à être brûlé vif et sa maîtresse à être fouettée en place publique. En conclusion, le Dr Bertrand se demande « comment il peut échapper aux honnêtes gens à quel point il est facile de duper les foules, surtout lorsqu’on couvre sa propre noirceur du manteau de la religion… ». Il est évident que l’arrêt de la peste après l’exécution de l’ermite apparut comme une preuve supplémentaire de sa culpabilité, même si le Dr Bertrand écrit que c’est le grand froid de l’hiver 1587-1588 qui mit en réalité fin à l’épisode. Il mentionne en passant les résurgences de 1630 et 1649-1650, mais se concentre sur l’épidémie de 1720. Comme tout bon médecin, qu’il ait vécu au xive ou au xviiie siècle, Bertrand était bien embarrassé pour expliquer le retour du fléau, et cite deux théories possibles : celle des miasmes d’abord, selon l’opinion la plus communément répandue. Ou encore celle d’une contamination alimentaire due, selon certains, à un excès de fruits trop mûrs. Pour sa part, le Dr Bertrand les refuse toutes les deux, privilégiant une explication fondée sur la contagiosité de la maladie. Car enfin, la position géographique de Marseille, la proximité de la mer, l’abondance des sources et des égouts en faisaient une ville très propre. Les montagnes environnantes étaient couvertes d’herbes odorantes. Aucun phénomène naturel, tel qu’une éruption volcanique, un tremblement de terre, le passage de comètes ou de météorites, n’avait provoqué une altération de l’air. Bien sûr, les ordures et les excréments, dont tout le monde se débarrassait en les jetant dans les rues, n’étaient guère hygiéniques, et même dangereux pour les passants. Mais, d’après lui, cela ne pouvait expliquer la peste, car les paysans venaient régulièrement à la ville pour chercher le plus gros des ordures afin de les utiliser comme engrais dans leurs champs, ce qui nettoyait automatiquement les rues. En conclusion, Marseille était une ville saine par sa situation géographique, généralement exempte de maladies, et manger des fruits était bon pour la santé ! Plus valables que les avantages naturels de la cité phocéenne, il y avait les précautions prises par le gouvernement. Port méditerranéen important, Marseille avait des contacts étroits avec le Moyen-Orient où la peste était notoirement endémique. C’est pourquoi chaque navire entrant était soumis à la quarantaine. En temps normal, l’équipage était confiné au lazaret-
infirmerie et la cargaison mise à quai et exposée à l’air. Si un bâtiment quelconque ou un équipage présentait des symptômes suspects, hommes et marchandises étaient instantanément transférés sur l’île de Jarre, au large de la ville, où ils effectuaient leur quarantaine. De plus, la ville entretenait une Commission formée de seize intendants à l’hygiène publique. Quant au lazaret, c’était un bâtiment construit « aux normes », à quelque distance de la ville, avec une cour centrale, et entouré de hauts murs. Après 1720, on lui ajouta une seconde enceinte pour empêcher que quiconque jette quoi que ce soit par-dessus la première. Le principe de base était que, grâce à la quarantaine et à l’isolement, aucune contamination ne pourrait avoir lieu. On ne transportait rien de l’infirmerie à la ville, même en temps normal, tant qu’une période d’observation n’avait pas permis de conclure à l’absence de maladie, qu’elle soit déclarée ou en cours d’incubation. Le Dr Bertrand affirmait que, si ces précautions avaient été suivies au pied de la lettre, la peste n’aurait jamais pu vaincre les défenses marseillaises. Lorsque le capitaine Chataud quitta Sidon le 31 janvier 1720, sa conscience était pure, armé comme il l’était d’une attestation en bonne et due forme certifiant que ni son équipage ni sa cargaison n’avaient eu de contacts avec la peste. Au cours de l’escale de Tripoli, il embarqua d’autres marchandises et quelques passagers turcs en provenance de Chypre, et apprit par la même occasion que la peste s’était déclarée à Sidon quelques jours après son départ. Comme les pays de l’islam ne prenaient aucune précaution contre la maladie, le commerce entre Tripoli et Sidon ne connut pas d’interruption. Lorsque Chataud jeta l’ancre dans le port italien de Leghorn, il rapporta la mort en mer d’un des Turcs et de onze marins, et les officiers sanitaires notèrent sur leur certificat que le bateau était « infecté d’une fièvre maligne et pestilentielle ». Si bien que le capitaine s’attendait à être mis en quarantaine sur l’île de Jarre dès son arrivée à Marseille le 25 mai. À sa grande surprise, même une fois prévenus des circonstances, les officiers portuaires lui ordonnèrent de rester à quai près de l’infirmerie, et l’on débarqua ses marchandises et son équipage. Trois autres navires se présentèrent le 31 mai en provenance du Moyen-Orient, et un autre le 12 juin, et, bien qu’arrivant tous d’une région où la peste sévissait, ils furent autorisés à rester à quai, à proximité du lazaret. Le médecin qui examina les
malades, y compris celui qui mourut après son arrivée, conclut qu’ils souffraient de fièvre, mais qu’il ne s’agissait pas de peste, et fit partir leur quarantaine du moment où toute la cargaison aurait été débarquée. Quand d’autres marins moururent, suivis de quelques dockers et d’un des membres du comité d’hygiène, le docteur se décida enfin à prendre des mesures et à consigner tous les hommes sur l’île de Jarre. Les marchandises furent mises sous scellés dans les entrepôts, avec les dockers. Les autorités de Marseille s’étonnèrent des contradictions entre le diagnostic initial et les ordres subséquents, et déléguèrent deux autres inspecteurs médicaux au lazaret. Là, ils trouvèrent des bubons sur trois des dockers, et le 8 juillet 1720 le chirurgien en chef Coizec et son adjoint Bouzon notifièrent aux autorités la présence de la peste, écrivant dans leur rapport officiel que les dockers étaient tombés malades après avoir ouvert des balles de coton et que leurs bubons à l’aine avaient la taille d’un œuf. De plus, l’un des porteurs présentait à la cuisse une pustule en train de suppurer. Tous les malades avaient les mêmes symptômes : un pouls faible, de la fièvre, les yeux creusés, la langue sèche et des maux de tête constants. La conclusion du rapport était brutale : il fallait transporter les marchandises sur l’île et les y brûler avec les bateaux. Cette réaction déjà tardive fut contrecarrée par la quarantaine adoptée, qui n’en était pas une. Au lieu des quarante jours réglementaires, les passagers expédiés sur l’île de Jarre n’avaient été isolés que quinze à vingt jours, délai normal en dehors des périodes d’épidémie. Si bien que la plupart avaient déjà reçu l’autorisation de reprendre leurs affaires personnelles et leurs vêtements et de gagner la terre ferme après une légère fumigation. À ce moment, la nouvelle que les médecins avaient diagnostiqué la peste commença à se répandre. Le gouvernement avait bien tenté de ne pas divulguer l’information afin d’éviter la panique et l’interruption du commerce. Mais, une fois la population au courant et l’exode commencé, les autorités furent contraintes d’avertir leurs supérieurs à l’échelon régional puis national, qui prirent aussitôt des mesures pour isoler hermétiquement Marseille et l’arrière-pays. En dépit de toutes les preuves du contraire, le chirurgien du lazaret continua de nier l’évidence jusqu’à ce qu’il lui devienne impossible de se
taire plus longtemps car ses confrères et d’autres chirurgiens exerçant en ville ne cessaient de rapporter des cas de peste. On procéda à l’examen collectif des hommes, des femmes et des enfants habitant la rue de BelleTable, la place de Linche et la rue de l’Escale le 9 juillet, c’est-à-dire le lendemain du jour où le lazaret admit la présence de la peste. Les Drs Peysonnel, père et fils, conclurent sans le moindre doute à la présence de la peste place de Linche. On transporta les cas suspects au lazaret, nuitamment pour éviter la panique, et c’est là qu’ils moururent tous. Le lendemain, le sieur Boyal, passager sur le navire du capitaine Chataud, mourait à son tour le jour où, après une quarantaine écourtée, il avait été autorisé à partir. Lors de l’examen posthume, on lui découvrit un bubon sous le bras. On envoya malgré tout deux des porteurs enfermés à l’infirmerie chercher le corps pendant la nuit et l’enterrer au lazaret ! Nous voyons clairement émerger des constantes dans l’attitude des autorités au cours des premiers jours de l’épidémie : tout faire pour nier l’existence de la peste, et, lorsque cela devint impossible, minimiser à tout prix le danger. Les responsables ne reculaient devant rien pour protéger les intérêts commerciaux de Marseille, connaissant les effets dévastateurs qu’aurait une quarantaine stricte sur l’économie de la région. Ils n’ignoraient pas non plus que la population prendrait massivement la fuite dès qu’elle serait informée de la situation, avec les conséquences dramatiques que cela entraînerait. La réticence des autorités et les atermoiements du chirurgien du lazaret réussirent à endormir un temps la méfiance populaire et à éviter le spectre d’une épidémie. Des cas isolés de peste n’étaient pas rares, il en était même survenu quelques-uns l’année précédente, et ils n’entraînaient pas de mouvements de panique tant que les gens ne se rendaient pas compte que la maladie était passée au stade suivant et que la ville était infectée. Dans leur majorité, les habitants ne tenaient pas vraiment à s’entendre dire par leurs responsables qu’ils étaient sous la menace d’une épidémie, avec son cortège de mortalité massive, d’effondrement du commerce et de l’ordre public. « Mais, écrivit le Dr Bertrand, l’assassin sournois, se riant aussi bien des précautions des sages que des plaisanteries des incrédules, était en train de se couler parmi nous et de gagner toute la ville. » De plus en plus de morts
suspectes furent rapportées venant de la rue des Pêcheurs et de la rue de l’Oratoire. Le sieur Sicard, médecin à l’hôpital de la Miséricorde, émit un certificat de peste le 18 juillet. Le lendemain, le sieur Bouzon, maître chirurgien, réexaminait le corps à la demande de la municipalité et produisait un certificat de « fièvre due aux vers » ! Sicard fut tellement irrité de voir ses compétences professionnelles mises en doute que, tout en continuant de soigner les malades, il refusa dès lors de produire le moindre rapport officiel, « pour ne plus risquer de se voir exposé de nouveau à l’insulte qu’on lui avait faite ». C’est ainsi que les querelles internes et l’inertie officielle réussirent à paralyser toute velléité de réaction rapide devant la crise qui s’annonçait. Le 23 juillet, on releva quatorze morts dans la même rue. Les corps furent examinés par le Dr Peysonnel, qui conclut à la peste, et le chirurgien Bouzon qui diagnostiqua une fièvre commune. Le Dr Bertrand n’arrivait pas à comprendre le refus persistant de certains de ses confrères d’ouvrir les yeux. De la même façon, les incohérences et les contradictions chez les professionnels de la médecine comme chez les bureaucrates étaient une source d’irritation pour les autorités royales ou régionales. Que les autorités de la ville fassent davantage confiance aux chirurgiens-barbiers, mal formés et moins compétents, qu’à un lauréat de la faculté de médecine lui paraissait scandaleux, sur le plan personnel comme sur le plan professionnel, et même ridicule « dans une ville où existaient un Collège et une corporation de médecins ». En juillet, devant l’ampleur du désastre, l’État fut contraint d’agir. L’infirmerie ordinaire était incapable de faire face à l’afflux de victimes que l’on y amenait de nuit pour ne pas effrayer la population, et les autorités demandèrent au Collège de médecine d’y affecter un résidant permanent. Le Dr Michel, le moins ancien dans le grade et non chargé de famille, fut désigné pour cette mission dangereuse. Au grand dam des politiciens et des responsables administratifs, le Dr Peysonnel fils succéda à son père vieillissant et refusa de taire l’ampleur de l’épidémie. Non seulement il en discutait ouvertement avec tout un chacun, mais il envoyait missive sur missive aux villes et bourgades du voisinage pour les mettre en garde et leur déconseiller tout contact avec Marseille.
Devant la publicité, les divers échelons administratifs durent enfin prendre des mesures concrètes et rapides. Le parlement de Provence – organe judiciaire et non législatif – interdit sous peine de mort tout contact avec la cité phocéenne et ses habitants. La municipalité de son côté nomma une commission composée de personnel formé pour s’occuper de l’épidémie. Un médecin (choisi dans l’équipe de Bertrand, Raymond, Audon et Robert) fut affecté à chaque quartier, assisté d’un chirurgien en titre, d’un aide-chirurgien et d’un apothicaire. Le comité ainsi constitué se réunit et déclara qu’il se trouvait placé devant le pire cas de peste qu’il ait jamais connu. En une semaine, l’épidémie fit de tels ravages que l’infirmerie déborda et qu’il fallut interner les gens chez eux. Malgré tout, les autorités municipales persistaient à accuser le personnel médical de noircir le tableau, de transformer une goutte d’eau en « Mississippi ». Influencé par ces attaques, le public ne savait plus à quel saint se vouer et certains insultèrent les médecins en pleine rue, les accusant d’être poussés par le lucre dans leur dénonciation de la situation sanitaire. Il semble impossible aujourd’hui de croire que tant de gens refusèrent d’admettre la réalité de la peste. Pourtant cela peut s’expliquer : tout d’abord, à l’infirmerie, Michel persistait à parler d’une maladie ordinaire exacerbée par l’ennui ! Il recommandait un peu moins de panique et un peu plus de mercure, ce qui dévoile la querelle opposant les partisans d’un traitement « chimique », les iatrochimistes, innovant dans les traitements médicaux, aux iatrophysiciens plus traditionalistes… Il insistait particulièrement sur le fait que tous ses patients, s’ils étaient sans exception décédés au bout de trois jours, avaient rendu des vers par tous les orifices possibles peu de temps après leur mort. Ce qui, d’après une opinion communément acceptée, était bien le signe d’une fièvre putride causée par des fruits trop mûrs, ou pourris. De plus, au début de l’épidémie, les premières victimes furent des enfants, tous venant des classes pauvres. Si bien qu’on ne pensa pas nécessairement à la peste, même lorsque le Dr Bertrand prévint les autorités : « Dans un délai très court, le carnage qui se déclenchera vous ôtera le moindre doute quant à son origine. » Même des autopsies ordonnées officiellement ne permirent pas de trancher, d’autant
que le chirurgien chargé des dissections, un nommé Guion, mourut en quelques jours. Tandis que la controverse faisait rage à Marseille, exposant ses habitants aux ravages d’une maladie qu’on ne tentait même pas de circonscrire, les autorités provinciales n’avaient pas les mêmes états d’âme. À la mi-août, la quarantaine à laquelle la cité était soumise avait tellement tari l’arrivée de blé que les boulangers se trouvaient dans l’impossibilité de produire le nombre de pains permettant de nourrir la population. La peur d’une maladie encore vague ne pesait pas lourd devant une menace bien précise, celle de la famine, et des émeutes éclatèrent. Le gouverneur de Marseille, le marquis de Pillas, proposa d’ouvrir des marchés à l’extérieur des murs, où des fermiers et des marchands apporteraient des produits alimentaires et les y laisseraient. On empêcherait les habitants de la ville d’y accéder, tout en permettant le passage des boulangers et autres métiers de bouche. Le parlement de Provence résolut de débattre de la proposition et demanda à Marseille d’envoyer une délégation d’officiels et de médecins qui rencontrerait une commission régionale chargée de discuter des détails du plan. Cependant, lorsque le marquis de Vauvenargues se présenta comme convenu à Notre-Dame-de-la-Douane, la délégation marseillaise ne se composait que d’un seul officiel, le sieur Estelle, premier échevin, et du secrétaire municipal. D’après Bertrand, la municipalité voulait encore minimiser l’échelle de l’épidémie. Malgré cette sous-représentation de la ville, la commission décida la création de deux marchés aux grains sur la route de Toulon et celle d’Aix, et d’une halle aux poissons dans le village côtier de l’Estaque. Ces mesures firent reculer le spectre de la famine, mais certains produits alimentaires disparurent bel et bien des tables marseillaises. Les marchands de vin s’étaient enfuis, il se révéla impossible de fournir de la viande selon la façon longue et compliquée qui avait été prévue, avec des marchés excentrés. Sans parler des prix et des salaires qui montèrent en flèche, suite à la disparition de la main-d’œuvre. Pour finir, le commandant de la garnison militaire insista pour que les troupes reçoivent leurs rations habituelles quelles qu’en soient les conséquences pour la population locale – à qui ne resta que la portion congrue.
Les efforts pour nier la présence de la peste ne s’expliquent pas seulement par le souci d’éviter l’effondrement du commerce et de l’ordre social. La réalité était plus complexe, fondée sur le sentiment partagé par beaucoup, y compris le corps médical, comme l’avoue le Dr Bertrand dans son Journal, que, « dans la plupart des cas, guérir la peste dépasse de loin les compétences et les capacités des médecins ». Pour les autorités, la menace que faisait peser l’épidémie était d’ordre psychologique : le peuple risquait de s’abandonner au désespoir ou à son contraire, l’épicurisme. Disons-le tout net, la plupart des traitements risquaient de rendre le patient encore plus malade ou de le tuer au lieu de le guérir. Le Dr Bertrand cite l’exemple du sieur Audibert, chirurgien aux galères royales dont le contingent méditerranéen était basé à Marseille. Ce confrère procédait en trois temps : d’abord, un émétique puissant pour faire vomir, ce qu’il appelait « chasser au furet ». Ensuite, il faisait ingurgiter à ses patients de grandes quantités de thé ou tout autre diurétique, et finalement il donnait des laxatifs. À la fin, les malades étaient tellement affaiblis et déshydratés que la plupart trépassaient. Au bout de quatre siècles sous le signe de la peste, nous ne pouvons qu’approuver le Dr Bertrand quand il écrit : « Le maintien de l’ordre et un système de règlements judicieux constituent le meilleur moyen de prévenir les progrès du mal », un moyen visiblement meilleur que les traitements médicaux. L’un des problèmes politiques les plus épineux était la préservation de la flotte de galères royales qui devait rester opérationnelle pour faire face à toute menace des corsaires barbaresques ou des Espagnols. Les officiers mirent instantanément la flotte tout entière en quarantaine, à l’écart de la ville, avant de créer trois secteurs médicaux distincts. Le premier permettait au médecin de visiter tout le monde sous des tentes temporaires dressées entre les bâtiments et le quai. Ceux qui montraient des signes de maladie étaient envoyés du côté des pestiférés, tandis que les autres étaient cantonnés avec ceux qui avaient été déclarés non contagieux. Il s’agissait ni plus ni moins d’un centre de triage permettant d’isoler les malades des bien portants. L’équipe médicale organisa huit visites journalières afin d’être aussi efficace et rapide que possible dans le tri, attitude qui suscita l’approbation enthousiaste de Bertrand et semble correspondre à ce qu’il évoquait plus haut sous les termes de « maintien de l’ordre ».
L’isolement strict des galériens et des équipages, imposé par les officiers, réussit effectivement à réduire les effets de l’épidémie, qui suivit sa courbe habituelle mais sans causer autant de décès. Août avec 170 morts, septembre (286) et octobre (179) furent les pires mois de l’année, mais le taux de mortalité déclina ensuite avec 89 décès en novembre, 38 en décembre et 15 pour les deux premiers mois de 1721. En mars, on ne rapporte plus aucun décès. En revanche, le personnel médical paya un lourd tribut à la peste, avec la mort de quatre chirurgiens, un apothicaire et six aumôniers, mais, si on regarde l’ensemble des 10 000 hommes affectés aux galères et à l’arsenal, seuls 1 300 tombèrent malades (soit 13 %) et il n’y eut à déplorer que 800 décès, soit 8 % de la totalité des effectifs. Si nous prenons en compte les 62 % d’hommes qui contractèrent la maladie, qui toucha la flotte malgré tous les barrages, nous avons un taux de mortalité certes non négligeable, mais bien inférieur à celui de la ville de Marseille, où il fut de 83 %. Ce qui semble avoir fait la différence est la rapidité de réaction des officiers. En isolant tous ceux qui présentaient des symptômes cliniques et en séparant les pestiférés des autres, ils ont probablement évité la surinfection de ceux qui souffraient d’autre chose que de la peste. De toute évidence, leurs mesures de quarantaine furent un succès puisque les galères ne connurent que 13 % de malades au lieu de presque 70 % en ville. Pour le Dr Bertrand, la responsabilité des chiffres énormes de malades et de morts incombe en tout premier lieu aux autorités municipales, et en second à certains de ses confrères. Il condamne le refus des échevins de nommer une commission d’hygiène spécifique de peur de perdre une parcelle de pouvoir. Bien plus, les responsables de la cité refusèrent même d’autoriser un médecin à prendre part à leurs débats, si bien que les médecins, fort vexés, leur firent parvenir un exemplaire du Traité de peste de Ranchin pour les guider par défaut. Sicard, affecté à l’hôpital de la Miséricorde et qui avait mal vécu de voir son diagnostic remis en cause, réussit à convaincre la municipalité que des fumigations à grande échelle seraient peut-être efficaces. Comme à Londres, on décida d’allumer des feux, mais Marseille fit les choses en grand, décrétant que des foyers importants seraient allumés à partir de cinq heures du soir sur toutes les grandes places et les principales voies de circulation. De plus, ordre fut
donné aux Marseillais d’allumer des foyers plus petits devant les maisons individuelles et de brûler du soufre dans toutes les pièces. Ils devraient aussi retirer toutes leurs tentures, les mettre à l’air et les nettoyer. Aux yeux de Bertrand, qui jamais ne cessa de tourner en ridicule la démarche consistant à attribuer aux « miasmes » l’apparition de la peste, toutes ces mesures représentaient un gaspillage de temps et de bois de chauffage, sans parler des énormes nuages de fumée ainsi créés. Renvoyant aux tenants des miasmes leurs arguments, il affirmait que la pollution resterait emprisonnée en ville au lieu d’être expulsée vers la mer par les vents dominants, générateurs de santé, qui d’habitude soufflaient sur Marseille. Août succéda à juillet, et il devint clair que la peste n’allait pas relâcher de longtemps son emprise sur la ville. Conséquence prévisible, beaucoup d’habitants prirent la fuite pour se heurter, malheureusement pour eux, au cordon sanitaire terriblement efficace mis en place par le gouverneur de la province. Coincés entre les gardes armés postés aux barrières de quarantaine et les rues infestées du centre-ville, beaucoup s’installèrent sous des tentes dressées en plein champ au pied des murailles. D’autres trouvèrent refuge dans les collines dominant la cité, les plus aventureux choisissant de camper sur des bateaux dans le port. En raison des mesures rapides et efficaces prises par les autorités royales et provinciales, seuls les premiers (environ 10 000 personnes qui avaient réagi dès les premiers symptômes) réussirent à passer entre les mailles du filet. Les lecteurs ne seront pas surpris d’apprendre que, parmi eux, figuraient la plupart des fonctionnaires qui avaient dissimulé ou minoré la présence de la peste pendant les premières semaines de l’épidémie. En revanche, à la différence de Londres, le clergé resta fidèle au poste, même si les religieuses furent autorisées à quitter leur couvent pour rejoindre leur famille. À partir d’août, les échevins passèrent aux actes et des lois furent promulguées : tous les indigents devaient disparaître des rues. Des fonctionnaires veilleraient à ce que les pauvres reçoivent une ration idoine de pain quotidien. Les vagabonds, les indigents et les étrangers pauvres étaient affectés au ramassage des corps qui s’accumulaient dans les rues et à leur enterrement. On creusa des fosses communes, les magasins furent fermés, les services religieux annulés et les tribunaux suspendus. La place
vint à manquer pour enterrer tous les cadavres, même la cour du lazaret était pleine, et l’évêque refusa d’autoriser l’utilisation du terrain appartenant à la cathédrale. Si bien que deux immenses fosses furent creusées à l’extérieur des murailles, mais, au rythme de 300 à 400 cadavres par jour, elles furent bientôt saturées. Pendant ce temps, les médecins continuaient à dire qu’on ne faisait pas assez pour les vivants, critiquant en particulier la quarantaine à domicile. D’après eux, enfermer ensemble les malades et les bien portants ne pouvait qu’accroître les pertes en vies humaines. Ils proposèrent à la ville de prendre en charge l’hôtel de la Charité, construit légèrement à l’écart de la cité. Il pouvait recevoir 600 personnes et, mieux encore, était adjacent à six couvents, ce qui permettrait d’augmenter la capacité en lits si l’épidémie empirait. D’après leurs calculs, s’il le fallait, le nouveau complexe pourrait accueillir plus de 3 000 malades. Les responsables de l’hôtel de la Charité rejetèrent ce plan innovant, même sous la pression de la municipalité, si bien que l’hôtel-dieu, beaucoup plus petit, fut réquisitionné à la place. En deux jours, il était plein. Toujours en froid avec le Collège de médecine, les échevins firent venir les Drs Guyon, père et fils, de Barjols. Fanatiques de saignées et de purges, ils ne firent que du mal, d’après Bertrand. Comble de malheur, à peine arrivé, le père mourut, le fils tenta de fuir et tomba malade dans un cabanon hors les murs que l’on brûla avec son corps. Le reste du personnel médical de l’hôtel-dieu succomba à son tour, et ce fut le chaos. Si bien qu’entre le 20 août et le 1er octobre 1720 la ville de Marseille se retrouva sans hôpital réservé aux pestiférés, et que l’on plaça finalement les malades sous des tentes alignées au pied des murailles. Ce qui rendit l’épidémie marseillaise encore plus problématique furent les tensions entre les autorités et le personnel médical, sans parler des antagonismes entre médecins. Le 12 août, les échevins tentèrent d’atténuer la panique ambiante tout en court-circuitant les praticiens de Marseille : ils reçurent une délégation de savants médecins envoyés, sur proposition royale, par l’illustre faculté de médecine de Montpellier, avec la mission d’examiner la situation et de faire leur rapport aux autorités. Ce qui fut fait lors d’une séance secrète, à laquelle nul médecin local n’assista. Les échevins allèrent ensuite dire à la municipalité que les physiciens consultés avaient
conclu à une source non maligne, non contagieuse, une fièvre causée par de la nourriture avariée. Il s’agissait en fait d’un faux, comme les Montpelliérains le précisèrent au roi : ils avaient conclu à l’unanimité à la présence de la peste et prédit que l’épidémie allait empirer. La déclaration concoctée par les échevins n’était qu’une tentative maladroite pour éviter la panique générale et un resserrement de la quarantaine au niveau de la province tout entière. Le Journal de Bertrand montre que les tensions entre médecins s’atténuèrent avec l’aggravation des conditions sanitaires. En fait, il ne tarit pas d’éloges sur la bravoure avec laquelle ses confrères firent face à l’adversité. Les douze régents se répartirent les tâches, deux à l’arsenal, deux à l’hôpital réservé aux marins, un pour l’infirmerie, un à l’hôtel-dieu, un à l’abbaye Sainte-Victoire, et quatre pour les visites à domicile. Un seul quitta la ville car sa santé était déjà mauvaise. Sur les chirurgiens de tout grade (diplômés, internes, assistants), seuls six s’enfuirent, et les nombreux apothicaires n’enregistrèrent qu’une seule défection. La ville possédait donc un corps médical en nombre suffisant, mais leurs efforts furent paralysés et souvent réduits à néant par l’obstruction administrative. « Riches et pauvres, hommes et femmes, jeunes et vieux, tous succombaient, et la ville était pleine de pleurs et de désolation. » Fin août, la mortalité fut à son comble, encore renforcée par la quarantaine, et « le malheur et le deuil étaient aussi répandus que la contagion ». Tout comme Pepys l’avait remarqué à Londres, le désespoir et la peur « éteignaient les derniers feux de la charité humaine ». Une seule épreuve fut épargnée aux Marseillais, celle d’avoir à faire face à l’épidémie sans le secours de l’Église. Contrairement au clergé anglican qui déserta massivement Londres, prêtres et moines catholiques restèrent à Marseille, à la seule exception des chanoines de la cathédrale qui tous – sauf un – s’enfuirent. La plupart des curés restèrent dans leur paroisse et les moines firent preuve d’un zèle remarquable, qui leur coûta d’ailleurs cher. On compta 29 malades et 20 décès chez les 31 jésuites. Le courage de l’évêque qui circulait partout dans la ville lui valut l’hommage général. Il ordonna vers la mi-septembre à tous les fuyards de regagner leur poste sous peine de se voir privés de leurs bénéfices ecclésiastiques. Il les retira
d’ailleurs en bloc à une communauté monastique entière qui tardait à revenir et qu’il remplaça dans sa totalité. Les tragédies individuelles représentent le volet le plus sombre de l’épidémie, rendues encore plus déchirantes par l’accumulation des cas. Les malades quittaient leurs maisons pour tenter de trouver un réconfort dans les rues principales et les avenues, car ils brûlaient de fièvre et recherchaient de l’eau et de l’air frais. Gisant à même le sol, agonisants ou déjà morts, le Dr Bertrand note que nul chrétien ne les prenait en pitié et que les seuls à faire preuve d’un peu de charité étaient des Turcs ou d’autres musulmans. Les corps de ces pauvres gens recouvraient presque totalement la rue Dauphine, qui mesurait 300 mètres de long sur 10 de large et menait à l’hôpital. Les cadavres s’empilaient en tas sur une telle hauteur que leur poids écrasait et faisait éclater ceux du dessous, ajoutant encore à la puanteur, à l’horreur et au danger ambiants. À l’hôpital réservé aux orphelins et aux pauvres, c’était le chaos : sur les 2 000 ou 3 000 pensionnaires, seuls 100 enfants survécurent tandis que les autres moururent enfermés à l’intérieur, et en février 1721 l’intendant fut condamné à être pendu pour sa gestion catastrophique. À un moment donné, sentant la mort venir, beaucoup se traînèrent jusqu’à la cathédrale pour être enterrés dans un sol consacré. Plus de 1 000 cadavres s’accumulèrent, et, comme si cela ne suffisait pas, on tua aussi des milliers de chiens. Leurs cadavres jetés à la mer furent rejetés par la marée sur les digues et les plages. Sur le point d’être submergées par les cadavres et la crise, les autorités se résolurent à accepter l’aide de la Flotte, qui promit la liberté à 133 galériens s’ils acceptaient d’enlever les morts des rues. Les échevins devaient résoudre cinq défis : restaurer l’ordre, approvisionner la ville, faire revenir les fonctionnaires et punir les pillards – sans oublier un contrôle des prix pour que tous puissent acheter de la nourriture. Fin août, le taux de mortalité atteignit presque les 1 000 morts journaliers, dont on ne savait plus que faire mais à qui l’on refusait la crémation de peur d’ajouter aux miasmes par la fumée qu’elle dégagerait. Quelqu’un suggéra de les mettre sur des bateaux et de les couler au large, mais on objecta que les corps risquaient de remonter à la surface au bout de quelques jours et d’être ramenés par la marée sur le
rivage, comme ceux des chats et des chiens. Les enterrer sous les rues n’était guère praticable, pas plus que la suggestion de faire des grands tas arrosés de chaux vive. Finalement la ville décida de les enfouir dans les cryptes sous les églises et de les recouvrir de chaux pour accélérer la décomposition. Les 1 000 cadavres qui jonchaient la promenade de la Tourette, le long du rivage, furent emportés jusqu’aux murailles et jetés dans un trou, puis recouverts de débris. Même si ces expédients permirent de désengorger les rues, il était clair qu’ils ne pouvaient suffire. Devant l’incompétence manifeste des échevins, Philippe d’Orléans (16741723), régent de Louis XV (1710-1774), finit par nommer De Langeron gouverneur temporaire de Marseille. Celui-ci dégagea trois priorités : la restauration de l’ordre, des lits d’hôpitaux pour les malades et des fosses communes pour les morts. Il se mit au travail le 12 septembre et commença par rappeler tous les notaires – indispensables pour établir les testaments –, les sages-femmes – car trop de femmes et d’enfants mouraient lors des accouchements – et les fonctionnaires, sous peine de sanctions les plus sévères. Il ordonna la collecte de toutes les étoffes, des meubles et des ordures qui jonchaient les rues. Les pêcheurs durent mettre dans des filets tous les chiens crevés et les emporter en mer. Il recruta une armée de travailleurs médicaux pour remplacer les cadres locaux fort éprouvés, dont plus d’une douzaine de médecins et de chirurgiens diplômés. Malheureusement, pour que quelqu’un accepte de travailler dans des conditions si dangereuses, il fallait que le salaire en vaille la peine, ce qui ouvrait la porte à certaines dérives. Ainsi, le Dr Pons, médecin du Languedoc, exigea 6 000 livres par mois pour loger en ville, plus une pension de 1 000 livres par an pour lui, sa femme et ses enfants, une fois l’épidémie terminée. La ville ne put qu’accepter. Au grand dam du Dr Bertrand, De Langeron embaucha même un sieur Varin, avec sa femme et son neveu, une famille d’« empiriques » ou de charlatans en fait qui vendaient leur « remède miracle » 20 livres la bouteille. Heureusement, comme c’était le cas à Londres, le fardeau financier pesant sur Marseille fut quelque peu allégé par les généreuses donations en provenance de toute la France – pour ne citer qu’un seul exemple, un certain Laun fit à lui seul don de 100 000 livres à la ville.
Quand les efforts du gouverneur De Langeron commencèrent à porter leurs fruits, la situation s’améliora. La disparition des cadavres fut une étape décisive qui permit la réouverture des boutiques, et la vie reprit un cours un peu plus normal. Peu à peu, les responsables civils revinrent et, le 3 octobre, les troupes royales se postèrent aux portes de la ville et assurèrent la sécurité publique. Le lendemain, un hôpital pour pestiférés ouvrit enfin à la Charité, sous le contrôle des Drs Robert et Bouthillier, et dans le bâtiment du Jeu-deMail tout proche sous le contrôle des Drs Pons et Guilhermin. Quand Guilhermin mourut, peu de temps après il fut remplacé par Audon. Le personnel médical fut réorganisé, Chycoineau coordonnant les médecins et Soulliers et Nellaton les chirurgiens. Enfin, le nombre de lits devint suffisant au moment où le nombre de cas de peste commença enfin à décroître. Mais Bertrand nota que, même si moins de nouveaux malades se présentaient, le taux de mortalité restait toujours aussi élevé. Malgré tout, il était évident que l’intensité de l’épidémie diminuait et que la ville était finalement à même d’y faire face. C’est ce qui encouragea les gens à sortir de chez eux, même au prix d’un acte de courage, tout en brandissant devant eux des bâtons de plus de 2 mètres de long, appelés « bâtons de Saint-Roch », pour maintenir une distance de sécurité entre eux et les autres passants. Tout semblait aller mieux. Or c’est le moment que choisit la peste pour frapper de plus belle le quartier aisé de Saint-Ferréol. Comble de malchance, les riches étaient de retour, croyant que le pire était passé. Comme l’écrivit le Dr Bertrand, « les nantis sont toujours frappés en dernier, car ils se mettent d’abord hors d’atteinte ». Rien ne put sauver les malheureux, et les médecins « d’importation » se révélèrent encore plus meurtriers que la maladie, avec leurs traitements consistant en « moult saignées, puissants émétiques, laxatifs violents ». Ils ne savaient que jouer du bistouri, incisant les bubons, ce qui provoquait des chocs opératoires dangereux. La dernière semaine d’octobre apporta à Marseille un soulagement général. On ne rapporta aucun nouveau cas de peste, et même si l’on en vit quelques-uns en novembre, il devint clair que l’épidémie était sur le déclin. Le 15 novembre, l’évêque monta au clocher de l’église d’Accoulles et sonna
les cloches tandis que les galères tiraient du canon. Ces signaux étaient censés donner le signal des prières d’actions de grâce aussi bien dans les maisons privées que dans les églises. Le peuple de Marseille et ses responsables devaient maintenant traiter les suites de l’épidémie, et la tâche semblait redoutable. D’abord, la collecte des cadavres s’accéléra grâce à l’aide apportée par 700 galériens envoyés sur place. Les rues reprirent un aspect normal. Par une bizarrerie imprévisible, le nombre de mariages monta en flèche, comme si les pauvres, se trouvant plus riches qu’auparavant, pouvaient donner de meilleures dots à leurs filles. De plus, filles et fils en grand nombre se trouvèrent affranchis soit de tout contrôle parental (les parents ayant disparu), soit de l’obstacle au mariage que représentaient des frères ou sœurs plus âgés. De la même façon, veufs et veuves passèrent en foule du cimetière à l’autel. Pour se prémunir contre un retour de la maladie, les autorités civiles exigèrent un certificat de santé de la part des nouveaux conjoints avant la cérémonie. De façon plus prévisible, en raison de la fermeture prolongée des tribunaux depuis l’été 1720, et de l’accroissement des vols, pillages et atteintes aux bonnes mœurs allant de pair avec l’épidémie, les autorités judiciaires eurent à faire face à un nombre considérable d’affaires. La peste eut d’autres conséquences. Par exemple, certains médecins décidèrent de publier des tracts réfutant ce qu’ils considéraient comme des erreurs populaires grossières. Ils niaient que la peste fût d’origine divine et insistaient sur son caractère naturel. Doit-on en déduire que les idées modernes, par le biais de la philosophie des Lumières, avaient commencé d’influencer la pensée médicale ? Hélas, à en croire les pamphlets de ces bons médecins, on se rend compte que, en dehors du domaine de la théologie, peu de chose avaient évolué depuis les premiers épisodes de 1340. Ils niaient que la peste fût incurable, mais ne proposaient aucune cure. Ils affirmaient son origine « miasmatique », non contagieuse. Ils tournaient en ridicule les fumigations et la fuite. En fait, tout en critiquant les interprétations traditionnelles des théologiens, ils se cramponnaient à leurs propres certitudes millénaires.
Sur le plan pratique, les responsables devaient lancer les difficiles travaux de nettoyage et de purification de la ville. Chaque maison infectée fut marquée d’une croix rouge et toutes les étoffes qu’elle contenait mises dans la rue. Tout ce qui était inutilisable était brûlé en place publique, à la suite de quoi on procédait à la fumigation du bâtiment à l’aide d’herbes aromatiques et de poudre à canon. Après la fumigation, il fallait lessiver les murs et les sols à deux ou trois reprises au moins avec une solution de chaux. Tout ce qui avait été sorti et que les propriétaires voulaient récupérer devait être étiqueté et transporté à l’extérieur des murailles. Là, des gens qui avaient été malades mais avaient guéri, et étaient donc momentanément immunisés, les faisaient bouillir dans des lessiveuses. Tous les habitants à même de faire face aux dépenses occasionnées par ces coûteux traitements devaient envoyer leur contribution à l’État. Une fois qu’une maison, et tout ce qu’elle contenait, avait été entièrement purifiée, on recouvrait la croix rouge d’une croix blanche. La quantité d’étoffes nécessitant un nettoyage fut phénoménale, car beaucoup de marchands se servaient de leur vestibule comme d’un entrepôt, et beaucoup avaient caché leurs biens au tout début de l’épidémie, car la rumeur que tout serait brûlé avait circulé. Les églises se trouvaient dans un état bien critique, leurs cryptes ayant servi de cimetières. Les bâtiments devaient être désinfectés, mais seuls les prêtres pouvaient se charger de la fumigation des objets sacrés. Après d’interminables réunions avec les médecins, chirurgiens, maçons et architectes, l’évêque trancha : les cryptes seraient murées, scellées de barres de fer et d’un épais ciment, aucune autre solution – les inonder de chaux, de vinaigre ou procéder à des fumigations – ne semblant réaliste. Ces cryptes resteraient scellées pour un temps indéterminé, malgré la perte de privilèges que cela représentait pour le clergé et pour les familles riches qui avaient coutume de se faire ensevelir dans la crypte de leur église paroissiale. Et, pour limiter les risques de réinfection, on interdit les églises aux laïcs même après qu’elles furent désinfectées, si bien que les offices de la Semaine sainte de 1721 se tinrent derrière des portes fermées, les fidèles étant massés à l’extérieur. En revanche, la foule força l’entrée le jour de Pâques, et après cela les messes eurent lieu comme à l’accoutumée.
Pour conclure, Bertrand remarque que les effets de la mortalité dépassèrent de loin la simple arithmétique. De nombreuses professions furent décimées : sur 100 maîtres chapeliers, 53 moururent, et seuls 10 % des chapeliers ambulants survécurent. La confrérie des charpentiers perdit 81 % de ses membres, dans celle des cordonniers 110 sur 200 disparurent, et 57 % des maîtres tailleurs. Chez les cordonniers, 93 % – chiffre incroyable – périrent et pas moins de 70 % des maçons. Comme nous l’avons dit dans les chapitres précédents, les décès pouvaient sans doute être compensés par des naissances ou la venue de travailleurs immigrés, mais la perte d’artisans qualifiés a toujours un impact profond à long terme sur n’importe quelle société, et Marseille ne fit pas exception à la règle. Au cours des cinquante premières années de peste en Europe de l’Ouest, les meilleures estimations font état d’une perte d’environ 50 % de la population. Comme si la tueuse voulait que l’on se souvienne d’elle, l’un des centres de pointe de l’économie européenne connut le même pourcentage de pertes, mais en moins de douze mois. Marseille témoigne de la tragique impuissance de l’homme à combattre le fléau meurtrier. La cupidité, la bêtise, l’incompétence et la crédulité se combinèrent en 1720 pour laisser l’ultime épidémie de peste pénétrer dans la ville où sa virulence tua 85 % de ceux qui furent contaminés. Si la littérature et l’histoire font que les lecteurs connaissent mieux la Grande Peste de Londres que celle de Marseille, en réalité la seconde fut plus tragique que la première. Si elle fut la dernière de toutes dans cette région du monde, elle compte sans aucun doute parmi les plus violentes qui frappèrent jamais une métropole.
VII. LES MULTIPLES VISAGES DE LA MORT Autres pestes En ce qui concerne les fléaux qui déciment les Indiens, je ne puis m’empêcher de penser que Dieu est en train de nous dire : « Vous voulez exterminer cette race ? je vais vous aider à aller plus vite grâce à la variole. » Un prêtre catholique en Nouvelle-Espagne N’oublions jamais un élément essentiel de l’histoire de la peste : elle ne représente qu’une seule des nombreuses maladies épidémiques qui ravagèrent diverses communautés humaines au Moyen Âge et au début de la période moderne. Qu’elle n’ait jamais cessé de hanter les mémoires et l’imagination populaire ne tient pas vraiment à sa réalité historique, car la rougeole, la variole et la grippe firent probablement autant de victimes. La syphilis, la tuberculose et la lèpre aussi, sans oublier les ravages causés par la famine et la guerre, la typhoïde, le typhus, la fièvre jaune et le choléra. Comment expliquer alors le caractère unique de la peste, aujourd’hui comme autrefois ? Il faut rappeler tout d’abord que l’irruption de la Mort noire au début du xive siècle marqua à tout jamais la psychologie des Européens. Ensuite, alors que les autres maladies tuaient surtout des enfants, des vieux et des infirmes, la peste faisait disparaître des gens en pleine force de l’âge. Sa capacité à s’attaquer aux forces vives d’une société explique son impact prolongé sur la démographie et l’économie occidentales. Enfin, les autres maladies faisaient partie intégrante de la vie quotidienne, et on en mourait tous les ans. La variole par exemple a dû avoir les mêmes effets statistiques, mais elle s’attaquait surtout aux jeunes, et par petits groupes, alors que la peste évitait une région pendant dix ou vingt ans pour surgir sans crier gare et massacrer en quelques mois de 25 à 50 % de la population. Son caractère imprévisible joint à l’effet de surprise la rendait encore plus terrifiante, et la férocité de
ses assauts faisait qu’il était impossible pour une société donnée de ne pas l’inclure dans son histoire et dans ses souvenirs. Au Moyen Âge et à la Renaissance, la plupart des gens succombaient à une infection bactérienne ou virale, ou encore lors d’épisodes critiques comme la guerre ou la famine ; bien peu mouraient de vieillesse lorsque des organes essentiels avaient été atteints. Donc la maladie ne surprenait personne et on s’attendait aux épidémies, mais la peste resta marquée dans les mémoires et l’expérience de ceux qu’elle frappa, comme elle continue de marquer aujourd’hui leurs descendants, par son caractère imprévisible et par sa férocité. La peste ne faisait pas que tuer des gens, elle détruisait des communautés. Il ne s’agissait pas d’un simple danger, habituel et tenace, que chacun devait affronter une fois dans sa vie, mais d’un désastre à la course erratique. La peste n’accompagnait pas seulement les difficultés de la vie, elle était l’incarnation de la Mort. La maladie qui ressemble le plus à la peste de par les réactions qu’elle a suscitées est la lèpre, et ce dans toutes les couches de la population. Nous avons fréquemment mentionné les « lazarets » ou « maladreries » où l’on soignait les pestiférés. Il s’agit d’anciennes léproseries qui firent fonction d’hôpital municipal en attendant que soient construits des centres hospitaliers spécialisés. En fait, les réactions populaires vis-à-vis de la lèpre et des lépreux ressemblent beaucoup à celles dont furent victimes les pestiférés et la peste, et sont souvent à leur source. En effet, le fait d’assimiler la lèpre à un châtiment divin permit d’étendre la même explication à la peste. Cela mérite qu’on s’y attarde quelque peu. Les hommes du Moyen Âge croyaient que la lèpre était un châtiment envoyé par Dieu à des individus précis (pas à des communautés) pour les punir de péchés cachés, parfois même de pensées impures, le plus souvent associées à la sexualité bestiale et dégénérée. En revanche, les scientifiques ne sont pas convaincus que la lèpre, le mal de Hansen, ait vraiment existé en Europe avant l’arrivée de la peste. Des textes autres que la Bible font état de l’existence de la maladie dès 600 avant notre ère en Inde. Des auteurs païens de l’époque gréco-romaine, des écrivains orthodoxes de l’époque byzantine, des écrits plus tardifs rédigés par des médecins musulmans tendent à prouver que cette maladie était soignée seulement sur le plan physique, et
qu’elle commençait par défigurer complètement les victimes avant de les mener à la mort. En revanche, dans le monde occidental, des liens entre lèpre et hérésie apparurent dès le viie siècle, un lépreux devenant un être aux croyances et pratiques déviantes, ce qui se traduisait sous une forme visible, voulue par Dieu, par une maladie de la peau. Cette confusion assimilant la lèpre physique à une perversion spirituelle est née d’une erreur des traducteurs de la Bible hébraïque en grec puis en latin. Dans la Torah, les lépreux sont des individus – mais parfois aussi des habitations ou des objets – marqués par des altérations physiques faisant penser à des écailles ou de la moisissure. On les soumettait à l’examen des prêtres qui devaient les déclarer « lépreux » ou purs. Dans le premier cas, la personne ou l’objet infecté était mis à l’écart de la communauté des Élus tant que les prêtres n’étaient pas en mesure de dire que l’« impureté » avait disparu. Le terme hébreu était zara’at, ou « impureté rituelle ». Autrement dit, la Torah emploie le mot « lèpre » pour faire référence à un état de pureté ou d’impureté, et non à une maladie clinique, et, pour beaucoup d’exégètes, le mal de Hansen était inconnu à l’époque biblique. Lorsque la Bible fut traduite en grec (version dite « des Septantes ») à l’attention de juifs hellénisés connaissant mieux le grec que l’hébreu, on se servit du mot λεπρα (lepra) qui se réfère aussi bien à la maladie du même nom qu’à de la moisissure ou au fait de posséder des écailles. Le champ sémantique grec recouvrait des altérations vagues, générales, plutôt qu’un état sanitaire précis. Lorsque Constantin l’Africain (vers 1020-1087) traduisit des traités médicaux musulmans, au lieu de reproduire le mot arabe judhäm, il utilisa le terme grec plus général, λεπρα. Si bien qu’on en vint à n’utiliser qu’un seul terme pour faire référence aussi bien à une maladie dégénérescente, le mal de Hansen, qu’à une souillure morale, et une personne présentant une maladie de peau se voyait instantanément soupçonnée d’être porteuse de lèpre, c’est-à-dire d’immoralité cachée et vile. Par extension, on en vint à croire que tout individu s’adonnant au mal en porterait la trace visible sur la peau, et que le mal physique faisait écho au mal moral. Le facteur déterminant fut le rôle du clergé dans le diagnostic : entre 1090 et 1363, l’Europe vécut une très forte incidence de lèpre à laquelle les manuels d’histoire, en Angleterre, font référence sous le nom de « grande
chasse aux lépreux », en parallèle avec les « grandes chasses aux sorcières » qui allaient suivre. Or, comme à l’époque biblique, c’était aux prêtres qu’était dévolue la tâche d’identifier le mal dont souffraient leurs ouailles, jusqu’à ce que, à l’arrivée de la Peste noire en 1350, les médecins viennent à se pencher sur le problème. Après la parution en 1363 de La Grande Chirurgie de Guy de Chauliac (vers 1300-1368) et d’autres traités de médecine définissant clairement la maladie, on diagnostiqua de moins en moins de cas de lèpre. Ce qui nous amène à une question fort embarrassante : et si, pendant les trois siècles qui précédèrent l’arrivée de la Peste noire, la lèpre n’avait pas vraiment existé en tant que maladie ? Et si nous étions en présence de la mise à l’écart d’une catégorie sociale, réelle ou imaginaire, posée comme malade ? Les gens n’attrapaient pas la lèpre, ils étaient lépreux. Le mal de Hansen est en fait une maladie rare, et semble l’avoir toujours été. Comment expliquer alors les chiffres extrêmement élevés de cas que nous rencontrons du xie au xive siècle, période qui vit se construire plusieurs milliers de léproseries en Europe occidentale ? Si nous nous basons sur une moyenne (généralement acceptée des historiens) de 14 lépreux par lazaret, les 220 établissements recensés en Angleterre et en Écosse auraient abrité 3 080 lépreux, pour une population totale de 1,5 million d’habitants au maximum. En regardant de près les témoignages des contemporains, nous voyons qu’ils ne font pas référence à une maladie précise. Le roi Louis IX (12151270), dit Saint Louis en raison de sa piété et de son zèle religieux qui lui firent conduire la croisade, écrit ceci : « Il faut savoir qu’il n’existe pire lèpre que celle du péché mortel, car l’âme de l’homme en état de péché mortel est pareille au démon. » Au milieu du xiie siècle, à Paris, un moine chroniqueur parlait ainsi : « Adeptes de fornication, de concubinage, d’inceste, d’adultère, d’avarice, d’usure, de fausseté, de parjure… tous, coupés de Dieu par le péché, tous sont jugés lépreux par les prêtres. » Dans la bulle pontificale Cor Nostrum émise par le pape Alexandre III (vers 1105-1181), nous voyons que le roi Baudouin IV de Jérusalem fut déclaré lépreux parce qu’il ne sentait rien lorsqu’on le piquait avec des aiguilles. La même insensibilité cutanée fut reprochée plus tard aux sorcières, accusées de porter une marque du diable les rendant insensibles à la douleur, aux brûlures ou aux coups.
Tout cela peut en effet expliquer l’ostracisme dont furent victimes certaines personnes, mais pas l’accroissement massif des cas de lèpre dans les léproseries. En revanche, lors du troisième concile du Latran en 1179, sous le pontificat d’Alexandre III, les prélats attaquèrent violemment la sodomie et les cathares du midi de la France, ces hérétiques – et néanmoins chrétiens – qui devaient être par la suite anéantis par le fer et le feu au cours d’une croisade des plus sanglantes. Les lépreux ne furent pas oubliés, le concile insistant sur la nécessité de les mettre à l’écart de peur de les voir contaminer les autres. Dans ce dessein, on devait construire de nombreuses léproseries, chacune assurée du concours d’un prêtre, dotée d’une chapelle et d’un cimetière réservé. Nul terme, nul allégement ne pouvaient être apportés à la « quarantaine » absolue des lépreux. En raison du grand nombre de prêtres, de loin supérieur au nombre de paroisses, ces créations leur fournissaient des emplois supplémentaires et la fondation de lazarets était considérée comme œuvre charitable et pieuse. Le quatrième concile du Latran compléta ces dispositions en exigeant que les lépreux et les juifs (que l’on considérait comme particulièrement susceptibles d’attraper la lèpre) portent des marques spéciales sur leurs vêtements permettant de les identifier plus facilement. Les lépreux représentaient donc un risque de contagion à l’intérieur du groupe social dont celui-ci devait se protéger, le danger provenant moins d’une pathologie reconnue que du vice et de l’immoralité les caractérisant qui menaçaient toute la communauté. Bien sûr, on ne peut écarter l’hypothèse que la lèpre ait réellement existé et qu’on lui ait simplement donné une interprétation moralisatrice. Cependant, on n’a pas exhumé plus d’une poignée de squelettes dans les cimetières des léproseries présentant les traces des malformations osseuses importantes qui auraient dénoté la présence de la lèpre. De plus, la lèpre s’attaque le plus souvent aux classes pauvres et aux victimes de malnutrition, alors que les lazarets étaient payants et que, en dehors de quelques cas sociaux pris en charge par des œuvres caritatives, la grande majorité des pensionnaires devaient subvenir à leurs propres besoins. Suite à un décret pontifical, les lépreux perdaient leur droit à héritage et pouvaient être expulsés de la léproserie pour mauvaise conduite. Ceux d’entre eux qui étaient trop pauvres pour payer leur pension étaient autorisés à mendier à la
porte des églises et se trouvaient donc exemptés des lois anti-mendicité. Tout cet ensemble nous conduit à penser que les six à vingt lépreux par lazaret y étaient enfermés pour des raisons spirituelles ou économiques plutôt que médicales. Ils constituaient de parfaits boucs émissaires en période de crise. Le 21 juin 1321, le roi de France Philippe V (1293-1322) déclara tous les lépreux du royaume coupables de haute trahison, les accusant de conspirer avec les juifs, le sultan de Babylone et le roi sarrasin de Grenade afin d’empoisonner les puits. Des massacres s’ensuivirent, annonçant ceux qui allaient frapper les juifs à la fin du xive et au début du xve siècle pendant les épidémies de peste. Puisque la lèpre était perçue comme le résultat direct d’un péché, le peuple accepta sans hésiter les accusations d’empoisonnement des puits, crime particulièrement abject. Tout le monde croyait qu’un acte impur se traduisait nécessairement par une dégénérescence cutanée, et Arnaud de Vernoilles traduit la hantise générale lorsqu’il écrit : Alors que juifs et lépreux étaient livrés aux flammes des bûchers, j’eus un commerce impie avec une prostituée, à la suite de quoi, voilà que mon visage se mit à enfler. Imaginez ma terreur à la pensée que j’avais la lèpre ! Je fis le serment que jamais plus je n’aurais de commerce avec une femme à l’avenir, et afin de tenir parole, commençai à m’intéresser aux petits garçons. En 1338, le pape Benoît XII (décédé en 1342) fut obligé de déclarer publiquement les lépreux innocents des crimes dont on les accusait et de dénoncer un complot officiel à leur encontre. Il savait de quoi il retournait, puisqu’il avait lui-même présidé à l’exécution de milliers de lépreux en 1321 alors qu’il n’était encore que Jacques Fournier, évêque de Pamiers. Les lépreux apparaissaient donc comme des êtres marqués du sceau de l’infamie, condamnés par Dieu en punition de péchés spécifiques. Un système complexe fut mis au point, visant à les isoler et à protéger le reste du corps social du facteur de contamination qu’ils représentaient. En temps de crise, les lépreux faisaient de parfaits boucs émissaires. Mais la peste ne permettait pas la même assimilation, tout d’abord parce qu’elle ne frappait pas des individus isolés mais des communautés entières. On pouvait bien prolonger l’équation simpliste : lèpre = faute individuelle, peste = faute collective, mais cela ne supprimait pas le besoin de trouver d’autres
coupables, pas plus que la nécessité absolue de prendre des mesures d’isolement et de quarantaine. Agent infectieux complexe du corps politique, la peste fut traitée avec les mêmes moyens que ceux qui avaient servi pour la lèpre, dont la disparition soudaine avait libéré des centaines de bâtiments devenus inutiles. Ils allaient pouvoir resservir à mettre à l’écart un autre groupe de malades contagieux. En 1720, sur la toute petite île écossaise de Foula, 180 habitants sur les 200 moururent de petite vérole, maladie qui semble inconnue du monde antique. Le premier témoignage écrit de ce mal se trouve en 910 sous la plume d’un auteur musulman, Al-Razi, qui en décrit une forme atténuée. Ensuite, au cours des siècles, la variole continua d’être considérée comme une maladie infantile faisant 5 à 10 % de victimes. S’ils n’en mouraient pas, les enfants n’en gardaient que des marques légères et acquéraient une totale immunité. Il s’agissait pourtant d’une maladie qui savait être virulente, comme le prouve l’exemple de Foula, en particulier lorsqu’elle surgissait au sein d’une communauté qui n’y avait jamais été exposée. Le Nouveau Monde témoigne de ses ravages après 1492, lorsque l’arrivée des Européens propagea le virus chez les Indiens qui ne disposaient d’aucune immunité naturelle. C’est ainsi que les Taïnos, peuple des Caraïbes, furent pratiquement exterminés, et les quelques rescapés ne survécurent pas au travail forcé dans les mines imposé par les Espagnols victorieux. Aztèques, Mayas et Incas payèrent un très lourd tribut au mal, plus d’un tiers de leurs populations disparaissant dans les mois qui suivirent les premières invasions occidentales. L’effondrement démographique fut encore accéléré par le régime sévère imposé par les vainqueurs aux vaincus, puisqu’en 1605 il ne restait plus qu’environ 1 million d’indiens mexicains sur les 25 millions qu’ils étaient en 1518, soit 96 % de pertes. Sur la côte pacifique d’Amérique du Sud, 6,5 millions d’habitants avaient disparu en 1590. À l’époque, on était parfaitement au courant de la dangerosité du mal et de l’immunité des Européens qui passait pour un signe de la faveur divine. Dieu était du côté de l’expansion territoriale européenne et manifestait le mépris dans lequel il tenait les païens, ces « barbares » du Nouveau Monde. Comme l’écrivait un protestant, l’un des pères fondateurs des futurs États-
Unis : « La main miséricordieuse de Dieu favorisa notre entreprise dès ses débuts… En faisant disparaître par la petite vérole un grand nombre d’indigènes. » John Winthrop (1588-1649), gouverneur de la colonie de la baie du Massachusetts, notait ceci : « Les indigènes ont presque tous succombé à la variole, ce qui prouve que le Seigneur nous accorde notre titre de propriété. » Les catholiques espagnols partageaient ce point de vue, comme le prouvent les paroles d’un missionnaire en Nouvelle-Espagne : « Devant les fléaux qui déciment les Indiens, on ne peut qu’en conclure que Dieu nous dit : Vous voulez exterminer cette race ? Je vais vous aider à aboutir plus vite. » Les Européens étaient prêts à achever le travail commencé par la variole, à en juger par le récit d’un soldat anglais envoyé massacrer des Indiens Pequot dans la vallée du Connecticut après une sévère épidémie de petite vérole : « C’était horrible de les voir brûler sur les bûchers, de voir les flots de sang et de sentir la puanteur qui se dégageait, mais l’holocauste de la victoire ne peut que plaire au Seigneur. » Preuve absolue, s’il en est besoin, que les envahisseurs connaissaient les effets de la maladie : l’envoi de couvertures contaminées aux Indiens révoltés en Ottawa sous le commandement de leur chef, Pontiac (vers 1720-1769), par le gouverneur général des forces britanniques en Amérique du Nord, le général sir Jeffrey Amherst (1717-1797). Dans le cas de la variole, cette maladie endémique en Europe se révéla être pour les peuples du Nouveau Monde une calamité égale à la Peste noire. Si les Européens avaient eu à faire face, vers la fin du xive siècle, à des invasions conduites par des peuples étrangers et immunisés contre la peste, les quelques survivants auraient pu, comme les Indiens d’Amérique, se retrouver parqués dans des réserves situées dans des coins reculés du continent. Ce ne fut pas le cas, la variole se révélant certes dangereuse pour les enfants, et ce jusqu’au xviiie siècle, mais n’affectant pas gravement les adultes. Ensuite, l’Europe occidentale commença à utiliser les techniques de vaccination en usage depuis fort longtemps dans certaines parties d’Afrique et du monde musulman. C’est ainsi que le grand prédicateur puritain Cotton Mather (1663-1728) fut initié à cette pratique par un esclave venu d’Afrique de l’Ouest et qu’il insista pour que ses ouailles commencent à inoculer à leurs enfants du pus prélevé sur un varioleux convalescent, après
leur avoir fait une petite incision sur la peau. Cette méthode stimulant les défenses immunitaires des enfants, c’est ainsi que le principe de « variolisation » se répandit, du moins en Amérique, car le dédain britannique et continental devant les pratiques coloniales retarda son adoption jusqu’en 1714, année où parut le récit d’un certain Timoni, décrivant ses observations en Turquie. Lorsque lady Mary Montagu (16891762) rentra elle-même de Constantinople, elle usa de son influence pour populariser l’inoculation en Angleterre et, lorsque la reine Caroline (17681821) fit vacciner les enfants royaux alors qu’au siècle précédent la reine Mary (1662-1694) était morte de la petite vérole, on peut dire que la bataille était gagnée. Malgré la méfiance du corps médical devant toute vaccination préventive, la pratique devint de règle, et en 1990 l’Organisation mondiale de la santé put citer la variole comme la première maladie infectieuse à avoir été complètement éradiquée. Nous pensons donc que la lèpre reflétait en fait une mentalité plutôt qu’un mal physique, et que parmi les affections épidémiques continuant à sévir la variole s’attaqua principalement aux enfants et aux peuples « non civilisés » du Nouveau Monde. En revanche, l’Europe de la fin du Moyen Âge eut à souffrir d’un autre genre de fléau encore, la syphilis. La « grande vérole » ravagea l’Europe à partir de 1490 environ depuis l’Italie, l’Espagne et la France. Personne n’est à même de chiffrer le nombre de malades pour deux raisons principales : la première, parce que les familles préféraient garder le secret, la syphilis étant dès le début associée à des pratiques sexuelles douteuses et honteuses. Contrairement à la peste, elle frappait des individus, non des communautés, et mettait à jour leur conduite, remplaçant ainsi la lèpre pour stigmatiser publiquement l’immoralité et le vice. La seconde raison tient à la lenteur de la progression du mal : la syphilis passant par trois étapes successives s’étendant sur trente ans ou plus, la plupart des malades mouraient d’autre chose bien avant. La société occidentale avait réussi, tant bien que mal, à inventer une forme de lèpre à partir des écrits de la Bible et des sources antiques. La peste, même si elle se laissait moins facilement identifier dans le vaste corpus des textes médicaux gréco-romains, pouvait conceptuellement être assimilée à divers « fléaux » connus dans le passé. La syphilis, en revanche, était une
maladie nouvelle sur le plan médical, ce qui heurtait de plein fouet la croyance médiévale du « Rien de nouveau sous le soleil ». Comme l’exprime parfaitement Niccolo Leoniceno (1428-1524), professeur de médecine à Ferrare : « Je refuse d’admettre que cette maladie est née tout à coup, aujourd’hui, qu’elle n’infecte que notre époque, et qu’elle était inconnue dans le passé. » Universitaires et responsables politiques se voyaient donc contraints d’expliquer l’apparition d’un nouveau mal et ses modes de propagation. À la fin du xve siècle, peu après ses débuts, diverses explications furent proposées : sa naissance correspondait à la mise en conjonction de deux astres, Jupiter et Saturne, en 1484, avant la découverte des Amériques, et il était connu de tous que la conjonction de certains astres pouvait provoquer une réaction hostile de la Terre. Pour d’autres, il s’agissait d’une variante de la lèpre, ce qui permettait un étiquetage et un traitement plus faciles. Pour d’autres, encore, la syphilis résultait de pratiques sexuelles déréglées car, depuis son apparition, beaucoup se doutaient qu’il fallait la rattacher à la sexualité. N’allons pas en déduire cependant que les hommes du Moyen Âge allaient décrire la syphilis comme une maladie vénérienne à transmission sexuelle. Qu’elle affectait l’appareil génital était évident, d’où ses associations avec le vice, mais on refusait de croire à une transmission possible via une pratique sexuelle « normale », c’est-à-dire entre époux, et jusqu’au xixe siècle on continua de recommander aux syphilitiques le commerce de prostituées plutôt que la masturbation, cette dernière étant considérée comme plus déviante et plus apte à entraîner la détérioration de la condition du malade. Tout cela dénote l’absence totale de compréhension de la nature du mal de la part de nos ancêtres. Certains tentèrent même de lier la syphilis à la consommation de porc, puisque les juifs et les lépreux n’en consommaient pas, argument qui met une fois de plus en évidence, dans son illogisme absolu, le lien créé entre maladie, religion et pureté morale. Symboles de souillure morale pour les chrétiens de l’époque, juifs et lépreux étaient associés à des pratiques sexuelles vicieuses. Une maladie nouvelle, s’attaquant à l’appareil génital, venant d’apparaître, le rapprochement semblait irréfutable. Le lecteur
contemporain ne peut qu’être frappé par l’ironie sous-jacente : en effet, un animal pourrait bien être à l’origine du mal, les scientifiques estimant qu’une maladie du mouton aurait pu s’étendre à l’homme par contact sexuel. Or juifs et lépreux, confinés respectivement dans des ghettos urbains ou des léproseries, étaient des vecteurs bien plus improbables que des bergers ne sachant comment tuer le temps ! Même si les hypothèses pour expliquer l’apparition de la maladie sont variées, tout le monde s’accorde sur son mode de propagation initiale : en 1494, les armées du roi de France, Charles VIII (1470-1498), sont accusées d’avoir véhiculé la contagion en traversant l’Italie du Nord et du centre avant de rentrer en France, ce qui explique pourquoi la plupart des Européens nomment cette maladie le « mal français ». Les Français, en revanche, y font référence sous le nom de « mal napolitain » ou « mal espagnol ». Toujours est-il que, à ses débuts, la syphilis fit mourir un grand nombre de gens, alors que, comme nous l’avons indiqué plus haut, l’affection prend d’habitude plus de vingt ans avant de se révéler fatale. C’est pourquoi de nombreux scientifiques concluent à l’association initiale de deux maladies, la syphilis étant accompagnée de pian ou « framboesia », forme non vénérienne, mais qui, cumulée avec la première, se révéla des plus dangereuses. Suivant les routes commerciales, le mal se répandit sur tout le monde connu et l’on note sa présence en 1504 à Canton, sous le nom d’« ulcère du prunier ». Le Dr William Clowes, qui exerçait à l’hôpital SaintBarthélemy de Londres en 1585, avance le chiffre de 50 % de syphilitiques parmi les étudiants en médecine de l’année. L’une des hypothèses qui perdure de nos jours est celle de l’origine américaine du mal. Il était en effet tentant d’associer une sexualité déréglée aux indigènes barbares du Nouveau Monde, et en 1526 Gonzalo Fernandez de Oviedo (1478-1577) assurait au roi d’Espagne dans son Histoire naturelle des Indes : « Que votre Majesté n’en doute point, ce mal nous vient des Indiens. » Il est certain que les maladies vénériennes n’étaient pas inconnues en Amérique centrale et qu’il existait des remèdes traditionnels pour les soigner, comme le bois de gaïac et sa résine. Une fois reconnu pour ses vertus curatives, ce bois précieux fut d’ailleurs importé à grande échelle en Europe et considéré comme une panacée universelle. Ce qui nous frappe
davantage est la désignation du Nouveau Monde comme responsable de la maladie, alors que nulle évidence médicale ne permet d’aller dans ce sens. On pense plutôt aujourd’hui soit à une mutation génétique complète, comme pour le sida, soit à la transformation d’un gène non vénérien après contact avec une population occidentale qui n’y avait jamais été exposée. Si c’est le cas, nous pourrions ironiquement résumer la situation de cette façon : les Européens ont apporté la variole – maladie plutôt bénigne en Europe – au Nouveau Monde, qui leur a donné la syphilis – bénigne chez eux – en échange ! Cette hypothèse est cependant loin d’être confirmée, vu la virulence de la souche qui s’attaqua aux armées françaises au cours de leur campagne d’Italie en 1494. Au bout d’un certain temps, l’Europe s’accoutuma à la nouvelle maladie et l’incorpora au schéma traditionnel d’immoralité et de maladie. Érasme par exemple note ceci : « Il y a vingt ans, les bains publics au Brabant étaient à la mode. Aujourd’hui, personne n’y va plus, la nouvelle peste (la syphilis) nous ayant appris à les fuir. » Les femmes en général et les prostituées en particulier étaient accusées de propager le mal par une sexualité débridée. Les sels de mercure étaient utilisés dans les traitements courants prescrits par les chirurgiens et les barbiers, sous forme de pommades que l’on faisait pénétrer dans la peau ou de « sirop » que le patient avalait directement. Cette forme de traitement chimique se révéla extrêmement dangereux, entraînant la désagrégation des gencives, la chute des dents et des cheveux, et souvent la mort du malade avant d’avoir eu la moindre chance de vaincre la maladie. Outre les épidémies déjà évoquées, le monde fut le théâtre de plusieurs autres maladies endémiques au cours des xve et xvie siècles : comme la variole, la malaria et la fièvre jaune (Vomito negro) semblent n’avoir jamais frappé le Nouveau Monde avant l’arrivée des Européens. Ces maladies pourraient être venues d’Afrique et avoir été apportées en Amérique par des esclaves, eux-mêmes immunisés ; et, tandis qu’ils ne les attrapaient que très rarement en Europe, les Européens transplantés outre-Atlantique succombèrent par milliers. La variété de malaria connue en Europe, Vivax malaria, n’était pas aussi virulente que la Falciporum malaria, commune en Afrique et en Amérique, qui décima jusqu’à 25 % des malades avant le xxe siècle, où l’on trouva enfin des traitements adéquats. Dans les pays
dépourvus des moyens médicaux des nations industrialisées, encore aujourd’hui, la malaria comme la fièvre jaune continuent malheureusement à avoir les mêmes effets que la peste du Moyen Âge, faisant disparaître des centaines de milliers, sinon des millions de personnes tous les ans. Comme la peste, ces affections épidémiques s’accompagnèrent dès le début de chiffres de mortalité des plus élevés, mais de façon différente selon les sociétés humaines. On les associa tôt ou tard à des critères moraux, les expliquant selon des présupposés religieux et philosophiques spécifiques. Dans la plupart des cas, les sociétés tentèrent d’isoler les individus malades pour protéger le reste du groupe. La difficulté venait de ce que la peste n’était jamais un phénomène unique, mais que sa nature cyclique et imprévisible en faisait un ennemi effroyable. Replaçons-nous à présent dans un contexte historique plus large. Dans le chapitre initial, nous avons évoqué la première pandémie, et avons daté le début de la seconde pandémie de l’arrivée de la Peste noire, l’épidémie de Marseille en 1720 marquant, de l’avis général, la fin de la période. Les épidémies de peste à la fin du xixe siècle sont généralement considérées comme indiquant le début de la troisième pandémie. Cette présentation, disons-le, est très centrée sur la seule Europe de l’Ouest, oubliant que la peste continua de ravager des régions entières du continent bien après 1720 et qu’il ne semble pas y avoir eu d’interruption permettant de dater le début d’une troisième pandémie. C’est pourquoi nous voulons à présent regarder de plus près la fin du xviiie siècle. C’est en 1743 que la peste frappa Messine, ce qui ne peut manquer de nous rappeler que c’est là que la Peste noire débarqua en Europe en 1340. En fait, elle n’avait cessé de faire rage en Ukraine, Moravie, Hongrie, Autriche et Pologne depuis 1738, et l’épidémie se prolongea jusqu’en 1744 avant de frapper à leur tour la Transylvanie et la Turquie. La totalité de l’Europe centrale fut à nouveau affectée vers 1770, du nord au sud, ainsi que la Russie (on compta plus de 56 000 morts dans la seule ville de Moscou) et Constantinople en 1778. En 1783-1784, les côtes dalmates furent touchées, et le siècle s’acheva sur des épidémies de peste en Égypte et en Syrie (17991800).
Les régions d’Europe centrale dépendant de la monarchie austrohongroise prirent des mesures pour tenter de limiter la propagation du mal, créant un cordon sanitaire efficace aux frontières de l’Empire ottoman en 1739, et 4 000 militaires furent postés en permanence sur la ligne de démarcation avec la Slavonie, la Croatie, la Transylvanie et les régions danubiennes. Aux postes-frontières fixes s’ajoutaient des unités mobiles chargées de patrouiller en permanence les zones frontalières et de les rendre hermétiques en fusillant tous ceux qui tentaient de s’infiltrer à partir de l’Empire ottoman. Les marchands et autres voyageurs devaient se présenter aux postes, se laisser examiner afin de déceler la présence éventuelle de bubons sous les aisselles ou à l’aine, et subir une quarantaine de quarantehuit jours si aucun signe clinique n’avait été détecté. Tous leurs biens devaient être désinfectés par fumigation, et les ballots de marchandises susceptibles d’être porteuses de germes, comme le coton ou la laine, devaient être enfermés dans des entrepôts spécifiques. Les paysans les plus pauvres en vinrent à dormir avec leurs marchandises pendant leur quarantaine, sachant qu’ils seraient fusillés si la peste se révélait après la période d’incubation et que tous leurs biens seraient brûlés. Ces mesures extrêmes furent efficaces, mais pas au point d’empêcher le passage de la peste dans la péninsule des Balkans, à Bucarest, en Bosnie et à Malte en 1813, puis en 1815 sur la totalité de la côte dalmate et à Corfou. Lorsque des cas isolés furent découverts à Noja, en Italie orientale, une véritable panique éclata, mais la terreur qu’inspirait la peste fut éclipsée par l’apparition du choléra en Inde. Le mal atteignit l’Angleterre en 1832, ses ravages détrônant définitivement ceux de la peste dans la mémoire des habitants des villes. Pourtant des résurgences de peste continuèrent de frapper la Grèce (1828-1829), la Moldavie, la Valachie et la Crimée, pour réapparaître en Dalmatie en 1840, puis à Constantinople l’année suivante. On en signale encore des cas à Bakou sur la Caspienne et le long de la Volga russe en 1877 et 1879. Nous voyons donc que le problème perdurait aux marges de l’Europe, et l’Égypte nous fournit un exemple parfait des interférences de la bureaucratie avec des mesures sanitaires efficaces. À la fin des années 1820, le sultan Méhémet-Ali (vers 1769-1849) renversa les Mamelouks (Turcs) et prit le pouvoir, instituant sur tout le pays un
système de protection médicale d’une qualité rare, que l’Angleterre ne connaîtrait pas avant la fin de la Seconde Guerre mondiale. Lors d’un épisode de peste en 1834, il imposa la totalité des mesures de protection sanitaire nées en Italie, mais le peuple se souleva contre lui, l’accusant d’aller contre la religion en refusant d’accepter la volonté d’Allah, en s’appuyant sur le savoir et l’aide de médecins infidèles, et surtout en autorisant les autopsies. Comble de désolation, il voulait limiter le nombre de pleureuses lors des enterrements, heurtant ainsi de plein fouet les sensibilités et les habitudes locales. Devant la mauvaise volonté populaire qui limita ses efforts en 1834, Ali Pacha utilisa l’armée en 1841 pour forcer les gens à se soumettre aux règles. Il les obligea à se déshabiller et à se laver en présence d’auxiliaires médicaux, avec des infirmières chargées d’examiner les femmes. Une fois déclarés indemnes, on leur donnait des vêtements neufs et propres. Tout cela allait vers la modernisation et le développement du pays, mais les pays occidentaux intervinrent : accusant l’Égypte de faire obstacle à la liberté du commerce et de protéger ses industries propres, de constituer donc des monopoles, les Européens l’obligèrent à limiter ses ambitions même dans le domaine médical. Pour en revenir à la peste, il est évident qu’elle continua à faire partie de la vie quotidienne sur une grande partie du bassin méditerranéen, les Balkans et l’Europe de l’Est. On peut débattre de l’efficacité des mesures prises par les Autrichiens, mais elles sont sans aucun doute une survivance tardive des attitudes médiévales vis-à-vis de la quarantaine et de la mise à l’écart des pestiférés. En fait, l’Europe occidentale aussi bien que centrale réussit à créer une sorte de cordon sanitaire autour des zones infectées, après avoir repensé et adapté des mesures imaginées vers le milieu du xve siècle pour les seules populations urbaines. On peut dire que l’Europe occidentale et centrale s’était transformée en une sorte de gigantesque communauté urbaine faisant fonctionner un système complexe de contrôle sanitaire, de ségrégation et de mise en quarantaine. La troisième pandémie a éclaté en Orient sans presque toucher l’Europe ou les nations occidentales. La peste apparut en 1894 à Canton, faisant 100 000 victimes, puis dans la province chinoise du Yunnan, et nous savons que Hongkong connut plusieurs épidémies même si on ne rapporte que
6 272 décès. Cependant, même si le chiffre total de décès dans la population reste faible, le taux de mortalité parmi les patients fut extrêmement élevé (90 %). En 1896 on fait état de cas isolés à Taïwan et en 1899 le Japon fut à son tour touché. Lorsque la peste atteignit l’Inde, les statistiques firent un bond en avant, puisqu’on dénombra plus de 480 000 décès à Calcutta et dans la province du Bengale entre 1898 et 1906, soit 53 000 par an. 1 200 000 personnes moururent dans la province de Bombay à la même période, soit plus de 109 000 par an, et on estime à plus de 2 millions les Indiens qui succombèrent dans les autres provinces du sous-continent, soit presque 200 000 par an. Entre 1898 et 1948, les historiens évaluent à 12,6 millions les victimes du fléau, soit plus de 250 000 par an. La pandémie se propagea sur les routes commerciales, atteignant le Portugal en 1899 pour y faire 114 morts, et – bizarrerie de l’histoire – trois cas isolés seulement à Vienne. Mais les principales villes d’Australie furent touchées : Sydney, qui compta 103 victimes, Adélaïde, Melbourne, Brisbane, Perth, pour n’en citer que quelques-unes. La même année, Glasgow, à l’extrémité d’un continent, et l’Afrique du Sud, à l’autre, comptèrent de nombreuses victimes. San Francisco crut avoir été touchée, mais il y eut plus de peur que de mal. La troisième pandémie – à moins que, selon l’opinion de quelques chercheurs musulmans, il ne s’agisse que des derniers prolongements de la seconde – se révéla incapable d’atteindre des proportions effroyables, à la seule exception du sous-continent indien. Les cas relevés à Hongkong permirent aux bactériologistes d’isoler le bacille et de l’identifier, première étape avant la production d’un sérum capable de traiter les malades. Aujourd’hui, la peste n’a pas disparu, persistant à l’état endémique chez les rongeurs du Nouveau-Mexique aux États-Unis, de Chine et d’Inde, mais, même si l’on rapporte tous les ans des cas isolés de peste bubonique, les décès sont très rares. La peste avait brusquement quitté l’Europe sans tambours ni trompettes, mais la troisième pandémie témoigna de sa virulence intacte et de son pouvoir de nuisance. Les progrès médicaux indéniables qui permettent de faire face avec succès à des cas isolés seraientils à même de lutter efficacement en cas d’épidémie massive ? La question reste posée.
VIII. L’HÉRITAGE DE LA PESTE Ses effets à long terme sur le monde occidental L’expérience vécue montre que les traitements médicaux utilisent des remèdes au mieux inefficaces et parfois pires que le mal. Cardinal Castaldi Le cardinal Gastaldi traduit ainsi l’avis de générations d’Européens qui, par millions, n’avaient pu que constater l’impuissance médicale devant les assauts cruels et répétés de la peste. Ils étaient tout aussi nombreux à avoir fait le même constat en présence de la syphilis, de la variole, de la malaria, fièvre jaune, lèpre ou autres fléaux décimant leurs familles et amis par centaines. Les progrès fort lents, quoique réels, de la science et de la médecine constituent cependant une avancée décisive de la fin du xixe et du début du xxe siècles, mais l’humanité continua encore longtemps de frémir d’horreur devant ces maladies, de les croire invincibles et de prendre les médecins pour des charlatans impuissants. La médecine de l’époque procédait par des traitements « homéopathiques », aujourd’hui considérés avec ironie par l’élite médicale qui préfère les remèdes « chimiques », produits de l’industrie pharmaceutique, autrefois regardés avec suspicion par les praticiens. De nos jours, nous estimons que toute maladie est susceptible d’être traitée et guérie, comme le prouve l’éradication de la variole. Il s’agit là cependant d’un exemple de maladie simple, bien que dangereuse, et relativement facile à annihiler. Son seul vecteur était humain et, avec la vaccination, on parvint à la faire disparaître. Il n’en est pas de même pour d’autres fléaux, comme la peste, pour ne citer qu’elle, qui affectent aussi bien l’homme que l’animal. Nous savons que nous avons en commun avec le chien au moins 65 pathologies et que 50 maladies bovines peuvent se transmettre à l’homme, sans parler de celles des moutons et des chèvres.
Avec le porc, nous avons 40 échanges possibles, plus de 30 avec le cheval, le rat et la souris, et au moins 24 avec la volaille. En d’autres termes, il existe aujourd’hui plusieurs centaines de germes latents chez l’animal qui peuvent à tout moment passer à l’homme. Pis encore, les souches virales sont susceptibles, après mutations chez leurs porteurs, d’attaquer l’homme sous des formes nouvelles, inconnues et d’autant plus létales. Les deux meilleurs exemples qui viennent à l’esprit sont ceux du sida et de l’encéphalite spongiforme bovine, ou « maladie de la vache folle ». Les scientifiques ne s’accordent toujours pas sur l’origine exacte du virus du sida, ni sur la date de sa première apparition chez l’homme. La théorie qui circule actuellement est celle d’une maladie du singe, commune en Afrique, qui serait brusquement passée à l’homme. Loin de frapper des communautés précises et limitées en nombre comme on le croyait tout d’abord (homosexuels et drogués), elle affecte aujourd’hui une population beaucoup plus diffuse et vaste, et le quart des habitants de certaines régions subsahariennes sont infectés. Nous pouvons déjà calculer les effets démographiques et économiques qu’aura l’épidémie, puisque les médicaments qui pourraient la limiter sont inaccessibles au plus grand nombre. Le mal « nouveau », d’abord apparu chez l’animal, a donc montré sa capacité à s’adapter, sans perdre de sa virulence. Il tue, lentement mais sûrement, une fois que les contacts d’individu à individu ont eu lieu. Notre seule chance réside dans la lenteur du processus. L’encéphalite spongiforme est la dernière en date des fléaux du même type, née chez les bovins, qui s’est transmise à l’homme. Mais la souche mère, produisant ce que l’on appelle généralement la « maladie de la vache folle », pourrait elle-même résulter des façons « modernes » de traiter ou de nourrir le bétail. Nous ne savons pas comment elle se transmet, mais nous soupçonnons qu’elle serait due à l’ingestion par les vaches de tissus nerveux. Toujours fatale chez l’homme, cette nouvelle peste résiste à tous les traitements, et nous ne savons même pas comment la diagnostiquer avec précision dans ses étapes initiales. Notre seule chance est qu’elle ne semble pas transmissible d’un individu à un autre. L’apparition récente de ces deux dernières maladies a commencé de modifier notre perception de la peste et des épidémies du passé.
Traditionnellement, on refusait d’envisager l’hypothèse de virus mutants pour expliquer l’apparition, ou la disparition soudaine, de certaines maladies. Aujourd’hui, la communauté scientifique commence à revenir sur ce refus et à penser que la syphilis, par exemple, serait due à la mutation d’un virus initialement non vénérien. Le déferlement des épidémies de peste mais aussi leur brusque disparition pourraient être causés par des modifications internes aussi bien que par des actions humaines visant à améliorer les conditions d’hygiène et d’environnement. En d’autres termes, les historiens sont aujourd’hui beaucoup moins optimistes sur le rôle des communautés humaines du passé en matière médicale. La nature sait être destructrice. Les récentes manifestations des virus hiv et esb nous rendent plus attentifs vis-à-vis des fléaux qui se sont abattus sur l’homme dans le passé, et sur le premier de tous en importance, la peste. Quels sont les effets durables de la peste ? Nous nous accordons en général à penser que l’effondrement démographique de la fin du xive siècle et du début du xve obligea l’Europe à transformer profondément les réalités socio-économiques du temps. Une réduction des effectifs ouvriers et de main-d’œuvre qualifiée entraîna l’invention de techniques agricoles et artisanales nouvelles. L’attrait de salaires supérieurs dans les villes, qui conduisit tant de paysans à quitter leurs terres, amena l’effondrement du système féodal déjà chancelant. Une chute dans la demande de céréales entraîna la mise en pâture de davantage de terres, ce qui à son tour augmenta la production de laine. Le choc des épidémies bouscula les traditions et obligea une communauté européenne à prédominance agricole et fermière à infléchir sa trajectoire. Sur le plan social, la peste exacerba des tendances discriminatoires et la recherche de boucs émissaires déjà présentes dans la société occidentale. On regarda marginaux et étrangers comme autant de sources possibles d’infection et de maladie. La pureté, tout particulièrement celle de l’esprit et celle de l’âme, tant au niveau de l’individu qu’à celui de la communauté, devint aux yeux de tous un facteur déterminant pour prévenir le mal. La tolérance de la diversité humaine fut assimilée à la tolérance du péché, la différence devint synonyme de pollution, et la bonne santé fut confondue avec la pureté dans la conformité de doctrine. Ces tendances se trouvaient à
l’état latent dans l’idéologie des croisades et de la guerre sainte. Néanmoins l’irruption de la peste et des autres épidémies favorisa l’essor de l’imaginaire. Les fantasmes devinrent réalité. La pollution générale et latente devait être éradiquée si l’on voulait éviter la Peste noire. Le développement des règlements administratifs visant à un meilleur contrôle de la maladie influença profondément le devenir des sociétés occidentales, plaçant au premier rang des moyens de lutte la quarantaine et l’isolement sanitaire. En soi, ce n’est pas une attitude erronée, du moins tant que l’on n’a pas identifié la maladie, et l’on a vu fleurir des appels dans ce sens, il y a quelques années lorsque les premiers cas de sida sont apparus dans nos sociétés. Pour les plus « excités », la ségrégation ou mise à l’écart totale des malades comme à l’époque médiévale reste la seule méthode de prévention des risques, puisque pour beaucoup d’entre eux, et en dépit de tout ce que peuvent dire la science et la médecine, le sida se transmet encore par simple contact, ne serait-ce que celui des poignées de portes, ou par les vêtements. On a vu des écoles refuser d’accueillir des enfants porteurs du virus et des individus membres de groupes « à risques » se faire attaquer ou être l’objet de diverses violences, ce qui rappelle le sort fait aux juifs au Moyen Âge. Le sida est fréquemment appelé la « peste des temps modernes », et les réactions des gens ne font aujourd’hui encore que refléter des schémas mentaux beaucoup plus anciens. Un autre point qui évoque le Moyen Âge est la suspicion en laquelle beaucoup de nos contemporains tiennent les médecins et la médecine. Pour beaucoup, ni les gouvernements ni les scientifiques ne savent quoi que ce soit, et les réactions populaires devant les virus hiv et esb rappellent les paroles du cardinal Gastaldi évoquées en début de chapitre. Par conséquent, nul n’hésite à contourner la réglementation, perçue comme coercitive et injuste puisque émanant de pouvoirs publics totalement inefficaces. L’intérêt individuel prime, mettant en avant le profit personnel, d’autant que la corruption n’est malheureusement pas inconnue chez les fonctionnaires chargés de l’application des règlements. Il ne fait plus aucun doute que l’ESB a connu une ascension fulgurante en raison des changements de méthodes d’alimentation du bétail, changements eux-mêmes nés de motifs économiques. Les mêmes motifs ont amené les
États, comme celui de Grande-Bretagne, à minimiser les risques, ce qui a conduit au boycott du bœuf britannique, d’où de sérieuses pertes de bénéfices pour les producteurs anglais. En fait, le bœuf anglais se retrouve soumis à des règlements inventés vers 1400 ! À l’époque, de nombreux responsables de nations ou de régions frappées de peste cachaient la vérité à leurs partenaires commerciaux le plus longtemps possible. C’est exactement ce qu’a tenté de faire le gouvernement britannique, et l’on a assisté récemment à de violentes levées de bouclier lorsqu’il s’est agi de lever l’embargo frappant le bœuf. Malgré toutes les assurances des experts scientifiques, beaucoup se méfient toujours, même si les Anglais accusent leurs partenaires d’être davantage soucieux de protéger leur marché intérieur que préoccupés de santé publique. Comme on dit en France : « Plus ça change, plus c’est pareil. » Ou encore, rien de nouveau sous le soleil… Au tout début des années 1990 s’est produit un épisode qui jette une lumière crue sur la façon dont les modes actuels d’appréhension du réel restent moyenâgeux, au mauvais sens du terme. La presse annonça au monde entier une épidémie de peste bubonique dans la région de Bombay, en Inde. Instantanément, tout contact fut interrompu avec l’Inde tout entière, aussi bien touristique qu’économique. Malgré la distance qui sépare Bombay de Calcutta, l’aéroport fut fermé, alors que les vols vers le Pakistan plus proche restaient autorisés. Autrement dit, l’Inde fut placée en quarantaine totale en l’espace de vingt-quatre heures, alors que l’épisode avait lieu dans une toute petite zone rurale, éloignée de tout échange avec l’Occident, et que de toute façon la durée d’incubation de la maladie rendait ces mesures inutiles. Aucune intervention de bon sens de la part des scientifiques ne compta : le cordon sanitaire autour de l’Inde tenta de la couper complètement du monde occidental. La seule mention de « peste bubonique » avait plongé les officiels dans la panique la plus complète, les rendant sourds aux arguments scientifiques et médicaux, alors même que des épizooties et des cas de peste bubonique chez l’homme se produisent fréquemment du côté des montagnes Rocheuses et que jamais les échanges avec le Colorado ou le reste des États-Unis n’ont connu d’interruptions. Il est donc plausible que la réaction vis-à-vis de
l’Inde ait été motivée par une perception négative des infrastructures médicales de ce pays, et que davantage qu’en termes de santé publique nous ayons réagi poussés par nos préjugés vis-à-vis d’un pays « étranger », différent de nous, appartenant à un autre monde, que nous imaginons marqué par le manque d’hygiène, inférieur au nôtre, pollué, impur – osons le dire. Cette réaction totalement illogique est parfaitement claire lorsqu’on la replace dans le contexte historique européen et que l’on connaît les réactions de nos ancêtres aux épidémies de peste et autres fléaux qui s’abattirent sur le monde occidental dans le passé. La peste et les autres affections épidémiques ont profondément marqué l’Occident, d’abord dans son vocabulaire, qui a construit une opposition binaire pollution/pureté. Dans sa sémantique également, qui confère au mot propreté un sens qui transcende le physique pour inclure le moral et le spirituel. Dans son attitude envers les médecins, perçus au mieux comme incompétents, et au pire comme de dangereux charlatans. Dans sa conception des fonctionnaires, jugés opportunistes et plus préoccupés de leur confort et du statu quo social que de l’intérêt général. Les règlements sanitaires sont devenus une affaire individuelle, on les respecte quand on en a envie. Des « faits » scientifiques et médicaux sont traités comme de simples « opinions » par les politiques, mais aussi par le grand public, qui considère toujours les classes pauvres et défavorisées comme susceptibles de véhiculer maladies et contagion. L’héritage le plus important de la peste réside sans doute dans le souvenir de sa puissance destructrice, qui continue à nous hanter quatre siècles plus tard. Nous avons conservé l’angoisse de la maladie, la peur de la pollution, des étrangers, de la diversité, la méfiance envers les médecins, les scientifiques et les politiques. Cloîtrés chez nous sur ordre de l’État, abandonnés par le clergé et la médecine, gisant sur nos lits de douleur, nous avons appris à redouter la peste, à la craindre, et nous ne croyons plus guère au pouvoir des remèdes. Seules la quarantaine ou encore la fuite peuvent se révéler utiles : voilà la leçon cynique que nous avons retenue. Nous ressentons la même peur devant la maladie que celle qu’ont connue nos ancêtres et, même si, sur le plan médical, la peste ne peut plus aujourd’hui menacer la stabilité sociale ni les vies individuelles, nous en avons conservé
de tels fantasmes qu’une simple rumeur suffit à semer la panique dans notre civilisation avancée. Nous nous barricadons chez nous et nous recherchons un bouc émissaire que nous pourrions expulser de notre sein. L’hygiène est toujours une vertu cardinale et la différence de l’autre, une menace. Propreté, pureté et absence d’infection sont toujours des concepts qui touchent autant au psychisme, à la spiritualité et à la métaphysique qu’à la médecine, à la science et à la santé publique.
POST-SCRIPTUM Ayant réussi à faire presque totalement disparaître la poliomyélite et la variole, les pays développés se croyaient désormais à l’abri des grandes épidémies meurtrières du passé. Le sida allait mettre à mal cette fausse impression de sécurité mais, à mesure que les modes de transmission du mal, par contact sexuel ou par l’emploi de seringues non désinfectées, étaient mieux connus, il devenait évident que l’épidémie (tout au moins au nord de l’Afrique subsaharienne) n’atteindrait pas un taux de nocivité trop élevé. Le sida servit cependant à donner l’alerte sur la capacité de certains virus animaux à franchir la barrière de l’espèce et à se communiquer aux êtres humains, après mutation. Puis l’épidémie d’encéphalopathie spongiforme bovine (esb) allait encore renforcer l’angoisse diffuse de voir apparaître de nouvelles maladies. Historiens, médecins et journalistes avaient un repère : l’épidémie de grippe espagnole du début des années 1910. La virulence de ce fléau leur donnait à penser qu’avec le développement des transports aériens les maladies respiratoires du même type constituaient à présent la menace numéro un de l’humanité. On crut même un moment que la « grippe du poulet » qui décima les élevages de Hongkong en l’an 2000 pouvait se propager à l’homme, mais cette hypothèse se révéla erronée. C’est alors qu’apparut, en 2003, la maladie qui semblait correspondre à nos pires cauchemars : virulente, d’une contagiosité redoutable par les voies aériennes, et nouvelle. On l’appela pneumopathie atypique, autrement dit syndrome respiratoire aigu (sras), sars pour les Anglo-Saxons. Au bout de quelques mois, les recherches intensives prouvent cependant que ce mal n’est ni terriblement contagieux – puisqu’il ne se transmet que par des gouttelettes de mucus, ce qui n’a rien à voir avec les transports aériens –, ni terriblement virulent, car il apparaît après coup que le nombre extrêmement élevé de décès dans la phase initiale tient surtout au retard pris par les
premières victimes à se faire soigner, ainsi qu’à la lenteur avec laquelle les autorités civiles et politiques commencèrent à réagir. Les méthodes employées pour faire face au fléau par ces mêmes autorités et par les populations concernées sont en revanche des plus révélatrices. Tout d’abord, les mises en quarantaine généralisées, alors même que les médecins affirment qu’il n’y a pas de risques de contagion aérienne. La Chine a même annulé les célébrations du 1er Mai pour prévenir les déplacements massifs de touristes et autres voyageurs. Les compagnies aériennes voient leurs revenus s’effondrer car beaucoup de touristes préfèrent éviter la visite de pays jugés à risques, même si le pays est immense et le mal circonscrit. Plus étrange encore, les masques faciaux font florès, alors qu’ils ne serviraient à rien en présence d’un virus transmissible par les voies aériennes, car le tissu des masques laisserait de toute façon passer le virus et n’est au mieux à même que de barrer la route à des bactéries de grande taille. C’est pourquoi le personnel médical en contact avec des cas possibles de Sida porte des gants de caoutchouc et non de coton. Pourtant, les masques ont malgré tout un effet positif, car ils empêchent le passage du mucus, et nous avons vu que la pneumopathie atypique se propage par les gouttelettes de mucus. Il en était de même avec les précautions prises contre la peste au Moyen Âge : même si les raisons initiales étaient fausses, l’effet était positif. Rappelons encore, pour conclure, une note de bon sens : si la propagation se faisait par les voies « aériennes » et avec une virulence incontournable, tous les passagers d’un même avion arriveraient infectés, ce qui n’est absolument pas le cas. Seconde remarque, encore plus inquiétante : la réaction des médias devant la pneumopathie atypique a frôlé l’hystérie. Quand on voit qu’en Chine, le pays le plus touché, la maladie a tué moins d’un millier de patients sur une population qui dépasse le milliard d’hommes, on peut s’étonner de l’ampleur des réactions. Le Sida tue des millions de malades en Afrique, et la malaria en fait de même à l’échelle mondiale, sans que les médias témoignent de la moindre panique, quand ils daignent évoquer ces sujets. Pourquoi cette différence de traitement ? Peut-on l’attribuer au fait que le sras menace l’Occident civilisé et non le Sud, si exotique ? Si le chiffre des victimes était significatif, le journal télévisé
ne parlerait que de la malaria ou du virus ebola tous les soirs. En effet, nous retrouvons vis-à-vis du sras les mêmes attitudes que vis-à-vis de la peste : la peur de l’« autre », du « sale », du « moins évolué », du « moins civilisé », plus que la peur de la maladie elle-même. Ce qui nous rappelle la panique mondiale de 1995 devant les rumeurs de peste bubonique en Inde : toutes les compagnies aériennes occidentales cessèrent de desservir ce pays, si bien que l’on aboutit au paradoxe d’autoriser des avions venant du Pakistan à se poser en Europe, mais pas ceux en provenance de Calcutta, même si Islamabad était bien plus proche de Bombay, source réelle de la résurgence. Il est évident que le public et les médias se sont convaincus qu’une maladie mortelle, nouvelle, menaçante, est en marche, originaire de parties du monde « moins évoluées », et donc « sales » ou « moins civilisées ». Personne ne s’intéressait à la pneumopathie atypique tant qu’elle se limitait à quelques cas en Chine rurale. La presse ne parle que de son impact sur la Chine « capitaliste », occidentalisée, et sur Hongkong. Ce qui préoccupe les médias n’est pas vraiment la nocivité générale de la maladie, mais sa capacité à tuer des Occidentaux en grand nombre. Dans ce dernier cas, un barrage hystérique se déclenche : mises en quarantaine, voyages interdits sur certaines destinations, etc., alors que tout le monde se moque éperdument de maladies considérées comme « normales » dans certains pays ignorant l’hygiène. Le sras n’est pas tant une épidémie qu’un révélateur d’attitudes mentales, celles de l’Ouest vis-à-vis du reste du monde.
SUR QUELQUES ORIGINES Par Emmanuel Le Roy Laduri Cette traduction française du beau livre de William Naphy et Andrew Spicer, The Black Death (La Peste noire, 1345-1730) propose une réflexion sur la vaste circulation géographique du fléau pesteux. De fait, l’étude comparative de la pandémie du xvie siècle en France, en Angleterre, mais aussi dans le lointain Orient, rappelle que le développement de telles catastrophes repose… sur la multiplicité des contacts. Utile pour décrire les diffusions intercontinentales du phénomène, une analyse menée sur ces bases évidentes l’est aussi dès lors que l’on s’attache à résoudre, concrètement cette fois, le problème crucial, et peu banal, des origines. Car l’arrivée de la grande peste s’explique, bien avant le débarquement du bacille sur les côtes de Provence et d’Italie, par la pose entre l’Eurasie et la Méditerranée (ou la mer Noire) de certains circuits ou courts-circuits, bons conducteurs de la contagion, et si j’ose dire, dépourvus de coupe-circuits ! Pour mieux comprendre le déclenchement de cet immense naufrage à tout le moins européen, j’évoquerai de la sorte les conditions préliminaires à sa naissance, complétant ainsi les développements de Naphy et Spicer. D’après Jean-Noël Biraben et Jacques Le Goff, les pestes du vie siècle de notre ère, comme celles du monde antique, étaient probablement venues des grands lacs d’Afrique. C’est à partir de ces lacs que se répand la variété « sauvage » du bacille pestiférant de Yersin, nommée Pasteurella pestis antiqua. De ces grands lacs du continent noir, d’Éthiopie jusqu’à l’Égypte, et jusqu’au port deltaïque de Péluse, via la mer Rouge ou peut-être la vallée du Nil, la peste nilote de 541-542 gagne ensuite les grandes villes du pourtour méditerranéen, d’Alexandrie à Marseille. Et puis par vagues successives et contaminations durables, l’Occident haut-médiéval bascule à son tour. L’ouvrage de Naphy et Spicer insiste davantage, néanmoins, sur les malheurs spécifiques qui affectent, plus à l’Est, l’Empire byzantin.
La pandémie de 1348 – j’insiste sur la date française, plus tardive qu’en Italie et plus précoce qu’en Angleterre –, cette infection galopante, disais-je, suppose une rupture d’avec un vie siècle lointain et elle induit, vis-à-vis de celui-ci, des trajectoires microbiennes fort distinctes. Cette peste ne provient pas de la mer Rouge, mais de la mer Noire. Elle ne vient pas de Péluse en Égypte mais de Kaffa en Crimée (voir le chapitre II du présent ouvrage). Par-delà ce petit comptoir génois, pourtant fort éloigné de l’emporium ligure, elle surgit des profondeurs de la Tartarie, et des communautés nestoriennes de l’Asie centrale. Au cœur du continent asiatique vivait, en effet, une variété « sauvage » nommée Pasteurella Pestis medjidiehs (selon le Dr Jean-Noël Biraben) en raison de sa remarquable performance. Les spécialistes et notamment R. Pollitzer de l’Organisation mondiale de la santé, ont décrit les groupes de mammifères véhiculant des deux côtés de l’Oural, les puces porteuses de cette Pasteurella Pestis medievalis. Il s’agit de tarbagans, marmottes géantes de Mandchourie, de Mongolie, du Turkestan « russe » et de Transbaïkalie ; et de petits spermophiles ou susliks ressemblant, eux, à de minuscules marmottes, qui hantent la Russie du Sud-Est. Les puces incroyablement résistantes de ces spermophiles supportent des froids de −25 °C et des jeûnes de dix mois, entrecoupés à peine de quelques repas de sang. On doit également évoquer d’autres réservoirs bacillaires, par parasites interposés, les colonies de gerbilles ou de rats mérions de Russie, du Kurdistan iranien et de la région transcaspienne. Un jour ou l’autre, les puces et les bacilles issus des cadavres de ces rongeurs seront prêts à réactiver la contagion parmi les humains. Biraben a décrit ces tanières mortelles, à micro-climat propice, où les germes séjournent, puis infectent, l’été venu, d’autres mérions, qui squattent la tanière d’un collègue passé de vie à trépas. « Entre-temps, note Biraben, d’autres rongeurs ont pu passer dans le terrier et jouer le rôle de nourrisseurs de puces. Ils ont assuré, ce faisant, la survie de ces parasites infectés. » Quoi qu’il en soit, si l’on en croit nos deux chercheurs, « la peste était sortie au cours des années 1320, des régions de Mongolie et du désert de Gobi où elle était (et où elle est encore) endémique parmi les rongeurs aborigènes ». Vers l’est, elle avait gagné la Chine (déjà fort peuplée,
120 millions d’habitants) où elle avait tué entre 1331 et 1353 des dizaines de millions de personnes. Vers l’ouest, les relais préalables du court-circuit pesteux, unissant en un sort commun l’Orient et l’Occident, avaient été mis en place de façon graduelle. Bâtisseurs de l’Empire mongol et marchands ambulatoires des caravanes de soie se firent aveuglément les promoteurs d’un processus de pollution internationale. De fait, entre 1200 et 1260, les Mongols sous Gengis Khān et ses successeurs réalisaient l’unification de l’Asie et d’une portion de l’Europe, depuis la Chine jusqu’au monde russe. Aux deux côtés de l’Oural et de la Caspienne, ils préparaient ainsi l’intégration microbienne de l’ancien monde au sein d’un marché commun des bacilles. Très vite, sur ces grands espaces désormais sans frontières, les trafics se nouaient. Vers 1266, les Génois fondaient, sur la côte méridionale de Crimée, leur colonie de Kaffa. La pax mongolica mettait les pionniers de ce nouveau comptoir en mesure d’utiliser couramment un itinéraire qui « pour la première fois dans l’histoire jouissait d’une absolue sécurité » ; situation impensable avant l’unification et la pacification de l’Asie centrale par les gengiskhanides. La route ainsi sécurisée prolonge, à l’infini vers l’Orient, les trafics génois de la Méditerranée et de la mer Noire. Par-delà la mer d’Azov, cette route va de Kaffa jusqu’à La Tana au nord-est, ensuite c’est l’interminable trajet qui mènera le marchand d’Italie par chars à bœufs, puis par chameaux, ânes et mulets (sans oublier les barques sur les fleuves et sur la Caspienne) jusqu’en Chine, source des soies. Toujours très utilisée pendant les deux décennies fatales (prépesteuses et pesteuses) des années 1330 et 1340, cette route est dépeinte par Francesco Pegolotti dans son livre intitulé Practica della mercatura. C’est une voie efficace, chargée d’hommes et de convois en transit. Grâce à elle, les soies chinoises portées jusqu’aux faubourgs de Constantinople reviennent moins cher que celles qui voyageaient habituellement le long des anciens itinéraires, antérieurs au grand chemin ouvert par les Mongols et les Génois. Le problème, c’est que cette piste neuve, créée par un xiiie siècle inventif, voie royale de la soie chinoise en direction de l’ouest, paraît bien être devenue à partir de 1338 le fil direct de la contagion. L’étape précitée de La Tana étant décisive dans un sens comme dans l’autre. Les fouilles à la fin de
l’avant-dernier siècle ont mis en évidence ces trajectoires essentielles. En 1885, l’archéologue russe Chwolson excavait près du lac Issyk-Koul dans le district de Semiriechinsk, à l’extrême-est du Kirghizistan, les vestiges de vieux cimetières nestoriens. Située en plein cœur de l’un des foyers de la peste en Asie centrale, cette région a été aussi un important centre de propagande nestorienne à la fin du Moyen Âge. Au cours de ces fouilles, Chwolson découvrit trois pierres tombales, sur lesquelles des épitaphes ad hoc témoignaient que les personnes étaient mortes de la peste en 1338-1339. Par ailleurs, tout un cortège de sépultures synchrones signalait qu’une forte mortalité avait sévi pendant les deux années mises en cause (1338-1339). Il faut en conclure, écrit Pollitzer, « que la peste avait sévi dans le centre de l’Asie quelques années avant la contamination des ports de Crimée (Kaffa, 1346), d’où partirent les navires qui infectèrent toute l’Europe ». Dans toute cette histoire, la route mongole, si l’on en croit Pollitzer, a joué un rôle éminent. Semiriechinsk, Przevalasky et les abords du lac Issyk-Koul, premiers berceaux connus de la pandémie, sont en effet, situés aux abords des monts T’ien-Chan, non loin des postes d’Almaligh et de Kachgar. Or chacune de ces deux bourgades demeure une étape essentielle sur les itinéraires de la route génoise qui va de Kaffa vers le cœur de l’Asie puis vers la Chine. Passés par les environs de cette région, qui représente en 1338 la première zone d’infection repérée, les bacilles se sont ensuite propagés vers l’ouest, de malade à malade et par « sauts de puces » le long du grand axe des caravanes turcomanes, des troupes mongoles et des marchands italiens, voilà qui constitue un processus plausible et conforme à ce que l’on sait des trajectoires habituelles de la diffusion de la peste. On connaît les conséquences : la contagion véhiculée par les malades d’une armée tartare, jusqu’au terme criméen de la route sino-génoise, jusqu’à La Tana et Kaffa. Les balistes des Tartares expédient, par-dessus les murailles de Kaffa qu’ils assiègent, quelques cadavres empestés qui infectent à leur tour les défenseurs italiens du port de la mer Noire. Ou peut être des rats infectés sont-ils passés sous les portes de la ville ? Sains ou malades, ceux des assiégés qui échappent à la mort s’embarquent sur les derniers navires, et s’échappent vers Byzance, Gênes, Venise, Marseille. Ils contaminent ces grandes cités, puis, par elles, tout l’Occident.
Sur les trajets de cette pollution microbienne en Europe de l’Ouest, nous disposions déjà d’une série d’ouvrages importants. La nouvelle synthèse « à quatre mains » de nos collègues d’Angleterre fait écho, pour sa part, à un contexte actuel tout à fait dramatique : intrusions du sida, « vache folle » et sras (Syndrome respiratoire aigu sévère). Nous sommes désormais renseignés de première main sur la courbe multiséculaire d’une pandémie pesteuse, médiévale et post-médiévale, La Peste noire, 1345-1730 livre aussi quelques cas monographiques de première grandeur : peste de Londres en 1665 et de Marseille en 1720. Proposée et diffusée de cette manière, l’information ad hoc est simultanément globale et ultra-détaillée apparaît essentiellement neuve. Elle meuble un chapitre capital et initial de ce qu’on pourrait appeler : l’unification microbienne du monde, du xive au xxie siècle [7]. Emmanuel Le Roy Ladurie
◀ 7. Sur différents aspects du texte ci-dessus, on se reportera notamment à Chantal LemercierQuerquejay, La Paix mongole, Paris, 1970, p. 46 et à R. Pollitzer, La Peste, Organisation mondiale de la santé, Genève, 1954.
BIBLIOGRAPHIE John Barroll, Politics, Plague and Shakespeare’s Theatre, Ithaca, New York, 1992. Jean-Baptiste Bertrand, Relation historique de la peste de Marseille en 1720, J. Mossy, 1779. Jean-Noël Biraben, Les Hommes et la Peste en France dans les pays européens et méditerranéens, École des Hautes Études en sciences sociales, Paris, 1975. Laurence W.B. Brockliss, The Medical World of Early Modem France, Clarendon Press, Oxford, 1997. J. Clark, The Dance of Death in the Middle Ages & Renaissance, Glasgow, 1950. W. Daniel, The Black Death : The Impact of the Fourteenth Century Plague, Binghampton, New York, 1982. Jean Delumeau, La Peur en Occident, Fayard, Paris, 1978. Robert S. Gottfried, Epidemic Disease in Fifteenth Century England, Rutgers University Press, New Brunswick, 1978. David Herlihy, La Peste noire et la mutation de l’Occident, G. Monfort, 1998. Léon Poliakov, Histoire de l’antisémitisme, Calmann-Lévy, Paris, 19551977. Jean-Charles Soumia, Histoire de la médecine, La Découverte, Paris, 1992. John F. Shrewsbury, History of Bubonic Plague in the British Isles, University Press, Cambridge, 1970. Franck Percy Wilson, La Peste à Londres au temps de Shakespeare, Payot, Paris, 1987.
Première publication en anglais sous le titre The Black Death par Tempus Publishing LtD, Gloucestershire, England. © 2000, William Naphy et Andrew Spicer. © 2003 by les Éditions Autrement